g4,5M en caisse et g envie d'un gros ailier vous me conseillerez quoi en carac? g pas trop le temps de parcourir le marche des transferts ni les conf, mais ï»żLes accords ne sont pas disponibles pour ce recueil. Strophe 1 1. C'est vers toi que je me tourne, Je veux marcher dans tes voies ; J'Ă©lĂšve mes mains pour te rencontrer, Mon cƓur dĂ©sire te chanter, Pour bĂ©nir et cĂ©lĂ©brer ton saint nom, Car tu es fidĂšle et 1 Seigneur, ĂŽ Seigneur, Je veux te donner, Seigneur, ĂŽ Seigneur, Ma vie Ă  2 2. Mes yeux contemplent ta gloire, Ta vie ranime ma foi, Ta paix et ta joie inondent mon cƓur, Toi seul fais tout mon bonheur. Je veux proclamer que tu es celui Qui chaque jour nous 2 Seigneur, ĂŽ Seigneur, Je veux partager, Seigneur, ĂŽ Seigneur, Ton de Leila HamratATG042. C'est vers toi que je me tourne Jerayonne sur toi. Je t’accorde ma grĂące. Je me tourne vers toi et je te donne ma paix. Ma faveur reste sur toi pour mille gĂ©nĂ©rations et sur ta famille, tes enfants et les enfants de tes enfants. Ma prĂ©sence t’environne, je suis lĂ  avec toi, Ă  tes cĂŽtĂ©s. DĂšs le matin jusqu'au coucher, Ă  chaque pas je veille sur toi. AuteurMessageCarolineAdminNombre de messages 494Date d'inscription 19/02/2006Sujet Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  606 davidHabitantNombre de messages 146Date d'inscription 01/03/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  610 david arrive a la sale de rĂ©union et s'installe en attendants les avocats et secrĂ©taire de la boite CarolineAdminNombre de messages 494Date d'inscription 19/02/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  611 Caroline entre suivit de plusieurs collĂšgues et s'installe. davidHabitantNombre de messages 146Date d'inscription 01/03/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  614 bien ! tous le monde est la,on peut commenceril se lĂ©vetous d'abord bonjours, je me prĂ©sente je suis votre nouveau directeur comme vous le savez ,je m'apelle david callas,apellez moi david plutot que mon sieur callas me connaisse dĂ©jaen souriant a caro CarolineAdminNombre de messages 494Date d'inscription 19/02/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  615 Hausse les sourcils et tourne la tĂȘte vers Monica, Ă©changeant qq mots. davidHabitantNombre de messages 146Date d'inscription 01/03/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  620 il se rasseoit et ouvre ses dossierbon je vous rassure il n'y aura aucun licenciment contrairement au bruit qui court.... au contraire je vais emppployer une nouvelle secrĂ©taire, car j'ai vu qu'il y en avait qu'une et c'est peux sa permetra que le travails efassent plus vite, mais je vous rassure monica ,vous serez payer pareille et vos horaire ne change pas, vous serez juste deux maintenant. j'ai Ă©galement regarder les dosier de chacun des avocats et dĂ©cider de dĂ©signer madame drancourt avocat principale de la boite, c'est toi caro qui aura les plus grosse affaire,plus d'autre si tu n'a pas envie de faire que sa tu aura le choix, par contre els autre vous auez ce que je vous dĂ©signerez par rapport a vos compĂ©tence. CarolineAdminNombre de messages 494Date d'inscription 19/02/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  626 Rougit car tous les regards convergent vers elle.. elle lui jetta un regard, lui indiquant qu'elle n'Ă©tait pas d'accord!! davidHabitantNombre de messages 146Date d'inscription 01/03/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  628 je sait caro que tu n'est pas d'accord, mais ma dĂ©cision est prise,je sui sur que tu sera mener a bien ces affaires ! CarolineAdminNombre de messages 494Date d'inscription 19/02/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  631 de toute facon je n'ai rien a dire... patron!!elle avait insister sur le dernier mot"j'y go, a ce soir sans doute!!" davidHabitantNombre de messages 146Date d'inscription 01/03/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  634 *ok +*il souriebien sur ceux la rĂ©union est finieil prend ses dossiers et retourne a son bureau CarolineAdminNombre de messages 494Date d'inscription 19/02/2006Sujet Re Salle de rĂ©union Mer 1 Mar Ă  634 Retourne Ă©galement a son bureau Ă©nervĂ©eMais c'est pas vrai... Contenu sponsorisĂ© Salle de rĂ©union Toiqui aimes ceux qui s’aiment Car tu es l’amour Dans nos vies comme un poĂšme Fais chanter l’amour. 1-Porter Ă  deux bonheur et misĂšre, tournĂ©s vers le mĂȘme horizon Les yeux Ă©clairĂ©s d’une mĂȘme lumiĂšre, chanter une mĂȘme chanson 2-Fais nos briser barriĂšre et murailles, avec la violence d’aimer Chasser la haine sans arme ni bataille, armĂ©s LindwĂŒen DaĂ«mon Inside ; Du cĂŽtĂ© de l'universitĂ© » + LA BIBLIOTHÈQUE 3 participantsAuteurMessageKalhan XĂ©nia Grande gueule traumatiseuse de nouveaux en chef » Messages 4011Date d'inscription 13/08/2009Age 30Feuille de personnageAge de l'humain 19 ansPouvoir PsychokinĂ©sie Peut tout faire par l'espritRelations Sujet Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Mer 16 Juin - 2045 La peur s'insinue dans les veines comme un poison mortelDes cris, loin lĂ -haut dans les Ă©tages. Je me rĂ©veille en sursaut dans le lit de l’infirmerie. On a toujours pas rĂ©parĂ© ma chambre, j’imagine que Sand est bien content comme ça, Ashkane cause moins de dĂ©gĂąt depuis qu’on dort ici Ă  l’ ne nous faut pas longtemps pour rejoindre l’étage des filles. On cris de partout. Pourquoi c’est toujours les filles qui crient comme ça ? Elles ne savent donc pas que ça ne sert Ă  rien ? Que crier ne sert jamais Ă  rien ? On parle tout autour de moi, je ne comprends rien. Bien des gens me font la cible de leur regard noir. Ah non cette fois je n’y suis pour rien ! HĂ© ! HĂ© Logan qu’est ce qu’il se passe ! »Le prof ne s’arrĂȘte pas mais continue son chemin en sens inverse de la foule. Je t’ai dĂ©jĂ  dis de ne pas m’appeler par mon prĂ©nom devant tout le monde, chui ton prof merde ! » Scuse ! Bon qu’est ce qu’il y a ? Pourquoi ça cri comme ça ? » Une fille vient de se faire agresser, un type avec un couteau, enfin Ă  ce qu’elle dit c’était plein de fumĂ©e... et le pire dans tout ça je n’arrive pas Ă  le localiser ! »Comment pourrait-il localiser de la fumĂ©e !___________________________________________________________________________ * Ne fait pas de bruit ! ** C’est toi qu’en fais espĂšce de cachalot ! ** Toi-mĂȘme phacochĂšre ! ** Commence pas Ă  m’insulter ! ** C’est toi qu’à commencĂ© ! *Bon c’est vrai il a raison mais c’est lui qui a fait du bruit en premier ! Ce n’est pas la premiĂšre fois qu’on sort en pleine nuit alors merde il pourrait faire attention depuis le temps !* Mais putain jte dis que ce n’est pas moi ! donc c’est toi !* Je suis certaine que je n’ai rien touchĂ©. Je descendais tranquillement l’escalier du dortoir au moment ou j’ai entendu comme le raclement d’une arme blanche... soit les griffes d’Ashkane ! Ça ne pouvait ĂȘtre que ça merde !* HĂ© lara croft Ă©coute bien CE N’EST PAS MOI ! *Alors... si ce n’est ni lui ni moi. C’était quoi ce putain de bruit ?* J’n’aime pas cette nuit ! ** T’es pas le seul, ça me donne la chair de poule ** Poule mouillĂ©e ! ** Aha morte de rire ** HĂ© tu m’as tendu la perche ! ** Oh ça va tais-toi ! *Minuit ? Non l’heure du crime Ă©tait passĂ©e depuis une heure dĂ©jĂ . Mais cette nuit serait diffĂ©rente, peut-ĂȘtre, surement. C’était le genre de nuit oĂč les pressentiments font genre de nuit oĂč j’entends le vent souffler dans les feuilles des arbres alors qu’elles restent parfaitement immobiles... ce genre de nuit oĂč on sait qu’il va se passer quelque chose. Cette nuit lĂ . * Je crois que ce soir on va sle faire ! ** Wesh man ! *Depuis qu’une jeune fille avait Ă©tĂ© agressĂ©e dans la nuit, on avait passĂ© quelques temps nos nuits entiĂšres dans l’infirmerie. J’avais fait assez de connerie dans cette Ă©cole. Pour une fois dans ma vie je n’allais RIEN faire. Je n’étais pas superwoman ou je ne sais qu’elle hĂ©roĂŻne. J’étais mortelle comme tout le monde mĂȘme si j’avais deux atouts. Le premier Ă©tait mon pouvoir, trĂšs utile et efficace et le second le simple » entrainement que j’avais reçu. Ne plus ressentir ni de peur ni de douleur... c’était bien. Peut-ĂȘtre, surement. Mais ça revenait Ă  ne plus ĂȘtre humaine. Non impossible. Je n’avais pus l’accepter. Je n’avais pu fuir et grĂące Ă  cette Ă©cole, Ă  ses habitants, je devenais peu Ă  peu celle que j’aurais du ĂȘtre. MĂȘme si bien des choses resteraient, bien des choses Ă©taient encore prĂ©sentes. Si je pouvais maintenant ressentir une foule de sentiments, deux m’échappaient encore la peur et la douleur. Les deux Ă©taient-elles liĂ©es ? Ne plus avoir peur... C’était derriĂšre cette minable excuse, l’excuse de mon passĂ©e, que je me retranchait pour expliquer ma prĂ©sence en pleine nuit dans les couloirs de l’école alors qu’un tueur enragĂ© courait librement dehors. Mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais plus le laisser faire. Pas aprĂšs ce qu’il avait fait, depuis des jours et des jours Ă  ces Ă©lĂšves, Ă  Calypso. J’allais bien sur, tout droit dans la gueule du loup. Qui sait peut-ĂȘtre que ça se terminerait ce soir. Mais le pressentiment que j’avais Ă©tait tout autre. Quelque chose allait se passer et ce ne serait pas forcement en ma faveur. * Tu as entendu ? ** Oui, encore un bruit mais bon on sait pas qui traine dans les couloirs en plus de nous *Oui. VoilĂ  pourquoi nous passĂąmes par les cuisines histoire de choper un ou deux couteaux. C’est toujours utiles ces trucs lĂ  ^^ mĂȘme si je n’en avais pas besoin. MĂȘme si mon pouvoir pouvait les remplacer. On ne sait jamais sur quoi -ou qui- on peut tomber. La vie Ă  l’universitĂ© m’avait prouvĂ© qu’on pouvait rencontrer bien des gens avec des pouvoirs diffĂ©rents et d’autres semblables. Je ne tenais pas Ă  tomber face Ă  face avec quelqu’un capable de neutraliser les pouvoirs des autres... Comme mon maitre. * Putain t’as entendu lĂ  ? ** Ici ! *Par bonheur la porte de la bibliothĂšque s’ouvrit sans grincer. Quelque part dans l’obscuritĂ© des rayonnages une fenĂȘtre mal refermĂ©e claquait. Putain faut ĂȘtre vraiment dĂ©bile pour laisser une fenĂȘtre ouverte alors qu’un tueur rode et pourrait s’en servir pour rentrer !* Bon viens on va fermer ça !*Le problĂšme c’est que les fenĂȘtres de la bibliothĂšque Ă©taient toutes fermĂ©es. Toutes, mĂȘme celles du fond, lĂ  oĂč il faisait toujours noir mĂȘme en plein jours.* J’n’aime pas ça * grognais-je en serrant les dents. DerniĂšre Ă©dition par Kalhan XĂ©nia le Jeu 17 Juin - 1241, Ă©ditĂ© 3 fois Aaron Dwayne ...ou comment ĂȘtre un Feu Follet sur pattes \o/ » Messages 4008Date d'inscription 07/08/2009Age 29Localisation Entre les lignes de son Histoire Feuille de personnageAge de l'humain 28 ans =PPouvoir DĂ©clenche des Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Mer 16 Juin - 2141 Une silhouette sombre passa sur la pelouse. Si silencieuse et si discrĂšte qu'Aaron cru qu'il avait rĂȘvĂ©. Ne rĂ©agit pas. MĂȘme si son instinct lui criait d'aller voir. Il avait autre chose Ă  faire. Penser, par exemple. Penser Ă  ce qui s'Ă©tait passĂ© cette soirĂ©e lĂ , en ville, cette aprĂšs midi lĂ , dans le parc, ce matin lĂ , Ă  la plage. Qu'est ce qu'il allait bien pouvoir faire ? Le cri retentit dans la nuit, et tout s'enchaina Ă  une vitesse surhumaine. Kalhan ! KALHAN ! Putain passe moi devant, j'te dirais rien... »Elle ne l'avait pas entendu, trop occupĂ©e Ă  se diriger vers les dortoirs, comme la plupart des gens Ă©veillĂ©s dans LindwuĂ«n cette nuit lĂ . Tout le monde Ă©tait rĂ©veillĂ©. Assit sur cette fenĂȘtre d'oĂč il avait dĂ©jĂ  vu Kalhan chercher Ă  entrer chez Wolf avant la guerre, Aaron avait rĂ©agit Ă  une vitesse incroyable. Le temps de voir la jeune fille passer au loin et il s'Ă©tait dĂ©cidĂ©. Merde ! C'Ă©tait quoi ce cri ? Il s'Ă©tait accroupit, avait sautĂ© les trois quatre mĂštres qui le sĂ©paraient du sol sans problĂšmes et avait couru jusqu'Ă  la chambre. Il avait jouĂ© des coudes pour se frayer un chemin, avait fini par se retrouver face Ă  une gamine en sang et pourtant entiĂšre qui Ă©tait dans les bras de Logan. Et merde. Tu l'as... » Non. Je n'ai rien vu. »Aaron avait serrĂ© les dents, grimacĂ© et Ă©tait ressortit de la piĂšce en repoussant des Ă©lĂšves trop curieux. Il s'Ă©tait retrouvĂ© seul dehors, avait sondĂ© la nuit de ses yeux gris. N'avait pas captĂ© le pan de cape sombre qui flottait entre les branches d'un grand arbre. Ni le sourire carnassier qui s'Ă©tait affichĂ© sur les lĂšvres de l'Ombre. Il Ă©tait furieux, furieux de ne pas avoir Ă©tĂ© lĂ . Et dire qu'elle aurait pu mourir ! En tant que pion il aurait du surveiller LindwuĂ«n. Il aurait du... GaĂŻa referma ses petites serres sur son Ă©paule et regarda la nuit d'un Ɠil sombre. Dark and difficult times lie ahead. ______________________________________________Une silhouette sombre passa sur la pelouse. Si silencieuse et si discrĂšte qu'Aaron cru qu'il avait rĂȘvĂ©. Pas cette fois... ImmĂ©diatement il s'accroupit et se prĂ©para Ă  sauter. Si la lune n'avait pas accrochĂ© un Ă©clair brun et l'ombre immense d'une crĂ©ature dĂ©mesurĂ©ment...poilue. Ashkane. Aaron jura et sauta tout de mĂȘme. Sa cheville craqua et il retint un cri, roulĂ© en boule sur son pied, espĂ©rant qu'elle n'Ă©tait pas cassĂ©e. Merde ! Les dents serrĂ©es, il se releva et se rendit compte qu'il n'avait heureusement rien. C'Ă©tait juste un peu douloureux. Kalhan s'Ă©tait Ă©vanouie dans la nuit et seule la vigilance constante de GaĂŻa permit Ă  Aaron de la retrouver. La jeune fille et son daĂ«mon passĂšrent dans la bibliothĂšque silencieusement et le pion se sentit de plus en plus en colĂšre. Il referma la porte sans bruits derriĂšre lui, les entendit chuchoter plus loin. Serrant les poings, il se dirigea d'un pas ferme vers la jeune fille qu'il considĂ©rait comme sa meilleure amie, voire sa petite sƓur. Kalhan ! » gronda-t-il en chuchotant. Putain qu'est ce que vous foutez ici tous les deux ? Vous savez pas que c'est pas le moment de se balader seuls la nuit ? Merde! Mais vous avez quoi dans le crĂąne ?? »Il Ă©tait en colĂšre. Et si jamais elle s'Ă©tait fait attaquĂ©e par l'autre fou ?! Si jamais ils l'avaient trouvĂ©e le lendemain, baignant seule dans son sang, sans son daĂ«mon Ă  ses cĂŽtĂ©s ? Putain ! Le chuchotement d'un voile sur le bois l'arrĂȘta alors qu'il allait encore leur gueuler dessus sans Ă©lever la voix. Aaron se redressa et regarda partout autour de lui en fronçant les sourcils, tous ses sens aux aguets. Il serra la mĂąchoire Ă  s'en faire pĂ©ter les dents et foudroya Kalhan du regard. Sortez d'ici, maintenant ! » continua-t-il sur le mĂȘme ton bruit d'une serrure qui se ferme retentit, suivit d'un frisson accompagnĂ© d'un souffle froid dans toute la piĂšce. Aaron serra les poings, sentant son coeur se mettre Ă  battre plus fort dans sa poitrine, l'adrĂ©naline lui montant Ă  la tĂȘte. Pas ce soir, pas ce soir... Si jamais..Et pourtant. L'OmbreMessages 36Date d'inscription 09/06/2010Feuille de personnageAge de l'humain Une trentaines d'annĂ©esPouvoir Se dĂ©sintĂšgre en Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Mer 16 Juin - 2229 L'Ombre hĂ©sitait entre fulminer et jubiler. Ce qu'il avait devant lui Ă©tait d'une telle incongruitĂ© dans cette universitĂ© ! Il n'avait jamais vu ça. Au milieu de ces gamins et de ces professeurs trouillards, une Ă©tincelle. Il ne savait pas trĂšs bien si il avait envie de l'Ă©craser ou de la cultiver au contraire. Une chose Ă©tait sure il voulait comprendre. Comprendre. Pourquoi. Pourquoi cette fille n'avait elle pas peur ? Le Suiveur siffla rageusement et se faufila Ă  l'arriĂšre de la nuque de son maitre, dans la pĂ©nombre de sa capuche. A l'abri. Pour ne pas ressentir ce qu'elle ne supportait pas ressentir. De l'incomprĂ©hension... accompagnĂ©e d'une pointe d'apprĂ©hension. Le Suiveur se ramassa en une boule de rage et elle se mit Ă  persifler des horreurs. Tuer. DĂ©pecer. Faire peur. Faire mal. TrĂšs mal ! Encore et encore. Jusqu'Ă  ce qu'elle crie ! AprĂšs fini ! Plus d'erreur. L'Ombre passa sa main dans sa capuche et caressa les contours de son daĂ«mon en la calmant. Chut, nous verrons ma belle, nous verrons. Le Suiveur siffla et se mit Ă  trembler de rage. Elle n'aimait vraiment pas cette gamine. Pourquoi ? Lui ça l'excitait de dĂ©couvrir de nouvelles choses ! Et de toute Ă©vidence il en avait trouvĂ© une belle cette Kalhan n'avait pas peur. Et ça l'intriguait. Alors il l'avait suivit, jubilĂ© lorsqu'elle Ă©tait sortie, apparemment Ă  sa recherche. Ainsi tu cherche le loup ma belle ? Ne te pleins pas de sentir la morsure de ses crocs lorsqu'il t'attrapera... Oh que oui il l'attraperait ! Et qui sait ce qu'il lui ferait ensuite...Autre. Homme. Presque silencieux . Il Ă©tait entrĂ© dans la bibliothĂšque par une fenĂȘtre mal fermĂ©e sous sa forme d'ombre, l'avait refermĂ©e ce qui avait semblĂ© perturber la fille. Et l'autre Ă©tait arrivĂ©. CachĂ© derriĂšre une pile de livres, l'Ombre l'avait regardĂ© s'approcher en se disant que si Le Suiveur ne l'avait pas avertit.. Non. Il Ă©tait bruyant lui aussi. Personne n'Ă©tait aussi silencieux que lui. Le Suiveur ronronna amoureusement et posa une tĂȘte de fumĂ©e sur son Ă©paule. Tuer ? Dommage. Gris. Et silencieux. L'Ombre la foudroya du regard et pour une fois elle soutint ses yeux d'acier avec une pointe d'ironie. Il la trompait en aimant bien le mystĂšre de cette fille, elle le trompait en disant que cet homme Ă©tait silencieux. L'Ombre la dĂ©visagea d'un Ɠil nouveau et finit par sourire. D'un sourire froid. Qu'elle aima immĂ©diatement. Tuer ? Tuer. Il le confirma et se redressa en silence. Le Suiveur eut un petit ricanement Ă©touffĂ© et s'envola vers le plafond pour se couler jusqu'Ă  la porte. Se glissant dans la serrure, elle ferma la porte Ă  clĂ©. Attendit que son humain fasse le travail. Un rire narquois s'Ă©chappa des lĂšvres de l'Ombre et il sortit Ă  dĂ©couvert. Pour une fois. Le visage Ă  demi cachĂ© par sa capuche c'Ă©tait la premiĂšre fois qu'il le faisait vraiment. Il sentait qu'il allait se battre. Adorait ça . Bonsoir, bonsoir... » lĂącha-t-il d'une voix grave et rocailleuse. DĂ©licieusement ironique. Que font deux agneaux hors de la bergerie Ă  cette heure ci ? C'est une imprudence Ă  appĂąter le loup.. AllĂ©chant. TrĂšs allĂ©chant.. »Ses yeux glissĂšrent sur le corps de la fille qui Ă©tait magnifiquement bien taillĂ©e pour le combat. Le Suiveur eut un rire mauvais dans sa serrure. L'Ombre pencha la tĂȘte sur le cĂŽtĂ©, un sourire amusĂ© se dessinant sur ses lĂšvres lorsqu'il repĂ©ra les couteaux. Tututu... Il claqua de la langue et siffla comme un serpent. Mauvais ! Pas rĂ©sister ! Sinon tuer » Exactement, alors tes couteaux, ma jolie, c'est une mauvaise idĂ©e. »Il regarda ensuite l'homme d'un air moqueur et se coula au centre de la piĂšce, entre la porte et le couple de jeunes gens. Il recula lĂ©gĂšrement son pied droit, s'appuyant sur son gauche, son pied d'appui. Tendant lentement la main droite Ă  la l'horizontale de son corps il fit jaillir doucement le poignard qui Ă©tait attachĂ© Ă  son poignet. La lame siffla doucement et une lueur folle brilla dans ses yeux. Il avait tellement envie de voir si elle Ă©tait capable d'autant de chose que son corps promettait !! C'en Ă©tait fou. L'autre n'avait pas le moindre intĂ©rĂȘt, il n'avait pas l'air armĂ©. Seul son silence lorsqu'il se dĂ©plaçait Ă©tait inquiĂ©tant. Mais Le Suiveur Ă©tait lĂ  pour l'aider. Toujours lĂ  Tout dans son corps rayonnait d'une puissance sans nom, d'une Ă©nergie sauvage qui ne demandait qu'Ă  se libĂ©rer et qu'il contenait prĂ©cieusement pour s'en servir plus tard. Quand il en aurait rĂ©ellement us fight... † Kalhan XĂ©nia Grande gueule traumatiseuse de nouveaux en chef » Messages 4011Date d'inscription 13/08/2009Age 30Feuille de personnageAge de l'humain 19 ansPouvoir PsychokinĂ©sie Peut tout faire par l'espritRelations Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Jeu 17 Juin - 012 Et l’heure du crime Ă©tait passĂ©e depuis longtemps Si c’était le tueur en question il ne faisait aucun effort pour se dissimuler. Le bruit de ses pas bien que beaucoup plus silencieux que le commun des mortels raisonnait dans les allĂ©es de livres. * C’est bon je reconnais Aaron *Quoi ? Mais qu’est ce qu’il fou ici lui ? Il ne sait pas qu’il y a un tueur qui ... et si jamais il se faisait attaquĂ© et si... et merde. Il pensait surement la mĂȘme Ă  mon sujet, la preuve le voilĂ  qui dĂ©barque comme un taureau furieux. Oui il le pensait exactement. Croit-il seulement que je vais renoncer ? Pion ou non , ça suffit ! Il ne suffit pas d'ĂȘtre en colĂšre. MĂȘme si voir Aaron dans un tel Ă©tat d'Ă©nervement aurait pu me faire rougir de honte. Fou nous ? Non au contraire. Surement la mĂȘme chose que toi mais... » Ce qu’on a dans le crane ? Et toi alors ? ZĂȘtes pas fichu de l’arrĂȘter ce type ! Nous on va en faire de la fricassĂ© de meurtrier ! Tu veux quoi l’aile ou la cuisse ? »Oh ! PAF, il l’avait mĂ©ritĂ© cette baffe. Le ligre me regarda avec des yeux ronds plus Ă©tonnĂ© que jamais. Quand comprendrait-il ? Quand apprendrait-il Ă  ce tenir ? Putain ce n’est pas le moment Ash ! Ce n’est pas le moment !!! Je sentis au fond qu’il Ă©tait vexĂ©. Il avait cru, il avait vraiment cru que je l’appuierais sur ce coup. Mais comment aurais-je pu dire Ă  quelqu’un qu’il n’était pas fichu d’attraper un meurtrier ? A Aaron ! Oui on Ă©tait sorti pour ça ce soir, oui on allait essayer de l’avoir mais ce n’est pas le moment de faire chier son monde ! Merde Ă  la fin ! Que l’on soit jeune ou vieux, adulte ou mineur ça revenait au mĂȘme, oui on pouvait l’arrĂȘter mais s’il ne l’avait pas dĂ©jĂ  Ă©tĂ© il y avait surement une raison ! On est pas des hĂ©ros, on est pas invincibles. Quand comprendras-tu Ash... Quand cesseras-tu de jouer avec nos vies ?Oui c’était vraiment le moment de s’engueuler ! Il m’en voulait, il ne comprenait pas... et je m’en voulais aussi tiens comme ça on fait la paire ! C’était vraiment le meilleur moment pour perdre notre unitĂ© et nous remettre en question ! C’est trop tard, nous avons de la visite... » Grogna Ashkane Ă  l’attention d’ ne s’excuserait pas, oh que non ! Mais le bruit de la serrure avait tout fait retomber. Le danger Ă©tĂ© Ash... Aaron ! J’aurais du m’excuser pour Ashkane, pour ses paroles blessantes qu’il ne manquait jamais de lancer Ă  tord et Ă  travers. Mais il y avait urgence. Quelque chose se rĂ©veillait en moi, quelque chose de nouveau. Oh ce n’était pas le frĂ©missement comme pour un coup de foudre non non c’était diffĂ©rent ! DiffĂ©rent mais pas moins intense. L’impression que si... que si Aaron Ă©tait touchĂ©... non ! Aaron, je suppose que si je te dis de t’enfuir tu ne le feras pas ? »Je pouvais toujours essayer non ? Bonsoir, bonsoir... » C'Ă©tait lui. J’aurais crus que mon ligre ferait un bond de surprise, trouille, trouille... mais non. Instinctivement, Ashkane montra ses crocs dĂ©mesurĂ©s. Pourquoi ? Pourquoi ce type n’avait-il pas peur devant lui ? Devant un tel monstre ? C’était une premiĂšre ça aussi. Le ligre se tourna vers l’endroit d’oĂč Ă©tait venue la voix. Un instant j’eus l’impression de revenir deux ans en arriĂšre, dans les rues de Naples. Ça ne faisait que deux ans ??? Deux ans... c’était si peu. Je n’avais pas pu changer. Je devais surement pouvoir le faire encore... mais tuer Ă©tĂ© si horrible. Que font deux agneaux hors de la bergerie Ă  cette heure ci ? C'est une imprudence Ă  appĂąter le loup... AllĂ©chant. TrĂšs allĂ©chant... »Un agneau ? Mon pauvre si tu savais comme cette comparaison Ă©tait mal choisie pour nous qualifier ^^ Tous. On avait peut-ĂȘtre quelques annĂ©es de diffĂ©rences. Huit prĂ©cisĂ©ment. Mais Aaron en avait vu de belle aussi, j’espĂšrais juste qu’il n’allait pas faire de crise cardiaque. Je ne pense pas mais comment savoir tant qu’on n’a pas la mort sous les yeux ? Comment ĂȘtre sure tant qu’on n’affronte pas les choses ensemble ?* Ash...** Toi la ferme et fais ton boulot ! *Il m’en veut, il n’a rien dit en se faisant traiter d’agneau. Et pour une fois c’est lui qui me dit de me taire ^^ Tes couteaux, ma jolie, c'est une mauvaise idĂ©e. »Tout ça me semble Ă©trange. Il est un peu trop sur de lui. Lui la chose lĂ , l’homme. Et pourtant je ne vois pas ses yeux. Il faut dire qu’on n’a pas de lumiĂšre ici, mais j’ai l’impression que mĂȘme s’il y en avait je ne les verrais pas. Quelque chose de mauvais Ă©mane de lui. L’horreur. C’était la premiĂšre fois, je m’en rends compte maintenant, la premiĂšre fois que j’allais affronter quelqu’un... qui n’avait pas peur. Quelqu’un qui voulait tuer. Un meurtrier, un vrai. Alors en fait pendant toutes ses annĂ©es... c’était moi qui m’étais trouvĂ©e Ă  sa place, Ă  regarder mes proies en sachant combien il leur serrait futile de rĂ©sister, qu’il Ă©tait impossible de s’échapper... Quelle horreur. C’était moi que je regardais avec ces yeux vides. Quelle horreur. Ashkane ce dĂ©plaça sur le cotĂ© histoire de me cogner l’épaule. Avec lui il ne fallait pas grand-chose.* Si tu permets je prĂ©fĂ©rerais me morfondre plus tard ! *Il a raison. C’est un crĂ©tin mais parfois il a raison. Naples. Ces ruelles sombres et Ă©troites, ces dalles tachĂ©es de sang et son meurtrier, sa tueuse prĂ©cisĂ©ment plantĂ©e au milieu des cadavres. Le calme. C’était ça. C’était juste lĂ . Je devais redevenir, calme. Sereine. DĂ©cidĂ©e. PrĂȘte. couteaux l’aurait presque fait rire, trĂšs bien pas de couteaux. Ohoooo il veut jouer Ă  mains nues ? Excitant... RatĂ©. Ce putain de ... il a une... Quoi ? Comment ça ? Je devrais ne pas utiliser mes petits bijoux lĂ  mais toi t’as le droit ? Je ne suis pas d'accords avec tes rĂšgles, tu triches »C’était con... complĂštement dĂ©bile, de dire ça mais c’était la premiĂšre chose qui m’était venue Ă  l’esprit. DĂ©stabiliser. Qu’aurais-je fais moi si j’étais Ă  sa place ? Il ne voulait pas que je me dĂ©fende ? Pourquoi ? L’impression d’ĂȘtre plus fort que moi ? J’aurais du dire non, il se surestime. Mais ... c’est Ă©trange. Quelque chose me dit qu’il a raison de le penser. Merde. Ce n’est pas la meilleure chose Ă  penser lĂ  ! Je n'avais pas besoin de me forcer pour parler d'une voix calme et dĂ©cidĂ©e. Cette voix sans vie que j'avais eu pendant si longtemps. Cette voix incapable de rire. Allons, allons ! Faisons les choses dans l’ordre tu veux ? Soyons Ă©quitable c’est plus drĂŽle. »Et je lui tournais le dos. Incroyable ? Oui, j’ose. Parce que mon ange gardien et lĂ , un certain Ashkane et qu’un coup de patte de lui m’enverrais Ă  l’autre bout de la salle avant que l’autre ait plantĂ© sa lame. VoilĂ  pourquoi j’ose lui tourner le dos et faire face Ă  Aaron. Putain mais qu’est ce que tu fou lĂ  ! Manquerait plus qu’il se croit un devoir de me protĂ©ger, tente de le faire... Je lui tends l’un des deux couteaux que j’avais pu subtiliser. Ni trop grand ni trop petit ; bref un couteau affutĂ©. Qui sait ce qu’il peut se passer... On peut toujours avoir besoin d’aide mĂȘme si j’aime Ă  penser qu’il ne l’utilisera que pour se dĂ©fendre lui et pas moi. Si jamais il Ă©tait touchĂ©... Mes yeux quittent ses mains, ses mains que je sers avec le manche du couteau entre elles. Mon regard vide remonte vers son visage. Je ne pourrais supporter de le voir souillĂ© de sang. Ses yeux gris, brillants, rieur. S’éteindre ? Jamais. De toutes mes forces j’essaie de lui faire comprendre, s’il te plait ne me retiens pas, ne pense pas Ă  moi. Mais quoi qu’on fasse, on ne peut mentir Aaron Dwayne ...ou comment ĂȘtre un Feu Follet sur pattes \o/ » Messages 4008Date d'inscription 07/08/2009Age 29Localisation Entre les lignes de son Histoire Feuille de personnageAge de l'humain 28 ans =PPouvoir DĂ©clenche des Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Sam 19 Juin - 2129 Ce qu’on a dans le crane ? Et toi alors ? ZĂȘtes pas fichu de l’arrĂȘter ce type ! Nous on va en faire de la fricassĂ© de meurtrier ! Tu veux quoi l’aile ou la cuisse ? »Aaron serra les poings et se dit que, putain, il avait vraiment envie d'en coller une Ă  ce Ligre de malheur. Et qu'il finirait probablement par oublier qu'il Ă©tait un daĂ«mon et qu'il n'avait le droit. Il Ă©tait tellement insupportable quand il s'y mettait ! Va te faire mettre, Ashkane ! » cracha-t-il, furieux. Si on pouvait mettre de la rage dans un nom, c'Ă©tait celui du Ligre en ce moment Kalhan rĂ©agit avant lui et lui colla une baffe qui le fit taire. De toute Ă©vidence le daĂ«mon n'avait pas apprĂ©ciĂ©, mais Aaron si. S'il ne le montra pas il se dit qu'il ne l'avait franchement pas volĂ©e ! Si il s'entendait merveilleusement bien avec Ashkane de temps Ă  autre, il arrivait aussi souvent que les paroles en l'air du daĂ«mon l'Ă©nervent prodigieusement. Il n'Ă©tait pas rare que ça arrive. Vraiment pas rare. Aussi bien dans un cas que dans l'autre. Il fusilla du regard le Ligre lorsqu'il indiqua qu'ils n'Ă©taient pas seuls, prenant d'abord en compte le fait qu'il lui parle plus que l'information en elle mĂȘme. Puis, il prit en compte ce qu'il lui avait dit. Et son sang se glaça. Aaron, je suppose que si je te dis de t’enfuir tu ne le feras pas ? » Kalhan... » commença l'homme, mais il fut coupĂ© par une voix bien qu'il en veuille au Ligre, Aaron sentit une pointe de fiertĂ© pour lui lorsqu'il montra ses crocs dĂ©mesurĂ©s au nouvel arrivant. L'Ombre. Ainsi donc il Ă©tait comme le pion l'avait imaginĂ©. Pour ce qui Ă©tait de l'aura de puissance il n'Ă©tait pas déçu, ce mec... Il dĂ©bordait de vitalitĂ© et d'un calme froid et manipulateur. Chacun de ses gestes Ă©taient comptĂ©s, parfaitement maitrisĂ©s tout en restant d'une souplesse incroyable. Une seconde, Aaron l'envia, se mit une claque mentale magistrale. Ce fou avait tentĂ© de tuer des Ă©lĂšves et il avait surement dĂ©jĂ  tuĂ© avant. En aucun cas il ne pouvait l'envier, comment envier sa folie Ă  quelqu'un ? Surtout quand elle Ă©tait si il s'y attendait vu son caractĂšre, Kalhan lança une pique Ă  l'homme. Restant de marbre, Aaron eut envie de sourire narquoisement. Ce mec avait peut ĂȘtre une aura de prĂ©dateur dĂ©mesurĂ©e, il ne l'impressionnait pas. Le pion dĂ©cida de chasser toute peur, apprĂ©hension et tout ce qui pouvait s'y apparenter, compartimentant son esprit avec facilitĂ©. Y laissant seulement une froide dĂ©termination. PosĂ©e sur une Ă©tagĂšre, GaĂŻa regardait d'un Ɠil suspicieux la serrure. Elle Ă©tait sure que le daĂ«mon de l'Ombre s'y cachait, et pour y entrer il ne devait pas ĂȘtre grand ! Personne ne l'avait encore vu, allez savoir si ça n'Ă©tait pas une souris ! Dans ce cas lĂ  elle lui aurait tordu le cou sans hĂ©siter. Kalhan se tourna vers Aaron qui sentit une boule de tristesse monter dans sa poitrine alors qu'il retrouvait le regard vide qu'elle lui avait donnĂ© lors de leur rencontre dans le parc. C'Ă©tait il y a tellement longtemps... Doucement, elle lui tendit l'un des deux couteaux qu'elle portait sur elle. Aaron tendit la main sans rien dire, attrapa la lame et laissa retomber son bras en inspirant profondĂ©ment. Il avait presque oubliĂ© la prĂ©sence de l'Ombre, se contenta de plonger ses yeux gris sans Ă©motions dans ceux de Kalhan. Un lĂ©ger soupir s'Ă©chappa de ses lĂšvres et il leva la main, chassa une mĂšche de devant les yeux de la jeune fille. Ne retombe pas dans cet Ă©tat lĂ  Kalhan, n'oublie pas ce que c'est que la vie. Il laissa doucement glisser sa main sur sa joue, et un petit sourire Ă©tira lĂ©gĂšrement le coin de ses lĂšvres. Plein d'une rĂ©solution sombre. Il allait peut ĂȘtre mourir dans cette piĂšce. Il avait confiance en Kalhan, et si il ne voulait pas la perdre il savait qu'il ne fallait pas se mettre dans son chemin. Mais marcher sur la voie d'Ă  cĂŽtĂ©. Elle ne serait pas seule. Il fit un pas en avant, colla ses lĂšvres Ă  son oreille. Je serais Ă  cĂŽtĂ© de toi Kalhan, tu n'es pas seule. Ne me sous-estime pas Ă  ce point.. » murmura-t-il d'une voix recula, sourit d'un air vague et effaça ses Ă©paules pour passer devant. Il s'Ă©carta et se mit Ă  s'Ă©loigner d'elle sans se rapprocher de l'Ombre, comme s'il comptait l'encercler. Comme s'il pouvait l'encercler... Il sentait son couteau au bout de sa main, il prolongeait simplement son corps, naturellement. Sans un bruit, il s'arrĂȘta en continuant de fixer l'homme au milieu de la piĂšce. Chuintement d'une L'OmbreMessages 36Date d'inscription 09/06/2010Feuille de personnageAge de l'humain Une trentaines d'annĂ©esPouvoir Se dĂ©sintĂšgre en Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Jeu 24 Juin - 1947 Haha Cette immense masse de chair Ă  poulet et de graisse Ă©tait hilarante. Vraiment hilarante. Sans savoir vraiment pourquoi, l'Ombre sentit sa mĂąchoire se contracter de rage. S'en rendant compte, il oublia ses deux interlocuteurs en arqua un sourcil, ravi d'apprendre quelque chose d'autre. Cet animal l'agaçait, la question Ă©tait pourquoi ? SĂ»rement Ă  cause de sa taille et de l'impression de puissance totale qu'il dĂ©gageait. BĂȘte. Gros. Et puant. Toi beau et silencieux La tirade amoureuse du Suiveur lui redonna le sourire et il s'autorisa un bref Ă©clat de rire lĂ©ger Ă  la pique de la jeune femme. Elle Ă©tait vraiment fascinante. Mais qu'attendre d'autre de la part d'une Ă©lĂšve italienne ? Oh que oui il avait entendu des rumeurs Ă  son sujet. L'apprentie de Naples. Maintenant il s'en rappelait, voilĂ  pourquoi elle le fascinait en tout point. Son maĂźtre avait bien fait son travail Ă  l'Ă©poque et il avait eu le loisir de l'apercevoir une fois. L'absence de tout sentiment chez cette fille Ă©tait incroyable. Pourtant elle Ă©tait lĂ , faisant semblant de s'inquiĂ©ter pour l'humain qui l'avait suivit dans la bibliothĂšque. C'est entre toi et moi Kalhan Si elle voulait jouer Ă  ça. Elle avait raison aprĂšs tout, pourquoi avait-il sortit sa lame ? S'apprĂȘtant Ă  lui rĂ©pondre, il vit avec amusement qu'elle se retournait, lui tendait le dos comme dans une invitation tentante Ă  l'attaquer de dos. Beaucoup trop tentante. Un piĂšge, un simple piĂšge. Si jamais il s'Ă©lançait le balourd tenterait de l'arrĂȘter. Il ne douta pas un seul instant qu'il puisse l'esquiver sans peine, mais il voulait se battre uniquement avec Kalhan. Un combat loyal, l'entendre crier et peut ĂȘtre la faire ressentir quelque chose... le pied. Mais si elle s'Ă©tait retournĂ©e ce n'Ă©tait pas seulement pour le provoquer. De son pas aussi fĂ©lin qu'une reine, Kalhan s'arrĂȘta devant l'autre. Partagea sa lame avec lui. L'Ombre grimaça vertement et retint un grondement sourd qui lui venait du fond de la gorge. Quelle Ă©tait cette comĂ©die ? Elle ne ressentait rien, cet humain ne pouvait avoir sur elle quelque emprise. Un ricanement mauvais s'Ă©chappa de ses lĂšvres lorsque l'homme rĂ©pondit une phrase des plus idiotes. Si il y avait quelqu'un qu'il sous-estimait c'Ă©tait lui ! L'Ombre vibra rien que de penser Ă  lui planter la lame dans le dans sa serrure, Le Suiveur se rappela en mĂȘme temps ce qu'elle savait sur cette Kalhan. Pourquoi ne l'avait-elle pas reconnue directement ? Sifflant d'une rage contenue, elle regarda la scĂšne se passer sans faire de commentaires. Elle capta un Ă©clat dorĂ© parsemĂ© de rouge, leva sĂšchement ses yeux vides. Qui se posĂšrent sur un petit oiseau qui regardait d'un air butĂ© l'humain qui avait prit la lame. DaĂ«mon. Un sourire machiavĂ©lique au cƓur, Le Suiveur sortit en suintant de la serrure, prenant bien soin de se dissimuler dans l'ombre des moulures de la porte. Sinuant entre les rangĂ©es de livres, elle se rapprocha tel un serpent du petit animal chĂ©tif. Ramper. Se fondre. Prendre par surprise. Étrangler Prenant instinctivement la forme d'un serpent de fumĂ©e, elle continua son ascension, aussi indĂ©celable qu'une ombre parmi les ombres. Retrouvant son sĂ©rieux, l'Ombre regarda d'un Ɠil la progression de l'homme. Si il comptait l'encercler il Ă©tait mal barrĂ©. L'autre s'immobilisa et il se dĂ©sintĂ©ressa immĂ©diatement de lui. Dans son esprit malsain, une idĂ©e germait et prenait de l'ampleur. Il tourna ses yeux gris clairs vers la jeune femme, un sourire carnassier perçant ses lĂšvres. Naples est il si loin que tes sentiments te seraient revenus ? Est-il seulement au courant que tu ne ressens absolument rien pour personne ? J'en doute vu la flamme dans ses yeux... Soyons Ă©quitable Kalhan, tu as raison. Toi aussi bien que moi savons que nous n'avons pas besoin d'armes aussi futiles que ces lames. Alors.. autant s'en dĂ©barrasser. »D'un geste sec, il dĂ©tendit son bras et la lame parcouru la moitiĂ© de la piĂšce en sifflant. Droit sur l'homme qui n'avait pas encore rĂ©agit. Il serait bien trop tard pour cela. Tuer Et espĂ©rer que sa rĂ©action soit Ă  l'ampleur de la rĂ©vĂ©lation. Il connaissait son passĂ©. Kalhan XĂ©nia Grande gueule traumatiseuse de nouveaux en chef » Messages 4011Date d'inscription 13/08/2009Age 30Feuille de personnageAge de l'humain 19 ansPouvoir PsychokinĂ©sie Peut tout faire par l'espritRelations Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Mar 29 Juin - 1949 Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prĂȘt Ă  accepter la mort ! » J’hĂ©sitais, devant le silence d’Aaron. Était-il muet de peur ?Son regard me dĂ©mentis et je compris. Ses yeux sans Ă©motions. Il Ă©tait rĂ©signĂ©. Il Ă©tait prĂȘt lui aussi. J’aurais tant voulu qu’il ne soit pas lĂ . J’aurais voulu ne jamais voir ses yeux habituellement si brillant devenir si 
 froid. Je me rendis soudain compte qu’il y avait bien des choses que j’ignorais sur lui. J’aurais voulu mieux le connaitre. Le temps me manquait alors que j’avais l’impression de lui faire des adieux. Le sentiment d’urgence liĂ© Ă  la prĂ©sence du tueur s’accentua. Aaron
De sa main, il chasse une mĂšche de mes cheveux, tenta mĂȘme de sourire. Ce que j’étais devenue incapable de faire Ă  cet instant. Aaron
 Ne meurt pas. Promet le moi
 Je serais Ă  cĂŽtĂ© de toi Kalhan, tu n'es pas seule. Ne me sous-estime pas Ă  ce point.. » murmura-t-il d'une voix je n’eus pas le cran de le lui demander. Comment pouvait-on demander Ă  quelqu’un de ne pas mourir ? Ça ne dĂ©pendait pas de lui. C’était une promesse impossible Ă  tenir. Impossible Ă  demander. Ne meurt pas Aaron. J’aimerais ne pas te sous-estimer mais mon cƓur se serre en pensant Ă  ce qu’il pourrait t’arriver. Je ne veux pas que tu souffre. Je ne veux pas que tu meurs. Je ne veux pas que tu sois là
 mais tu l’es. Et tu reste Ă  mes cotĂ©s. MalgrĂ© tout ce que tu sais. Et tu t’éloigne de moi, non pas assurĂ© mais avec l’aisance de quelqu’un qui sait. Qui sait qu’il est prĂȘt. Qui sait ce qu’il peut se passer. Qui l’a acceptĂ©. Ne meurt pas
 Aaron
Qu’allions nous faire maintenant. Je ne cessais de penser Ă  lui. Si jamais il lui arrivait quelque chose
* Tu sais ce que tu dois faire pour le protĂ©ger *Je le sais. Je le sais et dĂ©teste cette idĂ©e. Je voulais continuer de penser. De penser Ă  lui, Aaron. Comme si penser Ă©tait rĂ©confortant. Comme si ça pouvait m’aider
.Mais c’était tout le contraire. Je ne devais plus rien penser. Ne plus rĂ©flĂ©chir. Agir. Calme. PrĂȘte. Atteindre ce niveau de conscience ou rien ne m’échappe. Rien ne peut briser mes rĂ©flexes. Cet Ă©tat oĂč je ne suis qu’une machine. Une machine au service d’un ordre. Un seul ordre. chacun des pas d’Aaron que je suivais du coin de l’Ɠil, je m’efforcer de l’oublier. A chaque instant de ma vie, je sentais le pouvoir rugir sous ma peau. PrĂȘt Ă  se dĂ©chainer. Il suffisait de le libĂ©rer. Non, doucement. Comme je l’ai appris. A Naples. Comme on me l’a enseignĂ©, Ă  coup de fouet. Laisse s’écouler le pouvoir, atteindre cette conscience
 conscience de toute chose. Comme si une main invisible se rependait dans la piĂšce, effleurant chaque Ă©tagĂšre, chaque livre, l’englobant, l’enserrant avec douceur. Ashkane plus brillant que tout dans cette noirceur Ă©tait le seul que je m’efforçais de ne pas toucher. C’est quelque chose de trĂšs Ă©trange que de toucher son Ăąme avec son pouvoir. Ashkane, Ă  mes cotĂ©s, ne quittais pas un instant le tueur des yeux. Il Ă©tait trĂšs Ă©trange de voir Ă  quel point il pouvait ĂȘtre trouillard pour de petite chose
 et comment il Ă©tait prĂȘt Ă  tout quand s’en valait la peine. Il Ă©tait prĂȘt lui aussi, surement plus que moi. Il avait la Haine.* GaĂŻa chĂ©rie, tu peux surveiller son daemon ? Si c’est quelque chose de trop gros je me ferrais un plaisir de te le tenir pendant que tu en fais ce que tu veux *Lentement, lentement, les sentiments me quittent. Plus rien ne compte. Juste lui. Lui, l’autre, les daemons. Des pions sur mon Ă©chiquier. Un jeu, rien qu’un jeu. Rien ne compte je ne suis plus s’immobilisa. Je ne le vis pas de mes yeux. Ce fut plutĂŽt comme une impression. Comme lorsque l’on a un pressentiment. Le fait s’installa dans mon esprit grĂące Ă  mon pouvoir et non grĂące Ă  mes yeux. En revanche, se fut mes yeux qui virent l’Homme se tourner vers moi. Son sourire. Sadique. Était-il fou ? Était-ce un psychopathe ? Quelque chose ne tournais pas rond chez lui, mais ce n’était pas de la folie. C’était un professionnel et cette simple idĂ©e mĂȘme le rendait monstrueusement plus dangereux. Il avait des yeux gris lui aussi
 Aaron
 Naples est il si loin que tes sentiments te seraient revenus ? Est-il seulement au courant que tu ne ressens absolument rien pour personne ? J'en doute vu la flamme dans ses yeux... Soyons Ă©quitable Kalhan, tu as raison. Toi aussi bien que moi savons que nous n'avons pas besoin d'armes aussi futiles que ces lames. Alors.. autant s'en dĂ©barrasser. »Le choc. Simple. Terrible. Comment ? Pourquoi ? OĂč ? Qui ? Tant de questions explosĂšrent dans mon esprit. J’étais plus que dĂ©concentrĂ©e j’étais
 Ă  sa vis son bras se dĂ©tendre Ă  une vitesse folle et sa lame voler comme une flĂšche. Un jet de mort si bien lancĂ©, si bien dirigĂ©. Tout droit sur 
 NON .La lame tranchante s’arrĂȘta net Ă  quelques centimĂštres d’Aaron. In extremis. Oh mon dieu
Le choc, la surprise, l’horreur... la lame vibra prĂȘte Ă  reprendre sa course
 avant de tomber sur le sol avec un bruit Ă  glacer le sang. C’avait Ă©tait si juste. Il aurait suffit de si peu. Si peu Aaron
 pardonne moi, je ne mĂ©rite pas ta confiance. Je ne mĂ©rite pas de te paroles du tueur m’avaient sonnĂ©e. Je n’avais pu m’empĂȘcher de croiser le regard d’Aaron. Il savait bien des choses. Il savait ce que j’avais subit, que par cela je ne sentais ni douleur ni peur
 mais pas tout les crimes que j’avais commis, il ne savait pas de quoi j’étais responsable. Qu’avait-il pu lire Ă  cet instant dans mes yeux ? Je l’ignorais moi-mĂȘme. Aaron s’il te plait, crois moi. Ne l’écoute pas. Ne l’écoute pas Aaron
Dans un second temps, le geste de cet assassin. Cet homme qui avait voulu tuer Aaron. Mon ami
 Ce geste avait ravivĂ© ma colĂšre, in extremis, et cela avait suffit. Comme un Ă©lectrochoc j’avais pu me ressaisir et arrĂȘter la lame avant qu’il ne soit trop tard. Mais il s’en Ă©tait fallu de si peu. Il recommencerait. Tout ceci m’avait figĂ©. J’étais tendue Ă  craquer. Ses paroles avaient faillit me faire reculer sous le choc mais la colĂšre m’avait maintenue sur place. A prĂ©sent qu’Aaron est sauf, toutes les questions, les interrogations, les incomprĂ©hensions me revirent. La colĂšre s’empara de moi. Ne jamais attaquer dans la colĂšre. Ne jamais ce prĂ©cipiter
 mais c’était si tentant. J’aurais voulu lui faire payer ce qu’il venait de faire ! Mais je ne devais pas oublier ce qu’il venait de dire. La rage gonflait ma gorge alors que je serrais les dents pour ne pas crier. Je m’entendis demander de ma voix vide et qui pourtant semblait appeler le sang Qui es-tu ? Comment connais-tu mon nom ? Comment sais-tu pour Naples ? »A chacune des questions, ma voix avait augmentĂ©e de volume. Je due me taire pour ne pas crier. Je mourrais d’envie de savoir qui il Ă©tait. Comment ? Pourquoi ? Qui ? Ou ? Quand ? Il n’était plus question de me calmer. Je devais savoir. Je dois savoir !!! COMMENT SAIS-TU POUR MOI !!! »La question eut des airs d’accusation. JE TE HAIS ! SIMPLEMENT PARCE QUE TU SAIS !DerniĂšre Ă©dition par Kalhan XĂ©nia le Mar 10 AoĂ» - 1835, Ă©ditĂ© 1 fois Aaron Dwayne ...ou comment ĂȘtre un Feu Follet sur pattes \o/ » Messages 4008Date d'inscription 07/08/2009Age 29Localisation Entre les lignes de son Histoire Feuille de personnageAge de l'humain 28 ans =PPouvoir DĂ©clenche des Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Lun 5 Juil - 122 Une prĂ©sence. Froide et brĂ»lante Ă  la fois. CentrĂ©e et partout Ă  la fois. Aaron sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque et un frisson lui parcouru la colonne vertĂ©brale. Instinctivement, il se ferma, sentant que quelque chose, ou quelqu'un, caressait du bout des doigts ses pensĂ©es, ou quelque chose approchant. Si jamais l'Ombre... GaĂŻa le contredit, ses yeux noirs braquĂ©s sur Kalhan. Elle n'Ă©tait pas touchĂ©e et le changement d'attitude de la jeune fille lui disait qu'elle Ă©tait la cause de cette impression. Aaron se dĂ©tendit immĂ©diatement et se reconcentra sur l'homme en face. L'assassin le suivait des yeux sans bouger le reste de son corps. Ces yeux gris.. il avait l'impression de voir les siens dans une glace. Mais il n'Ă©tait pas l'Ombre. GaĂŻa lui interdit fermement de le penser. Il acquiesça mentalement et se contenta de lui rendre son regard. Narquoisement, il sentit un sourire cachĂ© rendre leur brillant naturel Ă  ses yeux. Si ses lĂšvres ne bougĂšrent pas, l'autre le capta tout de mĂȘme. Il dĂ©tourna alors les yeux, un sourire Ă©nigmatique aux lĂšvres.* GaĂŻa chĂ©rie, tu peux surveiller son daemon ? Si c’est quelque chose de trop gros je me ferais un plaisir de te le tenir pendant que tu en fais ce que tu veux * * Compte sur moi Ash.. J'attend que c'te saloperie sorte de sa serrure et ce crĂ©tin arrogant va ravaler sa superbe, crois moi. * rĂ©pondit GaĂŻa avec une rage de vaincre intense. Aaron sentit sa fiertĂ© pour elle remonter d'un cran, si c'Ă©tait encore mots, des paroles, autant de lames tranchantes lancĂ©es dans les airs, fendant l'espace et le temps sans mal. Chacune visant Ă  toucher Kalhan. A la toucher. Au cƓur. Ressens absolument rien. De quoi parlait-il ? De toute Ă©vidence il ne connaissait pas Kalhan, Aaron en Ă©tait persuadĂ©. Elle Ă©tait si souriante, si vive, si chiante parfois mĂȘme ! Comment pouvait-elle ne rien ressentir et jouer si bien la comĂ©die ? Il y avait dans les mots de l'Ombre une calme certitude et ses mots planaient avec la simplicitĂ© de la vĂ©ritĂ©. Mais il mentait. Aaron en Ă©tait persuadĂ©. Ses yeux. VoilĂ  qu'il parlait de lui. Ce simple ses» dans sa bouche glaça l'Ăąme du pion. Il parle de moi. Ce barge parlait de lui. Ça faisait froid dans le dos. Il serra plus la garde de son couteau et ses yeux dĂ©rivĂšrent vers Kalhan, histoire de voir quand elle Ă©claterait de rire pour dĂ©nier ce prĂ©tentieux. Il lui tardait de voir l'Ombre devenir blĂȘme, de voir ses poings se serrer de rage et sa mĂąchoire se contracter pour qu'il n'explose pas directement. Il tourna la tĂȘte. Trouva une Kalhan blĂȘme. TouchĂ©e. Ses Ă©paules descendirent alors qu'il sentait son incomprĂ©hension monter. Quoi ? Qu'est ce qui se passe Kalhan ? C'est pas vrai ? Hein que c'est pas vrai ? Ne l'Ă©coute pas, il ne raconte que des conneries. Je sais comment tu es, tu n'es pas ce qu'il raconte. C'est qu'un fou, un connard de timbrĂ© qu'il faut simplement interner. Ou Ă©radiquer. Un sifflement lui fit tourner les yeux. L'acier rencontra l'acier. Le temps d'ouvrir grand les siens de surprise, la lame filait toujours vers sa gorge. On raconte que dans ces moments lĂ , sa vie passe devant ses yeux. Mais tout ce qu'il Ă©tait capable de voir c'Ă©tait cette putain de lame qui viendrait se planter dans sa pomme d'Adam, le clouerait comme un insecte sur le bois de la bibliothĂšque. Pas le temps d'esquiver, pas le temps de tendre la main pour qu'elle vienne s'empaler dans sa paume. Il allait mourir. C'Ă©tait aussi con que ça. Dans le milliĂšme de seconde qui le sĂ©parait de l'impact, il se dit que c'Ă©tait impossible. Qu'il ne pouvait pas mourir aussi bĂȘtement. Il ne pouvait pas laisser Kalhan comme ça, seule face Ă  cette abomination de la nature. Un battement cil, un battement de cƓur, un souffle qui s'Ă©chappe de ses lĂšvres, le cri de GaĂŻa. Et la yeux fermĂ©s et la main serrant aussi fort qu'il le pouvait sa lame, Aaron attendit l'impact qui ne vint jamais. Ses iris se posĂšrent sur la lame qui s'Ă©tait arrĂȘtĂ©e Ă  quelques centimĂštres de sa gorge et qui volait paisiblement dans les airs. Il eu l'impression qu'on avait appuyĂ© sur un bouton pause, jeta un Ɠil Ă  Kalhan qui avait l'air terrifiĂ©e. Aaron souffla aussi doucement qu'il le put, dĂ©glutit difficilement. La vache, c'est pas passĂ© loin. La jeune fille, elle, avait l'air prĂȘte Ă  exploser de rage. LittĂ©ralement. Elle venait de lui sauver la vie et, le choc passĂ©, s'emplissait d'une colĂšre sans fin envers l'Ombre qui avait l'air de s'amuser. Dans un bruit mĂ©tallique, la lame retomba Ă  terre. Qui es-tu ? Comment connais-tu mon nom ? Comment sais-tu pour Naples ? »Sa voix Ă©tait terrifiante de vide. Si elle criait, ayant du mal Ă  contrĂŽler sa rage, Aaron sentait bien Ă  quel point une noirceur s'emparait d'elle. Il ne l'avait jamais vu comme ça. BĂȘtement, il se demanda si il connaissait rĂ©ellement Kalhan XĂ©nia. ArrĂȘte ça Aaron ! C'est exactement ce qu'il veut ! Te faire douter ! Tu sais qui est Kalhan, c'est ton amie, pas un monstre ! » Il secoua la tĂȘte, refusa de se laisser manipuler de la sorte. Mais la jeune fille balaya les maigres certitudes qui l'avaient habitĂ©. Ainsi donc l'Ombre avait raison ? Impossible. ComplĂštement impossible. Aaron ne put s'empĂȘcher de crier Ă  son tour. Non ! » il secoua la tĂȘte en fixant Kalhan. Tu n'es pas ce qu'il dit Kalhan ! Si c'est ce qu'il pense alors il ne te connait pas ! Tu aime Ashkane, tu aime cette universitĂ©, tu aime ses Ă©lĂšves ! Tu ressens Kalhan, il est complĂštement fou ! Ne te laisse pas avoir par ce qu'il dit ! C'est faux, complĂštement faux. Pense Ă  LindwuĂ«n. Pense Ă  Alec.. »Il se baissa pour ramasser la lame de l'Ombre, lança sa propre lame, l'attrapa de sa main gauche alors que la droite prenait le poignard. Se redressant vivement, une moue rageuse au visage, Aaron brandit l'arme dans la direction de l'homme pour appuyer ses paroles. Peu importe ce qu'il s'est passĂ© Ă  Naples, ça ne compte plus, c'est le passĂ© Kalhan ! » il ne savait pas de quoi il parlait mais y croyait vraiment. Je ne sais pas ce qu'on a pu t'y raconter, si des hommes comme lui t'ont dit que tu n'avais aucune Ă©motion, jusqu'Ă  ce que tu y crois, c'est faux, ne les crois plus. LibĂšre toi de ça Kalhan ! C'est un poids mort que tu traine depuis trop longtemps. »Qui lui collait Ă  la peau, lui faisait faire des cauchemars, manquait de la tuer Ă  chaque fois que son pouvoir lui Ă©chappait. Il l'avait entendue plusieurs fois crier pendant son sommeil, s'il n'Ă©tait pas entrĂ© c'Ă©tait parce que il savait que Ashkane veillait sur elle, mieux qu'il n'aurait pu le faire. Et qu'il aurait surement Ă©tĂ© tuĂ© par son pouvoir immense rien qu'en mettant un pied dans la piĂšce. Elle s'en voulait suffisamment naturellement pour qu'il ajoute sur sa conscience sa propre mort. L'OmbreMessages 36Date d'inscription 09/06/2010Feuille de personnageAge de l'humain Une trentaines d'annĂ©esPouvoir Se dĂ©sintĂšgre en Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Sam 10 Juil - 1534 ContrĂŽle toi. Garde le contrĂŽle. Impassible, mystĂ©rieux, impossible Ă  saisir, terrifiant. L'Ombre ne put cependant retenir le sourire qui lui montait irrĂ©sistiblement aux lĂšvres. Ni le frisson dĂ©licieux qui remonta le long de sa colonne vertĂ©brale. Kalhan rĂ©agissait. Kalhan. Retenait sa rage. Sa propre euphorie lui sauta au visage et il s'efforça de la contenir. Le Suiveur lui lança un regard inquisiteur, intĂ©ressĂ©e par la lumiĂšre de satisfaction qui Ă©clairait les yeux gris de son maĂźtre. Il n'avait pas bronchĂ© lorsqu'elle avait stoppĂ© sa lame, sauvant l'homme par la mĂȘme occasion. Une simple moue de dĂ©ception avait fait bouger ses lĂšvres. Peut ĂȘtre avait-il une quelconque utilitĂ© dont elle ne voulait se passer ? C'Ă©tait, Ă  son avis, plus une question d'honneur. Si elle s'Ă©tait mit en tĂȘte de garder l'autre en vie il Ă©tait lĂ©gitime qu'elle s'y tienne. Dommage, dommage.. Maintenant elle fulminait de rage. C'Ă©tait jouissif. ComplĂštement jouissif de la voir sortir de ses gonds si facilement. Il ne doutait pas que jamais elle eut craquĂ© de la sorte, pas aprĂšs sa formation plus que rigide. Qui sait, c'Ă©tait peut ĂȘtre la premiĂšre fois qu'elle ressentait la colĂšre Ă  ce point, et avec elle une pointe d'effroi. L'Ombre ricana intĂ©rieurement. C'Ă©tait tellement facile, il Ă©tait un peu déçu. Mais le combat qui avait lieu dans la tĂȘte de Kalhan Ă©tait au moins aussi intĂ©ressant que celui qui aurait lieu sous peu. L'homme se mit alors Ă  protester. L'Ombre soupira en sentant un sourire narquois lui monter aux lĂšvres. Quel crĂ©tin. Plus miĂšvre tu meurs. Il ne doutait pas que Kalhan allait l'ignorer, toute Ă  sa colĂšre. Se dĂ©plaçant lĂ©gĂšrement Ă  droite dans un geste fluide, l'homme esquissa un mouvement de la main qui chassa tous les arguments futiles de l'autre. Paisible assurance de celui qui sait. Qui croit en lui. L'assassin s'autorisa un rire bref et ses yeux Ă©tincelĂšrent d'amusement. Alors tu n'as vraiment rien dit ? Ces gens qui tu cĂŽtoie depuis quelques temps te connaissent encore moins que moi, c'est... dĂ©risoire. » il lança un regard mĂ©prisant Ă  l'humain. Ou alors sont ils assez stupide pour ĂȘtre aussi aveugles que celui ci ? »Le Suiveur regarda son maĂźtre s'approprier toute l'attention de la piĂšce, en profita pour se faufiler entre les rangĂ©es de livres Ă©pais, chuchotement sombre entre les autres. Si on l'entendait on l'associait aux vieux craquements qui habitaient les bibliothĂšques aussi vieilles. Elle apprĂ©ciait l'odeur entĂȘtante du papier mĂąchĂ©, de celui trop vieux pour ĂȘtre tournĂ© sans risquer de le briser d'une infime torsion, l'odeur puissante de la reliure en cuir de certains ouvrages et la simple odeur de poussiĂšre qui appelait Ă  un silence Ă©ternel. Vrombissant de joie, elle se coula derriĂšre un fin rideau qui empĂȘchait les livres de se couvrir de poussiĂšre, s'approcha plus encore de l'oiseau. Celui ci toisait d'un Ɠil suspect la serrure de laquelle elle s'Ă©tait Ă©chappĂ©e plus tĂŽt. Un sourire narquois se dessina dans la noirceur de sa fumĂ©e, Le Suiveur se dit qu'elle Ă©tait complĂštement aveugle et dĂ©sarmĂ©e face Ă  sa puissance. Certitude sans fin du prĂ©dateur implacable et jamais vaincu. Elle eut presque envie de se faire remarquer, juste histoire de venger son humain pour ce que le pachyderme poilu lui avait fait ressentir auparavant. Captant cette pensĂ©e, l'Ombre eut un sourire carnassier pour le Ligre, continua tranquillement. Kalhan, Kalhan.. Tu es meilleure comĂ©dienne que j'ai jamais pu l'ĂȘtre surement. S'intĂ©grer si aisĂ©ment Ă  la population et les rendre aussi dĂ©pendants de ta volontĂ©.. C'est du joli travail. » le compliment venait, non pas du coeur car il n'en avait pas Ă  proprement parler, mais de sa raison. Il le pensait vraiment, Ă©tait vaguement intĂ©ressĂ©. Regarde le, il me ferait presque pitiĂ© si j'avais une idĂ©e de ce que ce mot signifie pour les autres. Tout ce que m'inspire cette abomination qui regorge d'Ă©motions toutes plus sales les unes que les autres c'est du dĂ©gout. Et passablement l'envie de l'Ă©radiquer Ă©galement.. » remarqua-t-il d'une voix pensive. Des Ă©tincelles s'allumĂšrent dans ses yeux. Que dirais-tu de t'en charger avec moi ? Allons Kalhan, ne fais pas cette tĂȘte, nous savons tous les deux Ă  quel point ça te manque.. Toi ! Humain.. baisse ta lame, tu pourrais te blesser.. »Tout en finissant sa phrase il se rapprocha, mi fumĂ©e mi homme, plus rapide que l'oeil humain. Il s'arrĂȘta un quart de seconde plus tard prĂšs de l'homme, caressa du bout du doigt la lame de son poignard, presque amoureusement, et vrilla ses yeux gris dans ceux, identiques, de l'homme. MĂ©pris. L'autre rĂ©agissant immĂ©diatement d'un revers de lame, il devint fumĂ©e lĂ  ou il frappait, Ă©clata d'un grand rire sincĂšre et recula d'un pas sans se presser. Il ne l'aurait jamais de toute maniĂšre, n'aurait mĂȘme pas besoin de tirer sa lame. Haha, il m'amuse vraiment celui la , c'est pour ça que tu l'as empĂȘchĂ© de rejoindre plus vite ses ancĂȘtres ? Dans tous les cas tu ne lui as fait gagner que quelques minutes, ma chĂšre. » tirant sa lame, les yeux brillants, il passa sa langue sur ses lĂšvres sĂšches. Car en entrant dans cette piĂšce il Ă©tait certain qu'il n'en ressortirait pas. Du moins, pas avec son Ăąme. Aahh la chaleur qui s'Ă©chappe d'un corps fraichement nettoyĂ© de la salissure de son Ăąme, c'est un moment.. exquis. J'ai hĂąte de voir la tienne s'en aller Ă  jamais. » il fit un pas brusque en avant pour effrayer l'autre, s'arrĂȘta en levant un doigt, narquois. Ne rĂ©siste pas, ça risquerait d'ĂȘtre plus long et douloureux. » Kalhan XĂ©nia Grande gueule traumatiseuse de nouveaux en chef » Messages 4011Date d'inscription 13/08/2009Age 30Feuille de personnageAge de l'humain 19 ansPouvoir PsychokinĂ©sie Peut tout faire par l'espritRelations Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Mer 21 Juil - 1233 Ashkane eut un lĂ©ger sursaut quand GaĂŻa lui rĂ©pondit. La petite daemon Ă©tait en fureur et malgrĂ© sa taille son courage et sa rage Ă©tait au moins aussi immense qu’Ashkane en chair et en poil. Le ligre s’en trouva ravi. Il adorait tellement GaĂŻa. Si jamais il lui arrivait quoi que ce soit, il serait capable de se jeter toutes griffes dehors sur l’homme, l’assassin. Qu’il ait ou non un daemon. Qu’il nous fasse mal ou non. Il serait prĂ©s Ă  tout. Comme je serais prĂȘte Ă  tout pour Aaron. Ça va de paires n’est ce pas ? Les sentiments des humains et ceux de leurs daemons. Pour nous c’était bien rĂ©ussit. MĂȘme si pour le moment. Ashkane m’en voulait toujours
Le calme, la concentration, l’omniscience. Tout avait disparu. Disparu en une phrase, un mot. Naples. Comment
 Comment. L’ombre avait parlĂ© si simplement que ses mots Ă©taient plus terrible encore. Si terriblement vrai. Ma fureur Ă  cotĂ© semblait bien dĂ©risoire. Bien inutile car l’ombre avait parlĂ©. Il avait dit une vĂ©ritĂ© que mĂȘme la meilleur comĂ©dienne ne pourrait cacher car on savait au fond de soi, au son de sa voix, que ça ne servait Ă  rien de ce le nier. Il avait raison. J’aimerais te dire Aaron que c’est faux
 Sans le vouloir, mon regard ce tourna vers lui. Avait-il comprit ? Allait-il me prendre pour un monstre ? Non, pas encore, il Ă©tait concentrĂ© sur autre chose. Une certaine lame qui avait manquĂ© de peu de lui ĂŽter la vie. Ce que je n’avais pas permit. Mais de justesse, et cela me une part de doute c’était emparĂ©e de lui Ă  ce moment, je venais trĂšs probablement de la renforcĂ© en laissant ma rage se dĂ©verser dans mes paroles. Je n’avais pas totalement perdu le calme, le vide de sentiment dans lequel je m’étais rĂ©fugiĂ©. Et cela donnais un aspect plus terrible encore. J’en revenais Ă  lui, l’Ombre ainsi qu’on le surnomme, l’assassin. Lui qui a fait tant de dĂ©gĂąt. Lui que je hais, parce qu’il sait. J’aimerais te faire souffrir comme je ne l’ai encore jamais fait, tu vas voir ça va ĂȘtre d’enfer !Un cri, une voix, dĂ©tourne mon attention Non ! Aaron
Mon ami semblait en proie Ă  quelques tourments, comme une dĂ©cision difficile Ă  prendre ou plus rĂ©aliste, quelque chose qu’il ne voulait pas admettre. Tu n'es pas ce qu'il dit Kalhan ! Si c'est ce qu'il pense alors il ne te connait pas ! Tu aime Ashkane, tu aime cette universitĂ©, tu aime ses Ă©lĂšves ! Tu ressens Kalhan, il est complĂštement fou ! Ne te laisse pas avoir par ce qu'il dit ! C'est faux, complĂštement faux. Pense Ă  LindwuĂ«n. Pense Ă  Alec..[/color] »J’aime
 Oui j’aime. Mais depuis quand ? 1 an Ă  peine que je suis ici ? Ce ne serait pas suffisant pour rĂ©parer le mal que j’avais causĂ©. J’étais arrivĂ©e, sans rien ressentir, c’est vrai. Alec
 c’était lui. Lui le premier qui m’avait redonnĂ© un cƓur, qui l’avait fait battre Ă  nouveau. Aimer, dĂ©tester
 la compassion, la joie
 Il m’avait redonnĂ© tant et peu Ă  peu j’étais redevenu humaine, capable de ressentir. Mais deux sentiments encore m’échappaient. Peut-ĂȘtre les principaux ? La peur et la douleur bon on dira que Wolf a faillit crever plus tard lol. Tu ne savais que ça Aaron, que je n’avais ni peur ni mal. Mais tu ne m’avais jamais demandĂ© pourquoi j’étais ainsi. A l’époque je n’étais pas prĂȘte Ă  en parler. Comment dĂ©voiler un si noir passĂ© Ă  quelqu’un que je connaissais Ă  peine ? Mais Ă  prĂ©sent ? A prĂ©sent tu as le droit de me connait. Il me connait et il sait ce qu’il dit. Ce n’est pas faux. C’en est mĂȘme trĂšs loin. Mais lequel d’entre eux ce trompe le plus ?Le regard toujours fixĂ© sur Aaron je le vis manier les deux lames avec une dextĂ©ritĂ© que je ne lui connaissais pas. Ainsi, je l’aurais bel et bien sous estimĂ©. Je n’étais finalement pas la seule Ă  ne pas tout connaĂźtre de mes amis
 si maigre et si dĂ©risoire consolation. La rage d’Aaron sembla amplifier la mienne. Il faut que je me calme, il faut que je sache. Peu importe ce qu'il s'est passĂ© Ă  Naples, ça ne compte plus, c'est le passĂ© Kalhan ! Je ne sais pas ce qu'on a pu t'y raconter, si des hommes comme lui t'ont dit que tu n'avais aucune Ă©motion, jusqu'Ă  ce que tu y crois, c'est faux, ne les crois plus. LibĂšre toi de ça Kalhan ! C'est un poids mort que tu traine depuis trop longtemps. »- Ce n’est pas aussi simple que ça. Ma voix, si vide, si morte me surpris moi-mĂȘme. Je ne la reconnaissais pas. Les mots cassĂšrent Ă  la fin de la phrase. Non ce n’était pas le moment de lui Dis-lui - Ash tais-toi ! Ne fais pas ça Ash, je sais que tu m’en veux mais ne me trahis pas. Laisse-moi dĂ©cider
Notre mĂ©sentente en resta lĂ  pour l’instant, car l’Ombre avait bougĂ©, son rire bien que trĂšs bref avait Ă©clatĂ© dans la grande salle sombre et poussiĂ©reuse. RĂ©pondant aux paroles d’Aaron. Ne craque pas, ne lui fais pas ce plaisir ! Je te dirais tout mais pas maintenant, ait foi en moi s’il te plait. C’était la premiĂšre fois que je demandais ainsi Ă  quelqu’un de me faire aveuglĂ©ment confiance. Mais seul mon cƓur priait car les mots ne franchissaient pas mes lĂšvres. Les yeux de l’Ombre pĂ©tillaient. Putain ce connard s’amuse bien ! Chacun de ses gestes Ă©taient calculĂ©, prĂ©cis, parfaitement pensĂ©. Il n’était pas n’importe qui. Il avait confiance en lui. Et son assurance n’était pas finte. Il savait parfaitement Ă  quoi il s’exposait car il savait tant de choses sur moi ! Il connaissait ma formation Ă  Naples. Ce qu’on m’avait fait et ce que j’avais fait. Ce que j’étais devenue, machine de mort insensible. Il savait aussi qu’il n’aurait pas besoin de lame avec moi, il connaissait mon pouvoir. Merde mais qui est-ce ?En tant normal je me serais attendu Ă  entendre la voix de mon ligre lancer il n’as pas de chapeau » ou il ne porte pas de lunette » jouant vĂ©ritablement au qui est-ce ». Peut-ĂȘtre mĂȘme l’aurait-il vĂ©ritablement fait si nous ne nous Ă©tions pas disputĂ©s un instant plus tĂŽt. Sa colĂšre gonflait avec la mienne. * Tu vas lui dire ** Non pas maintenant ! *Le grand ligre, qui Ă©tait en avant de moi, tourna son immense gueule dans ma direction. Ne me fais pas ça. Ne me trahis pas Ashkane
 Alors tu n'as vraiment rien dit ? Ces gens qui tu cĂŽtoie depuis quelques temps te connaissent encore moins que moi, c'est... dĂ©risoire. Ou alors sont-ils assez stupide pour ĂȘtre aussi aveugles que celui ci ? »Le simple fait qu’il regarde Aaron, lui accorde de l’attention, le mĂ©prise surtout, me mettais hors de moi. Si tu touche Ă  un seul de ses cheveux
 Kalhan, Kalhan.. Tu es meilleure comĂ©dienne que j'ai jamais pu l'ĂȘtre surement. S'intĂ©grer si aisĂ©ment Ă  la population et les rendre aussi dĂ©pendants de ta volontĂ©.. C'est du joli travail. » Je serrais les dents, prĂȘtes Ă  exploser vĂ©ritablement. S’ils l’avaient pu, mes yeux auraient lancĂ© des Ă©clairs. Mais je veux savoir ! je veux savoir ! Ne prononce pas mon nom ! Regarde le, il me ferait presque pitiĂ© si j'avais une idĂ©e de ce que ce mot signifie pour les autres. Tout ce que m'inspire cette abomination qui regorge d'Ă©motions toutes plus sales les unes que les autres c'est du dĂ©gout. Et passablement l'envie de l'Ă©radiquer Ă©galement.. » Je n’avais que trop souvent entendu ce discourt. Non, je ne veux pas y retourner. Pas Ă  Naples ! Je ne veux plus y penser ! Ne me parle plus de ça ! Que dirais-tu de t'en charger avec moi ? Allons Kalhan, ne fais pas cette tĂȘte, nous savons tous les deux Ă  quel point ça te manque.. Toi ! Humain.. baisse ta lame, tu pourrais te blesser.. »Me manquer ? Non ! Jamais plus je ne le referais, j’ai changĂ©. J’AI CHANGE ! Ne me parle pas ! Tais-toi ! Je ne veux plus entendre parler de ça ! Tu fais parti du passĂ© ! J’ai changĂ©, j’ai changé Je rĂ©pĂ©tais inlassablement cette phrase dans ma tĂȘte comme pour m’en convaincre. AprĂšs tout
 Ă©tait-ce bien le cas ? Avais-je vraiment changĂ© ? Oui, non ! Étais-je si diffĂ©rente ? Non, Oui !Je ne sais pas
 peut-ĂȘtre au fond suis-je lĂ  mĂȘme
 peut-ĂȘtre qu’au fond c’était ça mon destin. Je me disais que je devenais celle que je j’aurais du ĂȘtre mais je l’étais dĂ©jĂ  non ? Peut-ĂȘtre, peut-ĂȘtre
 je suis comme ça non ? Au fond ? Est-ce que je joue la comĂ©die ? Mes sentiments pour Aaron et tout les autres, sont-ils vrai ou est-ce un simple reflet de mes dĂ©sirs. Vouloir ĂȘtre acceptĂ©. Oui peut-ĂȘtre, peut-ĂȘtre
 les embobiner, leur faire croire
 que je ne suis pas. * Kalhan ! *Je m'aperçus que j’avais soudain baissĂ© la tĂȘte. Les Ă©paules les bras, mon arme. Comme-ci j’avais abandonnĂ©. AbandonnĂ© avant d’avoir commencĂ©. Quelle honte, aussi bien au prĂ©sent qu’au passĂ©. Les ordres de mon maitres battent Ă  mes oreilles, ne jamais reculer, ne jamais hĂ©siter. HĂ©siter
 ne jamais se laisser le choix, ne jamais parler avec des si »  hĂ©siter !L’Ombre n’était plus dans mon champ de vision. Il n’était plus Ă  l’endroit oĂč il se trouvait une fraction de seconde plus tĂŽt. HĂ© bien hĂ© bien
 Non il n’était pas bien loin. Il Ă©tait juste là
 Ă  cotĂ© d’Aaron. Ce nom ne me fit ni chaud ni froid. J’aurais aussi bien pu dire Ă  cotĂ© de l’étagĂšre ». On s’en fou. L’Ombre est lĂ . Une telle assurance Ă©mane de lui. Comme au bon vieux temps, ah oui oui oui
et son arme qu’il caresse tendrement. Tiens c’est dommage je n’avais jamais eu d’arme Ă  dorloter. J’étais l’arme
 Les deux hommes se fixĂšrent, leurs yeux Ă©trangement semblables. Tiens
 Si semblables et si diffĂ©rents Ă  la fois. Ah c’est beau
 Une lame se leva et l’Ombre disparu en fumĂ©e lĂ  oĂč elle aurait du entamer la chair
 TrĂšs intĂ©ressant. Le rire de l’ombre me fit sourire. Je me rendis compte que j’étais restĂ©e betement plantĂ©e Ă  quelques distances d’eux, la tĂȘte penchĂ©e sur le cotĂ© observant la scĂšne si lointaine. Les yeux plus vides que jamais. Tiens je n’avais mĂȘme pas eu Ă  me forcer, c’est gĂ©nial. J’avais l’impression de flotter. Comme si rien ne me rattachais Ă  cette terre, pas mĂȘme Ashkane bouillant de rage Ă  mes cotĂ©s. Haha, il m'amuse vraiment celui la , c'est pour ça que tu l'as empĂȘchĂ© de rejoindre plus vite ses ancĂȘtres ? Dans tous les cas tu ne lui as fait gagner que quelques minutes, ma chĂšre. »Pas de rĂ©ponse. Pas besoin. L’heure viendra. Car en entrant dans cette piĂšce il Ă©tait certain qu'il n'en ressortirait pas. Du moins, pas avec son Ăąme. Aahh la chaleur qui s'Ă©chappe d'un corps fraichement nettoyĂ© de la salissure de son Ăąme, c'est un moment... exquis. J'ai hĂąte de voir la tienne s'en aller Ă  jamais. » Hum
 * Kalhan ! * Ne rĂ©siste pas, ça risquerait d'ĂȘtre plus long et douloureux. »- Attends ! Enfin, je m’anime. Telle une automate, machine, machine Ă  tuer. Je m’approche Ă  pas lent. Attendez, attendez-moi. - Je veux participer voyons ! Ce n’est plus la mĂȘme voix qu’au dĂ©but lorsque je faisais exprĂšs de le provoquer. Non celle lĂ  a disparu. Celle-ci est vide, sans aucun ton discernable sauf peut-ĂȘtre du sadisme Ă  l’état brut. La perfection sanguinaire. * Tu joue un jeu bien trop dangereux ! ArrĂȘte ça ! ** Mais je ne joue pas Ashkane ^^ ** ArrĂȘte ça ! Ne t’aventure pas dans cette voie ! ** Silence, j’aimerais travailler. *Cette derniĂšre phrase si longtemps employĂ© quand nous partions en mission et qu’Ashkane me cassait les pieds
 le bon vieux temps
 Je suis prĂȘt d’eux maintenant, mais ce n’est pas l’Ombre que je regarde en premier. Non je m’adresse Ă  Aaron - Tu sais bien des choses sur moi, mais tu n’as aucune idĂ©e de ce qu’on m’a fait, ni de ce que J’AI fais.* Ne fais pas ça ! **Cette fois je me tourne vers l’Ombre si proche. Si dĂ©licieusement proche. Une merveille. Et ses yeux gris si semblables à
 ses yeux là
- J’aimerais que tu me dises toi, qui tu es et d’oĂč tu me connais. Car tu connais mon passĂ© mais rien de mon prĂ©sent. Tu n’imagine pas, toi, ce que je suis devenue ici. Cette derniĂšre phrase, ponctuĂ©e d’un sourire dĂ©licieusement sadique et mes yeux brulant d’un vide inquiĂ©tant. Je veux savoir. * GaĂŻa ? Tout va bien ? C’est le pied Ash ! le pied ! Aaron Dwayne ...ou comment ĂȘtre un Feu Follet sur pattes \o/ » Messages 4008Date d'inscription 07/08/2009Age 29Localisation Entre les lignes de son Histoire Feuille de personnageAge de l'humain 28 ans =PPouvoir DĂ©clenche des Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Jeu 22 Juil - 2231 Ce n’est pas aussi simple que ça. »Aaron perdit son Ă©quilibre, comme si la simple phrase de Kalhan l'avait bousculĂ©. Ses yeux gris ne lĂąchant pas l'Ombre des yeux, sa concentration Ă©tait toute entiĂšre Ă  Kalhan. MĂȘme s'il refusait de la regarder, comme si il pensait avoir mal entendu. Ses yeux se troublĂšrent lĂ©gĂšrement et ses doigts se raffermirent autour de la garde de chaque lame. Non. Nan, c'est pas ce que tu crois, tu as mal entendu, c'est l'autre qui brouille tout autour d'elle.. Dis-lui » assena Ashkane comme un marteau sur une enclume Ash tais-toi ! »Un frisson remonta le long de la colonne vertĂ©brale du jeune homme et ses yeux divaguĂšrent lentement vers l'Ă©tudiante qui le fixait. Il fronça lĂ©gĂšrement les sourcils, lui demandant du regard qu'est ce qu'elle voulait taire. Qu'est ce que tu me cache Kalhan ? GaĂŻa s'agita sur son Ă©tagĂšre, sentant que quelque chose n'allait pas. En plus du fait qu'un assassin Ă©tait en passe de les tuer, certes, mais cette fois ça venait de Kalhan. Ash n'Ă©tait de toute Ă©vidence pas d'accord avec elle sur un point et vu le ton sur lequel elle l'avait rabrouĂ©.. Ça ne sentait vraiment pas bon. Elle percevait de son perchoir la colĂšre vibrante du daĂ«mon. Sentant sa propre rage monter en elle, GaĂŻa la retint dans un juron et se rembrunit. Si il y avait quelque chose Ă  dĂ©tester en cet instant c'Ă©tait l'Ombre, et pas sa moitiĂ© ! Puis, l'Ombre se remit Ă  parler, balayant les grandes phrases d'Aaron avec une assurance mĂ©prisante. Le pion eut l'impression qu'il grandissait en l'Ă©crasant par la seule force de ses mots, sentit son cƓur pulser Ă  l'intĂ©rieur de sa poitrine comme si il se recroquevillait sur lui mĂȘme. Aaron serra les dents et assura de nouveau sa prise, sentant un filet de sueur froide glisser le long de sa nuque. Qu'il baisse sa lame ? Autant parcourir le Tartare avec une meute de titans dĂ©chainĂ©s Ă  ses trousses ! L'homme lui dĂ©dia un regard brĂ»lant de haine mais ne rĂ©pondit pas. Sans pouvoir s'en empĂȘcher, Aaron sentit ses yeux dĂ©river du cĂŽtĂ© de Kalhan pour voir sa rĂ©action quand il avait parlĂ© de le tuer Ă  deux. Bon sang ! Entendre parler de sa propre mort avec un tel dĂ©tachement, comme si de toute maniĂšre il ne pourrait rien faire pour l'en empĂȘcher. Il s'attendait Ă  trouver une Kalhan rĂ©voltĂ©e, les yeux brillant d'une rage meurtriĂšre, ou encore cette absence de sentiment dĂ©rangeante mais rien. Rien de tout cela. Le regard rivĂ© au sol, la jeune fille avait baissĂ© sa lame, baissĂ© ses Ă©paules. Abandon. Les pupilles d'Aaron s'agrandirent alors qu'il sentait sa propre peur prendre son envol. Merde. Merde ! Si Kalhan laissait tomber ils Ă©taient foutus. Ressentant d'un coup une prĂ©sence prĂšs de lui, l'homme tourna la tĂȘte et eut un mouvement de recul brusque, trouvant l'Ombre Ă  un pas de lui. D'un revers de lame, il tenta de le blesser mais l'acier ne rencontra que du vide. Il avait rĂ©agit rapidement mais Ă©tait sur d'avoir vu l'assassin caresser la lame bien avant qu'il ne bouge. Bon sang ! Comment pouvait-il bouger aussi vite ? Les deux regards gris s'entrecroisaient, se dĂ©fiant silencieusement. Aaron sentit son sang se mettre Ă  bourdonner Ă  ses oreilles et Ă©valua ses chances. D'aprĂšs ce qu'il se rappelait de la position des meubles il lui restait trois ou quatre pas jusqu'Ă  la prochaine Ă©tagĂšre. L'Ombre sortit sa lame, recommença Ă  cracher son venin avec amusement. Sa langue perfide passa sur ses lĂšvres et ses yeux brillĂšrent d'une joie sombre. Ne rĂ©siste pas, ça risquerait d'ĂȘtre plus long et douloureux. »D'un pas rapide en avant, comme s'il attaquait, l'Ombre fit reculer Aaron d'un pas instinctivement. Se maudissant pour sa bĂȘtise, l'homme campa sur ses positions, jeta un Ɠil Ă  Kalhan qui observait la scĂšne, un sourire dĂ©ment aux lĂšvres. Aaron sentit son cƓur se serrer mais il ne pouvait rien faire. Voir Kalhan comme ça, c'Ă©tait ... terrifiant. Attends ! » bougeant enfin, elle se rapprocha des deux hommes, souple et fĂ©line. PrĂ©datrice. Je veux participer voyons ! »* ASHKANE ! Ashkane, dis moi qu'elle fais semblant, dis le moi ou je te jure que je vous tue tous les deux ! * glapit GaĂŻa en sentant ses plumes se hĂ©risser sur son ses yeux Ă©bahis, elle vit son humain se dĂ©composer. Lentement. Surement. Doucement, sa lame s'abaissa sans qu'il s'en rende compte. Kalhan... Il n'en revenait pas. Kalhan.. AARON ! AARON TA LAME ! » Mais il ne l'entendait pas. Ce n'Ă©tait pas possible, pas Kalhan ! Pas sa Kalhan ! Non, c'Ă©tait impossible, elle faisait semblant. Oui. C'Ă©tait un piĂšge dans lequel l'Ombre se prĂ©cipiterait sans attendre, un piĂšge si bien tendu qu'il manquait d'y tomber Ă©galement. Les yeux bleus de la jeune femme vrillĂšrent les siens et il sentit ses espoirs se cacher derriĂšre son cƓur. Tu sais bien des choses sur moi, mais tu n’as aucune idĂ©e de ce qu’on m’a fait, ni de ce que J’AI fais. » elle se dĂ©sintĂ©ressa immĂ©diatement de lui pour en revenir Ă  l'Ombre. Aaron entendit Ă  peine ce qu'elle lui disait. Tout ce qu'il avait entendu c'Ă©taient les mots qui lui Ă©taient adressĂ©s. Ses bras s'affaissĂšrent lentement. Il ne pouvait pas menacer Kalhan d'une lame, pas maintenant qu'elle Ă©tait Ă  cĂŽtĂ© de l'Ombre. Du cĂŽtĂ© de l'Ombre. Brusquement, le monde s' avec lui la lumiĂšre qui avait toujours portĂ© Aaron, plus haut, plus loin. Il rĂ©agit Ă  peine lorsque GaĂŻa poussa un cri, sentant quelque chose l'attraper par derriĂšre, rĂ©agit Ă  peine quand ses lames glissĂšrent lentement d'entre ses doigts. L'OmbreMessages 36Date d'inscription 09/06/2010Feuille de personnageAge de l'humain Une trentaines d'annĂ©esPouvoir Se dĂ©sintĂšgre en Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Ven 23 Juil - 2235 Faisant pivoter son poignet il entendit son os craquer, eut un sourire dĂ©ment. L'autre n'en menait pas large, parfait. Il pouvait presque sentir sa peur, rien qu'en aspirant l'air lourd de la bibliothĂšque. Une autre flamme sombre attisa la folie de ses yeux gris et il eut un mouvement sec de la nuque, Ă©voquant un rapace ayant vu une proie. Il regarda l'homme Ă©valuer la distance qui lui restait comme retraite entre ses pieds et les Ă©tagĂšres, une lueur d'amusement au coin des lĂšvres. Celui la il se ferait un plaisir de l'Ă©corcher vif. Il avait tout l'air d'un de ces malheureux humains qui campaient sur leurs acquis, certains de leur supĂ©rioritĂ© face aux individus normaux. Dommage pour toi qu'il ait fallut que tu tombe sur un maĂźtre en la matiĂšre. Subitement, la douce voix aux accents tranchants de Kalhan retentit dans la piĂšce. Attends ! Je veux participer voyons ! »Sentant son sang faire un tour, l'Ombre tourna la tĂȘte vers elle, son esprit ayant totalement oubliĂ© l'homme qui lui faisait face. Son esprit seulement, car sa garde n'avait pas faiblit une seconde. Se rendant compte qu'il gardait sa lame tendue, l'Ombre ricana intĂ©rieurement et l'abaissa. Comme s'il avait besoin d'ĂȘtre vigilant avec un ĂȘtre aussi lent que celui la. Il regarda alors cette vĂ©ritable merveille dressĂ©e qui s'avançait vers lui d'un pas comme accompagnĂ© de la mort mĂȘme. Un frisson remonta le long de ses cĂŽtes et l'Ombre sentit un sourire carnassier lui monter dĂ©licieusement aux lĂšvres. Mais elle ne le regardait pas, fixait l'autre sans s'arrĂȘter d'avancer. Tuer ? Ooh mais regarde la ma belle, elle a l'air tout Ă  fait prĂȘte pour le faire seule, regarde moi cette merveille... elle est sublime. Un rire monta dans sa gorge quand elle rabaissa l'autre plus bas que terre mais il se tut, contenta de laisser ses yeux briller d'une aviditĂ© croissante. Ses yeux gris glissĂšrent sur son corps, de haut en bas alors qu'elle le dĂ©visageait Ă©galement. FĂ©line, d'apparence si fragile pour un sale humain, mais plus forte que tous. Sauf lui, Ă©videmment. J’aimerais que tu me dises toi, qui tu es et d’oĂč tu me connais. Car tu connais mon passĂ© mais rien de mon prĂ©sent. Tu n’imagine pas, toi, ce que je suis devenue ici. »L'Ombre rangea sa lame d'un geste souple et l'acier frotta doucement le cuir de son fourreau. Il avait complĂštement oubliĂ© la prĂ©sence dĂ©rangeante de l'autre. Un sifflement rauque s'Ă©chappa de ses lĂšvres et il passa son pouce sur celles ci, comme s'il rĂ©flĂ©chissait. Les yeux brillants, il disparu une seconde dans un nuage de fumĂ©e et se rapprocha fĂ©brilement de la jeune femme, se reformant Ă  deux pas d'elle. Qui je suis ? Je suis l'Ombre et la LumiĂšre, celui qui fait et qui dĂ©fait, celui qui donne et qui enlĂšve, qui nettoie ce qui a besoin d'ĂȘtre purgĂ©. Qui je suis ? Tu le sais au fond de toi Kalhan.. » susurra-t-il, fier de son petit effet. Il haussa ses sourcils pourtant cachĂ©s par sa capuche. Raconte le moi Kalhan, qu'est tu devenue ? As tu beaucoup de ces petits hommes Ă  tes trousses, qui croient avoir rĂ©ussit Ă  emprisonner une part de toi grĂące Ă  leur .. amour.. » le dĂ©gout avec lequel il prononça ce dernier mot montrait Ă  quel point il en faisait fit. Ils croient avoir rĂ©ussit Ă  s'approprier le semblant de libertĂ© qui t'anime.. mais Ă  la vĂ©ritĂ© tu le sais autant que moi, tu n'es pas libre Kalhan. Tu as toujours Ă©tĂ© enchainĂ©e. EnchainĂ©e.. Ă  Naples et Ă .. Lui. »Un grand sourire sadique Ă©tira ses lĂšvres alors qu'il faisait allusion Ă  celui qui avait forgĂ© ce que Kalhan Ă©tait, au rythme de ses coups et du sang qu'il avait fait couler. Bougeant d'un coup sec ses doigts, le Suiveur passa immĂ©diatement Ă  l'attaque. Tel un serpent, elle ondula vivement entre les livres et se jeta sur l'oiseau, prenant au passage la forme vĂ©ritable d'un reptile, crocs sortis. Ils entourĂšrent le pauvre petit animal colorĂ©, le serrĂšrent et le Suiveur commença Ă  tourner rapidement autour du daĂ«mon pour lui faire perdre pied. L'oiseau cria. Le Suiveur rit joyeusement. Trop colorĂ©. Noir maintenant. TrĂšs noir. TrĂšs peur. Oh oui, perdu ! Se parant d'un grand sourire tranchant, l'Ombre se dĂ©cala de Kalhan au cas ou elle essaye de l'en empĂȘcher. Nous avons beaucoup Ă  nous dire ma belle.. » soupira-t-il en se mettant immĂ©diatement en ses prunelles grises dans celles, identiques, de l'autre comme s'ils Ă©taient deux poignards, l'Ombre imagina toute la scĂšne dans sa tĂȘte, comme Ă  chaque fois qu'il passait Ă  l'action. Deux pas, Ă©lan, vitesse, surprise. Tranchant de la main sur poignet gauche, lame qui s'Ă©chappe, os brisĂ©s. Bloquer attaque bras droit bloquĂ©e de l'avant bras, repousser. Poing droit sur joue gauche, dĂ©sorientation. Poing gauche sous menton, recul d'un pas. Appui sur pied gauche, monter dans airs, coup de talon au plexus solaire. Respiration bloquĂ©e, recul puissant, nuque s'Ă©crase dans Ă©tagĂšre, inconscience quasi instantanĂ©e. IncapacitĂ© Ă  se relever avant plusieurs heures. Un sourire dĂ©mentiel Ă©claira une seconde son visage et il se mit en mouvement. L'autre ne pouvait rien faire. Absolument rien faire. Aussi souple et fĂ©lin qu'on puisse l'ĂȘtre, tout en retenant la puissance qui l'animait, l'Ombre passa Ă  l'attaque, fulgurant et impitoyable. Les os du poignet de l'autre craquĂšrent et, comme il l'avait prĂ©vu, il tenta de lui planter la lame dans le cou. MĂ©pris. L'Ombre para son coup, repoussa son bras et Ă©crasa son poing sur la joue de l'homme. Tout n'Ă©tait qu'un geste ample et maĂźtrisĂ©. Continuant naturellement le mouvement, il lui dĂ©cocha une gauche dans le menton, l'envoyant valser un pas plus loin. Comme il l'avait prĂ©vu. Dans la mĂȘme oblique, il bondit dans les airs en tendant sa cheville gauche, dĂ©tendit son pied droit qui alla s'enfoncer dans le plexus solaire de l'autre. Qui, le souffle coupĂ©, alla s'Ă©craser dans l'Ă©tagĂšre derriĂšre lui. L'homme s'effondra sur le sol avant d'avoir pu esquisser un geste et l'Ombre atterrit accroupit, son sourire disparu. Un bras tendu sur le cĂŽtĂ©, il se redressa souplement et se tourna pour ĂȘtre face Ă  Kalhan. Proie.. » coula-t-il dans un sifflement. Nous avions Ă  parler je crois. » dĂ©clara-t-il nonchalemment en effaçant d'un revers de main un pli sur sa dessus de l'armoire, le ricanement du Suiveur qui emprisonnait GaĂŻa raisonna dans les airs. Promesse. Kalhan XĂ©nia Grande gueule traumatiseuse de nouveaux en chef » Messages 4011Date d'inscription 13/08/2009Age 30Feuille de personnageAge de l'humain 19 ansPouvoir PsychokinĂ©sie Peut tout faire par l'espritRelations Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Sam 24 Juil - 2215 Cette impression de sombrer inĂ©vitable. Cette impression de flotter au dessus de la vie. Ne me regarde pas comme ça Aaron, tu ne comprends pas je sais mais crois moi c’est mieux comme ça. Je ne mĂ©rite pas ton amitiĂ©, ni ta confiance, ni mĂȘme que tu m’accorde un seul regard aussi inquiet, aussi surpris, dĂ©stabilisĂ©. Je ne mĂ©rite rien de toi Aaron, parce que je ne suis rien. C’est peur dans ses yeux, au fond, tout au fond parce qu’il affiche un courage exemplaire. Cette peur lĂ  ne m’affecte pas. Plus rien ne m’affecte de lui, plus rien ne compte. J’en ai assez, j’en ai assez de mentir, de me cacher derriĂšre de faux sentiments, derriĂšre le masque de l’amitiĂ©. Ce n’est pas moi. Je ne suis rien, je suis Ă  Lui. Il n’y a que lui qui puisse dĂ©cider de mes actes, de mes pensĂ©es, de mon ? M’en fiche, c’est fini tout ça. Tout est noir, mon regard, mon sourire. Le sadisme, la violence, le meurtre, la haine. Tout ce mĂ©lange, tout ce confond. Mais je veux savoir, je veux comprendre. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais voilĂ , il faut que j’arrĂȘte l’Ombre, qu’il ne tu pas Aaron, pas encore. Pourquoi ? Mais j’en sais rien merde ! C’est comme ça c’est tout ! Je le fais et lui, semblait ravi. IntensĂ©ment ravi de me voir rĂ©agir. Surtout pour renier Aaron, avec autant de facilitĂ©. Comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Peut-ĂȘtre allait-il enfin rĂ©pondre Ă  mes questions. Allez, dit moi ! L’Ombre et la LumiĂšre ? J’aurais plutĂŽt simplement dit Ombre car il n’apportait pas la lumiĂšre, seulement la mort. Au fond, j’aurais du savoir qui il Ă©tait. Quelque chose me disais
 que j’aurais du m’en rappeler mais je n’y arrivais pas. Tant pis. Je n’en tirerais sans doute pas plus de lui. Il ne me dirait pas s’il Ă©tait devenu le nouveau joujou du maitre depuis mon dĂ©part. Ni rien. Raconte le moi Kalhan, qu'est tu devenue ? As tu beaucoup de ces petits hommes Ă  tes trousses, qui croient avoir rĂ©ussit Ă  emprisonner une part de toi grĂące Ă  leur .. amour.. »- Un certain nombre oui
 Pas un regard pour Aaron, pas la peine. Il n’est qu’un meuble dans le dĂ©cor. EnchainĂ©e, enchainĂ©e Ă  Lui, depuis toujours oui
 mon maitre
 Maitre vous me manquez tant
* ASHKANE ! Ashkane, dis moi qu'elle fais semblant, dis le moi ou je te jure que je vous tue tous les deux ! * * Je n’en sais rien ! Je te jure j’en sais rien ! *Ashkane lui-mĂȘme aurait voulu que tout s’arrĂȘte, lui non plus ne comprends pas. Il ne comprend pas ce qu’il se passe en moi. T’es qu’un con Ashkane, t’a toujours Ă©tait un con. T’as jamais rien compris. Tu as toujours fais semblant de croire, de comprendre ce que j’avais subit. Mais toi tu n’as rien eu. Tu te morfondais en pensant que c’était ta faute. E quand on m’a sorti de l’enfer pour m’entrainer, me forger, faire de moi une meurtriĂšre, tu te disais que c’était bien aprĂšs tout car nous n’avions rien en dehors et au fond tu as toujours aimĂ© la puissance, la fiertĂ©, la force. Tu as toujours aimĂ© impressionner les autres, quel hypocrite. T’es qu’un monstre, toujours Ă  grandir pour ĂȘtre le plus grand, le plus fĂ©roce. Mais t’es qu’un con Ash. T’es qu’un con ! T’as toujours Ă©tĂ© comme ça ! Avoue-le au moins ! Tu Ă©tais heureux de savoir mon pouvoir immense, capable de tout, t’étais heureux que je ne sois qu’une machine ! Tu m’en veux Ă  prĂ©sent ? Je t’emmerde Ashkane ! Je te haĂŻ !Quelque part dans la bibliothĂšque sombre, l’oiseau cria. AussitĂŽt, Ashkane poussa un rugissement en se prĂ©cipitant vers l’étagĂšre ou GaĂŻa Ă©tait perchĂ©e. Tu veux jouer au chevalier ? Essai toujours. Mais tu vois mon gars, tu vas apprendre qu’ĂȘtre un grand et fĂ©roce monstre ne sert Ă  ligre stoppa devant l’étagĂšre, indĂ©cis. Que devait-il faire ? A son habitude il aurait dĂ©molie le meuble et croquĂ© la bĂȘte qui retenait GaĂŻa en priant pour que l’oiseau tombe dans sa criniĂšre et ne s’écrase pas sur le sol. Mais croquer le serpent revenait Ă  gober GaĂŻa dans le mĂȘme temps. Et Ashkane, le grand Ashkane se retrouvait comme un con devant l’étagĂšre sans savoir quoi faire. C’est bĂȘte hein ? Nous avons beaucoup Ă  nous dire ma belle.. »Oui, beaucoup. Et il faudrait que j’attendre car pour l’instant l’Ombre s’occupait d’ spectacle extraordinaire ! Voir l’Ombre passer Ă  l’attaque Ă©tait grisant ! Une telle maitrise de soi, une concentration, une assurance
 des gestes calculĂ©s aux millimĂštres, des rĂ©actions explosives, une ombre mouvante, dansant une valse infernale. Une merveille en vĂ©ritĂ©. Tout semblait innĂ© chez lui. Comme si cela avait toujours fait parti de lui comme s’il avait su manier les armes avant mĂȘme de savoir marcher, comme s’il avait su se battre avant mĂȘme de savoir parler. Un ange des tĂ©nĂšbres. Le plus fantastique qui soit. Prince de la nuit. Aaron n’avait aucune chance, il aurait du le savoir, le comprendre ou mĂȘme s’il est trop bĂȘte pour ça, son instinct aurait du lui hurler de fuir. MĂȘme si c’était inutile. Mais je ne voulais pas que l’Ombre tu Aaron. Pourquoi ? Je n’en sais toujours rien ! Mais ainsi, il aurait pu avoir une chance de rester en vie. Maintenant
 il s’effondrait comme une comme le cri de GaĂŻa, le craquement des os d’Aaron ne me dĂ©rangea pas plus que le chant des oiseaux au matin. Comme si tout Ă©tait naturel
 Tel un ange en adoration, L’Ombre se releva. En fait
 il est trop sex quand il attaque. Proie.. Nous avions Ă  parler je crois. »Nonchalamment, je croisais les bras sur ma poitrine tout en dĂ©plaçant mon poids sur une seule jambe, l’autre se pliant aux genoux. Totalement dĂ©tendu. Je n’ai pas peur de lui, loin de lĂ . En fait, ça aurait Ă©tĂ© gĂ©nial de ce battre contre lui, mais pas encore, pas tout de suite. Il ne faut pas sauter de chapitre, ne brulons pas les Ă©tapes et commençons par le dĂ©but - Ainsi, c’est toi qu’il a envoyĂ© ? Il me rĂ©clame ?Quelque chose au fond de moi me hurlais que ce n’était pas vrai. C’était Ă©vident d’ailleurs. Il m’avait appelĂ© proie. Il n’avait donc qu’une seule idĂ©e de l’issue de notre histoire et ce n’était pas le retour Ă  Naples. Le retour vers mon maitre !- Je croyais qu'il aurait compris les raisons de mon dĂ©part. ''Puisqu'il m'a trahis" ajoutais-je dans ma tĂȘte. Et parce que Ashkane Ă©tait trop voyant mais ça c'Ă©tait la version parler Ă  nouveau mais Ashkane s’interposa dans mon esprit * Qu’est ce que tu fais ? Mais qu’est ce que tu fais ! Kalhan es-tu folle ? Dis-moi que tu le fais exprĂšs ! Tu plaisante ? Tu ne vas pas laisser GaĂŻa
 Aaron
** T’as la trouille Ash ? HĂ© bien regarde et Ă©clate toi, je te laisserais ptet en bouffer un bout, tu l’as tant dĂ©sirĂ©. ** Ne dis pas ça, non tu ne
 *Et soudain, sans mĂȘme en avoir Ă©tĂ© avertis, je sentis la colĂšre monter en moi comme un vent de tempĂȘte. Elle explosa comme l’éruption d’un volcan et le regard noir que je posais sur Ashkane le fit reculer de deux pas. Il avait C’est de ta faute Ashkane ! De ta faute ! Tout ce qu’on m’a fais, tout ce que j’ai fais ! Tout ce que je suis ! C’est Ă  cause de toi ! TOUT EST DE TA FAUTE ! Alors soit heureux Ashkane car je suis comme tu l’as voulu. Tu voulais vivre et j’ai vĂ©cu pour toi. Je suis devenue une machine vivante, juste pour que toi l’ñme tu puisses exister. Soit heureux Ashkane. Toi, approche un peu. Allez l’Ombre vient ! J’ai terriblement envie de jouer
 Un sourire sadique, une merveille digne d’un film d’horreur. Viens mon gars, on va s’amuser
Ashkane ne sait plus quoi faire. C’est la premiĂšre fois qu’il se retrouve dans cette situation. Sa taille, sa fĂ©rocitĂ© ne sert plus Ă  rien face Ă  celle qui l’a trahi. Oui son humaine l’a trahis c’est ainsi qu’il le voit. Que doit-il faire ? GaĂŻa, Aaron
 non, il ne les abandonnera pas lui. MĂȘme si c’est un trouillard, il l’avoue enfin, il n’abandonne pas ! Pas ceux qu’il AIME !Le grand ligre avance et passe devant moi, si bien que je ne vois plus l’Ombre. Une montagne de poil nous sĂ©pare. Putain Ash casse toi ! T’es en plein dans un duel lĂ  ! Spectateur inutile ! DĂ©gage ! Mais le ligre n’a nullement l’intention de s’en aller. Il se plante devant l’Ombre et se dresse de toute sa hauteur, tout gonflĂ© de fureur, ce qui n’est pas peu dire devant une bĂȘte pareille. La haine anime son regard. Il brule de colĂšre, de vengeance. Il ferait tout. Tout pour ceux qu’il gueule monstrueuse descend lentement vers le visage encapuchonnĂ© de l’Ombre, ses crocs dĂ©mesurĂ©s bien en Dis Ă  ta bĂȘte de lĂącher GaĂŻa ou je te jure que je te dĂ©vore. Sa voix n’évoque pas de colĂšre, ni d’amour ni de quoi que ce soit, elle ne porte aucun sentiments. Elle est vide. Vide parce qu’il est prĂȘt. PrĂȘt Ă  tout. C’est la voix de celui qui sait. Celui qui sait ce qu’il doit faire. Il a comprit. Tu as compris Ashkane, tu sais que ce n’est pas un jeu. Tu le sais enfin
 Il en Ă©tait capable, de toucher l’Ombre de le dĂ©vorer mĂȘme ! Quitte Ă  me faire mal Ă  moi car je l’avais trahis. Il avait comprit et plus rien d’autre ne comptait. Il allait enfin cesse de jouer avec nos vie. Car ce n’est pas un jeu. C’est rĂ©el. Et plus rien ne la premiĂšre fois que je demandais ainsi Ă  quelqu’un de me faire aveuglĂ©ment confiance... Aaron Dwayne ...ou comment ĂȘtre un Feu Follet sur pattes \o/ » Messages 4008Date d'inscription 07/08/2009Age 29Localisation Entre les lignes de son Histoire Feuille de personnageAge de l'humain 28 ans =PPouvoir DĂ©clenche des Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Jeu 29 Juil - 1736 Et si, tout, depuis le dĂ©but, n'avait Ă©tĂ© que mensonge et comĂ©die. Et si, par delĂ  les sentiments qui obstruaient notre vue, on s'Ă©tait fait abuser. Et si, par simple Ă©lan d'Ă©goĂŻsme et par total dĂ©ni de notre possible erreur, on s'Ă©tait justement inspiration. Un recul de poids vers l'arriĂšre. Le sentiment que tout est dĂ©jĂ  jouĂ© qui monte en lui. C'est tout ce que Aaron eut le temps de ressentir et faire avant que l'Ombre se tourne vers lui et, dans un geste prĂ©cis, parfaitement calculĂ©, prolongement de ses dĂ©sirs et de son talent pour la violence, se jette Ă  sa rencontre. S'en rendant parfaitement compte, le pion fit exactement ce que l'Ombre avait dĂ©cidĂ© auparavant. Ne trouva pas d'autres moyens d'essayer vainement de contrer cette attaque foudroyante. Comme dans un rĂȘve, il vit l'homme bouger plus vite qu'il ne le pourrait jamais, repousser ses bras, sentit son poing percuter sa joue puis son menton, se sentir partir en arriĂšre. A moitiĂ© sonnĂ©, il eut le temps de retrouver un Ă©quilibre prĂ©caire, inspira une courte bouffĂ©e d'air et leva les yeux. Ceux ci rencontrĂšrent celui de l'assassin qui brillaient d'une joie fĂ©roce. Dans un sursaut d'incomprĂ©hension, Aaron se demanda, tout comme Kalhan, qui pouvait bien ĂȘtre ce mec. C'Ă©tait la question, qui Ă©tait donc capable d'autant de violence et d'horreur face Ă  des enfants et en redemander ? Bizarrement, il se surprit Ă  espĂ©rer que Kalhan obtienne sa rĂ©ponse. Peu importait ce qu'elle choisirait de faire plus tard, si elle savait qui il Ă©tait elle aurait toujours une chance de l'arrĂȘter. L'arrĂȘter. Quelqu'un en avait-il jamais Ă©tĂ© capable. Dans un cri sourd, Aaron s'Ă©crasa sur l'Ă©tagĂšre, sentit sa tĂȘte partir en arriĂšre et rencontrer le bois. Sentit son corps s'affaler entre les livres qui lui tombaient dessus. Sentit ses yeux se fermer dĂšs qu'il toucha violemment le sol, le souffle coupĂ©. Peu importait qui Ă©tait l'Ombre, il l'avait simplement Ă©crasĂ©. dans une tempĂȘte plus sombre que tout ce qu'elle avait jamais vu, GaĂŻa sentit son humain lĂącher prise, cria encore. Comme elle avait criĂ© dĂšs que l'Ombre s'Ă©tait mis en mouvement, comme elle avait criĂ© quand cette chose s'Ă©tait mise Ă  lui tourner autour, impitoyable. Bien qu'elle Ă©tait entiĂšrement faite de fumĂ©e, la crĂ©ature repoussait toutes ses tentatives de sorties en intensifiant son mouvement, de sorte qu'elle perde tout repĂšre et peine dĂ©jĂ  Ă  tenir convenablement sur ses pattes. Elle n'arrivait pas Ă  y croire, tout s'effondrait autour d'elle. Kalhan avait basculĂ©, Ashkane Ă©tait impuissant et Aaron.. Oh, Aaron. D'un coup, Le Suiveur cessa de tourner atour d'elle en ricanant et elle manqua de tomber du haut de l'armoire. Ses serres plantĂ©es dans le bois dur, l'oiseau essaya de respirer, se rendit compte qu'elle n'y parvenait pas car son humain non plus. Elle cria encore son prĂ©nom, ne trouva pas la force de voler jusqu'Ă  lui, certaine qu'Ă  son premier mouvement Le Suiveur recommencerait son manĂšge. GaĂŻa ferma le bec, tangua, ferma les yeux, tangua, ferma la porte aux espoirs. Tomba lentement sur le cĂŽtĂ©, restant malgrĂ© tout sur l'Ă©tagĂšre en allant rejoindre sa moitiĂ©. L'OmbreMessages 36Date d'inscription 09/06/2010Feuille de personnageAge de l'humain Une trentaines d'annĂ©esPouvoir Se dĂ©sintĂšgre en Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Jeu 29 Juil - 2139 Arquant un sourcil moqueur, l'Ombre se passa la langue sur les dents, coula un regard doucereux Ă  Kalhan. Elle Ă©tait lĂ , se bougeant d'une maniĂšre terrible, captant l'ombre et la lumiĂšre, attirant l'attention sur elle dĂšs qu'elle pĂ©nĂ©trait dans une piĂšce. Les humains sont des idiots si ils ne la voient pas comme ça.. Sans cesser de tourner autour du daĂ«mon de l'autre, Le Suiveur eut un rire hystĂ©rique et accĂ©lĂ©ra, couvrant les cris de l'oiseau. Silence. BientĂŽt . Rejoindra son maĂźtre. Rejoindra, dans Limbes . AmusĂ©, l'Ombre la caressa de l'esprit tout en restant concentrĂ© sur une Kalhan qui croisait les bras. Une pointe de surprise traversa les yeux gris de l'homme et il s'esclaffa. Lui ? Ne sois pas stupide, enfant. Crois tu qu'il te rĂ©clamerait comme un gamin rĂ©clame un jouet ? » son rire devint grinçant. S'il est sur que tes talents d'actrice t'ont servit ici, ta cervelle est toujours aussi jeune et folle que celle d'une gamine. Mais bon.. » il esquissa un geste de la main pour chasser ses paroles. Compris ? Il a surtout compris que son Ă©lĂšve l'avait trahie.. Mais si tu veux mon avis tu le surpasse surement. Il a fait l'erreur d'essayer de mettre en cage une si farouche assassine.»Il passa sa langue sur ses lĂšvres avec un air gourmand, avança d'un pas, s'immobilisa car elle semblait en pleine conversation avec sa moitiĂ©. Ce pachyderme poilu, cette machine Ă  tuer. L'Ombre grinça des dents et planta ses yeux sur le museau de l'animal, comme s'il pouvait par sa simple pensĂ©e le crocheter et le jeter Ă  terre, l'enchainer comme la bĂȘte qu'il Ă©tait. Mais de toute Ă©vidence Kalhan n'avait pas besoin de chaines ou de fouet pour faire reculer son monstre. Comme si elle avait elle mĂȘme montrĂ© les crocs, l'immense Ligre recula prudemment. Le regard vissĂ© sur le visage rageur de Kalhan, l'Ombre n'en perdait pas une miette, fascinĂ©. Haha, regarde moi ça. Elle est parfaite . Le Suiveur siffla rageusement et, pour se venger, mordit une nouvelle fois le petit oiseau qui battait faiblement les ailes. Si elle n'Ă©tait que fumĂ©e elle arrivait Ă  lui faire assez peur pour qu'elle croie qu'elle la mordait vĂ©ritablement. Chuintement feutrĂ©, l'Ombre fit un pas sur le cĂŽtĂ©, les bras croisĂ©s et le visage impassible. Cessant de fusiller son daĂ«mon de ses yeux bleus profonds, la belle laissa glisser ses yeux jusqu'Ă  lui, lui dĂ©dia un sourire tellement plein de sadisme qu'il sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertĂ©brale. Ne rĂȘvez pas, ce n'Ă©tait pas de la peur, loin de lĂ . Un sourire mauvais montant sur ses lĂšvres, l'Ombre abaissa ses Ă©paules, laissa retomber ses bras et abaissa lĂ©gĂšrement son centre de gravitĂ© sans la lĂącher des yeux. Position de dĂ©fense. Une lueur veule traversa ses yeux gris. Provocation. AmĂšne toi ma belle, je n'attends que toi.. Quelque chose lui coupa la vue brusquement et l'Ombre leva lentement ses yeux, son sourire descendant et son visage impassible aussi froid que la mort n'annonçait rien qui vaille. Dis Ă  ta bĂȘte de lĂącher GaĂŻa ou je te jure que je te dĂ©vore. »Se redressant lentement, l'homme se passa la langue sur les lĂšvres sans lĂącher le regard fauve du Ligre. Intentionnellement il s'approchait plus encore des crocs de la bĂȘte. Il pencha doucement la tĂȘte sur le cĂŽtĂ©, se fendit d'un coup d'un immense sourire carnassier. D'un geste souple de la main il fit mine de saisir son poignard, ne fit que l'effleurer et la ramena devant lui, la leva vers les crocs du Ligre. Rapide. Trop rapide. Il s'arrĂȘta comme s'il rĂ©flĂ©chissait, quitta le Ligre des yeux un instant, cessa de sourire. Puis, narquoisement, il leva les yeux, sourit avec provocation et remua ses Ă©paules d'une maniĂšre plus fĂ©line qu'humaine. Aahh mais tu oublies quelque chose dans tes plans mon chaton. » il s'essuya la joue de son Ă©paule, eut un rire cynique. Se calmant, il se mit Ă  susurrer ses paroles. As-tu dĂ©jĂ  essayĂ© de dĂ©vorer de la fumĂ©e ? »Le Suiveur Ă©clata d'un rire narquois et l'Ombre bondit dans les airs, directement dans la gueule du Ligre. Quand il sentit la chaleur de cette gueule bĂ©ante le caresser il se transforma, fumĂ©e impalpable.. Le Suiveur s'immobilisa, laissant l'oiseau tomber, inanimĂ©e, sur l'armoire. Se lovant comme un chat sombre contre le mur elle vrilla le Ligre de ses pupilles vides. Sortir ? Ou dĂ©truire de l'intĂ©rieur ? DĂ©couper ? BrĂ»ler, dĂ©former, agiter, crocheter, dĂ©chirer... Stupide gros vilain chat »Se glissant entre les babines de l'animal ainsi que jusque dans ses sinus, se divisant en deux pour l'occasion, l'Ombre sortit du Ligre et vola jusqu'Ă  son daĂ«mon. Dans un ronronnement profond, Le Suiveur lui sauta dessus, se fondit en lui. Un rire Ă©clata sur les murs de la bibliothĂšque et une colonne de fumĂ©e descendit jusqu'au sol. Apparaissant accroupit Ă  quelques mĂštres derriĂšre le daĂ«mon, l'Ombre garda les yeux rivĂ©s au sol, le visage dissimulĂ© par sa capuche. Dans un vrombissement d'air, un autre chat noir de fumĂ©e se frotta contre lui, cracha vers Kalhan. Il redressa la tĂȘte, un sourire retenu aux lĂšvres. Non, voyons, rĂ©flĂ©chit petit animal stupide. Je n'hĂ©siterais pas un instant Ă  t'attaquer, je sais que Kalhan ne ressent pas la douleur. Mieux, elle l'aime, n'est ce pas Kalhan ? » en trottinant, Le Suiveur s'approcha de l'autre Ă©vanouit et le renifla avec intĂ©rĂȘt. Lentement, l'Ombre se redressa. Imagine Kalhan, la beautĂ© de Naples de nouveau sous tes yeux. La splendeur de ses palais sous le clair de lune ; la magnificence de ses pavĂ©s lustrĂ©s par les ans ; l'odeur de tes rues sombres qui n'attendent que de revoir l'Ă©clat meurtrier de ta lame en action.. Non.. c'est vrai. J'oubliais. Tu n'a pas de lame. Peu importe ! Naples se languit du sang qui ne coule plus grĂące Ă  toi Kalhan. »Se transformant en une hyĂšne complĂštement noire, Le Suiveur approcha ses crocs de l'homme en glapissant de joie. Rire veule. Rire hyĂšne. Kalhan XĂ©nia Grande gueule traumatiseuse de nouveaux en chef » Messages 4011Date d'inscription 13/08/2009Age 30Feuille de personnageAge de l'humain 19 ansPouvoir PsychokinĂ©sie Peut tout faire par l'espritRelations Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Sam 31 Juil - 1124 Sur l’étagĂšre, GaĂŻa Ă©tait prise au piĂšge. La chose le daemon de l’Ombre ne lui laissait pas de rĂ©pits. Pauvre GaĂŻa
 Dommage, vraiment dommage. Tu, tu, tu
 Aaron ne bougeait pas, il n’était pas mort pour autant. Mais bon, tant pis. Il se rĂ©veillerait tĂŽt ou tard, peut-ĂȘtre alors priera-t-il pour que tout cela n’ais jamais existĂ©. Son Ă©tat ne me prĂ©occupait pas pour l’instant, Ă  vrai dire il aurait tout aussi bien pu ĂȘtre une table, tout comme GaĂŻa bien que celle –ci piaillait. Inutile, tellement inutile petite. Il ne sert jamais Ă  rien de crier
 combien de fois devrais-je le rĂ©pĂ©ter ?L’Ombre, sous son air machiavĂ©lique, se mit Ă  ricaner Ă  mes paroles. Aurais-je due m’en vexer ? Bah, on s’en fou et puis, c’était prĂ©vu. On n’appelle pas proie quelqu’un qu’on vient chercher. J’étais limite idiote de penser qu’un individu comme lui, l’Ombre, aurait pu ĂȘtre un simple envoyĂ© et mĂȘme seulement travailler pour mon MaĂźtre. Trahir mon maitre
 il l’avait fait le premier ! Mais c’est vrai, je m’étais enfuie. Oui je l’avais trahi. Surpasser mon maĂźtre et en quel honneur ? Non, je ne le surpasserais jamais. Sans lui je n’aurais jamais Ă©tĂ© ce que je suis Ă  prĂ©sent. Il n’a commis qu’une seule erreur, et ce n’était pas de m’enfermer. Je ne rĂ©pondis rien Ă  ses paroles. Pourquoi faire ? Il avait tout dit. Si bien qu’il m’aurait presque ennuyĂ© et j’en haussais les sourcils en levant les yeux au ciel l’air de dire sans blague tu m’en diras tant » je ne m’étais fait aucune illusion sur sa rĂ©ponse mĂȘme si elle dĂ©passait un peu ce Ă  quoi je m’attendais. Au moins, maintenant j’étais fixĂ©, il n’était pas lĂ  pour me ramener et selon toute Ă©vidence il comptait me ramener. Mais pourquoi Ă©tait-il venu ici
 quel hasard que nous nous retrouvions ! Je ne me souvenais pas de lui, mais il semblait qu’il m’avait connu Ă  Naples et mĂȘme pendant mon Son esprit est vide Ă  lui aussi. Rien ne compte plus pour lui. Il sait
 mais a-t-il vraiment compris ? Menacer l’Ombre, comme c’est pathĂ©tique, t’aurais pu trouver mieux quand mĂȘme. Enfin, c’est un dĂ©but. Toi qui avait toujours comptĂ© sur ton physique il va falloir compter avec ta tĂȘte maintenant et sans la mienne. Sans mon pouvoir. GaĂŻa, Aaron
 c’est ton combat, pas le fixait l’Ombre avait autant de haine qu’il le pouvait. Mais sa colĂšre ne viendrait pas entraver ses rĂ©flexions. Oh non
 mĂȘme si jusqu’alors son jugement Ă©tait faussĂ©. Il vit l’homme approcher, aucune crainte chez lui. C’en Ă©tait presque frustrant. Et ce sourire. Il n’aimait pas ça. Il n’avait jamais aimĂ© le sadisme qui Ă©manait de Kalhan, le mĂȘme que l’Ombre. Des fous, ils sont tous fou ! Quelle vie ! Un geste de lui, un seul
 pour saisir son arme, et le ligre Ă©mit un grondement sourd venu du plus profond de son ĂȘtre. Touche-moi
 allĂ© ! » Mais l’Ombre n’avait pas l’air de le vouloir. Il fit passer sa lame meurtriĂšre devant lui tout en l’effleurant. Merde qu’il Ă©tait rapide ! Mais il ne tuerait pas Ashkane, le ligre le pensait sincĂšrement, ce qu’il voulait c’était Kalhan, alors il ne tuerait pas son daemon avant de s’ĂȘtre amusĂ© avec elle. Un instant, trĂšs Ă©trangement, Ashkane cru qu’il allait renoncer. Le ligre croyait encore sa victoire possible. Mais l’Ombre releva bien vite les yeux et Ashkane avait horreur qu’on l’appelle ainsi. Plus encore venant de cet ĂȘtre la fumĂ©e ? Oui il l’avait vu se transformer en fumĂ©e mais
 Et l’Ombre disparu dans un bond, droit sur le ligre, se dissipa soudain. Son corps disparu, a la place ne restait que de la fumĂ©e
 Ashkane le sentit s’insinuer en lui, s’infiltrer dans son ĂȘtre. Lui, cette chose immonde. Mais le ligre ne bougea pas. Il avait peur lui, peur comme jamais. L’Ombre pouvait le tuer. Si facilement, sans mĂȘme qu’il puisse se dĂ©fendre. Ashkane qui aimait tant se battre Ă©tait au supplice. Il avait l’air si dĂ©semparé  pauvre petit ressentais moi aussi ces sensations, comme si l’Ombre avait Ă©tĂ© en moi et pas en lui. C’était quelque chose d’étrange. De presque risible.* Ne bouge pas ** Tiens donc t’aurais finalement pas envie que je disparaisse ? ** T’es vraiment con tu sais *L’Ombre fini par ressortir et s’élever vers son daemon. Les deux rĂ©unis redescendirent lentement, fumĂ©e flottante. Comment faisait-il pour rire sous cette forme ? Tant de chose Ă©tait possible de toute façon
L’Homme reparu enfin, accroupit juste la derriĂšre. Depuis le dĂ©but, j’avais refusĂ© de le regarder directement dans les yeux, mais ça viendrait. Je ne voulais y lire tout le sadisme et la maitrise de cet Ombre. Il portait vraiment bien son nom. Pas seulement parce qu’il pouvait se transformer en fumĂ©e. Mais parce qu’il Ă©tait vĂ©ritablement une ombre. Il savait se dissimuler et ne faire aucun bruit. C’était terrible. Terriblement merveilleux. Son daemon sembla prendre la forme d’un chat mais il restait de la fumĂ©e. Il cracha vers moi et j’en levais un sourcil. Un problĂšme minou ?Ashkane c’était retournĂ© pour leur faire face. Il n’aimait pas ça. Non, voyons, rĂ©flĂ©chit petit animal stupide. Je n'hĂ©siterais pas un instant Ă  t'attaquer, je sais que Kalhan ne ressent pas la douleur. Mieux, elle l'aime, n'est ce pas Kalhan ? »» Qu’aurais-je du rĂ©pondre ? La douleur Ă©tait la seule sensation que je pouvais encore ressentir oui. Mais ce n’était mĂȘme pas de la douleur, je sentais simplement un lĂ©ger picotement voir de la chaleur. Un simple message dans mes nerfs. Mais cela suffisait Ă  me combler. Car la douleur Ă©tait si belle
* Ça oui, je m’en fou de te faire mal ! LĂąche ! TraĂźtre ! ** Et c’est uniquement de ta faute * Et le ligre s’en trouva le souffle coupĂ©. Son cƓur Ă  lui, que je ressentais si peu en temps normal, se serra. Oho des remords mon gros ? Parfait, parfait
 nous approchions. Imagine Kalhan, la beautĂ© de Naples de nouveau sous tes yeux. La splendeur de ses palais sous le clair de lune ; la magnificence de ses pavĂ©s lustrĂ©s par les ans ; l'odeur de tes rues sombres qui n'attendent que de revoir l'Ă©clat meurtrier de ta lame en action.. Non.. c'est vrai. J'oubliais. Tu n'a pas de lame. Peu importe ! Naples se languit du sang qui ne coule plus grĂące Ă  toi Kalhan. »La splendeur de Naples oui. Je fermais les yeux, rejetant la tĂȘte en arriĂšre. Un profond soupir m’échappa. Sous mes paupiĂšres closes dansaient les rues de Naples. Le jour et la nuit. Ses pavĂ©es rougit, ses odeur de mort sur les places
pendant un temps je soignais mes entrĂ©e. Une vĂ©ritable mise en scĂšne
 C’était splendide. On parlait de moi. Le flĂ©au des rues. Princesse de la mort et autres surnoms. Mais c’était loin. Et cela ne m’attirais plus. Je ne voulais plus tuer. Pourquoi le faire ? Rien ne servait Ă  rien. - Je ne retournerais pas Ă  Naples. Je ne reviendrais pas. C’était plus des paroles pour moi que pour l’Ombre. J’avais d’ailleurs gardĂ© ma Tu es sans doute l’ĂȘtre le plus exceptionnel qu’il m’ait Ă©tĂ© donnĂ© de rencontrer. * Kal
 Oh Kal
 *Je rabaissais un peu la tĂȘte et cette fois, mes yeux se plantĂšrent dans ceux de l’Ombre. Gris. Non. Vous n’avez pas les mĂȘmes yeux. Parce que les siens, ceux d’Aaron, sont plein de jamais l’Ombre n’aurait ce regard lĂ . Lentement, j’écartais les bras de mon corps, les Ă©levant doucement, les doigts Ă©cartais. M’offrant Ă  lui. Vas y viens. Prends ! * C’n’est pas
 ** N’essaie pas cette fois de me demander de vivre pour toi *Ashkane longea les Ă©tagĂšres. Cela ne le regardait plus. Il s’approcha alors rapidement du corps d’Aaron toujours Ă©tendu et l’enjamba, se postant entre lui et le daemon de fumĂ©e. Il avait bien vu que sous cette forme, l’Ombre avait pu le toucher, lui daemon. Il devait en ĂȘtre de mĂȘme en sens inverse. Il Ă©tait hors de question que cette chose de fumĂ©e mĂ©tamorphe fasse la moindre mal Ă  l’homme. Il ne savait pas encore ce qu’il ferait, sans doute un acte dĂ©sespĂ©rĂ© qui faisait tant de bazar
 l’explosion de ses siens, bien qu’il soit pĂ©tĂ© de trouille. * Aaron putain ! GaĂŻa ! RĂ©veillez vous !!! * Sur mon visage aucun sentiments, pas mĂȘme du sadisme. Un lĂ©ger sourire aux lĂšvres. Comme si une dĂ©cision avait Ă©tĂ© prise. Soulagement
Non, je ne suis plus Ă  lui tu sais
 tu as raison, il n’aurait pas du m’enchainer. La liberté  libre de faire ce qu’il me plait. De me donner Ă  qui je veux car je suis le maitre de mon destin et le capitaine de mon Ăąme. Je suis Ă  moi seule. Alors ? Tu viens ? Prends-moi. Viens et prends. Laisse les Ashkane, la fĂȘte n'a pas encore commencĂ© L'OmbreMessages 36Date d'inscription 09/06/2010Feuille de personnageAge de l'humain Une trentaines d'annĂ©esPouvoir Se dĂ©sintĂšgre en Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Sam 31 Juil - 2208 Il la voyait dĂ©jĂ  se parer de ce magnifique sourire plus tranchant que la gueule d'une louve, remuer ses Ă©paules comme si elle rĂ©flĂ©chissait, se jeter Ă  sa tĂȘte pour tenter de le tuer. Quelle stupide erreur elle allait faire ! Mais peut importait, une fois qu'il l'aurait vaincue il irait aussi loin qu'il le pourrait, jusqu'Ă  presque l'achever. La laisserait en vie. Prendrait soin d'elle, et il deviendrait le MaĂźtre de cette magnifique crĂ©ature. Le Suiveur eut un soupir dĂ©daigneux et il sourit en coin. Jusqu'Ă  ce que je m'en lasse et que je la tue. C'Ă©tait aussi simple que ça, il suffisait simplement qu'elle lance le processus d'attaque et elle serait Ă  lui. Cela serait si facile ! Si facile ! Il doutait qu'elle se serve de son pouvoir, sachant parfaitement de quelles capacitĂ©s son corps Ă©tait dotĂ©. Mais mĂȘme si elle le faisait il Ă©tait presque sur qu'en se transformant en fumĂ©e il Ă©chapperait Ă  son contrĂŽle. Comment attraper de la fumĂ©e ? Elle leva le menton, dĂ©gageant son cou fin et dĂ©licat. L'Ombre frĂ©mit en voyant la jugulaire qui battait au rythme de son cƓur. Retint un rire carnassier. Passa sa langue sur ses dents. DĂ©cala son Ă©paule gauche en avant, Ă©tira la droite vers l'arriĂšre en sentant son articulation craquer dĂ©licieusement. Se stabilisa, parfaite garde verrouillĂ©e, sans issue pour une Kalhan qui allait se prĂ©cipiter dans ses bras sans rĂ©flĂ©chir. Ou alors en croyant le faire alors qu'il avait dĂ©jĂ  tout prĂ©vu. Tu ne sais pas ce qui t'attend ma belle.. Je ne retournerais pas Ă  Naples. Je ne reviendrais pas. »Bien, bien, parfait. Attaque Ă  prĂ©sent. Place une derniĂšre accroche, fais mine d'ĂȘtre dĂ©solĂ©e ou rĂ©solue, et d'un coup attaque ! Aussi vive que l'onde, que le serpent, que la foudre ou que la lumiĂšre. DĂ©vastatrice, intemporelle et insaisissable. Jusqu'Ă  ce que je te stoppe. Aussi facilement que l'on ferme une porte. Viens Kalhan ! Viens, je t'attends ! Tu es sans doute l’ĂȘtre le plus exceptionnel qu’il m’ait Ă©tĂ© donnĂ© de rencontrer. »Un compliment ? L'Ombre arqua un sourcil, se dit qu'aprĂšs tout c'Ă©tait une assez bonne diversion. Pourquoi pas aprĂšs tout ! La preuve Ă©tait que lui mĂȘme laissait son esprit vagabonder lĂ©gĂšrement. Mais il Ă©tait capable de se battre en pensant Ă  autre chose, et ça ne lui posait aucun problĂšmes. Les diversions ne marchaient jamais avec lui. Sortant de la torpeur dans laquelle elle s'Ă©tait glissĂ©e, parlant sans se soucier du monde alentour, Kalhan riva pour la premiĂšre fois ses yeux dans les siens. L'Ombre se figea, si c'Ă©tait plus encore possible. Cessa de cligner des yeux. Se perdit tout entier dans les puits sans fonds qu'offraient les pupilles sombres de la jeune femme. Sentit quelque chose qu'il n'avait jamais Ă©prouvĂ©. Traits qui se crispent, souffle qui s'intensifie, lĂšvres pincĂ©es.. Seuls ses yeux restĂšrent de marbre. Ă©tait lĂ , aurait du avoir peur, Ă©prouver quelque chose comme du respect, de la rage, de l'acharnement, une pointe de sadisme, un plaisir retenu avant le combat, mais rien de tout ça Ă©clairait les traits de Kalhan en cet instant. L'Ombre sentit le coin de ses lĂšvres se tordre dans un rictus alors qu'il serrait les dents. Qu'est ce que.. cette horrible chose. Il sentit une rage nouvelle enflammer ses veines et inspira profondĂ©ment pour calmer son souffle. Elle rayonnait tellement d'une telle paix qu'elle lui meurtrissait l'Ăąme rien que de la regarder. Lui donnait envie de vomir. Personne n'avait le droit d'ĂȘtre en paix alors qu'il Ă©tait dans les parages. Dans un geste gracieux, Kalhan Ă©carta les bras, s'offrant toute entiĂšre Ă  lui. Un rire sardonique et amer s'Ă©chappa de ses lĂšvres...Le Suiveur feula lorsque l'immense Ligre se plaça entre elle et sa future proie. Elle se pourlĂ©cha les babines et dans un balancement canin des Ă©paules grandit, grandit, jusqu'Ă  atteindre la taille du Ligre. Un rire narquois retentit dans la piĂšce et elle hĂ©rissa des poils de fumĂ©e sur son dos. Crachant de nouveau, elle Ă©tait devenue panthĂšre, mais ses traits bougeaient trop pour se fixer sur une seule forme. A moi. » tonna-t-elle en avançant brusquement en avant pour faire reculer le Ligre. Elle n'avança pas plus, feula encore et se fendit d'un grand sourire digne d'un chat de Cheshire. Toi croire empĂȘcher moi avoir proie ? Niaha, stupide gros vilain chat Gris Ă  moi ! Pas Ă  toi ! Toi rien pouvoir faire pour sauver Gris Toi faible Toi chaton, hihi » un grondement sourd s'Ă©chappa de sa gorge. Reculer. Ou manger cƓur de l'intĂ©rieur »Se campant sur ses appuis elle se prĂ©parait Ă  se jeter Ă  la gueule du Ligre, tĂȘte baissĂ©e, Ă©nergie amassĂ©e dans son dos puissant, lorsque son humain Ă©clata d'un rire qu'elle ne lui connaissait pas. Elle se redressa vivement, dressa ses oreilles vers son maĂźtre en oubliant totalement la prĂ©sence du daĂ«mon et de l'autre Ă  ses pieds. Presque inquiĂšte, elle pencha la tĂȘte sur le cĂŽtĂ©, curieuse. MaĂźtre ? Rien ma belle, rien. Tu va t'occuper de ces deux lĂ  et moi je m'occupe d'elle. Le Suiveur frissonna de contentement et poussa un jappement qui n'avait rien de fĂ©lin en grognant sur le Ligre. ..Un rire sardonique et amer s'Ă©chappa de ses lĂšvres. Si elle croyait qu'elle allait gagner de la sorte elle se trompait ! Qu'est ce que tu crois pouvoir faire Kalhan ?! Tu crois que je vais t'Ă©pargner simplement parce que tu refuse de te battre ? » il secoua la tĂȘte en riant de nouveau. Tu crois que te laisser tuer si stupidement effacera tes meurtres Ă  Naples et ailleurs ? RĂȘve. RĂȘve, espĂšre et dĂ©sespĂšre Kalhan, jamais cela ne se rĂ©alisera. Crois moi sur parole. » finit-il par cracher rapide qu'il pouvait l'ĂȘtre, portĂ© par sa rage et son envie de meurtre, l'Ombre se porta en avant. Se jetant au sol il balaya sous les pieds de Kalhan, se releva sans savoir si elle avait sautĂ© ou pas et d'une torsion du buste lança sa main tendue vers le plexus solaire de la jeune femme. Respiration coupĂ©e, cerveau mal irriguĂ© en oxygĂšne, perte de ses moyens et.. Contenu sponsorisĂ©Sujet Re Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Devenir une ombre parmi les ombres [L'Ombre et Aaron] Page 1 sur 1 Sujets similaires» I'm singing in the Rain Ombre» Je serai comme une ombre, Ă  chacun de tes pas, qui frappe et qui s'en va.» Venez faire corps avec l'Ombre !» Dans un long couloir, elle aperçoit son ombre - PV» //* Aaron's Liinks ‱++.Permission de ce forumVous ne pouvez pas rĂ©pondre aux sujets dans ce forumLindwĂŒen DaĂ«mon Inside ; Du cĂŽtĂ© de l'universitĂ© » + LA BIBLIOTHÈQUESauter vers E A Abm Dbm Gbm B Ab C F Am Dm Bb Gm G] Chords for C'est vers toi que je me tourne with song key, BPM, capo transposer, play -44% Le deal Ă  ne pas rater Samsung Galaxy M33 5G 6GB Ram 128 Go 5000 mAh Dual Sim € € Voir le deal NEW YORK CITY LIFE Archives Corbeille Bac de recyclagePartagez AuteurMessageInvitĂ© Empire State of MindInvitĂ© Sujet Lena + liquid confidence. Jeu 21 Nov - 048 And I never meant to cause you trouble, and I never meant to do you wrong, and I, well if I ever caused you trouble. Oh no, I never meant to do you harm»AprĂšs m'ĂȘtre rĂ©veillĂ© et levĂ© de mon lit avec une difficultĂ© considĂ©rable, je prends tout de mĂȘme la peine d'enfiler un boxer afin de ne pas m'attirer de problĂšmes inutiles supplĂ©mentaires et d'entraĂźner quelques plaintes qui vont assurĂ©ment m'agacer. Je descends les marches des escaliers et salue mes parents d'un simple 'bonjour'. Je n'ai jamais Ă©tĂ© proche d'eux, leur faire la bise est dĂ©sormais devenue une corvĂ©e dont je me dispense avec un grand plaisir. Il m'est impossible de les supporter ne serait-ce qu'un peu, ils m'ont toujours donnĂ© l'impression d'Ă©touffer en plein repas, de ne pas ĂȘtre Ă  ma place dans cette famille - sans mĂȘme le vouloir, de maniĂšre pleinement inconsciente. Mon gĂ©niteur parvient pourtant Ă  entraĂźner l'apparition d'un fin sourire sur mes lĂšvres le temps d'une minute, en faisant rĂ©fĂ©rence Ă  un courrier m'Ă©tant destinĂ©. Je sais parfaitement de quoi il s'agit, de qui il est question et je ne peux que m'extasier et m'Ă©panouir face Ă  une telle nouvelle de sa part. Il me tend l'enveloppe et sans ne plus attendre, je l'ouvre dans le seul but de dĂ©couvrir un dessin dans le style vĂ©ritablement monstrueux, faute de nombreux coups de crayons de couleur foncĂ©e. NĂ©anmoins, cette horreur traduite par un coup de main toujours autant impressionnant me donne cette envie irrĂ©pressible de commenter, d'Ă©crire Ă  son sujet, d'interprĂ©ter Ă  ma façon par le biais de quelques mots. Le regard rivĂ© sur le papier suspendu entre mes mains, je me rends alors dans ma chambre avec une grande impatience, en utilisant une cadence rapide et la technique d'une marche sur deux dans les pose l’Ɠuvre d'art sur mon bureau, m'installe convenablement sur mon siĂšge et dĂ©bute un Ă©crit que j'espĂšre comprĂ©hensible, clair et perspicace. Le dessin est obscur, traduit une scĂšne violente, certainement le ressenti d'une personne se faisant agresser sexuellement... Je me lance sans ne plus hĂ©siter une seule seconde, ne me relis pas et balance tout ce que j'ai sur le cƓur lorsque je regarde attentivement son dessin. Pourtant, lorsque je note le mot "viol" sur ma feuille pleine de mots dĂ©sordonnĂ©s que je devrais relier par la suite, j'ai tout de suite un dĂ©clic. AprĂšs de nombreuses interprĂ©tations de ces quelques dessins sombres, je tiens enfin le bon bout, j'ai la bonne rĂ©ponse Ă  tant de recherche pour trouver une maudite signification. Les yeux brillants de fiertĂ©, je lĂąche mon style et attrape mon portable dans le seul but de tĂ©lĂ©phoner Ă  mon amie. Comme Ă  chaque fois, elle ne dĂ©croche pas et refuse de rĂ©pondre Ă  mes messages, ainsi je suis contraint de rĂ©agir face Ă  cette ignorance la plus totale. C'est devenu une habitude pour elle d'ĂȘtre injoignable, je ne l'ai pas vue depuis plusieurs mois et quand j'ai insistĂ© en donnant des coups contre sa porte d'entrĂ©e, elle n'a pas daignĂ© m'ouvrir. Au fond de moi, je m'inquiĂšte mais aussi, j'ai plus qu'envie de la voir pour pouvoir lui expliquer mon interprĂ©tation, lui parler de dessin et d'Ă©criture car je dois l'avouer, ça me manque terriblement. Je m'habille alors d'une vitesse incroyable, conduis jusqu'Ă  chez elle et m'empresse de frapper Ă  sa porte d'appartement. Elle ouvre, c'est presque inespĂ©rĂ©. Hey, je commence tout d'abord par politesse en entrant sans sa permission dans son appartement. Tu aurais pu rĂ©pondre Ă  mes appels au moins ! Tu es passĂ©e oĂč, nom de Dieu ? je m'exprime quant Ă  son absence complĂ©tement inexpliquĂ©e, qui m'a totalement brusquĂ© et perturbĂ© faute d'une incomprĂ©hensible totale et d'un manque d'avertissement sur le sujet. » Je suis franc dans mes propos, j'Ă©tais vraiment vexĂ© qu'elle m'ignore complĂ©tement alors que je ne lui ai strictement rien fait. Dans tes dessins, tu reprĂ©sentes bien un viol, pas vrai ? je continue avec prĂ©cision, me mordant la langue d'avance de peur d'obtenir une rĂ©ponse nĂ©gative. » Je l'agresse sans aucun doute directement, mais je suis le genre d'homme qui rentre directement dans le vif du sujet sans perdre de temps inutilement. Lena Wates Empire State of Mind ▌INSCRIT LE 10/10/2010 ▌MESSAGES 4276 ▌AGE DU PERSO 23 ▌ADRESSE 5117 Rose Avenue 401, Queens ▌CÉLÉBRITÉ Emily Browning ▌SMALL IDENTITY PHOTO Sujet Re Lena + liquid confidence. Ven 3 Jan - 2059 & You tell me that you're hurt and you're in painLa magie de l’alcool. La magie du monde. La magie de l’hallucination. Tout remuait autour d’elle. Ça tanguait. Ça bougeait dans tous les sens et, bordel, elle avait le tournis. Mais, c’était foutrement bon, fichtrement bien. Une sensation presque trop jouissive sur le coup. Les lumiĂšres des rĂ©verbĂšres dansaient devant les yeux de la blondinette qui parlait et parlait encore se mettant Ă  rire toute seule suite aux mots incomprĂ©hensible qu’elle prononçait. Elle ne savait absolument pas ce qu’elle disait et les gens autour d’elle devait vraiment la croire atteinte
 Ou juste saoule dans le fond. Combien de gamines saoules avaient-ils dĂ©jĂ  croisĂ©s au cours de leur promenade nocturne ? Sans doute beaucoup plus que la blondinette pourrait compter et elle avait dĂ©jĂ  dĂ» en faire partie plusieurs fois. Lena Ă©tait bien pire que saoule. ComplĂštement stone. A des milliards de kilomĂštres de la rĂ©alitĂ©. Cela faisait des mois que la jeune fille n’avait pas mis le pied dehors par peur suite Ă  son agression. Cela faisait des mois qu’elle n’avait plus osĂ© continuer sa descente aux enfers en extĂ©rieur. Des mois qu’elle buvait et se droguait simplement chez elle. Mais, ce soir Ă©tait le second soir oĂč elle acceptait de sortir Ă  nouveau et d’affronter le monde. Le second soir oĂč elle mettait le pied dehors et c’était le premier oĂč elle rentrait chez elle insouciante sous l’effet de l’ensemble des substances qu’elle avait ingurgitĂ©e. Une voix fĂ©minine lui indiqua qu’il Ă©tait l’heure de rentrer et qu’elle devait arrĂȘter de jouer dans la rue. Pourtant, la blondinette secoua nĂ©gativement la tĂȘte en manquant de tomber du banc sur lequel elle venait de se percher comme une gamine qui s’amusait. Mais, avant mĂȘme qu’elle n’ait eu le temps de se rendre compte de quoi que ça soit, on l’entraĂźnait ailleurs. Plus loin. DĂšs qu’une main s’enroula autour de son bras, la demoiselle rĂ©agit violement en rĂ©sistant et en tentant de se dĂ©gager de cette prise. La voix rĂ©sonna Ă  nouveau aussitĂŽt, mais la rebelle ne comprenait plus rien de ce qui Ă©tait dit. L’effet euphorique s’était dissipĂ© laissant place Ă  une sorte de vide oĂč seule la douleur demeurait. Cette souffrance qui persistait toujours et qui la rongeait jours aprĂšs jours. L’air frais lui caressa alors la peau la faisant frissonner soudainement comme si elle prenait tout juste conscience de la tempĂ©rature glaciale extĂ©rieure. Le tic-tac Ă©tait incessant dans sa tĂȘte alors qu’il n’existait pas rĂ©ellement. Les sons se faisaient quasiment inexistants en mĂȘme temps que le flou s’installait autour d’elle. La demoiselle distinguait des formes humaines sans rĂ©ellement les voir plus que cela et surtout sans savoir de ce qui il s’agissait. C’était une premiĂšre nouvelle soirĂ©e que la blonde allait terminer dans le flou. Une soirĂ©e dont elle n’aurait que de vagues souvenirs la poussant sans doute dans un Ă©tat de panique inĂ©dit. Lena avait prit la route pour retourner chez elle en suivant les consignes de la femme prĂ©sente avec elle. Cette femme qui Ă©tait parvenue Ă  la calmer en quelques secondes. Passant la porte, la jeune fille se mit Ă  grimper les escaliers. Oui, mĂȘme dans cet Ă©tat, il Ă©tait hors de question qu’elle prenne l’ascenseur. Une phobie comme une autre qu’elle ne laissait pas voir habituellement. La montĂ©e semblait interminable et la personne Ă  cĂŽtĂ© d’elle ne cessait de lui parler alors qu’elle ne comprenait strictement rien Ă  ce qui Ă©tait dit. Le sens n’existait plus, ce n’était qu’un charabia comme si on lui parlait dans une langue qu’elle ne pouvait pas comprendre. On Ă©tait vendredi soir, ou peut-ĂȘtre samedi matin, elle l’ignorait et n’était guĂšre en mesure de le savoir maintenant d’autant plus qu’elle s’en fichait totalement. Arrivant devant la porte de son appartement, la personne avec qui elle se trouvait lui demanda ses clĂ©s et la demoiselle mit cinq bonnes minutes avant de rĂ©agir et de les tendre avec un soupir. Elle avait le tournis alors que sa tĂȘte Ă©tait sur le point d’exploser. La porte s’ouvrit enfin permettant Ă  la blonde de pĂ©nĂ©trer dans son appartement dĂ©sert et silencieux. Vide tout comme elle l’était. La porte se referma en claquant quelques secondes aprĂšs et la blonde lança un juron en hurlant Ă  moitiĂ©. Personne ne l’avait suivit Ă  l’intĂ©rieur, bizarre. Non, aucunement. La demoiselle se rappelait enfin vaguement, ce n’était que la serveuse du bar qui l’avait reconduite chez elle parce que le barman avait peur pour elle, mais qu’elle avait refusĂ© la compagnie d’un homme. Mais, malgrĂ© cette gentillesse inconnue, la demoiselle avait commis une erreur dans son processus de redevenir celle qu’elle Ă©tait avant. Une grotesque erreur en acceptant l’aide de quelqu’un, elle qui se dĂ©brouillait toujours toute seule d’habitude. Levant les yeux au ciel en se rendant compte de son idiotie, la demoiselle finit par rapidement se diriger vers les toilettes oĂč elle vomit une partie de ce qu’elle avait but. Frissonnante, elle se laissa glisser contre le sol. C’était la premiĂšre fois qu’elle replongeait au point d’en vomir. La premiĂšre fois qu’elle retrouvait ces Ă©tats passĂ©s dont elle Ă©tait si fiĂšre. Cependant, sur l’instant, la blonde se sentait simplement stupide. Vide. AbandonnĂ©e. BlessĂ©e. DĂ©laissĂ©e. Elle attendait que la mort vienne la cueillir comme la fleur fanĂ©e qu’elle devenait. Au dĂ©but, Lena avait but juste pour s’amuser un peu se promettant de ne pas rentrer tard. Cependant, au fil des verres qu’elle prenait, la blondinette se rendait compte que les souvenirs venaient poignants et elle s’était mise Ă  boire encore plus comme pour tenter d’oublier ce qui revenait. L’oubli. C’était la seule chose qu’elle chĂ©rissait et qu’elle dĂ©sirait ces derniers temps. En oubliant, elle pouvait repartir Ă  zĂ©ro et tout recommencer. C’était tellement plus simple. Malheureusement, pour elle, cet oubli n’était jamais total, il Ă©tait partiel et ne durait que trop peu de temps si bien que ça poussait la blondinette Ă  boire de plus en plus se retrouvant dans des Ă©tats pas possible comme celui de ce soir. AprĂšs une bonne quinzaine de minutes, la demoiselle se leva enfin en tanguant lĂ©gĂšrement. Se tenant d’une main contre le mur, la jeune fille se rendit dans sa chambre avant de s’échouer sur son lit comme si elle n’y avait pas Ă©tĂ© depuis trop longtemps. Ne prenant mĂȘme pas la peine de se changer ou de se glisser sous les couvertures, Lena s’installa simplement allongĂ©e sur le dos Ă  fixer le plafond. Des questions, des souvenirs, des douleurs. Tant de choses hantaient sa tĂȘte en cet instant prĂ©cis et elle n’y pouvait plus rien. Elle avait tentĂ© d’oublier, mais tout finissait par revenir. Encore. Toujours. Elle ne serait jamais en paix sauf dans la mort et encore ce n’était mĂȘme pas certain. Soupirant, la demoiselle laissa ses doigts chercher Ă  tĂątons ses cigarettes sur la table de nuit. Lorsqu’elle les tint, elle les ramena rapidement vers elle et fouilla prĂ©cipitamment dans le paquet avant de glisser une clope entre ses lĂšvres et de l’allumer rapidement. Son portable sonna au loin et elle ne bougea mĂȘme pas ne serait-ce qu’un muscle pour envisager de le chercher. Peu lui importait. Si c’était important, elle aurait un message sinon elle verrait plus tard. Pas ce soir ou plutĂŽt pas ce matin. Il Ă©tait trois heures et elle ne dormait toujours pas. Terminant sa cigarette rapidement, elle finit par l’écraser dans le cendrier et la blonde se tourna sur un cĂŽtĂ© laissant ses yeux se fermer lentement. Elle Ă©tait fatiguĂ©e et redoutait en mĂȘme temps de dormir Ă  cause des cauchemars qui envahissaient son esprit. Pourtant, elle ne pourrait pas survivre si elle fuyait tout le temps le sommeil, elle finirait par craquer un jour ou l’autre. Au fond de son esprit, la blonde espĂ©rait pouvoir un jour dormir sans le moindre cauchemar tout comme elle espĂ©rait que l’alcool et la drogue dans son corps resteraient actifs le temps de son sommeil tenant ainsi ses hantises bien Ă©loignĂ©es d’elle ou trop irrĂ©elles pour avoir un effet sur elle. Vain espoir ?La nuit fut douce et calme bien que trop courte, tellement trop. Il n’y avait pas eu de cauchemars et la blonde avait eu de la chance pour une fois. Une chance Ă©tonnante et inĂ©dite sans doute dĂ» au nombre Ă©tonnant de substance que la blonde avait ingurgitĂ©. Mais, la chance tournait vite dĂšs que le rĂ©veil se mit en marche Ă  cette heure matinale. La main de la rebelle venait frapper la source du dĂ©sagrĂ©ment qui Ă©mettait un bip atroce d’autant plus suite Ă  la migraine qu’elle avait aprĂšs ses folies d’hier. Elle ne se souvenait mĂȘme plus de l’ensemble des mĂ©langes qu’elle avait pu pratiquer. Jetant un regard vers son rĂ©veil, la demoiselle se rendit compte de l’heure trĂšs matinale. Il Ă©tait tout juste cinq heures. On Ă©tait un samedi et elle mettait son rĂ©veil aussi tĂŽt pour rien en plus Ă©tant donnĂ© que la blondinette ne sortait plus de son appartement durant la journĂ©e. C’était vraiment stupide. Soupirant, Lena se tourna dans son lit refermant les yeux comme espĂ©rant ainsi oublier ce rĂ©veil trop tĂŽt et replonger dans un sommeil calme et serein qui lui Ă©tait trop rare. Elle ne pouvait jamais profiter de ces sommeils oĂč elle ne risquait rien et oĂč les cauchemars ne venaient pas la troubler ni mĂȘme la pousser Ă  devenir complĂštement et absolument dingue. Et, lĂ , pour une fois qu’elle y avait droit, ce foutu rĂ©veil imbĂ©cile venait la troubler. Il fallait juste espĂ©rer que le sommeil calme continuerait tout de mĂȘme malgrĂ© cette interruption et c’était sa priĂšre alors qu’elle remontait les couvertures sur son corps. Cependant, Ă  peine eut-elle fermĂ© les yeux qu’une image vint hanter son esprit. Son agresseur se trouvait devant elle, derriĂšre ses paupiĂšres fermĂ©es. Son esprit renvoyait cette fichue image et elle savait que c’était foutu Ă  prĂ©sent. Elle ne pourrait pas dormir. Elle ne pourrait plus dormir en pensant incessamment Ă  cet homme qui avait fait d’elle une victime. Les cauchemars lui colleraient Ă  la peau si elle fermait les yeux. Soupirant, Lena se tourna Ă  nouveau dans son lit pour fixer le plafond. Ce dernier Ă©tait blanc. Un blanc immaculĂ©, rĂ©el. Les images se rejouaient dans sa tĂȘte sans qu’elle ne puisse rien y faire. Il n’y avait pas de bouton pour faire pause. Il n’y avait pas de moyen de faire stop. Rien ne pourrait la pousser Ă  oublier quand bien mĂȘme elle aurait tant aimĂ© en ĂȘtre capable. AprĂšs des annĂ©es, la jeune fille n’avait pas oubliĂ© le cadavre de son pĂšre qu’elle avait vu lorsqu’elle Ă©tait seulement une gamine. Alors, comment pourrait-elle oublier quelque chose qui ne datait que de quelques mois ? Comment pouvait-elle oublier quelque chose dont elle avait Ă©tĂ© victime directe ? La blondinette se souvenait encore du mur contre son dos. Ce mur qui lui Ă©corchait la peau alors que son agresseur souillait son ĂȘtre. Elle se souvenait de tout dans les moindres dĂ©tails et l’angoisse la prenait Ă  nouveau. Se levant trop vite de son lit, la jeune fille s’étala de tout son long en se prenant les pieds dans la couverture qui trainait par terre. Bien que cela rĂ©veille la jeune fille de son angoisse, ça ne changeait rien. Elle se relevait vite. Trop vite ne tenant mĂȘme pas compte de sa jambe qui l’élançait violement et elle parvint rapidement dans la salle de bain s’échouant prĂšs des toilettes oĂč elle vomit. Sans doute l’ensemble des substances qu’elle avait ingurgitĂ© la veille. Lorsque la nausĂ©e passa, la demoiselle se releva pour passer un coup d’eau sur son visage tout en Ă©vitant de croiser le reflet morbide que lui renvoyait le miroir. Soufflant un coup et comptant dans sa tĂȘte, la demoiselle attendait que ses mains cessent de trembler pour pouvoir enfin agir. Un, deux, trois. Tout allait bien, il suffisait de souffler et de respirer calmement. Quatre, cinq, six. Elle Ă©tait en sĂ©curitĂ© dans son appartement, seule et fermĂ©e Ă  clef. Sept, huit, neuf. Personne n’était lĂ , personne ne lui ferait du mal, personne ne pourrait entrer dans l’appartement. Dix, onze, douze. Tout irait bien. Juste respirer. Il fallu une bonne vingtaine de minutes Ă  la demoiselle avant qu’elle ne soit complĂštement calmĂ©e. Lena se dirigea alors vers la cuisine et attrapant un mĂ©dicament, elle l’avala rapidement. Ça effaçait la douleur physique facilement, rapidement. Mais, ces pilules n’effaçaient pas la douleur qui la bouffait de l’intĂ©rieur. Cette douleur dans sa tĂȘte faisait alors ressortir plus violement celle de son corps. Ça le faisait dĂ©jĂ  Ă  l’hĂŽpital et malgrĂ© la morphine. La blonde se rappelait de chaque jour passĂ© lĂ -bas, dans la prison blanche oĂč elle se sentait insignifiante et inexistante. Cet endroit oĂč elle Ă©touffait ses cris pour n’attirer personne. Cet endroit oĂč elle n’avait jamais cessĂ© de pleurer et d’avoir froid. Cet endroit oĂč elle avait eu si peur et si mal. Cette cage dorĂ©e oĂč elle avait eu du mal Ă  survivre. Se dĂ©tournant de ses pensĂ©es si sombres, la blonde dĂ©cida de plonger sous la douche en espĂ©rant que cela la dĂ©tendrait un tant soit peu. Elle sentait que tout son corps Ă©tait tendu comme envisageant dĂ©jĂ  une autre attaque de son esprit sans mĂȘme qu’elle n’y soit prĂ©parĂ©e. Se rendant de nouveau dans la salle de bain, la demoiselle alluma l’eau de la douche avant de laisser ses vĂȘtements tomber sur le sol sans mĂȘme y faire attention. L’eau chaude poussa la demoiselle Ă  sursauter comme si ce simple contact l’avait brĂ»lĂ©e. Un soupir et elle fermait les yeux en renvoyant la tĂȘte vers l’arriĂšre. Combien de fois avait-elle priĂ© pour que l’eau entraine l’horreur avec elle ? Combien de fois avait-elle espĂ©rĂ© que ses cauchemars glisseraient et s’effaceraient ? Stupide petite fille. Lena profita d’un long moment sous la douche sans se soucier d’utiliser beaucoup trop d’eau chaude et, finalement, elle sorti en enroulant une serviette autour d’elle. Croisant rapidement son regard vide et son visage cadavĂ©rique dans le miroir, la demoiselle se dĂ©tourna de cet image pour se diriger vers sa chambre afin d’enfiler quelques vĂȘtements histoire de ne pas passer sa journĂ©e nue chez elle. Un boxer, un soutien-gorge, un short en jean et un dĂ©bardeur. Cela ferait parfaitement l’affaire Ă©tant donnĂ© que la jeune fille ne comptait pas quitter son appartement aujourd’hui. De retour dans la salle de bain, la jeune blonde se brossa les dents pour retirer ce goĂ»t horrible qu’elle avait dans la bouche avant de secouer ses cheveux qu’elle n’avait mĂȘme plus besoin d’attacher Ă©tant donnĂ© le nouveau carrĂ© qu’elle arborait. Consultant l’horloge et remarquant l’heure toujours si matinale, la rebelle se dirigea vers le salon et s’installa dans son canapĂ© en ramenant ses genoux contre sa poitrine. Encore une horrible journĂ©e. Encore d’horribles heures. Elle sentait encore l’angoisse la dĂ©vorer de l’intĂ©rieur. Attrapant son caner Ă  dessin, Lena espĂ©rait ainsi faire passer le temps. Hormis Kolby Ă  qui elle envoyait rĂ©guliĂšrement des dessins, personne ne savait que la demoiselle avait recommencĂ© Ă  dessiner. Personne ne devait le savoir Ă©tant donnĂ© le contenu de son art. C’était toujours aussi sombre, c’était toujours aussi douloureux. La rebelle couchait ses cauchemars sur le papier avant de brĂ»ler le papier en espĂ©rant ainsi pouvoir effacer les images de son esprit. Mais, ça ne marchait pas. Ça n’avait jamais marchĂ© de toute façon. Attrapant son crayon, la demoiselle commença Ă  coucher les traits sur le dessin pour donner vie Ă  ses cauchemars. Sept heures. Le dĂ©cor du dessin Ă©tait plantĂ©, la ruelle Ă©tait complĂštement dessinĂ©e devant ses yeux. Le plus simple Ă©tait fait et elle devait encore dessiner ce visage qui la torturer. Reposant rapidement son crayon, la jeune fille passa quelques minutes Ă  ne dessiner qu’une espĂšce de personne mĂ©connaissable, une simple ombre pour l’identifier elle. La victime. C’était comme si la demoiselle n’acceptait pas d’ĂȘtre cette victime. C’était comme si elle ne pouvait pas s’identifier dans ce dessin, dans cette rĂ©alitĂ© alors que, bordel, c’était bien elle qui avait subi cela dans cette fichue ruelle. C’était bien elle qui avait changĂ© et qui avait subi Ă  nouveau. C’était bien elle qui avait passĂ© des mois Ă  l’hĂŽpital Ă  cause de cet homme dont elle ne savait toujours rien. Cet homme qui semblait en vouloir Ă  Brian et qui pensait qu’en s’en prenant Ă  la blonde, cela blesserait le dealeur. Pourtant, ça n’avait rien fait. La demoiselle Wates avait cherchĂ© Ă  contacter Brian plusieurs fois. Elle avait laissĂ© un message, une fois. En pleurs. Mais, il n’y avait jamais eu de rappels. Rien. Le nĂ©ant. Le vide. Brian s’était barrĂ© en lui laissant de la drogue. Cependant, il s’était barrĂ© en l’offrant aux autres. Et, Ă  cause de lui, elle Ă©tait devenue une victime obligĂ©e de rĂ©apprendre Ă  vivre. Une fois qu’elle eut fini de dessiner une personne inconnue pour la reprĂ©sente, la blondinette devait s’attaquer au plus difficile l’agresseur. Et, au fil des minutes, ce dernier prenait vie sur la feuille de la blonde. Il entrait en action sur ce foutu papier et rien que cela faisait tout aussi mal que lorsque c’était arrivĂ© dans la rĂ©alitĂ©. Pourtant, Lena Ă©tait loin d’avoir fini. Il fallait qu’elle dessine ce visage qui ne cessait de la torturer. Huit heures. Le dessin Ă©tait bien avancĂ© pratiquement terminĂ© alors qu’elle dessinait encore l’ensemble des dĂ©tails du visage de son agresseur. C’était tellement rĂ©aliste qu’elle Ă©tait persuadĂ©e que n’importe quelle personne du milieu pourrait reconnaĂźtre cet homme si elle montrait ce foutu dessin. Pourtant, la rebelle ne le ferait pas. Pas encore. Peut-ĂȘtre jamais. Elle ne savait pas encore comment elle allait se dĂ©brouiller. Elle ne savait pas encore comment elle allait pouvoir se venger. Se redressant dans le canapĂ© pour dĂ©tendre ses articulations, la demoiselle dĂ©cida que la journĂ©e ne serait pas aussi facile et elle s’échoua rapidement dans sa chambre pour ramener au salon quelques ingrĂ©dients miracles. Des cigarettes, de la drogue et de l’alcool. C’était parfait. Personne n’était censĂ© venir la dĂ©ranger aujourd’hui alors elle pouvait sombrer comme elle dĂ©sirait pour Ă©viter de tout briser dans son appartement. Etalant le tout sur la table basse, la jeune fille esquisse un sourire avant de se repencher sur son dessin tout en tirant sur sa cigarette allumĂ©e. Parfait. Neuf heures. La blonde alterne entre cigarette, rail de coke, gorgĂ©e d’alcool et coup de crayon. Elle se laisse juste possĂ©der par cette horreur s’en imprĂ©gnant au maximum pour la laisser glisser sur le papier oĂč elle reste concentrĂ©e sur le dessin de cette scĂšne qui a fait d’elle une victime. La demoiselle sursaute lorsque son tĂ©lĂ©phone sonne. Reposant le crayon et glissant sa cigarette entre ses lĂšvres, la blonde porte un regard sur son portable posĂ© Ă  cĂŽtĂ© d’elle. Le prĂ©nom de Kolby clignote sur l’écran. Il a dĂ» recevoir le dessin que la jeune fille a postĂ© la veille pour lui. Il a dĂ» vouloir poser des questions ou chercher Ă  vĂ©rifier une hypothĂšse. Mais, comme Ă  chaque fois depuis plusieurs semaines, la rebelle repousse le tĂ©lĂ©phone au loin sans prendre la peine de rĂ©pondre au jeune homme qui attend de l’autre cĂŽtĂ© de l’appareil. Elle n’a rien Ă  dire. Elle ne veut rien lui dire. Kolby a beau ĂȘtre un privilĂ©giĂ©, il ne le sera pas autant que d’autres. Il est le seul Ă  avoir accĂšs Ă  ses dessins, mais il ne sera pas le seul Ă  qui elle rĂ©pondra ou Ă  qui elle dira la vĂ©ritĂ©. NON ! Kolby Simeon Hodgkin. Elle l’avait rencontrĂ© lors d’une exposition qui mĂ©langeait le dessin et l’écriture, leur passion commune. C’était leur centre d’intĂ©rĂȘt, c’était ce qui les avait rapprochĂ©s. Depuis cette soirĂ©e, Kolby et la blonde entretenait une amitiĂ© sans doute un peu trop folle. Pour dire les choses clairement et facilement, ils Ă©taient simplement deux gros gamins qui se retrouvaient. Pire que des enfants parfois. En discothĂšque, ils avaient pris l’habitude de se lancer un ensemble de dĂ©fis idiots. Kolby et Lena. Lena et Kolby. Eux deux, c’était juste complĂštement puĂ©ril bien que tellement amusant. Cependant, les deux gamins savaient aussi ĂȘtre sĂ©rieux puisque Kolby et Lena avait un projet de bande-dessinĂ© oĂč la blonde se trouvait au dessin alors que Kolby se trouvait Ă  Ă©crire tout ce que le dessin lui laissait penser. Ils Ă©taient comme deux piĂšces de puzzle qui se complĂ©taient parfaitement dans ce domaine artistique. Deux morceaux faits pour ĂȘtre et crĂ©er ensemble. Les deux adultes Ă©taient sĂ©rieux uniquement lors de leurs travaux. Le reste du temps, ils n’étaient que des gamins profitant de la vie et cherchant Ă  s’amuser. Une bataille de polochon, un combat de karaté  Juste un ensemble de choses simples et enfantines. Lorsque la blonde avait cessĂ© de dessiner, leur relation s’était rĂ©sumĂ©e Ă  cet aspect un peu fou et puĂ©ril. Et, depuis le viol, Kolby Ă©tait le privilĂ©giĂ©. La blonde l’évitait elle ne rĂ©pondait pas au tĂ©lĂ©phone, elle n’allait pas le voir, elle n’ouvrait pas la porte jouant l’absente lorsqu’il s’acharnait derriĂšre. Bordel, c’était arrivĂ© trĂšs souvent. Il avait insistĂ© en donnant des coups contre sa porte. Mais, la jeune fille n’avait jamais ouvert. Elle offrait son Ăąme Ă  Kolby Ă  travers ses Ɠuvres et elle refusait de lui faire face. En effet, la rebelle ne cessait de lui envoyer des dessins reflĂ©tant l’horreur de l’évĂ©nement. Kolby n’avait pas encore compris tout le dessin. Elle le savait sinon il serait dĂ©jĂ  derriĂšre sa porte Ă  venir quĂ©mander la vĂ©ritĂ© pour savoir s’il avait gagnĂ© le jeu. Et, alors qu’elle y pensait en portant la bouteille Ă  ses lĂšvres, un coup contre la porte la força Ă  se redresser. Sans mĂȘme rĂ©flĂ©chir longuement, la demoiselle se dirigeait vers la porte pour jeter un coup d’Ɠil au hublot. Oh bordel ! Il Ă©tait lĂ  ! Kolby Ă©tait derriĂšre cette putain de porte sans doute au courant de ce que reprĂ©sentaient les dessins qu’elle ne cessait de lui envoyer. Il Ă©tait juste derriĂšre ce bĂątant et avec le boucan qu’elle venait de faire, nuls doutes qu’elle ne pouvait pas prĂ©tendre ĂȘtre absente. Retournant prĂ©cipitamment au salon sans se soucier de faire plus de bruits ou non, la demoiselle Wates jeta son dessin dans la poubelle tout en cherchant son briquet des yeux. DĂšs qu’elle l’eut trouvĂ©, un soupir soulagĂ© glissa entre ses lĂšvres alors qu’elle mettait le feu au dessin dans la poubelle. Priant pour que celui-ci brĂ»le totalement avant l’entrĂ©e de Kolby – s’il entrait d’ailleurs parce qu’elle ne voulait pas – Lena porta la bouteille d’alcool Ă  ses lĂšvres prenant une gorgĂ©e avant de s’enfiler un rail de coke. Puis, la jeune fille retourna dans l’entrĂ©e et elle ouvrit la porte Ă  une vitesse hallucinante. Kolby commençait par la politesse alors qu’elle le dĂ©taillait du regard. Il n’avait pas changĂ©, malgrĂ© tous ces mois oĂč elle ne l’avait vu que de loin lorsqu’elle osait un regard Ă  sa fenĂȘtre une fois qu’il avait quittĂ© le devant de l’appartement. Il Ă©tait comme dans les souvenirs de la demoiselle et la blonde Ă©tait incapable de savoir si cela lui plaisait de le retrouver ou si cela la dĂ©rangeait la poussant Ă  se sentir plonger Ă  nouveau. Le jeune homme pĂ©nĂ©tra dans l’appartement sans mĂȘme qu’elle ne l’ai invitĂ© et sans qu’elle ne puisse rien faire pour le retenir. Il ne se gĂȘne pas pour lui faire la morale elle aurait pu rĂ©pondre Ă  ses appels au moins. OĂč Ă©tait-elle passĂ©e ? La blonde se raidit automatiquement tout en refermant la porte prenant le soin de la verrouiller totalement pour Ă©viter une Ă©niĂšme crise de panique. Sans mĂȘme rĂ©ellement rĂ©flĂ©chir les mots glissĂšrent entre ses J’suis dĂ©solĂ©e
 Bordel ! Etait-elle rĂ©ellement obligĂ©e de s’excuser face Ă  lui ? A croire que oui. Stupide petite fille. Les excuses avaient franchies ses lĂšvres sans qu’elle ne puisse rien y faire alors qu’au fond, la rebelle ne savait mĂȘme pas pourquoi elle s’excusait. C’était juste automatique parce qu’il lui faisait peur et qu’inconsciemment, la rebelle s’était Ă©cartĂ©e de plusieurs mĂštres de lui comme pour lui ĂȘtre hors d’atteinte. OĂč Ă©tait-elle passĂ©e ? La question Ă©tait si difficile alors qu’elle semblait tellement simple. La blonde ne savait pas quoi rĂ©pondre. Elle aurait pu balancer la vĂ©ritĂ© du tac au tac en avançant qu’elle avait fini Ă  l’hĂŽpital. Oui, elle aurait pu et Kolby aurait peut-ĂȘtre fermĂ© sa gueule comme cela au lieu de s’inviter tout seul et de prendre ses aises comme s’il Ă©tait le roi. Pourtant, ce ne fut pas ce qu’elle fit et les mots glissĂšrent entre ses lĂšvres. Tremblants, hĂ©sitants. Je
 J’étais
 Je
 J’avais beaucoup d’affaires Ă  loin d’ĂȘtre satisfaisant comme rĂ©ponse. Elle ne donnait aucune prĂ©cision, elle ne laissait rien voir. Le nĂ©ant. Le vide. L’inconnu. Et, pire que tout, la rebelle avait complĂštement hĂ©sitĂ© sur sa rĂ©ponse comme ne sachant pas rĂ©ellement quoi dire et cela prouvait que la vĂ©ritĂ© demeurait cachĂ©e. Cela prouvait simplement qu’elle n’avait pas dit ce qu’elle aurait dĂ» lui dire Ă  la base si la demoiselle avait vraiment voulu ĂȘtre honnĂȘte. Pourquoi ne l’était-elle pas ? Elle ne risquait rien Ă  dire la vĂ©ritĂ© Ă  Kolby. Il n’irait pas le rĂ©pĂ©ter Ă  n’importe qui. Cependant, depuis qu’elle avait repris l’habitude de sortir, la jeune fille espĂ©rait ĂȘtre en mesure de se taire et de cacher cette tare qui faisait d’elle une victime. Une minable. Une moins que rien. Elle refusait de devoir l’afficher devant tout le monde parce que, quitte Ă  le faire, autant porter une espĂšce d’affiche lumineuse sur elle qui clamait haut et fort qu’elle avait Ă©tĂ© victime d’un viol. Stupides conneries. La jeune Wates Ă©tait parvenue Ă  garder son passĂ© cachĂ©, elle Ă©tait parvenue Ă  se taire sur tout cela et Ă  exister quand mĂȘme. Alors, merde, il fallait qu’elle fasse pareil Ă  prĂ©sent pour ce nouvel Ă©vĂ©nement. Se laissant tomber sur le canapĂ©, la blonde sortait une nouvelle cigarette de son paquet. Elle se fichait que Kolby voit toute sa descente aux enfers. Elle se fichait d’afficher la drogue ou l’alcool comme cela devant lui. Alors qu’elle portait sa cigarette Ă  ses lĂšvres, la voix de son ami rĂ©sonna dans ses dessins, elle reprĂ©sentait un viol, pas vrai ? Elle avait raison. Il l’avait dĂ©couvert et il Ă©tait venu pour voir si sa thĂ©orie Ă©tait bonne. La blonde avait soudainement stoppĂ© tous gestes et elle s’était inconscient raidit suite Ă  cette agression, cette interrogation qui lui sautait Ă  la gorge. Croisant le regard de Kolby, elle le voyait se mordre la langue comme s’il avait peur d’une rĂ©ponse nĂ©gative. Mais, putain, elle ne pouvait pas rĂ©pondre Ă  ça. Ses mains tremblaient et la cigarette glissa sur la table avant mĂȘme d’ĂȘtre allumĂ©e. Son cƓur battait la chamade. Son ventre se tordait. L’angoisse reprenait et la blonde Ă©tait silencieuse. Immobile, tendue. Elle ne savait que dire. Elle ne savait que faire. Kolby Ă©tait entrĂ© dans le vif du sujet et la blondinette ne savait pas faire face Ă  cela. Bordel, elle ne s’était mĂȘme pas entraĂźnĂ©e. Cela faisait si longtemps qu’elle ne parvenait mĂȘme pas Ă  rĂ©agir rapidement ou convenablement. Bordel ! L’hĂ©sitation se lisait partout et Kolby saurait si elle ne se dĂ©pĂȘchait pas Ă  rĂ©pondre. Que dire ? Que faire ? La demoiselle tendit la main vers la bouteille d’alcool qu’elle porta Ă  ses lĂšvres buvant quelques gorgĂ©es avant de la reposer trop bruyamment. Ses mains tremblaient. Son ventre se tordait. Alors, inconsciemment, comme la petite victime qu’elle Ă©tait, la demoiselle se renfermait sur elle-mĂȘme. Elle se repliait. Ramenant ses genoux contre sa poitrine, la blonde les entoura d’un bras avant d’attraper sa cigarette et de l’allumer. Il fallait qu’elle rĂ©ponde et le plus vite serait le mieux. Inspirant grandement, la rebelle posa ses yeux sur l’artiste avant de prendre la Tu
 Mais
 Tu
 Je
 Quelle Ă©loquence ! Dans le fond, la blonde Ă©tait incapable d’émettre une pensĂ©e cohĂ©rente et donc de faire une seule phrase cohĂ©rente. Cela prouvait que les choses la touchait et la concernait bien plus qu’elle ne voulait le laisser paraĂźtre. Les yeux de la blonde se dirigĂšrent vers la corbeille oĂč le feu avait cessĂ© et oĂč les souvenirs avaient Ă©tĂ© brĂ»lĂ©s complĂštement. Il n’y avait rien qui laissait supposer que cette scĂšne avait eu lieu. Rien de direct. Rien de concret. Ce n’était plus que dans la tĂȘte de la blondinette. Tout n’était plus que dans sa tĂȘte. Kolby ne pourrait pas deviner qu’elle avait Ă©tĂ© victime et que la scĂšne Ă©tait celle qu’elle avait vĂ©cue. Pourtant, il devait dĂ©jĂ  ĂȘtre au courant, non ? Depuis le dĂ©but de leur relation, le jeune homme devait bien avoir compris que les dessins de la jeune fille Ă©tait toujours des dessins de ses cauchemars et donc des parts de la vie de la jeune Wates. Cela devrait suffir Ă  le pousser Ă  savoir que c’était elle qui avait Ă©tĂ© victime d’un viol. Non ? Les yeux rivĂ©s sur le sol, Lena hĂ©sita un petit moment avant d’oser prendre la parole Ă  nouveau. Oui
 C’est cela
 Je
 Comment
 ? Pourquoi
 ? C’est juste pour cela que tu es venu ?Ce n’était qu’un foutu murmure qu’elle lui balançait comme pour se convaincre qu’elle ne lui avait jamais dit cela. Ce n’était qu’un murmure comme pour qu’elle puisse s’échapper de cette vie et de ce foutu statut. Elle ne voulait pas avoir Ă  assumer. Elle ne voulait pas Ă  avoir le dire. Elle n'osait mĂȘme pas prononcer le mot 'viol'. Elle ne voulait pas avoir Ă  entendre ces mots qu’elle avait prononcĂ©s et dont il Ă©tait difficile de comprendre le sens. Oui, Kolby avait raison c’était bien un viol qu’elle avait dessinĂ©. Cependant, ce comment Ă©tait complĂštement incomprĂ©hensible. Comment avait-il su ? Comment Ă©tait-il venu ? Ça pouvait ĂȘtre tout et n’importe quoi de mĂȘme que le pourquoi. Pourquoi Ă©tait-il venu ? Pourquoi maintenant ? Tout Ă©tait embrouillĂ©. Rien n’était clair si ce n’était sa derniĂšre question. La jeune fille dĂ©sirait savoir s’il n’était venu que pour cela. Lena ne savait pas exactement quelle rĂ©ponse elle attendait Ă  cette question. Elle ne savait mĂȘme pas si cela avait de l’importance. Elle se fichait de tout dans le fond parce qu’à prĂ©sent l’horreur se jouait encore dans sa tĂȘte. Encore et encore. Sur repeat. Les larmes glissaient sur ses joues sans qu’elle ne les contrĂŽle, sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle se balançait d’avant en arriĂšre les yeux rivĂ©s sur la table. Ses doigts tremblaient toujours et elle ne cessait pourtant de porter la cigarette Ă  ses lĂšvres comme cherchant une Ă©chappatoire. L’angoisse lui tordait encore le ventre. Elle voulait courir vomir, mais elle ne bougeait pas attendant. Il allait deviner. Elle Ă©tait foutue. Fichue. Petite victime un peu trop faible. InvitĂ© Empire State of MindInvitĂ© Sujet Re Lena + liquid confidence. Sam 4 Jan - 2216 Lorsque j’entre dans son appartement, je prends dĂ©testablement conscience que ce n’est pas avec une certaine joie que Lena m’accueille. Elle semble totalement Ă©teinte, absente ou ailleurs. J’ai mĂȘme la sensation qu’elle m’évite, qu’elle s’éloigne de moi comme si elle me fuyait. AprĂšs tout, nous nous ne sommes pas vus depuis quelques mois dĂ©sormais, seuls des dessins entretenaient notre relation. Est-ce que la couleur noire qu’elle utilise rĂ©vĂ©lerait une certaine haine qu’elle ressent Ă  mon Ă©gard ? J’ai pu la blesser ou vexer pour quoi que ce soit, depuis elle ne compte plus rester mon amie ni mĂȘme me voir. Ce serait une raison comprĂ©hensible face Ă  tant d’indiffĂ©rence de sa part. Elle s’écarte encore une fois de moi, me murmure quelques mots bĂ©gayĂ©s et s’installe sur son canapĂ©. En toute logique, elle n’a aucune envie de me voir. Pourtant, je ne me rĂ©signe pas aussi facilement et commence Ă  blaguer comme Ă  mon habitude, histoire de la dĂ©tendre si vraiment elle a un coup de blues. Je suis son ami il me semble, alors je lui dois bien cette faveur. De toute maniĂšre, je dois avouer que c’est avant tout un vĂ©ritable plaisir de jouer au gamin, c’est notre passe-temps favori Ă  tous les deux. Qui sait, peut-ĂȘtre qu’elle se joindra par la suite Ă  moi, saisissant parfaitement que c’est l’éclate assurĂ©e de s’oublier le temps de plusieurs minutes, par le biais de quelques blagues foireuses et de notre amusement commun. Ouais
 Je suis certain qu’en rĂ©alitĂ©, tu as voulu me fuir, je lui dĂ©clare d’un ton feignant d’ĂȘtre empli de conviction, comme si je suis persuadĂ© que je viens de deviner la vĂ©ritĂ©. » Au fond de moi, je suis en train de rire. Je ne suis tout de mĂȘme pas comme tel, Ă  vouloir l’engueuler parce qu’elle n’a donnĂ© aucune nouvelle. Elle fait ce qu’elle veut de sa vie, encore plus de son portable. Si elle refuse de m’ouvrir sa porte, ainsi que de passer un coup de tĂ©lĂ©phone ou de tapoter sur les touches de son Ă©cran, c’est qu’il y a une raison. Lena n’est pas une fille qui s’ajoute des problĂšmes dans sa vie sans la moindre justification, je sais donc intĂ©rieurement que quelque chose ne va pas de son cĂŽtĂ©. C’est justement pour ça que non seulement je me dĂ©place rĂ©guliĂšrement jusqu’à chez elle, espĂ©rant qu’un jour elle daignera vouloir me raconter, mais aussi que je tente vainement de la faire sourire aujourd’hui. Quoi je pue, c’est ça ? Je te jure, je me lave tous les jours, mĂȘme les dents ! je continue dans mon dĂ©lire, tel un gamin, en me permettant un lĂ©ger rire, suscitant l’anĂ©antissement du calme qui s'est emparĂ© de son appartement. » Je plaisante, mĂȘme si en rĂ©alitĂ© j’ai une hygiĂšne trĂšs remarquable. Je passe sous la douche deux fois par jour, me nettoie le corps avec divers produits, m’applique un nombre inimaginable de crĂšmes et reste plus d’une heure dans la salle de bain. Pour lui donner confirmation et poursuivre ma blague, je la rejoins sur le canapĂ© et approche mon visage du sien. Tout en esquissant un Ă©norme sourire sur mes lĂšvres, je lĂąche un souffle contre son visage, si bien qu’on pourrait croire que je suis en train d’imiter le vent sourd qui s’agite Ă  l’extĂ©rieur. Je lui fais sentir mon haleine sans aucune gĂȘne. Je ne suis absolument pas effrayĂ© du fait qu’elle puisse en ĂȘtre dĂ©goĂ»tĂ©e, puisque la premiĂšre odeur qui emplira ses narines sera celle du dentifrice. Tu vois ? je lui fais remarquer en m’accordant un second rire, comme pour dĂ©tendre l’atmosphĂšre. » J’enchaĂźne tout de mĂȘme entre le rire et l’expression de visage sĂ©rieuse, et reviens au sujet principal – Ă  son excuse notamment. Quel genre d’affaires ? je finis par lui demander sans un sourire, tentant de percevoir les afflictions qu’elle est possiblement en train de subir – vivre. » J’ignore ce qui se passe, mais je comprends Ă  son visage que ça n’annonce rien de beau. Je voulais te voir, comme chaque fois que j’ai sonnĂ© Ă  cette foutue porte. Mais bon, j’avais envie de dĂ©couvrir ce nouveau mystĂšre Ă©galement, je lui explique sincĂšrement, sans dĂ©tacher les yeux de son corps repliĂ© sur elle-mĂȘme. » Lorsque je lui ai demandĂ© des explications quant Ă  ses dessins des plus sombres et quand j’ai Ă©mis l’idĂ©e que ce serait peut-ĂȘtre un viol, j’ai remarquĂ© un visage triste. Il Ă©tait sombre, lui aussi, tout autant que ce qu’elle s’applique Ă  rĂ©aliser. Je ne comprends pas rĂ©ellement la scĂšne devant mes yeux, je la vois boire et fumer mais je ne saisis pas ce qui la tracasse tant que ça. Ses yeux semblent s’ĂȘtre obscurcis entiĂšrement, ne m’éblouissent plus autant qu’auparavant. Cette fille a disparu de la planĂšte, son corps reste prĂ©sent mais son Ăąme s’est envolĂ©e. Je le vois, dans ses yeux noirs emplis d’angoisse et de douleur. Je ne sais pas si me rendre dans son habitation Ă©tait rĂ©ellement une bonne idĂ©e tout compte fait, si j’ai bien fait de discuter de son Ɠuvre. AprĂšs tout, c’est notre habitude avec Lena. Elle dessine, je dĂ©cris ce que je pense, vois et ressens en observant ses traits. Qu’est-ce qui semble te gĂȘner ou encore te rendre totalement nerveuse
 ? Il y a une information supplĂ©mentaire que je devrais connaĂźtre sur ces dessins ? je lui pose alors la question qui me tourmente, qui s’est glissĂ©e dans mon crĂąne en la voyant en boule. » J’ai l’impression qu’elle est effrayĂ©e par quelque chose, alors comme en un signe de consolation et d’apaisement, je glisse ma main autour de son corps et la serre entre mes bras. MĂȘme si elle m’en veut pour je ne sais quoi, je suis incapable de la laisser ainsi. Ça me fend le cƓur de la voir autant perturbĂ©e, alors que j’ai ri tant de fois en sa compagnie. Je me sens rarement bien avec une fille – sans doute mon homosexualitĂ© qui ressort – mais j’adore faire le gamin en sa compagnie. Tu vas dĂ©jĂ  commencer par poser ces satanĂ©s dĂ©pendances et tu vas m’expliquer, je lĂąche assez fermement, l’invitant Ă  comprendre qu’elle n’a aucunement le choix. » J’attrape alors la cigarette et bouteille qu’elle a entre les mains et les dĂ©pose tous deux sur la table. Je ne lui laisse plus le choix, elle doit me raconter. Je suis lĂ , Lena. Je vois bien qu’il y a quelque chose, alors lĂąche tout ce que tu as sur le cƓur, je reprends d’une voix douce, avant de la serrer contre moi davantage, signe que je suis bel et bien prĂ©sent pour elle. Est-ce que c’est en lien avec ton dessin ? je propose, mĂȘme si je n’ai pas la moindre certitude quant Ă  cette Ă©ventualitĂ©. » Lena Wates Empire State of Mind ▌INSCRIT LE 10/10/2010 ▌MESSAGES 4276 ▌AGE DU PERSO 23 ▌ADRESSE 5117 Rose Avenue 401, Queens ▌CÉLÉBRITÉ Emily Browning ▌SMALL IDENTITY PHOTO Sujet Re Lena + liquid confidence. Dim 2 Mar - 148 Le monde n’était plus aussi beau. Les choses n’étaient plus aussi roses. La blonde avait dĂ» faire face Ă  tant d’horreurs dans sa vie que celle-ci aurait dĂ» n’ĂȘtre qu’une horreur de plus Ă  affronter. Un nouveau coup de la vie face auquel elle aurait simplement dĂ» se relever. C’était juste un autre truc qu’elle aurait dĂ» encaisser. Mais, ce n’était pas aussi simple. Ce n’était pas si facile d’oublier ce qu’il s’était passĂ© alors que les images ne cessaient de la hanter, se rejouant dans sa tĂȘte jour et nuit. Ce n’était pas si facile d’oublier alors qu’elle ne cessait de le porter sur ses Ă©paules. Silencieuse. Trop peu Ă©tait au courant de la version rĂ©elle des faits. Si peu de personnes Ă©taient au courant de ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă  la demoiselle la poussant alors Ă  dĂ©serter la vie qu’elle avait tant aimĂ©. La vie qu’elle aimait tant. Cette destruction qui avait fait d’elle ce qu’elle Ă©tait aujourd’hui. Une victime silencieuse et effacĂ©e. Certains s’en inquiĂ©taient, d’autres s’en fichaient et la rebelle avait appris que certaines personnes s’amusaient Ă  faire des paris imbĂ©ciles afin de savoir ce qu’il Ă©tait advenu d’elle. Foutus connards. Elle finirait par se venger d’eux aussi. Mais, la premiĂšre personne qui devrait payer allait ĂȘtre cet homme. Cet homme qui l’avait poussĂ©e Ă  devenir la fille qu’elle Ă©tait aujourd’hui. Si renfermĂ©e. Si diffĂ©rente. Si craintive. La demoiselle avait l’impression de se retrouver des annĂ©es en arriĂšre alors qu’elle n’était encore qu’une gamine qui dĂ©couvrait le corps de son pĂšre sans vie dans le jardin du chĂąteau. Un frisson glissa sur son corps Ă  se souvenir. Tout Ă©tait toujours lĂ . En elle. Tapis dans son esprit. Le suicide de son pĂšre ne l’avait jamais quittĂ©. Pourtant, aprĂšs quelques jours, Lena avait totalement encaissĂ© le coup et elle Ă©tait devenue la Lena que tout le monde connaissait. Celle qui maniait les masques Ă  la perfection et qui se laissait glisser dans l’enfer simplement parce que c’était ce qu’elle aimait le plus au monde. Ces risques, ces douleurs, ces petites choses qui rendaient la vie tellement plus plaisante. Et, soudainement, on lui avait tout pris. On lui avait tout enlevĂ© et elle ne parvenait plus Ă  se raccrocher au bord. La jeune fille Ă©tait toujours restĂ©e sur le bord de cette falaise, jouant trop proche du vide et manquant de tomber trop souvent. Elle s’amusait Ă  tester les limites, elle s’amusait Ă  commencer Ă  tomber sans jamais totalement glisser. Mais, quelqu’un avait fini par la pousser. Sans regrets et sans retours. La jeune blonde n’avait pas cherchĂ© Ă  jouer avec les limites le soir oĂč tout Ă©tait arrivĂ©. Elle n’avait pas cherchĂ© Ă  sombrer. Pas encore du moins. Elle Ă©tait juste lĂ . A sa place. Elle attendait juste le temps d’un trajet avant de sombrer encore. Cet homme Ă©tait apparu et il l’avait poussĂ© dans le vide sans qu’elle ne puisse revenir. Il l’avait laissĂ© tombĂ© dans le fossĂ© auprĂšs duquel elle s’amusait Ă  jouer. Elle avait simplement glissĂ©. Trop violement, trop profondĂ©ment. Et, rien n’était lĂ  pour la retenir. Rien n’était lĂ  pour la sauver. Elle Ă©tait tombĂ©e. Elle avait sombrĂ©. Elle s’était simplement Ă©crasĂ©e. Victime. Alors, aprĂšs ce cinĂ©ma, la blonde avait passĂ© du temps dans la cage blanche refusant de parler, refusant de tĂ©moigner. Elle laissait la douleur la ronger sans rien dire. Pourtant, elle n’était qu’humaine et elle venait de tomber. Elle venait de s’effondrer au sol sans aucun moyen pour pouvoir s’en sortir. Par la suite, quand elle avait eu le droit de quitter la cage dorĂ©e, Lena s’était enfermĂ©e chez elle. CloĂźtrĂ©e entre quatre murs. MurĂ©e dans un silence. EnchaĂźnĂ©e Ă  ses cauchemars et Ă  ses hallucinations quotidiennes. Seuls ses dessins trahissaient la vĂ©ritĂ© de la vie. Seuls ses dessins permettaient de savoir que quelque chose s’était passĂ©. Elle ne disait rien. Elle fuyait tout le monde. Elle s’était enfermĂ©e dans sa bulle, comme une gamine qui cherchait juste Ă  se reconstruire avant de pouvoir jouer Ă  nouveau une partie avec la vie. Et, finalement, aprĂšs des mois passĂ©s chez elle, la rebelle avait finit par remettre les pieds dehors. Elle avait craquĂ© Ă  nouveau ne pouvant pas Ă©ternellement fuir ce qu’elle Ă©tait. Sombrer dans le fossĂ© sans vraiment le dĂ©cider ne convenait guĂšre Ă  la jolie blonde dĂ©sireuse d’avoir le contrĂŽle. Elle avait fini par sortir Ă  nouveau en pleine soirĂ©e pour replonger dans son ancien paradis. La panique lui avait tenue compagnie durant trop longtemps. Son ventre avait Ă©tĂ© si tordu. Sa tĂȘte n’avait jamais cessĂ© de s’amuser avec elle, torturant la moindre de ses pensĂ©es et l’obligeant Ă  sursauter si souvent. Mais, finalement, la rebelle avait plongĂ© dans son petit paradis laissant les substances prendre possession de son ĂȘtre au fil des heures. Juste possĂ©dĂ©e. Simplement changĂ©e. Elle Ă©tait rentrĂ©e chez elle complĂštement saoule et dĂ©foncĂ©e, aidĂ©e par une femme parce qu’elle s’était mise Ă  hurler dĂšs que l’homme avait tentĂ© de s’approcher d’elle. MĂȘme dans un Ă©tat second, la jeune fille n’avait rien oubliĂ© et la peur bouillait sous sa peau. Ça la brĂ»lait de partout, mais elle Ă©tait heureuse. Elle avait finalement retrouvĂ© ses Ă©tats passĂ©s. Ces Ă©tats oĂč elle finissait par vomir le contenu de son estomac. Ces Ă©tats oĂč elle finissait par jouer avec le vide de son propre chef. Ces Ă©tats oĂč elle se sentait vivante juste le temps de quelques minutes de plus. Pourtant, l’oubli, qui Ă©tait la seule chose qu’elle chĂ©rissait, n’était pas venu la cueillir et cela malgrĂ© l’abus de toutes les substances qu’elle avait pu faire. AprĂšs une nuit douce, calme et trop courte, la rebelle n’avait pas rĂ©ussi Ă  se rendormir puisque l’image du ravisseur ne cessait jamais d’hanter ses pensĂ©es dĂšs lors qu’elle Ă©tait Ă©veillĂ©e et qu’aucune substance ne courrait dans son sang. Elle avait vomi. Encore une fois. L’horreur avait simplement repris le dessus tordant son ventre, nouant sa gorge et faisant monter les larmes. L’horreur et la douleur. La douleur et l’horreur. C’était les deux choses dans lesquelles la demoiselle avait appris Ă  vivre. Alors, finalement, elle s’était prĂ©parĂ©e pour rester chez elle avant de s’installer dans le canapĂ© ramenant ses genoux contre elle comme Ă  la recherche d’une quelconque aide Ă  laquelle elle n’avait plus le droit. Elle espĂ©rait stupidement qu’en se comportant comme une petite fille, quelqu’un viendrait la rassurer. Elle espĂ©rait juste qu’on finirait par lui dire que le monstre n’existait pas et que tout finirait bien. MĂȘme si c’était des conneries. MĂȘme si c’était un mensonge et qu’elle le savait. Rien ne finirait bien. Le monstre courrait toujours et il pouvait recommencer. Le temps s’écoulait et elle n’avait pas pu rester immobile Ă  rien faire pendant des heures. Elle n’avait pas pu rester pleinement Ă©veillĂ©e et sans activitĂ©. Alors, le crayon courrait le long de la feuille. Elle laissait son esprit prendre le dessus, dessinant sans se soucier du reste. Et, quand ça n’avait plus suffit, les cigarettes, l’alcool et la drogue s’étaient enchaĂźnĂ©s pour lui permettre de tenir encore un peu plus. Juste alterner et tenir debout. Juste oublier qu’elle n’était qu’humaine et tenter d’encaisser. Seule. Invisible. Kolby avait cherchĂ© Ă  l’appeler. Elle n’avait pas rĂ©pondu. Comme toujours. Comme d’habitude. Son tĂ©lĂ©phone Ă©tait devenu une sorte de fantĂŽme. Les sonneries existaient, souvent incessante comme lorsqu’Hunter Ă©tait revenu une fois et qu’il l’avait appelĂ© une trentaine de fois en moins d’une trentaine de minutes. Les sonneries se succĂ©daient. Elle les entendait parfaitement et cela malgrĂ© la brume qui s’était installĂ©e autour d’elle au fil des jours, au fil des heures, au fil du temps. Tout ne cessait jamais de la dĂ©vorer et elle avait l’impression de se dĂ©composer un peu plus chaque jour. Pourtant, le monde tournait encore. Le tic-tac se balançait. Les klaxons Ă©taient prĂ©sents dans la rue. La terre tournait encore. Et, son tĂ©lĂ©phone sonnait. Il sonnait trop souvent comme cherchant, lui aussi, Ă  ramener la blonde Ă  la vie. Loin de cette brume comateuse dans laquelle elle s’était enfermĂ©e depuis que toutes les couleurs de sa vie avaient Ă©tĂ© dĂ©lavĂ©es. Et, c’était la porte de son appartement qui avait poussĂ© la blonde Ă  sortir de sa transe alors qu’elle cherchait encore Ă  Ă©chapper Ă  la rĂ©alitĂ© de son enfer. C’était cette fichue porte qui avait poussĂ© la blonde Ă  se bouger sans rĂ©ellement chercher Ă  le faire. Ça pouvait ĂȘtre n’importe qui derriĂšre et, pourtant, elle ne prenait mĂȘme pas la peine de cacher quoique ça soit. Elle se dirigeait simplement vers ce battant. Et, bordel, elle Ă©tait dans la merde. C’était Kolby derriĂšre la porte. C’était son Kolby qui se trouvait derriĂšre cette putain de porte. La blonde avait rapidement fuit et elle avait Ă©tĂ© tentĂ©e de ne pas ouvrir ce battant. Elle voulait juste rester seule encore un peu. Elle voulait simplement pouvoir s’en sortir et encaisser. Elle voulait juste faire en sorte de refaçonner son masque avant de revenir voir ces personnes qui avait tant d’importance dans sa vie. Kolby en faisait parti. Il Ă©tait celui avec qui elle s’entendait tellement bien parce qu’ils Ă©taient deux gamins et deux artistes. Il Ă©tait celui avec qui elle pouvait faire une bataille de polochon pendant des heures sans se fatiguer ou se sentir ridicule. Mais, il Ă©tait aussi celui Ă  qui elle envoyait rĂ©guliĂšrement des dessins pour lui permettre d’écrire. Parce que, dans le fond, ils n’étaient que deux artistes qui se complĂštement tellement bien. Fait l’un pour l’autre, artistiquement parlant. Et, malgrĂ© son Ă©tat actuel, malgrĂ© son absence et son silence, la bonde n’avait jamais cessĂ© d’envoyer des dessins Ă  Kolby. Jamais. Et mĂȘme s’ils Ă©taient un peu plus sombre. MĂȘme s’ils mettaient en scĂšne le viol, tout en masquant son statut de victime et le visage de l’autre. Elle n’avait jamais cessĂ© d’envoyer. Et, Kolby n’avait jamais cessĂ© de venir taper contre cette porte. Porte qu’elle avait toujours laissĂ©e close. Peut-ĂȘtre qu’elle aurait simplement dĂ» envoyer un SMS pour dire qu’elle quittait New-York quelques jours pour rĂ©gler des affaires personnelles. Peut-ĂȘtre qu’elle aurait dĂ» mentir et prĂ©tendre n’importe quelle connerie pour Ă©viter que les gens viennent frapper Ă  sa porte pour chercher Ă  savoir ce qu’elle avait et pourquoi elle ne cessait de sa cacher de cette façon. Retournant dans le salon, la blonde mit le feu Ă  son dessin avant de le jeter dans la poubelle. Les flammes prenaient le dessus et elle attendait que le feu ravage cette feuille. Elle attendait que les flammes dĂ©truisent complĂštement le visage de cet homme qui l’avait dĂ©truite. Prenant une gorgĂ©e d’alcool ainsi qu’un rail de coke comme pour se donner un courage qu’elle n’avait nullement, la blonde se façonnait un masque. Une image fissurĂ©e qui avait de grandes chances d’ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©e trop facilement, trop rapidement. DerriĂšre la porte, elle soufflait un coup cherchant Ă  aspirer un peu d’aide autour d’elle. Elle voulait juste tenir le coup une petite heure, sans doute moins, avant de pouvoir le mettre Ă  la porte. Il fallait juste tenir. Ouvrant la porte Ă  la volĂ©e, la blonde l’observa un instant. Il n’avait pas changĂ©. Il Ă©tait comme avant et elle aurait aimĂ© fondre en larmes devant lui. Pourtant, elle n’en fit rien supportant simplement la morale qui lui tombait dessus. Et, comme une automate, elle refermait la porte. Elle finissait par prononcer des mots d’excuses sans mĂȘme savoir si elle les pensait vraiment, sans mĂȘme savoir pourquoi exactement elle s’excusait. Et, elle finissait par s’écarte de lui. Trop peureuse. Trop victime. L’image se fissurait dĂ©jĂ  alors qu’elle se mettait Ă  bĂ©gayer pour rĂ©pondre une connerie afin de le pousser loin d’elle et loin de la curiositĂ© envers son absence. Ridicule. Le secret allait voler en Ă©clat. Purement et simplement. Et, lorsque Kolby mit en avant le fait qu’il avait dĂ©couvert le viol Ă  travers ses dessins, le monde s’était arrĂȘtĂ© de tourner durant trop longtemps. Elle avait cessĂ© de respirer. Prise au piĂšge. La cigarette tombait sur la table, toujours Ă©teinte. Son cƓur battait trop fort et elle aurait aimĂ© qu’il s’arrĂȘte pour pouvoir Ă©chapper Ă  cet interrogatoire soudain. Son ventre Ă©tait tellement tordu et elle aurait aimĂ© courir aux toilettes pour vomir n’importe quoi et tenter de soulager ce nƓud si douloureux. L’angoisse Ă©tait si prenante et le silence ne restait pourtant pas. Pas comme lorsqu’elle Ă©tait seule. Il parlait avançant qu’elle avait voulu le fuir en rĂ©alitĂ©. La blonde savait que les mots n’étaient pas faits pour ĂȘtre blessants. Ils n’étaient mĂȘme pas mĂ©chants. C’était juste pour rire. C’était juste pour replonger dans une insouciance qu’elle ne connaissait plus. Elle le savait. Elle le sentait. Et, elle ne pouvait pourtant pas plonger mĂȘme lorsqu’il continuait demandant s’il puait, jurant qu’il se lavait tous les jours et mĂȘme les dents. Ce n’était qu’un vrai gamin. A fond dans son rĂŽle. A fond dans son insouciance et, putain, elle aurait aimĂ© pouvoir glisser comme lui. Si vite. Si facilement. Pourtant, son cƓur battait toujours dans ses tempes et elle avait l’impression de tomber. Elle se sentait glisser de cette falaise et rien ne pouvait la retenir. Elle n’avait rien Ă  quoi se raccrocher. Kolby venait sur le canapĂ©. Il s’approchait d’elle alors qu’elle prenait sur elle pour ne pas reculer violement face Ă  ce rapprochement. Les frissons courraient sur sa peau et elle rĂȘvait de s’éloigner de dix mĂštres. Pourtant, la blonde ne bougeait pas alors qu’il avait son visage si proche. Trop proche. Et il lui soufflait dessus. Comme un gamin. Et, il rigolait encore. Insouciant. Elle aurait aimĂ© pouvoir lui ressembler en cet instant. Elle aurait voulu pouvoir ĂȘtre comme avant. Juste glisser et rire. Un rire Ă©tranglĂ© glissa entre ses lĂšvres, vestige d’une envie de rire et d’une envie de mourir. Vestige d’un affrontement entre les pleurs et le rire qu’il voulait provoquer. Mais, soudainement, le sĂ©rieux revenait. La question Ă©tait tombĂ©e lorsqu’il lui demanda quel genre d’affaires elle avait dĂ» rĂ©gler. Et, elle baissait les yeux incapable de lui mentir correctement en le regardant. Et, comme une enfant, elle jouait avec ses sais
 Mmh
 Bah
 Plein de choses Ă  faire pour la fac et tout
 Enfin, tu vois le genre heinLa blonde ne faisait que s’enfoncer. Encore et toujours. RĂ©ellement et continuellement. Elle bĂ©gayait alors que c’était quelque chose qui ne lui arrivait jamais, Ă  moins qu’elle ne mente et qu’elle soit en mauvais Ă©tat. Les deux conditions Ă©taient rĂ©unies ce soir et celui suffisait Ă  faire d’elle une piĂštre menteuse, une gamine idiote. Le masque se fissurait encore un peu plus alors qu’elle tentait, sans doute vainement, de le rĂ©parer et de le remettre en place. Encore une fois. Alors, elle prĂ©tendait des affaires complĂštement ridicules et cela mĂȘme si ça avait Ă©tĂ© possible. Kolby savait que la rebelle ne se laissait jamais dĂ©bordĂ©e par la fac. Elle avait toujours tout fini en avance pour pouvoir glisser un peu plus dans ce qu’elle dĂ©sirait. Elle prenait toujours le temps de tout faire pour ne jamais ĂȘtre dĂ©bordĂ©e au dernier moment. Elle avait toujours eu horreur de ça et c’était sans doute une des premiĂšres choses qu’elle avait confiĂ© au jeune homme. La blonde adorait faire son travail dĂšs qu’il Ă©tait donnĂ© comme cela elle Ă©tait certaine de l’avoir fait dans les temps et elle se sentait toujours beaucoup plus libre, toujours moins dĂ©passĂ©e par tout le reste. Alors, bordel, prĂ©tendre que c’était la fac qui l’avait retenu Ă©tait une absurditĂ© monstrueuse. Le mensonge ne passerait pas. Ça laisserait simplement voir qu’elle tentait de ne pas en parler. Ça laisserait simplement percevoir qu’elle cherchait Ă  cacher quelque chose. Quelque chose de suffisamment horrible pour qu’elle se renferme autant, aussi longtemps. Quelque chose de si sombre que cela la poussait Ă  chercher Ă  fuir la rĂ©alitĂ©, Ă  fuir le moment oĂč elle devrait se confier. Alors, finalement, elle faisait comme toujours. Comme Ă  chaque fois qu’on lui posait une question et qu’elle refusait d’y rĂ©pondre. Et, finalement, elle glissait dans les automatismes qui lui restaient. Ces mĂ©canismes d’auto-dĂ©fense qu’elle avait gardĂ©e malgrĂ© le viol. Ces petites choses qui la poussaient Ă  se dire qu’elle pourrait, peut-ĂȘtre, encore s’en sortir et jouer parfaitement dans peu de temps. Elle se contentait de dĂ©tourner le sujet, de tenter de faire parler l’autre pour lui faire oublier qui elle Ă©tait, ce qu’elle Ă©tait. Elle cherchait Ă  poser une question sans intĂ©rĂȘt juste pour faire parler celui qui Ă©tait si proche d’elle. Stupidement. Et il lui rĂ©pondait tellement sincĂšrement qu’une vague de culpabilitĂ© s’écrasa sur la blonde qui, elle, gardait tous les secrets. Il voulait venir la voir, comme Ă  chaque fois qu’il avait sonnĂ© Ă  cette foutue porte. Et, malgrĂ© elle, malgrĂ© la situation, la demoiselle parvint Ă  sourire parce que bordel c’était son Kolby face Ă  elle. C’était lui qu’elle retrouvait complĂštement et totalement. Comme si rien n’avait changĂ©. Alors, qu’en vĂ©ritĂ©, le monde s’était totalement renversĂ©. Mais, il fallait qu’il continue. Il fallait qu’il soit totalement sincĂšre en avouant qu’il voulait Ă©galement dĂ©couvrir ce nouveau mystĂšre qu’elle se plaisait Ă  masquer. Le sourire s’effaçait presque aussitĂŽt de son visage alors qu’elle se souvenait parfaitement de ce qu’elle Ă©tait en train de faire. Mentir et garder le mystĂšre. Ses genoux contre sa poitrine, elle reprenait cette position de gamine, incapable et simplement trop blessĂ©e. Elle Ă©tait une petite enfant qui venait de voir son monde s’effondrer. Les yeux au sol, elle avait avouĂ© Ă  Kolby qu’il avait raison pour le dessin. Et, l’horreur reprenait le dessus se jouant dans sa tĂȘte. Les larmes glissaient sur ses joues. Son cƓur battait Ă  tout rompre. Ses doigts tremblaient. Son ventre se tordait. Et, elle cherchait Ă  s’enfoncer dans les dĂ©lices de l’oubli avec ces substances destructrices. Elle n’était plus qu’une victime. Elle Ă©tait simplement une gamine que la vie avait dĂ©truite. Et, la voix rĂ©sonne Ă  nouveau. Soudainement. Qu’est-ce qui semblait la gĂȘner ou la rendre totalement nerveuse. Y avait-il une information supplĂ©mentaire qu’il devait connaĂźtre sur ces dessins. Automatiquement, la blonde secoua la tĂȘte de droite Ă  gauche comme une folle dingue espĂ©rant ainsi Ă©carter Kolby de ce chemin si proche de la vĂ©ritĂ©. Il y avait tellement de choses qui la rendaient nerveuse. Il y avait tellement de choses que Kolby aurait pu voir dans le dessin pour comprendre un peu plus. Mais, elle se contentait de dire non. Elle voulait juste nier tout cela et l’écarter de ces pentes trop sensibles. Alors, les mots glissaient entre ses Non
 Non
 C’est que des dessins, hein ? Y a rien dessus
 Juste pour t’aider Ă  Ă©crire
 PiĂštre menteuse. Fichue gamine. MĂȘme une personne qui ne connaissait pas la blonde ne croirait jamais une telle connerie, un tel mensonge. Alors, avec Kolby qui la connaissait si bien, c’était fichu d’avance. Elle avouait simplement Ă  demi-mot, et sans rĂ©ellement s’en rendre compte, qu’il y avait tellement sur ces dessins. Tellement plus qu’il n’en laissait paraĂźtre. Foutues emmerdes. Alors, elle cherchait Ă  se rattraper. Elle cherchait Ă  remettre le masque et Ă  reprendre le contrĂŽle. Y a
 rien hein ? Rien du tout qui me rend nerveuse. Tout va parfaitement bien
 Je
 Tu as vu que j’allais bien, euh tu sais pour le dessin alors tu peux rentrer chez toi, je crois. Non ?C’était si proche d’une supplication. C’était si confus. C’était si diffĂ©rent. Ce n’était pas du Lena. Ce n’était pas quelque chose de normal ou de correct pour elle. La blonde n’agissait jamais ainsi. Elle ne disait jamais autant qu’elle allait bien ou qu’il n’y avait pas de problĂšme. Elle ne cherchait jamais Ă  renvoyer Kolby de chez elle. Pourtant, lĂ , elle le faisait et tout Ă©tait juste trop anormal. Trop dĂ©calĂ©. Stupide petite sotte. Elle Ă©tait nerveuse. Trop nerveuse. Et, cela se voyait Ă  des kilomĂštres Ă  la ronde sans aucun problĂšme. La blonde parlait trop vite. Elle bĂ©gayait. Elle ne savait pas quoi dire ni comment tourner les mensonges si bien que tout finissait par s’emmĂȘler. Bordel ! N’importe qui pouvait savoir qu’elle Ă©tait simplement et purement en train de mentir et de tenter d’échapper Ă  quelque chose. Elle cherchait Ă  le pousser loin de chez elle. Elle cherchait Ă  le faire partir loin sans revenir ici parce qu’elle prĂ©tendait que tout allait bien. PrĂ©tendre n’était pas ĂȘtre pourtant. Et, cela ne marcherait pas. Pas avec Kolby en tout cas. Et, surtout pas maintenant qu’il avait eu un aperçu de ce nouveau mystĂšre, de ce nouveau visage. Si diffĂ©rente. Si brisĂ©e. Si fracassĂ©e. La main de Kolby glissait autour du corps de la blonde et elle se raidissait automatiquement. Elle n’avait rien Ă  craindre, pourtant. Et, mĂȘme si son esprit le savait, son corps ne semblait pas vouloir l’enregistrer alors que son cƓur battait plus fort et que sa respiration s’accĂ©lĂ©rait si difficile Ă  saisir parfois. Et, lorsqu’il la serra dans ses bras, la demoiselle augmenta la cadence. Cigarette, alcool. Elle espĂ©rait pouvoir noyer les rĂ©actions de son corps grĂące Ă  ces substances. Elle espĂ©rait simplement pouvoir vivre Ă  nouveau. Elle espĂ©rait pouvoir faire oublier Ă  son corps que c’était un homme qui Ă©tait proche d’elle. Elle voulait juste effacer ce contact trop proche qui semblait lui Ă©corcher la peau Ă  chaque respiration. Elle voulait simplement se noyer et sombrer avant de pouvoir parler. Alors, encore une fois, la blondinette augmenta la cadence priant pour sombrer avant de se confier. Elle priait pour glisser avant de pouvoir avouer. Mais, c’était sans compter sur le jeune homme. C’était sans compter sur ce jeune homme si complĂ©mentaire qui voulait savoir ce qu’elle avait Ă  cacher, ce qu’elle renfermait derriĂšre ces images soudaines et nouvelles. Et, il agissait presque aussitĂŽt. Sa voix Ă©tait ferme alors qu’il lui demandait de poser ces satanĂ©es dĂ©pendances, entraĂźnant un rictus amusĂ©e de la blonde qui ne dĂ©poserait pas ses biens si facilement. Rictus qui s’effaçait trop vite puisqu’il voulait qu’elle lui explique. La demoiselle Wates savait. Elle savait qu’elle n’avait pas le choix. Elle savait que le compte Ă  rebours Ă©tait alors enclenchĂ© et que les mots finiraient par glisser entre ses lĂšvres. Elle savait qu’elle ne pouvait plus y Ă©chapper et que le masque allait se briser contre terre. Trop vite. Trop rĂ©ellement. Pourtant, elle se retenait, mordant sa lĂšvres, se terrant dans le silence. Elle ne bougeait pas. Elle ne parlait pas et il lui retirait ses biens. Lorsqu’il la regarda une nouvelle fois, la blonde fuyait encore ce regard. Elle tentait encore d’échapper Ă  cette confession pourtant si proche. Elle voulait juste le voir disparaĂźtre. Elle ne voulait pas revivre ça encore une fois. Elle voulait juste le faire partir d’ici et garder le silence sur ce qui Ă©tait vraiment arrivĂ©. Alors, comme si son corps avait soudainement entendu son esprit, les mots glissĂšrent entre ses Tout va bien Kolby, vraiment presque acceptable. Presque. Elle avait encore un peu trop hĂ©sitĂ©, laissant les deux parts de son ĂȘtre s’affronter. Celle qui voulait tout confier et qui avait commencĂ© Ă  parler face Ă  celle qui ne voulait rien dire et le voir partir. C’était presque suffisant pour ce soir, pour ce jeu et ce masque. Presque. Elle avait encore un peu trop insistĂ© en prĂ©tendant aller bien alors que, quand on le faisait, c’était que ça n’allait pas aussi bien qu’on voulait le dire. Non ? C’était presque acceptable. Presque. Et, peut-ĂȘtre que ça aurait pu suffir. Peut-ĂȘtre que Kolby aurait dĂ©cidĂ© de disparaitre aprĂšs cela. Peut-ĂȘtre oui. Mais, il semblait dĂ©cidĂ© Ă  dĂ©couvrir ce fichu mystĂšre jouant si bien avec la blonde. L’attaque n’était pas prĂ©vue. Ses pions n’étaient pas en plus. Elle Ă©tait simplement perdue. Soudainement. Elle se retrouvait encore plus serrĂ©e contre lui. Elle suffoquait dĂ©jĂ  se sentant prisonniĂšre d’une emprise qu’elle ne pouvait plus vivre. Une emprise mĂąle qui la poussait Ă  ne pas pouvoir s’échapper. Son souffle s’accĂ©lĂ©rait dĂ©jĂ . Son cƓur Ă©tait reparti dans une course folle. Et, Kolby prononça Ă  nouveau ces mots est-ce que cela Ă©tait en lien avec son dessin ? Et, tout s’enchaĂźna. IncontrĂŽlable, prenant aux tripes. Douloureux. Destructeurs. La blonde se mit Ă  se dĂ©battre dans l’étreinte de celui qui Ă©tait son ami. Elle voulait juste Ă©chapper Ă  cette oppression et, quand la prise se desserra, elle se mit debout soudainement. Violement. Elle trĂ©bucha, manquant une jolie chute. Ses membres tremblaient, tout partait en couille. Le masque volait simplement en Ă©clat. La respiration haletante, le cƓur battant, les membres tremblant et l’horreur prenante, les mots glissĂšrent d’eux mĂȘme entre ses lĂšvres alors qu’elle arpentait la piĂšce de gauche Ă  droite. Incessamment. Stupidement. Tu me fais chier ! Tu me fais chier Kolby ! Pourquoi tu dĂ©barques comme ça lĂ  ? Tu n’as rien Ă  faire ici ? Bordel, tu ne devrais pas ĂȘtre ici ! Tu fous tout en l’air. Tout est foutu en l’air. C’est pas possible que t’ai toujours pas compris ! C’est pas possible que ça soit en train d’arriver ! Tout s’emmĂȘlait. Tout perdait son sens. Elle lui lançait sur la table une feuille. Une feuille comprenant le mĂȘme dessin qu’elle lui avait dĂ©jĂ  envoyĂ©. Le mĂȘme dessin avec un visage d’agresseur floutĂ©. Des dĂ©tails si prenants. Une noirceur entiĂšre. Le mĂȘme dessin avec simplement une diffĂ©rence. C’était elle la fille violĂ©e. C’était elle la victime de l’histoire. C’était son histoire. C’était sa vie. Les larmes glissaient sur ses joues et elle croisait les bras sur sa poitrine. Marchant de long en large, la respiration toujours haletante, le cƓur au bord du gouffre, la blonde se mettait Ă  gratter l’intĂ©rieur de ses coudes avec ses ongles dans l’espoir de pouvoir disparaĂźtre. Et, la confession glissait entre ses lĂšvres sans qu’elle ne puisse retenir un seul mot, sans qu’elle ne puisse rien faire. Je
 Elle
 Je
 MERDE !!!! C’est arrivé  Y a quelques mois, j’sais pas vraiment pourquoi, j’sais pas vraiment par qui. Enfin si, mais j’le dirais pas parce que ça regarde que moi, c’est ma vengeance ! Bordel, pourquoi la vie s’acharne autant sur moi, Kolby ? Qu’est-ce que j’ai fais pour qu’elle se plaise Ă  me tuer comme ça ? Je
 J’ai passĂ© un mois Ă  l’hĂŽpital
 Puis plusieurs mois Ă  me traĂźner des blessures qui m’empĂȘchaient de sortir d’ici
 J’avais besoin de bĂ©quilles
 Je
 Et
 Je
 Enfin
 Merde
 MĂȘme si tout ça c’est passĂ©, plus ou moins parce que je dois encore aller Ă  ces putains de rééducations pour ma jambe. Je
 ça reste dans ma tĂȘte. Tout le temps. Jour et nuit. C’est toujours lĂ  et ça se rejoue sans cesse. Et, putain, si tu savais comme ça fait mal
 j’peux mĂȘme plus laisser un mec m’approcher ou me toucher
 J’peux mĂȘme plus vivre
 J’peux mĂȘme plus encaisser
 J’veux mĂȘme plus essayer
 J’voudrais juste que ça s’arrĂȘte
 Juste que ça s’efface
La blonde se laissa tomber au sol. Les larmes ravageaient ses joues. Son cƓur battait trop vite, trop fort. Sa respiration Ă©tait devenue sifflante tellement elle tentait de trouver quelque chose qu’elle ne semblait plus avoir. Elle Ă©tait en Ă©quilibre, au bord du gouffre. Elle Ă©tait juste en train de sombrer, sans contrĂŽle, sans rien pouvoir y faire. Et, mĂȘme si elle n’avait pas clairement dit le mot viol, elle savait que Kolby avait comprit. Elle savait qu’il savait maintenant. Elle savait qu’elle n’était qu’une incapable. Une pauvre petite victime qui ne savait pas se taire. Elle ne pouvait pas encore sortir de chez elle. Plus maintenant qu’elle pouvait tout dire trop facilement. La blonde aurait aimĂ© supplier Kolby de la faire vivre Ă  nouveau, de lui redonner goĂ»t Ă  ce contact humain. Mais, elle n’avait rien demandĂ© clairement. Elle avait juste avouĂ© ĂȘtre proche de la fin. Elle avait juste avouĂ© vouloir tout effacer, tout arrĂȘter. Et, aujourd’hui, elle n’était plus qu’une poupĂ©e en porcelaine que l’on avait lancĂ©e sur le sol. Elle n’était plus qu’une poupĂ©e en porcelaine avec plein de morceaux manquants. InvitĂ© Empire State of MindInvitĂ© Sujet Re Lena + liquid confidence. Lun 3 Mar - 1256 Elle me ment. Elle nie le fait qu’elle soit dans un piteux Ă©tat. Elle aurait pu ĂȘtre une belle menteuse, si je ne la connaissais pas ne serait-ce qu’un peu et si son corps ne la trahissait pas. Elle croit que je ne remarque pas ses tremblements, sa faible voix qui est tout sauf habituelle ? Elle pense que je suis ignorant pour savoir qu’elle n’est pas dans une bonne situation en ce moment ? Je ne suis pas stupide Ă  ce point pour lui faire confiance et la croire, elle a beau vouloir dissimuler cette vĂ©ritĂ©, elle n’y parviendra pas avec un visage aussi troublĂ©, perturbĂ© et dĂ©primĂ©. Toute sa tristesse ressort de chacun de pores de son visage, sa peur est un autre sentiment que j’aperçois au fond de son regard. J’ignore pourtant la raison de ces Ă©motions quelque peu Ă©tranges, mais j’aimerais la dĂ©couvrir. J’aimerais qu’elle comprenne que je suis lĂ  pour elle, qu’elle peut se confier et me raconter. J’ai vu que tu allais bien ? Non je ne pense pas. En tout cas, ce n’est pas le mot bien qui me vient Ă  l’esprit en te voyant recroquevillĂ©e sur toi-mĂȘme, je lui signale d’une voix neutre, ni douce ni agacĂ©e, uniquement normale. Alors cesse de mentir, je suis lĂ  pour toi. Explique-moi au lieu de te torturer, je lĂąche finalement, pour l’encourager Ă  m’expliquer ses tourments. »Elle aurait certainement prĂ©fĂ©rĂ© que je parte comme elle me l’a demandĂ© il y a quelques secondes, pourtant elle finit par m’expliquer. Elle commence Ă  poser un dessin sur sa table de salon, qui ressemble Ă©trangement Ă  celui qu’elle m’a envoyĂ© et qui m’a fait venir jusqu’à son appartement. Je le regarde et l’aperçois sur la feuille blanche, aux cĂŽtĂ©s de son agresseur. Mon cerveau fait alors le lien avec tout ce qui s’est passĂ© en ce moment les dessins obscurs, Lena qui refuse de m’ouvrir ou de rĂ©pondre Ă  mes messages, son air terrifiĂ© et triste, cette affreuse peur de moi et cette certaine distance qu’elle met entre nous. Je ne mets pas plus longtemps Ă  comprendre ce qui s’est rĂ©ellement passĂ© dans sa vie, et elle ne perd pas de temps pour me confirmer ce que je pense. C’est elle, la victime. Il s’agit donc bien d’un viol, mais je n’aurais jamais devinĂ© qu’il Ă©tait du sien. Je reste bouche bĂ©e devant ses paroles, je reste paralysĂ© et assis sur le canapĂ©. Je suis pour le moment incapable de bouger, ni mĂȘme de parler. Comment j’ai pu assister Ă  ce spectacle sans mĂȘme saisir le sens ? Comment j’ai pu ĂȘtre si ignorant et stupide ? Moi qui me pensais un peu intelligent et content d’avoir percĂ© le mystĂšre de ses dessins, en rĂ©alitĂ© j’en Ă©tais bien loin et depuis longtemps. J’aurais dĂ» comprendre plus rapidement, elle m’avait laissĂ© plusieurs messages et je n’avais pas su les remarquer. J’étais un piĂštre interprĂšte, et par la mĂȘme occasion, un mauvais ami. En ce moment mĂȘme, je suis tiraillĂ© entre la compassion et la culpabilitĂ©. Je m’en veux beaucoup de ne pas avoir pu ĂȘtre lĂ  pour elle, de ne pas avoir compris avant. J’avais toutes les cartes en mains pour saisir, et j’avais Ă©chouĂ©. Je me sens alors si mal, en la voyant si blessĂ©e, si colĂ©rique, si morte de l’intĂ©rieur. Lena Ă©tait une belle fleur que chacun de nous aimerait cueillir en vue de son sourire rayonnant et de son air rieur, mais dĂ©sormais on pourrait la comparer Ă  une simple feuille morte. ComplĂštement dĂ©truite. Je suis dĂ©solĂ©... j'arrive seulement Ă  lui dire, une fois qu'elle a terminĂ© son monologue empli d'agacement, d'Ă©nervement et de souffrances continuelles. » Je n'y suis pour rien dans l'acte en lui-mĂȘme, mais je suis coupable d'autant de tristesse accumulĂ©e. Si j'avais compris avant, j'aurais pu ĂȘtre un soutien pour elle. J'aurais pu, d'une certaine maniĂšre, lui rendre un peu le sourire. La faire vivre Ă  nouveau entre mes bras, ĂȘtre lĂ  et combler son monde solitaire qu'elle a dĂ» se crĂ©er en mon absence et Ă  celle de son entourage. J'ai un goĂ»t amer dans la bouche, parce qu'Ă  cet instant, j'ai la sensation de l'avoir abandonnĂ©e. Si j'avais su, j'aurais dĂ©boulĂ© chez elle sans sa permission, en cassant la porte d'entrĂ©e s'il le fallait... Mais en tout dĂ©finitive, je ne l'aurais pas laissĂ©e avec son corps meurtri, son cƓur brisĂ© et bousillĂ© et ses images qui doivent dĂ©filer sans cesse dans son colĂšre noire s’est rapidement infiltrĂ©e en moi, instinctivement. Je serre les poings par rage, comme si je m’apprĂȘtais Ă  le battre d’une seconde Ă  l’autre. Si je l’avais face Ă  moi, il est certain que mes mains se seraient dĂ©jĂ  occupĂ©es de son visage dĂ©gueulasse. Oh le fils de pute ! Bordel de merde, quel enfoirĂ© ! Donne-moi son nom, je vais le massacrer ce connard ! Quelques coups dans sa putain de gueule, ça va pas lui faire de mal, je t’assure ! De toute façon, il mĂ©riterait tout simplement de crever cet enculĂ© ! Putain qu’il aille se faire foutre ce gros merdeux ! je m’écris dans toute la piĂšce, agissant enfin et m’agitant un peu de partout Ă  travers – c’est une maniĂšre comme une autre d’évacuer au mieux cette colĂšre qui s’empare petit Ă  petit de mon corps. » Je suis incapable de me gĂ©rer, ni mĂȘme de me contrĂŽler, tout simplement car l’énervement est bien trop fort. Je ne peux pas rester de marbre devant une telle souffrance, face Ă  un acte aussi rĂ©pugnant qui risque de causer la perte de mon amie. J’ai tant ri avec elle, je l’ai tellement vu sourire que je ne peux m’empĂȘcher de regretter ces moments, je suis incapable de rester indiffĂ©rent face Ă  cette joie qui a totalement disparu de son visage. Les vulgaritĂ©s me permettent alors de retirer cette rage, pour laisser place au rĂ©confort dont elle doit avoir vĂ©ritablement ne plus attendre, je m’approche de son corps inerte, posĂ© contre le sol de son appartement. Je l’entends pleurer, je la sens dĂ©faillir et mourir de l’intĂ©rieur. Comment un homme peut ĂȘtre aussi mĂ©chant et sans cƓur ? J’ai beau parfois ĂȘtre un connard vis-Ă -vis des sentiments, mais jamais je ne comprendrais les violeurs ou mĂȘme psychopathes. Ils s’amusent Ă  dĂ©truire la vie des gens en un seul geste et partent ensuite, pour ne plus jamais donner le moindre signe de vie – ce qui vaut mieux en fait, et ne jamais ĂȘtre condamnĂ©s. Certains mĂ©riteraient d’ĂȘtre emprisonnĂ©s Ă  vie, toutefois beaucoup Ă©chappent aux peines qu’ils devraient pourtant obtenir. La victime est souvent effrayĂ©e Ă  l’idĂ©e que son agresseur lui retombe dessus ou se venge Ă  sa sortie de prison, alors elle prĂ©fĂšre se replier sur elle-mĂȘme et laisser ces enfoirĂ©s en libertĂ©. Me demandant si Lena a dĂ©jĂ  appelĂ© la police, je ne peux m’empĂȘcher de lui poser la question directement. Tu
 Tu as portĂ© plainte ? je souffle doucement contre son oreille, trouvant cette information nĂ©cessaire pour la suite des Ă©vĂ©nements. Non parce que
 C’est trĂšs important que tu le fasses
 je continue quelque peu mal Ă  l’aise face Ă  cette situation. » Je ne suis pas trĂšs douĂ© pour trouver quoi faire ou dire, alors il m’est difficile de me conduire de la bonne maniĂšre. Je passe Ă  nouveau un bras contre son corps mort, me permettant une nouvelle tentative de consolation par le contact. Je comprends mieux pourquoi elle m’a repoussĂ©, pourquoi elle semblait ĂȘtre terrifiĂ©e lorsque je la touchais. Mais elle ne risque strictement rien avec moi, j’ai beau ĂȘtre un homme, je reste un pur gay. Par ailleurs, je n’hĂ©site pas Ă  lui dire et ne perds pas une minute pour lui en informer. Je suis gay, tu as rien Ă  craindre avec moi, promis, je lui prĂ©cise de ma voix la plus douce, au cas oĂč elle ait oubliĂ©. Ne t’en fais pas, je suis lĂ  Lena. Je te lĂąche pas. » De mes deux bras un peu musclĂ©s, je l’attrape alors, profitant de son moment de chute pour faire ce que je veux sans lui demander son avis. Je la transporte jusqu’au canapĂ©, oĂč je m’allonge pour l’attirer contre moi. Ses cheveux blonds recouvrent ma poitrine et je passe mes doigts entre, tentant du mieux que je le peux de la calmer. Rire, compassion ou aucune expression – quelle maniĂšre dois-je utiliser pour l’apaiser, la rĂ©conforter ? Je l’ignore, alors j’essaye d’ĂȘtre lĂ  pour elle par le biais du toucher, de gestes doux et tendres. Je ne sais pas vraiment si c’est la bonne maniĂšre, elle risque certainement de ne pas apprĂ©cier, de prendre peur et de fuir, mais je dois avouer que la situation est bien trop dĂ©licate pour savoir quoi faire. Je ne suis ni un psychologue, ni un grand ami Ă  qui on peut se confier. Pas que je dĂ©voile les secrets des autres Ă  mon entourage ou que je ne sois pas digne de confiance, mais je ne suis pas Ă  l’aise pour trouver les mots adĂ©quates qui apaiseront les afflictions. Tu vas t'en sortir, n'abandonne pas, je lui dis alors comme pour l'encourager Ă  ne pas sombrer dans la tristesse. On va aller prendre un peu l'air, t'aĂ©rer l'esprit, je lui explique alors en essayant de la brusquer le moins possible. » Bordel je suis vraiment dĂ©stabilisĂ© en ce moment mĂȘme, je n'ai jamais vraiment Ă©tĂ© dans une situation pareille. J'ai dĂ©jĂ  consolĂ© certaines personnes pour une peine de cƓur, mais ça n'avait jamais rien de vraiment liĂ© Ă  la psychologie. Ça n'avait rien d'une dĂ©pression. Je la relĂšve alors tout doucement, pour attraper le manteau que j'ai laissĂ© sur le rebord du canapĂ©. Je le passe au-dessus d'elle, m'en foutant pas mal d'en avoir un, malgrĂ© le froid d'hiver qui me glacera probablement jusqu'aux os. Sauf que je ne sais pas oĂč elle place ses affaires et je n'ai aucune envie de perdre du temps. Toujours avec douceur, je glisse ma main dans la sienne et l'entraĂźne dehors, oĂč un vent nous a attendu bien patiemment. Lena Wates Empire State of Mind ▌INSCRIT LE 10/10/2010 ▌MESSAGES 4276 ▌AGE DU PERSO 23 ▌ADRESSE 5117 Rose Avenue 401, Queens ▌CÉLÉBRITÉ Emily Browning ▌SMALL IDENTITY PHOTO Sujet Re Lena + liquid confidence. Sam 22 Mar - 2134 Lena Wates. Elle Ă©tait la demoiselle qui avait survĂ©cu Ă  tant de choses. Depuis qu’elle Ă©tait gamine, la vie ne cessait de s’abattre sur elle comme si tout Ă©tait Ă©crit, comme si tout Ă©tait fait pour qu’elle soit traitĂ©e comme telle, comme une moins que rien. C’était comme si tout Ă©tait parfaitement normale et qu’elle Ă©tait la martyre dĂ©signĂ©e par on ne sait quel hasard. Etait-ce parce que son pĂšre n’était pas quelqu’un de bien ? Etait-ce parce que sa mĂšre Ă©tait morte ? Etait-ce parce qu’elle Ă©tait elle tout simplement ? Ou bien n’était-ce qu’une connerie de hasard qui avait dĂ©cidĂ© de la foutre Ă  genoux et de la traĂźner au sol tout le temps ? La mort de sa mĂšre, les coups de son pĂšre, le suicide de son pĂšre, la vie en famille d’accueil, le reste
 Lena avait tenu si longtemps. MalgrĂ© les coups, malgrĂ© l’acharnement de la vie, la blondinette se contentait de tout encaisser en silence. Elle recevait, elle acceptait en silence, elle supportait en se cachant et elle se relevait sans se soucier du reste dĂ©jĂ  prĂȘte Ă  faire semblant devant les autres. Cela semblait normal. Cela avait toujours paru normal, humain. C’était sa façon de vivre, sa façon de survivre peut-ĂȘtre aussi. Ça avait toujours Ă©tĂ© comme cela de toute façon. La jeune demoiselle Ă©tait comme une poupĂ©e de porcelaine. Elle en avait toujours Ă©tĂ© une dans le fond. Ces poupĂ©es de porcelaine apparaissent trĂšs jolies, trop souvent unique et rare. Elles semblent si parfaites, si heureuses que tous les gamins veulent en avoir une pour pouvoir se rassurer. Tous les gamins espĂšrent un jour ramener une telle poupĂ©e dans leur chambre parce que cela aura une vraie signification. Lena avait toujours Ă©tĂ© comme ses poupĂ©es. Elle Ă©tait unique. Il n’y avait pas deux demoiselles Wates sur la planĂšte. Cela aurait-il Ă©tĂ© possible ? Est-ce que quelqu’un aurait pu subir autant qu’elle et rester debout quand mĂȘme ? Est-ce que quelqu’un aurait Ă©tĂ© capable de passer d’un masque Ă  l’autre en un quart de seconde pour garder le mystĂšre et laisser les autres se leurrer sur sa vĂ©ritable identitĂ© ? C’était loin d’ĂȘtre certain. La blonde Ă©tait une poupĂ©e en porcelaine, unique et rare. Mais, la vie s’était abattue sur elle et elle n’avait jamais cessĂ© de perdre de sa valeur au fil des annĂ©es, au fil des jours. Elle se dĂ©truisait seule faisant en sorte que les marques ne restent pas, hormis ces cicatrices qui barraient sa peau Ă  divers endroits prouvant que rien n’allait aussi bien que le sourire voulait le laisser paraĂźtre. UsagĂ©e par la vie, elle Ă©tait devenue une petite poupĂ©e portant les traces d’un passĂ© trop lourd Ă  supporter. Il lui manquait quelques morceaux. Elle n’était dĂ©jĂ  plus aussi jolie que lorsqu’elle Ă©tait une gamine. DĂ©jĂ  perdue, dĂ©jĂ  brisĂ©e. La vie n’avait cessĂ© de jouer avec elle. Un nouveau coup Ă©tait venu. Plus violent. Plus rude. InĂ©dit. C’était quelque chose auquel elle n’était pas prĂ©parĂ©e. C’était un Ă©vĂ©nement auquel elle ne pouvait plus faire face. Il lui semblait impossible de se relever alors que la vie perdait ses couleurs et ses saveurs. Plus rien n’était agrĂ©able. Le raz-de-marĂ©e n’avait rien d’un bonheur. C’était une simple torture. Une dĂ©ferlante qui l’avait prĂ©cipitĂ©e plus bas que terre. Une vague qui l’avait faite glisser. De l’eau qui l’avait faite sombrer. Et, la petite poupĂ©e s’était retrouvĂ©e cloĂźtrĂ©e. Loin du monde. Loin de la vie. Elle avait cherchĂ© Ă  s’enfermer dans un monde illusoire pour tenter de se reconstruire. Les morceaux de porcelaine avaient volĂ©s. Ils se trouvaient si loin d’elle maintenant que personne ne pourrait jamais les retrouver pour complĂ©ter Ă  nouveau la demoiselle. Elle n’avait plus de valeur. Elle n’avait plus de lueur. Elle n’était qu’une poupĂ©e en porcelaine bonne Ă  finir Ă  la poubelle. A prĂ©sent, plus personne ne voudrait d’elle. Qui voudrait d’un jouet cassĂ© ? Qui voudrait d’un jouet rĂ©parĂ© si visiblement Ă  la colle et pouvant se briser Ă  nouveau Ă  tout instant ? Personne. Les enfants voulaient toujours l’objet le plus beau et en meilleur Ă©tat. Ils voulaient toujours la chose la plus jolie pour pouvoir se vanter auprĂšs des autres. Et, dĂšs que le jouet Ă©tait abĂźmĂ©, celui-ci Ă©tait oubliĂ© et rangĂ© dans de vieux placards avant de pouvoir rejoindre la poubelle le jour oĂč on se souviendrait de son existence. La blonde Ă©tait pareille. On avait trop jouĂ© avec elle. Et, les morceaux avaient volĂ©s la rendant tout de suite moins intĂ©ressante. Elle avait tentĂ© des choses. Elle Ă©tait restĂ©e chez elle, recollant les morceaux qu’elle pouvait atteindre et laissant tant de trous en elle. Elle avait juste cherchĂ© Ă  redevenir une gamine qui avait un cauchemar. Elle s’était glissĂ©e dans sa bulle, s’enfermant dans un endroit qui lui semblait mieux que tout. Et, elle avait attendu. Juste restĂ©e cacher Ă  attendre que tout disparaisse. C’était comme lorsqu’on Ă©tait enfant et qu’on faisait un cauchemar. On se glissait sous la couette en attendant que la peur s’efface. Elle avait fait pareil, se coupant du monde. Pourtant, rien n’était parti. Tout Ă©tait toujours lĂ  et les gens commençaient Ă  ne pas comprendre ce qui arrivait Ă  la blonde. Comme Kolby qui, malgrĂ© les dessins, n’avait pas encore fait le lien. Oh oui, il avait parfaitement comprit qu’elle avait dessinĂ© un viol sur le papier. Il avait parfaitement saisit le cĂŽtĂ© sombre qui se retrouvait dans ces nouvelles Ɠuvres. Pourtant, il n’avait pas fait le lien. Il n’avait pas tout compris. Il n’avait pas tout saisit. Et, aujourd’hui qu’il se trouvait chez elle, la demoiselle refusait purement et simplement de le laisser accĂ©der Ă  cette entrĂ©e secrĂšte. Elle refusait de lui laisser voir le cĂŽtĂ© brisĂ© de la poupĂ©e. Elle devait juste jouer son rĂŽle. Elle devait simplement garder des masques. Et, putain, c’était beaucoup trop compliquĂ© lorsque la personne en face de vous, vous connaissez si bien. C’était tellement difficile de mentir Ă  quelqu’un qu’elle ne pouvait pas regarder dans les yeux. La vie continuait de s’acharner contre elle, la lançant contre le sol toujours plus fort, toujours plus vite. Les morceaux volaient. Elle se brisait. Elle sombrait. Elle Ă©tait juste en train de crever. Et, bordel, elle aurait simplement aimĂ© mourir sans avoir Ă  subir toutes ces tortures. Mais, non. Les images se rejouaient constamment. Les morceaux continuaient de voler. Et, elle avait simplement sombrĂ©, glissant de la falaise sans pouvoir se retenir, sans plus pouvoir s’en sortir. PrisonniĂšre. Et, maintenant, mĂȘme devant Kolby, le masque ne demeurait pas en place. Les secondes s’écoulaient et il ne cessait jamais de se fissurer cassant de plus en plus l’image de poupĂ©e intacte qu’elle espĂ©rait donner. Elle ne l’était plus. Elle ne parvenait pas Ă  le paraĂźtre. Pas devant quelqu’un Ă  qui elle ne pouvait pas mentir. Pas devant quelqu’un qui la connaissait beaucoup trop. Pas devant lui. LUI qui avait vu ses dessins, lui qui connaissait beaucoup plus de secrets que la majoritĂ© des autres. Mais, elle avait tout de mĂȘme tentĂ©. Elle avait essayĂ© de jouer, jonglant entre les mensonges tout en cherchant Ă  le pousser loin d’elle au plus vite. Le temps Ă©tait comptĂ©. La vĂ©ritĂ© risquait d’éclater s’il ne disparaissait pas plus vite. NĂ©anmoins, Kolby ne bougeait pas. Il restait lĂ . Il voulait savoir et elle aurait aimĂ© pouvoir le frapper pour le forcer Ă  se tirer de son appartement. Mais, il Ă©tait un homme et, quand bien mĂȘme elle savait qu’il ne lui ferait rien, la rebelle n’était pas encore prĂȘte Ă  replonger dans ce genre de choses. Pas tout de suite. Elle voulait rester encore un peu sous sa couverture Ă  tenter de se reconstruire. Juste quelques mois de plus pour pouvoir faire parfaitement figure devant les autres et redevenir la jeune Wates connu par tous. Juste un peu plus de temps. Cependant, le jeune homme n’abandonnait pas. Et, il continuait. Non, il ne pensait pas qu’elle allait bien. Du moins, ce n’était pas le mot qui lui serait venu Ă  l’esprit en la voyant recroquevillĂ©e sur elle-mĂȘme. Elle devait cesser de mentir parce qu’il Ă©tait lĂ  pour elle. Elle devait lui expliquer au lieu de se torturer. Et, Lena se mordait la lĂšvre retenant toute l’histoire qui dĂ©sirait tant sortir de son ĂȘtre. Elle restait silencieuse, tĂȘtue et renfermĂ©e. Elle tentait encore de jouer avec les masques et de manier le mensonge. Parce que c’était cela sa normalitĂ©, c’était ça qu’elle aurait dĂ» rĂ©ussir Ă  faire. Se taire, encaisser et faire bonne figure. Alors, elle tentait une nouvelle fois. Elle essayait vainement encore une fois laissant les mots glisser entre ses lĂšvres, butant. Je me torture pas Kolby
 Je
 Ça va, vraiment
 Il faut juste que
 S’il te plait
 Juste barre-toi de chez moi
 Tu
 T’as tes rĂ©ponses
 S’il te plait
Stupide petite fille. Idiote jolie petite menteuse. PoupĂ©e en porcelaine brisĂ©e. C’était encore une fois foutu. Le mensonge ne passait pas si facilement et elle le savait. Les mots buttaient contre ses lĂšvres. Incertains, hĂ©sitants. C’était comme si une part d’elle avait dĂ©jĂ  abandonnĂ© l’idĂ©e de pouvoir gagner face Ă  Kolby. Une part d’elle semblait dĂ©jĂ  sĂ»re que, lorsqu’il disparaĂźtrait de chez elle, Kolby saurait tout des sombres secrets de la blonde, Ă  commencer par cet incident qui l’avait faite sombrĂ©e. C’était comme pour la vie qui s’abattait sur elle, comme ces coups qu’elle ne pouvait pas Ă©viter. C’était Ă©crit, c’était quelque chose qu’elle ne pouvait pas Ă©viter, quelque chose qui devait se produire sans qu’elle ne puisse rien y faire. C’était du hasard, c’était le destin et, malgrĂ© tout ce qu’elle pouvait dire, rien ne changerait. Tout le prouvait de toute façon. Elle venait une nouvelle fois de tenter trĂšs minablement d’ailleurs de repousser Kolby afin de faire en sorte que le jeune homme rentre chez lui et la laisse ici, seule. Elle venait une nouvelle fois de jongler avec les masques et les mensonges pour faire croire qu’elle allait bien. Mais, rien ne passait. Rien n’était vrai. Elle apparaissait comme une poupĂ©e brisĂ©e qui suppliait pour que l’autre disparaisse de chez elle et qu’elle puisse sombrer Ă  nouveau sans que personne ne sache rien. Rester cachĂ©e dans son monde, dans sa bulle. Seule. Elle en venait Ă  supplier pour pouvoir se retrouver Ă  nouveau dans sa bulle et cela sans personne autour. La rebelle se dĂ©composait pour simplement espĂ©rer rester seule dans son monde. Stupide petite fille. C’était foutu d’avance. Tout Ă©tait fichu depuis que Kolby avait passĂ© la porte de toute façon. Le jeune homme partirait avec une connaissance qu’elle ne voulait pourtant pas partager. Encore une fois. Comme bien trop souvent d’ailleurs. Elle refusait d’ĂȘtre cette victime si rĂ©elle et trĂšs vite prise en pitiĂ©. Ce n’était pas elle. Ce n’était pas Lena Wates. Ce n’était pas la normalitĂ© et elle aurait aimĂ© sauter par la fenĂȘtre pour s’envoler loin de cet enfer qui semblait se dresser tout autour d’elle au sein de son appartement, comme un feu l’entourant. Elle aurait aimĂ© sauter par la fenĂȘtre sans avoir Ă  tomber en bas. Alors, comme elle n’était pas un papillon et qu’elle ne pouvait pas sauter par la fenĂȘtre sans mourir, comme pour repousser tout ce qu’elle ne voulait pas, comme pour enfouir cette vĂ©ritĂ© en elle, la jeune rebelle se tournait vers ce qu’elle connaissait. Elle se lançait sur une voie qu’elle savait manier et qui pourrait, peut-ĂȘtre, lui ĂȘtre utile. Alternant cigarettes et verres d’alcool, la jeune blonde espĂ©rait trouver un moyen pour se noyer dans un oubli provisoire. Un oubli de quelques heures seulement. Un oubli qui lui permettrait de jouer son rĂŽle et de prouver Ă  Kolby qu’elle ne cachait rien parce qu’elle ne s’en souviendrait mĂȘme pas ou qu’elle parviendrait au moins Ă  faire comme si elle ne s’en souvenait pas. Oui, il fallait juste continuer quelques minutes en alternant toujours aussi vite afin de pouvoir gagner. Oui, juste quelques minutes avant de plonger dans l’oubli serein. Mais, alors qu’elle portait une nouvelle fois la dĂ©livrance Ă  ses lĂšvres, le jeune homme Ă  cĂŽtĂ© d’elle lui demanda de poser les dĂ©pendances. Il voulait des explications. Elle voulait rester dans le silence et noyer la vĂ©ritĂ© en elle. Alors, Kolby lui retirait ses biens et elle aurait aimĂ© pouvoir le fuir. Elle aurait aimĂ© partir en courant pour se rĂ©fugier derriĂšre la porte de sa salle de bain et la fermer Ă  clef bloquant ainsi Kolby d’un cĂŽtĂ© pour pouvoir respirer de l’autre. Son envie dĂ» se lire sur son visage. Ce dĂ©sir de fuite. Cette hĂ©sitation constante quant Ă  quoi dire ou quoi faire. Et, elle se retrouvait trop vite serrĂ©e dans les bras de Kolby. Elle se retrouvait bien trop vite bloquĂ©e auprĂšs d’un contact qu’elle ne pouvait pas encore supporter. Non, non, non. Les choses ne pourraient guĂšre ĂȘtre pires qu’en cet instant pour la jeune fille. Et, pourtant, la vie sembla dĂ©cider que cela n’était guĂšre assez et qu’il fallait encore plus heurter la petite blonde. Il fallait encore plus la pousser dans ce prĂ©cipice. Un nouveau coup. Une nouvelle vague. Une nouvelle façon de voler en Ă©clat. Un nouveau morceau qui disparait alors que Kolby lui demanda si cela avait un rapport avec son dessin. Bien sĂ»r que oui et il ne serait pas suffisamment stupide pour ne pas s’en rendre compte. Rien que la façon qu’eut la blonde de se raidir suite Ă  cette question dĂ» suffir pour qu’il sache que cela avait un rapport. Et, tout s’enchaĂźnait beaucoup trop vite, beaucoup trop soudainement. Tout arrivait et elle ne pouvait rien faire pour retenir cette dĂ©ferlante. Elle ne pouvait rien faire pour garder la bouche close. Petite poupĂ©e piĂ©gĂ©e. Alors, elle se redressait en vitesse manquant une chute plus que spectaculaire tellement elle Ă©tait pressĂ©e de s’éloigner de Kolby, de cette Ă©treinte qu’elle ne pouvait supporter, de cette vĂ©ritĂ© qui brĂ»lait sous sa peau. Elle se mettait Ă  arpenter la piĂšce de gauche Ă  droite, sans buts, sans raisons. Elle glissait et ne pouvait rien faire pour s’empĂȘcher de sombrer. L’horreur parcourait dĂ©jĂ  son corps. Alors, Kolby foutait tout en l’air et la blonde sombrait encore plus profondĂ©ment. Les mots glissaient entre ses lĂšvres sans qu’elle ne puisse les retenir. Elle montrait ce dessin, ce dessin qui la reprĂ©sentait en tant que victime du viol. Ce dessin qui avouait la vĂ©ritĂ© sans qu’elle n’ait besoin de la formuler Ă  voix haute et ainsi de prononcer le mot interdit. Alors, elle ne le prononçait pas, elle n’osait mĂȘme pas dire qu’elle avait Ă©tĂ© victime. Elle refusait d’ĂȘtre cette fille si faible et si diffĂ©rente. Elle refusait de subir ce statut qui n’était pas digne de son passĂ©. Elle racontait l’histoire sans entrer dans les dĂ©tails, retraçant simplement les grandes pĂ©riodes de ces derniers mois. L’hĂŽpital, l’enfermement, la fuite et les images qui ne cessaient de jouer Ă  repeat dans sa tĂȘte. Et, au fil des secondes, la rebelle se laissait glisser dans cet enfer, dans son enfer. Elle avouait ne plus pouvoir encaisser de cette façon, ne plus pouvoir vivre de cette maniĂšre. Ce n’était mĂȘme plus une vie. Il s’agissait simplement d’une torture incessante qui lui vrillait les entrailles Ă  chaque fois. A bout de forces, Ă  bout d’espoir, Ă  bout de survie, la blonde se laissa tomber au sol alors que les larmes ne cessaient jamais leur course sur ses joues. Elle voulait juste sombrer, elle voulait simplement glisser sans avoir Ă  faire marche arriĂšre. La blondinette voulait simplement pouvoir mourir sans avoir besoin d’ĂȘtre torturĂ©e Ă  en crever. Mais, elle n’y pouvait rien et la vie continuait sa douce torture sans qu’elle n’ait son mot Ă  dire. Et, soudainement, la blonde se rappelait qu’elle n’avait pas piquĂ© une crise seule, comme cela lui arrivait parfois lorsqu’elle Ă©tait simplement trop Ă  bout et qu’elle ne parvenait plus Ă  se taire. Mais, lĂ , elle n’était pas seule et elle avait tout dit. Stupide petite gamine. Elle avait tout dit Ă  Kolby alors qu’elle s’était promis de garder le silence et de ne pas sombrer encore plus. Elle avait tout avouĂ© alors qu’elle aurait dĂ» ĂȘtre en mesure de jouer son rĂŽle et de conserver le secret. Petite idiote. La voix de son ami rĂ©sonna dans l’appartement soudainement trop calme, trop inconfortable, trop vide. Il avançait qu’il Ă©tait dĂ©solĂ©. Les mots glissaient sur la jeune fille. Elle haussait les Ă©paules. De quoi Ă©tait-il vraiment dĂ©solĂ© ? De ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă  la blonde ? De son incomprĂ©hension ? De son absence ? Elle ne savait pas. Elle refusait de recevoir sa pitiĂ©. Elle refusait d’ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un objet fragile et cela mĂȘme si elle en avait l’apparence. Elle Ă©tait une Wates. Et, une Wates savait comment manier les rĂŽles. Elle ne devait pas ĂȘtre ainsi. Elle n’aurait jamais dĂ» l’ĂȘtre. Elle n’en avait rien Ă  faire qu’il soit dĂ©solĂ©. Cela ne changeait rien. Cela ne changerait jamais rien. Mais, au lieu de dire cela clairement, la blonde contournait la chose en laissant un murmure glisser entre ses lĂšvres. Tu n’as pas Ă  l’ĂȘtre
C’était vrai aprĂšs tout. Elle ne voulait pas de sa pitiĂ©, elle ne voulait pas qu’il soit dĂ©solĂ©. Il n’y pouvait rien si cela Ă©tait arrivĂ©. Il n’y pouvait rien s’il n’avait pas compris tout de suite. Il n’y pouvait rien d’avoir Ă©tĂ© absent. La rebelle avait fait attention Ă  toutes ces choses afin d’ĂȘtre certaine que personne ne vienne. Personne ne pouvait savoir ce qui Ă©tait arrivĂ©, personne n’aurait pu l’empĂȘcher, si ce n’était peut-ĂȘtre Brian s’il n’était pas parti. Oui, sans doute. Personne ne pouvait comprendre et cela mĂȘme avec des dessins. Personne ne pouvait tout savoir si elle refusait que la vĂ©ritĂ© glisse entre ses lĂšvres. C’était ainsi que cela fonctionnait avec la petite blonde. C’était ainsi que ça avait toujours fonctionnĂ©. C’était Ă  la blondinette de contrĂŽler ce que les autres pouvaient savoir ou non, c’était Ă  elle de jongler avec les masques et les mensonges pour gĂ©rer totalement le terrain. Mais, c’était devenu un terrain qu’elle ne parvenait plus Ă  gĂ©rer si facilement. C’était un endroit oĂč elle n’osait plus remettre les pieds, prĂ©fĂ©rant se terrer chez elle au moins jusqu’à ce qu’elle soit en mesure d’affronter le monde extĂ©rieur Ă  nouveau. Levant les yeux, la rebelle se mit Ă  observer le jeune homme qui avait prononcĂ© cette phrase. Etrangement, Kolby rĂ©agissait d’une façon Ă  laquelle elle ne s’attendait pas. La jeune blonde aurait plutĂŽt attendu quelque chose d’assez violent, d’assez prenant. Mais, il n’y avait eu qu’un mot. Qu’un simple et trĂšs stupide mot qui n’avait mĂȘme pas sa place dans une telle conversation. Bordel, Kolby aurait dĂ» le savoir. Combien de fois lui avait-elle rĂ©pĂ©tĂ© qu’elle dĂ©testait cela ? Qu’elle dĂ©testait ce mot que les gens prononçaient comme s’ils se sentaient responsables et qu’ils n’avaient pas assez ou pire encore comme s’ils comprenaient. C’était que des putains de conneries ! Et, puis mĂȘme s’ils Ă©taient absent ou responsables, ce n’était pas en balançant un mot de quelques lettres que les choses allaient se rĂ©soudre. Le mot n’était pas magique. Oh
 Oh
 Peut-ĂȘtre qu’elle avait parlĂ© trop vite en fait et que son ami allait finalement rĂ©agir comme elle aurait pensĂ©. A croire que, finalement, elle n’était pas aussi mal en point que la vie voulait lui faire croire. Kolby Ă©tait en colĂšre. La rĂ©action arrivait alors qu’elle le voyait serrait les poings comme prĂȘt Ă  frapper n’importe qui Ă  n’importe qu’elle moment. Et, inconsciemment, par un rĂ©flexe stupide et enfantin, la blonde se tassa encore plus sur elle-mĂȘme. Elle espĂ©rait juste se faire oublier dans le dĂ©cor, comme elle faisait lorsque son pĂšre avait ce besoin de frapper autrui. Ça ne marchait pas souvent, mais c’était toujours bon d’essayer. La jeune Wates retient sa respiration et elle resta complĂštement immobile alors que la voix de Kolby s’élevait dans les airs. C’était un fils de pute, ça elle Ă©tait d’accord. Un enfoirĂ© aussi d’ailleurs. Lui donner son nom pour qu’il aille le massacrer ? Oh non. Elle ne donnerait rien, elle ne dirait rien. C’était Ă  elle d’aller massacrer cet homme qui avait fait de sa vie un enfer. A elle et Ă  elle seule. Elle ne dirait rien, Ă  personne. C’était son petit secret, la seule chose qu’elle Ă©tait encore en mesure de garder secrĂšte. Elle savait parfaitement que quelques coups dans la putain de gueule de son agresseur ne lui feraient pas de mal. Elle savait qu’il mĂ©ritait de crever aussi. Et, la rebelle savait qu’elle ferait tout cela, qu’elle s’occuperait personnellement de cette affaire afin de faire en sorte qu’il paye. La colĂšre de Kolby Ă©tait identique au feu de rage qui demeurait au fond de la rebelle. Ils Ă©taient pareils. Mais, pourtant, seule Lena aurait la satisfaction parce qu’elle serait la seule Ă  s’occuper de cette histoire et Ă  toucher Ă  cet homme. Elle serait la seule Ă  pouvoir lui faire payer. Ses pensĂ©es fourmillaient, mais elle se taisait laissant le jeune homme exprimer sa colĂšre. Elle ne disait rien, plongĂ©e dans le silence, toujours si immobile. Ça ne servait Ă  rien qu’elle dise quelque chose de toute façon. Ça ne servait Ă  rien qu’elle tente de lui parler alors qu’il Ă©tait tant en colĂšre. Il valait toujours mieux se taire dans ce genre de situation. Kolby s’approchait d’elle et elle ne bougeait toujours pas mĂȘme en sentant cette prĂ©sence. A vrai dire, et quand bien mĂȘme elle aurait aimĂ© prendre ses jambes Ă  son cou, la blonde avait trop peur qu’un coup s’abatte sur elle. Comme lorsqu’elle n’était qu’une gamine et que son pĂšre levait la main sur elle. Exactement pareil. Tout semblait trop identique. MĂȘme pour les larmes qui continuaient leur course sur les joues de la blonde. Une voix proche de son oreille poussa la blonde Ă  sursauter soudainement comme replongeant dans la rĂ©alitĂ©. Ce n’était pas son pĂšre qui Ă©tait lĂ , c’était simplement Kolby. Juste Kolby qui ne lui ferait aucun mal. Avait-elle portĂ© plainte ? C’était important qu’elle le fasse. Elle refusait de le faire. Elle ne voulait pas agir de cette façon comme n’importe quelle victime. Elle ne voulait pas faire cela. NON ! Et, putain, elle aurait simplement aimĂ© crier sur Kolby pour lui expliquer ce point de vue. Juste hurler pour faire comprendre son choix et le fait que tout se passerait bien comme cela. Mais, au lieu de rĂ©agir ainsi, ce ne fut qu’un murmure qui glissa entre ses lĂšvres. Elle Ă©tait simplement une poupĂ©e un peu trop brisĂ©e. Non, je l’ai pas fait
 J’veux pas le faire
 PitiĂ© me force pas Ă  y aller
 Et voici le retour de la blonde vraiment incapable. Elle avouait ne pas l’avoir fait. Elle avait ne pas vouloir le faire et jusque lĂ  c’était plutĂŽt convenable car elle en avait parfaitement le droit si c’était assumĂ© et putain ça l’était. Cependant, sa voix tremblait. Tout sonnait tellement faux et les derniers mots qu’elle venait de prononcer ne convenait pas du tout. Elle redevenait une simple petite victime et ça n’allait pas. Cela ne convenait guĂšre. Ce n’était pas normal. Il fallait juste qu’elle s’explique, il fallait simplement qu’elle rende compte de la totalitĂ© de la situation. Alors, passant sa langue sur ses lĂšvres, elle hĂ©sita une seconde avant d’ouvrir la bouche Ă  nouveau tentant alors de se dĂ©tacher de la rĂ©alitĂ©. J’avais demandĂ© Ă  quelqu’un d’éloigner la police
 J’veux pas
 J’veux m’en occuper
 D’toute façon, il fera rien
 A personne d’autre
 C’était juste aprĂšs moi
 Juste contre moi
 J’veux m’en occuper toute seule, j’veux pas de la police
 C’mon affaire !!!C’était dit. C’était prononcĂ©. Elle n’avait pas avouĂ© l’identitĂ© de la personne qui avait Ă©loignĂ© la police, elle refusait de le faire parce que ça ne regardait personne d’autre qu’elle et la personne concernĂ©. Les mots avaient glissĂ© entre ses lĂšvres. Elle avouait ce dĂ©sir de s’en occuper seule comme une revanche personnelle Ă  laquelle elle ne voulait pas mĂȘler la police. Cela signifiait tellement. Cela montrait qu’elle ne ferait rien de trĂšs correct aux yeux de la loi sans doute. Mais, pire encore, la jeune fille avouait qu’elle savait les raisons de son agression, que tout n’était dirigĂ©e que contre elle. Elle laissait entendre que cela pourrait peut-ĂȘtre recommencer parce que c’était juste elle qui Ă©tait visĂ©. Purement et simplement. Les mots avaient glissĂ©s. Froids et rĂ©els. SĂ»rs et plein d’effrois. La blondinette semblait soudainement trĂšs dĂ©tachĂ©e de la situation. Les larmes avaient cessaient de couler sur ses joues alors qu’elle s’était exprimĂ©e plus calmement. Mais, la douleur continuait de la bouffer de l’intĂ©rieur. Elle sentait encore cette peur lui Ă©treindre le ventre en pensant que cela pouvait arriver Ă  nouveau. Elle sentait encore cette panique partout en elle en osant penser Ă  cette future rencontre qui interviendrait dans peu de temps si les choses se dĂ©roulaient comme elle l’espĂ©rait. Elle ressentait toujours cet effroi dans son corps Ă  l’idĂ©e que cela recommence parce qu’elle Ă©tait la seule cible de cette histoire. La seule encore visible, la seule sans protection et si facilement visible. Elle le savait. Mais, au lieu de courir voir la police ou de chercher Ă  se rĂ©fugier chez des amis, la blonde restait chez elle en silence. Elle encaissait et elle tentait de survivre encore une fois. Comme avant. Kolby glissa un bras autour de son corps et elle se raidit automatiquement. C’était juste normal, c’était simplement habituel. Il s’agissait d’un automatisme qui s’était installĂ© aprĂšs l’accident. Mais, Kolby chercha tout de suite Ă  rassurer la blonde avec une phrase d’une conne, une banalitĂ© qu’elle connaissait dĂ©jĂ  il Ă©tait gay et elle n’avait rien Ă  craindre avec lui. Elle le savait dĂ©jĂ  et elle avait envie de lui hurler dessus qu’elle en avait parfaitement conscience parce qu’elle n’était pas qu’une victime. Elle n’était pas juste une gamine brisĂ©e. Elle n’était pas qu’une poupĂ©e brisĂ©e. Ou
 Tout du moins, elle cherchait Ă  ne pas ĂȘtre que cela. Alors, par simple automatisme tout aussi simple, la blonde balança une phrase. Un lĂ©ger murmure juste pour donner l’illusion. Une petite phrase afin de donner le change et de prouver qu’elle Ă©tait toujours elle en un sens. Je sais que t’es gay Darling
Osant lever les yeux vers son ami, elle esquissa un bref sourire simplement comme si elle cherchait Ă  rassurer Kolby. C’était comme si elle Ă©tait coupĂ©e en deux encore une fois. Il y avait d’un cĂŽtĂ© la rebelle de toujours, celle qui encaissait, subissait, se taisait et montrait les masques et les mensonges. Et, de l’autre, il y avait la vraie Lena. PoupĂ©e brisĂ©e Ă  jamais. Simple feuille morte. La voix de Kolby rĂ©sonna soudainement. Il Ă©tait lĂ , elle ne devait pas s’en faire. Il ne la lĂącherait pas. Et, comme une habitude, comme toujours, la demoiselle ne voulait pas se raccrocher Ă  ces mots. Elle ne pouvait se raccrocher Ă  ces phrases parce qu’elle ne parvenait jamais Ă  faire suffisamment confiance pour y croire. Il la dĂ©collait du sol et elle se mordait la lĂšvre pour ne pas hurler d’insultes ou lui demander de s’éloigner. Elle se mordait la lĂšvre au sang pour juste tout garder en elle et ne plus attiser la pitiĂ©. Kolby s’allongea sur le canapĂ© et elle se retrouva sur lui. Immobile. Elle n’osait bouger ou parler. Elle osait Ă  peine respirer ayant trop peur des consĂ©quences. Le contact n’était pas dĂ©sagrĂ©able. Les doigts qui glissaient dans ses cheveux ne la dĂ©rangeaient pas. Cependant, malgrĂ© tout, Lena n’était pas Ă  l’aise alors que c’était souvent arrivĂ©, alors qu’elle avait toujours apprĂ©ciĂ©. LĂ , maintenant, tous ses sens demeuraient en alerte et elle se sentait juste mal Ă  l’aise. La voix de Kolby rĂ©sonna Ă  nouveau lui affirmant qu’elle allait s’en sortir, qu’il ne fallait pas abandonner. Connerie. Elle n’était pas certaine de tenir. Elle n’était pas certaine de ne pas vouloir abandonner. Mais, comme une gamine qui se faisait rassurer, elle ne disait rien du tout, prĂ©fĂ©rant se taire que d’attirer la colĂšre en osant dire ce qu’elle pensait. Et, Kolby rĂ©agissait face Ă  son silence. Il lui disait qu’ils allaient prendre l’air pour aĂ©rer l’esprit de la blonde. Devait-elle lui dire qu’elle Ă©tait sortie dans un bar hier et qu’elle n’avait pas besoin de ça ? Peut-ĂȘtre que cela n’attirerait que de la colĂšre ou de l’inquiĂ©tude. En silence, la blonde se laissa simplement faire comme une poupĂ©e un peu trop mallĂ©able. Kolby pouvait faire d’elle ce qu’il voulait. Elle se retrouva avec le manteau du jeune homme sur elle, main dans la main avec lui et dans la rue en un rien de temps. Le vent fouetta son visage et ils se mirent en marche. En silence. Pourtant, dĂšs lors que Kolby prit la direction de LA rue, Lena rĂ©agit automatiquement. Elle se figea aussitĂŽt et le murmure glissa. Pas de ce cĂŽtĂ© s’il te plait
 S’il te plait
Elle ne pouvait pas affronter ce cĂŽtĂ©. Elle refusait d’y retourner. Pas encore, pas tout de suite. Et, quand Kolby tenta d’avancer vers ce cĂŽtĂ© qu’elle voulait fuir, la blonde resta simplement plantĂ©e dans le sol usant de toute sa force pour ne pas se laisser tirer par la main de Kolby parce qu’elle refusait de prendre ce cĂŽtĂ©. Pas encore. Pas tout de suite. Elle ne voulait pas repasser par ce chemin, prĂ©fĂ©rant faire des dĂ©tours que d’oser se glisser dans l’horreur et les cauchemars. Et, lorsque quelqu’un passa Ă  cĂŽtĂ© d’eux, la blonde serra plus fort la main de Kolby se fichant mĂȘme de lui faire mal alors que, par automatisme, elle se rapprochait du corps de son ami comme cherchant une issue. Elle voulait juste trouver une Ă©chappatoire pour ne pas sentir ce couteau qui ne cessait de dĂ©couper sa peau et d’envoyer valser des morceaux d’elle si loin. InvitĂ© Empire State of MindInvitĂ© Sujet Re Lena + liquid confidence. Dim 30 Mar - 1718 Lena crie, me demande de m’en aller de maniĂšre assez violente et presque agaçante. Elle me donne ainsi l’impression ne pas apprĂ©cier ma prĂ©sence Ă  l’intĂ©rieur de son habitation. Je pourrais comprendre qu’elle ne veuille pas m’expliquer ce qui s’est passĂ©, mais d’un cĂŽtĂ© il ne me semble pas l’avoir forcĂ©e Ă  le faire. Je voulais seulement comprendre ce qui avait pu se dĂ©rouler dans sa vie, je n’imaginais pas que ce serait aussi grave. Personne ne pense aux choses trĂšs graves gĂ©nĂ©ralement, qui aurait franchement cru qu’il s’agissait d’un viol ? Je n’aurais pas pu deviner sans son aide, alors j’ignore si elle m’en veut de ne pas avoir compris grĂące Ă  ses dessins, toutefois elle paraĂźt en colĂšre Ă  cause du fait que je me tienne ici. Je ferais sans doute mieux de partir, pourtant quelque chose me pousse Ă  rester. Peut-ĂȘtre l’envie de la protĂ©ger encore quelques temps, d’ĂȘtre prĂ©sent pour elle-mĂȘme si elle semble vouloir rester seule. Mais qui serais-je pour la laisser seule ? Je n’ai pas l’impression d’avoir le droit de m’en aller, alors qu’il vient de lui arriver quelque chose de grave, peu importe quand ça s’est passĂ©. J’ai pris ma dĂ©cision elle a beau crier, je ne partirais pas. Je ne m’envolerais pas, je resterais lĂ . Quoi qu’elle en dise. Parce qu’au fond, je pense que si je quitte son appartement, elle risque de se sentir affreusement mal et de pleurer toutes les larmes de son corps. Or, je n’ai aucune envie que ça arrive. Elle a suffisamment traversĂ© des Ă©preuves difficiles Ă  supporter, il est temps qu’elle connaisse le bonheur. MĂȘme si ce n’est pas prĂȘt d’arriver, avec ce qu’on lui a ajoutĂ© de plus dans sa vie dĂ©gueulasse. Il ne faut pas qu’elle reste seule, au risque qu’elle ne sache plus jamais se relever. Au fond de moi, j’ai envie d’ĂȘtre celui qui va l’aider Ă  surmonter cette Ă©preuve qu’on lui inflige, d’ĂȘtre celui qui est lĂ  pour elle quand elle en a besoin. J’ignore pourquoi j’agis de la sorte, certainement que je me dis qu’elle en ferait de mĂȘme avec moi s’il m’arrivait une merde. Ou pas, d’ailleurs. Qui sait ? Ce n’est pas seulement les rĂ©ponses qui m’importent
 je souffle assez difficilement, un peu troublĂ© par sa mĂ©chancetĂ© que je viens seulement de connaĂźtre, n’osant pas lui avouer que je tiens elle avant tout et que c’est son ĂȘtre pour qui j’éprouve le plus d’intĂ©rĂȘt. » Elle doit vraiment ĂȘtre dans une mauvaise pĂ©riode pour agir de la sorte vis-Ă -vis de moi. On a toujours eu l’habitude de rire, de se jeter des oreillers en pleine tĂȘte et de se foutre de l’autre sans pour autant ĂȘtre vulgaire ou mĂ©chant. Je ne retrouve plus ma Lena adorĂ©e, celle avec qui j’ai Ă©changĂ© tant de dĂ©lires et de rigolades, cette blonde avec qui je redevenais un enfant. Ce sale gars rĂ©pugnant lui a retirĂ© sa part enfantine, son innocence, il m’a pris mon amie en lui faisant supporter son sale viol qui devrait le conduire Ă  l’emprisonnement. Alors rien que pour ces deux raisons, je ne voudrais qu’il finisse en poussiĂšre, qu’il disparaisse de ce monde dans lequel il ne mĂ©ritait aucunement de vivre. Rien que pour ça, si je l’avais face Ă  moi, je n’en ferais qu’une bouchĂ©e et lui retirait la vie. Parce qu’aprĂšs tout, c’est exactement ce qu’il vient de faire avec Lena il lui a retirĂ© la vie d’une façon assez mĂ©taphorique. Elle est vivant, mais se sent morte de l’intĂ©rieur. On la voit, mais elle paraĂźt vide et extĂ©rieure par rapport au reste du monde. Elle s’efface tout doucement, pour ne plus ĂȘtre qu’une infime poussiĂšre prĂȘte Ă  finir Ă  la poubelle ou dans une tombe. Lena est prĂȘte Ă  mourir, elle se sent dĂ©jĂ  emprisonnĂ©e par la mort, elle s’empare d’elle cette connasse. Et je le vois dans son regard vide, qui n’exprime plus rien que le dĂ©cĂšs qui s’approche d’elle, l’angoisse et la douleur. Ce n’est plus de la douleur qu’elle ressent au creux de son ventre et son cƓur, c’est un vide complet qui pourtant, l’a fait tout autant je fais en sorte de dĂ©river la discussion sur la police, je la sens qui se tend totalement. J’ai encore touchĂ© un point sensible, je crois que je suis vĂ©ritablement maladroit avec les filles. Il n’y a plus de raison de comprendre pourquoi je suis homosexuel je ne sais tout simplement pas m’y prendre avec le sexe fĂ©minin. D’accord, d’accord
 Calme-toi, tu n’iras pas voir la police, promis, je lui souffle sans savoir quoi lui rĂ©pondre ou faire, parce que j’ai l’impression d’échouer dans tout ce que j’entreprends. » J’aimerais qu’elle se calme rapidement, qu’elle fasse comme elle en a envie. Je dĂ©teste la voir dans cet Ă©tat, moi qui ai toujours eu l’habitude de la voir le sourire aux lĂšvres ou d’entendre son rire s’éparpiller dans les lieux oĂč nous nous rendons. J’aimerais retrouver ma Lena. J’aimerais que le coupable paye, nĂ©anmoins elle ne semble pas d’accord avec mon idĂ©e, compte s’y prendre autrement. Elle prĂ©fĂ©rait lui faire payer Ă  sa façon, s’occuper de lui comme elle en dĂ©cidera elle-mĂȘme. Je crois qu’elle a dĂ©jĂ  tout prĂ©vu, qu’elle attend seulement d’arriver Ă  passer Ă  l’action. Je ne peux malheureusement pas l’empĂȘcher de se venger, parce que je sais parfaitement que je ferais de mĂȘme si quelqu’un me faisait souffrir pendant un bon nombre de jours. Si quelqu’un dĂ©cidait de ma mort intĂ©rieure Ă  ma place. Je ne peux que comprendre son choix et accepter sa dĂ©cision, mais c’est plus fort que moi et je suis incapable de ne pas me poser une question au fond du crĂąne. Tu es juste certaine qu’il ne fera rien Ă  d’autres filles
 ? Comment tu le sais d’ailleurs
 ? Et s’il recommence hein
 ? je souffle de maniĂšre inquiĂšte, pas trĂšs rassurĂ© par rapport Ă  cette situation compliquĂ©e et dĂ©vastatrice pour ceux qui l’ont vĂ©cu. » Je ne peux pas la forcer Ă  aller voir les flics, mais s’il intervient Ă  nouveau sur une fille innocente qui ne lui a rien demandĂ©, elle risquerait de s’en vouloir ensuite. En plus de sa souffrance, elle Ă©toufferait par la culpabilitĂ© logĂ©e au fond d’elle. Et je refuse que ça arrive, c’est pourquoi je prĂ©fĂšre lui demander confirmation avant de prendre une quelconque dĂ©cision quant Ă  cette situation m’informe qu’elle sait trĂšs bien que je suis homosexuel, malgrĂ© son repoussement intensif. Elle a peur de moi, comme elle a eu peur de cet homme. Pourtant je ne lui ai jamais fait de mal, pourtant je n’ai jamais eu les mains baladeuses, pourtant j’ai toujours Ă©tĂ© son ami homosexuel avec qui elle s’amusait et Ă©tait proche. Ce gars a vraiment volĂ© l’ñme de ma tendre Lena en pratiquant son acte cruel, et je lui en veux. C’est pour ça d’ailleurs que j me suis mis Ă  crier, parce que je ne peux que ressentir de la haine Ă  l’égard de ce pauvre mec. Il mĂ©riterait de mourir, d’ĂȘtre Ă©crabouillĂ©. Alors laisse-moi ĂȘtre prĂšs de toi, je ne ferais rien de mal. Je ne suis pas ce gars, je lui souffle de maniĂšre tout Ă  fait douce, d’une maniĂšre qui ne m’est pas habituelle mais que j’utilise lorsque la situation s’y prĂȘte. » Elle paraĂźt accepter ma proposition, puisqu’elle se laisse ensuite faire, mĂȘme avec rĂ©ticence et angoisse. Je la prends un instant dans mes bras pour l’apaiser, la calmer quelque peu et lui faire comprendre qu’un cĂąlin ne fait pas de mal. Qu’un cĂąlin comme auparavant ne peut que lui faire du bien, surtout quand c’est le nĂŽtre. Je lui montre, petit Ă  petit, que je suis bel et bien Kolby, son ami qui est lĂ  pour l’aider et non lui faire de mal comme son Ă©tat psychique semble le penser. Elle est tellement sous l’état de choc que son cerveau la contrĂŽle sans sa permission, son cerveau fait des siennes et la pousse Ă  crĂ©er cette distance entre nous. Ce cerveau s’empare d’elle, infiltre dans ses veines cette angoisse qui la torture, mais aussi cette soudaine peur des hommes qu’elle n’avait pas connue avant – en tout cas, certainement pas avec nous nous dĂ©cidons Ă  franchir la porte d’entrĂ©e malgrĂ© le froid qui nous gĂšlera quelque peu lors de notre sortie. Elle se laisse entraĂźner par ma main qui serre la sienne, et nous voilĂ  Ă  l’extĂ©rieur, dans ce vent qui souffle pas aussi fortement que je ne le pensais. Malheureusement pour moi, je ne choisis pas la bonne rue pour marcher et elle semble avoir une signification particuliĂšre pour Lena. Je devine assez rapidement que ce sont les lieux du crime, qu’elle ne fait que lui rappeler ces mauvais souvenirs que je tente vainement d’enfouir, de retirer de son crĂąne – au moins pour un moment. Elle se cramponne Ă  mon corps masculin toutefois, et sans attendre et rĂ©flĂ©chir plus d’une minute, je me prĂ©cipite dans une autre. En fait, je n’ai mĂȘme pas pris le temps de rĂ©pondre Ă  Lena lorsqu’elle m’a prĂ©venu que ce n’était pas la bonne rue, j’ai seulement marchĂ© sans m’arrĂȘter, l’emportant avec moi. On s’efface, on court un peu Ă  travers la prochaine et je la tire Ă  l’aide de mon poignet. J’espĂšre seulement qu’elle n’a pas eu suffisamment de temps pour remonter tous ces sentiments horribles Ă  la surface, j’espĂšre seulement qu’elle ne va pas y penser. J’espĂšre seulement qu’elle ne voit plus que ces nouvelles rues dĂ©filer devant nos yeux. J’espĂšre qu’elle se concentre seulement sur ça, ainsi que sur nos deux mains liĂ©es dans une signification particuliĂšre aussi un signe d’amitiĂ©, un signe d’affection et de prĂ©sence. Dans ce geste, tous les deux comprenons que nous sommes prĂ©sents l’un pour l’autre, tant dans les rires que la souffrance. Nous marchons quelques minutes, sans vraiment se parler ni mĂȘme se regarder, seul notre contact a le don de nous unir et ne pas nous sĂ©parer. Pas besoin de mot, pas besoin de regard, seulement de ce contact amical. Je la guide par mes pas, elle me suit sans mĂȘme rechigner. Nous avons bien rapidement dans un endroit spĂ©cial Ă  ses yeux, un lieu oĂč nous nous sommes donnĂ©s rendez-vous quelquefois quand il faisait plus beau elle y dessinait, pendant que moi je m’amusais Ă  la regarder en train de s’appliquer ou encore Ă  deviner ce qu’elle reprĂ©sentait grĂące Ă  ses crayons. Elle ne montre jamais cet endroit aux autres, parce que je crois qu’elle ne voudrait pas qu’on lui prenne. Il est cher Ă  ses yeux, tout simplement car elle a la possibilitĂ© de s’y retrouver toute seule. ÉloignĂ©e des regards et de toutes prĂ©sences, elle est enfin tranquille et peut rester dans le calme sans demander Ă  l’avoir. C’est un coin reculĂ© du parc, qu’elle apprĂ©cie et que je me suis mis moi aussi Ă  adorer. Nous nous posons alors aprĂšs une longue marche, sur l’herbe verte. Je sors mon paquet de cigarette de ma poche, avant d’en apporter une au coin de mes lĂšvres. Je l’allume et la glisse entre mes doigts, tout en gardant mon poignet proche de ma joue puisque ma main s’occupe de porter ma tĂȘte. Seulement, sĂ»rement trop troublĂ© par les Ă©vĂ©nements, je remarque que je me suis trompĂ© de sens et je sens une sensation de chaleur – mĂȘme de brĂ»lure pour ĂȘtre plus exact, au niveau de ma joue. Instinctivement, je lĂąche la clope qui tombe sur le sol et me frotte la joue. LĂ©gĂšre brĂ»lure et je me sens tout de suite vĂ©ritablement la responsable de ma blessure brĂ»ler dans l’herbe, puis j’en prends une seconde que j’allume. Cette fois-ci, je fais attention Ă  mes gestes. Par la suite, j’en attrape une autre dans mon paquet, dans le seul but de l’offrir Ă  mon amie. Tiens, tu as le droit d’en avoir une finalement, je lui signale en lui tendant une cigarette, tout en lui adressant un sourire. C’est parce que tu as Ă©tĂ© sage, je continue alors que la raison n’est pas du tout celle-lĂ , c’est seulement pour faire en sorte qu’elle retrouve son beau sourire. » J’aimerais seulement lui accorder un petit plaisir qui n’est pas nĂ©gligeable en vue de sa situation, un petit plaisir hautement mĂ©ritĂ©. J’aimerais, si possible, qu’elle se sente bien juste le temps d’un moment en ma compagnie, dans ce merveilleux endroit qu’elle chĂ©rit et aime tant, accompagnĂ© d’une bonne clope aux coins des lĂšvres. Selon moi, il n’y a rien de mieux pour elle en ce moment mĂȘme, rien de plus beau ou de meilleur – ce serait certainement la dĂ©finition parfaite de l’endroit idĂ©al Ă  ses yeux. Dans un Ă©lan d’affection afin de la faire sourire, je lui offre ainsi ce que j’espĂšre ĂȘtre le paradis pour elle, le temps de quelques minutes. Lena Wates Empire State of Mind ▌INSCRIT LE 10/10/2010 ▌MESSAGES 4276 ▌AGE DU PERSO 23 ▌ADRESSE 5117 Rose Avenue 401, Queens ▌CÉLÉBRITÉ Emily Browning ▌SMALL IDENTITY PHOTO Sujet Re Lena + liquid confidence. Mar 1 Avr - 037 Il y avait toujours eu deux Lena Wates. Il y avait toujours eu deux personnalitĂ©s principales et assez distinctes chez la blonde. Deux masques sĂ©parĂ©s. Deux cĂŽtĂ©s. Elle n’était pas bipolaire pour autant
 Quoique, la question pouvait se poser lorsque l’on commençait Ă  vivre avec la blondinette tous les jours. Elle pouvait passer d’une phase Ă  l’autre, d’une humeur Ă  une autre en un rien de temps. Elle pouvait hurler comme une folle pleine de rage pour la seconde d’aprĂšs fondre en larme et tenter de se faire du mal. Elle pouvait aussi passer du rire Ă  la crise de panique. Elle pouvait passer de la dĂ©pression Ă  l’euphorie comme si
 Oui
 Comme si elle Ă©tait bipolaire
 Malade. Il y avait deux reflets si diffĂ©rents en elle. Deux reflets bien identifiables qui n’étaient sĂ»rement pas les seuls Ă  exister, mais les plus visibles. Deux reflets qui, au final, n’étaient que l’image d’une fille brisĂ©e. Lena ne pensait pas ĂȘtre malade. AprĂšs tout, mĂȘme si c’était le cas, la jeune fille ferait tout pour repousser cela au fond de son esprit prĂȘte Ă  se convaincre du contraire parce qu’elle ne pouvait pas attirer la pitiĂ© d’autrui. Parce qu’elle ne pouvait pas ĂȘtre faible comme d’autres. NON ! Alors, la jeune rebelle n’avait jamais vraiment songĂ© ĂȘtre malade. Cela ne pouvait pas faire partie de sa conception du monde, de la vie, de sa vie. Lena croyait plutĂŽt ĂȘtre simplement comme cela. Elle pensait ĂȘtre trĂšs douĂ©e pour jouer sur plusieurs plans et pour s’adapter selon les situations. Pour justifier ces anormalitĂ©s enfin ce n’était pas sĂ»r que l’on puisse rĂ©ellement dire cela concernant la blonde, la jeune fille envisageait plutĂŽt le fait d’avoir un rĂ©el talent, d’ĂȘtre juste une petite surdouĂ©e capable de tellement mieux jouer que n’importe qui d’autre. Mais, ce qu’elle envisageait n’était peut-ĂȘtre pas vrai cependant. En effet, il Ă©tait tout Ă  fait possible que la blonde cache un trouble de bipolaritĂ© et que personne ne l’ait encore jamais vu. Oui. Peut-ĂȘtre. AprĂšs tout ce qu’elle avait vĂ©cu, aprĂšs tout ce qu’elle avait encaissĂ©, peut-ĂȘtre que la maladie ne se rĂ©veillait que maintenant la poussant Ă  alterner entre plusieurs Ă©tats constants. Il y avait deux Ă©tats gĂ©nĂ©raux qui, eux-mĂȘmes, Ă©taient composĂ©s de plusieurs petites choses diffĂ©rentes, de plusieurs petites humeurs qui se modifiait en un rien de temps. D’un cĂŽtĂ©, la blonde faisait semblant. Elle encaissait les coups en silence. Elle gardait son masque face aux autres pour les laisser se leurrer sur la vĂ©ritĂ©. Elle ne cessait de mentir et de manipuler pour parvenir Ă  garder secret ce qu’elle dĂ©sirait. La mort de sa mĂšre, les coups de son pĂšre, le suicide de son paternel, la vie en famille d’accueil, toutes les petites choses qui s’étaient dĂ©roulĂ©es Ă  cĂŽtĂ© entre temps puis le viol
 Elle avait tenu si longtemps. Elle avait tellement encaissĂ©. Peu de personnes Ă©taient au courant de chacun de ces Ă©vĂšnements. TrĂšs peu de personnes pouvaient se vanter de connaĂźtre toutes ces Ă©tapes, toutes ces petites choses de la vie de la blonde. MĂȘme Kolby ne devait pas tout connaĂźtre de ce qu’elle avait vĂ©cu. Il en connaissait sans doute plus que n’importe qui grĂące aux dessins de la jeune fille, mais sans doute pas tout. Il y avait encore des secrets cachĂ©s, des mots silencieux qu’elle gardait au fond d’elle. Lena avait simplement tout encaissĂ© en silence parce que ça paraissait normal, parce que ça semblait la chose la plus humaine Ă  faire et qu’elle ne se sentait pas en mesure de faire autrement. AprĂšs tout, la jeune Wates avait toujours Ă©tĂ© Ă©duquĂ©e de cette façon. Elle avait toujours vu la vie de cette maniĂšre, cherchant Ă  se cacher, Ă  garder son jardin secret pour laisser les autres penser ce qu’ils voulaient sans jamais rĂ©ellement savoir la vĂ©ritĂ©. Il Ă©tait de toute façon trop difficile d’approcher ce jardin. Les gens Ă©vitaient de penser aux choses graves, alors ils ne pouvaient imaginer des choses graves concernant la vie de la blonde. Ah s’ils savaient
 Mais, ce n’était pas le cas, ça ne l’était jamais. Ils ne pouvaient pas deviner et elle se taisait. Comme toujours. AprĂšs tout, si la blonde s’était mise Ă  parler, elle aurait dĂ» se plaindre Ă  longueur de temps parce sa vie n’était faite que de malheurs s’enchaĂźnant les uns aprĂšs les autres comme si c’était tout ce qu’elle mĂ©ritait. Et, il y avait grand Ă  parier que les gens auraient dĂ©sertĂ©. Ils n’aimaient pas avoir quelqu’un comme ça dans leur liste d’amis. Ils n’aimaient pas avoir une personne comme cela proche d’eux et ils se plaisaient Ă  l’insulter autant qu’ils le pouvaient. Alors, Lena avait choisi le silence. Les autres se leurraient alors qu’elle prĂ©sentait sa face non brisĂ©e. Maintenant, tout Ă©tait plus dur. Tout Ă©tait plus compliquĂ©. Ce nouveau coup, cette nouvelle dĂ©ferlante avait tant arrachĂ© que la rebelle n’était pas encore en mesure de gĂ©rer. La blonde avait prĂ©fĂ©rĂ© s’enfermer pour tenter de ramasser ses morceaux de porcelaine qui s’étaient Ă©talĂ© si loin d’elle. Mais, en agissant de cette façon, Lena ne cessait jamais de se dĂ©truire seule. Les cicatrices marquant sa peau en Ă©tait la preuve vivante. Et, ça, c’était l’autre cĂŽtĂ©. La poupĂ©e brisĂ©e. Celle qui avait Ă©tĂ© lancĂ©e Ă  mĂȘme le sol pendant des annĂ©es. Celle qui avait vu ses morceaux voler en Ă©clat et s’éloigner d’elle au fur et Ă  mesure. C’était ce qu’elle Ă©tait vraiment. Capable de pleurer. Capable de crier. Capable de sombrer. Capable de sauter. Mais, seulement en train de crever. UsagĂ©e par la vie, la blonde n’était plus qu’un jouet cassĂ©. Elle avait fini par se couper du monde comme l’aurait fait une gamine aprĂšs un cauchemar. Elle cherchait Ă  se rassurer. Elle cherchait Ă  oublier. Cependant, ça ne marchait pas et les images tournaient encore sur repeat dans sa tĂȘte. Elle cherchait comment revivre et comment prĂ©tendre Ă  nouveau devant les autres parce que c’était fou de voir qu’elle n’y parvenait pas. La prĂ©sence de Kolby au sein de son appartement venait de le prouver elle ne parvenait Ă  rien depuis l’accident. Lena se retenait de grogner d’exaspĂ©ration. Elle en avait simplement marre de ne pas y parvenir. Peut-ĂȘtre devait-elle se rassurer un peu ? AprĂšs tout, elle avait rĂ©ussit Ă  sortir la veille et cela sans rien raconter Ă  personne. Elle avait rĂ©ussit Ă  replonger dans son monde en silence et en prĂ©tendant. Ça allait finir par revenir. Petit Ă  petit et elle finirait sans doute par y arriver parfaitement comme avant. Il fallait simplement un temps d’adaptation
 Un temps beaucoup plus long que ceux de d’habitude. Un temps tellement plus important qu’avant. AprĂšs tout, elle venait Ă  nouveau de craquer. La jeune Wates s’était jurĂ©e de garder le secret, de simplement jouer son rĂŽle en gardant les masques. Elle voulait prĂ©tendre et montrer sa face non brisĂ© Ă  Kolby. Ce jeune homme avec qui elle avait tant partagĂ© et qui la connaissait si bien. Ce mec Ă  qui elle ne pouvait pas mentir si facilement, d’autant plus aprĂšs les dessins qu’elle lui avait fait parvenir. Alors, elle tentait le diable. Elle voulait juste qu’il s’en aille. Elle voulait simplement le voir disparaĂźtre. Et, elle tentait de jouer entre masques et mensonges pour qu’il se barre. Sa tĂȘte ne semblait pas d’accord et les mots buttaient contre ses lĂšvres. Incertains. C’était trop dur de lui mentir. C’était trop dur de conserver le masque lorsque celui-ci ne faisait que se fissurer. Elle ne parvenait plus Ă  paraĂźtre alors que Kolby refusait de s’enfuir. AprĂšs la tentative venait l’échec. Elle n’était plus qu’une poupĂ©e brisĂ©e qui suppliait l’autre de quitter son chez elle afin de mieux sombrer. Elle n’était plus qu’une poupĂ©e sans morceaux qui cherchait Ă  repousser Kolby avant qu’il n’écrase d’autres morceaux s’il la poussait Ă  tout rĂ©vĂ©ler. Il ne partait pas. Et, bordel, elle savait qu’elle risquait de cĂ©der d’un instant Ă  l’autre. Tic, tac, tic, tac. Le temps Ă©tait comptĂ© et si elle n’était pas aussi mal, si les choses Ă©taient un tant soit peu diffĂ©rentes, la blonde se serait jetĂ©e sur le jeune homme pour le faire dĂ©guerpir de chez elle. Alors, il reprenait la parole. Il prononçait des mots qui sonnaient trop faux. Ce n’était pas seulement les rĂ©ponses qui lui importaient. Putain, elle avait juste envie de lui rire au visage avant de le frapper parce qu’il Ă©tait comme tout le monde. CuriositĂ© malsaine. Alors, presque malgrĂ© elle, oubliant totalement que devant elle c’était son Kolby, les mots glissĂšrent entre ses lĂšvres. Pas seulement »  Mais, les rĂ©ponses t’importent Kolby ! Aie, aie, aie
 Ça ne sentait pas bon du tout. Il Ă©tait rare que la jeune Wates le nomme par son prĂ©nom. Elle prĂ©fĂ©rait toujours les surnoms un peu dĂ©biles pour le taquiner, pour l’ennuyer parce que c’était ce qu’elle adorait. Parce que c’était ainsi qu’ils fonctionnaient tous les deux. Tout le temps. Mais, pas ce soir. Pas maintenant. Plus maintenant. Tu es juste comme tout le monde putain et tu meurs tellement d’envie d’avoir ces rĂ©ponses que tu ne dĂ©gage pas de chez moi alors que je te le demande, bordel !!C’était froid, c’était limite cruel. De la mĂ©chancetĂ© gratuite sans doute, de la mĂ©chancetĂ© dont elle n’avait jamais usĂ© et encore moins face Ă  quelqu’un comme Kolby avec qui elle s’entendait si bien. La jeune Wates ne comprenait vraiment pas. C’était juste inexplicable. Il y avait cette rage au fond d’elle, cette colĂšre et elle ne pouvait faire autrement que d’exploser quand bien mĂȘme elle aurait aussi aimĂ© fondre en larmes. C’était les seuls mots qu’elle avait rĂ©ussis Ă  prononcer sans bĂ©gayer, sans Ă©chouer. Alors, l’espoir renaissait. Incertain. Si elle pouvait juste jouer encore plus, si elle pouvait se pousser Ă  oublier tout ce qu’elle pouvait dire, les choses pouvaient peut-ĂȘtre marcher. Alors, comme une gamine ayant vu une solution miracle, la blondinette se jeta sur son petit paradis. Alternant entre cigarettes et alcool, elle espĂ©rait noyer les souvenirs au plus profond d’elle afin que, malgrĂ© la fissure du masque, elle demeure silencieuse. Kolby la connaissait trop bien nĂ©anmoins puisqu’il lui arracha rapidement l’ensemble de ses dĂ©pendances afin de garder la blonde lucide sans aucun doute. Et, les choses s’enchaĂźnaient beaucoup trop vite. Elle Ă©tait serrĂ©e dans l’étau des bras de Kolby. PrisonniĂšre. Il prononçait une phrase de plus, une phrase de trop. Destruction. Elle se raidissait. Automatisme. Et tout Ă©tait confiĂ©. La blonde n’entrait pas dans les dĂ©tails, mais elle racontait ce secret. Elle confiait ses maux comme une petite poupĂ©e piĂ©gĂ©e. Et, soudainement, aprĂšs la rage, c’était la douleur qui glissait dans son corps. Elle apparaissait faible et victime alors qu’elle se laissait glisser sur le sol, les larmes ne cessant jamais leur course sur ses joues. Silencieusement, la jeune fille priait pour sombrer sans douleur, sans qu’on lui arrache les organes un par un comme on le faisait. Elle priait pour simplement glisser sans ĂȘtre torturĂ©e. Et, ça ne marchait pas. Elle Ă©tait toujours sur ce sol froid. Elle Ă©tait toujours une victime. Elle Ă©tait devenue une incapable et la vie continuait sa douce torture sans qu’elle n’ait son mot Ă  dire. Elle avait tout avouĂ© Ă  Kolby alors qu’elle s’était jurĂ©e de ne pas le faire. Stupide petite fille. Idiote jolie poupĂ©e. Et, le jeune homme disait qu’il Ă©tait dĂ©solĂ©. Juste comme cela. C’était les seuls mots qu’il disait et elle rĂ©pondait qu’il n’avait pas Ă  l’ĂȘtre. Par automatisme et avant que la rage ne s’empare Ă  nouveau de son corps. Elle refusait la pitiĂ© du jeune homme. Elle refusait ce mot qui ne faisait rien et qui disait tout ce qu’elle ne voulait pas entendre. Elle ne savait mĂȘme pas rĂ©ellement de quoi il Ă©tait dĂ©solĂ© et elle s’en fichait alors que la colĂšre prenait le dessus sur le reste chez Kolby. Il se mettait Ă  crier. Il se lançait dans une tirade cinglante pleine de haine et de gros mots. Et, elle se taisait. La blonde se tassait simplement sur elle-mĂȘme en espĂ©rant pouvoir ĂȘtre un camĂ©lĂ©on et se fondre ainsi dans le dĂ©cor. Quand bien mĂȘme la demoiselle n’était pas d’accord avec tout ce qu’il pouvait dire, quand bien mĂȘme elle ne cĂ©derait pas, Lena ne rĂ©agissait pas. Elle restait juste immobile. Simplement vide. Il s’approchait d’elle. Elle se tassait. De la colĂšre, elle Ă©tait passĂ©e Ă  la dĂ©pression pour revenir vers la rage avant de glisser vers l’effroi. Tout se superposait. Tout se mĂ©langeait. Le passĂ© et le prĂ©sent. Kolby et son pĂšre. Ses humeurs. La blonde Ă©tait simplement perdue et noyĂ©e dans un flot qu’elle ne connaissait pas suffisamment. Elle attendait le coup Ă  venir. Elle attendait la fin de tout cela. Au fond, plus on y pensait, plus on pouvait se dire que la blonde Ă©tait malade, que quelque chose n’allait pas chez elle parce que ce n’était pas normal de passer par autant d’états. Parce que, ce n’était pas normal d’ĂȘtre comme ça. Une voix proche de son oreille et un sursaut. Avait-elle portĂ© plainte ? Elle devait le faire. La question et le raisonnement Ă©tait parfaitement logique. Sauf que, l’artiste Ă©tait censĂ© connaĂźtre la blonde sur le bout des doigts. Il Ă©tait censĂ© savoir que, jamais elle n’irait voir la police mĂȘme pour quelque chose d’aussi grave. Et, putain, elle voulait lui crier dessus pour lui dire qu’il ne la connaissait pas aussi bien et qu’il devait dĂ©gager loin. Mais, non. Le coup planait au dessus d’elle. La peur lui tordait toujours le ventre et elle n’osait pas agir comme une gamine insouciante. Elle avait trop peur, elle avait trop mal. Son cƓur battait trop fort. Sa tĂȘte lui faisait mal. Tout se mĂ©langeait. Et, comme la poupĂ©e brisĂ©e qu’elle Ă©tait, la demoiselle se contentait de murmurer avouant qu’elle ne l’avait pas fait, qu’elle refusait de le faire. Comme une victime, comme une faible, elle implorait la pitiĂ© pour qu’il ne la force pas Ă  y aller. AprĂšs tout, c’était elle qui avait demandĂ© l’éloignement de la police, c’était elle qui voulait s’en occuper. Elle voulait se venger en personne, c’était son affaire. Sa douce revanche. Et, elle savait. Elle savait qu’il ne le ferait pas sur d’autres filles. C’était simplement contre elle. C’était juste elle. Pauvre idiote
 La blonde l’avouait sans aucune retenue alors qu’elle aurait mieux fait de se taire parce que cela pousserait son chou Ă  poser d’autres questions. Encore et encore pour rĂ©ellement saisir l’ampleur de la chose. Stupide petite poupĂ©e. En se mordant la lĂšvre, la demoiselle retenait les larmes qui montaient encore Ă  ses yeux et qui menaçaient de couler le long de celle-ci. Elle avait beau dire de tels mots, la douleur la bouffait encore Ă  l’intĂ©rieur. Elle ressentait la panique s’infiltrait dans tout son ĂȘtre. Cette peur que Kolby ne la force Ă  voir la police. Cet effroi face Ă  l’idĂ©e de tout raconter encore une fois. Elle ressentait cette peur que tout recommence. AprĂšs tout, son agresseur Ă©tait en libertĂ© et il n’en avait qu’aprĂšs elle. Et, elle ressentait aussi cette rage, cette colĂšre qui brĂ»lait sous sa peau sans qu’elle ne puisse rien y faire. Son cƓur battait trop vite. Ses membres tremblaient alors que Kolby reprenait la parole. Il Ă©tait d’accord pour ne pas aller voir la police. Elle devait juste se calmer et ils n’iraient pas voir la police. C’était mĂȘme une promesse. Une promesse Ă  laquelle elle voulait croire, mais Ă  laquelle elle ne pouvait croire ayant trop peur d’ĂȘtre prise pour une victime trop faible encore une fois. Et, bordel, elle avait raison puisque Kolby revenait Ă  l’attaque. Etait-elle certaine qu’il ne ferait rien Ă  d’autres filles ? Comment le savait-elle ? Et s’il recommençait ? Portant ses mains Ă  sa tĂȘte, la rebelle ferma les yeux espĂ©rant ainsi effacer les questions et les pensĂ©es qui allaient avec. Elle savait parfaitement qu’il ne s’en prendrait pas Ă  d’autres filles. Elle le savait putain et elle n’osait pas rĂ©ellement tout avouer parce qu’elle avait vu la rĂ©action de Kolby face Ă  l’annonce. Alors, comment allait-il le prendre pour Brian, l’ancien colocataire de la blonde qu’il avait toujours dĂ©testĂ© ? Et si l’agresseur recommençait ? Sur elle ou sur d’autres ? La blonde aurait voulu rĂ©pondre cela Ă  cette question. Elle aurait voulu jouer l’innocente trop stupide qui ne comprenait pas la question. Mais, putain, elle savait qu’il parlait juste d’elle. Alors, lentement, elle C’était le premier murmure nĂ©cessaire, c’était la premiĂšre information qu’elle avait besoin de dire pour lui prouver qu’elle n’oubliait pas les mots qu’il prononçait. Mais, c’était aussi un moyen de rendre la promesse beaucoup plus rĂ©elle et de faire en sorte que le jeune homme ne se retourne pas contre elle aprĂšs en l’emmenant chez les flics. Il n’avait pas le droit de faire cela. Ouvrant les yeux et fixant le sol, puisqu’elle Ă©tait toujours incapable de regarder Kolby sans avoir mal au fond d’elle-mĂȘme, sans se sentir victime, la blonde reprit doucement. Oui
 Je
 J’en suis certaine
 Le
 Il ne les
 Il ne ferait rien Ă  d’autres
 Rien
 Il
 S’en fiche des autres, c’pas ce qui l’intĂ©resse
 HĂ©sitation, hĂ©sitation, hĂ©sitation. La blonde ne savait pas rĂ©ellement comment expliquer, comment dire sans dĂ©clencher la rage chez Kolby. Elle glissa sa langue sur ses lĂšvres. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ouvrant la bouche, la blonde la referma presque aussitĂŽt e sachant pas. Mais, finalement, elle reprit. C’est simplement contre Brian
 C’juste contre lui
 J’suis la seule fille dont il soit proche
 J’suis la seule Ă  ĂȘtre encore là
 Alors, je paye pour Brian vu qu’il s’est juste barrĂ© d’ici
La bombe Ă©tait lancĂ©e. Il Ă©tait trop tard pour faire marche arriĂšre. Et, totalement consciente, la rebelle Ă©vitait la derniĂšre question. Ce et s’il recommençait » qui venait hanter sa tĂȘte. Cette question qu’elle ne cessait jamais de se poser prenant soin de fermer sa porte de multiples verrous et de rester barricadĂ©e dans son appartement. Et, lorsqu’elle sortait seule, la rebelle gardait toujours ce couteau serrĂ© dans sa main, prĂȘte Ă  rĂ©agir au quart de tour si quelqu’un la frĂŽler d’un peu trop prĂšs. Elle Ă©tait un danger pour autrui. Elle Ă©tait un danger pour elle-mĂȘme. Elle se souvenait une fois, lorsqu’elle Ă©tait allĂ©e Ă  l’hĂŽpital. Elle se souvenait du couteau dans sa main, de la panique qu’elle ressentit en entendant une respiration derriĂšre elle. Elle se souvenait du danger de garder un objet coupant dans sa main parce qu’elle s’était ouverte ce jour-lĂ , parce qu’elle n’avait pas eu conscience d’enfoncer le couteau trop profondĂ©ment dans sa main. Juste parce que la panique avait prit le dessus. Alors, la rebelle prĂ©fĂ©rait rester chez elle. Elle attendait de se sentir mieux pour rĂ©ellement pouvoir sortir et vivre Ă  nouveau dans son paradis artificiel. Elle attendait de redevenir la jeune Wates que tout le monde connaissait. La jeune fille patientait simplement pour redevenir la copie conforme que les autres attendaient, que le monde guettait. Et, c’était tellement long. Beaucoup plus que toutes les autres fois oĂč elle avait dĂ» agir de la mĂȘme façon. C’était juste inhabituel pour la rebelle qui, d’habitude, ne mettait pas plus d’une semaine avant d’ĂȘtre en mesure d’agir Ă  nouveau comme avant. SaletĂ© d’accident. Perdue dans ses pensĂ©es, la demoiselle revint rapidement sur terre lorsque Kolby glissa un bras autour d’elle. Elle se raidissait alors par pure automatisme alors que, par le mĂȘme automatisme, le jeune homme cherchait Ă  la rassurer avec une phrase banale. Une phrase toute conne qui donnait une vĂ©ritĂ© qu’elle connaissait dĂ©jĂ  et elle ne pouvait s’empĂȘcher de le souligner. Elle n’était pas idiote aprĂšs tout et ce n’était pas juste Ă  cause de ça qu’elle avait oubliĂ© des dĂ©tails comme celui-ci. Pourtant, la blonde esquissa un sourire. Comme avant. Avec Kolby. Ce jeune homme qui Ă©tait encore en train de chercher Ă  la rassurer avec des phrases bateau. Elle devait le laisser ĂȘtre prĂšs d’elle. Il ne lui ferait rien de mal. Il n’était pas ce gars. Oui, bien sĂ»r. La jeune Wates savait tout cela. Elle en avait parfaitement conscience mĂȘme. Pourtant, c’était plus fort qu’elle. C’était comme si sa tĂȘte refusait de s’accorder Ă  ces mots, Ă  ces paroles, Ă  ces promesses. C’était comme si, encore une fois, il y avait deux Lena. Une qui acceptait. Une qui ne pouvait pas accepter, mais qui le faisait quand mĂȘme parce qu’elle n’avait pas le courage de se dĂ©gager encore une fois. Alors, la blonde se mordait la lĂšvre au sang pour ne pas hurler, pour ne pas demander Ă  Kolby de s’éloigner d’elle. Elle n’osait pas respirer et cela malgrĂ© le contact agrĂ©able et les doigts qui glissaient dans ses cheveux. Elle n’osait pas bouger. Ses sens Ă©taient toujours en alerte et sa tĂȘte l’était encore plus. Il parlait, elle prĂ©fĂ©rait se taire que d’attiser la colĂšre. Elle prĂ©fĂ©rait se taire que d’oser prononcer des mots qu’elle ne pensait sans doute pas. Soudainement, Kolby se redressa et obligea donc la blonde Ă  en faire de mĂȘme pour aller prendre l’air. La jeune Wates avait simplement envie de dire non, elle voulait juste Ă©chapper Ă  cette prise et rester cloĂźtrĂ©e dans son appartement. Loin des maux. Loin des critiques. Loin d’une autre souffrance. Mais, elle ne disait rien. Elle n’était plus qu’une poupĂ©e un peu trop mallĂ©able. Et, la rebelle se retrouvait avec le manteau de Kolby sur elle. Elle se retrouvait main dans la main avec lui en direction de l’extĂ©rieur. Ils marchaient en silence. Elle n’osait rien dire, elle n’osait mĂȘme pas demander Ă  son ami de la ramener Ă  l’intĂ©rieur. Elle n’avait, de toute façon, aucune excuse potable pour retourner se confiner au sein de son appartement. Rien. Si ce n’était cette peur qui courrait dans ses veines, cette douleur qui la bouffait de l’intĂ©rieur sans qu’elle ne puisse rien y faire. Cependant, la blondinette finit par rĂ©agir lorsqu’ils se dirigĂšrent vers LA rue. Elle se figeait automatiquement, incapable de faire un pas de plus, incapable d’avancer. La blonde Ă©tait simplement plantĂ©e dans le sol, pĂ©trifiĂ©e alors qu’elle suppliait Kolby de ne pas aller de ce cĂŽtĂ©. Comme une gamine Ă  la recherche de soutien, de secours, Lena se rapprochait du corps de son ami. La seule chose qui comptait Ă©tait de retrouver une zone de sĂ©curitĂ© et elle en oubliait sa hantise pour ce contact humain. Kolby se mit alors en marche sans s’arrĂȘter. Elle le suivait, tirĂ©e Ă  sa suite dans une course effrĂ©nĂ©e oĂč elle n’avait rien Ă  dire. Rien Ă  faire. La blonde se contentait de suivre le mouvement, restant dans l’ombre du jeune homme comme si cela pouvait l’aider Ă  se sentir mieux. Elle se contentait de marcher avec lui parce qu’elle ne pouvait rien faire d’autre, parce qu’à prĂ©sent elle ne pourrait plus rentrer chez elle seule. Pas comme ça. Plus maintenant. Kolby ne disait rien, il ne la regardait mĂȘme pas et elle faisait de mĂȘme. Il y avait simplement ce contact. Il y avait simplement leurs deux mains qui les gardait liĂ©s. Et, finalement, la course prenait fin. Ils se retrouvaient dans le parc, dans ce coin reculĂ©. Le coin de la blonde. Son endroit Ă  elle. Il n’y avait que Kolby qui avait connaissance de ce lieu. Ce lieu oĂč elle s’isolait pour venir dessiner lorsque l’envie se faisait ressentir. Ce lieu oĂč elle avait passĂ© des heures avec Kolby Ă  se chamailler tout en dessinant. Ce lieu emplis de souvenirs heureux et de dessins tristes. LĂąchant la main du jeune homme Ă  ses cĂŽtĂ©s, la blonde se dirigea vers le milieu de ce coin reculĂ© pour s’asseoir Ă  mĂȘme l’herbe. Un souffle glissa entre ses lĂšvres. ApaisĂ©e, libĂ©rĂ©e. Elle osait enfin tourner son regard vers Kolby, un fin sourire aux lĂšvres lorsqu’elle le vit avoir du mal avec les cigarettes. Et, sans qu’elle ne s’y attende, sans qu’elle n’y puisse rien, un rire glissa entre ses lĂšvres lorsqu’il se brĂ»la. Douce mĂ©lodie depuis longtemps oubliĂ©e. Le rire ne resta pas longtemps, mourant vite dans la gorge de la blonde comme si c’était quelque chose qu’elle avait oubliĂ©. Comme si elle n’était plus capable de le faire aussi longtemps qu’avant, aussi franchement, aussi agrĂ©ablement. Kolby vint finalement prĂšs d’elle et il lui tendit une cigarette. Elle hĂ©sitait. AprĂšs tout, Lena refusait de s’attirer encore les foudres de son ami. Elle refusait de l’entendre hurler sur elle ou de devoir subir des coups. Cependant, le jeune homme dĂ» vite comprendre sa crainte. Comme toujours. Comme habituellement. Il la rassurait dĂ©jĂ  Ă  l’aide de quelques mots. Elle avait le droit d’en avoir une finalement parce qu’elle avait Ă©tĂ© sage. Alors, comme une enfant rĂ©compensĂ©e Ă  la suite d’une bonne action, la blonde se saisit du bien avec un sourire aux lĂšvres. Croisant le regard de Kolby, la demoiselle n’hĂ©sita qu’une demi-seconde avant de reprendre la parole. Merci
C’était simple et court. C’était rĂ©el et sincĂšre. C’était juste elle et lui. C’était simplement Kolby et Lena. Comme avant. Le temps de quelques secondes. Le temps d’un oubli provisoire. La jeune fille ne savait mĂȘme pas exactement pourquoi elle le remerciait. Cela semblait aller tellement plus loin que pour une simple cigarette offerte. Cela allait tellement plus loin que face Ă  cet acte de gĂ©nĂ©rositĂ©. C’était un merci pour la cigarette. C’était un merci pour la prĂ©sence. C’était un merci pour l’offre. C’était un merci tellement plus fort qu’il n’y paraissait. C’était un mot que Kolby comprendrait sans qu’elle n’ait besoin d’en rajouter, sans qu’elle n’ait besoin de rĂ©ellement tout lui expliquer. Pas avec lui. Jamais avec lui. Allumant sa cigarette grĂące au briquet qui traĂźnait toujours dans sa poche, la demoiselle tira rapidement sur ce bien profitant de cette drogue qui l’envahissait. Pourtant, les images dans sa tĂȘte ne s’arrĂȘtaient pas. La panique dans son ventre demeurait. La douleur dans son ĂȘtre ne cessait pas de la picoter lui rappelant sa prĂ©sence. Elle n’était plus qu’un corps fait de chair et de sang. Elle n’était plus qu’un corps vide de vie et d’envie. Elle Ă©tait simplement une survivante qui ne savait mĂȘme plus comment survivre. Elle n’était plus qu’une gamine qui laissait peu Ă  peu le sang s’écouler en dehors. Elle Ă©tait juste une enfant qui attendait que le rouge soit dehors pour pouvoir glisser dans la paix, sombrer dans l’oubli et plonger dans la mort. S’allongeant dans l’herbe, la demoiselle gardait le silence. Elle n’avait pas besoin de parler avec Kolby. Ils n’avaient pas besoin de millions de mots. Juste d’ĂȘtre proche l’un de l’autre et de s’amuser. Mais, en cet instant, ĂȘtre simplement proche semblait suffir. C’était juste agrĂ©able. Ce vent, ce silence, ce semblant de vie autour d’elle. Cette paix illusoire. Cette cigarette. Kolby. Risquant un regard vers son ami qui s’était allongĂ© prĂšs d’elle, la demoiselle ne put s’empĂȘcher de remarquer qu’il avait l’air prĂ©occupĂ©. Et, putain, c’était tellement logique aprĂšs tout ce qu’elle lui avait racontĂ©. Elle avait avouĂ© tellement de choses. Elle Ă©tait tellement diffĂ©rente. Une coquille vide qu’on ne savait plus comment rĂ©parer. Et, bordel, maintenant la culpabilitĂ© la prenait aux tripes. Elle se sentait responsable. Elle se sentait mal. Lena n’avait jamais pu supporter de voir les autres mal pour elle. Elle n’avait jamais acceptĂ© de laisser tomber les masques parce qu’elle refusait de voir les autres se prendre la tĂȘte pour elle. Elle n’en avait jamais valu la peine, elle ne voulait jamais la valoir. Et, Ă  prĂ©sent, c’était cette part d’elle qui semblait reprendre le dessus alors qu’elle refusait de voir son Kolby dans un tel Ă©tat. Finissant trop rapidement sa cigarette, se fichant de l’effet dĂ©vastateur que cela pourrait avoir, la demoiselle se redressa rapidement prĂȘte Ă  agir. PrĂȘte Ă  jouer. PrĂȘte Ă  ĂȘtre celle qu’elle Ă©tait habituellement avec Kolby
 Parce qu’elle lui devait au moins ça. Parce qu’elle espĂ©rait en ĂȘtre capable. Parce qu’elle voulait que ça lui fasse du bien. Parce qu’elle dĂ©sirait simplement retrouver son innocence perdue et glisser dans ce rĂŽle de gamine. Assise dans l’herbe, Lena secoua lentement la tĂȘte pour retirer l’herbe de ses cheveux et, avant mĂȘme que son ami n’ait pu rĂ©agir, elle vint se placer Ă  califourchon sur lui un grand sourire aux lĂšvres. Ce n’était pas dangereux. Ce n’était pas sexuel. Ça n’avait aucune signification en ce sens. Ils Ă©taient juste deux gamins. Elle Ă©tait juste une gamine. Croisant les bras sur sa poitrine, la blonde croisa le regard de Kolby et elle prit automatiquement la le droit d’en avoir une autre ? S’il te plaiiiiiiiiiiiitElle tirait une moue enfantine. Elle agissait comme si elle n’était qu’une gamine. Mais, c’était comme ça entre eux. Ça avait toujours Ă©tĂ© comme ça dans le fond. Et l’humeur changeait Ă  nouveau. La blonde avait jonglĂ© encore une fois. Taquine et gamine, elle voulait juste s’amuser. Elle voulait juste voir le sourire sur le visage du jeune homme sous elle. C’était un automatisme. C’était un besoin nĂ©cessaire. Elle espĂ©rait pouvoir revivre. Elle voulait juste jouer. Ils n’étaient que deux gamins Ă©corchĂ©s par la vie. Elle n’était qu’une gamine qui avait besoin d’ĂȘtre guĂ©rie. Ils n’étaient que deux gamins qui allaient plonger dans leur monde. Elle n’était qu’une enfant qui chĂ©rissait l’oubli. Il Ă©tait celui qui pouvait lui offrir. Sans contraintes, sans danger, sans ambigĂŒitĂ©s. Si les gens passaient par lĂ , ils penseraient sans doute que le brun et la blonde formaient un couple. C’était simplement des apparences et ils ne sauraient rien. Ils ne sauraient pas qu’ils n’étaient que des amis. Ils ne sauraient pas que rien ne se passerait entre eux. Ils ne sauraient pas que, peut-ĂȘtre pour quelques heures, la blonde allait pouvoir s’évader de son enfer grĂące au jeune homme. Ils ne sauraient pas qu’elle allait, peut-ĂȘtre, pouvoir revivre juste quelques minutes et cesser de subir ces images dans sa tĂȘte. Juste un oubli. Juste une fraction de secondes. InvitĂ© Empire State of MindInvitĂ© Sujet Re Lena + liquid confidence. Sam 26 Avr - 2024 Lena m’engueule presque et me reproche de m’ĂȘtre trop intĂ©ressĂ© Ă  son histoire, Ă  ses problĂšmes. Comment aurais-je pu ignorer sa tristesse ou mĂȘme rester indiffĂ©rent et insensible face Ă  son visage triste et blĂȘme ? C’est effectivement impossible en vue de notre relation et de l’intĂ©rĂȘt que je lui porte dĂ©sormais. Je n’ai pas pour habitude d’apprĂ©cier les filles, pourtant la blonde est une de mes exceptions et une des seules que je parviens Ă  supporter. J’éprouve beaucoup d’affection et d’amitiĂ© Ă  son Ă©gard, alors elle ne pourra jamais me demander de nier sa blessure intĂ©rieure, tout simplement car elle devrait savoir depuis le temps que c’est impossible. Je m’en fous de ces putains de rĂ©ponse ! je m’exclame d’un ton quelque peu agacĂ©, afin qu’elle comprenne une fois que la blesser n’était pas dans mes intentions. ForcĂ©ment que je les voulais parce que je comprenais rien Ă  ces dessins, je ne savais pas que c’était toi bordel ! » Je m’énerve Ă  peine contre elle, juste un peu pour lui faire comprendre qu’elle n’a aucune raison de me juger ainsi. Aucune raison de me repousser, aucune raison de me considĂ©rer comme une pauvre merde qui a seulement voulu lui faire du mal. Je veux seulement la protĂ©ger, lui rendre son si beau sourire qui a souvent eu l’habitude de provoquer le mien. Je me demande ce qui cloche dans sa tĂȘte pour croire Ă  un truc pareil, ce qui peut la pousser Ă  imaginer que je puisse lui dĂ©chirer le cƓur davantage. Mais je crois qu’en rĂ©alitĂ© ce serait impossible, car de la raison la plus simple qu’il soit, il est dĂ©jĂ  en miette. Son cƓur est une vĂ©ritable bouillie. Je n’ai pas besoin de faire le chirurgien et de l’ouvrir pour avoir confirmation, je le vois dans son regard vide qui exprime son Ă©tat d’esprit en ce moment mĂȘme. Elle est triste mais ne ressent plus rien, autre que de la souffrance. Le responsable de cette situation lui a retirĂ© la vie et plus de joie rĂ©sonne dans sa voix, ne s’empare de son regard ou de son sourire. Ma Lena a disparu, cette jolie blonde Ă  la folie importatrice n’est pas face Ă  moi. J’ai seulement son reflet physique, tout ce qui fait Lena a Ă©tĂ© emportĂ© depuis ce fameux crime. Personne pense aux choses graves, personne. Pas mĂȘme moi, je lui explique finalement avec une voix qui se veut tout de suite plus douce. J’étais curieux parce que j’ignorais que ça te ferait autant de mal, parce que je ne prenais pas conscience que c’était aussi grave. » Je ne m’efforce plus Ă  garder mon ton agacĂ© et colĂ©rique, pour la simple et simple raison qu’elle n’a pas besoin de ça, mais aussi car je me doute qu’elle ne fait pas exprĂšs d’ĂȘtre aussi
 MĂ©chante, ou encore agressive. Et si je ne dĂ©gage pas, c’est parce que je sais au fond de toi que tu n’as pas envie de rester seule. Sinon tu vas crever encore un peu plus, je lui rappelle doucement, lui indiquant encore une fois mes raisons de mon entĂȘtement Ă  son Ă©gard. Et j’ai envie de te faire sortir de ce tunnel dans lequel ce connard t’a insĂ©rĂ©e, je rajoute en prenant le soin d’insulter le responsable de cette situation merdique dans laquelle elle vit. » Lena est quelqu’un d’adorable, elle a toujours Ă©tĂ© une bonne amie pour moi ; je peux chaque fois lui demander conseils lorsque j’ai des soucis. Ainsi je ne peux m’empĂȘcher d’avoir envie de tuer ce criminel pour l’avoir rendue aussi
 Sans cƓur. Pour l’avoir rendue comme lui. Sans savoir pourquoi, j’aimerais la protĂ©ger en toutes la conversation dĂ©rive sur le coupable et elle refuse d’en parler rĂ©ellement, de me balancer ces noms. Je vois dans ses yeux qu’elle est encore plus dĂ©chirĂ©e rien que d’en parler, et je ne peux pas permettre qu’elle soit encore plus souffrante, alors que je suis censĂ©e apaiser et mĂȘme retirer ses peines. Au contraire, j’aimerais ĂȘtre lĂ  pour elle, qu’elle se sente comprise et Ă©paulĂ©e. C’est pourquoi je prends la dĂ©cision de ne plus discuter de ce sujet qui la terrifie, l’angoisse et lui fait souffrir. D’accord, je lui rĂ©ponds tout simplement pour accomplir mon souhait. » Je passe seulement un bras autour de son corps fin pour la prendre dans mes bras et calmer non seulement sa peur, mais aussi sa tristesse et son angoisse. Elle paraĂźt se dĂ©tendre quelque peu contre moi, tandis que nos corps sont liĂ©s et allongĂ©s sur le canapĂ©. Je glisse mes doigts dans ses cheveux, puis lui propose une sortie sans vraiment prendre en compt Monajout de la gravitĂ© va faire bondir, mais c'est exactement la mĂȘme chose que la force centrifuge. Assis sur ma chaise, je ressent par mes capteurs fessiers la force qui me pousse vers le haut, et je conceptualise une force qui me tire vers le bas. Cela demande un petit effort de rĂ©flexion, mais essayez de voir les choses comme ça, vous À Ă©couter À tĂ©lĂ©charger Paroles et accords Psaume 25 Eternel, je me tourne vers Toi Je me confie en Toi Eternel, fais-moi connaĂźtre Tes voies Conduis-moi, enseigne-moi Car Tu es le Dieu de mon salut Et Ă  cause de Ta bontĂ© Souviens-Toi de moi selon Ton amour Je m’attends Ă  Toi chaque jour Ne Te souviens plus de mes fautes Je me confie en Toi Souviens-Toi de Tes compassions L’Eternel est juste et bon Pour ceux qui gardent Ton alliance Qui suivent Tes commandements Tu manifeste Ta bontĂ© Tu les arraches au mĂ©chant Je cherche refuge auprĂšs de Toi Je mets mon espĂ©rance en toi O pardonne tous mes pĂ©chĂ©s Garde mon Ăąme et sauve-moi Celui qui craint l’Eternel L’Eternel lui confie Ses secrets Mon Dieu dĂ©livre ton peuple De toutes ses dĂ©tresses
Oui, Hermione, je le sais. J'ai connus ça bien avant toi et je peux te dire que c'était aussi dure que toi maintenant. - Tu as raison ! Il ne faut pas que je me lamente sur mon sort. Je ne crois pas que c'est-ce qu'ils voudraient s' ils étaient encore là. - C'est bien, c'est comme ça qu'il faut réagir ! - Oh ! Harry ! Tu es vraiment le
Hey!Je l'attrape pars la main il s'assoit Ă  cĂŽtĂ© de moiMoi dit moi mon coeur?Alioune je veux qu'on se marie d'ici quelque mois insha AllahđŸ˜±đŸ˜±đŸ˜±đŸ˜±đŸ˜±đŸ˜±Je suis restĂ©e choquer rien sortais de ma bouche! Alioune t'est choquerMoi heu oui sa fait depuis hier tu voisAlioune je sais, et je sais aussi que ta peur que je te fasse du mal que ta peur du mariage Ă  cause de ce pd mais je veux faire ma vie avec toi Ouma, fonder une famille et ĂȘtre tranquille tu voisMoi ouiAlioune donc si sa te dit je te force pas quand t'est prĂȘte j'irai voire ta famille, dĂ©jĂ  pour arranger les choses avec ton frĂšre et ta sƓur et ensuit pour demander ta mainMoi...Alioune je sais c'est trop rapide Moi non on ce connais dĂ©jĂ  assez, je connais ta famille et toi la mienne. Je veux aussi faire les choses bien, la premiĂšre fois c'est Ă  cause de moi si on c'est pas mariĂ© je repousser la chose pars peur, parce que j'Ă©tais jeune et immature mais je le veux je veux ĂȘtre avec toi faire ma vie avec toi et notre bĂ©bĂ©Alioune sĂ©rieux😳😳😳😳Moi bah oui tu penser j'allais dire nonAlioune non que c'Ă©tait rapide Moi du tous d'ici une semaine j'en parle vraiment Ă  mon frĂšre et ma soeur et aprĂšs on fait un repas pour arranger les choses entre vous Alioune sa me vaMoi d'accord😊. Attend j'arrive j'ai envie de te faire des bisous laAlioune okJe pars dans la salle de bain mais pas de Mylan, je me dĂ©barbouille, je prend une brosse neuf et je me brosse les dents et je retourne au salon, je m'assoie sur luiMoi bebe y a deux salle de bainAlioune ouiMoi ah okIl me prend pars le coup il me smack et on s'embrasse pendant plusieurs minutes et on se relĂąche. Il reste coller son front au miens et dit Alioune putain c'est rĂ©el Moi quoi?Alioune je suis de nouveau avec toi? J'ai toujours attendu de ce momentMoi moi aussi. On a juste retarder la chose mais s'alliait arrivĂ©e Alioune je t'aime tellement Moi moi aussi ma vie❀On se fait des bisous et tous on voulait plus se lĂącher, on se regarde et ce contemple c'est lui que j'aime et que j'ai toujours aimer je peux pas aimer plus que luiđŸ˜©. Je prend son visage entre mes mains, il me fait des bisous dans le coup et commence Ă  descendre quand on entend un gros boom! On c'est direct relĂącher, j'ai carrĂ©ment oublier qu'on Ă©tĂ© pas seul il me smack et ce lĂšve Moi soit pas trop durAlioune sa fait une heure il ce lave les mains le petit tu me dit soit pas trop dureMoi t'est trop un sauvage Alioune 😒😒Il part dans la salle de bain, je le suis aussi et qu'on j'arrive je me suis dit c'est un prank??? Y avait de l'eau partout!!! Et Mylan Ă©tait tous mouiller en dirais il venait de ce doucher😭😭. Il Ă©tait en larmes, Alioune lui met une fessĂ© et il vient vers moi en pleurant
Readabout C'est Vers Toi Que Je Me Tourne by Eurochor and see the artwork, lyrics and similar artists. Playing via Spotify Playing via YouTube. Playback options Listening on Switch Spotify device; Open in Spotify Web Player; Change playback source Open on YouTube website; Change playback source Previous Play Next Skip to YouTube video. Le verbe se tourner est du premier verbe se tourner se conjugue avec l'auxiliaire ĂȘtreTraduction anglaise to turn se tourner au fĂ©minin retirer le se/s' se tourner ? ne pas se tourner Imprimer Exporter vers WordPrĂ©sentje me tournetu te tournesil se tournenous nous tournonsvous vous tournezils se tournentPassĂ© composĂ©je me suis tournĂ©tu t'es tournĂ©il s'est tournĂ©nous nous sommes tournĂ©svous vous ĂȘtes tournĂ©sils se sont tournĂ©sImparfaitje me tournaistu te tournaisil se tournaitnous nous tournionsvous vous tourniezils se tournaientPlus-que-parfaitje m'Ă©tais tournĂ©tu t'Ă©tais tournĂ©il s'Ă©tait tournĂ©nous nous Ă©tions tournĂ©svous vous Ă©tiez tournĂ©sils s'Ă©taient tournĂ©sPassĂ© simpleje me tournaitu te tournasil se tournanous nous tournĂąmesvous vous tournĂątesils se tournĂšrentPassĂ© antĂ©rieurje me fus tournĂ©tu te fus tournĂ©il se fut tournĂ©nous nous fĂ»mes tournĂ©svous vous fĂ»tes tournĂ©sils se furent tournĂ©sFutur simpleje me tourneraitu te tournerasil se tourneranous nous tourneronsvous vous tournerezils se tournerontFutur antĂ©rieurje me serai tournĂ©tu te seras tournĂ©il se sera tournĂ©nous nous serons tournĂ©svous vous serez tournĂ©sils se seront tournĂ©sPrĂ©sentque je me tourneque tu te tournesqu'il se tourneque nous nous tournionsque vous vous tourniezqu'ils se tournentPassĂ©que je me sois tournĂ©que tu te sois tournĂ©qu'il se soit tournĂ©que nous nous soyons tournĂ©sque vous vous soyez tournĂ©squ'ils se soient tournĂ©sImparfaitque je me tournasseque tu te tournassesqu'il se tournĂątque nous nous tournassionsque vous vous tournassiezqu'ils se tournassentPlus-que-parfaitque je me fusse tournĂ©que tu te fusses tournĂ©qu'il se fĂ»t tournĂ©que nous nous fussions tournĂ©sque vous vous fussiez tournĂ©squ'ils se fussent tournĂ©sPrĂ©sentje me tourneraistu te tourneraisil se tourneraitnous nous tournerionsvous vous tourneriezils se tourneraientPassĂ© premiĂšre formeje me serais tournĂ©tu te serais tournĂ©il se serait tournĂ©nous nous serions tournĂ©svous vous seriez tournĂ©sils se seraient tournĂ©sPassĂ© deuxiĂšme formeje me fusse tournĂ©tu te fusses tournĂ©il se fĂ»t tournĂ©nous nous fussions tournĂ©svous vous fussiez tournĂ©sils se fussent tournĂ©sPrĂ©senttourne-toitournons-noustournez-vousParticipePassĂ©tournĂ©tournĂ©etournĂ©stournĂ©ess'Ă©tant tournĂ©InfinitifGĂ©rondifRĂšgle du verbe se tournerVoici la forme gĂ©nĂ©rale de conjugaison des verbes en -erSynonyme du verbe se tourneraigrir - altĂ©rer - gĂąter - corrompre - envenimer - attiser - aggraver - irriter - aviver - indisposer - alterner - relayer - Ă©changer - remplacer - succĂ©der - braquer - diriger - virer - obliquer - pointer - cinĂ©matographier - filmer - contourner - Ă©viter - dĂ©tourner - dĂ©vier - enregistrer - graviter - orbiter - pivoter - biaiser - pirouetter - tournoyer - virevolter - tourbillonner - toupiller - tourniquer - rouler - berner - abuser - enrouler - remuer - gronder - Ă©motter - changer - licencierEmploi du verbe se tournerFrĂ©quent - Autorise la forme pronominale Tournure de phrase avec le verbe se tournerFutur procheje vais me tournertu vas te tourneril va se tournernous allons nous tournervous allez vous tournerils vont se tournerPassĂ© rĂ©centje viens de me tournertu viens de te tourneril vient de se tournernous venons de nous tournervous venez de vous tournerils viennent de se tournerVerbes Ă  conjugaison similaireaider - aimer - apporter - arrĂȘter - arriver - chanter - chercher - contacter - continuer - demander - dĂ©sirer - donner - Ă©couter - effectuer - entrer - habiter - hĂ©siter - intĂ©resser - jouer - laisser - manquer - marcher - monter - occuper - parler - passer - penser - prĂ©senter - profiter - regarder - rencontrer - rentrer Insulterla maman des autres - page 4 - Topic les INDICATEURS du SOUS-HOMMES du 23-08-2022 17:24:40 sur les forums de jeuxvideo.com Voltaire Contes en vers et en prose II Le Blanc et le noir Tout le monde... Tout le monde dans la province de Candahar connaÃt l'aventure du jeune Rustan. Il était fils unique d'un mirza du pays c'est comme qui dirait marquis parmi nous, ou baron chez les Allemands. Le mirza son pÚre avait un bien honnÃÂȘte. On devait marier le jeune Rustan à une demoiselle, ou mirzasse de sa sorte. Les deux familles le désiraient passionnément. Il devait faire la consolation de ses parents, rendre sa femme heureuse, et l'ÃÂȘtre avec elle. Mais par malheur il avait vu la princesse de Cachemire à la foire de Kaboul, qui est la foire la plus considérable du monde, et incomparablement plus fréquentée que celles de Bassora et d'Astrakan; et voici pourquoi le vieux prince de Cachemire était venu à la foire avec sa fille. Il avait perdu les deux plus rares piÚces de son trésor l'une était un diamant gros comme le pouce, sur lequel sa fille était gravée par un art que les Indiens possédaient alors, et qui s'est perdu depuis; l'autre était un javelot qui allait de lui-mÃÂȘme oÃÂč l'on voulait ce qui n'est pas une chose bien extraordinaire parmi nous, mais qui l'était à Cachemire. Un faquir de Son Altesse lui vola ces deux bijoux; il les porta à la princesse. "Gardez soigneusement ces deux piÚces, lui dit-il; votre destinée en dépend." Il partit alors, et on ne le revit plus. Le duc de Cachemire, au désespoir, résolut d'aller voir à la foire de Kaboul si de tous les marchands qui s'y rendent des quatre coins du monde il n'y en aurait pas un qui eût son diamant et son arme. Il menait sa fille avec lui dans tous ses voyages. Elle porta son diamant bien enfermé dans sa ceinture; mais pour le javelot, qu'elle ne pouvait si bien cacher, elle l'avait enfermé soigneusement à Cachemire dans son grand coffre de la Chine. Rustan et elle se virent à Kaboul; ils s'aimÚrent avec toute la bonne foi de leur ùge, et toute la tendresse de leur pays. La princesse, pour gage de son amour, lui donna son diamant, et Rustan lui promit à son départ de l'aller voir secrÚtement à Cachemire. Le jeune mirza avait deux favoris qui lui servaient de secrétaires, d'écuyers, de maÃtres d'hÎtel et de valets de chambre. L'un s'appelait Topaze il était beau, bien fait, blanc comme une Circassienne, doux et serviable comme un Arménien, sage comme un GuÚbre. L'autre se nommait EbÚne c'était un nÚgre fort joli, plus empressé, plus industrieux que Topaze, et qui ne trouvait rien de difficile. Il leur communiqua le projet de son voyage. Topaze tùcha de l'en détourner avec le zÚle circonspect d'un serviteur qui ne voulait pas lui déplaire; il lui représenta tout ce qu'il hasardait. Comment laisser deux familles au désespoir? comment mettre le couteau dans le coeur de ses parents? Il ébranla Rustan; mais EbÚne le raffermit et leva tous ses scrupules. Le jeune homme manquait d'argent pour un si long voyage. Le sage Topaze ne lui en aurait pas fait prÃÂȘter; EbÚne y pourvut. Il prit adroitement le diamant de son maÃtre, en fit faire un faux tout semblable, qu'il remit à sa place, et donna le véritable en gage à un Arménien pour quelques milliers de roupies. Quand le marquis eut ses roupies, tout fut prÚs pour le départ. On chargea un éléphant de son bagage; on monta à cheval. Topaze dit à son maÃtre "J'ai pris la liberté de vous faire des remontrances sur votre entreprise; mais, aprÚs avoir remontré, il faut obéir; je suis à vous, je vous aime, je vous suivrai jusqu'au bout du monde; mais consultons en chemin l'oracle qui est à deux parasanges d'ici." Rustan y consentit. L'oracle répondit "Si tu vas à l'orient, tu seras à l'occident." Rustan ne comprit rien à cette réponse. Topaze soutint qu'elle ne contenait rien de bon. EbÚne, toujours complaisant, lui persuada qu'elle était trÚs favorable. Il y avait encore un autre oracle dans Kaboul; ils y allÚrent. L'oracle de Kaboul répondit en ces mots "Si tu possÚdes, tu ne posséderas pas; si tu es vainqueur, tu ne vaincras pas; si tu es Rustan, tu ne le seras pas." Cet oracle parut encore plus inintelligible que l'autre. "Prenez garde à vous, disait Topaze. - Ne redoutez rien", disait EbÚne; et ce ministre, comme on peut le croire, avait toujours raison auprÚs de son maÃtre, dont il encourageait la passion et l'espérance. Au sortir de Kaboul, on marcha par une grande forÃÂȘt, on s'assit sur l'herbe pour manger, on laissa les chevaux paÃtre. On se préparait à décharger l'éléphant qui portait le dÃner et le service, lorsqu'on s'aperçut que Topaze et EbÚne n'étaient plus avec la petite caravane. On les appelle; la forÃÂȘt retentit des noms d'EbÚne et de Topaze. Les valets les cherchent de tous cÎtés, et remplissent la forÃÂȘt de leurs cris; ils reviennent sans avoir rien vu, sans qu'on leur ait répondu. "Nous n'avons trouvé, dirent-ils à Rustan, qu'un vautour qui se battait avec un aigle, et qui lui Îtait toutes ses plumes." Le récit de ce combat piqua la curiosité de Rustan; il alla à pied sur le lieu, il n'aperçut ni vautour ni aigle; mais il vit son éléphant, encore tout chargé de son bagage, qui était assailli par un gros rhinocéros. L'un frappait de sa corne, l'autre de sa trompe. Le rhinocéros lùcha prise à la vue de Rustan; on ramena son éléphant, mais on ne trouva plus les chevaux. "Il arrive d'étranges choses dans les forÃÂȘts quand on voyage!" s'écriait Rustan. Les valets étaient consternés, et le maÃtre au désespoir d'avoir perdu à la fois ses chevaux, son cher nÚgre, et le sage Topaze, pour lequel il avait toujours de l'amitié, quoiqu'il ne fût jamais de son avis. L'espérance d'ÃÂȘtre bientÎt aux pieds de la belle princesse de Cachemire le consolait, quand il rencontra un grand ùne rayé, à qui un rustre vigoureux et terrible donnait cent coups de bùton. Rien n'est si beau, ni si rare, ni si léger à la course que les ùnes de cette espÚce. Celui-ci répondait aux coups redoublés du vilain par des ruades qui auraient pu déraciner un chÃÂȘne. Le jeune mirza prit, comme de raison, le parti de l'ùne, qui était une créature charmante. Le rustre s'enfuit en disant à l'ùne "Tu me le payeras." L'ùne remercia son libérateur en son langage, s'approcha, se laissa caresser, et caressa. Rustan monte dessus aprÚs avoir dÃné, et prend le chemin de Cachemire avec ses domestiques, qui suivent, les uns à pied, les autres montés sur l'éléphant. A peine était-il sur son ùne que cet animal tourne vers Kaboul, au lieu de suivre la route de Cachemire. Son maÃtre a beau tourner la bride, donner des saccades, serrer les genoux, appuyer des éperons, rendre la bride, tirer à lui, fouetter à droite et à gauche, l'animal opiniùtre courait toujours vers Kaboul. Rustan suait, se démenait, se désespérait, quand il rencontra un marchand de chameaux qui lui dit "MaÃtre, vous avez là un ùne bien malin qui vous mÚne oÃÂč vous ne voulez pas aller; si vous voulez me le céder, je vous donnerai quatre de mes chameaux à choisir." Rustan remercia la Providence de lui avoir procuré un si bon marché. "Topaze avait grand tort, dit-il, de me dire que mon voyage serait malheureux." Il montre sur le plus beau chameau, les trois autres suivent; il rejoint sa caravane, et se voit dans le chemin de son bonheur. A peine a-t-il marché quatre parasanges qu'il est arrÃÂȘté par un torrent profond, large et impétueux, qui roulait des rochers blanchis d'écume. Les deux rivages étaient des précipices affreux qui éblouissaient la vue et glaçaient le courage; nul moyen de passer, nul d'aller à droite ou à gauche. "Je commence à craindre, dit Rustan, que Topaze n'ait eu raison de blùmer mon voyage, et moi grand tort de l'entreprendre; encore, s'il était ici, il me pourrait donner quelques bons avis. Si j'avais EbÚne, il me consolerait, et il trouverait des expédients; mais tout me manque." Son embarras était augmenté par la consternation de sa troupe la nuit était noire, on la passa à se lamenter. Enfin la fatigue et l'abattement endormirent l'amoureux voyageur. Il se réveille au point du jour, et voit un beau pont de marbre élevé sur le torrent d'une rive à l'autre. Ce furent des exclamations, des cris d'étonnement et de joie. "Est-il possible? est-ce un songe? quel prodige! quel enchantement! oserons-nous passer?" Toute la troupe se mettait à genoux, se relevait, allait au pont, baisait la terre, regardait le ciel, étendait les mains, posait le pied en tremblant, allait, revenait, était en extase; et Rustan disait "Pour le coup le ciel me favorise Topaze ne savait ce qu'il disait; les oracles étaient en ma faveur; EbÚne avait raison; mais pourquoi n'est-il pas ici?" A peine la troupe fut-elle au-delà du torrent que voilà le pont qui s'abÃme dans l'eau avec un fracas épouvantable. "Tant mieux! tant mieux! s'écria Rustan; Dieu soit loué! le ciel soit béni! il ne veut pas que je retourne dans mon pays, oÃÂč je n'aurais été qu'un simple gentilhomme; il veut que j'épouse ce que j'aime. Je serais prince de Cachemire; c'est ainsi qu'en possédant ma maÃtresse, je ne posséderai pas mon petit marquisat à Candahar. Je serai Rustan, et je ne le serai pas, puisque je deviendrai un grand prince voilà une grande partie de l'oracle expliquée nettement en ma faveur, le reste s'expliquera de mÃÂȘme; je suis trop heureux. Mais pourquoi EbÚne n'est-il pas auprÚs de moi? je le regrette mille fois plus que Topaze." Il avança encore quelques parasanges avec la plus grande allégresse; mais, sur la fin du jour, une enceinte de montagnes plus roides qu'une contrescarpe, et plus hautes que n'aurait été la tour de Babel si elle avait été achevée, barra entiÚrement la caravane saisie de crainte. Tout le monde s'écria "Dieu veut que nous périssions ici! il n'a brisé le pont que pour nous Îter tout espoir de retour; il n'a élevé la montagne que pour nous priver de tout moyen d'avancer. O Rustan! Î malheureux marquis! nous ne verrons jamais Cachemire, nous ne rentrons jamais dans la terre de Candahar." La plus cuisante douleur, l'abattement le plus accablant; succédaient dans l'ùme de Rustan à la joie immodérée qu'il avait ressentie, aux espérances dont il s'était enivré. Il était bien loin d'interpréter les prophéties à son avantage. "O ciel! Î Dieu paternel! faut-il que j'aie perdu mon ami Topaze!" Comme il prononçait ces paroles en poussant de profonds soupirs, et en versant des larmes au milieu de ses suivants désespérés, voilà la base de la montagne qui s'ouvre, une longue galerie en voûte, éclairée de cent mille flambeaux, se présente aux yeux éblouis; et Rustan de s'écrier, et ses gens de se jeter à genoux, et de tomber d'étonnement à la renverse, et de crier "miracle!" et de dire "Rustan est le favori de Vitsnou, le bien-aimé de Brama; il sera le maÃtre du monde." Rustan le croyait, il était hors de lui, élevé au-dessus de lui-mÃÂȘme. "Ah! EbÚne, mon cher EbÚne! oÃÂč ÃÂȘtes-vous? que n'ÃÂȘtes-vous témoin de toutes ces merveilles! comment vous ai-je perdu? belle princesse de Cachemire, quand reverrai-je vos charmes?" Il avance avec ses domestiques, son éléphant, ses chameaux, sous la voûte de la montagne, au bout de laquelle il entre dans une prairie émaillée de fleurs et bordée de ruisseaux et au bout de la prairie ce sont des allées d'arbres à perte de vue; et au bout de ces allées, une riviÚre, le long de laquelle sont mille maisons de plaisance, avec des jardins délicieux. Il entend partout des concerts de voix et d'instruments; il voit des danses; il se hùte de passer un des ponts de la riviÚre; il demande au premier homme qu'il rencontre quel est ce beau pays. Celui auquel il s'adressait lui répondit "Vous ÃÂȘtes dans la province de Cachemire; vous voyez les habitants dans la joie et dans les plaisirs; nous célébrons les noces de notre belle princesse, qui va se marier avec le seigneur Barbabou, à qui son pÚre l'a promise; que Dieu perpétue leur félicité!" A ces paroles Rustan tomba évanoui, et le seigneur cachemirien crut qu'il était sujet à l'épilepsie; il le fit porter dans sa maison, oÃÂč il fut longtemps sans connaissance. On alla chercher les deux plus habiles médecins du canton; ils tùtÚrent le pouls du malade, qui, ayant repris un peu ses esprits, poussait des sanglots, roulait les yeux, et s'écriait de temps en temps "Topaze, Topaze, vous aviez bien raison!" L'un des deux médecins dit au seigneur cachemirien "Je vois à son accent que c'est un jeune homme de Candahar, à qui l'air de ce pays ne vaut rien; il faut le renvoyer chez lui; je vois à ses yeux qu'il est devenu fou; confiez-le-moi, je le ramÚnerai dans sa patrie, et je le guérirai." L'autre médecin assura qu'il n'était malade que de chagrin, qu'il fallait le mener aux noces de la princesse, et le faire danser. Pendant qu'ils consultaient, le malade reprit ses forces; les deux médecins furent congédiés, et Rustan demeura tÃÂȘte à tÃÂȘte avec son hÎte. "Seigneur, lui dit-il, je vous demande pardon de m'ÃÂȘtre évanoui devant vous; je sais que cela n'est pas poli; je vous supplie de vouloir bien accepter mon éléphant en reconnaissance des bontés dont vous m'avez honoré." Il lui conta ensuite toutes ses aventures, en se gardant bien de lui parler de l'objet de son voyage. "Mais, au nom de Vitsnou et de Brama, lui dit-il, apprenez-moi quel est cet heureux Barbabou qui épouse la princesse de Cachemire; pourquoi son pÚre l'a choisi pour gendre, et pourquoi la princesse l'a accepté pour son époux. - Seigneur, lui dit le Cachemirien, la princesse n'a point du tout accepté Barbabou; au contraire, elle est dans les pleurs, tandis que toute la province célÚbre avec joie son mariage; elle s'est enfermée dans la tour de son palais; elle ne veut voir aucune des réjouissances qu'on fait pour elle." Rustan, en entendant ces paroles, se sentit renaÃtre; l'éclat de ses couleurs, que la douleur avait flétries, reparut sur son visage. "Dites-moi, je vous prie, continua-t-il, pourquoi le prince de Cachemire s'obstine à donner sa fille à un Barbabou dont elle ne veut pas. - Voici le fait, répondit le Cachemirien. Savez-vous que notre auguste prince avait perdu un gros diamant et un javelot qui lui tenaient fort au coeur? - Ah! je le sais trÚs bien, dit Rustan. - Apprenez donc, dit l'hÎte, que notre prince, au désespoir de n'avoir point de nouvelles de ses deux bijoux, aprÚs les avoir fait longtemps chercher par toute la terre, a promis sa fille à quiconque lui rapporterait l'un ou l'autre. Il est venu un seigneur Barbabou qui était muni du diamant, et il épouse demain la princesse." Rustan pùlit, bégaya un compliment, prit congé de son hÎte, et courut sur son dromadaire à la ville capitale oÃÂč se devait faire la cérémonie. Il arrive au palais du prince; il dit qu'il a des choses importantes à lui communiquer; il demande une audience; on lui répond que le prince est occupé des préparatifs de la noce "C'est pour cela mÃÂȘme, dit-il, que je veux lui parler." Il presse tant qu'il est introduit. "Monseigneur, dit-il, que Dieu couronne tous vos jours de gloire et de magnificence! votre gendre est un fripon. - Comment? un fripon! qu'osez-vous dire? est-ce ainsi qu'on parle à un duc de Cachemire du gendre qu'il a choisi? - Oui, un fripon, reprit Rustan; et pour le prouver à Votre Altesse, c'est que voici votre diamant que je vous rapporte." Le duc, tout étonné; confronta les deux diamants; et comme il ne s'y connaissait guÚre, il ne put dire quel était le véritable. "Voilà deux diamants, dit-il, et je n'ai qu'une fille; me voilà dans un étrange embarras!" Il fit venir Barbabou, et lui demanda s'il ne l'avait point trompé. Barbabou jura qu'il avait acheté son diamant d'un Arménien; l'autre ne disait pas de qui il tenait le sien, mais il proposa un expédient ce fut qu'il plût à Son Altesse de le faire combattre sur-le-champ contre son rival. "Ce n'est pas assez que votre gendre donne un diamant, disait-il; il faut aussi qu'il donne des preuves de valeur ne trouvez-vous pas bon que celui qui tuera l'autre épouse la princesse? - TrÚs bon, répondit le prince, ce sera un fort beau spectacle pour la cour; battez-vous vite tous deux le vainqueur prendra les armes du vaincu, selon l'usage de Cachemire, et il épousera ma fille." Les deux prétendants descendent aussitÎt dans la cour. Il y avait sur l'escalier une pie et un corbeau. Le corbeau criait "Battez-vous, battez-vous"; la pie "Ne vous battez pas". Cela fit rire le prince; les deux rivaux y prirent garde à peine ils commencent le combat; tous les courtisans faisaient un cercle autour d'eux. La princesse, se tenant toujours renfermée dans sa tour, ne voulut point assister à ce spectacle; elle était bien loin de se douter que son amant fût à Cachemire, et elle avait tant d'horreur pour Barbabou qu'elle ne voulait rien voir. Le combat se passa le mieux du monde; Barbabou fut tué roide, et le peuple en fut charmé, parce qu'il était laid, et que Rustan était fort joli c'est presque toujours ce qui décide de la faveur publique. Le vainqueur revÃÂȘtit la cotte de mailles, l'écharpe et le casque du vaincu, et vint, suivi de toute la cour, au son des fanfares, se présenter sous les fenÃÂȘtres de sa maÃtresse. Tout le monde criait "Belle princesse, venez voir votre beau mari qui a tué son vilain rival"; ses femmes répétaient ces paroles. La princesse mit par malheur la tÃÂȘte à la fenÃÂȘtre, et voyant l'armure d'un homme qu'elle abhorrait, elle courut en désespérée à son coffre de la Chine, et tira le javelot fatal qui alla percer son cher Rustan au défaut de la cuirasse; il jeta un grand cri, et à ce cri la princesse crut reconnaÃtre la voix de son malheureux amant. Elle descend échevelée, la mort dans les yeux et dans le coeur. Rustan était déjà tombé tout sanglant dans les bras de son pÚre. Elle le voit Î moment! Î vue! Î reconnaissance dont on ne peut exprimer ni la douleur, ni la tendresse, ni l'horreur! Elle se jette sur lui, elle l'embrasse "Tu reçois, lui dit-elle; les premiers et les derniers baisers de ton amante et de ta meurtriÚre." Elle retire le dard de la plaie, l'enfonce dans son coeur, et meurt sur l'amant qu'elle adore. Le pÚre, épouvanté, éperdu, prÃÂȘt à mourir comme elle, tùche en vain de la rappeler à la vie; elle n'était plus; il maudit ce dard fatal, le brise en morceaux, jette au loin ses deux diamants funestes; et, tandis qu'on prépare les funérailles de sa fille au lieu de son mariage, il fait transporter dans son palais Rustan ensanglanté, qui avait encore un reste de vie. On le porte dans un lit. La premiÚre chose qu'il voit aux deux cÎtés de ce lit mort, c'est Topaze et EbÚne. Sa surprise lui rendit un peu de force. "Ah! cruels, dit-il, pourquoi m'avez-vous abandonné? Peut-ÃÂȘtre la princesse vivrait encore, si vous aviez été prÚs du malheureux Rustan. - Je ne vous ai pas abandonné un seul moment, dit Topaze. - J'ai toujours été prÚs de vous, dit EbÚne. - Ah! que dites-vous? pourquoi insulter à mes derniers moments? répondit Rustan d'une voix languissante. - Vous pouvez m'en croire, dit Topaze; vous savez que je n'approuvai jamais ce fatal voyage dont je prévoyais les horribles suites. C'est moi qui étais l'aigle qui a combattu contre le vautour, et qu'il a déplumé; j'étais l'éléphant qui emportait le bagage pour vous forcer à retourner dans votre patrie; j'étais l'ùne rayé qui vous ramenait malgré vous chez votre pÚre; c'est moi, qui ai égaré vos chevaux; c'est moi qui ai formé le torrent qui vous empÃÂȘchait de passer; c'est moi qui ai élevé la montagne qui vous fermait un chemin si funeste; j'étais le médecin qui vous conseillait l'air natal; j'étais la pie qui vous criait de ne point combattre. - Et moi, dit EbÚne, j'étais le vautour qui a déplumé l'aigle, le rhinocéros qui donnait cent coups de corne à l'éléphant, le vilain qui battait l'ùne rayé; le marchand qui vous donnait des chameaux pour courir à votre perte; j'ai bùti le pont sur lequel vous avez passé; j'ai creusé la caverne que vous avez traversée, je suis le médecin qui vous encourageait à marcher; le corbeau qui vous criait de vous battre. - Hélas! souviens-toi de oracles, dit Topaze Si tu vas à l'orient, tu seras à l'occident. - Oui, dit EbÚne, on ensevelit ici les morts le visage tourné à l'occident l'oracle était clair, que ne l'as-tu compris? Tu as possédé, et tu ne possédais pas car tu avais le diamant, mais il était faux, et tu n'en savais rien. Tu es vainqueur, et tu meurs; tu es Rustan, et tu cesses de l'ÃÂȘtre tout a été accompli." Comme il parlait ainsi, quatre ailes blanches couvrirent le corps de Topaze, et quatre ailes noires celui d'EbÚne. "Que vois-je?" s'écria Rustan. Topaze et EbÚne répondirent ensemble "Tu vois tes deux génies. - Eh! messieurs, leur dit le malheureux Rustan, de quoi vous mÃÂȘliez-vous? et pourquoi deux génies pour un pauvre homme? - C'est la loi, dit Topaze; chaque homme a ses deux génies, c'est Platon qui l'a dit le premier, et d'autre l'on répété ensuite; tu vois que rien n'est plus véritable moi qui te parle, je suis ton bon génie, et ma charge était de veiller auprÚs de toi jusqu'au dernier moment de ta vie; je m'en suis fidÚlement acquitté. - Mais, dit le mourant, si ton emploi était de me servir, je suis donc d'une nature fort supérieure à la tienne; et puis comment oses-tu dire que tu es mon bon génie, quand tu m'as laissé tromper dans tout ce que j'ai entrepris, et que tu me laisses mourir, moi et ma maÃtresse, misérablement? - Hélas! c'était ta destinée, dit Topaze. - Si c'est la destinée qui fait tout, dit le mourant, à quoi un génie est-il bon? Et toi, EbÚne, avec tes quatre ailes noires, tu es apparemment mon mauvais génie? - Vous l'avez dit, répondit EbÚne. - Mais tu étais donc aussi le mauvais génie de ma princesse? - Non, elle avait le sien, et je l'ai parfaitement secondé. - Ah! maudit EbÚne, si tu es si méchant, tu n'appartiens donc pas au mÃÂȘme maÃtre que Topaze? vous avez été formés tous deux par deux principes différents, dont l'un est bon, et l'autre méchant de sa nature? - Ce n'est pas une conséquence, dit EbÚne, mais c'est une grande difficulté. - Il n'est pas possible, reprit l'agonisant, qu'un ÃÂȘtre favorable ait fait un génie si funeste. - Possible ou non possible, repartit EbÚne, la chose est comme je te le dis. - Hélas! dit Topaze, mon pauvre ami, ne vois-tu pas que ce coquin-là a encore la malice de te faire disputer pour allumer ton sang et précipiter l'heure de ta mort? - Va, je ne suis guÚre plus content de toi que de lui, dit le triste Rustan il avoue du moins qu'il a voulu me faire du mal; et toi, qui prétendais me défendre, tu ne m'as servi de rien. - J'en suis bien fùché, dit le bon génie. - Et moi aussi, dit le mourant; il y a quelque chose là -dessous que je ne comprends pas. - Ni moi non plus, dit le pauvre bon génie. - J'en serai instruit dans un moment, dit Rustan. - C'est ce que nous verrons, dit Topaze." Alors tout disparut. Rustan se retrouva dans la maison de son pÚre, dont il n'était pas sorti, et dans son lit, oÃÂč il avait dormi une heure. Il se réveille en sursaut, tout en sueur, tout égaré; il se tùte, il appelle, il crie, il sonne. Son valet de chambre, Topaze, accourt en bonnet de nuit, et tout en bùillant. "Suis-je mort, suis-je en vie? s'écria Rustan; la belle princesse de Cachemire en réchappera-t-elle?... - Monseigneur rÃÂȘve-t-il? répondit froidement Topaze. - Ah! s'écriait Rustan, qu'est donc devenu ce barbare EbÚne avec ses quatre ailes noires? c'est lui qui me fait mourir d'une mort si cruelle. - Monseigneur, je l'ai laissé là -haut, qui ronfle voulez-vous qu'on le fasse descendre? - Le scélérat! il y a six mois entiers qu'il me persécute; c'est lui qui me mena à cette fatale foire de Kaboul; c'est lui qui m'escamota le diamant que m'avait donné la princesse; il est seul la cause de mon voyage, de la mort de ma princesse, et du coup de javelot dont je meurs à la fleur de mon ùge. - Rassurez-vous, dit Topaze; vous n'avez jamais été à Kaboul; il n'y a point de princesse de Cachemire; son pÚre n'a jamais eu que deux garçons qui sont actuellement au collÚge. Vous n'avez jamais eu de diamant; la princesse ne peut ÃÂȘtre morte, puisqu'elle n'est pas née; et vous vous portez à merveille. - Comment! il n'est pas vrai que tu m'assistais à la mort dans le lit du prince de Cachemire? Ne m'as-tu pas avoué que, pour me garantir de tant de malheurs, tu avais été aigle, éléphant, ùne rayé, médecin, et pie? - Monseigneur, vous avez rÃÂȘvé tout cela nos idées ne dépendent pas plus de nous dans le sommeil que dans la veille. Dieu a voulu que cette file d'idées vous ai passé par la tÃÂȘte, pour vous donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit. - Tu te moques de moi, reprit Rustan; combien de temps ai-je dormi? - Monseigneur, vous n'avez encore dormi qu'une heure. - Eh bien! maudit raisonneur, comment veux-tu qu'en une heure de temps j'aie été à la foire de Kaboul il y a six mois, que j'en sois revenu, que j'aie fait le voyage de Cachemire, et que nous soyons morts, Barbabou, la princesse, et moi? - Monseigneur, il n'y a rien de plus aisé et de plus ordinaire, et vous auriez pu réellement faire le tour du monde, et avoir beaucoup plus d'aventures en bien moins de temps. "N'est-il pas vrai que vous pouvez lire en une heure l'abrégé de l'histoire des Perses, écrite par Zoroastre? cependant cet abrégé contient huit cent mille années. Tous ces événements passent sous vos yeux l'un aprÚs l'autre en une heure; or vous m'avouerez qu'il est aussi aisé à Brama de les resserrer tous dans l'espace d'une heure que de les étendre dans l'espace de huit cent mille années; c'est précisément la mÃÂȘme chose. Figurez-vous que le temps tourne sur une roue dont le diamÚtre est infini. Sous cette roue immense sont une multitude innombrable de roues les unes dans les autres; celle du centre est imperceptible, et fait un nombre infini de tours précisément dans le mÃÂȘme temps que la grande roue n'en achÚve qu'un. Il est clair que tous les événements, depuis le commencement du monde jusqu'à sa fin, peuvent arriver successivement en beaucoup moins de temps que la cent milliÚme partie d'une seconde; et on peu dire mÃÂȘme que la chose est ainsi. - Je n'y entends rien, dit Rustan. - Si vous voulez, dit Topaze, j'ai un perroquet qui vous le fera aisément comprendre. Il est né quelque temps avant le déluge, il a été dans l'arche; il a beaucoup vu; cependant il n'a encore qu'un an et demi il vous contera son histoire, qui est fort intéressante. - Allez vite chercher votre perroquet, dit Rustan; il m'amusera jusqu'à ce que je puisse me rendormir. - Il est chez ma soeur la religieuse, dit Topaze; je vais le chercher, vous en serez content; sa mémoire est fidÚle, il conte simplement, sans chercher à montrer de l'esprit à tout propos, et sans faire; des phrases. - Tant mieux, dit Rustan, voilà comme j'aime les contes." On lui amena le perroquet, lequel parla ainsi. Mademoiselle Catherine Vadé n'a jamais pu trouver l'histoire du perroquet dans le portefeuille de feu son cousin Antoine Vadé, auteur de ce conte. C'est grand dommage, vu le temps auquel vivait ce perroquet. Jeannot et Colin Plusieurs personnes... Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à l'école dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans tout l'univers par son collÚge et par ses chaudrons. Jeannot était fils d'un marchand de mulets trÚs renommé, et Colin devait le jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre avec quatre mulets, et qui, aprÚs avoir payé la taille, le taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation et les vingtiÚmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout de l'année. Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats; ils s'aimaient beaucoup, et ils avaient ensemble de petites privautés, de petites familiarités, dont on se ressouvient toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le monde. Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs, avec une veste de Lyon de fort bon goût; le tout était accompagné d'une lettre à monsieur de La JeannotiÚre. Colin admira l'habit, et ne fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de supériorité qui affligea Colin. DÚs ce moment Jeannot n'étudia plus, se regarda au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps aprÚs un valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à monsieur le marquis de La JeannotiÚre c'était un ordre de monsieur son pÚre de faire venir monsieur son fils à Paris. Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire. Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que monsieur Jeannot le pÚre avait acquis assez rapidement des biens immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces grandes fortunes? C'est parce qu'on est heureux. Monsieur Jeannot était bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la fraÃcheur. Ils allÚrent à Paris pour un procÚs qui les ruinait, lorsque la fortune, qui élÚve et qui abaisse les hommes à son gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hÎpitaux des armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix. Jeannot plut à madame; la femme de Jeannot plut à monsieur. Jeannot fut bientÎt de part dans l'entreprise; il entra dans d'autres affaires. DÚs qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a qu'à se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense. Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines voiles; ouvrent des yeux étonnés; ils ne savent comment vous avez pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot le pÚre, qui fut bientÎt monsieur de La JeannotiÚre, et qui ayant acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau monde. Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son ancien camarade; et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le petit marquis ne lui fit point de réponse Colin en fut malade de douleur. Le pÚre et la mÚre donnÚrent d'abord un gouverneur au jeune marquis ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur voulait que son fils apprÃt le latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célÚbre alors par des ouvrages agréables. Il fut prié à dÃner. Le maÃtre de la maison commença par lui dire d'abord "Monsieur, comme vous savez le latin, et que vous ÃÂȘtes un homme de la cour... - Moi, monsieur, du latin! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et bien m'en a pris; il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne partage pas son application entre elle et les langues étrangÚres. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grùce; elles n'ont sur nous cette supériorité que parce qu'elles ne savent pas le latin. - Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s'il vous plaÃt, la comédie et l'opéra en latin? Plaide-t-on en latin quand on a un procÚs? Fait-on l'amour en latin?" Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaÃtre Cicéron, Horace, et Virgile. "Mais qu'apprendra-t-il donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? - A quoi cela lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le marquis ira dans ses terres les postillons ne sauront-ils pas les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va trÚs commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve. - Vous avez raison, répliqua le pÚre; mais j'ai entendu parler d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie. - Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l'almanach, qui lui enseigne de plus les fÃÂȘtes mobiles, l'ùge de la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?" Madame fut entiÚrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis était au comble de la joie; le pÚre était trÚs indécis. "Que faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. - A ÃÂȘtre aimable, répondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les moyens de plaire, il saura tout c'est un art qu'il apprendra chez madame sa mÚre, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la moindre peine." Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit "On voit bien, monsieur, que vous ÃÂȘtes l'homme du monde le plus savant; mon fils vous devra toute son éducation je m'imagine pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire. - Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour. Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits, ne sont que des fables convenues; et pour les modernes; c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs de France, et que son successeur ait été bÚgue? - Rien n'est mieux dit! s'écria le gouverneur on étouffe l'esprit des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est la plus capable d'étouffer toute espÚce de génie, c'est la géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une mauvaise plaisanterie." Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire; mais ils furent entiÚrement de son avis. "Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il, ne doit pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour il a besoin d'un géomÚtre sublime pour lever le plan de ses terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. Il en est de mÃÂȘme de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c'est aux artistes à travailler pour lui; et c'est en quoi on a trÚs grande raison de dire que les gens de qualité j'entends ceux qui sont trÚs riches savent tout sans avoir rien appris, parce qu'en effet ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils commandent et qu'ils payent". L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit "Vous avez trÚs bien remarqué, madame, que la grande fin de l'homme est de réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences qu'on obtient ce succÚs? S'est-on jamais avisé dans la bonne compagnie de parler de géométrie? Demande-t-on jamais à un honnÃÂȘte homme quel astre se lÚve aujourd'hui avec le soleil? S'informe-t-on à souper si Clodion le Chevelu passa le Rhin? - Non, sans doute, s'écria la marquise de La JeannotiÚre, que ses charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde; et monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de tous ces fatras, mais enfin que lui apprendra-t-on? Car il est bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai oublié le nom, mais qui commence par un B. - Par un B, madame? ne serait-ce point la botanique? - Non, ce n'était point de botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un B, et finissait par un on. - Ah! j'entends, madame; c'est le blason c'est, à la vérité, une science fort profonde; mais elle n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire peindre ses armes aux portiÚres de son carrosse; c'était la chose du monde la plus utile dans un Etat bien policé. D'ailleurs, cette étude serait infinie il n'y a point aujourd'hui de barbier qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient commun est peu fÃÂȘté." Enfin, aprÚs avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis apprendrait à danser. La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se développa bientÎt avec un succÚs prodigieux c'était de chanter agréablement des vaudevilles. Les grùces de la jeunesse, jointes à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la plus grande espérance. Il fut aimé des femmes; et ayant la tÃÂȘte toute pleine de chansons, il en fit pour ses maÃtresses. Il pillait Bacchus et l'Amour dans un vaudeville, la nuit et le jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisiÚme; mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de plus ou de moins qu'il ne fallait, il les faisait corriger moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans L'Année littéraire au rang des La Fare, des Chaulieu, des Hamilton, des Sarrasin et des Voiture. Madame la marquise crut alors ÃÂȘtre la mÚre d'un bel esprit, et donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tÃÂȘte du jeune homme fut bientÎt renversée; il acquit l'art de parler sans s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'ÃÂȘtre propre à rien. Quand son pÚre le vit si éloquent, il regretta vivement de ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait acheté une grande charge dans la robe. La mÚre, qui avait des sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour son fils; et en attendant il fit l'amour. L'amour est quelquefois plus cher qu'un régiment. Il dépensa beaucoup, pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en grands seigneurs. Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les grands biens de monsieur et de madame de La JeannotiÚre, en se les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua sans peine. Elle lui donnait tantÎt des éloges, tantÎt des conseils; elle devint la meilleure amie du pÚre et de la mÚre. Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, éblouis de la splendeur de cette alliance, acceptÚrent avec joie la proposition ils donnÚrent leur fils unique à leur amie intime. Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont il était aimé; les amis de la maison les félicitaient; on allait rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à l'épithalame. Il était, un matin, aux genoux de la charmante épouse que l'amour, l'estime, et l'amitié, allaient lui donner; ils goûtaient, dans une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur; ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet de chambre de madame la mÚre arrive tout effaré. "Voici bien d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame; tout est saisi par des créanciers; on parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour ÃÂȘtre payé de mes gages. - Voyons un peu, dit le marquis, que c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là . - Oui, dit la veuve, allez punir ces coquins-là , allez vite." Il y court, il arrive à la maison; son pÚre était déjà emprisonné tous les domestiques avaient fui chacun de leur cÎté, en emportant tout ce qu'ils avaient pu. Sa mÚre était seule, sans secours, sans consolation, noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes et de ses folles dépenses. AprÚs que le fils eut longtemps pleuré avec la mÚre, il lui dit enfin "Ne nous désespérons pas; cette jeune veuve m'aime éperdument; elle est plus généreuse encore que riche, je réponds d'elle; je vole à elle, et je vais vous l'amener." Il retourne donc chez sa maÃtresse, il la trouve tÃÂȘte à tÃÂȘte avec un jeune officier fort aimable. "Quoi! c'est vous, monsieur de La JeannotiÚre; que venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mÚre? Allez chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du bien j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la préférence. - Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie je te donnerai un bon engagement." Le marquis stupéfait, la rage dans le coeur, alla chercher son ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme lui, gouverneur d'enfants. "Hélas! je ne sais rien, vous ne m'avez rien appris, et vous ÃÂȘtes la premiÚre cause de mon malheur"; et il sanglotait en lui parlant ainsi. "Faites des romans, lui dit un bel esprit qui était là ; c'est une excellente ressource à Paris." Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le confesseur de sa mÚre c'était un théatin trÚs accrédité, qui ne dirigeait que les femmes de la premiÚre considération; dÚs qu'il le vit, il se précipita vers lui. "Eh! mon Dieu! monsieur le marquis, oÃÂč est votre carrosse? comment se porte la respectable madame la marquise votre mÚre?" Le pauvre malheureux lui conta le désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin prenait un mine plus grave, plus indifférente, plus imposante "Mon fils, voilà oÃÂč Dieu vous voulait; les richesses ne servent qu'à corrompre le coeur; Dieu a donc fait la grùce à votre mÚre de la réduire à la mendicité? - Oui monsieur. - Tant mieux, elle est sûre de son salut. - Mais, mon pÚre, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir quelque secours dans ce monde? - Adieu, mon fils; il y a une dame de la cour qui m'attend." Le marquis fut prÃÂȘt à s'évanouir; il fut traité à peu prÚs de mÃÂȘme tous par ses amis, et apprit mieux à connaÃtre le monde dans une demi-journée que dans tout le reste de sa vie. Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit avancer une chaise roulante à l'antique, espÚce de tombereau couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un jeune homme grossiÚrement vÃÂȘtu; c'était un visage rond et frais qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune et assez grossiÚrement agréable était cahotée à cÎté de lui. La voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maÃtre le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abÃmé dans sa douleur. "Eh! mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là Jeannot." A ce nom, le marquis lÚve les yeux, la voiture s'arrÃÂȘte "C'est Jeannot lui-mÃÂȘme, c'est Jeannot." Le petit homme rebondi ne fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. "Tu m'as abandonné, dit Colin; mais tu as beau ÃÂȘtre grand seigneur, je t'aimerai toujours." Jeannot, confus et attendri; lui conta en sanglotant une partie de son histoire. "Viens dans l'hÎtellerie oÃÂč je loge me conter le reste, lui dit Colin; embrasse ma petite femme, et allons dÃner ensemble." Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. "Qu'est-ce donc que tout cet attirail? vous appartient-il? - Oui, tout est à moi et à ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tÃÂȘte d'une bonne manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons point changé d'état; nous sommes heureux, nous aiderons notre ami Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile; je te mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre oÃÂč nous sommes nés." Jeannot, éperdu, se sentait partagé entre la douleur et la joie, la tendresse et la honte; et il se disait tout bas "Tous mes amis du bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon secours. Quelle instruction!" La bonté d'ùme de Colin développa dans le coeur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde n'avait pas encore étouffé. Il sentit qu'il ne pouvait abandonner son pÚre et sa mÚre. "Nous aurons soin de ta mÚre, dit Colin; et quant à ton bonhomme de pÚre, qui est en prison, j'entends un peu les affaires; ses créanciers, voyant qu'il n'a plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de tout." Colin fit tant qu'il tira le pÚre de prison. Jeannot retourna dans sa patrie avec ses parents, qui reprirent leur premiÚre profession. Il épousa une soeur de Colin, laquelle, étant de mÃÂȘme humeur que le frÚre, le rendit trÚs heureux. Et Jeannot le pÚre, et Jeannotte la mÚre, et Jeannot le fils, virent que le bonheur n'est pas dans la vanité. Pot-pourri I Brioché fut le pÚre de Polichinelle, non pas son propre pÚre, mais pÚre de génie. Le pÚre de Brioché était Guillot Gorju, qui fut fils de Gilles, qui fut fils de Gros-René, qui tirait son origine du Prince des sots et de la MÚre sotte c'est ainsi que l'écrit l'auteur de l'Almanach de la Foire. Monsieur Parfaict, écrivain non moins digne de foi, donne pour pÚre à Brioché Tabarin, à Tabarin Gros-Guillaume, à Gros-Guillaume Jean Boudin, mais en remontant toujours au Prince des sots. Si ces deux historiens se contredisent, c'est une preuve de la vérité du fait pour le pÚre Daniel, qui les concilie avec une merveilleuse sagacité, et qui détruit par là le pyrrhonisme de l'histoire. II Comme je finissais ce premier paragraphe des cahiers de Merri Hissing dans mon cabinet, dont la fenÃÂȘtre donne sur la rue St-Antoine, j'ai vu passer les syndics des apothicaires, qui allaient saisir des drogues et du vert-de-gris que les jésuites de la rue St-Antoine vendaient en contrebande; mon voisin monsieur Husson, qui est une bonne tÃÂȘte, est venu chez moi, et m'a dit "Mon ami, vous riez de voir les jésuites vilipendés; vous ÃÂȘtes bien aise de savoir qu'ils sont convaincus d'un parricide au Portugal, et d'une rébellion au Paraguay; le cri public qui s'élÚve en France contre eux, la haine qu'on leur porte, les opprobres multipliés dont ils sont couverts, semblent ÃÂȘtre pour vous une consolation; mais sachez que, s'ils sont perdus comme tous les honnÃÂȘtes gens le désirent, vous n'y gagnerez rien vous serez accablé par la faction des jansénistes. Ce sont des enthousiastes féroces, des ùmes de bronze, pires que les presbytériens qui renversÚrent le trÎne de Charles Ier. Songez que les fanatiques sont plus dangereux que les fripons. On ne peut jamais faire entendre raison à un énergumÚne; les fripons l'entendent." Je disputai longtemps contre monsieur Husson; je lui dis enfin "Monsieur, consolez-vous; peut-ÃÂȘtre que les jansénistes seront un jour aussi adroits que les jésuites." Je tùchai de l'adoucir; mais c'est une tÃÂȘte de fer qu'on ne fait jamais changer de sentiment. III Brioché, voyant que Polichinelle était bossu par-devant et par-derriÚre, lui voulut apprendre à lire et à écrire. Polichinelle, au bout de deux ans, épela assez passablement; mais il ne put jamais parvenir à se servir d'une plume. Un des écrivains de sa vie remarque qu'il essaya un jour d'écrire son nom, mais que personne ne put le lire. Brioché était fort pauvre; sa femme et lui n'avaient pas de quoi nourrir Polichinelle, encore moins de quoi lui faire apprendre un métier. Polichinelle leur dit "Mon pÚre et ma mÚre, je suis bossu, et j'ai de la mémoire; trois ou quatre de mes amis et moi, nous pouvons établir de marionnettes je gagnerai quelque argent; les hommes ont toujours aimé les marionnettes; il y a quelquefois de la perte à en vendre de nouvelles, mais aussi il y a de grands profits." Monsieur et madame Brioché admirÚrent le bon sens du jeune homme; la troupe se forma, et elle alla établir ses petits tréteaux dans une bourgade suisse, sur le chemin d'Appenzel à Milan. C'était justement dans ce village que des charlatans d'OrviÚte avaient établi le magasin de leur orviétan. Ils s'aperçurent qu'insensiblement la canaille allait aux marionnettes, et qu'ils vendaient dans le pays la moitié moins de savonnettes et d'onguent pour la brûlure. Ils accusÚrent Polichinelle de plusieurs mauvais déportements, et portÚrent leurs plaintes devant le magistrat. La requÃÂȘte disait que c'était un ivrogne dangereux; qu'un jour il avait donné cent coups de pied dans le ventre, en plein marché, à des paysans qui vendaient des nÚfles. On prétendit aussi qu'il avait molesté un marchand de coqs d'Inde; enfin ils l'accusÚrent d'ÃÂȘtre sorcier. Monsieur Parfaict, dans son Histoire du Théùtre, prétend qu'il fut avalé par un crapaud; mais le pÚre Daniel pense, ou du moins parle autrement. On ne sait pas ce que devint Brioché. Comme il n'était que le pÚre putatif de Polichinelle, l'historien n'a pas jugé à propos de nous dire de ses nouvelles. IV Feu monsieur Du Marsais assurait que le plus grand des abus était la vénalité des charges. "C'est un grand malheur pour l'Etat, disait-il, qu'un homme de mérite, sans fortune, ne puisse parvenir à rien. Que de talents enterrés, et que de sots en place! Quelle détestable politique d'avoir éteint l'émulation!" Monsieur Du Marsais, sans y penser, plaidait sa propre cause il a été réduit à enseigner le latin, et il aurait rendu de grands services à l'Etat s'il avait été employé. Je connais des barbouilleurs de papier qui eussent enrichi une province, s'ils avaient été à la place de ceux qui l'ont volée. Mais, pour avoir cette place, il faut ÃÂȘtre fils d'un riche qui vous laisse de quoi acheter une charge, un office, et ce qu'on appelle une dignité. Du Marsais assurait qu'un Montaigne, un Charron, un Descartes, un Gassendi, un Bayle, n'eussent jamais condamné aux galÚres des écoliers soutenant thÚse contre la philosophie d'Aristote, ni n'auraient fait brûler le curé Urbain Grandier, le curé Gaufrédi, et qu'ils n'eussent point, etc., etc. V Il n'y a pas longtemps que le chevalier Roginante, gentilhomme ferrarois, qui voulait faire une collection de tableaux de l'école flamande, alla faire des emplettes dans Amsterdam. Il marchanda un assez beau Christ chez le sieur Vandergru. "Est-il possible, dit le Ferrarois au Batave, que vous qui n'ÃÂȘtes pas chrétien car vous ÃÂȘtes Hollandais vous ayez chez vous un Jésus? - Je suis chrétien et catholique", répondit monsieur Vandergru, sans se fùcher; et il vendit son tableau assez cher. "Vous croyez donc Jésus-Christ Dieu? lui dit Roginante. - Assurément", dit Vandergru. Un autre curieux logeait à la porte attenant, c'était un socinien; il lui vendit une Sainte Famille. "Que pensez-vous de l'enfant? dit le Ferrarois. - Je pense, répondit l'autre, que ce fut la créature la plus parfaite que Dieu ait mise sur la terre." De là le Ferrarois alla chez Moïse Mansebo, qui n'avait que de beaux paysages; et point de Sainte Famille. Roginante lui demanda pourquoi on ne trouvait pas chez lui de pareils sujets. "C'est, dit-il, que nous avons cette famille en exécration." Roginante passa chez un fameux anabaptiste, qui avait les plus jolis enfants du monde; il leur demanda dans quelle église ils avaient été baptisés. "Fi donc! monsieur, lui dirent les enfants; grùces à Dieu, nous ne sommes point encore baptisés." Roginante n'était pas au milieu de la rue qu'il avait déjà vu une douzaine de sectes entiÚrement opposées les unes aux autres. Son compagnon de voyage, monsieur Sacrito, lui dit "Enfuyons-nous vite, voilà l'heure de la bourse; tous ces gens-ci vont s'égorger sans doute, selon l'antique usage, puisqu'ils pensent tous diversement; et la populace nous assommera, pour ÃÂȘtre sujets du pape." Ils furent bien étonnés quand ils virent toutes ces bonnes gens-là sortir de leurs maisons avec leurs commis, se saluer civilement, et aller à la bourse de compagnie. Il y avait ce jour-là , de compte fait, cinquante-trois religions sur la place, en comptant les Arméniens et les jansénistes. On fit pour cinquante-trois millions d'affaires le plus paisiblement du monde, et le Ferrarois retourna dans son pays, oÃÂč il trouva plus d'Agnus Dei que de lettres de change. On voit tous les jours la mÃÂȘme scÚne à Londres, à Hambourg, à Dantzig, à Venise mÃÂȘme, etc. Mais ce que j'ai vu de plus édifiant, c'est à Constantinople. J'eus l'honneur d'assister, il y a cinquante ans, à l'installation d'un patriarche grec par le sultan Achmet III, dont Dieu veuille avoir l'ùme. Il donna à ce prÃÂȘtre chrétien l'anneau, et le bùton fait en forme de béquille. Il y eut ensuite une procession de chrétiens dans la rue Cléobule; deux janissaires marchÚrent à la tÃÂȘte de la procession. J'eus le plaisir de communier publiquement dans l'église patriarcale, et il ne tint qu'à moi d'obtenir un canonicat. J'avoue qu'à mon retour à Marseille je fus fort étonné de ne point y trouver de mosquée. J'en marquai ma surprise à monsieur l'intendant et à monsieur l'évÃÂȘque. Je leur dis que cela était fort incivil, et que si les chrétiens avaient des églises chez les musulmans on pouvait au moins faire aux Turcs la galanterie de quelques chapelles. Ils me promirent tous deux qu'ils en écriraient en cour; mais l'affaire en demeure là , à cause de la constitution Unigenitus. O mes frÚres les jésuites! vous n'avez pas été tolérants, et on ne l'est pas pour vous. Consolez-vous; d'autres à leur tour deviendront persécuteurs, et à leur tour ils seront abhorrés. VI Je contais ces choses, il y a quelques jours à monsieur de Boucacous, Languedocien trÚs chaud et huguenot trÚs zélé. "Cavalisque! me dit-il, on nous traite donc en France comme les Turcs; on leur refuse des mosquées, et on ne nous accorde point de temples! - Pour des mosquées, lui dis-je, les Turcs ne nous en ont encore point demandé, et j'ose me flatter qu'ils en obtiendront quand ils voudront, parce qu'ils sont nos bons alliés; mais je doute fort qu'on rétablisse vos temples, malgré toute la politesse dont nous nous piquons la raison en est que vous ÃÂȘtes un peu nos ennemis. - Vos ennemis! s'écria monsieur de Boucacous, nous qui sommes les plus ardents serviteurs du roi! - Vous ÃÂȘtes fort ardents, lui répliquai-je, et si ardents que vous avez fait neuf guerres civiles, sans compter les massacres des Cévennes. - Mais, dit-il, si nous avons fait des guerres civiles, c'est que vous nous cuisiez en place publique; on se lasse à la longue d'ÃÂȘtre brûlé, il n'y a patience de saint qui puisse y tenir qu'on nous laisse en repos, et je vous jure que nous serons des sujets trÚs fidÚles. - C'est précisément ce qu'on fait, lui dis-je; on ferme les yeux sur vous, on vous laisse faire votre commerce, vous avez une liberté assez honnÃÂȘte. - Voilà une plaisante liberté! dit monsieur de Boucacous; nous ne pouvons nous assembler en pleine campagne quatre ou cinq mille seulement, avec des psaumes à quatre parties, que sur-le-champ il ne vienne un régiment de dragons qui nous fait rentrer chacun chez nous. Est-ce là vivre? est-ce là ÃÂȘtre libre?" Alors je lui parlai ainsi "Il n'y a aucun pays dans le monde oÃÂč l'on puisse s'attrouper sans l'ordre du souverain; tout attroupement est contre les lois. Servez Dieu à votre mode dans vos maisons; n'étourdissez personne par des hurlements que vous appelez musique. Pensez-vous que Dieu soit bien content de vous quand vous chantez ses commandements sur l'air de Réveillez-vous, belle endormie et quand vous dites avec les Juifs, en parlant d'un peuple voisin Heureux qui doit te détruire à jamais! Qui, t'arrachant les enfants des mamelles, Ecrasera leurs tÃÂȘtes infidÚles! Dieu veut-il absolument qu'on écrase les cervelles des petits enfants? Cela est-il humain? De plus, Dieu aime-t-il tant les mauvais vers et la mauvaise musique?" Monsieur de Boucacous m'interrompit, et me demanda si le latin de cuisine de nos psaumes valait mieux. "Non, sans doute, lui dis-je; je conviens mÃÂȘme qu'il y a un peu de stérilité d'imagination à ne prier Dieu que dans une traduction trÚs vicieuse de vieux cantiques d'un peuple que nous abhorrons; nous sommes tous juifs à vÃÂȘpres, comme nous sommes tous païens à l'Opéra. Ce qui me déplaÃt seulement, c'est que les Métamorphoses d'Ovide sont, par la malice du démon, bien mieux écrites, et plus agréables que les cantiques juifs car il faut avouer que cette montagne de Sion, et ces gueules de basilic, et ces collines, qui sautent comme des béliers, et toutes ces répétitions fastidieuses, ne valent ni la poésie grecque, ni la latine, ni la française. Le froid petit Racine a beau faire, cet enfant dénaturé n'empÃÂȘchera pas profanement parlant que son pÚre ne soit un meilleur poÚte que David. Mais enfin, nous sommes la religion dominante chez nous; il ne vous est pas permis de vous attrouper en Angleterre pourquoi voudriez-vous avoir cette liberté en France? Faites ce qu'il vous plaira dans vos maisons, et j'ai parole de monsieur le gouverneur et de monsieur l'intendant qu'en étant sages vous serez tranquilles l'imprudence seule fit et fera les persécutions. Je trouve trÚs mauvais que vos mariages, l'état de vos enfants, le droit d'héritage, souffrent la moindre difficulté. Il n'est pas juste de vous saigner et de vous purger parce que vos pÚres ont été malades; mais que voulez-vous? ce monde est un grand Bedlam, oÃÂč des fous enchaÃnent d'autres fous." VII Les compagnons de Polichinelle réduits à la mendicité, qui était leur état naturel, s'associÚrent avec quelques bohÚmes, et coururent de village en village. Ils arrivÚrent dans une petite ville, et logÚrent dans un quatriÚme étage, oÃÂč ils se mirent à composer des drogues dont la vente les aida quelque temps à subsister. Ils guérirent mÃÂȘme de la gale l'épagneul d'une dame de considération; les voisins criÚrent au prodige, mais malgré toute leur industrie la troupe ne fit pas fortune. Ils se lamentaient de leur obscurité et de leur misÚre, lorsqu'un jour ils entendirent un bruit sur leur tÃÂȘte, comme celui d'une brouette qu'on roule sur le plancher. Ils montÚrent au cinquiÚme étage, et y trouvÚrent un petit homme qui faisait des marionnettes pour son compte; il s'appelait le sieur Bienfait; il avait tout juste le génie qu'il fallait pour son art. On n'entendait pas un mot de ce qu'il disait; mais il avait un galimatias fort convenable, et il ne faisait pas mal ses bamboches. Un compagnon, qui excellait aussi en galimatias, lui parla ainsi Nous croyons que vous ÃÂȘtes destiné à relever nos marionnettes, car nous avons lu dans Nostradamus ces propres paroles Nelle chi li po rate icsus res fait en bi, lesquelles prises à rebours font évidemment Bienfait ressuscitera Polichinelle. Le nÎtre a été avalé par un crapaud; mais nous avons retrouvé son chapeau, sa bosse, et sa pratique. Vous fournirez le fil d'archal. Je crois d'ailleurs qu'il vous sera aisé de lui faire une moustache toute semblable à celle qu'il avait, et quand nous serons unis ensemble, il est à croire que nous aurons beaucoup de succÚs. Nous ferons valoir Polichinelle par Nostradamus, et Nostradamus par Polichinelle. Le sieur Bienfait accepta la proposition. On lui demanda ce qu'il voulait pour sa peine. "Je veux, dit-il, beaucoup d'honneurs et beaucoup d'argent. - Nous n'avons rien de cela, dit l'orateur de la troupe; mais avec le temps on a de tout." Le sieur Bienfait se lia donc avec les bohÚmes, et tous ensemble allÚrent à Milan établir leur théùtre, sous la protection de madame Carminetta. On afficha que le mÃÂȘme Polichinelle, qui avait été mangé par un crapaud du village du canton d'Appenzel, reparaÃtrait sur le théùtre de Milan, et qu'il danserait avec madame Gigogne. Tous les vendeurs d'orviétan eurent beau s'y opposer, le sieur Bienfait, qui avait aussi le secret de l'orviétan, soutint que le sien était le meilleur il en vendit beaucoup aux femmes, qui étaient folles de Polichinelle, et il devint si riche qu'il se mit à la tÃÂȘte de la troupe. DÚs qu'il eut ce qu'il voulait et que tout le monde veut, des honneurs et du bien, il fut trÚs ingrat envers madame Carminetta. Il acheta une belle maison vis-à -vis de celle de sa bienfaitrice, et il trouva le secret de la faire payer par ses associés. On ne le vit plus faire sa cour à madame Carminetta; au contraire, il voulut qu'elle vÃnt déjeuner chez lui, et un jour qu'elle daigna y venir il lui fit fermer la porte au nez, etc. VIII N'ayant rien entendu au précédent chapitre de Merri Hissing, je me transportai chez mon ami monsieur Husson, pour lui en demander l'explication. Il me dit que c'était une profonde allégorie sur le pÚre La Valette, marchand banqueroutier d'Amérique, mais que d'ailleurs il y avait longtemps qu'il ne s'embarrassait plus de ces sottises, qu'il n'allait jamais aux marionnettes; qu'on jouait ce jour-là Polyeucte, et qu'il voulait l'entendre. Je l'accompagnai à la comédie. Monsieur Husson, pendant le premier acte, branlait toujours la tÃÂȘte. Je lui demandai dans l'entr'acte pourquoi sa tÃÂȘte branlait tant. "J'avoue, dit-il, que je suis indigné contre ce sot. Polyeucte et contre cet impudent Néarque. Que diriez-vous d'un gendre de monsieur le gouverneur de Paris, qui serait huguenot et qui, accompagnant son beau-pÚre le jour de Pùques à Notre-Dame, irait mettre en piÚces le ciboire et le calice, et donner des coups de pied dans le ventre à monsieur l'archevÃÂȘque et aux chanoines? Serait-il bien justifié, en nous disant que nous sommes des idolùtres; qu'il l'a entendu dire au sieur Lubolier, prédicant d'Amsterdam, et au sieur Morfyé, compilateur à Berlin, auteur de la BibliothÚque germanique, qui le tenait du prédicant Urieju? C'est là le fidÚle portrait de la conduite de Polyeucte. Peut-on s'intéresser à ce plat fanatique, séduit par le fanatique Néarque?" Monsieur Husson me disait ainsi son avis amicalement dans les entr'actes. Il se mit à rire quand il vit Polyeucte résigner sa femme à son rival; et il la trouva un peu bourgeoise quand elle dit à son amant qu'elle va dans sa chambre, au lieu d'aller avec lui à l'église Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant; Adieu, trop généreux et trop parfait amant; Je vais seule en ma chambre enfermer mes regrets. Mais il admira la scÚne oÃÂč elle demande à son amant la grùce de son mari. "Il y a là , dit-il, un gouverneur d'Arménie qui est bien le plus lùche, le plus bas des hommes; ce pÚre de Pauline avoue mÃÂȘme qu'il a les sentiments d'un coquin Polyeucte est ici l'appui de ma famille; Mais si par son trépas l'autre épousait ma fille, J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis, Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis. "Un procureur au Chùtelet ne pourrait guÚre ni penser ni s'exprimer autrement. Il y a de bonnes ùmes qui avalent tout cela; je ne suis pas du nombre. Si ces pauvretés peuvent entrer dans une tragédie du pays des Gaules, il faut brûler l'Oedipe des Grecs." Monsieur Husson est un rude homme. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'adoucir; mais je n'ai pu en venir à bout. Il a persisté dans son avis, et moi dans le mien. IX Nous avons laissé le sieur Bienfait fort riche et fort insolent. Il fit tant par ses menées qu'il fut reconnu pour entrepreneur d'un grand nombre de marionnettes. DÚs qu'il fut revÃÂȘtu de cette dignité, il fit promener Polichinelle dans toutes les villes, et afficha que tout le monde serait tenu de l'appeler Monsieur, sans quoi il ne jouerait point. C'est de là que, dans toutes les représentations des marionnettes, il ne répond jamais à son compÚre que quand le compÚre l'appelle "M. Polichinelle". Peu à peu Polichinelle devint si important qu'on ne donna plus aucun spectacle sans lui payer une rétribution, comme les Opéras des provinces en payent une à l'Opéra de Paris. Un jour, un de ses domestiques, receveur des billets et ouvreur de loges, ayant été cassé aux gages, se souleva contre Bienfait, et institua d'autres marionnettes qui décriÚrent toutes les danses de madame Gigogne et tous les tours de passe-passe de Bienfait. Il retrancha plus de cinquante ingrédients qui entraient dans l'orviétan, composa le sien de cinq ou six drogues, et, le vendant beaucoup meilleur marché, il enleva une infinité de pratiques à Bienfait; ce qui excita un furieux procÚs, et on se battit longtemps à la porte des marionnettes, dans le préau de la Foire. X Monsieur Husson me parlait hier de ses voyages en effet, il a passé plusieurs années dans les Echelles du Levant, il est allé en Perse, il a demeuré longtemps dans les Indes, et a vu toute l'Europe. "J'ai remarqué, me disait-il, qu'il y a un nombre prodigieux de Juifs qui attendent le Messie, et qui se feraient empaler plutÎt que de convenir qu'il est venu. J'ai vu mille Turcs persuadés que Mahomet avait mis la moitié de la lune dans sa manche. Le petit peuple, d'un bout du monde à l'autre, croit fermement les choses les plus absurdes. Cependant, qu'un philosophe ait un écu à partager avec le plus imbécile de ces malheureux, en qui la raison humaine est si horriblement obscurcie, il est sûr que s'il y a un sou à gagner l'imbécile l'emportera sur le philosophe. Comment des taupes, si aveugles sur le plus grand des intérÃÂȘts, sont-elles lynx sur les plus petits? Pourquoi le mÃÂȘme juif qui vous égorge le vendredi ne voudrait-il pas voler un liard le jour du sabbat? Cette contradiction de l'espÚce humaine mérite qu'on l'examine. - N'est-ce pas, dis-je à monsieur Husson, que les hommes sont superstitieux par coutume, et coquins par instinct? - J'y rÃÂȘverai, me dit-il; cette idée me paraÃt assez bonne." XI Polichinelle, depuis l'aventure de l'ouvreur de loges, a essuyé bien des disgrùces. Les Anglais, qui sont raisonneurs et sombres, lui ont préféré Shakespeare; mais ailleurs ses farces ont été fort en vogue, et, sans l'opéra-comique, son théùtre était le premier des théùtres. Il a eu de grandes querelles avec Scaramouche et Arlequin, et on ne sait pas encore qui l'emportera. Mais... XII "Mais, mon cher monsieur, disais-je, comment peut-on ÃÂȘtre à la fois si barbare et si drÎle? Comment, dans l'histoire d'un peuple, trouve-t-on à la fois la Saint-Barthélemy et les Contes de La Fontaine, etc.? Est-ce l'effet du climat? Est-ce l'effet des lois? - Le genre humain, répondit M. Husson, est capable de tout. Néron pleura quand il fallut signer l'arrÃÂȘt de mort d'un criminel, joua des farces, et assassina sa mÚre. Les singes font des tours extrÃÂȘmement plaisants, et étouffent leurs petits. Rien n'est plus doux, plus timide qu'une levrette; mais elle déchire un liÚvre, et baigne son long museau dans son sang. - Vous devriez, lui dis-je, nous faire un beau livre qui développùt toutes ces contradictions. - Ce livre est tout fait, dit-il; vous n'avez qu'à regarder une girouette; elle tourne tantÎt au doux souffle du zéphyr, tantÎt au vent violent du nord; voilà l'homme." XIII Rien n'est souvent plus convenable que d'aimer sa cousine. On peut aussi aimer sa niÚce; mais il en coûte dix-huit mille livres, payables à Rome, pour épouser une cousine, et quatre-vingt mille francs pour coucher avec sa niÚce en légitime mariage. Je suppose quarante niÚces par an, mariées avec leurs oncles, et deux cents cousins et cousines conjoints, cela fait en sacrements six millions huit cent mille livres par an, qui sortent du royaume. Ajoutez-y environ six cent mille francs pour ce qu'on appelle les annates des terres de France, que le roi de France donne à des Français en bénéfices; joignez-y encore quelques menus frais c'est environ huit millions quatre cent mille livres que nous donnons libéralement au Saint PÚre par an chacun. Nous exagérons peut-ÃÂȘtre un peu; mais on conviendra que si nous avons beaucoup de cousines et de niÚces jolies, et si la mortalité se met parmi les bénéficiers, la somme peut aller au double. Le fardeau serait lourd, tandis que nous avons des vaisseaux à construire, des armées et des rentiers à payer. Je m'étonne que, dans l'énorme quantité de livres dont les auteurs ont gouverné l'Etat depuis vingt ans, aucun n'ait pensé à réformer ces abus. J'ai prié un docteur de Sorbonne de mes amis de me dire dans quel endroit de l'Ecriture on trouve que la France doive payer à Rome la somme susdite il n'a jamais pu le trouver. J'en ai parlé à un jésuite il m'a répondu que cet impÎt fut mis par St Pierre sur les Gaules, dÚs la premiÚre année qu'il vint à Rome; et comme je doutais que St Pierre eût fait ce voyage, il m'en a convaincu en me disant qu'on voit encore à Rome les clefs du paradis qu'il portait toujours à sa ceinture. "Il est vrai, m'a-t-il dit, que nul auteur canonique ne parle de ce voyage de Simon Barjone; mais nous avons une belle lettre de lui, datée de Babylone; or, certainement Babylone veut dire Rome; donc vous devez de l'argent au pape quand vous épousez vos cousines." J'avoue que j'ai été frappé de la force de cet argument. XIV J'ai un vieux parent qui a servi le roi cinquante-deux ans. Il s'est retiré dans la haute Alsace, oÃÂč il a une petite terre qu'il cultive, dans le diocÚse de Porentru. Il voulut un jour faire donner le dernier labour à son champ; la saison avançait, l'ouvrage pressait. Ses valets refusÚrent le service, et dirent pour raison que c'était la fÃÂȘte de Ste Barbe, la sainte la plus fÃÂȘtée à Porentru. "Eh! mes amis, leur dit mon parent, vous avez été à la messe en l'honneur de Barbe, vous avez rendu à Barbe ce qui lui appartient; rendez-moi ce que vous me devez cultivez mon champ, au lieu d'aller au cabaret. Ste Barbe ordonne-t-elle qu'on s'enivre pour lui faire honneur, et que je manque de blé cette année?" Le maÃtre-valet lui dit "Monsieur, vous voyez bien que je serais damné si je travaillais dans un si saint jour. Ste Barbe est la plus grande sainte du paradis; elle grava le signe de la croix sur une colonne de marbre avec le bout du doigt; et du mÃÂȘme doigt, et du mÃÂȘme signe, elle fit tomber toutes les dents d'un chien qui lui avait mordu les fesses je ne travaillerai point le jour de Ste Barbe." Mon parent envoya chercher des laboureurs luthériens, et son champ fut cultivé. L'évÃÂȘque de Porentru l'excommunia. Mon parent en appela comme d'abus; le procÚs n'est pas encore jugé. Personne assurément n'est plus persuadé que mon parent qu'il faut honorer les saints; mais il prétend aussi qu'il faut cultiver la terre. Je suppose en France environ cinq millions d'ouvriers, soit manoeuvres, soit artisans, qui gagnent chacun, l'un portant l'autre, vingt sous par jour, et qu'on force saintement de ne rien gagner pendant trente jours de l'année, indépendamment des dimanches cela fait cent cinquante millions de moins dans la circulation, et cent cinquante millions de moins en main-d'oeuvre. Quelle prodigieuse supériorité ne doivent point avoir sur nous les royaumes voisins qui n'ont ni Ste Barbe, ni d'évÃÂȘque de Porentru! On répondait à cette objection que les cabarets, ouverts les saints jours de fÃÂȘte, produisent beaucoup aux fermes générales. Mon parent en convenait; mais il prétendait que c'est un léger dédommagement; et que d'ailleurs, si on peut travailler aprÚs la messe, on peut aller au cabaret aprÚs le travail. Il soutient que cette affaire est purement de police, et point du tout épiscopale; il soutient qu'il vaut encore mieux labourer que de s'enivrer. J'ai bien peur qu'il ne perde son procÚs. XV Il y a quelques années qu'en passant par la Bourgogne avec monsieur Evrard, que vous connaissez tous, nous vÃmes un vaste palais, dont une partie commençait à s'élever. Je demandai à quel prince il appartenait. Un maçon me répondit que c'était à monseigneur l'abbé de CÃteaux; que le marché avait été fait à dix-sept cent mille livres, mais que probablement il en coûterait bien davantage. Je bénis Dieu qui avais mis son serviteur en état d'élever un si beau monument, et de répandre tant d'argent dans le pays. "Vous moquez-vous? dit monsieur Evrard; n'est-il pas abominable que l'oisiveté soit récompensée par deux cent cinquante mille livres de rente, et que la vigilance d'un pauvre curé de campagne soit punie par une portion congrue de cent écu? Cette inégalité n'est-elle pas la chose du monde la plus injuste et la plus odieuse? Qu'en reviendra-t-il à l'Etat quand un moine sera logé dans un palais de deux millions? Vingt familles de pauvres officiers, qui partageraient ces deux millions, auraient chacune un bien honnÃÂȘte, et donneraient au roi de nouveaux officiers. Les petits moines, qui sont aujourd'hui les sujets inutiles d'un de leurs moines élu par eux, deviendraient des membres de l'Etat au lieu qu'ils ne sont que des chancres qui le rongent." Je répondis à monsieur Evrard "Vous allez trop loin, et trop vite; ce que vous dites arrivera certainement dans deux ou trois cents ans; ayez patience. - Et c'est précisément, répondit-il, parce que la chose n'arrivera que dans deux ou trois siÚcles que je perds toute patience; je suis las de tous les abus que je vois il me semble que je marche dans les déserts de la Lybie, oÃÂč notre sang est sucé par des insectes quand les lions ne nous dévorent pas. "J'avais, continua-t-il, une soeur assez imbécile pour ÃÂȘtre janséniste de bonne foi, et non par esprit de parti. La belle aventure des billets de confession, la fit mourir de désespoir. Mon frÚre avait un procÚs qu'il avait gagné en premiÚre instance; sa fortune en dépendait. Je ne sais comment il est arrivé que les juges ont cessé de rendre la justice, et mon frÚre a été ruiné. J'ai un vieil oncle criblé de blessures, qui faisait passer ses meubles et sa vaisselle d'une province à une autre; des commis alertes ont saisi le tout sur un petit manque de formalité; mon oncle n'a pu payer les trois vingtiÚmes, et il est mort en prison." Monsieur Evrard me conta des aventures de cette espÚce pendant deux heures entiÚres. Je lui dis "Mon cher monsieur Evrard, j'en ai essuyé plus que vous; les hommes sont ainsi faits d'un bout du monde à l'autre nous nous imaginons que les abus ne rÚgnent que chez nous; nous sommes tous deux comme Astolphe et Joconde, qui pensaient d'abord qu'il n'y avait que leurs femmes d'infidÚles; ils se mirent à voyager, et ils trouvÚrent partout des gens de leur confrérie. - Oui, dit monsieur Evrard, mais ils eurent le plaisir de rendre partout ce qu'on avait eu la bonté de leur prÃÂȘter chez eux. - Tùchez, lui dis-je, d'ÃÂȘtre seulement pendant trois ans directeur de..., ou de..., ou de..., ou de..., et vous vous vengerez avec usure." Monsieur Evrard me crut c'est à présent l'homme de France qui vole le roi, l'Etat et les particuliers, de la maniÚre la plus dégagée et la plus noble qui fait la meilleure chÚre, et qui juge le plus fiÚrement d'une piÚce nouvelle. Annexe Nous raisonnions ainsi, monsieur de Boucacous et moi, quand nous vÃmes passer Jean-Jacques Rousseau avec grande précipitation. "Eh! oÃÂč allez-vous donc si vite, monsieur Jean-Jacques? - Je m'enfuis, parce que maÃtre Joly de Fleury a dit, dans un réquisitoire, que je prÃÂȘchais contre l'intolérance et contre l'existence de la religion chrétienne. - Il a voulu dire évidence, lui répondis-je; il ne faut pas prendre feu pour un mot. - Eh! mon Dieu, je n'ai que trop pris feu, dit Jean-Jacques; on brûle partout mon livre. Je sors de Paris comme monsieur d'Assouci de Montpellier, de peur qu'on ne brûle ma personne. - Cela était bon, lui dis-je, du temps d'Anne Dubourg et de Michel Servet, mais à présent on est plus humain. Qu'est-ce donc que ce livre qu'on a brûlé? - J'élevais, dit-il, à ma maniÚre un petit garçon en quatre tomes. Je sentais bien que j'ennuierais peut-ÃÂȘtre, et j'ai voulu, pour égayer la matiÚre, glisser adroitement une cinquantaine de pages en faveur du théisme. J'ai cru qu'en disant des injures aux philosophes, mon théisme serait bien reçu, et je me suis trompé. - Qu'est-ce que théisme? fis-je. - C'est, me dit-il, l'adoration d'un Dieu, en attendant que je sois mieux instruit. - Ah! dis-je, si c'est là tout votre crime, consolez-vous. Mais pourquoi injurier les philosophes? - J'ai tort, fit-il. - Mais, monsieur Jean-Jacques, comment vous ÃÂȘtes-vous fait théiste? quelle cérémonie faut-il pour cela? - Aucune, nous dit Jean-Jacques. Je suis né protestant, j'ai retranché tout ce que les protestants condamnent dans la religion romaine. Ensuite, j'ai retranché tout ce que les autres religions condamnent dans le protestantisme il ne m'est resté que Dieu; je l'ai adoré, et maÃtre Joly de Fleury a présenté contre moi un réquisitoire." Nous parlùmes à fond du théisme avec Jean-Jacques, il m'apprit qu'il y avait trois cent mille théistes à Londres, et environ cinquante mille seulement à Paris, parce que les Parisiens n'arrivent jamais à rien que longtemps aprÚs les Anglais, témoin l'inoculation, la gravitation, le semoir, etc., etc. Il ajouta que le nord de l'Allemagne fourmillait de théistes et de gens qui se battent bien. Monsieur de Boucacous l'écouta attentivement, et promit de se faire théiste. Pour moi, je restai ferme. Je ne sais cependant si on ne brûlera pas ce petit écrit, comme une oeuvre de Jean-Jacques, ou comme un mandement d'évÃÂȘque; mais un mal qui nous menace n'empÃÂȘche pas toujours d'ÃÂȘtre sensible au mal d'autrui, et comme j'ai le coeur bon, je plaignis les tribulations de Jean-Jacques. L'Ingénu Chapitre premier. Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur rencontrÚrent un huron Histoire véritable Tirée des manuscrits du pÚre Quesnel Chapitre premier Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur rencontrÚrent un huron Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les cÎtes de France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences et s'en retourna en Irlande par le mÃÂȘme chemin qu'elle était venue. Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là , et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme un chacun sait. En l'année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un peu sur l'ùge, était un trÚs bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, aprÚs l'avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande considération, c'est qu'il était le seul bénéficier du pays qu'on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec ses confrÚres. Il savait assez honnÃÂȘtement de théologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec Rabelais; aussi tout le monde disait du bien de lui. Mademoiselle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée, quoiqu'elle eût grande envie de l'ÃÂȘtre, conservait de la fraÃcheur à l'ùge de quarante-cinq ans; son caractÚre était bon et sensible; elle aimait le plaisir et était dévote. Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer "Hélas! c'est ici que s'embarqua notre pauvre frÚre avec notre chÚre belle-soeur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate l'Hirondelle, en 1669, pour aller servir en Canada. S'il n'avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore. - Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l'a dit? Il est certain que si elle n'avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie c'était une femme charmante; et notre frÚre, qui avait beaucoup d'esprit, aurait fait assurément un grande fortune." Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils virent entrer dans la baie de Rance un petit bùtiment qui arrivait avec la marée c'étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur pays. Ils sautÚrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa soeur, qui fut trÚs choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle. Il n'en fut pas de mÃÂȘme d'un jeune homme trÚs bien fait qui s'élança d'un saut par-dessus la tÃÂȘte de ses compagnons, et se trouva vis-à -vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tÃÂȘte, n'étant pas dans l'usage de faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirÚrent les regards du frÚre et de la soeur. Il était nu-tÃÂȘte et nu-jambes, les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l'air martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des Barbades, et dans l'autre une espÚce de bourse dans laquelle était un gobelet et de trÚs bon biscuit de mer. Il parlait français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frÚre; il en but avec eux; il leur en fit reboire encore, et tout cela d'un air si simple et si naturel que le frÚre et la soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui il était et oÃÂč il allait. Le jeune homme leur répondit qu'il n'en savait rien, qu'il était curieux, qu'il avait voulu voir comment les cÎtes de France étaient faites, qu'il était venu, et allait s'en retourner. Monsieur le prieur, jugeant à son accent qu'il n'était pas anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était. "Je suis Huron", lui répondit le jeune homme. Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allÚrent de compagnie au prieuré de Notre-Dame de la Montagne. La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et disait de temps en temps au prieur "Ce grand garçon-là a un teint de lis et de rose! qu'il a une belle peau pour un Huron! - Vous avez raison, ma soeur, disait le prieur." Elle faisait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait toujours fort juste. Le bruit se répandit bientÎt qu'il y avait un Huron au prieuré. La bonne compagnie du canton s'empressa d'y venir souper. L'abbé de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fort jolie et trÚs bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs femmes, furent du souper. On plaça l'étranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le monde lui parlait et l'interrogeait à la fois; le Huron ne s'en émouvait pas. Il semblait qu'il eût pris pour sa devise celle de milord Bolingbroke nihil admirari. Mais à la fin, excédé de tant de bruit, il leur dit avec un peu de douceur, mais avec un peu de fermeté "Messieurs, dans mon pays on parle l'un aprÚs l'autre; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous m'empÃÂȘchez de vous entendre?" La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mÃÂȘmes pour quelques moments il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s'emparait toujours des étrangers dans quelque maison qu'il se trouvùt et qui était le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la bouche d'un demi-pied "Monsieur, comment vous nommez-vous? - On m'a toujours appelé l'Ingénu, reprit le Huron, et on m'a confirmé ce nom en Angleterre, parce que je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que je veux. - Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre? - C'est qu'on m'y a mené; j'ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, aprÚs m'ÃÂȘtre assez bien défendu; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parce qu'ils sont braves et qu'ils sont aussi honnÃÂȘtes que nous, m'ayant proposé de me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j'acceptai le dernier parti, parce que de mon naturel j'aime passionnément à voir du pays. - Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous pu abandonner ainsi pÚre et mÚre? - C'est que je n'ai jamais connu ni pÚre ni mÚre", dit l'étranger. La compagnie s'attendrit, et tout le monde répétait Ni pÚre, ni mÚre! "Nous lui en servirons, dit la maÃtresse de la maison à son frÚre le prieur; que ce monsieur le Huron est intéressant!" L'Ingénu la remercia avec une cordialité noble et fiÚre, et lui fit comprendre qu'il n'avait besoin de rien. "Je m'aperçois, monsieur l'Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlez mieux français qu'il n'appartient à un Huron. - Un Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d'amitié, m'enseigna sa langue; j'apprends trÚs vite ce que je veux apprendre. J'ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que vous appelez huguenots, je ne sais pourquoi; il m'a fait faire quelques progrÚs dans la connaissance de votre langue; et dÚs que j'ai pu m'exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre pays, parce que j'aime assez les Français quand ils ne font pas trop de questions." L'abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la huronne, l'anglaise, ou la française. - La huronne, sans contredit, répondit l'Ingénu. - Est-il possible? s'écria mademoiselle de Kerkabon; j'avais toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues aprÚs le bas-breton." Alors ce fut à qui demanderait à l'Ingénu comment on disait en huron du tabac, et il répondait taya; comment on disait manger, et il répondait essenten. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir comment on disait faire l'amour; il lui répondit trovander, et soutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien les mots français et anglais qui leur correspondaient. Trovander parut trÚs joli à tous les convives. Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothÚque la grammaire huronne dont le révérend PÚre Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui avait fait présent, sortit de table un moment pour l'aller consulter. Il revint tout haletant de tendresse et de joie; il reconnut l'Ingénu pour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans l'aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé français. L'interrogant bailli, qui jusque-là s'était défié un peu du personnage, conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de civilité qu'auparavant, de quoi l'Ingénu ne s'aperçut pas. Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on faisait l'amour au pays des Hurons. "En faisant de belles actions, répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent." Tous les convives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais elle n'était pas si aise elle fut un peu piquée que la galanterie ne s'adressùt pas à elle; mais elle était si bonne personne que son affection pour le Huron n'en fut point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maÃtresses en Huronie. "Je n'en ai jamais eu qu'une, dit l'Ingénu; c'était mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chÚre nourrice; les joncs ne sont pas plus droits, l'hermine n'est pas plus blanche, les moutons sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers que l'était Abacaba. Elle poursuivait un jour un liÚvre dans notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; un Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui prendre son liÚvre; je le sus, j'y courus, je terrassai l'Algonquin d'un coup de massue, je l'amenai aux pieds de ma maÃtresse, pieds et poings liés. Les parents d'Abacaba voulurent le manger; mais je n'eus jamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté, j'en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu'elle me préféra à tous ses amants. Elle m'aimerait encore si elle n'avait pas été mangée par un ours j'ai puni l'ours, j'ai porté longtemps sa peau; mais cela ne m'a pas consolé." Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret d'apprendre que l'Ingénu n'avait eu qu'une maÃtresse, et qu'Abacaba n'était plus; mais elle ne démÃÂȘlait pas la cause de son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l'Ingénu; on le louait beaucoup d'avoir empÃÂȘché ses camarades de manger un Algonquin. L'impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, poussa enfin la curiosité jusqu'à s'informer de quelle religion était monsieur le Huron; s'il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote. "Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la vÎtre. - Hélas! s'écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n'ont pas seulement songé à le baptiser. - Eh! mon Dieu, disait mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient pas catholiques? Est-ce que les Révérends PÚres jésuites ne les ont pas tous convertis?" L'Ingénu l'assura que dans son pays on ne convertissait personne; que jamais un vrai Huron n'avait changé d'opinion, et que mÃÂȘme il n'y avait point dans sa langue de terme qui signifiùt inconstance. Ces derniers mots plurent extrÃÂȘmement à mademoiselle de Saint-Yves. "Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à monsieur le prieur; vous en aurez l'honneur, mon cher frÚre; je veux absolument ÃÂȘtre sa marraine monsieur l'abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts, ce sera une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini." Toute la compagnie seconda la maÃtresse de la maison; tous les convives criaient "Nous le baptiserons!" L'Ingénu répondit qu'en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu'il repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d'eau des Barbades, et chacun s'alla coucher. Quand on eut reconduit l'Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de regarder par le trou d'une large serrure pour voir comment dormait un Huron. Elles virent qu'il avait étendu la couverture du lit sur le plancher, et qu'il reposait dans la plus belle attitude du monde. Chapitre second. Le Huron, nommé l'Ingénu, reconnu de ses parents Le Huron, nommé l'Ingénu, reconnu de ses parents L'Ingénu, selon sa coutume, s'éveilla avec le soleil, au chant du coq, qu'on appelle en Angleterre et en Huronie la trompette du jour. Il n'était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans son lit oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d'heures précieuses dans cet état mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est trop courte. Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente piÚces de gibier à balle seule, lorsqu'en rentrant il trouva monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrÚte soeur, se promenant en bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une espÚce de petit talisman qu'il portait toujours à son cou, il les pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne réception. "C'est ce que j'ai de plus précieux, leur dit-il; on m'a assuré que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez toujours heureux." Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïveté de l'Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez mal faits, attachés ensemble avec une courroie fort grasse. Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s'il y avait des peintres en Huronie. "Non, dit l'Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; son mari l'avait eue par conquÃÂȘte, en dépouillant quelques Français du Canada qui nous avaient fait la guerre; c'est tout ce que j'en ai su." Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur, il s'émut, ses mains tremblÚrent. "Par Notre-Dame de la Montagne, s'écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frÚre le capitaine et de sa femme!" Mademoiselle, aprÚs les avoir considérés avec la mÃÂȘme émotion, en jugea de mÃÂȘme. Tous deux étaient saisis d'étonnement et d'une joie mÃÂȘlée de douleur; tous deux s'attendrissaient; tous deux pleuraient; leur coeur palpitait; ils poussaient des cris; ils s'arrachaient les portraits; chacun d'eux les prenait et les rendait vingt fois en une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le Huron; ils lui demandaient l'un aprÚs l'autre, et tous deux à la fois, en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient tombées entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils comptaient les temps depuis le départ du capitaine; il se souvenaient d'avoir eu nouvelle qu'il avait été jusqu'au pays des Hurons, et que depuis ce temps ils n'en avaient jamais entendu parler. L'Ingénu leur avait dit qu'il n'avait connu ni pÚre ni mÚre. Le prieur, qui était homme de sens, remarqua que l'Ingénu avait un peu de barbe; il savait trÚs bien que les Hurons n'en ont point. "Son menton est cotonné, il est donc fils d'un homme d'Europe; mon frÚre et ma belle-soeur ne parurent plus aprÚs l'expédition contre les Hurons, en 1669; mon neveu devait alors ÃÂȘtre à la mamelle; la nourrice huronne lui a sauvé la vie et lui a servi de mÚre." Enfin, aprÚs cent questions et cent réponses, le prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leur propre neveu. Ils l'embrassaient en versant des larmes; et l'Ingénu riait, ne pouvant s'imaginer qu'un Huron fût neveu d'un prieur bas-breton. Toute la compagnie descendit; monsieur de Saint-Yves, qui était grand physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de l'Ingénu; il fit trÚs habilement remarquer qu'il avait les yeux de sa mÚre, le front et le nez de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un et de l'autre. Mademoiselle de Saint-Yves, qui n'avait jamais vu le pÚre ni la mÚre, assura que l'Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tous la Providence et l'enchaÃnement des événements de ce monde. Enfin on était si persuadé, si convaincu de la naissance de l'Ingénu, qu'il consentit lui-mÃÂȘme à ÃÂȘtre neveu de monsieur le prieur, en disant qu'il aimait autant l'avoir pour son oncle qu'un autre. On alla rendre grùce à Dieu dans l'église de Notre-Dame de la Montagne, tandis que le Huron, d'un air indifférent, s'amusait à boire dans la maison. Les Anglais qui l'avaient amené, et qui étaient prÃÂȘts à mettre à la voile, vinrent lui dire qu'il était temps de partir. "Apparemment, leur dit-il, que vous n'avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes je reste ici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n'ai plus besoin de rien au monde puisque je suis le neveu d'un prieur." Les Anglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l'Ingénu eût des parents ou non en Basse-Bretagne. AprÚs que l'oncle, la tante et la compagnie eurent chanté le Te Deum, aprÚs que le bailli eut encore accablé l'Ingénu de questions; aprÚs qu'on eut épuisé tout ce que l'étonnement, la joie, la tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l'abbé de Saint-Yves conclurent à faire baptiser l'Ingénu au plus vite. Mais il n'en était pas d'un grand Huron de vingt-deux ans comme d'un enfant qu'on régénÚre sans qu'il en sache rien. Il fallait l'instruire, et cela paraissait difficile car l'abbé de Saint-Yves supposait qu'un homme qui n'était pas né en France n'avait pas le sens commun. Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet monsieur l'Ingénu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de naÃtre en Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en pouvait juger par toutes ses réponses, et que sûrement la nature l'avait beaucoup favorisé, tant du cÎté paternel que du maternel. On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux de Shakespeare qu'il savait par coeur; qu'il avait trouvé ces livres chez le capitaine du vaisseau qui l'avait amené de l'Amérique à Plymouth, et qu'il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de l'interroger sur ces livres. "Je vous avoue, dit l'Ingénu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et que je n'ai pas entendu le reste." L'abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c'était ainsi que lui-mÃÂȘme avait toujours lu, et que la plupart des hommes ne lisaient guÚre autrement. "Vous avez sans doute lu la Bible? dit-il au Huron. - Point du tout, monsieur l'abbé; elle n'était pas parmi les livres de mon capitaine; je n'en ai jamais entendu parler. - Voilà comme sont ces maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon; ils feront plus de cas d'une piÚce de Shakespeare, d'un plum-pudding et d'une bouteille rhum que du Pentateuque. Aussi n'ont-ils jamais converti personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu'il soit peu de temps." Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo pour habiller l'Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; le bailli alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se retourna plusieurs fois pour regarder l'Ingénu; et il lui fit des révérences plus profondes qu'il n'en avait jamais fait à personne en sa vie. Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collÚge; mais à peine le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron. Chapitre troisiÚme. Le Huron, nommé l'Ingénu, converti Le Huron, nommé l'Ingénu, converti Monsieur le prieur, voyant qu'il était un peu sur l'ùge, et que Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tÃÂȘte qu'il pourrait lui résigner son bénéfice s'il réussissait à le baptiser et à le faire entrer dans les ordres. L'Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tÃÂȘte si vigoureuse que, quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; et quand on gravait dedans, rien ne s'effaçait; il n'avait jamais rien oublié. Sa conception était d'autant plus vive et plus nette que, son enfance n'ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui accablent la nÎtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin de lui faire lire le Nouveau Testament. L'Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir; mais, ne sachant ni dans quel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scÚne ne fût en Basse-Bretagne; et il jura qu'il couperait le nez et les oreilles à Caïphe et à Pilate si jamais il rencontrait ces marauds-là . Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de temps il loua son zÚle; mais il lui apprit que ce zÚle était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize cent quatre-vingt-dix années. L'Ingénu sut bientÎt presque tout le livre par coeur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était obligé souvent de consulter l'abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la conversion du Huron. Enfin la grùce opéra; l'Ingénu promit de se faire chrétien; il ne douta pas qu'il ne dût commencer par ÃÂȘtre circoncis; "car, disait-il, je ne vois pas dans le livre qu'on m'a fait lire un seul personnage qui ne l'ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon prépuce le plus tÎt c'est le mieux". Il ne délibéra point il envoya chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l'opération, comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n'avait point encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait résolu et expéditif, ne se fÃt lui-mÃÂȘme l'opération trÚs maladroitement, et qu'il n'en résultùt de tristes effets auxquels les dames s'intéressent toujours par bonté d'ùme. Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la circoncision n'était plus de mode; que le baptÃÂȘme était beaucoup plus doux et plus salutaire; que la loi de grùce n'était pas comme la loi de rigueur. L'Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe aux gens qui disputent; enfin il promit de se faire baptiser quand on voudrait. Il fallait auparavant se confesser; et c'était là le plus difficile. L'Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait donné. Il n'y trouvait pas qu'un seul apÎtre se fût confessé, et cela le rendait trÚs rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant, dans l'épÃtre de saint Jacques le Mineur, ces mots qui font tant de peine aux hérétiques Confessez vos péchés les uns aux autres. Le Huron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira le récollet du confessionnal, et, saisissant son homme d'un bras vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui "Allons, mon ami, il est dit Confessez-vous les uns aux autres; je t'ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d'ici que tu ne m'aies conté les tiens." En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements qui font retentir l'église. On accourt au bruit, on voit le catéchumÚne qui gourmait le moine au nom de saint Jacques le Mineur. La joie de baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande qu'on passa par-dessus ces singularités. Il y eut mÃÂȘme beaucoup de théologiens qui pensÚrent que la confession n'était pas nécessaire, puisque le baptÃÂȘme tenait lieu de tout. On prit jour avec l'évÃÂȘque de Saint-Malo, qui, flatté, comme on peut le croire, de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus belle robe et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo pour briller à la cérémonie. L'interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L'église était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le Huron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point. L'oncle et la tante le cherchÚrent partout. On crut qu'il était à la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fÃÂȘte parcoururent les bois et les villages voisins point de nouvelles du Huron. On commençait à craindre qu'il ne fût retourné en Angleterre. On se souvenait de lui avoir entendu dire qu'il aimait fort ce pays-là . Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu'on n'y baptisait personne, et tremblaient pour l'ùme de leur neveu. L'évÃÂȘque était confondu et prÃÂȘt à s'en retourner; le prieur et l'abbé de Saint-Yves se désespéraient; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravité ordinaire. Mademoiselle de Kerkabon pleurait. Mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs qui semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaient tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite riviÚre de Rance, lorsqu'elles aperçurent au milieu de la riviÚre une grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine Elles jetÚrent un grand cri et se détournÚrent. Mais, la curiosité l'emportant bientÎt sur toute autre considération, elles se coulÚrent doucement entre les roseaux; et quand elles furent bien sûres de n'ÃÂȘtre point vues, elles voulurent voir de quoi il s'agissait. Chapitre quatriÚme. L'Ingénu baptisé L'Ingénu baptisé Le prieur et l'abbé, étant accourus, demandÚrent à l'Ingénu ce qu'il faisait là . "Eh parbleu! Messieurs, j'attends le baptÃÂȘme il y a une heure que je suis dans l'eau jusqu'au cou, et il n'est pas honnÃÂȘte de me laisser morfondre. - Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n'est pas ainsi qu'on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous." Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à sa compagne "Mademoiselle, croyez-vous qu'il reprenne si tÎt ses habits?" Le Huron cependant répartit au prieur "Vous ne m'en ferez pas accroire cette fois-ci comme l'autre; j'ai bien étudié depuis ce temps-là , et je suis trÚs certain qu'on ne se baptise pas autrement. L'eunuque de la reine Candace fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de me montrer dans le livre que vous m'avez donné qu'on s'y soit jamais pris d'une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le serai dans la riviÚre." On eut beau lui remontrer que les usages avaient changé, l'Ingénu était tÃÂȘtu, car il était Breton et Huron. Il revenait toujours à l'eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l'avaient observé entre les saules, fussent en droit de lui dire qu'il ne lui appartenait pas de citer un pareil homme, elles n'en firent pourtant rien, tant était grande leur discrétion. L'évÃÂȘque vint lui-mÃÂȘme lui parler, ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien le Huron disputa contre l'évÃÂȘque. "Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m'a donné mon oncle, un seul homme qui n'ait pas été baptisé dans la riviÚre, et je ferai tout ce que vous voudrez." La tante, désespérée, avait remarqué que la premiÚre fois que son neveu avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à mademoiselle de Saint-Yves qu'à aucune autre personne de la compagnie, qu'il n'avait pas mÃÂȘme salué monsieur l'évÃÂȘque avec ce respect mÃÂȘlé de cordialité qu'il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le parti de s'adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria d'interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la mÃÂȘme maniÚre que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais ÃÂȘtre chrétien s'il persistait à vouloir ÃÂȘtre baptisé dans l'eau courante. Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu'elle sentait d'ÃÂȘtre chargée d'une si importante commission. Elle s'approcha modestement de l'Ingénu, et, lui serrant la main d'une maniÚre tout à fait noble "Est-ce que vous ne ferez rien pour moi?" lui dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les relevait avec une grùce attendrissante. "Ah! tout ce que vous voudrez, mademoiselle, tout ce que vous me commanderez baptÃÂȘme d'eau, baptÃÂȘme de feu, baptÃÂȘme de sang, il n'y a rien que je vous refuse." Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ce que si les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées du bailli, ni les raisonnements mÃÂȘme de monsieur l'évÃÂȘque, n'avaient pu faire. Elle sentit son triomphe; mais elle n'en sentait pas encore toute l'étendue. Le baptÃÂȘme fut administré et reçu avec toute la décence, toute la magnificence, tout l'agrément possibles. L'oncle et la tante cédÚrent à monsieur l'abbé de Saint-Yves et à sa soeur l'honneur de tenir l'Ingénu sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l'asservissait; elle accepta cet honneur sans en connaÃtre les fatales conséquences. Comme il n'y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d'un grand dÃner, on se mit à table au sortir du baptÃÂȘme. Les goguenards de Basse-Bretagne dirent qu'il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur le prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de l'homme. Monsieur l'évÃÂȘque ajoutait que le patriarche Juda devait lier son ùnon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, et qu'il était bien triste qu'on n'en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu a dénié les vignes. Chacun tùchait de dire un bon mot sur le baptÃÂȘme de l'Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s'il serait fidÚle à ses promesses. "Comment voulez-vous que je manque à mes promesses, répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains de mademoiselle de Saint-Yves?" Le Huron s'échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. "Si j'avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l'eau froide qu'on m'a versée sur le chignon m'aurait brûlé." Le bailli trouva cela trop poétique, ne sachant pas combien l'allégorie est familiÚre au Canada. Mais la marraine en fut extrÃÂȘmement contente. On avait donné le nom d'Hercule au baptisé. L'évÃÂȘque de Saint-Malo demandait toujours quel était ce patron dont il n'avait jamais entendu parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c'était un saint qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treiziÚme qui valait les douze autres; mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler c'était celui d'avoir changé cinquante filles en femmes en une seule nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie. Toutes les dames baissÚrent les yeux, et jugÚrent à la physionomie de l'Ingénu qu'il était digne du saint dont il portait le nom. Chapitre cinquiÚme. L'Ingénu amoureux L'Ingénu amoureux Il faut avouer que depuis ce baptÃÂȘme et ce dÃner mademoiselle de Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l'évÃÂȘque la fÃt encore participante de quelque beau sacrement avec monsieur Hercule l'Ingénu. Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n'osait convenir tout à fait avec elle-mÃÂȘme de ses tendres sentiments; mais, s'il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d'un voile de pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive et sage. DÚs que monsieur l'évÃÂȘque fut parti, l'Ingénu et mademoiselle de Saint-Yves se rencontrÚrent sans avoir fait réflexion qu'ils se cherchaient. Ils se parlÚrent sans avoir imaginé ce qu'ils se diraient. L'Ingénu lui dit d'abord qu'il l'aimait de tout son coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n'approchait pas d'elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu'il fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son cÎté elle en dirait deux mots à son cher frÚre l'abbé de Saint-Yves, et qu'elle se flattait d'un consentement commun. L'Ingénu lui répond qu'il n'avait besoin du consentement de personne, qu'il lui paraissait extrÃÂȘmement ridicule d'aller demander à d'autres ce qu'on devait faire; que, quand deux parties sont d'accord, on n'a pas besoin d'un tiers pour les accommoder. "Je ne consulte personne, dit-il, quand j'ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir je sais bien qu'en amour il n'est pas mal d'avoir le consentement de la personne à qui on en veut; mais, comme ce n'est ni de mon oncle ni de ma tante que je suis amoureux, ce n'est pas à eux que je dois m'adresser dans cette affaire, et, si vous m'en croyez, vous vous passerez aussi de monsieur l'abbé de Saint-Yves." On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fùcha mÃÂȘme, et bientÎt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini cette conversation si, le jour baissant, monsieur l'abbé n'avait ramené sa soeur à son abbaye. L'Ingénu laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur long dÃner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue huronne pour sa bien-aimée car il faut savoir qu'il n'y a aucun pays de la terre oÃÂč l'amour n'ait rendu les amants poÚtes. Le lendemain, son oncle lui parla ainsi aprÚs le déjeuner, en présence de mademoiselle Kerkabon, qui était tout attendrie "Le ciel soit loué de ce que vous avez l'honneur, mon cher neveu, d'ÃÂȘtre chrétien et Bas-Breton! Mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l'ùge; mon frÚre n'a laissé qu'un petit coin de terre qui est trÚs peu de chose; j'ai un bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, comme je l'espÚre, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, aprÚs avoir été la consolation de ma vieillesse." L'Ingénu répondit "Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant que vous pourrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'ÃÂȘtre sous-diacre ni que de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j'aie mademoiselle de Saint-Yves à ma disposition. - Eh! mon Dieu! mon neveu, que me dites-vous là ? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie? - Oui, mon oncle. - Hélas! mon neveu, il est impossible que vous l'épousiez. - Cela est trÚs possible, mon oncle; car non seulement elle m'a serré la main en me quittant, mais elle m'a promis qu'elle me demanderait en mariage; et assurément je l'épouserai. - Cela est impossible, vous dis-je; elle est votre marraine c'est un péché épouvantable à une marraine de serrer la main de son filleul; il n'est pas permis d'épouser sa marraine; les lois divines et humaines s'y opposent. - Morbleu! mon oncle, vous vous moquez de moi; pourquoi serait-il défendu d'épouser sa marraine, quand elle est jeune et jolie? Je n'ai point vu dans le livre que vous m'avez donné qu'il fût mal d'épouser les filles qui ont aidé les gens à ÃÂȘtre baptisés. Je m'aperçois tous les jours qu'on fait ici une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu'on n'y fait rien de tout ce qu'il dit je vous avoue que cela m'étonne et me fùche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de mon baptÃÂȘme, je vous avertis que je l'enlÚve, et que je me débaptise." Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. "Mon cher frÚre, dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne; notre saint-pÚre le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra ÃÂȘtre chrétiennement heureux avec ce qu'il aime." L'Ingénu embrassa sa tante. "Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs amours? Je veux lui aller parler tout à l'heure." On lui expliqua ce que c'était que le pape; et l'Ingénu fut encore plus étonné qu'auparavant. "Il n'y a pas un mot de tout cela dans votre livre, mon cher oncle; j'ai voyagé, je connais la mer; nous sommes ici sur la cÎte de l'Océan; et je quitterai mademoiselle de Saint-Yves pour aller demander la permission de l'aimer à un homme qui demeure vers la Méditerranée, à quatre cents lieues d'ici, et dont je n'entends point la langue! Cela est d'un ridicule incompréhensible. Je vais sur-le-champ chez monsieur l'abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu'à une lieue de vous, et je vous réponds que j'épouserai ma maÃtresse dans la journée." Comme il parlait encore, entra le bailli, qui, selon sa coutume, lui demanda oÃÂč il allait. "Je vais me marier", dit l'Ingénu en courant; et au bout d'un quart d'heure il était déjà chez sa belle et chÚre basse-brette, qui dormait encore. "Ah! mon frÚre! disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu." Le bailli fut trÚs mécontent de ce voyage car il prétendait que son fils épousùt la Saint-Yves et ce fils était encore plus sot et plus insupportable que son pÚre. Chapitre sixiÚme. L'Ingénu court chez sa maÃtresse et devient furieux L'Ingénu court chez sa maÃtresse et devient furieux A peine l'Ingénu était arrivé, qu'ayant demandé à une vieille servante oÃÂč était la chambre de sa maÃtresse, il avait poussé fortement la porte mal fermée, et s'était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s'était écriée "Quoi! c'est vous! ah! c'est vous! arrÃÂȘtez-vous, que faites-vous?" Il avait répondu "Je vous épouse", et en effet il l'épousait, si elle ne s'était pas débattue avec toute l'honnÃÂȘteté d'une personne qui a de l'éducation. L'Ingénu n'entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-là extrÃÂȘmement impertinentes. "Ce n'était pas ainsi qu'en usait mademoiselle Abacaba, ma premiÚre maÃtresse; vous n'avez point de probité; vous m'avez promis mariage, et vous ne voulez point faire mariage c'est manquer aux premiÚres lois de l'honneur; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la vertu." L'Ingénu possédait une vertu mùle et intrépide, digne de son patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptÃÂȘme; il allait l'exercer dans toute son étendue, lorsqu'aux cris perçants de la demoiselle plus discrÚtement vertueuse accourut le sage abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un prÃÂȘtre de la paroisse. Cette vue modéra le courage de l'assaillant. "Eh, mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l'abbé, que faites-vous là ? - Mon devoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes promesses, qui sont sacrées." Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l'Ingénu dans un autre appartement. L'abbé lui remontra l'énormité du procédé. L'Ingénu se défendit sur les privilÚges de la loi naturelle, qu'il connaissait parfaitement. L'abbé voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage, et que sans les conventions faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu'un brigandage naturel. "Il faut, lui disait-il, des notaires, des prÃÂȘtres, des témoins, des contrats, des dispenses." L'Ingénu lui répondit par la réflexion que les sauvages ont toujours faite "Vous ÃÂȘtes donc de bien malhonnÃÂȘtes gens, puisqu'il faut entre vous tant de précautions." L'abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. "Il y a, dit-il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de fripons parmi nous; et il y en aurait autant chez les Hurons s'ils étaient rassemblés dans une grande ville; mais aussi il y a des ùmes sages, honnÃÂȘtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la vertu s'est donné elle-mÃÂȘme." Cette réponse frappa l'Ingénu. On a déjà remarqué qu'il avait l'esprit juste. On l'adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna des espérances ce sont les deux piÚges oÃÂč les hommes des deux hémisphÚres se prennent; on lui présenta mÃÂȘme mademoiselle de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande bienséance; mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de l'Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maÃtresse, et trembler la compagnie. On eut une peine extrÃÂȘme à le renvoyer chez ses parents. Il fallut encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l'aimait. Elle le fit partir, et en fut trÚs affligée; enfin, quand il fut parti, l'abbé, qui non seulement était le frÚre trÚs aÃné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours son fils à la soeur de l'abbé, lui conseilla de mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible une indifférente qu'on mettrait en couvent jetterait les hauts cris; mais une amante, et une amante aussi sage que tendre, c'était de quoi la mettre au désespoir. L'Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté ordinaire. Il essuya les mÃÂȘmes remontrances, qui firent quelque effet sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il voulut retourner chez sa belle maÃtresse pour raisonner avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu'elle était dans un couvent. "Eh bien! dit-il, j'irai raisonner dans ce couvent. - Cela ne se peut", dit le bailli. Il lui expliqua fort au long ce que c'était qu'un couvent ou un convent; que ce mot venait du latin conventus, qui signifie assemblée; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas ÃÂȘtre admis dans l'assemblée. SitÎt qu'il fut instruit que cette assemblée était une espÚce de prison oÃÂč l'on tenait les filles renfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule lorsque Euryte, roi d'Oechalie, non moins cruel que l'abbé de Saint-Yves, lui refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l'abbé. Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maÃtresse, ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu'il avait le diable au corps depuis qu'il était baptisé. Chapitre septiÚme. L'Ingénu repousse les Anglais L'Ingénu repousse les Anglais L'Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l'épaule, son grand coutelas au cÎté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et souvent tenté de tirer sur lui-mÃÂȘme; mais il aimait encore la vie, à cause de mademoiselle de Saint-Yves. TantÎt il maudissait son oncle, sa tante, et toute la Basse-Bretagne, et son baptÃÂȘme; tantÎt il les bénissait, puisqu'ils lui avaient fait connaÃtre celle qu'il aimait. Il prenait sa résolution d'aller brûler le couvent, et il s'arrÃÂȘtait tout court, de peur de brûler sa maÃtresse. Les flots de la Manche ne sont pas plus agités par les vents d'est et d'ouest que son coeur l'était par tant de mouvements contraires. Il marchait à grands pas, sans savoir oÃÂč, lorsqu'il entendit le son du tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au rivage, et l'autre s'enfuyait. Mille cris s'élÚvent de tous cÎtés; la curiosité et le courage le précipitent à l'instant vers l'endroit d'oÃÂč partaient ces clameurs il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitÎt; il court à lui, les bras ouverts "Ah! c'est l'Ingénu, il combattra pour nous." Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurÚrent et criÚrent aussi "C'est l'Ingénu! c'est l'Ingénu! - Messieurs, dit-il, de quoi s'agit-il? Pourquoi ÃÂȘtes-vous si effarés? A-t-on mis vos maÃtresses dans des couvents?" Alors cent voix confuses s'écrient "Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? - Eh bien! répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m'ont jamais proposé de me faire sous-diacre; ils ne m'ont point enlevé ma maÃtresse." Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l'abbaye de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-ÃÂȘtre enlever mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait abordé en Bretagne n'était venu que pour reconnaÃtre la cÎte; qu'ils faisaient des actes d'hostilité sans avoir déclaré la guerre au roi de France, et que la province était exposée. "Ah! si cela est, ils violent la loi naturelle; laissez-moi faire; j'ai demeuré longtemps parmi eux, je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu'ils puissent avoir un si méchant dessein." Pendant cette conversation, l'escadre anglaise approchait; voilà le Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte au vaisseau amiral, et demande s'il est vrai qu'ils viennent ravager le pays sans avoir déclaré la guerre honnÃÂȘtement. L'amiral et tout son bord firent de grand éclats de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyÚrent. L'Ingénu, piqué, ne songea plus qu'à se bien battre contre ses anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à eux on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les tire l'un aprÚs l'autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en tue trois de sa main, il blesse mÃÂȘme l'amiral, qui s'était moqué de lui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et toute la cÎte retentissait des cris de victoire "Vive le roi, vive l'Ingénu!" Chacun l'embrassait, chacun s'empressait d'étancher le sang de quelques blessures légÚres qu'il avait reçues. "Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là , elle me mettrait une compresse." Le bailli, qui s'était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il entendit Hercule l'Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne volonté, dont il était entouré "Mes amis, ce n'est rien d'avoir délivré l'abbaye de la Montagne; il faut délivrer une fille." Toute cette bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà en foule, on courait au couvent. Si le bailli n'avait pas sur-le-champ averti le commandant, si on n'avait pas couru aprÚs la troupe joyeuse, c'en était fait. On ramena l'Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le baignÚrent de larmes de tendresse. "Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit l'oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frÚre le capitaine, et probablement aussi gueux." Et mademoiselle de Kerkabon pleurait toujours en l'embrassant, et en disant "Il se fera tuer comme mon frÚre; il vaudrait bien mieux qu'il fût sous-diacre." L'Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de guinées, que probablement l'amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas qu'avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l'exhorta de faire le voyage de Versailles pour y recevoir le prix de ses services. Le commandant, les principaux officiers le comblÚrent de certificats. L'oncle et la tante approuvÚrent le voyage du neveu. Il devait ÃÂȘtre, sans difficulté, présenté au roi cela seul lui donnerait un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutÚrent à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes. L'Ingénu disait en lui-mÃÂȘme "Quand je verrai le roi, je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage et certainement il ne me refusera pas." Il partit donc aux acclamations de tout le canton, étouffé d'embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves. Chapitre huitiÚme. L'Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots L'Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots L'Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parce qu'il n'y avait point alors d'autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s'étonna de trouver la ville presque déserte; et de voir plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille ùmes, et qu'à présent il n'y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d'en parler à souper dans son hÎtellerie. Plusieurs protestants étaient à table les uns se plaignaient amÚrement, d'autres frémissaient de colÚre, d'autres disaient en pleurant Nos dulcia linquimus arva, Nos patriam fugimus. L'Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui signifient "nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie". "Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs? - C'est qu'on veut que nous reconnaissions le pape. - Et pourquoi ne le reconnaÃtriez-vous pas? Vous n'avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? Car on m'a dit que c'était lui qui en donnait la permission. - Ah! monsieur, ce pape dit qu'il est le maÃtre du domaine des rois. - Mais, messieurs, de quelle profession ÃÂȘtes-vous? - Monsieur, nous sommes pour la plupart des drapiers et des fabricants. - Si votre pape dit qu'il est le maÃtre de vos draps et de vos fabriques, vous faites trÚs bien de ne le pas reconnaÃtre; mais pour les rois, c'est leur affaire; de quoi vous mÃÂȘlez-vous?" Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa trÚs savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de l'édit de Nantes avec tant d'énergie, il déplora d'une maniÚre si pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par les dragons, que l'Ingénu à son tour versa des larmes. "D'oÃÂč vient donc, disait-il, qu'un si grand roi, dont la gloire s'étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui l'auraient aimé, et de tant de bras qui l'auraient servi? - C'est qu'on l'a trompé comme les autres grands rois, répondit, l'homme noir. On lui a fait croire que, dÚs qu'il aurait dit un mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu'il nous ferait changer de religion comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de ses opéras. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets trÚs utiles, mais il s'en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement maÃtre de l'Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mÃÂȘmes Français qui auraient combattu pour leur monarque. "Un tel désastre est d'autant plus étonnant que le pape régnant, à qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle violente. Elle a été poussée si loin que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siÚcles à cet étranger et surtout de ne lui plus donner d'argent, ce qui est le premier mobile des affaires de ce monde. Il paraÃt donc évident qu'on a trompé ce grand roi sur ses intérÃÂȘts comme sur l'étendue de son pouvoir, et qu'on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur." L'Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. "Ce sont les jésuites, lui répondit-on; c'est surtout le pÚre de La Chaise, confesseur de Sa Majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et qu'ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nÎtres? Mons de Louvois nous envoie de tous cÎtés des jésuites et des dragons. - Oh bien! messieurs, répliqua l'Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je parlerai à ce mons de Louvois on m'a dit que c'est lui qui fait la guerre, de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaÃtre la vérité; il est impossible qu'on ne se rende pas à cette vérité quand on la sent. Je reviendrai bientÎt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à la noce." Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui voyageait incognito par le coche. Quelques-uns le prirent pour le fou du roi. Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d'espion au révérend pÚre de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le pÚre de La Chaise en instruisait mons de Louvois. L'espion écrivit. L'Ingénu et la lettre arrivÚrent presque en mÃÂȘme temps à Versailles. Chapitre neuviÚme. Arrivée de l'Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour Arrivée de l'Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour L'Ingénu débarque en pot de chambre dans la cour des cuisines. Il demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l'amiral anglais. Il les traita de mÃÂȘme, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la scÚne allait ÃÂȘtre sanglante s'il n'eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, qui écarta la canaille. "Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j'ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre." Le garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages de la cour, lui apprit qu'on ne parlait pas ainsi au roi, et qu'il fallait ÃÂȘtre présenté par monseigneur de Louvois. "Eh bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me conduira chez Sa Majesté. - Il est encore plus difficile, répliqua le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu'à Sa Majesté; mais je vais vous conduire chez monsieur Alexandre, le premier commis de la guerre c'est comme si vous parliez au ministre." Ils vont donc chez ce monsieur Alexandre, premier commis, et ils ne purent ÃÂȘtre introduits; il était en affaire avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer personne. "Eh bien! dit le garde, il n'y a rien de perdu; allons chez le premier commis de monsieur Alexandre c'est comme si vous parliez à monsieur Alexandre lui-mÃÂȘme." Le Huron, tout étonné, le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans une petite antichambre. "Qu'est-ce donc que tout ceci? dit l'Ingénu; est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? Il est bien plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais que de rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire." Il se désennuya en racontant ses amours à son compatriote. Mais l'heure en sonnant rappela le garde du corps à son poste. Il se promirent de se revoir le lendemain, et l'Ingénu resta encore une autre demi-heure dans l'antichambre, en rÃÂȘvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la difficulté de parler aux rois et aux premiers commis. Enfin le patron parut. "Monsieur, lui dit l'Ingénu, si j'avais attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m'avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne tout à leur aise." Ces paroles frappÚrent le commis. Il dit enfin au Breton "Que demandez-vous? - Récompense, dit l'autre; voici mes titres." Il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la permission d'acheter une lieutenance. "Moi! que je donne de l'argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paye le droit de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos audiences tranquillement? Je crois que vous voulez rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent,. et qu'il me la donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille familles que je prétends lui rendre. En un mot, je veux ÃÂȘtre utile; qu'on m'emploie et qu'on m'avance. - Comment vous nommez-vous, monsieur; qui parlez si haut? - Oh! oh! reprit l'Ingénu, vous n'avez donc pas lu mes certificats? C'est donc ainsi qu'on en use? Je m'appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi." Le commis conclut comme les gens de Saumur, qu'il n'avait pas la tÃÂȘte bien saine, et n'y fit pas grande attention. Ce mÃÂȘme jour, le révérend pÚre La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait reçu la lettre de son espion, qui accusait le Breton Kerkabon de favoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite des jésuites. Monsieur de Louvois, de son cÎté, avait reçu une lettre de l'interrogant bailli, qui dépeignait l'Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et enlever les filles. L'Ingénu, aprÚs s'ÃÂȘtre promené dans les jardins de Versailles, oÃÂč il s'ennuya, aprÚs avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s'était couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d'obtenir mademoiselle de Saint-Yves en mariage, d'avoir au moins une compagnie de cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots. Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans sa chambre. Elle se saisit d'abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le chùteau que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II, auprÚs de la rue St Antoine, à la porte des Tournelles. Quel était en chemin l'étonnement de l'Ingénu, je vous le laisse à penser. Il crut d'abord que c'était un rÃÂȘve. Il resta dans l'engourdissement, puis tout à coup transporté d'une fureur qui redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs; qui étaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portiÚre, se jette aprÚs eux, et entraÃne le troisiÚme, qui voulait le retenir. Il tombe de l'effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. "Voilà donc, disait-il, ce que l'on gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état?" On arrive enfin au gÃte qui lui était destiné. On le porte en silence dans la chambre oÃÂč il devait ÃÂȘtre enfermé, comme un mort qu'on porte dans un cimetiÚre. Cette chambre était déjà occupée par un vieux solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux ans. "Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que je vous amÚne"; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porte épaisse, revÃÂȘtue de larges barres. Les deux captifs restÚrent séparés de l'univers entier. Chapitre dixiÚme. L'Ingénu enfermé à la bastille avec un janséniste L'Ingénu enfermé à la bastille avec un janséniste M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes choses supporter l'adversité, et consoler les malheureux. Il s'avança d'un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en l'embrassant "Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez sûr que je m'oublierai toujours moi-mÃÂȘme pour adoucir vos tourments dans l'abÃme infernal oÃÂč nous sommes plongés. Adorons la Providence qui nous y a conduits, souffrons en paix, et espérons." Ces paroles firent sur l'ùme de l'Ingénu l'effet des gouttes d'Angleterre, qui rappellent un mourant à la vie, et lui font entr'ouvrir des yeux étonnés. AprÚs les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de son entretien, et par cet intérÃÂȘt que prennent deux malheureux l'un à l'autre, le désir d'ouvrir son coeur et de déposer le fardeau qui l'accablait, mais il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; cela lui paraissait un effet sans cause, et le bonhomme Gordon était aussi étonné que lui-mÃÂȘme. "Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins sur vous, puisqu'il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en France, qu'il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu'il vous a mis ici pour votre salut. - Ma foi, répondit l'Ingénu, je crois que le diable s'est mÃÂȘlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d'Amérique ne m'auraient jamais traité avec la barbarie que j'éprouve ils n'en ont pas d'idée. On les appelle sauvages; ce sont des gens de bien grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je suis, à la vérité, bien surpris d'ÃÂȘtre venu d'un autre monde pour ÃÂȘtre enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prÃÂȘtre; mais je fais réflexion au nombre prodigieux d'hommes qui partent d'un hémisphÚre pour aller se faire tuer dans l'autre, ou qui font naufrage en chemin, et qui sont mangés des poissons. Je ne vois pas les gracieux desseins de Dieu sur tous ces gens-là ." On leur apporta à dÃner par un guichet. La conversation roula sur la Providence, sur les lettres de cachet, et sur l'art de ne pas succomber aux disgrùces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. "Il y a deux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que moi-mÃÂȘme et des livres; je n'ai pas eu un moment de mauvaise humeur. - Ah! monsieur Gordon, s'écria l'Ingénu, vous n'aimez donc pas votre marraine? Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriez au désespoir." A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit alors un peu moins oppressé. "Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles? Il me semble qu'elles devraient faire un effet contraire. - Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute sécrétion fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage soulage l'ùme; nous sommes les machines de la Providence." L'Ingénu, qui, comme nous l'avons dit plusieurs fois, avait un grand fonds d'esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont il semblait qu'il avait la semence en lui-mÃÂȘme. AprÚs quoi il demanda à son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatre verrous. "Par la grùce efficace, répondit Gordon; je passe pour janséniste j'ai connu Arnauld et Nicole; les jésuites nous ont persécutés. Nous croyons que le pape n'est qu'un évÃÂȘque comme un autre; et c'est pour cela que le pÚre de La Chaise a obtenu du roi, son pénitent, un ordre de me ravir, sans aucune formalité de justice, le bien le plus précieux des hommes, la liberté. - Voilà qui est bien étrange, dit l'Ingénu; tous les malheureux que j'ai rencontrés ne le sont qu'à cause du pape. A l'égard de votre grùce efficace, je vous avoue que je n'y entends rien; mais je regarde comme une grande grùce que Dieu m'ait fait trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeur des consolations dont je me croyais incapable." Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus instructive. Les ùmes des deux captifs s'attachaient l'une à l'autre. Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoup apprendre. Au bout d'un mois il étudia la géométrie; il la dévorait. Gordon lui fit lire la Physique de Rohault, qui était encore à la mode, et il eut le bon esprit de n'y trouver que des incertitudes. Ensuite il lut le premier volume de la Recherche de la vérité. Cette nouvelle lumiÚre l'éclaira. "Quoi! dit-il, notre imagination et nos sens nous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées, et nous ne pouvons nous les donner nous-mÃÂȘmes!" Quand il eut lu le second volume, il ne fut plus si content, et il conclut qu'il est plus aisé de détruire que de bùtir. Son confrÚre, étonné qu'un jeune ignorant fÃt cette réflexion, qui n'appartient qu'aux ùmes exercées, conçut une grande idée de son esprit, et s'attacha à lui davantage. "Votre Malebranche, lui dit un jour l'Ingénu, me paraÃt avoir écrit la moitié de son livre avec sa raison, et l'autre avec son imagination et ses préjugés." Quelques jours aprÚs, Gordon lui demanda "Que pensez-vous donc de l'ùme, de la maniÚre dont nous recevons nos idées? de notre volonté, de la grùce, du libre arbitre? - Rien, lui repartit l'Ingénu; si je pensais quelque chose, c'est que nous sommes sous la puissance de l'Etre éternel comme les astres et les éléments; qu'il fait tout en nous, que nous sommes de petites roues de la machine immense dont il est l'ùme; qu'il agit par des lois générales, et non par des vues particuliÚres cela seul me paraÃt intelligible; tout le reste est pour moi un abÃme de ténÚbres. - Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché! - Mais, mon pÚre, votre grùce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi car il est certain que tous ceux à qui cette grùce serait refusée pécheraient; et qui nous livre au mal n'est-il pas l'auteur du mal?" Cette naïveté embarrassait fort le bonhomme; il sentait qu'il faisait de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant de paroles qui paraissaient avoir du sens et qui n'en avaient point dans le goût de la prémotion physique, que l'Ingénu en avait pitié. Cette question tenait évidemment à l'origine du bien et du mal; et alors il fallait que le pauvre Gordon passùt en revue la boÃte de Pandore, l'oeuf d'Orosmade percé par Arimane, l'inimitié entre Typhon et Osiris, et enfin le péché originel, et ils couraient l'un et l'autre dans cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce roman de l'ùme détournait leur vue de la contemplation de leur propre misÚre, et, par un charme étrange, la foule des calamités répandues sur l'univers diminuait la sensation de leurs peines ils n'osaient se plaindre quand tout souffrait. Mais, dans le repos de la nuit, l'image de la belle Saint-Yves effaçait dans l'esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et de morale. Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieux janséniste oubliait sa grùce efficace, et l'abbé de Saint-Cyran, et Jansénius, pour consoler un jeune homme qu'il croyait en péché mortel. AprÚs leurs lectures, aprÚs leurs raisonnements, ils parlaient encore de leurs aventures; et, aprÚs en avoir inutilement parlé, ils lisaient ensemble ou séparément. L'esprit du jeune homme se fortifiait de plus en plus. Il serait surtout allé trÚs loin en mathématiques sans les distractions que lui donnait mademoiselle de Saint-Yves. Il lut des histoires, elles l'attristÚrent. Le monde lui parut trop méchant et trop misérable. En effet, l'histoire n'est que le tableau des crimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisibles disparaÃt toujours sur ces vastes théùtres. Les personnages ne sont que des ambitieux pervers. Il semble que l'histoire ne plaise que comme la tragédie, qui languit si elle n'est animée par les passions, les forfaits et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard comme MelpomÚne. Quoique l'histoire de France soit remplie d'horreurs, ainsi que toutes les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans ses commencements, si sÚche dans son milieu, si petite enfin, mÃÂȘme du temps de Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangÚre à ces belles découvertes qui ont illustré d'autres nations, qu'il était obligé de lutter contre l'ennui pour lire tous ces détails de calamités obscures resserrées dans un coin du monde. Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était question des souverains de Fezensac, de Fesansaguet, et d'Astarac. Cette étude en effet en serait bonne que pour leurs héritiers, s'ils en avaient. Les beaux siÚcles de la république romaine le rendirent quelque temps indifférent pour le reste de la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des nations occupait son ùme entiÚre. Il s'échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept cents ans par l'enthousiasme de la liberté et de la gloire. Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait cru heureux dans le séjour du désespoir, s'il n'avait point aimé. Son bon naturel s'attendrissait encore sur le bon prieur de Notre-Dame de la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. "Que penseront-ils, répétait-il souvent quand ils n'auront point de mes nouvelles? Ils me croiront un ingrat." Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui l'aimaient, beaucoup plus qu'il ne se plaignait lui-mÃÂȘme. Chapitre onziÚme. Comment l'Ingénu développe son génie Comment l'Ingénu développe son génie La lecture agrandit l'ùme, et un ami éclairé la console. Notre captif jouissait de ces deux avantages qu'il n'avait pas soupçonnés auparavant. "Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car j'ai été changé de brute en homme." Il se forma une bibliothÚque choisie d'une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son ami l'encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu'il écrivit sur l'histoire ancienne "Je m'imagine que les nations ont été longtemps comme moi, qu'elles ne se sont instruites que fort tard, qu'elles n'ont été occupées pendant des siÚcles que du moment présent qui coulait, trÚs peu du passé, et jamais de l'avenir. J'ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada, je n'y ai pas trouvé un seul monument; personne n'y sait rien de ce qu'a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l'état naturel de l'homme? L'espÚce de ce continent-ci me paraÃt supérieure à celle de l'autre. Elle a augmenté son ÃÂȘtre depuis plusieurs siÚcles par les arts et par les connaissances. Est-ce parce qu'elle a de la barbe au menton, et que Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas car je vois que les Chinois n'ont presque point de barbe, et qu'ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille années. En effet, s'ils ont plus de quatre mille ans d'annales, il faut bien que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de cinq cents siÚcles. "Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine, c'est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l'admire en ce qu'il n'y a rien de merveilleux. "Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l'histoire de France, qui ne sont pas fort anciens, font venir les Français d'un Francus, fils d'Hector; les Romains se disaient issus d'un Phrygien, quoiqu'il n'y eût pas dans leur langue un seul mot qui eût le moindre rapport à la langue de Phrygie; les dieux avaient habité dix mille ans en Egypte, et les diables, en Scythie, oÃÂč ils avaient engendré les Huns. Je ne vois avant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins amusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des sortilÚges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la destinée des plus grands empires et des plus petits Etats ici des bÃÂȘtes qui parlent, là des bÃÂȘtes qu'on adore, des dieux transformés en hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! s'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins l'emblÚme de la vérité! J'aime les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs." Il tomba un jour sur une histoire de l'empereur Justinien. On y lisait que des apédeutes de Constantinople avaient donné, en trÚs mauvais grec, un édit contre le plus grand capitaine du siÚcle, parce que ce héros avait prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation "La vérité luit de sa propre lumiÚre, et on n'éclaire pas les esprits avec les flammes des bûchers." Les apédeutes assurÚrent que cette proposition était hérétique, sentant l'hérésie, et que l'axiome contraire était catholique, universel, et grec "On n'éclaire les esprits qu'avec la flamme des bûchers, et la vérité ne saurait luire de sa propre lumiÚre." Ces linostoles condamnÚrent ainsi plusieurs discours du capitaine, et donnÚrent un édit. "Quoi! s'écria l'Ingénu, des édits rendus par ces gens-là ! - Ce ne sont point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contrédits dont tout le monde se moquait à Constantinople, et l'empereur tout le premier c'était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles à ne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là et plusieurs autres pastophores avaient lassé de contrédits la patience des empereurs ses prédécesseurs en matiÚre plus grave. - Il fit fort bien, dit l'Ingénu; on doit soutenir les pastophores et les contenir." Il mit par écrit beaucoup d'autres réflexions qui épouvantÚrent le vieux Gordon. "Quoi! dit-il en lui-mÃÂȘme, j'ai consumé cinquante ans à m'instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturel de cet enfant presque sauvage! je tremble d'avoir laborieusement fortifié des préjugés; il n'écoute que la simple nature." Le bonhomme avait quelques-uns de ces petits livres de critique, de ces brochures périodiques oÃÂč des hommes incapables de rien produire dénigrent les productions des autres, oÃÂč les Visé insultent aux Racine, et les Faydit aux Fénelon. L'Ingénu en parcourut quelques-uns. "Je les compare, disait-il, à certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derriÚre des plus beaux chevaux cela ne les empÃÂȘche pas de courir." A peine les deux philosophes daignÚrent jeter les yeux sur ces excréments de la littérature. Ils lurent bientÎt ensemble les éléments de l'astronomie; l'Ingénu fit venir des sphÚres ce grand spectacle le ravissait. "Qu'il est dur, disait-il, de ne commencer à connaÃtre le ciel que lorsqu'on me ravit le droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces immenses; des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; et dans le coin de terre oÃÂč je suis jeté, il se trouve des ÃÂȘtres qui me privent, moi ÃÂȘtre voyant et pensant, de tous ces mondes oÃÂč ma vue pourrait atteindre, et de celui oÃÂč Dieu m'a fait naÃtre! La lumiÚre faite pour tout l'univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans l'horizon septentrional oÃÂč j'ai passé mon enfance et ma jeunesse. Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant." Chapitre douziÚme. Ce que l'Ingénu pense des piÚces de théùtre Ce que l'Ingénu pense des piÚces de théùtre Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bien extraordinaire qu'une prison fût ce terrain. Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques piÚces du théùtre français. Les vers qui parlaient d'amour portÚrent à la fois dans l'ùme de l'Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui parlaient tous de sa chÚre Saint-Yves. La fable des Deux pigeons lui perça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier. MoliÚre l'enchanta. Il lui faisait connaÃtre les moeurs de Paris et du genre humain. "A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence? - Au Tartuffe, sans difficulté. - Je pense comme vous, dit Gordon; c'est un tartuffe qui m'a plongé dans ce cachot, et peut-ÃÂȘtre ce sont des tartuffes qui ont fait votre malheur. Comment trouvez-vous ces tragédies grecques? - Bonnes pour des Grecs, dit l'Ingénu." Mais quand il lut l'Iphigénie moderne, PhÚdre, Andromaque, Athalie, il fut en extase, il soupira, il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre. "Lisez Rodogune, lui dit Gordon; on dit que c'est le chef-d'oeuvre du théùtre; les autres piÚces qui vous ont fait tant de plaisir sont peu de chose en comparaison." Le jeune homme, dÚs la premiÚre page, lui dit "Cela n'est pas du mÃÂȘme auteur. - A quoi le voyez-vous? - Je n'en sais rien encore; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon coeur. - Oh! ce n'est rien que les vers", répliqua Gordon. L'Ingénu répondit "Pourquoi donc en faire?" AprÚs avoir lu trÚs attentivement la piÚce, sans autre dessein que celui d'avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce qu'il avait senti, voici ce qu'il répondit "Je n'ai guÚre entendu le commencement; j'ai été révolté du milieu; la derniÚre scÚne m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me paraisse peu vraisemblable je ne me suis intéressé pour personne, et je n'ai pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me plaisent. - Cette piÚce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons. - Si cela est, répliqua-t-il, elle est peut-ÃÂȘtre comme bien des gens qui ne méritent pas leurs places. AprÚs tout, c'est ici une affaire de goût; le mien ne doit pas encore ÃÂȘtre formé; je peux me tromper; mais vous savez que je suis accoutumé à dire ce que je pense, ou plutÎt ce que je sens. Je soupçonne qu'il y a souvent de l'illusion; de la mode, du caprice, dans les jugements des hommes. J'ai parlé d'aprÚs la nature; il se peut que chez moi la nature soit trÚs imparfait; mais il se peut aussi qu'elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes." Alors il récita des vers d'Iphigénie, dont il état plein; et quoiqu'il ne déclamùt pas bien, il y mit tant de vérité et d'onction qu'il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite Cinna; il ne pleura point, mais il admira. Chapitre treiziÚme. La belle Saint-Yves va à Versailles La belle Saint-Yves va à Versailles Pendant que notre infortuné s'éclairait plus qu'il ne se consolait; pendant que son génie, étouffé depuis si longtemps, se déployait avec tant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui se perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle recluse Saint-Yves? Le premier mois, on fut inquiet; et au troisiÚme on fut plongé dans la douleur. Les fausses conjectures, les bruits mal fondés, alarmÚrent. Au bout de six mois, on le crut mort. Enfin monsieur et mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu'un garde du roi avait écrite en Bretagne, qu'un jeune homme, semblable à l'Ingénu était arrivé un soir à Versailles, mais qu'il avait été enlevé pendant la nuit, et que depuis ce temps personne n'en avait entendu parler. "Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque sottise, et se sera attiré de fùcheuses affaires. Il est jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon cher frÚre, je n'ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons peut-ÃÂȘtre notre pauvre neveu c'est le fils de notre frÚre; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l'Ancien et sur le Nouveau Testament? Nous sommes responsables de son ùme; c'est nous qui l'avons fait baptiser; sa chÚre maÃtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S'il est caché dans quelqu'une de ces vilaines maisons de joie dont on m'a fait tant de récits, nous l'en tirerons." Le prieur fut touché des discours de sa soeur. Il alla trouver l'évÃÂȘque de Saint-Malo; qui avait baptisé le Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le pÚre de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la premiÚre dignité du royaume, pour l'archevÃÂȘque de Paris Harlay, et pour l'évÃÂȘque de Meaux Bossuet. Enfin le frÚre et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à Paris, ils se trouvÚrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, il leur fallait tous les jours des voitures pour aller à la découverte, et ils ne découvraient rien. Le prieur se présenta chez le révérend pÚre de La Chaise il était avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il alla à la porte de l'archevÃÂȘque le prélat était enfermé avec la belle madame de LesdiguiÚres pour les affaires de l'Eglise. Il courut à la maison de campagne de l'évÃÂȘque de Meaux celui-ci examinait, avec mademoiselle de Mauléon, l'amour mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarÚrent qu'ils ne pouvaient se mÃÂȘler de son neveu, attendu qu'il n'était pas sous-diacre. Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta qu'il avait toujours eu pour lui une estime particuliÚre, ne l'ayant jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée aux Bas-Bretons. "Mais, dit-il, votre neveu n'aurait-il pas le malheur d'ÃÂȘtre huguenot? - Non, assurément, mon révérend pÚre. - Serait-il point janséniste? - Je puis assurer à Votre Révérence qu'à peine est-il chrétien il y a environ onze mois que nous l'avons baptisé. - Voilà qui est bien, voilà qui est bien; nous aurons soin de lui. Votre bénéfice est-il considérable? - Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûte beaucoup. - Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur; ils sont plus dangereux que les huguenots et les athées. - Mon révérend pÚre, nous n'en avons point; on ne sait ce que c'est que le jansénisme à Notre-Dame de la Montagne. - Tant mieux; allez, il n'y a rien que je ne fasse pour vous." Il congédia affectueusement le prieur, et n'y pensa plus. Le temps s'écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient. Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benÃÂȘt de fils avec la belle Saint-Yves, qu'on avait fait sortir exprÚs du couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu'elle détestait le mari qu'on lui présentait. L'affront d'avoir été mise dans un couvent augmentait sa passion; l'ordre d'épouser le fils du bailli y mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l'horreur bouleversaient son ùme. L'amour, comme on sait, est bien plus ingénieux et plus hardi dans une jeune fille que l'amitié ne l'est dans un vieux prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle s'était bien formée dans son couvent par les romans qu'elle avait lus à la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu'un garde du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la province. Elle résolut d'aller elle-mÃÂȘme prendre des informations à Versailles; de se jeter aux pieds des ministres si son mari était en prison, comme on le disait, et d'obtenir justice pour lui. Je ne sais quoi l'avertissait secrÚtement qu'à la cour on ne refuse rien à une jolie fille. Mais elle ne savait pas ce qu'il en coûtait. Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-pÚre, caresse son frÚre, répand l'allégresse dans la maison; puis, le jour destiné à la cérémonie, elle part secrÚtement à quatre heures du matin avec ses petits présents de noce, et tout ce qu'elle a pu rassembler. Ses mesures étaient si bien prises qu'elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu'on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent grandes. L'interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions qu'il n'en avait faites dans toute la semaine; le mari resta plus sot qu'il ne l'avait jamais été. L'abbé de Saint-Yves, en colÚre, prit le parti de courir aprÚs sa soeur. Le bailli et son fils voulurent l'accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce canton de la Basse-Bretagne. La belle Saint-Yves se doutait bien qu'on la suivrait. Elle était à cheval; elle s'informait adroitement des courriers s'ils n'avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benÃÂȘt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisiÚme jour qu'ils n'étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assez d'habileté et de bonheur pour arriver à Versailles tandis qu'on la cherchait inutilement dans Paris. Mais comment se conduire à Versailles? Jeune, belle, sans conseil, sans appui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi? Elle imagina de s'adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait pour toutes les conditions de la vie, comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures aux diverses espÚces d'animaux. Il avait donné au roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices appelaient le chef de l'Eglise gallicane; ensuite venaient les confesseurs des princesses; les ministres n'en avaient point ils n'étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et surtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les secrets des maÃtresses; et ce n'était pas un petit emploi. La belle Saint-Yves s'adressa à un de ces derniers, qui s'appelait le pÚre Tout-à -tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévote qui la mÃt à l'abri des tentations. Le pÚre Tout-à -tous l'introduisit chez la femme d'un officier du gobelet, l'une de ses plus affidées pénitentes. DÚs qu'elle y fut, elle s'empressa de gagner la confiance et l'amitié de cette femme; elle s'informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant su de lui que son amant avait été enlevé aprÚs avoir parlé à un premier commis, elle court chez ce commis; la vue d'une belle femme l'adoucit, car il faut convenir que Dieu n'a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes. Le plumitif attendri lui avoua tout. "Votre amant est à la Bastille depuis prÚs d'un an, et sans vous il y serait peut-ÃÂȘtre toute sa vie." La tendre Saint-Yves s'évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le plumitif lui dit "Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez monsieur de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux ùmes monsieur de Saint-Pouange en est une; madame du Belloy, l'autre; mais elle n'est pas à présent à Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vous indique." La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie et d'extrÃÂȘmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes, poursuivie par son frÚre, adorant son amant, essuyant ses larmes et en versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut vite chez monsieur de Saint-Pouange. Chapitre quatorziÚme. ProgrÚs de l'esprit de l'Ingénu ProgrÚs de l'esprit de l'Ingénu L'Ingénu faisait des progrÚs rapides dans les sciences, et surtout dans la science de l'homme. La cause du développement rapide de son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu'à la trempe de son ùme car, n'ayant rien appris dans son enfance, il n'avait point appris de préjugés. Son entendement, n'ayant point été courbé par l'erreur, était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que les idées qu'on nous donne dans l'enfance nous les font voir toute notre vie comme elles ne sont point. "Vos persécuteurs sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d'ÃÂȘtre opprimé, mais je vous plains d'ÃÂȘtre janséniste. Toute secte me paraÃt le ralliement de l'erreur. Dites-moi s'il y a des sectes en géométrie? - Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les hommes sont d'accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités obscures. - Dites sur les faussetés obscures. S'il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas d'arguments qu'on ressasse depuis tant de siÚcles, on l'aurait découverte sans doute; et l'univers aurait été d'accord au moins sur ce point-là . Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l'est à la terre, elle serait brillante comme lui. C'est une absurdité, c'est un outrage au genre humain, c'est un attentat contre l'Etre infini et suprÃÂȘme de dire il y a une vérité essentielle à l'homme, et Dieu l'a cachée." Tout ce que disait ce jeune ignorant instruit par la nature faisait une impression profonde sur l'esprit du vieux savant infortuné. "Serait-il bien vrai, s'écria-t-il, que je me fusse rendu réellement malheureux pour des chimÚres? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grùce efficace. J'ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre humain; mais j'ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me tireront de l'abÃme oÃÂč je suis." L'Ingénu, livré à son caractÚre, dit enfin "Voulez-vous que je vous parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour ces vaines disputes de l'école me semblent peu sages; ceux qui persécutent me paraissent des monstres." Les deux captifs étaient fort d'accord sur l'injustice de leur captivité. "Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l'Ingénu; je suis né libre comme l'air; j'avais deux vies, la liberté et l'objet de mon amour on me les Îte. Nous sommes tous deux dans les fers, sans savoir qui nous y a mis, sans pouvoir mÃÂȘme le demander. J'ai vécu Huron vingt ans; on dit que ce sont des barbares, parce qu'ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n'ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France, que j'ai versé mon sang pour elle; j'ai peut-ÃÂȘtre sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des vivants, oÃÂč je serais mort de rage sans vous. Il n'y a donc point de lois dans ce pays? On condamne les hommes sans les entendre! Il n'en est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n'était pas contre les Anglais que je devais me battre." Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste colÚre. Son compagnon ne le contredit point. L'absence augmente toujours l'amour qui n'est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas. Il parlait aussi souvent de sa chÚre Saint-Yves que de morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s'épuraient, et plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la situation de son ùme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà de ce qu'il lisait. "Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n'ont que de l'esprit et de l'art." Enfin le bon prÃÂȘtre janséniste devenait insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l'amour auparavant que comme un péché dont on s'accuse en confession. Il apprit à le connaÃtre comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut élever l'ùme autant que l'amollir, et produire mÃÂȘme quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste. Chapitre quinziÚme. La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez monsieur de Saint-Pouange, accompagnée de l'amie chez qui elle logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La premiÚre chose qu'elle vit à la porte ce fut l'abbé de Saint-Yves, son frÚre, qui en sortait. Elle fut intimidée; mais la dévote amie la rassura. "C'est précisément parce qu'on a parlé contre vous qu'il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison si on ne se hùte de les confondre. Votre présence d'ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d'effet que les paroles de votre frÚre." Pour peu qu'on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La Saint-Yves se présente à l'audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux tendres, mouillés de quelques pleurs, attirÚrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l'idole du pouvoir pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grùce. Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. "Revenez ce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu'on y pense et qu'on en parle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop rapidement il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous regarde." Ensuite, ayant fait l'éloge de sa beauté et de ses sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir. Elle n'y manqua pas; la dévote amie l'accompagna encore, mais elle se tint dans le salon, et lut le Pédagogue chrétien, pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l'arriÚre-cabinet. "Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d'abord, que votre frÚre est venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j'en expédierais plutÎt une pour le renvoyer en basse-Bretagne. - Hélas! monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu'on en vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis bien loin d'en demander une contre mon frÚre. J'ai beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je demande celle d'un homme que je veux épouser, d'un homme à qui le roi doit la conservation d'une province, qui peut le servir utilement, et qui est fils d'un officier tué à son service. De quoi est-il accusé? Comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l'entendre?" Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle du perfide bailli. "Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d'un homme ridicule et méchant! et c'est sur de pareils avis qu'on décide ici de la destinée des citoyens!" Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave homme qui l'adorait. Ses charmes dans cet état parurent dans leur plus grand avantage. Elle était si belle que le Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu'elle réussirait si elle commençait par lui donner les prémices de ce qu'elle réservait à son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit longtemps de ne le pas entendre; il fallut s'expliquer plus clairement. Un mot lùché d'abord avec retenue en produisait un plus fort, suivi d'un autre plus expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des récompenses, de l'argent, des honneurs, des établissements; et plus on promettait, plus le désir de n'ÃÂȘtre pas, refusé augmentait. La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un sofa, croyant à peine ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n'était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c'était un crime horrible de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les priÚres et les promesses enfin la tÃÂȘte lui tourna au point qu'il lui déclara que c'était le seul moyen de tirer de sa prison l'homme auquel elle prenait un intérÃÂȘt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se prolongeait. La dévote de l'antichambre, en lisant son Pédagogue chrétien, disait "Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux heures? Jamais monseigneur de Saint-Pouange, n'a donné une si longue audience; peut-ÃÂȘtre qu'il a tout refusé à cette pauvre fille, puisqu'elle le prie encore." Enfin sa compagne sortit de l'arriÚre-cabinet tout éperdue, sans pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractÚre des grands et des demi-grands qui sacrifient si légÚrement la liberté des hommes et l'honneur des femmes. Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l'amie, elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de croix. "Ma chÚre amie, il faut consulter dÚs demain le pÚre Tout-à -tous, notre directeur; il a beaucoup de crédit auprÚs de monsieur de Saint-Pouange; il confesse plusieurs servantes de sa maison; c'est un homme pieux et accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité. Abandonnez-vous à lui, c'est ainsi que j'en use, je m'en suis toujours bien trouvée. Nous autres, pauvres femmes, nous avons besoin d'ÃÂȘtre conduites par un homme. - Eh bien donc! ma chÚre amie, j'irai trouver demain le pÚre Tout-à -tous." Chapitre seiziÚme. Elle consulte un jésuite Elle consulte un jésuite DÚs que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur, elle lui confia qu'un homme puissant et voluptueux lui proposait de faire sortir de prison celui qu'elle devait épouser légitimement, et qu'il demandait un grand prix de son servie; qu'elle avait une répugnance horrible pour un telle infidélité, et que, s'il ne s'agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutÎt que de succomber. "Voilà un abominable pécheur! lui dit le pÚre Tout-à -tous. Vous devriez bien me dire le nom de ce vilain homme c'est à coup sûr quelque janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le pÚre de La Chaise, qui le fera mettre dans le gÃte oÃÂč est à présent la chÚre personne que vous devez épouser." La pauvre fille, aprÚs un long embarras et de grandes irrésolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange. "Monseigneur de Saint-Pouange! s'écria le jésuite; ah! ma fille, c'est tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien; il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal entendu. - Ah! mon pÚre, je n'ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je fasse; je n'ai que le choix du malheur et de la honte il faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver." Le pÚre Tout-à -tous tùcha de la calmer par ces douces paroles "PremiÚrement, ma fille, ne dites jamais ce mot mon amant; il y a quelque chose de mondain, qui pourrait offenser Dieu. Dites mon mari; car, bien qu'il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et rien n'est plus honnÃÂȘte. Secondement, bien qu'il soit votre époux en idée, en espérance, il ne l'est pas en effet ainsi vous ne commettriez pas un adultÚre, péché énorme qu'il faut toujours éviter autant qu'il est possible. TroisiÚmement, les actions ne sont pas d'une malice de couple, quand l'intention est pure, et rien n'est plus pur que de délivrer votre mari. QuatriÚmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité, qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus, en l'an 340 de notre salut, un pauvre homme, ne pouvant payer à César ce qui appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré la maxime OÃÂč il n'y a rien le roi perd ses droits. Il s'agissait d'une livre d'or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre d'or, et mÃÂȘme plus, à la dame, à condition qu'il commettrait avec elle le péché immonde. La dame ne crut point mal faire en sauvant la vie à son mari. Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que le vieux richard la trompa, et peut-ÃÂȘtre mÃÂȘme son mari n'en fut pas moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver sa vie. Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il faut bien que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien, vous ÃÂȘtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari. Monseigneur de Saint-Pouange est un honnÃÂȘte homme, il ne vous trompera pas c'est tout ce que je puis vous dire; je prierai Dieu pour vous, et j'espÚre que tout se passera à sa plus grande gloire." La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des propositions du sous-ministre, s'en retourna éperdue chez son amie. Elle était tentée de se délivrer, par là mort, de l'horreur de laisser dans une captivité affreuse l'amant qu'elle adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu'elle avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu'à cet amant infortuné. Chapitre dix-septiÚme. Elle consulte un jésuite Elle succombe par vertu Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente que le jésuite, lui parla plus clairement encore. "Hélas! dit-elle, les affaires ne se font guÚre autrement dans cette cour si aimable, si galante, et si renommée. Les places les plus médiocres et les plus considérables n'ont souvent été données qu'au prix qu'on exige de vous. Ecoutez, vous m'avez inspiré de l'amitié et de la confiance; je vous avouerai que si j'avais été aussi difficile que vous l'ÃÂȘtes, mon mari ne jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d'en ÃÂȘtre fùché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tÃÂȘte des provinces, ou mÃÂȘme des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune à leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées par l'amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle. Vous ÃÂȘtes dans une situation bien plus intéressante il s'agit de rendre votre amant au jour et de l'épouser; c'est un devoir sacré qu'il vous faut remplir. On n'a point blùmé les belles et grandes dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous ÃÂȘtes permise une faiblesse que par un excÚs de vertu. - Ah! quelle vertu! s'écria la belle Saint-Yves; quel labyrinthe d'iniquités! quel pays! et que j'apprends à connaÃtre les hommes! Un pÚre de La Chaise et un bailli ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis entourée que de piÚges, et je touche au moment de tomber dans la misÚre. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie. - On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend pÚre de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d'un couvent pour le reste de vos jours." Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de cette ùme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arrive un exprÚs de monsieur de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants d'oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l'amie s'en chargea. DÚs que le messager fut parti, notre confidente lit la lettre dans laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir. Saint-Yves jure qu'elle n'ira point. La dévote veut lui essayer les deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir. Elle combattit la journée entiÚre. Enfin, n'ayant en vue que son amant, vaincue, entraÃnée, ne sachant oÃÂč on la mÚne, elle se laisse conduire au souper fatal. Rien n'avait pu la déterminer à se parer de ses pendants d'oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elle avant qu'on se mÃt à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée, qu'elle se laissait tourmenter; et le patron en tirait un augure trÚs favorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrÚtement. Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevet d'une gratification considérable, celui d'une compagnie, et n'épargna pas les promesses. "Ah! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vous ne vouliez pas ÃÂȘtre tant aimé!" Enfin, aprÚs une longue résistance, aprÚs des sanglots, des cris, des larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se rendre. Elle n'eut d'autre ressource que de se promettre de ne penser qu'à l'Ingénu; tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la nécessité oÃÂč elle était réduite. Chapitre dix-huitiÚme. Elle délivre son amant et un janséniste Elle délivre son amant et un janséniste Au point du jour elle vole à Paris, munie de l'ordre du ministre. Il est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce voyage. Qu'on imagine une ùme vertueuse et noble, humiliée de son opprobre; enivrée de tendresse, déchirée des remords d'avoir trahi son amant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu'elle adore! Ses amertumes, ses combats, son succÚs partageaient toutes ses réflexions. Ce n'était plus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées. L'amour et le malheur l'avaient formée. Le sentiment avait fait autant de progrÚs en elle que la raison en avait fait dans l'esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus aisément que les hommes n'apprennent à penser. Son aventure était plus instructive que quatre ans de couvent. Son habit était d'une simplicité extrÃÂȘme. Elle voyait avec horreur les ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne sans mÃÂȘme les regarder. Confuse et charmée, idolùtre de l'Ingénu, et se haïssant elle-mÃÂȘme, elle arrive enfin à la porte. De cet affreux chùteau, palais de la vengeance, Qui renferma souvent le crime et l'innocence. Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquÚrent; on l'aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix expire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles. Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut trÚs aise de sa délivrance. Son coeur n'était pas endurci comme celui de quelques honorables geÎliers ses confrÚres, qui, ne pensant qu'à la rétribution attachée à la garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur d'autrui, se faisaient en secret une joie affreuse des larmes des infortunés. Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se voient, et tous deux s'évanouissent. La belle Saint-Yves resta longtemps sans mouvement et sans vie l'autre rappela bientÎt son courage. "C'est apparemment là madame votre femme, lui dit le gouverneur; vous ne m'aviez point dit que vous fussiez marié. On me mande que c'est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance - Ah! je ne suis pas digne d'ÃÂȘtre sa femme," dit la belle Saint-Yves d'une voix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse. Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le brevet de la gratification, et la promesse par écrit d'une compagnie. L'Ingénu, aussi étonné qu'attendri, s'éveillait d'un songe pour retomber dans un autre. "Pourquoi ai-je été enfermé ici? comment avez-vous pu m'en tirer? oÃÂč sont les monstres qui m'y ont plongé? Vous ÃÂȘtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours." La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait et détournait, le moment d'aprÚs, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui apprit enfin tout ce qu'elle savait, et tout ce qu'elle avait éprouvé, excepté ce qu'elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu'un autre que l'Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usages de la cour, aurait deviné facilement. "Est-il possible qu'un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu'il en est des hommes comme des plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu'un moine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune autant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m'a persécuté? M'a-t-il fait passer pour un janséniste? Enfin, comment vous ÃÂȘtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas, je n'étais alors qu'un sauvage. Quoi? vous avez pu, sans conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous y avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze!" A ce mot de vertu, des sanglots échappÚrent à la belle Saint-Yves. Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu'elle se reprochait. Son amant continua ainsi "Ange qui avez rompu mes liens, si vous avez eu ce que je ne comprends pas encore assez de crédit pour me faire rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m'a le premier appris à penser, comme vous m'avez appris à aimer. La calamité nous a unis; je l'aime comme un pÚre, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui. - Moi! que je sollicite le mÃÂȘme homme qui... - Oui, je veux tout vous devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu'à vous écrivez à cet homme puissant; comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez commencé, achevez vos prodiges." Elle sentait qu'elle devait faire tout ce que son amant exigeait elle voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois; elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent aprÚs avoir embrassé le vieux martyr de la grùce efficace. L'heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son frÚre; elle y alla; son amant prit un appartement dans la mÃÂȘme maison. A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l'ordre de l'élargissement du bonhomme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour le lendemain. Ainsi, à chaque action honnÃÂȘte et généreuse qu'elle faisait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration cet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna l'ordre de l'élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d'un bienfaiteur qu'elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de honte. L'Ingénu ne pouvait se séparer d'elle que pour aller délivrer un ami il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d'une jeune fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie. Chapitre dix-neuviÚme. L'Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents sont rassemblés L'Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents sont rassemblés La généreuse et respectable infidÚle était avec son frÚre abbé de Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous étaient également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments étaient bien différents. L'abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais de joie; le vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point cette scÚne touchante. Ils étaient partis au premier bruit de l'élargissement de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur province leur sottise et leur crainte. Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient que le jeune homme revÃnt avec l'ami qu'il devait délivrer. L'abbé de Saint-Yves n'osait lever les yeux devant sa soeur; la bonne Kerkabon disait "Je reverrai donc mon cher neveu! - Vous le reverrez, dit la charmante Saint-Yves, mais ce n'est plus le mÃÂȘme homme; son maintien, son ton, ses idées, son esprit, tout est changé; il est devenu aussi respectable qu'il était naïf et étranger à tout. Il sera l'honneur et la consolation de votre famille que ne puis-je ÃÂȘtre aussi l'honneur de la mienne! - Vous n'ÃÂȘtes point non plus la mÃÂȘme, dit le prieur; que vous est-il donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?" Au milieu de cette conversation l'Ingénu arrive, tenant par la main son janséniste. La scÚne alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle commença par les tendres embrassements de l'oncle et de la tante. L'abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l'Ingénu, qui n'était plus l'Ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards qui exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l'un; l'embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de l'autre. On était étonné qu'elle mÃÂȘlùt de la douleur à tant de joie. Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c'était un grand titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul le réconciliait avec l'amour; l'ùpreté de ses anciennes opinions sortait de son coeur, il était changé en homme, ainsi que le Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les deux abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires de revenants, et comme des hommes qui s'intéressaient tous à tant de désastres. "Hélas! dit Gordon, il y a peut-ÃÂȘtre plus de cinq cents personnes vertueuses qui sont à présent dans les mÃÂȘmes fers que mademoiselle de Saint-Yves a brisés leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement une secourable." Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa reconnaissance tout redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on admirait la grandeur et la fermeté de son ùme. L'admiration était mÃÂȘlée de ce respect qu'on sent malgré soi pour une personne qu'on croit avoir du crédit à la cour. Mais l'abbé de Saint-Yves disait quelquefois "Comment ma soeur a-t-elle pu faire pour obtenir si tÎt ce crédit?" On allait se mettre à table de trÚs bonne heure. Voilà que la bonne amie de Versailles arrive sans rien savoir de tout ce qui s'était passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui appartenait l'équipage. Elle entre avec l'air imposant d'une personne de cour qui a de grandes affaires, salue trÚs légÚrement la compagnie, et tirant la belle Saint-Yves à l'écart "Pourquoi vous faire tant attendre? Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés." Elle ne put dire ces paroles si bas que l'Ingénu ne les entendÃt il vit les diamants; le frÚre fut interdit; l'oncle et la tante n'éprouvÚrent qu'une surprise de bonnes gens qui n'avaient jamais vu une telle magnificence. Le jeune homme, qui s'était formé par un an de réflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante s'en aperçut; une pùleur mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson la saisit, elle se soutenait à peine. "Ah! madame, dit-elle à la fatale amie, vous m'avez perdue! vous me donnez la mort!" Ces paroles percÚrent le coeur de l'Ingénu; mais il avait déjà appris à se posséder; il ne les releva point, de peur d'inquiéter sa maÃtresse devant son frÚre; mais il pùlit comme elle. Saint-Yves, éperdue de l'altération qu'elle apercevait sur le visage de son amant, entraÃne cette femme hors de la chambre dans un petit passage, jette les diamants à terre devant elle. "Ah! ce ne sont pas eux qui m'ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me reverra jamais." L'amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait "Qu'il les reprenne ou qu'il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de moi-mÃÂȘme." L'ambassadrice enfin, s'en retourna, ne pouvant comprendre les remords dont elle était témoin. La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n'alarmer personne elle ne parla point de ce qu'elle souffrait, et, ne prétextant que sa lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais ce fut aprÚs avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté sur son amant des regards qui portaient le feu dans son ùme. Le souper, qu'elle n'animait pas, fut triste dans le commencement, mais de cette tristesse intéressante qui fournit des conversations attachantes et utiles, si supérieures à la frivole joie qu'on recherche, et qui n'est d'ordinaire qu'un bruit importun. Gordon fit en peu de mots l'histoire du jansénisme et du molinisme, des persécutions dont un parti accablait l'autre, et de l'opiniùtreté de tous les deux. L'Ingénu en fit la critique, et plaignit les hommes qui, non contents de tant de discorde que leurs intérÃÂȘts allument, se font de nouveaux maux pour des intérÃÂȘts chimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait, l'autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s'éclairaient d'une lumiÚre nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de la briÚveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger qui lui sont attachés, et que, depuis le Prince jusqu'au dernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se trouve-t-il tant d'hommes qui, pour si peu d'argent, se font les persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destruction d'une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenaires l'exécutent! "J'ai vu dans ma jeunesse, dit le bonhomme Gordon, un parent du maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom supposé. C'était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui l'accompagnait, était à peu prÚs de son ùge. Ils avaient eu un fils libertin qui, à l'ùge de quatorze ans, s'était enfui de la maison paternelle devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous les degrés de la débauche et de la misÚre; enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu car ce prÃÂȘtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes; il avait obtenu un bùton d'exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier fut chargé d'arrÃÂȘter le vieillard et son épouse, et s'en acquitta avec toute la dureté d'un homme qui voulait plaire à son maÃtre. Comme il les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite des malheurs qu'elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le pÚre et la mÚre comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements et la perte de leur fils. Il les reconnut; il ne les conduisit pas moins en prison, en les assurant que Son Eminence devait ÃÂȘtre servie de préférence à tout. Son Eminence récompensa son zÚle. "J'ai vu un espion du pÚre de La Chaise trahir son propre frÚre, dans l'espérance d'un petit bénéfice qu'il n'eut point; et je l'ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d'avoir été trompé par le jésuite. L'emploi de confesseur que j'ai longtemps exercé m'a fait connaÃtre l'intérieur des familles; je n'en ai guÚre vu qui ne fussent plongées dans l'amertume, tandis qu'au dehors, couvertes du masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et j'ai toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée. - Pour moi, dit l'Ingénu, je pense qu'une ùme noble, reconnaissante et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d'une félicité sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves. Car je me flatte, ajouta-t-il, en s'adressant à son frÚre avec le sourire de l'amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l'année passée, et que je m'y prendrai d'une maniÚre plus décente." L'abbé se confondit en excuses du passé et en protestations d'un attachement éternel. L'oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne tante, en s'extasiant et en pleurant de joie, s'écriait "Je vous l'avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci vaut bien mieux que l'autre; plût à Dieu que j'en eusse été honorée! mais je vous servirai de mÚre." Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges de tendre Saint-Yves. Son amant avait le coeur trop plein de ce qu'elle avait fait pour lui, il l'aimait trop pour que l'aventure des diamants eût fait sur son coeur une impression dominante. Mais ces mots qu'il avait trop entendus, vous me donnez la mort, l'effrayaient encore en secret et corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maÃtresse augmentaient encore son amour. Enfin on n'était plus occupé que d'elle; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on s'arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on faisait des projets de fortune et d'agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que la moindre lueur de félicité fait naÃtre si aisément. Mais l'Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lu dépeignit ces deux hommes tels qu'ils étaient, ou qu'on les croyait ÃÂȘtre. Chacun parla des ministres et du ministÚre avec cette liberté de table regardée en France comme la plus précieuse liberté qu'on puisse goûter sur la terre. "Si j'étais roi de France, dit l'Ingénu, voici le ministre de la guerre que je choisirais je voudrais un homme de la plus haute naissance, par la raison qu'il donne des ordres à la noblesse. J'exigerais qu'il eût été lui-mÃÂȘme officier, qu'il eût passé par tous les grades, qu'il fût au moins lieutenant général des armées, et digne d'ÃÂȘtre maréchal de France car n'est-il pas nécessaire qu'il ait servi lui-mÃÂȘme pour mieux connaÃtre les détails du service? et les officiers n'obéiront-ils pas avec cent fois plus d'allégresse à un homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu'à un homme de cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d'une campagne, quelque esprit qu'il puisse avoir? Je ne serais pas fùché que mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peu embarrassé. J'aimerais qu'il eût un travail facile, et que mÃÂȘme il se distinguùt par cette gaieté d'esprit, partage d'un homme supérieur aux affaires, qui plaÃt tant à la nation, et qui rend tous les devoirs moins pénibles." Il désirait qu'un ministre eût ce caractÚre; parce qu'il avait toujours remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté. Mons de Louvois n'aurait peut-ÃÂȘtre pas été satisfait des souhaits de l'Ingénu; il avait une autre sorte de mérite. Mais pendant qu'on était à table, la maladie de cette fille malheureuse prenait un caractÚre funeste; son sang s'était allumé, une fiÚvre dévorante s'était déclarée, elle souffrait et ne se plaignait point, attentive à ne pas troubler la joie des convives. Son frÚre, sachant qu'elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit; il fut surpris de l'état oÃÂč elle était. Tout le monde accourut; l'amant se présentait à la suite du frÚre. Il était, sans doute, le plus alarmé et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui. On fit venir aussitÎt un médecin du voisinage. C'était un de ceux qui visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu'ils viennent de voir avec celles qu'ils voient, qui mettent une pratique aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d'un discernement sain et réfléchi ne peut Îter son incertitude et ses dangers. Il redoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remÚde alors à la mode. De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans Paris. La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre sa maladie dangereuse. Son ùme tuait son corps. La foule des pensées qui l'agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que celui de la fiÚvre la plus brûlante. Chapitre vingtiÚme. La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive On appela un autre médecin celui-ci, au lieu d'aider la nature et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrÚre. La maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu'on croit le siÚge de l'entendement, fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siÚge des passions. Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et à la pensée? Comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours du sang? Et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités dans l'entendement humain? Quel est ce fluide inconnu et dont l'existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumiÚre, vole, en moins d'un clin d'oeil, dans tous les canaux de la vie, produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige, rappelle avec horreur ce qu'on voudrait oublier, et fait d'un animal pensant ou un objet d'admiration, ou un sujet de pitié et de larmes? C'était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son attendrissement; car il n'était pas de ces malheureux philosophes qui s'efforcent d'ÃÂȘtre insensibles. Il était touché du sort de cette jeune fille, comme un pÚre qui voit mourir lentement son enfant chéri. L'abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l'état de son amant? Nulle langue n'a des expressions qui répondent à ce comble des douleurs; les langues sont trop imparfaites. La tante, presque sans vie, tenait la tÃÂȘte de la mourante dans ses faibles bras; son frÚre était à genoux au pied du lit; son amant pressait sa main, qu'il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots il la nommait sa bienfaitrice; son espérance, sa vie, la moitié de lui-mÃÂȘme, sa maÃtresse, son épouse. A ce mot d'épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri d'horreur; puis, dans un de ces intervalles oÃÂč l'accablement, et l'oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l'ùme sa liberté et sa force, elle s'écria "Moi, votre épouse! Ah! cher amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n'étaient plus faits pour moi; je meurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! Î vous que j'ai sacrifié à des démons infernaux, c'en est fait, je suis punie, vivez heureux." Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient ÃÂȘtre comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs l'effroi et l'attendrissement; elle eut le courage de s'expliquer. Chaque mot fit frémir d'étonnement, de douleur et de pitié tous les assistants. Tous se réunissaient à détester l'homme puissant qui n'avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à ÃÂȘtre sa complice. "Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l'ÃÂȘtes pas; le crime ne peut ÃÂȘtre que dans le coeur, le vÎtre est à la vertu et à moi." Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s'étonnait d'ÃÂȘtre aimée encore. Le vieux Gordon l'aurait condamnée dans le temps qu'il n'était que janséniste; mais, étant devenu sage, il l'estimait, et il pleurait. Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de cette fille si chÚre remplissait tous les coeurs, que tout était consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui? et pourquoi? C'était de la part du confesseur du roi pour le prieur de la Montagne; ce n'était pas le pÚre de La Chaise qui écrivait, c'était le frÚre Vadbled, son valet de chambre, homme trÚs important dans ce temps-là , lui qui mandait aux archevÃÂȘques les volontés du révérend pÚre, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui faisait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à l'abbé de la Montagne que "Sa Révérence était informée des aventures de son neveu, que sa prison n'était qu'une méprise, que ces petites disgrùces arrivaient fréquemment, qu'il ne fallait pas y faire attention, et qu'enfin il convenait que lu prieur vÃnt lui présenter son neveu le lendemain, qu'il devait amener avec lui le bonhomme Gordon, que lui frÚre Vadbled les introduirait chez Sa Révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre." Il ajoutait que l'histoire de l'Ingénu et son combat contre les Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer quand il passerait dans la galerie, et peut-ÃÂȘtre mÃÂȘme lui ferait un signe de tÃÂȘte. La lettre finissait par l'espérance dont on le flattait que toutes les dames de la cour s'empresseraient de faire venir son neveu à leurs toilettes, que plusieurs d'entre elles lui diraient "Bonjour, monsieur l'Ingénu"; et qu'assurément il serait question de lui au souper du roi. La lettre était signée "Votre affectionné, Vadbled frÚre jésuite." Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et commandant un moment à sa colÚre, ne dit rien au porteur; mais se tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu'il pensait de ce style. Gordon lui répondit "C'est donc ainsi qu'on traite les hommes comme des singes! On les bat et on les fait danser." L'Ingénu, reprenant son caractÚre, qui revient toujours dans les grands mouvements de l'ùme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez du courrier "Voilà ma réponse." Son oncle, épouvanté, crut voir le tonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il put; ce qu'il prenait pour l'emportement d'un jeune homme, et qui était la saillie d'une grande ùme. Mais des soins plus douloureux s'emparaient de tous les coeurs. La belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elle était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée qui n'a plus la force de combattre. "O mon cher amant! dit-elle d'une voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; mais j'expire avec la consolation de vous savoir libre. Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un éternel adieu." Elle ne se parait pas d'une vaine fermeté; elle ne concevait pas cette misérable gloire de faire dire à quelques voisins "Elle est morte avec courage." Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu'on appelle l'honneur, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait toute l'horreur de son état, et le faisait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui parlent avec tant d'empire. Enfin elle pleurait comme les autres dans les moments oÃÂč elle eut la force de pleurer. Que d'autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité c'est le sort de tous les animaux. Nous ne mourons comme eux que quand l'ùge ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s'il les étouffe, c'est qu'il porte la vanité jusque dans les bras de la mort. Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetÚrent des larmes et des cris. L'Ingénu perdit l'usage de ses sens. Les ùmes fortes ont des sentiments bien plus violents que les autres quand elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindre qu'étant revenu à lui il ne se donnùt la mort. On écarta toutes les armes; le malheureux jeune homme s'en aperçut; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s'émouvoir "Pensez-vous donc qu'il y ait quelqu'un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de m'empÃÂȘcher de finir ma vie?" Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux communs fastidieux par lesquels on essaye de prouver qu'il n'est pas permis d'user de sa liberté pour cesser d'ÃÂȘtre quand on est horriblement mal, qu'il ne faut pas sortir de sa maison quand on ne peut plus y demeurer, que l'homme est sur la terre comme un soldat à son poste comme s'il importait à l'Etre des ÃÂȘtres que l'assemblage de quelques parties de matiÚre fût dans un lieu ou dans un autre; raisons impuissantes qu'un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d'écouter, et auxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard. Le morne et terrible silence de l'Ingénu; ses yeux sombres, ses lÚvres tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l'ùme de tous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d'effroi qui enchaÃne toutes les puissances de l'ùme, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L'hÎtesse et sa famille étaient accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de son amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu'il ne fût plus en état de rien voir. Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à la porte de la maison, que deux prÃÂȘtres à cÎté d'un bénitier récitent des priÚres d'un air distrait, que des passants jettent quelques gouttes d'eau bénite sur la biÚre par oisiveté, que d'autres poursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, et que les amants croient ne pas survivre à leur perte, le Saint-Pouange arrive avec l'amie de Versailles. Son goût passager, n'ayant été satisfait qu'une fois, était devenu de l'amour. Le refus de ses bienfaits l'avait piqué. Le pÚre de La Chaise n'aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l'image de la belle Saint-Yves, brûlant d'assouvir une passion qui par une seule jouissance avait enfoncé dans son coeur l'aiguillon des désirs, ne balança pas à venir lui-mÃÂȘme chercher celle qu'il n'aurait pas peut-ÃÂȘtre voulu revoir trois fois si elle était venue d'elle-mÃÂȘme. Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est une biÚre; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d'un homme nourri dans les plaisirs, qui pense qu'on doit lui épargner tout spectacle qui pourrait le ramener à la contemplation de la misÚre humaine. Il veut monter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on va enterrer; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pùlit et poussa un cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur remplissent son ùme. Le bon Gordon était là , les yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes priÚres pour apprendre à l'homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouange n'était point né méchant; le torrent des affaires et des amusements avait emporté son ùme qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchait point à la vieillesse, qui endurcit d'ordinaire le coeur des ministres; il écoutait Gordon les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleurs qu'il était étonné de répandre il connut le repentir. "Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous m'avez parlé; il m'attendrit presque autant que cette innocente victime dont j'ai causé la mort." Gordon le suit jusqu'à la chambre oÃÂč le prieur, la Kerkabon, l'abbé de Saint-Yves et quelques voisins rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance. "J'ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j'emploierai ma vie à le réparer." La premiÚre idée qui vint à l'Ingénu fut de le tuer, et de se tuer lui-mÃÂȘme aprÚs. Rien n'était plus à sa place; mais il était sans armes et veillé de prÚs. Saint-Pouange ne se rebuta point des refus accompagnés du reproche, du mépris, et de l'horreur qu'il avait mérités, et qu'on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois vint enfin à bout de faire un excellent officier de l'Ingénu, qui a paru sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l'approbation de tous les honnÃÂȘtes gens, et qui a été à la fois un guerrier et un philosophe intrépide. Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant sa consolation était d'en parler. Il chérit la mémoire de la tendre Saint-Yves jusqu'au dernier moment de sa vie. L'abbé de Saint-Yves et le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat. La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le pÚre Tout-à -tous eut des boÃtes de chocolat, de café, de sucre candi, de citrons confits, avec les Méditations du révérend pÚre Croiset et la Fleur des saints reliées en maroquin. Le bon Gordon vécut avec l'Ingénu jusqu'à sa mort dans la plus intime amitié; il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grùce efficace et le concours concomitant. Il prit pour sa devise malheur est bon à quelque chose. Combien d'honnÃÂȘtes gens dans le monde ont pu dire malheur n'est bon à rien! La Princesse de Babylone I Le vieux Bélus, roi de Babylone, se croyait le premier homme de la terre car tous ses courtisans le lui disaient, et ses historiographes le lui prouvaient. Ce qui pouvait excuser en lui ce ridicule, c'est qu'en effet ses prédécesseurs avaient bùti Babylone plus de trente mille ans avant lui, et qu'il l'avait embellie. On sait que son palais et son parc, situés à quelques parasanges de Babylone, s'étendaient entre l'Euphrate et le Tigre, qui baignaient ces rivages enchantés. Sa vaste maison, de trois mille pas de façade, s'élevait jusqu'aux nues. La plate-forme étaient entourée d'une balustrade de marbre blanc de cinquante pieds de hauteur, qui portait les statues colossales de tous les rois et de tous les grands hommes de l'empire. Cette plate-forme, composée de deux rangs de briques couvertes d'une épaisse surface de plomb d'une extrémité à l'autre, était chargée de douze pieds de terre, et sur cette terre on avait élevé des forÃÂȘts d'oliviers, d'orangers, de citronniers, de palmiers, de gérofliers, de cocotiers, de cannelliers, qui formaient des allées impénétrables aux rayons du soleil. Les eaux de l'Euphrate, élevées par des pompes dans cent colonnes creusées, venaient dans ces jardins remplir de vastes bassins de marbre, et, retombant ensuite par d'autres canaux, allaient former dans le parc des cascades de six mille pieds de longueur, et cent mille jets d'eau dont la hauteur pouvait à peine ÃÂȘtre aperçue elles retournaient ensuite dans l'Euphrate, dont elles étaient parties. Les jardins de Sémiramis, qui étonnÚrent l'Asie plusieurs siÚcles aprÚs, n'étaient qu'une faible imitation de ces antiques merveilles car, du temps de Sémiramis, tout commençait à dégénérer chez les hommes et chez les femmes. Mais ce qu'il y avait de plus admirable à Babylone, ce qui éclipsait tout le reste, était la fille unique du roi, nommée Formosante. Ce fut d'aprÚs ses portraits et ses statues que dans la suite des siÚcles PraxitÚle sculpta son Aphrodite, et celle qu'on nomma la Vénus aux belles fesses. Quelle différence, Î ciel! de l'original aux copies! Aussi Bélus était plus fier de sa fille que de son royaume. Elle avait dix-huit ans il lui fallait un époux digne d'elle; mais oÃÂč le trouver? Un ancien oracle avait ordonné que Formosante ne pourrait appartenir qu'à celui qui tendrait l'arc de Nembrod. Ce Nembrod, le fort chasseur devant le Seigneur, avait laissé un arc de sept pieds babyloniques de haut, d'un bois d'ébÚne plus dur que le fer du mont Caucase qu'on travaille dans les forges de Derbent; et nul mortel, depuis Nembrod, n'avait pu bander cet arc merveilleux. Il était dit encore que le bras qui aurait tendu cet arc tuerait le lion le plus terrible et le plus dangereux qui serait lùché dans le cirque de Babylone. Ce n'était pas tout le bandeur de l'arc, le vainqueur du lion devait terrasser tous ses rivaux; mais il devait surtout avoir beaucoup d'esprit, ÃÂȘtre le plus magnifique des hommes, le plus vertueux, et posséder la chose la plus rare qui fût dans l'univers entier. Il se présenta trois rois qui osÚrent disputer Formosante le pharaon d'Egypte, le shac des Indes, et le grand kan des Scythes. Bélus assigna le jour, et le lieu du combat à l'extrémité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de l'Euphrate et du Tigre réunies. On dressa autour de la lice un amphithéùtre de marbre qui pouvait contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à -vis l'amphithéùtre était le trÎne du roi, qui devait paraÃtre avec Formosante, accompagnée de toute la cour; et à droite et à gauche, entre le trÎne et l'amphithéùtre, étaient d'autres trÎnes et d'autres siÚges pour les trois rois et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette auguste cérémonie. Le roi d'Egypte arriva le premier, monté sur le boeuf Apis, et tenant en main le sistre d'Isis. Il était suivi de deux mille prÃÂȘtres vÃÂȘtus de robes de lin plus blanches que la neige, de deux mille eunuques, de deux mille magiciens, et de deux mille guerriers. Le roi des Indes arriva bientÎt aprÚs dans un char traÃné par douze éléphants. Il avait une suite encore plus nombreuse et plus brillante que le pharaon d'Egypte. Le dernier qui parut était le roi des Scythes. Il n'avait auprÚs de lui que des guerriers choisis, armés d'arcs et de flÚches. Sa monture était un tigre superbe qu'il avait dompté, et qui était aussi haut que les plus beaux chevaux de Perse. La taille de ce monarque, imposante et majestueuse, effaçait celle de ses rivaux; ses bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l'arc de Nembrod. Les trois princes se prosternÚrent d'abord devant Bélus et Formosante. Le roi d'Egypte offrit à la princesse les deux plus beaux crocodiles du Nil, deux hippopotames, deux zÚbres, deux rats d'Egypte, et deux momies, avec les livres du grand HermÚs, qu'il croyait ÃÂȘtre ce qu'il y avait de plus rare sur la terre. Le roi des Indes lui offrit cent éléphants qui portaient chacun une tour de bois doré, et mit à ses pieds le Veidam, écrit de la main de Xaca lui-mÃÂȘme. Le roi des Scythes, qui ne savait ni lire ni écrire, présenta cent chevaux de bataille couverts de housses de peaux de renards noirs. La princesse baissa les yeux devant ses amants, et s'inclina avec des grùces aussi modestes que nobles. Bélus fit conduire ces monarques sur les trÎnes qui leur étaient préparés. "Que n'ai-je trois filles! leur dit-il, je rendrais aujourd'hui six personnes heureuses." Ensuite il fit tirer au sort à qui essayerait le premier l'arc de Nembrod. On mit dans un casque d'or les noms des trois prétendants. Celui du roi d'Egypte sortit le premier; ensuite parut le nom du roi des Indes. Le roi scythe, en regardant l'arc et ses rivaux, ne se plaignit point d'ÃÂȘtre le troisiÚme. Tandis qu'on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille jeunes filles distribuaient sans confusion des rafraÃchissements aux spectateurs entre les rangs des siÚges. Tout le monde avouait que les dieux n'avaient établi les rois que pour donner tous les jours des fÃÂȘtes, pourvu qu'elles fussent diversifiées; que la vie est trop courte pour en user autrement; que les procÚs, les intrigues, la guerre, les disputes des prÃÂȘtres, qui consument la vie humaine, sont des choses absurdes et horribles; que l'homme n'est né que pour la joie; qu'il n'aimerait pas les plaisirs passionnément et continuellement s'il n'était pas formé pour eux; que l'essence de la nature humaine est de se réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n'a jamais été démentie que par les faits. Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu monté sur une licorne, accompagné de son valet monté de mÃÂȘme, et portant sur le poing un gros oiseau, se présente à la barriÚre. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l'air de la divinité. C'était, comme on a dit depuis, le visage d'Adonis sur le corps d'Hercule; c'était la majesté avec les grùces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beauté inconnu à Babylone, charmÚrent l'assemblée tout l'amphithéùtre se leva pour le mieux regarder; toutes les femmes de la cour fixÚrent sur lui des regards étonnés. Formosante elle-mÃÂȘme, qui baissait toujours les yeux, les releva et rougit; les trois rois pùlirent; tous les spectateurs, en comparant Formosante avec l'inconnu, s'écriaient "Il n'y a dans le monde que ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse." Les huissiers, saisis d'étonnement, lui demandÚrent s'il était roi. L'étranger répondit qu'il n'avait pas cet honneur, mais qu'il était venu de fort loin par curiosité pour voir s'il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l'introduisit dans le premier rang de l'amphithéùtre, lui, son valet, ses deux licornes, et son oiseau. Il salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois, et toute l'assemblée. Puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se couchÚrent à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui portait un petit sac, se mit à cÎté de lui. Les épreuves commencÚrent. On tira de son étui d'or l'arc de Nembrod. Le grand maÃtre des cérémonies, suivi de cinquante pages et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d'Egypte, qui le fit bénir par ses prÃÂȘtres; et, l'ayant posé sur la tÃÂȘte du boeuf Apis, il ne douta pas de remporter cette premiÚre victoire. Il descend au milieu de l'arÚne, il essaie, il épuise ses forces, il fait des contorsions qui excitent le rire de l'amphithéùtre, et qui font mÃÂȘme sourire Formosante. Son grand aumÎnier s'approcha de lui "Que Votre Majesté, lui dit-il, renonce à ce vain honneur, qui n'est que celui des muscles et des nerfs; vous triompherez dans tout le reste. Vous vaincrez le lion, puisque vous avez le sabre d'Osiris. La princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le plus d'esprit, et vous avez deviné des énigmes. Elle doit épouser le plus vertueux, vous l'ÃÂȘtes, puisque vous avez été élevé par les prÃÂȘtres d'Egypte. Le plus généreux doit l'emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta. Vous possédez le boeuf Apis et les livres d'HermÚs, qui sont la chose la plus rare de l'univers. Personne ne peut vous disputer Formosante. - Vous avez raison, dit le roi d'Egypte", et il se remit sur son trÎne. On alla mettre l'arc entre les mains du roi des Indes. Il en eut des ampoules pour quinze jours, et se consola en présumant que le roi des Scythes ne serait pas plus heureux que lui. Le Scythe mania l'arc à son tour. Il joignait l'adresse à la force l'arc parut prendre quelque élasticité entre ses mains; il le fit un peu plier, mais jamais il ne put venir à bout de le tendre. L'amphithéùtre, à qui la bonne mine de ce prince inspirait des inclinations favorables, gémit de son peu de succÚs, et jugea que la belle princesse ne serait jamais mariée. Alors le jeune inconnu descendit d'un saut dans l'arÚne, et, s'adressant au roi des Scythes "Que Votre Majesté, lui dit-il, ne s'étonne point de n'avoir pas entiÚrement réussi. Ces arcs d'ébÚne se font dans mon pays; il n'y a qu'un certain tour à donner. Vous avez beaucoup plus de mérite à l'avoir fait plier que je n'en peux avoir à le tendre." AussitÎt il prit une flÚche, l'ajusta sur la corde, tendit l'arc de Membrod, et fit voler la flÚche bien au-delà des barriÚres. Un million de mains applaudit à ce prodige. Babylone retentit d'acclamations, et toutes les femmes disaient "Quel bonheur qu'un si beau garçon ait tant de force!" Il tira ensuite de sa poche une petite lame d'ivoire, écrivit sur cette lame avec une aiguille d'or, attacha la tablette d'ivoire à l'arc, et présenta le tout à la princesse avec une grùce qui ravissait tous les assistants. Puis il alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone entiÚre était dans la surprise; les trois rois étaient confondus, et l'inconnu ne paraissait pas s'en apercevoir. Formosante fut encore plus étonnée en lisant sur la tablette d'ivoire attachée à l'arc ces petits vers en beau langage chaldéen L'arc de Nembrod est celui de la guerre; L'arc de l'amour est celui du bonheur; Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueur Est devenu le maÃtre de la terre. Trois rois puissants, trois rivaux aujourd'hui, Osent prétendre à l'honneur de vous plaire. Je ne sais pas qui votre coeur préfÚre, Mais l'univers sera jaloux de lui. Ce petit madrigal ne fùcha point la princesse. Il fut critiqué par quelques seigneurs de la vieille cour, qui dirent qu'autrefois dans le bon temps on aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cou à une tour, et sa gorge à un boisseau de froment. Ils dirent que l'étranger n'avait point d'imagination, et qu'il s'écartait des rÚgles de la véritable poésie; mais toutes les dames trouvÚrent les vers fort galants. Elles s'émerveillÚrent qu'un homme qui bandait si bien un arc eût tant d'esprit. La dame d'honneur de la princesse lui dit "Madame, voilà bien des talents en pure perte. De quoi servira à ce jeune homme son esprit et l'arc de Bélus? - A le faire admirer, répondit Formosante. - Ah! dit la dame d'honneur entre ses dents, encore un madrigal, et il pourrait bien ÃÂȘtre aimé." Cependant Bélus, ayant consulté ses mages, déclara qu'aucun des trois rois n'ayant pu bander l'arc de Nembrod, il n'en fallait pas moins marier sa fille, et qu'elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d'abattre le grand lion qu'on nourrissait exprÚs dans sa ménagerie. Le roi d'Egypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva qu'il était fort ridicule d'exposer un roi aux bÃÂȘtes pour le marier. Il avouait que la possession de Formosante était d'un grand prix; mais il prétendait que, si le lion l'étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentiments de l'Egyptien; tous deux conclurent que le roi de Babylone se moquait d'eux; qu'il fallait faire venir des armées pour le punir; qu'ils avaient assez de sujets qui se tiendraient fort honorés de mourir au service de leurs maÃtres, sans qu'il en coûtùt un cheveu à leurs tÃÂȘtes sacrées; qu'ils détrÎneraient aisément le roi de Babylone, et qu'ensuite ils tireraient au sort la belle Formosante. Cet accord étant fait, les deux rois dépÃÂȘchÚrent chacun dans leur pays un ordre exprÚs d'assembler une armée de trois cent mille hommes pour enlever Formosante. Cependant le roi des Scythes descendit seul dans l'arÚne, le cimeterre à la main. Il n'était pas éperdument épris des charmes de Formosante; la gloire avait été jusque-là sa seule passion; elle l'avait conduit à Babylone. Il voulait faire voir que si les rois de l'Inde et de l'Egypte étaient assez prudents pour ne se pas compromettre avec des lions, il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat, et qu'il réparerait l'honneur du diadÚme. Sa rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. Il s'avance seul, légÚrement armé, couvert d'un casque d'acier garni d'or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige. On lùche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes de l'Anti-Liban. Ses terribles griffes semblaient capables de déchirer les trois rois à la fois, et sa vaste gueule de les dévorer. Ses affreux rugissements faisaient retentir l'amphithéùtre. Les deux fiers champions se précipitent l'un contre l'autre d'une course rapide. Le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion, mais la pointe, rencontrant une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des forÃÂȘts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglants dans les flancs du monarque. Le jeune inconnu, touché du péril d'un si brave prince, se jette dans l'arÚne plus prompt qu'un éclair; il coupe la tÃÂȘte du lion avec la mÃÂȘme dextérité qu'on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des tÃÂȘtes de maures ou des bagues. Puis, tirant une petite boÃte, il la présente au roi scythe, en lui disant "Votre Majesté trouvera dans cette petite boÃte le véritable dictame qui croÃt dans mon pays. Vos glorieuses blessures seront guéries en un moment. Le hasard seul vous a empÃÂȘché de triompher du lion; votre valeur n'en est pas moins admirable." Le roi scythe, plus sensible à la reconnaissance qu'à la jalousie, remercia son libérateur, et, aprÚs l'avoir tendrement embrassé, rentra dans son quartier pour appliquer le dictame sur ses blessures. L'inconnu donna la tÃÂȘte du lion à son valet; celui-ci, aprÚs l'avoir lavée à la grande fontaine qui était au-dessous de l'amphithéùtre, et en avoir fait écoule tout le sang, tira un fer de son petit sac, arracha les quarante dents du lion, et mit à leur place quarante diamants d'une égale grosseur. Son maÃtre, avec sa modestie ordinaire, se remit à sa place; il donna la tÃÂȘte du lion à son oiseau "Bel oiseau, dit-il, allez porter aux pieds de Formosante ce faible hommage." L'oiseau part, tenant dans une de ses serres le terrible trophée; il le présente à la princesse en baissant humblement le cou, et en s'aplatissant devant elle. Les quarante brillants éblouirent tous les yeux. On ne connaissait pas encore cette magnificence dans la superbe Babylone l'émeraude, la topaze, le saphir et le pyrope étaient regardés encore comme les plus précieux ornements. Bélus et toute la cour étaient saisis d'admiration. L'oiseau qui offrait ce présent les surprit encore davantage. Il était de la taille d'un aigle, mais ses yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux de l'aigle sont fiers et menaçants. Son bec était couleur de rose, et semblait tenir quelque chose de la belle bouche de Formosante. Son cou rassemblait toutes les couleurs de l'iris, mais plus vives et plus brillantes. L'or en mille nuances éclatait sur son plumage. Ses pieds paraissaient un mélange d'argent et de pourpre; et la queue des beaux oiseaux qu'on attela depuis au char de Junon n'approchait pas de la sienne. L'attention, la curiosité, l'étonnement, l'extase de toute la cour se partageaient entre les quarante diamants et l'oiseau. Il s'était perché sur la balustrade, entre Bélus et sa fille Formosante; elle le flattait, le caressait, le baisait. Il semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mÃÂȘlé de respect. Quand la princesse lui donnait des baisers, il les rendait, et la regardait ensuite avec des yeux attendris. Il recevait d'elle des biscuits et des pistaches, qu'il prenait de sa patte purpurine et argentée, et qu'il portait à son bec avec des grùces inexprimables. Bélus, qui avait considéré les diamants avec attention, jugeait qu'une de ses provinces pouvait à peine payer un présent si riche. Il ordonna qu'on préparùt pour l'inconnu des dons encore plus magnifiques que ceux qui étaient destinés aux trois monarques. "Ce jeune homme, disait-il, est sans doute le fils du roi de la Chine, ou de cette partie du monde qu'on nomme Europe, dont j'ai entendu parler, ou de l'Afrique, qui est, dit-on, voisine du royaume d'Egypte." Il envoya sur-le-champ son grand écuyer complimenter l'inconnu, et lui demander s'il était souverain ou fils du souverain d'un de ces empires, et pourquoi, possédant de si étonnants trésors, il était venu avec un valet et un petit sac. Tandis que le grand écuyer avançait vers l'amphithéùtre pour s'acquitter de sa commission, arriva un autre valet sur une licorne. Ce valet, adressant la parole au jeune homme, lui dit "Ormar, votre pÚre touche à l'extrémité de sa vie, et je suis venu vous en avertir." L'inconnu leva les yeux au ciel, versa des larmes, et ne répondit que par ce mot "Partons." Le grand écuyer, aprÚs avoir fait les compliments de Bélus au vainqueur du lion, au donneur des quarante diamants, au maÃtre du bel oiseau, demanda au valet de quel royaume était souverain le pÚre de ce jeune héros. Le valet répondit "Son pÚre est un vieux berger qui est fort aimé dans le canton." Pendant ce court entretien l'inconnu était déjà monté sur sa licorne. Il dit au grand écuyer "Seigneur, daignez me mettre aux pieds de Bélus et de sa fille. J'ose la supplier d'avoir grand soin de l'oiseau que je lui laisse; il est unique comme elle." En achevant ces mots, il partit comme un éclair; les deux valets le suivirent, et on les perdit de vue. Formosante ne put s'empÃÂȘcher de jeter un grand cri. L'oiseau, se retournant vers l'amphithéùtre oÃÂč son maÃtre avait été assis, parut trÚs affligé de ne le plus voir. Puis regardant fixement la princesse, et frottant doucement sa belle main de son bec; il sembla se vouer à son service. Bélus, plus étonné que jamais, apprenant que ce jeune homme si extraordinaire était le fils d'un berger, ne put le croire. Il fit courir aprÚs lui; mais bientÎt on lui rapporta que les licornes sur lesquelles ces trois hommes couraient ne pouvaient ÃÂȘtre atteintes, et qu'au galop dont elles allaient elles devaient faire cent lieues par jour. II Tout le monde raisonnait sur cette aventure étrange, et s'épuisait en vaines conjectures. Comment le fils d'un berger peut-il donner quarante gros diamants? Pourquoi est-il monté sur une licorne? On s'y perdait; et Formosante, en caressant son oiseau, était plongée dans une rÃÂȘverie profonde. La princesse Aldée, sa cousine issue de germaine, trÚs bien faite, et presque aussi belle que Formosante, lui dit "Ma cousine, je ne sais pas si ce jeune demi-dieu est le fils d'un berger; mais il me semble qu'il a rempli toutes les conditions attachées à votre mariage. Il a bandé l'arc de Nembrod, il a vaincu le lion, il a beaucoup d'esprit puisqu'il a fait pour vous un assez joli impromptu. AprÚs les quarante énormes diamants qu'il vous a donnés, vous ne pouvez nier qu'il ne soit le plus généreux des hommes. Il possédait dans son oiseau ce qu'il y a de plus rare sur la terre. Sa vertu n'a point d'égale, puisque, pouvant demeurer auprÚs de vous, il est parti sans délibérer dÚs qu'il a su que son pÚre était malade. L'oracle est accompli dans tous ses points, excepté dans celui qui exige qu'il terrasse ses rivaux; mais il fait plus, il a sauvé la vie du seul concurrent qu'il pouvait craindre; et, quand il s'agira de battre les deux autres, je crois que vous ne doutez pas qu'il n'en vienne à bout aisément. - Tout ce que vous dites est bien vrai, répondit Formosante; mais est-il possible que le plus grand des hommes, et peut-ÃÂȘtre mÃÂȘme le plus aimable, soit le fils d'un berger?" La dame d'honneur, se mÃÂȘlant de la conversation, dit que trÚs souvent ce mot de berger était appliqué aux rois; qu'on les appelait bergers, parce qu'ils tondent de fort prÚs leur troupeau; que c'était sans doute une mauvaise plaisanterie de son valet; que ce jeune héros n'était venu si mal accompagné que pour faire voir combien son seul mérite était au-dessus du faste des rois, et pour ne devoir Formosante qu'à lui-mÃÂȘme. La princesse ne répondit qu'en donnant à son oiseau mille tendres baisers. On préparait cependant un grand festin pour les trois rois et pour tous les princes qui étaient venus à la fÃÂȘte. La fille et la niÚce du roi devaient en faire les honneurs. On portait chez les rois des présents dignes de la magnificence de Babylone. Bélus, en attendant qu'on servÃt, assembla son conseil sur le mariage de la belle Formosante, et voici comme il parla en grand politique "Je suis vieux, je ne sais plus que faire, ni à qui donner ma fille. Celui qui la méritait n'est qu'un vil berger, le roi des Indes et celui d'Egypte sont des poltrons; le roi des Scythes me conviendrait assez, mais il n'a rempli aucune des conditions imposées. Je vais encore consulter l'oracle. En attendant, délibérez, et nous conclurons suivant ce que l'oracle aura dit car un roi ne doit se conduire que par l'ordre exprÚs des dieux immortels." Alors il va dans sa chapelle; l'oracle lui répond en peu de mots, suivant sa coutume "Ta fille ne sera mariée que quand elle aura couru le monde." Bélus, étonné, revient au conseil, et rapporte cette réponse. Tous les ministres avaient un profond respect pour les oracles; tous convenaient ou feignaient de convenir qu'ils étaient le fondement de la religion; que la raison doit se taire devant eux; que c'est par eux que les rois rÚgnent sur les peuples, et les mages sur les rois; que sans les oracles il n'y aurait ni vertu ni repos sur la terre. Enfin, aprÚs avoir témoigné la plus profonde vénération pour eux, presque tous conclurent que celui-ci était impertinent, qu'il ne fallait pas lui obéir; que rien n'était plus indécent pour une fille, et surtout pour celle du grand roi de Babylone, que d'aller courir sans savoir oÃÂč; que c'était le vrai moyen de n'ÃÂȘtre point mariée, ou de faire un mariage clandestin, honteux et ridicule; qu'en un mot cet oracle n'avait pas le sens commun. Le plus jeune des ministres, nommé Onadase, qui avait plus d'esprit qu'eux, dit que l'oracle entendait sans doute quelque pÚlerinage de dévotion, et qu'il s'offrait à ÃÂȘtre le conducteur de la princesse. Le conseil revint à son avis, mais chacun voulut servir d'écuyer. Le roi décida que la princesse pourrait aller à trois cents parasanges sur le chemin de l'Arabie, à un temple dont le saint avait la réputation de procurer d'heureux mariages aux filles, et que ce serait le doyen du conseil qui l'accompagnerait. AprÚs cette décision on alla souper. III Au milieu des jardins, entre deux cascades, s'élevait un salon ovale de trois cents pieds de diamÚtre, dont la voûte d'azur semée d'étoiles d'or représentait toutes les constellations avec les planÚtes, chacune à leur véritable place, et cette voûte tournait, ainsi que le ciel, par des machines aussi invisibles que le sont celles qui dirigent les mouvements célestes. Cent mille flambeaux enfermés dans des cylindres de cristal de roche éclairaient les dehors et l'intérieur de la salle à manger. Un buffet en gradins portait vingt mille vases ou plats d'or; et vis-à -vis le buffet d'autres gradins étaient remplis de musiciens. Deux autres amphithéùtres étaient chargés, l'un, des fruits de toutes les saisons; l'autre, d'amphores de cristal oÃÂč brillaient tous les vins de la terre. Les convives prirent leurs places autour d'une table de compartiments qui figuraient des fleurs et des fruits, tous en pierres précieuses. La belle Formosante fut placée entre le roi des Indes et celui d'Egypte. La belle Aldée auprÚs du roi des Scythes. Il y avait une trentaine de princes, et chacun d'eux était à cÎté d'une des plus belles dames du palais. Le roi de Babylone au milieu, vis-à -vis de sa fille, paraissait partagé entre le chagrin de n'avoir pu la marier et le plaisir de la garder encore. Formosante lui demanda la permission de mettre son oiseau sur la table à cÎté d'elle. Le roi le trouva trÚs bon. La musique, qui se fit entendre, donna une pleine liberté à chaque prince d'entretenir sa voisine. Le festin parut aussi agréable que magnifique. On avait servi devant Formosante un ragoût que le roi son pÚre aimait beaucoup. La princesse dit qu'il fallait le porter devant Sa Majesté; aussitÎt l'oiseau se saisit du plat avec une dextérité merveilleuse et va le présenter au roi. Jamais on ne fut plus étonné à souper. Bélus lui fit autant de caresses que sa fille. L'oiseau reprit ensuite son vol pour retourner auprÚs d'elle. Il déployait en volant une si belle queue, ses ailes étendues étalaient tant de brillantes couleurs, l'or de son plumage jetait un éclat si éblouissant, que tous les yeux ne regardaient que lui. Tous les concertants cessÚrent leur musique et demeurÚrent immobiles. Personne ne mangeait, personne ne parlait, on n'entendait qu'un murmure d'admiration. La princesse de Babylone le baisa pendant tout le souper, sans songer seulement s'il y avait des rois dans le monde. Ceux des Indes et d'Egypte sentirent redoubler leur dépit et leur indignation, et chacun d'eux se promit bien de hùter la marche de ses trois cent mille hommes pour se venger. Pour le roi des Scythes, il était occupé à entretenir la belle Aldée son coeur altier, méprisant sans dépit les inattentions de Formosante, avait conçu pour elle plus d'indifférence que de colÚre. "Elle est belle, disait-il, je l'avoue; mais elle me paraÃt de ces femmes qui ne sont occupées que de leur beauté, et qui pensent que le genre humain doit leur ÃÂȘtre bien obligé quand elles daignent se laisser voir en public. On n'adore point des idoles dans mon pays. J'aimerais mieux une laideron complaisante et attentive que cette belle statue. Vous avez, madame, autant de charmes qu'elle, et vous daignez au moins faire conversation avec les étrangers. Je vous avoue, avec la franchise d'un Scythe, que je vous donne la préférence sur votre cousine." Il se trompait pourtant sur le caractÚre de Formosante elle n'était pas si dédaigneuse qu'elle le paraissait; mais son compliment fut trÚs bien reçu de la princesse Aldée. Leur entretien devint fort intéressant ils étaient trÚs contents, et déjà sûrs l'un de l'autre avant qu'on sortÃt de table. AprÚs le souper, on alla se promener dans les bosquets. Le roi des Scythes et Aldée ne manquÚrent pas de chercher un cabinet solitaire. Aldée, qui était la franchise mÃÂȘme, parla ainsi à ce prince "Je ne hais point ma cousine, quoiqu'elle soit plus belle que moi, et qu'elle soit destinée au trÎne de Babylone l'honneur de vous plaire me tient lieu d'attraits. Je préfÚre la Scythie avec vous à la couronne de Babylone sans vous; mais cette couronne m'appartient de droit, s'il y a des droits dans le monde car je suis de la branche aÃnée de Nembrod; et Formosante n'est que de la cadette. Son grand-pÚre détrÎna le mien, et le fit mourir. - Telle est donc la force du sang dans la maison de Babylone! dit le Scythe. Comment s'appelait votre grand-pÚre? - Il se nommait Aldée, comme moi. Mon pÚre avait le mÃÂȘme nom il fut relégué au fond de l'empire avec ma mÚre; et Bélus, aprÚs leur mort, ne craignant rien de moi, voulut bien m'élever auprÚs de sa fille; mais il a décidé que je ne serais jamais mariée. - Je veux venger votre pÚre, et votre grand-pÚre, et vous, dit le roi des Scythes. Je vous réponds que vous serez mariée; je vous enlÚverai aprÚs-demain de grand matin, car il faut dÃner demain avec le roi de Babylone, et je reviendrai soutenir vos droits avec une armée de trois cent mille hommes. - Je le veux bien", dit la belle Aldée; et, aprÚs s'ÃÂȘtre donné leur parole d'honneur, ils se séparÚrent. Il y avait longtemps que l'incomparable Formosante s'était allée coucher. Elle avait fait placer à cÎté de son lit un petit oranger dans une caisse d'argent pour y faire reposer son oiseau. Ses rideaux étaient fermés; mais elle n'avait nulle envie de dormir. Son coeur et son imagination étaient trop éveillés. Le charmant inconnu était devant ses yeux; elle le voyait tirant une flÚche avec l'arc de Nembrod; elle le contemplait coupant la tÃÂȘte du lion; elle récitait son madrigal; enfin elle le voyait s'échapper de la foule, monté sur sa licorne; alors elle éclatait en sanglots; elle s'écriait avec larmes "Je ne le reverrai donc plus; il ne reviendra pas. - Il reviendra, madame, lui répondit l'oiseau du haut de son oranger; peut-on vous avoir vue, et ne pas vous revoir? - O ciel! Î puissances éternelles! mon oiseau parle le pur chaldéen!" En disant ces mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras; se met à genoux sur son lit "Etes-vous un dieu descendu sur la terre? ÃÂȘtes-vous le grand Orosmade caché sous ce beau plumage? Si vous ÃÂȘtes un dieu, rendez-moi ce beau jeune homme. - Je ne suis qu'une volatile, répliqua l'autre; mais je naquis dans le temps que toutes les bÃÂȘtes parlaient encore, et que les oiseaux, les serpents, les ùnesses, les chevaux, et les griffons s'entretenaient familiÚrement avec les hommes. Je n'ai pas voulu parler devant le monde, de peur que vos dames d'honneur ne me prissent pour un sorcier je ne veux me découvrir qu'à vous." Formosante, interdite, égarée, enivrée de tant de merveilles, agitée de l'empressement de faire cent questions à la fois, lui demanda d'abord quel ùge il avait. "Vingt-sept mille neuf cents ans et six mois, madame; je suis de l'ùge de la petite révolution du ciel que vos mages appellent la précession des équinoxes et qui s'accomplit en prÚs de vingt-huit mille de vos années. Il y a des révolutions infiniment plus longues aussi nous avons des ÃÂȘtres beaucoup plus vieux que moi. Il y a vingt-deux mille ans que j'appris le chaldéen dans un de mes voyages. J'ai toujours conservé beaucoup de goût pour la langue chaldéenne; mais les autres animaux mes confrÚres ont renoncé à parler dans vos climats. - Et pourquoi cela, mon divin oiseau? - Hélas! c'est parce que les hommes ont pris enfin l'habitude de nous manger, au lieu de converser et de s'instruire avec nous. Les barbares! ne devaient-ils pas ÃÂȘtre convaincus qu'ayant les mÃÂȘmes organes qu'eux, les mÃÂȘmes sentiments, les mÃÂȘmes besoins, les mÃÂȘmes désirs, nous avions ce qui s'appelle une ùme tout comme eux; que nous étions leurs frÚres, et qu'il ne fallait cuire et manger que les méchants? Nous sommes tellement vos frÚres que le grand Etre, l'Etre éternel et formateur, ayant fait un pacte avec les hommes, nous comprit expressément dans le traité. Il vous défendit de vous nourrir de notre sang, et à nous, de sucer le vÎtre. "Les fables de votre ancien Locman, traduites en tant de langues, seront un témoignage éternellement subsistant de l'heureux commerce que vous avez eu autrefois avec nous. Elles commencent toutes par ces mots Du temps que les bÃÂȘtes parlaient. Il est vrai qu'il y a beaucoup de femmes parmi vous qui parlent toujours à leurs chiens; mais ils ont résolu de ne point répondre depuis qu'on les a forcés à coups de fouet d'aller à la chasse, et d'ÃÂȘtre les complices du meurtre de nos anciens amis communs, les cerfs, les daims, les liÚvres et les perdrix. Vous avez encore d'anciens poÚmes dans lesquels les chevaux parlent, et vos cochers leur adressent la parole tous les jours; mais c'est avec tant de grossiÚreté, et en prononçant des mots si infùmes, que les chevaux, qui vous aimaient tant autrefois, vous détestent aujourd'hui. Le pays oÃÂč demeure votre charmant inconnu, le plus parfait des hommes, est demeuré le seul oÃÂč votre espÚce sache encore aimer la nÎtre et lui parler; et c'est la seule contrée de la terre oÃÂč les hommes soient justes. - Et oÃÂč est-il ce pays de mon cher inconnu? quel est le nom de ce héros? comment se nomme son empire? car je ne croirai pas plus qu'il est un berger que je ne crois que vous ÃÂȘtes une chauve-souris. - Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible qui habite la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. Il n'est pas roi, et je ne sais mÃÂȘme s'il voudrait s'abaisser à l'ÃÂȘtre; il aime trop ses compatriotes il est berger comme eux. Mais n'allez pas vous imaginer que ces bergers ressemblent aux vÎtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés, gardent des moutons infiniment mieux habillés qu'eux; qui gémissent sous le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur la moitié des gages chétifs qu'ils reçoivent de leurs maÃtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maÃtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris. On ne les tue jamais c'est un crime horrible vers le Gange de tuer et de manger son semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante que la plus belle soie, est le plus grand commerce de l'Orient. D'ailleurs la terre des Gangarides produit tout ce qui peut flatter les désirs de l'homme. Ces gros diamants qu'Amazan a eu l'honneur de vous offrir sont d'une mine qui lui appartient. Cette licorne que vous l'avez vu monter est la monture ordinaire des Gangarides. C'est le plus bel animal, le plus fier, le plus terrible, et le plus doux qui orne la terre. Il suffirait de cent Gangarides et de cent licornes pour dissiper des armées innombrables. Il y a environ deux siÚcles qu'un roi des Indes fut assez fou pour vouloir conquérir cette nation il se présenta suivi de dix mille éléphants et d'un million de guerriers. Les licornes percÚrent les éléphants; comme j'ai vu sur votre table des mauviettes enfilées dans des brochettes d'or. Les guerriers tombaient sous le sabre des Gangarides comme les moissons de riz sont coupées par les mains des peuples de l'Orient. On prit le roi prisonnier avec plus de six cent mille hommes. On le baigna dans les eaux salutaires du Gange; on le mit au régime du pays, qui consiste à ne se nourrir que de végétaux prodigués par la nature pour nourrir tout ce qui respire. Les hommes alimentés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes ont tous un sang aigri et aduste qui les rend fous en cent maniÚres différentes. Leur principale démence est la fureur de verser le sang de leurs frÚres, et de dévaster des plaines fertiles pour régner sur des cimetiÚres. On employa six mois entiers à guérir le roi des Indes de sa maladie. Quand les médecins eurent enfin jugé qu'il avait le pouls plus tranquille et l'esprit plus rassis, ils en donnÚrent le certificat au conseil des Gangarides. Ce conseil, ayant pris l'avis des licornes, renvoya humainement le roi des Indes, sa sotte cour et ses imbéciles guerriers dans leur pays. Cette leçon les rendit sages, et, depuis ce temps, les Indiens respectÚrent les Gangarides, comme les ignorants qui voudraient s'instruire respectent parmi vous les philosophes chaldéens, qu'ils ne peuvent égaler. - A propos, mon cher oiseau, lui dit la princesse, y a-t-il une religion chez les Gangarides? - S'il y en a une? Madame, nous nous assemblons pour rendre grùces à Dieu, les jours de la pleine lune, les hommes dans un grand temple de cÚdre, les femmes dans un autre, de peur des distractions; tous les oiseaux dans un bocage, les quadrupÚdes sur une belle pelouse. Nous remercions Dieu de tous les biens qu'il nous a faits. Nous avons surtout des perroquets qui prÃÂȘchent à merveille. "Telle est la patrie de mon cher Amazan; c'est là que je demeure; j'ai autant d'amitié pour lui qu'il vous a inspiré d'amour. Si vous m'en croyez, nous partirons ensemble, et vous irez lui rendre sa visite. - Vraiment, mon oiseau, vous faites là un joli métier, répondit en souriant la princesse, qui brûlait d'envie de faire le voyage, et qui n'osait le dire. - Je sers mon ami, dit l'oiseau; et, aprÚs le bonheur de vous aimer, le plus grand est celui de servir vos amours." Formosante ne savait plus oÃÂč elle en était; elle se croyait transportée hors de la terre. Tout ce qu'elle avait vu dans cette journée, tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle entendait, et surtout ce qu'elle sentait dans son coeur, la plongeait dans un ravissement qui passait de bien loin celui qu'éprouvent aujourd'hui les fortunés musulmans quand, dégagés de leurs liens terrestres, ils se voient dans le neuviÚme ciel entre les bras de leurs houris, environnés et pénétrés de la gloire et de la félicité célestes. IV Elle passa toute la nuit à parler d'Amazan. Elle ne l'appelait plus que son berger; et c'est depuis ce temps-là que les noms de berger et d'amant sont toujours employés l'un pour l'autre chez quelques nations. TantÎt elle demandait à l'oiseau si Amazan avait eu d'autres maÃtresses. Il répondait que non, et elle était au comble de la joie. TantÎt elle voulait savoir à quoi il passait sa vie; et elle apprenait avec transport qu'il l'employait à faire du bien, à cultiver les arts, à pénétrer les secrets de la nature, à perfectionner son ÃÂȘtre. TantÎt elle voulait savoir si l'ùme de son oiseau était de la mÃÂȘme nature que celle de son amant; pourquoi il avait vécu prÚs de vingt-huit mille ans, tandis que son amant n'en avait que dix-huit ou dix-neuf. Elle faisait cent questions pareilles, auxquelles l'oiseau répondait avec une discrétion qui irritait sa curiosité. Enfin, le sommeil ferma leurs yeux, et livra Formosante à la douce illusion des songes envoyés par les dieux, qui surpassent quelquefois la réalité mÃÂȘme, et que toute la philosophie des Chaldéens a bien de la peine à expliquer. Formosante ne s'éveilla que trÚs tard. Il était petit jour chez elle quand le roi son pÚre entra dans sa chambre. L'oiseau reçut Sa Majesté avec une politesse respectueuse, alla au-devant de lui, battit des ailes, allongea son cou, et se remit sur son oranger. Le roi s'assit sur le lit de sa fille, que ses rÃÂȘves avaient encore embellie. Sa grande barbe s'approcha de ce beau visage, et aprÚs lui avoir donné deux baisers, il lui parla en ces mots "Ma chÚre fille, vous n'avez pu trouver hier un mari, comme je l'espérais; il vous en faut un pourtant le salut de mon empire l'exige. J'ai consulté l'oracle, qui, comme vous savez, ne ment jamais, et qui dirige toute ma conduite. Il m'a ordonné de vous faire courir le monde. Il faut que vous voyagiez. - Ah! chez les Gangarides sans doute", dit la princesse; et en prononçant ces mots, qui lui échappaient, elle sentit bien qu'elle disait une sottise. Le roi, qui ne savait pas un mot de géographie, lui demanda ce qu'elle entendait par des Gangarides. Elle trouva aisément une défaite. Le roi lui apprit qu'il fallait faire un pÚlerinage; qu'il avait nommé les personnes de sa suite, le doyen des conseillers d'Etat, le grand aumÎnier, une dame d'honneur, un médecin, un apothicaire, et son oiseau, avec tous les domestiques convenables. Formosante, qui n'était jamais sortie du palais du roi son pÚre, et qui jusqu'à la journée des trois rois et d'Amazan n'avait mené qu'une vie trÚs insipide dans l'étiquette du faste et dans l'apparence des plaisirs, fut ravie d'avoir un pÚlerinage à faire. "Qui sait, disait-elle tout bas à son coeur, si les dieux n'inspireront pas à mon cher Gangaride le mÃÂȘme désir d'aller à la mÃÂȘme chapelle, et si je n'aurai pas le bonheur de revoir le pÚlerin?" Elle remercia tendrement son pÚre, en lui disant qu'elle avait eu toujours une secrÚte dévotion pour le saint chez lequel on l'envoyait. Bélus donna un excellent dÃner à ses hÎtes; il n'y avait que des hommes. C'étaient tous gens fort mal assortis rois, princes, ministres, pontifes, tous jaloux les uns des autres, tous pesant leurs paroles, tous embarrassés de leurs voisins et d'eux-mÃÂȘmes. Le repas fut triste, quoiqu'on y bût beaucoup. Les princesses restÚrent dans leurs appartements, occupées chacune de leur départ. Elles mangÚrent à leur petit couvert. Formosante ensuite alla se promener dans les jardins avec son cher oiseau, qui, pour l'amuser, vola d'arbre en arbre en étalant sa superbe queue et son divin plumage. Le roi d'Egypte, qui était chaud de vin, pour ne pas dire ivre, demanda un arc et des flÚches à un de ses pages. Ce prince était à la vérité l'archer le plus maladroit de son royaume. Quand il tirait au blanc, la place oÃÂč l'on était le plus en sûreté était le but oÃÂč il visait. Mais le bel oiseau, en volant aussi rapidement que la flÚche, se présenta lui-mÃÂȘme au coup, et tomba tout sanglant entre les bras de Formosante. L'Egyptien, en riant d'un sot rire, se retira dans son quartier. La princesse perça le ciel de ses cris, fondit en larmes, se meurtrit les joues et la poitrine. L'oiseau mourant lui dit tout bas "Brûlez-moi, et ne manquez pas de porter mes cendres vers l'Arabie Heureuse, à l'orient de l'ancienne ville d'Aden ou d'Eden, et de les exposer au soleil sur un petit bûcher de gérofle et de cannelle." AprÚs avoir proféré ces paroles, il expira. Formosante resta longtemps évanouie et ne revit le jour que pour éclater en sanglots. Son pÚre, partageant sa douleur et faisant des imprécations contre le roi d'Egypte, ne douta pas que cette aventure n'annonçùt un avenir sinistre. Il alla vite consulter l'oracle de sa chapelle. L'oracle répondit "Mélange de tout; mort vivant, infidélité et constance, perte et gain, calamités et bonheur." Ni lui ni son conseil n'y purent rien comprendre; mais enfin il était satisfait d'avoir rempli ses devoirs de dévotion. Sa fille, éplorée, pendant qu'il consultait l'oracle, fit rendre à l'oiseau les honneurs funÚbres qu'il avait ordonnés, et résolut de le porter en Arabie au péril de ses jours. Il fut brûlé dans du lin incombustible avec l'oranger sur lequel il avait couché; elle en recueillit la cendre dans un petit vase d'or tout entouré d'escarboucles et des diamants qu'on Îta de la gueule du lion. Que ne put-elle, au lieu d'accomplir ce devoir funeste, brûler tout en vie le détestable roi d'Egypte! C'était là tout son désir. Elle fit tuer, dans son dépit, les deux crocodiles, ses deux hippopotames, ses deux zÚbres, ses deux rats, et fit jeter ses deux momies dans l'Euphrate; si elle avait tenu son boeuf Apis, elle ne l'aurait pas épargné. Le roi d'Egypte, outré de cet affront, partit sur-le-champ pour faire avancer ses trois cent mille hommes. Le roi des Indes, voyant partir son allié, s'en retourna le jour mÃÂȘme, dans le ferme dessein de joindre ses trois cent mille Indiens à l'armée égyptienne. Le roi de Scythie délogea dans la nuit avec la princesse Aldée, bien résolu de venir combattre pour elle à la tÃÂȘte de trois cent mille Scythes, et de lui rendre l'héritage de Babylone, qui lui était dû, puisqu'elle descendait de la branche aÃnée. De son cÎté la belle Formosante se mit en route à trois heures du matin avec sa caravane de pÚlerins, se flattant bien qu'elle pourrait aller en Arabie exécuter les derniÚres volontés de son oiseau, et que la justice des dieux immortels lui rendrait son cher Amazan sans qui elle ne pouvait plus vivre. Ainsi, à son réveil, le roi de Babylone ne trouva plus personne. "Comme les grandes fÃÂȘtes se terminent, disait-il, et comme elles laissent un vide étonnant dans l'ùme, quand le fracas est passé." Mais il fut transporté d'une colÚre vraiment royale lorsqu'il apprit qu'on avait enlevé la princesse Aldée. Il donna ordre qu'on éveillùt tous ses ministres, et qu'on assemblùt le conseil. En attendant qu'ils vinssent, il ne manqua pas de consulter son oracle; mais il ne put jamais en tirer que ces paroles si célÚbres depuis dans tout l'univers Quand on ne marie pas les filles, elles se marient elles-mÃÂȘmes. AussitÎt l'ordre fut donné de faire marcher trois cent mille hommes contre le roi des Scythes. Voilà donc la guerre la plus terrible allumée de tous les cÎtés; et elle fut produite par les plaisirs de la plus belle fÃÂȘte qu'on ait jamais donnée sur la terre. L'Asie allait ÃÂȘtre désolée par quatre armées de trois cent mille combattants chacune. On sent bien que la guerre de Troie, qui étonna le monde quelques siÚcles aprÚs, n'était qu'un jeu d'enfants en comparaison; mais aussi on doit considérer que dans la querelle des Troyens il ne s'agissait que d'une vieille femme fort libertine qui s'était fait enlever deux fois, au lieu qu'ici il s'agissait de deux filles et d'un oiseau. Le roi des Indes allait attendre son armée sur le grand et magnifique chemin qui conduisait alors en droiture de Babylone à Cachemire. Le roi des Scythes courait avec Aldée par la belle route qui menait au mont ImmaĂƒÂŒs. Tous ces chemins ont disparu dans la suite par le mauvais gouvernement. Le roi d'Egypte avait marché à l'occident, et cÎtoyait la petite mer Méditerranée, que les ignorants Hébreux ont depuis nommée la Grande Mer. A l'égard de la belle Formosante, elle suivait le chemin de Bassora, planté de hauts palmiers qui fournissaient un ombrage éternel et des fruits dans toutes les saisons. Le temple oÃÂč elle allait en pÚlerinage était dans Bassora mÃÂȘme. Le saint à qui ce temple avait été dédié était à peu prÚs dans le goût de celui qu'on adora depuis à Lampsaque. Non seulement il procurait des maris aux filles, mais il tenait lieu souvent de mari. C'était le saint le plus fÃÂȘté de toute l'Asie. Formosante ne se souciait point du tout du saint de Bassora elle n'invoquait que son cher berger gangaride, son bel Amazan. Elle comptait s'embarquer à Bassora, et entrer dans l'Arabie Heureuse pour faire ce que l'oiseau mort avait ordonné. A la troisiÚme couchée, à peine était-elle entrée dans une hÎtellerie oÃÂč se fourriers avaient tout préparé pour elle, qu'elle apprit que le roi d'Egypte y entrait aussi. Instruit de la marche de la princesse par ses espions, il avait sur-le-champ changé de route, suivi d'une nombreuse escorte. Il arrive; il fait placer des sentinelles à toutes les portes; il monte dans la chambre de la belle Formosante, et lui dit "Mademoiselle, c'est vous précisément que je cherchais; vous avez fait trÚs peu de cas de moi lorsque j'étais à Babylone; il est juste de punir les dédaigneuses et les capricieuses vous aurez, s'il vous plaÃt, la bonté de souper avec moi ce soir; vous n'aurez point d'autre lit que le mien, et je me conduirai avec vous selon que j'en serai content." Formosante vit bien qu'elle n'était pas la plus forte; elle savait que le bon esprit consiste à se conformer à sa situation; elle prit le parti de se délivrer du roi d'Egypte par une innocente adresse elle le regarda du coin de l'oeil, ce qui plusieurs siÚcles aprÚs s'est appelé lorgner; et voici comme elle lui parla avec une modestie, une grùce, une douceur, un embarras, et une foule de charmes qui auraient rendu fou le plus sage des hommes, et aveuglé le plus clairvoyant "Je vous avoue, monsieur, que je baissai toujours les yeux devant vous quand vous fÃtes l'honneur au roi mon pÚre de venir chez lui. Je craignais mon coeur, je craignais ma simplicité trop naïve je tremblais que mon pÚre et vos rivaux ne s'aperçussent de la préférence que je vous donnais, et que vous méritez si bien. Je puis à présent me livrer à mes sentiments. Je jure par le boeuf Apis, qui est, aprÚs vous, tout ce que je respecte le plus au monde, que vos propositions m'ont enchantée. J'ai déjà soupé avec vous chez le roi mon pÚre; j'y souperai encore bien ici sans qu'il soit de la partie; tout ce que je vous demande, c'est que votre grand aumÎnier boive avec nous; il m'a paru à Babylone un trÚs bon convive; j'ai d'excellent vin de Chiras, je veux vous en faire goûter à tous deux A l'égard de votre seconde proposition, elle est trÚs engageante; mais il ne convient pas à une fille bien née d'en parler qu'il vous suffise de savoir que je vous regarde comme le plus grand des rois et le plus aimable des hommes." Ce discours fit tourner la tÃÂȘte au roi d'Egypte; il voulut bien que l'aumÎnier fût en tiers. "J'ai encore une grùce à vous demander, lui dit la princesse; c'est de permettre que mon apothicaire vienne me parler les filles ont toujours de certaines petites incommodités qui demandent de certains soins, comme vapeurs de tÃÂȘte, battements de coeur, coliques, étouffements, auxquels il faut mettre un certain ordre dans de certaines circonstances; en un mot, j'ai un besoin pressant de mon apothicaire, et j'espÚre que vous ne me refuserez pas cette légÚre marque d'amour. - Mademoiselle, lui répondit le roi d'Egypte, quoiqu'un apothicaire ait des vues précisément opposées aux miennes, et que les objets de son art soient le contraire de ceux du mien, je sais trop bien vivre pour vous refuser une demande si juste je vais ordonner qu'il vienne vous parler en attendant le souper; je conçois que vous devez ÃÂȘtre un peu fatiguée du voyage; vous devez aussi avoir besoin d'une femme de chambre, vous pourrez faire venir celle qui vous agréera davantage; j'attendrai ensuite vos ordres et votre commodité." Il se retira; l'apothicaire et la femme de chambre nommée Irla arrivÚrent. La princesse avait en elle une entiÚre confiance; elle lui ordonna de faire apporter six bouteilles de vin de Chiras pour le souper, et d'en faire boire de pareil à tous les sentinelles qui tenaient ses officiers aux arrÃÂȘts; puis elle recommanda à l'apothicaire de faire mettre dans toutes les bouteilles certaines drogues de sa pharmacie qui faisaient dormir les gens vingt-quatre heures, et dont il était toujours pourvu. Elle fut ponctuellement obéie. Le roi revint avec le grand aumÎnier au bout d'une demi-heure; le souper fut trÚs gai; le roi et le prÃÂȘtre vidÚrent les six bouteilles, et avouÚrent qu'il n'y avait pas de si bon vin en Egypte; la femme de chambre eut soin d'en faire boire aux domestiques qui avaient servi. Pour la princesse, elle eut grande attention de n'en point boire, disant que son médecin l'avait mise au régime. Tout fut bientÎt endormi. L'aumÎnier du roi d'Egypte avait la plus belle barbe que pût porter un homme de sa sorte. Formosante la coupa trÚs adroitement; puis, l'ayant fait coudre à un petit ruban, elle l'attacha à son menton. Elle s'affubla de la robe du prÃÂȘtre et de toutes les marques de sa dignité, habilla sa femme de chambre en sacristain de la déesse Isis; enfin, s'étant munie de son urne et de ses pierreries, elle sortit de l'hÎtellerie à travers les sentinelles, qui dormaient comme leur maÃtre. La suivante avait eu soin de faire tenir à la porte deux chevaux prÃÂȘts. La princesse ne pouvait mener avec elle aucun des officiers de sa suite ils auraient été arrÃÂȘtés par les grandes gardes. Formosante et Irla passÚrent à travers des haies de soldats qui, prenant la princesse pour le grand prÃÂȘtre, l'appelaient mon révérendissime pÚre en Dieu, et lui demandaient sa bénédiction. Les deux fugitives arrivent en vingt-quatre heures à Bassora, avant que le roi fût éveillé. Elles quittÚrent alors leur déguisements; qui eût pu donner des soupçons. Elles frétÚrent au plus vite un vaisseau qui les porta, par le détroit d'Ormus, au beau rivage d'Eden, dans l'Arabie Heureuse. C'est cet Eden dont les jardins furent si renommés qu'on en fit depuis la demeure des justes; ils furent le modÚle des Champs Elysées, des jardins des Hespérides, et de ceux des Ãles Fortunées car, dans ces climats chauds, les hommes n'imaginÚrent point de plus grande béatitude que les ombrages et les murmures de eaux. Vivre éternellement dans les cieux avec l'Etre suprÃÂȘme, ou aller se promener dans le jardin, dans le paradis, fut la mÃÂȘme chose pour les hommes, qui parlent toujours sans s'entendre, et qui n'ont pu guÚre avoir encore d'idées nettes ni d'expressions justes. DÚs que la princesse se vit dans cette terre, son premier soin fut de rendre à son cher oiseau les honneurs funÚbres qu'il avait exigés d'elle. Ses belles mains dressÚrent un petit bûcher de gérofle et de cannelle. Quelle fut sa surprise lorsqu'ayant répandu les cendres de l'oiseau sur ce bûcher, elle le vit s'enflammer de lui-mÃÂȘme! Tout fut bientÎt consumé. Il ne parut, à la place des cendres, qu'un gros oeuf dont elle vit sortir son oiseau plus brillant qu'il ne l'avait jamais été. Ce fut le plus beau des moments que la princesse eût éprouvés dans toute sa vie; il n'y en avait qu'un qui pût lui ÃÂȘtre plus cher elle le désirait, mais elle ne l'espérait pas. "Je vois bien, dit-elle à l'oiseau, que vous ÃÂȘtes le phénix dont on m'avait tant parlé. Je suis prÃÂȘte à mourir d'étonnement et de joie. Je ne croyais point à la résurrection; mais mon bonheur m'en a convaincue. - La résurrection, madame, lui dit le phénix, est la chose du monde la plus simple. Il n'est pas plus surprenant de naÃtre deux fois qu'une. Tout est résurrection dans ce monde; les chenilles ressuscitent en papillons; un noyau mis en terre ressuscite en arbre; tous les animaux ensevelis dans la terre ressuscitent en herbes, en plantes, et nourrissent d'autres animaux dont ils font bientÎt une partie de la substance toutes les particules qui composaient les corps sont changées en différents ÃÂȘtres. Il est vrai que je suis le seul à qui le puissant Orosmade ait fait la grùce de ressusciter dans sa propre nature." Formosante, qui, depuis le jour qu'elle vit Amazan et le phénix pour la premiÚre fois, avait passé toutes ses heures à s'étonner, lui dit "Je conçois bien que le grand Etre ait pu former de vos cendres un phénix à peu prÚs semblable à vous; mais que vous soyez précisément la mÃÂȘme personne, que vous ayez la mÃÂȘme ùme, j'avoue que je ne le comprends pas bien clairement. Qu'est devenue votre ùme pendant que je vous portais dans ma poche aprÚs votre mort? - Eh! mon Dieu! madame, n'est-il pas aussi facile au grand Orosmade de continuer son action sur une petite étincelle de moi-mÃÂȘme que de commencer cette action? Il m'avait accordé auparavant le sentiment, la mémoire et la pensée; il me les accorde encore; qu'il ait attaché cette faveur à un atome de feu élémentaire caché dans moi, ou à l'assemblage de mes organes, cela ne fait rien au fond les phénix et les homme ignoreront toujours comment la chose se passe; mais la plus grande grùce que l'Etre suprÃÂȘme m'ait accordée est de me faire renaÃtre pour vous. Que ne puis-je passer les vingt-huit mille ans que j'ai encore à vivre jusqu'à ma prochaine résurrection entre vous et mon cher Amazan! - Mon phénix, lui repartit la princesse, songez que les premiÚres paroles que vous me dÃtes à Babylone, et que je n'oublierai jamais, me flattÚrent de l'espérance de revoir ce cher berger que j'idolùtre il faut absolument que nous allions ensemble chez les Gangarides, et que je le ramÚne à Babylone. - C'est bien mon dessein, dit le phénix; il n'y a pas un moment à perdre. Il faut aller trouver Amazan par le plus court chemin, c'est-à -dire par les airs. Il y a dans l'Arabie Heureuse deux griffons, mes amis intimes, qui ne demeurent qu'à cent cinquante milles d'ici je vais leur écrire par la poste aux pigeons; ils viendront avant la nuit. Nous aurons tout le temps de vous faire travailler un petit canapé commode avec des tiroirs oÃÂč l'on mettra vos provisions de bouche. Vous serez trÚs à votre aise dans cette voiture avec votre demoiselle. Les deux griffons sont les plus vigoureux de leur espÚce; chacun d'eux tiendra un des bras du canapé entre ses griffes. Mais, encore une fois, les moments sont chers." Il alla sur-le champ avec Formosante commander le canapé à un tapissier de sa connaissance. Il fut achevé en quatre heures. On mit dans le tiroirs des petits pains à la reine, des biscuits meilleurs que ceux de Babylone, des poncires, des ananas, des cocos, des pistaches, et du vin d'Eden, qui l'emporte sur le vin de Chiras autant que celui de Chiras est au-dessus de celui de Suresne. Le canapé était aussi léger que commode et solide. Les deux griffons arrivÚrent dans Eden à point nommé. Formosante et Irla se placÚrent dans la voiture. Les deux griffons l'enlevÚrent comme une plume. Le phénix tantÎt volait auprÚs, tantÎt se perchait sur le dossier. Les deux griffons cinglÚrent vers le Gange avec la rapidité d'une flÚche qui fend les airs. On ne se reposait que la nuit pendant quelques moments pour manger, et pour faire boire un coup aux deux voituriers. On arriva enfin chez les Gangarides. Le coeur de la princesse palpitait d'espérance, d'amour et de joie. Le phénix fit arrÃÂȘter la voiture devant la maison d'Amazan il demande à lui parler; mais il y avait trois heures qu'il en était parti, sans qu'on sût oÃÂč il était allé. Il n'y a point de termes dans la langue mÃÂȘme des Gangarides qui puissent exprimer le désespoir dont Formosante fut accablée. "Hélas! voilà ce que j'avais craint, dit le phénix; les trois heures que vous avez passées dans votre hÎtellerie sur le chemin de Bassora avec ce malheureux roi d'Egypte vous ont enlevé peut-ÃÂȘtre pour jamais le bonheur de votre vie; j'ai bien peur que nous n'ayons perdu Amazan sans retour." Alors il demanda aux domestiques si on pouvait saluer madame sa mÚre. Ils répondirent que son mari était mort l'avant-veille et qu'elle ne voyait personne. Le phénix, qui avait crédit dans la maison, ne laissa pas de faire entrer la princesse de Babylone dans un salon dont les murs étaient revÃÂȘtus de bois d'oranger à filets d'ivoire; les sous-bergers et les sous-bergÚres, en longues robes blanches ceintes de garnitures aurore, lui servirent dans cent corbeilles de simple porcelaine cent mets délicieux, parmi lesquels on ne voyait aucun cadavre déguisé c'était du riz, du sago, de la semoule, du vermicelle, des macaronis, de omelettes, des oeufs au lait, des fromages à la crÚme, des pùtisseries de toute espÚce, des légumes, des fruits d'un parfum et d'un goût dont on n'a point d'idée dans les autres climats; c'était une profusion de liqueurs rafraÃchissantes, supérieures aux meilleurs vins. Pendant que la princesse mangeait, couchée sur un lit de roses, quatre pavons, ou paons, ou pans, heureusement muets, l'éventaient de leurs brillantes ailes; deux cents oiseaux, cent bergers et cent bergÚres lui donnÚrent un concert à deux choeurs; les rossignols, les serins, les fauvettes, les pinsons, chantaient le dessus avec les bergÚres; les bergers faisaient la haute contre et la basse c'était en tout la belle et simple nature. La princesse avoua que, s'il y avait plus de magnificence à Babylone, la nature était mille fois plus agréable chez les Gangarides; mais, pendant qu'on lui donnait cette musique si consolante et si voluptueuse, elle versait des larmes; elle disait à la jeune Irla sa compagne "Ces bergers et ces bergÚres; ces rossignols et ces serins font l'amour, et moi, je suis privée du héros gangaride, digne objet de mes trÚs tendres et trÚs impatients désirs." Pendant qu'elle faisait ainsi collation, qu'elle admirait et qu'elle pleurait, le phénix disait à la mÚre d'Amazan "Madame, vous ne pouvez vous dispenser de voir la princesse de Babylone; vous savez... - Je sais tout, dit-elle, jusqu'à son aventure dans l'hÎtellerie sur le chemin de Bassora; un merle m'a tout conté ce matin; et ce cruel merle est cause que mon fils, au désespoir, est devenu fou, et a quitté la maison paternelle. - Vous ne savez donc pas, reprit le phénix, que la princesse m'a ressuscité? - Non, mon cher enfant; je savais par le merle que vous étiez mort, et j'en étais inconsolable. J'étais si affligée de cette perte, de la mort de mon mari, et du départ précipité de mon fils, que j'avais fait défendre ma porte. Mais puisque la princesse de Babylone me fait l'honneur de me venir voir, faites-la entrer au plus vite; j'ai des choses de la derniÚre conséquence à lui dire, et je veux que vous y soyez présent." Elle alla aussitÎt dans un autre salon au-devant de la princesse. Elle ne marchait pas facilement c'était une dame d'environ trois cents années; mais elle avait encore de beaux restes, et on voyait bien que vers les deux cent trente à quarante ans elle avait été charmante. Elle reçut Formosante avec une noblesse respectueuse, mÃÂȘlée d'un air d'intérÃÂȘt et de douleur qui fit sur la princesse une vive impression. Formosante lui fit d'abord ses tristes compliments sur la mort de son mari. "Hélas! dit la veuve, vous devez vous intéresser à sa perte plus que vous ne pensez. - J'en suis touchée sans doute, dit Formosante; il était le pÚre de..." A ces mots elle pleura. "Je n'étais venue que pour lui et à travers bien des dangers. J'ai quitté pour lui mon pÚre et la plus brillante cour de l'univers; j'ai été enlevée par un roi d'Egypte que je déteste. Echappée à ce ravisseur, j'ai traversé les airs pour venir voir ce que j'aime; j'arrive, et il me fuit!" Les pleurs et les sanglots l'empÃÂȘchÚrent d'en dire davantage. La mÚre lui dit alors "Madame, lorsque le roi d'Egypte vous ravissait, lorsque vous soupiez avec lui dans un cabaret sur le chemin de Bassora, lorsque vos belles mains lui versaient du vin de Chiras, vous souvenez-vous d'avoir vu un merle qui voltigeait dans la chambre? - Vraiment oui, vous m'en rappelez la mémoire; je n'y avais pas fait d'attention; mais, en recueillant mes idées, je me souviens trÚs bien qu'au moment que le roi d'Egypte se leva de table pour me donner un baiser, le merle s'envola par la fenÃÂȘtre en jetant un grand cri, et ne reparut plus. - Hélas! madame, reprit la mÚre d'Amazan, voilà ce qui fait précisément le sujet de nos malheurs; mon fils avait envoyé ce merle s'informer de l'état de votre santé et de tout ce qui se passait à Babylone; il comptait revenir bientÎt se mettre à vos pieds et vous consacrer sa vie. Vous ne savez pas à quel excÚs il vous adore. Tous les Gangarides sont amoureux et fidÚles; mais mon fils est le plus passionné et le plus constant de tous. Le merle vous rencontra dans un cabaret; vous buviez trÚs gaiement avec le roi d'Egypte et un vilain prÃÂȘtre; il vous vit enfin donner un tendre baiser à ce monarque, qui avait tué le phénix, et pour qui mon fils conserve une horreur invincible. Le merle à cette vue fut saisi d'une juste indignation; il s'envola en maudissant vos funestes amours; il est revenu aujourd'hui, il a tout conté; mais dans quels moments, juste ciel! dans le temps oÃÂč mon fils pleurait avec moi la mort de son pÚre et celle du phénix; dans le temps qu'il apprenait de moi qu'il est votre cousin issu de germain! - O ciel! mon cousin! madame, est-il possible? par quelle aventure? comment? quoi! je serais heureuse à ce point! et je serais en mÃÂȘme temps assez infortunée pour l'avoir offensé! - Mon fils est votre cousin, vous dis-je, reprit la mÚre, et je vais bientÎt vous en donner la preuve; mais en devenant ma parente vous m'arrachez mon fils; il ne pourra survivre à la douleur que lui a causée votre baiser donné au roi d'Egypte. - Ah! ma tante, s'écria la belle Formosante, je jure par lui et par le puissant Orosmade que ce baiser funeste, loin d'ÃÂȘtre criminel, était la plus forte preuve d'amour que je pusse donner à votre fils. Je désobéissais à mon pÚre pour lui. J'allais pour lui de l'Euphrate au Gange. Tombée entre les mains de l'indigne pharaon d'Egypte, je ne pouvais lui échapper qu'en le trompant. J'en atteste les cendres et l'ùme du phénix, qui étaient alors dans ma poche; il peut me rendre justice; mais comment votre fils, né sur les bords du Gange, peut-il ÃÂȘtre mon cousin, moi dont la famille rÚgne sur les bords de l'Euphrate depuis tant de siÚcles? - Vous savez, lui dit la vénérable Gangaride, que votre grand-oncle Aldée était roi de Babylone, et qu'il fut détrÎné par le pÚre de Bélus. - Oui madame. - Vous savez que son fils Aldée avait eu de son mariage la princesse Aldée, élevée dans votre cour. C'est ce prince, qui, étant persécuté par votre pÚre, vint se réfugier dans notre heureuse contrée, sous un autre nom; c'est lui qui m'épousa; j'en ai eu le jeune prince Aldée-Amazan, le plus beau, le plus fort, le plus courageux, le plus vertueux des mortels, et aujourd'hui le plus fou. Il alla aux fÃÂȘtes de Babylone sur la réputation de votre beauté depuis ce temps-là il vous idolùtre, et peut-ÃÂȘtre je ne reverrai jamais mon cher fils." Alors elle fit déployer devant la princesse tous les titres de la maison des Aldées; à peine Formosante daigna les regarder. "Ah! madame, s'écria-t-elle, examine-t-on ce qu'on désire? Mon coeur vous en croit assez. Mais oÃÂč est Aldée-Amazan? oÃÂč est mon parent, mon amant, mon roi? oÃÂč est ma vie? quel chemin a-t-il pris? J'irais le chercher dans tous les globes que l'Eternel a formés, et dont il est le plus bel ornement. J'irais dans l'étoile Canope, dans Sheat, dans Aldébaran; j'irais le convaincre de mon amour et de mon innocence." Le phénix justifia la princesse du crime que lui imputait le merle d'avoir donné par amour un baiser au roi d'Egypte; mais il fallait détromper Amazan et le ramener. Il envoie des oiseaux sur tous les chemins; il met en campagne les licornes on lui rapporte enfin qu'Amazan a pris la route de la Chine. "Eh bien! allons à la Chine, s'écria la princesse; le voyage n'est pas long; j'espÚre bien vous ramener votre fils dans quinze jours au plus tard." A ces mots, que de larmes de tendresse versÚrent la mÚre gangaride et la princesse de Babylone! que d'embrassements! que d'effusion de coeur! Le phénix commanda sur-le-champ un carrosse à six licornes. La mÚre fournit deux cents cavaliers, et fit présent à la princesse, sa niÚce, de quelques milliers des plus beaux diamants du pays. Le phénix, affligé du mal que l'indiscrétion du merle avait causé, fit ordonner à tous les merles de vider le pays; et c'est depuis ce temps qu'il ne s'en trouve plus sur les bords du Gange. V Les licornes, en moins de huit jours, amenÚrent Formosante, Irla et le phénix à Cambalu, capitale de la Chine. C'était une ville plus grande que Babylone, et d'une espÚce de magnificence toute différente. Ces nouveaux objets, ces moeurs nouvelles, auraient amusé Formosante si elle avait pu ÃÂȘtre occupée d'autre chose que d'Amazan. DÚs que l'empereur de la Chine eut appris que la Princesse de Babylone était à une porte de la ville, il lui dépÃÂȘcha quatre mille mandarins en robes de cérémonie; tous se prosternÚrent devant elle, et lui présentÚrent chacun un compliment écrit en lettres d'or sur une feuille de soie pourpre. Formosante leur dit que si elle avait quatre mille langues, elle ne manquerait pas de répondre sur-le-champ à chaque mandarin; mais que, n'en ayant qu'une, elle le priait de trouver bon qu'elle s'en servÃt pour les remercier tous en général. Ils la conduisirent respectueusement chez l'empereur. C'était le monarque de la terre le plus juste, le plus poli, et le plus sage. Ce fut lui qui, le premier, laboura un petit champ de ses mains impériales, pour rendre l'agriculture respectable à son peuple. Il établit, le premier, des prix pour la vertu. Les lois, partout ailleurs, étaient honteusement bornées à punir les crimes. Cet empereur venait de chasser de ses Etats une troupe de bonzes étrangers qui étaient venus du fond de l'Occident, dans l'espoir insensé de forcer toute la Chine à penser comme eux, et qui, sous prétexte d'annoncer des vérités, avaient acquis déjà des richesses et des honneurs. Il leur avait dit, en les chassant, ces propres paroles enregistrées dans les annales de l'empire "Vous pourriez faire ici autant de mal que vous en avez fait ailleurs vous ÃÂȘtes venus prÃÂȘcher des dogmes d'intolérance chez la nation la plus tolérante de la terre. Je vous renvoie pour n'ÃÂȘtre jamais forcé de vous punir. Vous serez reconduits honorablement sur mes frontiÚres; on vous fournira tout pour retourner aux bornes de l'hémisphÚre dont vous ÃÂȘtes partis. Allez en paix si vous pouvez ÃÂȘtre en paix, et ne revenez plus." La princesse de Babylone apprit avec joie ce jugement et ce discours; elle en était plus sûre d'ÃÂȘtre bien reçue à la cour, puisqu'elle était trÚs éloignée d'avoir des dogmes intolérants. L'empereur de la Chine, en dÃnant avec elle tÃÂȘte à tÃÂȘte, eut la politesse de bannir l'embarras de toute étiquette gÃÂȘnante; elle lui présenta le phénix, qui fut trÚs caressé de l'empereur, et qui se percha sur son fauteuil. Formosante, sur la fin du repas, lui confia ingénument le sujet de son voyage, et le pria de faire chercher dans Cambalu le bel Amazan, dont elle lui conta l'aventure, sans lui rien cacher de la fatale passion dont son coeur était enflammé pour ce jeune héros. "A qui en parlez-vous? lui dit l'empereur de la Chine; il m'a fait le plaisir de venir dans ma cour; il m'a enchanté; cet aimable Amazan il est vrai qu'il est profondément affligé; mais ses grùces n'en sont que plus touchantes; aucun de mes favoris n'a plus d'esprit que lui; nul mandarin de robe n'a de plus vastes connaissances; nul mandarin d'épée n'a l'air plus martial et plus héroïque; son extrÃÂȘme jeunesse donne un nouveau prix à tous ses talents; si j'étais assez malheureux, assez abandonné du Tien et du Changti pour vouloir ÃÂȘtre conquérant, je prierais Amazan de se mettre à la tÃÂȘte de mes armées, et je serais sûr de triompher de l'univers entier. C'est bien dommage que son chagrin lui dérange quelquefois l'esprit. - Ah! monsieur, lui dit Formosante avec un air enflammé et un ton de douleur, de saisissement et de reproche, pourquoi ne m'avez-vous pas fait dÃner avec lui? Vous me faites mourir; envoyez-le prier tout à l'heure. - Madame il est parti ce matin, et il n'a point dit dans quelle contrée il portait ses pas." Formosante se tourna vers le phénix "Eh bien; dit-elle, phénix, avez-vous jamais vu une fille plus malheureuse que moi? Mais, monsieur, continua-t-elle, comment, pourquoi a-t-il pu quitter si brusquement une cour aussi polie que la vÎtre, dans laquelle il me semble qu'on voudrait passer sa vie? - Voici, madame, ce qui est arrivé. Une princesse du sang, des plus aimables, s'est éprise de passion pour lui, et lui a donné un rendez-vous chez elle à midi; il est parti au point du jour, et il a laissé ce billet, qui a coûté bien des larmes à ma parente. "Belle princesse du sang de la Chine, vous méritez un coeur qui n'ait jamais été qu'à vous; j'ai juré aux dieux immortels de n'aimer jamais que Formosante, princesse de Babylone, et de lui apprendre comment on peut dompter ses désirs dans ses voyages; elle a eu le malheur de succomber avec un indigne roi d'Egypte je suis le plus malheureux des hommes; j'ai perdu mon pÚre et le phénix, et l'espérance d'ÃÂȘtre aimé de Formosante; j'ai quitté ma mÚre affligée, ma patrie, ne pouvant vivre un moment dans les lieux oÃÂč j'ai appris que Formosante en aimait un autre que moi; j'ai juré de parcourir la terre et d'ÃÂȘtre fidÚle. Vous me mépriseriez, et les dieux me puniraient, si je violais mon serment; prenez un amant, madame, et soyez aussi fidÚle que moi." - Ah! laissez-moi cette étonnante lettre, dit la belle Formosante, elle fera ma consolation; je suis heureuse dans mon infortune. Amazan m'aime; Amazan renonce pour moi à la possession des princesses de la Chine; il n'y a que lui sur la terre capable de remporter une telle victoire; il me donne un grand exemple; le phénix sait que je n'en avais pas besoin; il est bien cruel d'ÃÂȘtre privée de son amant pour le plus innocent des baisers donné par pure fidélité. Mais enfin oÃÂč est-il allé? quel chemin a-t-il pris? daignez me l'enseigner, et je pars." L'empereur de la Chine lui répondit qu'il croyait, sur les rapports qu'on lui avait faits, que son amant avait suivi une route qui menait en Scythie. AussitÎt les licornes furent attelées, et la princesse, aprÚs les plus tendres compliments, prit congé de l'empereur avec le phénix, sa femme de chambre Irla et toute sa suite. DÚs qu'elle fut en Scythie, elle vit plus que jamais combien les hommes et les gouvernements diffÚrent, et différeront toujours jusqu'au temps oÃÂč quelque peuple plus éclairé que les autres communiquera la lumiÚre de proche en proche aprÚs mille siÚcles de ténÚbres, et qu'il se trouvera dans des climats barbares des ùmes héroïques qui auront la force et la persévérance de changer les brutes en hommes. Point de villes en Scythie, par conséquent point d'arts agréables. On ne voyait que de vastes prairies et des nations entiÚres sous des tentes et sur des chars. Cet aspect imprimait la terreur. Formosante demanda dans quelle tente ou dans quelle charrette logeait le roi. On lui dit que depuis huit jours il s'était mis en marche à la tÃÂȘte de trois cent mille hommes de cavalerie pour aller à la rencontre du roi de Babylone, dont il avait enlevé la niÚce, la belle princesse Aldée. "Il a enlevé ma cousine! s'écria Formosante; je ne m'attendais pas à cette nouvelle aventure. Quoi! ma cousine, qui était trop heureuse de me faire la cour, est devenue reine, et je ne suis pas encore mariée!" Elle se fit conduire incontinent aux tentes de la reine. Leur réunion inespérée dans ces climats lointains, les choses singuliÚres qu'elles avaient mutuellement à s'apprendre, mirent dans leur entrevue un charme qui leur fit oublier qu'elles ne s'étaient jamais aimées; elles se revirent avec transport; une douce illusion se mit à la place de la vraie tendresse; elles s'embrassÚrent en pleurant, et il y eut mÃÂȘme entre elles de la cordialité et de la franchise, attendu que l'entrevue ne se faisait pas dans un palais. Aldée reconnut le phénix et la confidente Irla; elle donna des fourrures de zibeline à sa cousine, qui lui donna des diamants. On parla de la guerre que les deux rois entreprenaient; on déplora la condition des hommes que des monarques envoient par fantaisie s'égorger pour des différends que deux honnÃÂȘtes gens pourraient concilier en une heure; mais surtout on s'entretint du bel étranger vainqueur des lions, donneur des plus gros diamants de l'univers, faiseur de madrigaux, possesseur du phénix, devenu le plus malheureux des hommes sur le rapport d'un merle. "C'est mon cher frÚre, disait Aldée. - C'est mon amant! s'écriait Formosante; vous l'avez vu sans doute, il est peut-ÃÂȘtre encore ici; car, ma cousine, il sait qu'il est votre frÚre; il ne vous aura pas quittée brusquement comme il a quitté le roi de la Chine. - Si je l'ai vu, grands dieux! reprit Aldée; il a passé quatre jours entiers avec moi. Ah! ma cousine, que mon frÚre est à plaindre! Un faux rapport l'a rendu absolument fou; il court le monde sans savoir oÃÂč il va. Figurez-vous qu'il a poussé la démence jusqu'à refuser les faveurs de la plus belle Scythe de toute la Scythie. Il partit hier aprÚs lui avoir écrit une lettre dont elle a été désespérée. Pour lui, il est allé chez les Cimmériens. - Dieu soit loué! s'écria Formosante; encore un refus en ma faveur! mon bonheur a passé mon espoir, comme mon malheur a surpassé toutes mes craintes. Faites-moi donner cette lettre charmante, que je parte, que je le suive, les mains pleines de ses sacrifices. Adieu, ma cousine; Amazan est chez les Cimmériens, j'y vole." Aldée trouva que la princesse sa cousine était encore plus folle que son frÚre Amazan. Mais comme elle avait senti elle-mÃÂȘme les atteintes de cette épidémie, comme elle avait quitté les délices et la magnificence de Babylone pour le roi des Scythes, comme les femmes s'intéressent toujours aux folies dont l'amour est cause, elle s'attendrit véritablement pour Formosante, lui souhaita un heureux voyage, et lui promit de servir sa passion si jamais elle était assez heureuse pour revoir son frÚre. VI BientÎt la princesse de Babylone et le phénix arrivÚrent dans l'empire des Cimmériens, bien moins peuplé, à la vérité, que la Chine, mais deux fois plus étendu; autrefois semblable à la Scythie, et devenu depuis quelque temps aussi florissant que les royaumes qui se vantaient d'instruire les autres Etats. AprÚs quelques jours de marche on entra dans une trÚs grande ville que l'impératrice régnante faisait embellir; mais elle n'y était pas elle voyageait alors des frontiÚres de l'Europe à celles de l'Asie pour connaÃtre ses Etats par ses yeux, pour juger des maux et porter les remÚdes, pour accroÃtre les avantages, pour semer l'instruction. Un des principaux officiers de cette ancienne capitale, instruit de l'arrivée de la Babylonienne et du phénix, s'empressa de rendre ses hommages à la princesse, et de lui faire les honneurs du pays, bien sûr que sa maÃtresse, qui était la plus polie et la plus magnifique des reines, lui saurait gré d'avoir reçu une si grande dame avec les mÃÂȘmes égards qu'elle aurait prodigués elle-mÃÂȘme. On logea Formosante au palais, dont on écarta une foule importune de peuple; on lui donna des fÃÂȘtes ingénieuses. Le seigneur cimmérien, qui était un grand naturaliste, s'entretint beaucoup avec le phénix dans les temps oÃÂč la princesse était retirée dans son appartement. Le phénix lui avoua qu'il avait autrefois voyagé chez les Cimmériens, et qu'il ne reconnaissait plus le pays. "Comment de si prodigieux changements, disait-il, ont-ils pu ÃÂȘtre opérés dans un temps si court? Il n'y a pas trois cents ans que je vis ici la nature sauvage dans toute son horreur; j'y trouve aujourd'hui les arts, la splendeur, la gloire et la politesse. - Un seul homme a commencé ce grand ouvrage, répondit le Cimmérien; une femme l'a perfectionné; une femme a été meilleure législatrice que l'Isis des Egyptiens et la CérÚs des Grecs. La plupart des législateurs ont eu un génie étroit et despotique qui a resserré leurs vues dans le pays qu'ils ont gouverné; chacun a regardé son peuple comme étant seul sur la terre, ou comme devant ÃÂȘtre l'ennemi du reste de la terre. Ils ont formé des institutions pour ce seul peuple, introduit des usages pour lui seul, établi une religion pour lui seul. C'est ainsi que les Egyptiens, si fameux par des monceaux de pierres, se sont abrutis et déshonorés par leurs superstitions barbares. Ils croient les autres nations profanes, ils ne communiquent point avec elles; et, excepté la cour, qui s'élÚve quelquefois au-dessus des préjugés vulgaires, il n'y a pas un Egyptien qui voulût manger dans un plat dont un étranger se serait servi. Leurs prÃÂȘtres sont cruels et absurdes. Il vaudrait mieux n'avoir point de lois, et n'écouter que la nature, qui a gravé dans nos coeurs les caractÚres du juste et de l'injuste, que de soumettre la société à des lois si insociables. "Notre impératrice embrasse des projets entiÚrement opposés elle considÚre son vaste Etat, sur lequel tous les méridiens viennent se joindre, comme devant correspondre à tous les peuples qui habitent sous ces différents méridiens. La premiÚre de ses lois a été la tolérance de toutes les religions, et la compassion pour toutes les erreurs. Son puissant génie a connu que si les cultes sont différents, la morale est partout la mÃÂȘme par ce principe elle a lié sa nation à toutes les nations du monde, et les Cimmériens vont regarder le Scandinavien et le Chinois comme leurs frÚres. Elle a fait plus elle a voulu que cette précieuse tolérance, le premier lien des hommes, s'établÃt chez ses voisins; ainsi elle a mérité le titre de mÚre de la patrie, et elle aura celui de bienfaitrice du genre humain, si elle persévÚre. "Avant elle, des hommes malheureusement puissants envoyaient des troupes de meurtriers ravir à des peuplades inconnues et arroser de leur sang les héritages de leurs pÚres on appelait ces assassins des héros; leur brigandage était de la gloire. Notre souveraine a une autre gloire elle a fait marcher des armées pour apporter la paix, pour empÃÂȘcher les hommes de se nuire, pour les forcer à se supporter les uns les autres; et ses étendards ont été ceux de la concorde publique." Le phénix, enchanté de tout ce que lui apprenait ce seigneur, lui dit "Monsieur, il y a vingt-sept mille neuf cents années et sept mois que je suis au monde; je n'ai encore rien vu de comparable à ce que vous me faites entendre." Il lui demanda des nouvelles de son ami Amazan; le Cimmérien lui conta les mÃÂȘmes choses qu'on avait dites à la princesse chez les Chinois et chez les Scythes. Amazan s'enfuyait de toutes les cours qu'il visitait sitÎt qu'une dame lui avait donné un rendez-vous auquel il craignait de succomber. Le phénix instruisit bientÎt Formosante de cette nouvelle marque de fidélité qu'Amazan lui donnait, fidélité d'autant plus étonnante qu'il ne pouvait pas soupçonner que sa princesse en fût jamais informée. Il était parti pour la Scandinavie. Ce fut dans ces climats que des spectacles nouveaux frappÚrent encore ses yeux. Ici la royauté et la liberté subsistaient ensemble par un accord qui paraÃt impossible dans d'autres Etats les agriculteurs avaient part à la législation, aussi bien que les grands du royaume; et un jeune prince donnait les plus grandes espérances d'ÃÂȘtre digne de commander à une nation libre. Là c'était quelque chose de plus étrange le seul roi qui fût despotique de droit sur la terre par un contrat formel avec son peuple était en mÃÂȘme temps le plus jeune et le plus juste des rois. Chez les Sarmates, Amazan vit un philosophe sur le trÎne on pouvait l'appeler le roi de l'anarchie, car il était le chef de cent mille petits rois dont un seul pouvait d'un mot anéantir les résolutions de tous les autres. Eole n'avait pas plus de peine à contenir tous les vents qui se combattent sans cesse, que ce monarque n'en avait à concilier les esprits c'était un pilote environné d'un éternel orage; et cependant le vaisseau ne se brisait pas, car le prince était un excellent pilote. En parcourant tous ces pays si différents de sa patrie, Amazan refusait constamment toutes les bonnes fortunes qui se présentaient à lui, toujours désespéré du baiser que Formosante avait donné au roi d'Egypte, toujours affermi dans son inconcevable résolution de donner à Formosante l'exemple d'une fidélité unique et inébranlable. La princesse de Babylone avec le phénix le suivait partout à la piste; et ne le manquait jamais que d'un jour ou deux, sans que l'un se lassùt de courir, et sans que l'autre perdÃt un moment à le suivre. Ils traversÚrent ainsi toute la Germanie; ils admirÚrent les progrÚs que la raison et la philosophie faisaient dans le Nord tous les princes y étaient instruits, tous autorisaient la liberté de penser; leur éducation n'avait point été confiée à des hommes qui eussent intérÃÂȘt de les tromper, ou qui fussent trompés eux-mÃÂȘmes on les avait élevés dans la connaissance de la morale universelle, et dans le mépris des superstitions; on avait banni dans tous ces Etats un usage insensé, qui énervait et dépeuplait plusieurs pays méridionaux cette coutume était d'enterrer tout vivants, dans de vastes cachots, un nombre infini des deux sexes éternellement séparés l'un de l'autre, et de leur faire jurer de n'avoir jamais de communication ensemble. Cet excÚs de démence, accrédité pendant des siÚcles, avait dévasté la terre autant que les guerres les plus cruelles. Les princes du Nord avaient à la fin compris que, si on voulait avoir des haras, il ne fallait pas séparer les plus forts chevaux des cavales. Ils avaient détruit aussi des erreurs non moins bizarres et non moins pernicieuses. Enfin les hommes osaient ÃÂȘtre raisonnables dans ces vastes pays, tandis qu'ailleurs on croyait encore qu'on ne peut les gouverner qu'autant qu'ils sont imbéciles. VII Amazan arriva chez les Bataves; son coeur éprouva une douce satisfaction dans son chagrin d'y retrouver quelque faible image du pays des heureux Gangarides; la liberté, l'égalité, la propreté, l'abondance, la tolérance; mais les dames du pays étaient si froides qu'aucune ne lui fit d'avances comme on lui en avait fait partout ailleurs; il n'eut pas la peine de résister. S'il avait voulu attaquer ces dames, il les aurait toutes subjuguées l'une aprÚs l'autre, sans ÃÂȘtre aimé d'aucune; mais il était bien éloigné de songer à faire des conquÃÂȘtes. Formosante fut sur le point de l'attraper chez cette nation insipide il ne s'en fallut que d'un moment. Amazan avait entendu parler chez les Bataves avec tant d'éloges d'une certaine Ãle, nommée Albion, qu'il s'était déterminé à s'embarquer, lui et ses licornes, sur un vaisseau qui, par un vent d'orient favorable, l'avait porté en quatre heures au rivage de cette terre plus célÚbre que Tyr et que l'Ãle Atlantide. La belle Formosante, qui l'avait suivi au bord de la Duina, de la Vistule, de l'Elbe, du Véser, arrive enfin aux bouches du Rhin, qui portait alors ses eaux rapides dans la mer Germanique. Elle apprend que son cher amant a vogué aux cÎtes d'Albion; elle croit voir son vaisseau; elle pousse des cris de joie dont toutes les dames bataves furent surprises, n'imaginant pas qu'un jeune homme pût causer tant de joie. Et à l'égard du phénix, elles n'en firent pas grand cas, parce qu'elles jugÚrent que ses plumes ne pourraient probablement se vendre aussi bien que celles des canards et des oisons de leurs marais. La princesse de Babylone loua ou nolisa deux vaisseaux pour la transporter avec tout son monde dans cette bienheureuse Ãle qui allait posséder l'unique objet de tous ses désirs, l'ùme de sa vie, le dieu de son coeur. Un vent funeste d'occident s'éleva tout à coup dans le moment mÃÂȘme oÃÂč le fidÚle et malheureux Amazan mettait pied à terre en Albion; les vaisseaux de la princesse de Babylone ne purent démarrer. Un serrement de coeur, une douleur amÚre, une mélancolie profonde, saisirent Formosante; elle se mit au lit, dans sa douleur, en attendant que le vent changeùt; mais il souffla huit jours entiers avec une violence désespérante. La princesse, pendant ce siÚcle de huit jours, se faisait lire par Irla des romans ce n'est pas que les Bataves en sussent faire; mais, comme ils étaient les facteurs de l'univers, ils vendaient l'esprit des autres nations ainsi que leurs denrées. La princesse fit acheter chez Marc-Michel Rey tous les contes que l'on avait écrits chez les Ausoniens et chez les Velches, et dont le débit était défendu sagement chez ces peuples pour enrichir les Bataves; elle espérait qu'elle trouverait dans ces histoires quelque aventure qui ressemblerait à la sienne, et qui charmerait sa douleur. Irla lisait, le phénix disait son avis, et la princesse ne trouvait rien dans la Paysanne parvenue, ni dans Tansaï, ni dans le Sopha, ni dans les Quatre Facardins, qui eût le moindre rapport à ses aventures; elle interrompait à tout moment la lecture pour demander de quel cÎté venait le vent. VIII Cependant Amazan était déjà sur le chemin de la capitale d'Albion, dans son carrosse à six licornes, et rÃÂȘvait à sa princesse. Il aperçut un équipage versé dans un fossé; les domestiques s'étaient écartés pour aller chercher du secours; le maÃtre de l'équipage restait tranquillement dans sa voiture, ne témoignant pas la plus légÚre impatience, et s'amusant à fumer, car on fumait alors il se nommait milord What-then, ce qui signifie à peu prÚs milord Qu'importe en la langue dans laquelle je traduis ces mémoires. Amazan se précipita pour lui rendre service; il releva tout seul la voiture, tant sa force était supérieure à celle des autres hommes. Milord Qu'importe se contenta de dire "Voilà un homme bien vigoureux." Des rustres du voisinage; étant accourus, se mirent en colÚre de ce qu'on les avait fait venir inutilement, et s'en prirent à l'étranger ils le menacÚrent en l'appelant chien d'étranger, et ils voulurent le battre. Amazan en saisit deux de chaque main, et les jeta à vingt pas; les autres le respectÚrent, le saluÚrent, lui demandÚrent pour boire il leur donna plus d'argent qu'ils n'en avaient jamais vu. Milord Qu'importe lui dit "Je vous estime; venez dÃner avec moi dans ma maison de campagne, qui n'est qu'à trois milles"; il monta dans la voiture d'Amazan, parce que la sienne était dérangée par la secousse. AprÚs un quart d'heure de silence, il regarda un moment Amazan, et lui dit How dye do; à la lettre Comment faites-vous faire? et dans la langue du traducteur Comment vous portez-vous? ce qui ne veut rien dire du tout en aucune langue; puis il ajouta "Vous avez là six jolies licornes"; et il se remit à fumer. Le voyageur lui dit que ses licornes étaient à son service; qu'il venait avec elles du pays des Gangarides; et il en prit occasion de lui parler de la princesse de Babylone, et du fatal baiser qu'elle avait donné au roi d'Egypte; à quoi l'autre ne répliqua rien du tout, se souciant trÚs peu qu'il y eût dans le monde un roi d'Egypte et une princesse de Babylone. Il fut encore un quart d'heure sans parler; aprÚs quoi il redemanda à son compagnon comment il faisait faire, et si on mangeait du bon roast-beef dans le pays des Gangarides. Le voyageur lui répondit avec sa politesse ordinaire qu'on ne mangeait point ses frÚres sur les bords du Gange. Il lui expliqua le systÚme qui fut, aprÚs tant de siÚcles, celui de Pythagore, de Porphyre, de Iamblique. Sur quoi milord s'endormit, et ne fit qu'un somme jusqu'à ce qu'on fût arrivé à sa maison. Il avait une femme jeune et charmante, à qui la nature avait donné une ùme aussi vive et aussi sensible que celle de son mari était indifférente. Plusieurs seigneurs albioniens étaient venus ce jour-là dÃner avec elle. Il y avait des caractÚres de toutes les espÚces car le pays n'ayant presque jamais été gouverné que par des étrangers, les familles venues avec ces princes avaient toutes apporté des moeurs différentes. Il se trouva dans la compagnie des gens trÚs aimables, d'autres d'un esprit supérieur, quelques-uns d'une science profonde. La maÃtresse de la maison n'avait rien de cet air emprunté et gauche, de cette roideur, de cette mauvaise honte qu'on reprochait alors aux jeunes femmes d'Albion; elle ne cachait point, par un maintien dédaigneux et par un silence affecté, la stérilité de ses idées et l'embarras humiliant de n'avoir rien à dire nulle femme n'était plus engageante. Elle reçut Amazan avec la politesse et les grùces qui lui étaient naturelles. L'extrÃÂȘme beauté de ce jeune étranger, et la comparaison soudaine qu'elle fit entre lui et son mari, la frappÚrent d'abord sensiblement. On servit. Elle fit asseoir Amazan à cÎté d'elle, et lui fit manger des poudings de toute espÚce, ayant su de lui que les Gangarides ne se nourrissaient de rien qui eût reçu des dieux le don céleste de la vie. Sa beauté, sa force, les moeurs des Gangarides, les progrÚs des arts, la religion et le gouvernement furent le sujet d'une conversation aussi agréable qu'instructive pendant le repas, qui dura jusqu'à la nuit, et pendant lequel milord Qu'importe but beaucoup et ne dit mot. AprÚs le dÃner, pendant que milady versait du thé et qu'elle dévorait des yeux le jeune homme, il s'entretenait avec un membre du parlement car chacun sait que dÚs lors il y avait un parlement, et qu'il s'appelait wittenagemot, ce qui signifie l'assemblée des gens d'esprit. Amazan s'informait de la constitution, des moeurs, des lois, des forces, des usages, des arts, qui rendaient ce pays si recommandable; et ce seigneur lui parlait en ces termes "Nous avons longtemps marché tout nus, quoique le climat ne soit pas chaud. Nous avons été longtemps traités en esclaves par des gens venus de l'antique terre de Saturne, arrosée des eaux du Tibre; mais nous nous sommes fait nous-mÃÂȘmes beaucoup plus de maux que nous n'en avions essuyés de nos premiers vainqueurs. Un de nos rois poussa la bassesse jusqu'à se déclarer sujet d'un prÃÂȘtre qui demeurait aussi sur les bords du Tibre, et qu'on appelait le Vieux des sept montagnes tant la destinée de ces sept montagnes a été longtemps de dominer sur une grande partie de l'Europe habitée alors par des brutes! AprÚs ces temps d'avilissement sont venus des siÚcles de férocité et d'anarchie. Notre terre, plus orageuse que les mers qui l'environnent, a été saccagée et ensanglantée par nos discordes; plusieurs tÃÂȘtes couronnées ont péri par le dernier supplice. Plus de cent princes du sang des rois ont fini leurs jours sur l'échafaud. On a arraché le coeur de tous leurs adhérents, et on en a battu leurs joues. C'était au bourreau qu'il appartenait d'écrire l'histoire de notre Ãle, puisque c'était lui qui avait terminé toutes les grandes affaires. Il n'y a pas longtemps que, pour comble d'horreur, quelques personnes portant un manteau noir, et d'autres qui mettaient une chemise blanche par-dessus leur jaquette, ayant été mordues par des chiens enragés, communiquÚrent la rage à la nation entiÚre. Tous les citoyens furent ou meurtriers ou égorgés, ou bourreaux ou suppliciés, ou déprédateurs ou esclaves, au nom du ciel et en cherchant le Seigneur. Qui croirait que de cet abÃme épouvantable, de ce chaos de dissensions, d'atrocités, d'ignorance et de fanatisme, il est enfin résulté le plus parfait gouvernement peut-ÃÂȘtre qui soit aujourd'hui dans le monde? Un roi honoré et riche, tout-puissant pour faire le bien, impuissant pour faire le mal, est à la tÃÂȘte d'une nation libre, guerriÚre, commerçante et éclairée. Les grands d'un cÎté, et les représentants des villes de l'autre, partagent la législation avec le monarque. On avait vu; par une fatalité singuliÚre, le désordre, les guerres civiles, l'anarchie et la pauvreté désoler le pays quand les rois affectaient le pouvoir arbitraire. La tranquillité, la richesse, la félicité publique, n'ont régné chez nous que quand les rois ont reconnu qu'ils n'étaient pas absolus. Tout était subverti quand on disputait sur des choses inintelligibles; tout a été dans l'ordre quand on les a méprisées. Nos flottes victorieuses portent notre gloire sur toutes les mers; et les lois mettent en sûreté nos fortunes jamais un juge ne peut les expliquer arbitrairement; jamais on ne rend un arrÃÂȘt qui ne soit motivé. Nous punirions comme des assassins des juges qui oseraient envoyer à la mort un citoyen sans manifester les témoignages qui l'accusent et la loi qui le condamne. Il est vrai qu'il y a toujours chez nous deux partis qui se combattent avec la plume et avec des intrigues; mais aussi ils se réunissent toujours quand il s'agit de prendre les armes pour défendre la patrie et la liberté. Ces deux partis veillent l'un sur l'autre; ils s'empÃÂȘchent mutuellement de violer le dépÎt sacré des lois; ils se haïssent, mais ils aiment l'Etat ce sont des amants jaloux qui servent à l'envi la mÃÂȘme maÃtresse. Du mÃÂȘme fonds d'esprit qui nous a fait connaÃtre et soutenir les droits de la nature humaine, nous avons porté les sciences au plus haut point oÃÂč elles puissent parvenir chez les hommes. Vos Egyptiens, qui passent pour de si grands mécaniciens; vos Indiens, qu'on croit de si grands philosophes; vos Babyloniens, qui se vantent d'avoir observé les astres pendant quatre cent trente mille années; les Grecs, qui ont écrit tant de phrases et si peu de choses, ne savent précisément rien en comparaison de nos moindres écoliers qui ont étudié les découvertes de nos grands maÃtres. Nous avons arraché plus de secrets à la nature dans l'espace de cent années que le genre humain n'en avait découvert dans la multitude des siÚcles. Voilà au vrai l'état oÃÂč nous sommes. Je ne vous ai caché ni le bien, ni le mal, ni nos opprobres, ni notre gloire; et je n'ai rien exagéré." Amazan, à ce discours, se sentit pénétré du désir de s'instruire dans ces sciences sublimes dont on lui parlait; et si sa passion pour la princesse de Babylone, son respect filial pour sa mÚre, qu'il avait quittée, et l'amour de sa patrie, n'eussent fortement parlé à son coeur déchiré, il aurait voulu passer sa vie dans l'Ãle d'Albion. Mais ce malheureux baiser donné par sa princesse au roi d'Egypte ne lui laissait pas assez de liberté dans l'esprit pour étudier les hautes sciences. "Je vous avoue, dit-il, que m'ayant imposé la loi de courir le monde et de m'éviter moi-mÃÂȘme, je serais curieux de voir cette antique terre de Saturne, ce peuple du Tibre et des sept montagnes à qui vous avez obéi autrefois; il faut, sans doute, que ce soit le premier peuple de la terre. - Je vous conseille de faire ce voyage, lui répondit l'Albionien, pour peu que vous aimiez la musique et la peinture. Nous allons trÚs souvent nous-mÃÂȘmes porter quelquefois notre ennui vers les sept montagnes. Mais vous serez bien étonné en voyant les descendants de nos vainqueurs." Cette conversation fut longue. Quoique le bel Amazan eût la cervelle un peu attaquée, il parlait avec tant d'agréments, sa voix était si touchante, son maintien si noble et si doux, que la maÃtresse de la maison ne put s'empÃÂȘcher de l'entretenir à son tour tÃÂȘte à tÃÂȘte. Elle lui serra tendrement la main en lui parlant, et ne le regardant avec des yeux humides et étincelants qui portaient les désirs dans tous les ressorts de la vie. Elle le retint à souper et à coucher. Chaque instant, chaque parole, chaque regard, enflammÚrent sa passion. DÚs que tout le monde fut retiré, elle lui écrivit un petit billet, ne doutant pas qu'il ne vÃnt lui faire la cour dans son lit, tandis que milord Qu'importe dormait dans le sien. Amazan eut encore le courage de résister tant un grain de folie produit d'effets miraculeux dans une ùme forte et profondément blessée. Amazan, selon sa coutume, fit à la dame une réponse respectueuse, par laquelle il lui représentait la sainteté de son serment, et l'obligation étroite oÃÂč il était d'apprendre à la princesse de Babylone à dompter ses passions; aprÚs quoi il fit atteler ses licornes, et repartit pour la Batavie, laissant toute la compagnie émerveillée de lui, et la dame du logis désespérée. Dans l'excÚs de sa douleur, elle laissa traÃner la lettre d'Amazan; milord Qu'importe la lut le lendemain matin. "Voilà , dit-il en levant les épaules, de bien plates niaiseries"; et il alla chasser au renard avec quelques ivrognes du voisinage. Amazan voguait déjà sur la mer; muni d'une carte géographique dont lui avait fait présent le savant Albionien qui s'était entretenu avec lui chez milord Qu'importe. Il voyait avec surprise une grande partie de la terre sur une feuille de papier. Ses yeux et son imagination s'égaraient dans ce petit espace; il regardait le Rhin, le Danube, les Alpes du Tyrol, marqués alors par d'autres noms, et tous les pays par oÃÂč il devait passer avant d'arriver à la ville des sept montagnes; mais surtout il jetait les yeux sur la contrée des Gangarides, sur Babylone, oÃÂč il avait vu sa chÚre princesse, et sur le fatal pays de Bassora, oÃÂč elle avait donné un baiser au roi d'Egypte. Il soupirait, il versait des larmes; mais il convenait que l'Albionien, qui lui avait fait présent de l'univers en raccourci, n'avait pas eu tort en disant qu'on était mille fois plus instruit sur les bords de la Tamise que sur ceux du Nil, de l'Euphrate et du Gange. Comme il retournait en Batavie, Formosante volait vers Albion avec ses deux vaisseaux qui cinglaient à pleines voiles; celui d'Amazan et celui de la princesse se croisÚrent, se touchÚrent presque les deux amants étaient prÚs l'un de l'autre, et ne pouvaient s'en douter ah, s'ils l'avaient su! mais l'impérieuse destinée ne le permit pas. IX SitÎt qu'Amazan fut débarqué sur le terrain égal et fangeux de la Batavie, il partit comme un éclair pour la ville aux sept montagnes. Il fallut traverser la partie méridionale de la Germanie. De quatre milles en quatre milles on trouvait un prince et une princesse, des filles d'honneur, et des gueux. Il était étonné des coquetteries que ces dames et ces filles d'honneur lui faisaient partout avec la bonne foi germanique, et il n'y répondait que par de modestes refus. AprÚs avoir franchi les Alpes, il s'embarqua sur la mer de Dalmatie, et aborda dans une ville qui ne ressemblait à rien du tout de ce qu'il avait vu jusqu'alors. La mer formait les rues, les maisons étaient bùties dans l'eau. Le peu de places publiques qui ornaient cette ville était couvert d'hommes et de femmes qui avaient un double visage, celui que la nature leur avait donné et une face de carton mal peint qu'ils appliquaient par-dessus en sorte que la nation semblait composée de spectres. Les étrangers qui venaient dans cette contrée commençaient par acheter un visage, comme on se pourvoit ailleurs de bonnets et de souliers. Amazan dédaigna cette mode contre nature; il se présenta tel qu'il était. Il y avait dans la ville douze mille filles enregistrées dans le grand livre de la république; filles utiles à l'Etat, chargées du commerce le plus avantageux et le plus agréable qui ait jamais enrichi une nation. Les négociants ordinaires envoyaient à grands frais et à grands risques des étoffes dans l'Orient; ces belles négociantes faisaient sans aucun risque un trafic toujours renaissant de leurs attraits. Elles vinrent toutes se présenter au bel Amazan et lui offrir le choix. Il s'enfuit au plus vite en prononçant le nom de l'incomparable princesse de Babylone, et en jurant par les dieux immortels qu'elle était plus belle que toutes les douze mille filles vénitiennes. "Sublime friponne, s'écriait-il dans ses transports, je vous apprendrai à ÃÂȘtre fidÚle!" Enfin les ondes jaunes du Tibre, des marais empestés, des habitants hùves, décharnés et rares, couverts de vieux manteaux troués qui laissaient voir leur peau sÚche et tannée, se présentÚrent à ses yeux, et lui annoncÚrent qu'il était à la porte de la ville aux sept montagnes, de cette ville de héros et de législateurs qui avaient conquis et policé une grande partie du globe. Il s'était imaginé qu'il verrait à la porte triomphale cinq cents bataillons commandés par des héros, et, dans le sénat, une assemblée de demi-dieux, donnant des lois à la terre; il trouva, pour toute armée, une trentaine de gredins montant la garde avec un parasol, de peur du soleil. Ayant pénétré jusqu'à un temple qui lui parut trÚs beau, mais moins que celui de Babylone, il fut assez surpris d'y entendre une musique exécutée par des hommes qui avaient des voix de femmes. "Voilà , dit-il, un plaisant pays que cette antique terre de Saturne! J'ai vu une ville oÃÂč personne n'avait son visage; en voici une autre oÃÂč les hommes n'ont ni leur voix ni leur barbe." On lui dit que ces chantres n'étaient plus hommes, qu'on les avait dépouillés de leur virilité afin qu'ils chantassent plus agréablement les louanges d'une prodigieuse quantité de gens de mérite. Amazan ne comprit rien à ce discours. Ces messieurs le priÚrent de chanter; il chanta un air gangaride avec sa grùce ordinaire. Sa voix était une trÚs belle haute-contre. "Ah! monsignor, lui dirent-ils, quel charmant soprano vous auriez! Ah! si... - Comment, si? Que prétendez-vous dire? - Ah! monsignor!... - Eh bien? - Si vous n'aviez point de barbe!" Alors ils lui expliquÚrent trÚs plaisamment, et avec des gestes fort comiques, selon leur coutume, de quoi il était question. Amazan demeura tout confondu. "J'ai voyagé, dit-il, et jamais je n'ai entendu parler d'une telle fantaisie." Lorsqu'on eut bien chanté, le Vieux des sept montagnes alla en grand cortÚge à la porte du temple; il coupa l'air en quatre avec le pouce élevé, deux doigts étendus et deux autres pliés, en disant ces mots dans une langue qu'on ne parlait plus A la ville et à l'univers. Le Gangaride ne pouvait comprendre que deux doigts pussent atteindre si loin. Il vit bientÎt défiler toute la cour du maÃtre du monde elle était composée de graves personnages, les uns en robes rouges, les autres en violet; presque tous regardaient le bel Amazan en adoucissant les yeux; ils lui faisaient des révérences; et se disaient l'un à l'autre San Martino, che bel ragazzo! San Pancratio, che bel fanciullo! Les ardents, dont le métier était de montrer aux étrangers les curiosités de la ville, s'empressÚrent de lui faire voir des masures oÃÂč un muletier ne voudrait pas passer la nuit, mais qui avaient été autrefois de dignes monuments de la grandeur d'un peuple roi. Il vit encore des tableaux de deux cents ans, et des statues de plus de vingt siÚcles, qui lui parurent des chefs-d'oeuvre. "Faites-vous encore de pareils ouvrages? - Non, Votre Excellence, lui répondit un des ardents; mais nous méprisons le reste de la terre; parce que nous conservons ces raretés. Nous sommes des espÚces de fripiers qui tirons notre gloire des vieux habits qui restent dans nos magasins." Amazan voulut voir le palais du prince on l'y conduisit. Il vit des hommes en violet qui comptaient l'argent des revenus de l'Etat tant d'une terre située sur le Danube, tant d'une autre sur la Loire, ou sur le Guadalquivir, ou sur la Vistule "Oh! oh! dit Amazan aprÚs avoir consulté sa carte de géographie, votre maÃtre possÚde donc toute l'Europe comme ces anciens héros des sept montagnes? - Il doit posséder l'univers entier de droit divin, lui répondit un violet; et mÃÂȘme il a été un temps oÃÂč ses prédécesseurs ont approché de la monarchie universelle; mais leurs successeurs ont la bonté de se contenter aujourd'hui de quelque argent que les rois leurs sujets leur font payer en forme de tribut. - Votre maÃtre est donc en effet le roi des rois? C'est donc là son titre? dit Amazan. - Non, Votre Excellence; son titre est serviteur des serviteurs; il est originairement poissonnier et portier, et c'est pourquoi les emblÚmes de sa dignité sont des clefs et des filets; mais il donne toujours des ordres à tous les rois. Il n'y a pas longtemps qu'il envoya cent et un commandements à un roi du pays des Celtes, et le roi obéit. - Votre poissonnier, dit Amazan, envoya donc cinq ou six cent mille hommes pour faire exécuter ses cent et une volontés? - Point du tout, Votre Excellence; notre saint maÃtre n'est point assez riche pour soudoyer dix mille soldats; mais il a quatre à cinq cent mille prophÚtes divins distribués dans les autres pays. Ces prophÚtes de toutes couleurs sont, comme de raison, nourris aux dépens des peuples; ils annoncent de la part du ciel que mon maÃtre peut avec ses clefs ouvrir et fermer toutes les serrures, et surtout celles des coffres-forts. Un prÃÂȘtre normand, qui avait auprÚs du roi dont je vous parle la charge de confident de ses pensées, le convainquit qu'il devait obéir sans réplique aux cent et une pensées de mon maÃtre car il faut que vous sachiez qu'une des prérogatives du Vieux des sept montagnes est d'avoir toujours raison, soit qu'il daigne parler, soit qu'il daigne écrire. - Parbleu, dit Amazan, voilà un singulier homme! je serais curieux de dÃner avec lui. - Votre Excellence; quand vous seriez roi, vous ne pourriez manger à sa table; tout ce qu'il pourrait faire pour vous, ce serait de vous en faire servir une à cÎté de lui plus petite et plus basse que la sienne. Mais, si vous voulez avoir l'honneur de lui parler, je lui demanderai audience pour vous, moyennant la buona mancia que vous aurez la bonté de me donner. - TrÚs volontiers", dit le Gangaride. Le violet s'inclina. "Je vous introduirai demain, dit-il; vous ferez trois génuflexions, et vous baiserez les pieds du Vieux des sept montagnes." A ces mots, Amazan fit de si prodigieux éclats de rire qu'il fut prÚs de suffoquer; il sortit en se tenant les cÎtés, et rit aux larmes pendant tout le chemin, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à son hÎtellerie, oÃÂč il rit encore trÚs longtemps. A son dÃner, il se présenta vingt hommes sans barbe et vingt violons qui lui donnÚrent un concert. Il fut courtisé le reste de la journée par les seigneurs les plus importants de la ville ils lui firent des propositions encore plus étranges que celle de baiser les pieds du Vieux des sept montagnes. Comme il était extrÃÂȘmement poli, il crut d'abord que ces messieurs le prenaient pour une dame, et les avertit de leur méprise avec l'honnÃÂȘteté la plus circonspecte. Mais, étant pressé un peu vivement par deux ou trois des plus déterminés violets, il les jeta par les fenÃÂȘtres, sans croire faire un grand sacrifice à la belle Formosante. Il quitta au plus vite cette ville des maÃtres du monde, oÃÂč il fallait baiser un vieillard à l'orteil, comme si sa joue était à son pied, et oÃÂč l'on n'abordait les jeunes gens qu'avec des cérémonies encore plus bizarres. X De province en province, ayant toujours repoussé les agaceries de toute espÚce, toujours fidÚle à la princesse de Babylone, toujours en colÚre contre le roi d'Egypte, ce modÚle de constance parvint à la capitale nouvelle des Gaules. Cette ville avait passé, comme tant d'autres, par tous les degrés de la barbarie, de l'ignorance, de la sottise et de la misÚre. Son premier nom avait été la boue et la crotte; ensuite elle avait pris celui d'Isis, du culte d'Isis parvenu jusque chez elle. Son premier sénat avait été une compagnie de bateliers. Elle avait été longtemps esclave des héros déprédateurs des sept montagnes; et, aprÚs quelques siÚcles, d'autres héros brigands, venus de la rive ultérieure du Rhin, s'étaient emparés de son petit terrain. Le temps, qui change tout, en avait fait une ville dont la moitié était trÚs noble et trÚs agréable, l'autre un peu grossiÚre et ridicule c'était l'emblÚme de ses habitants. Il y avait dans son enceinte environ cent mille personnes au moins qui n'avaient rien à faire qu'à jouer et à se divertir. Ce peuple d'oisifs jugeait des arts que les autres cultivaient. Ils ne savaient rien de ce qui se passait à la cour; quoiqu'elle ne fût qu'à quatre petits milles d'eux, il semblait qu'elle en fût à six cents milles au moins. La douceur de la société, la gaieté, la frivolité, étaient leur importante et leur unique affaire; on les gouvernait comme des enfants à qui l'on prodigue des jouets pour les empÃÂȘcher de crier. Si on leur parlait des horreurs qui avaient, deux siÚcles auparavant, désolé leur patrie, et des temps épouvantables oÃÂč la moitié de la nation avait massacré l'autre pour des sophismes, ils disaient qu'en effet cela n'était pas bien, et puis ils se mettaient à rire et à chanter des vaudevilles. Plus les oisifs étaient polis, plaisants et aimables, plus on observait un triste contraste entre eux et des compagnies d'occupés. Il était, parmi ces occupés, ou qui prétendaient l'ÃÂȘtre, une troupe de sombres fanatiques, moitié absurdes, moitié fripons, dont le seul aspect contristait la terre, et qui l'auraient bouleversée, s'ils l'avaient pu, pour se donner un peu de crédit; mais la nation des oisifs, en dansant et en chantant, les faisait rentrer dans leurs cavernes, comme les oiseaux obligent les chats-huants à se replonger dans les trous des masures. D'autres occupés, en plus petit nombre, étaient les conservateurs d'anciens usages barbares contre lesquels la nature effrayée réclamait à haute voix; ils ne consultaient que leurs registres rongés des vers. S'ils y voyaient une coutume insensée et horrible, ils la regardaient comme une loi sacrée. C'est par cette lùche habitude de n'oser penser par eux-mÃÂȘmes, et de puiser leurs idées dans les débris des temps oÃÂč l'on ne pensait pas, que, dans la ville des plaisirs, il était encore des moeurs atroces. C'est par cette raison qu'il n'y avait nulle proportion entre les délits et les peines. On faisait quelquefois souffrir mille morts à un innocent pour lui faire avouer un crime qu'il n'avait pas commis. On punissait une étourderie de jeune homme comme on aurait puni un empoisonnement ou un parricide. Les oisifs en poussaient des cris perçants, et le lendemain ils n'y pensaient plus, et ne parlaient que de modes nouvelles. Ce peuple avait vu s'écouler un siÚcle entier pendant lequel les beaux-arts s'élevÚrent à un degré de perfection qu'on n'aurait jamais osé espérer; les étrangers venaient alors, comme à Babylone, admirer les grands monuments d'architecture, les prodiges des jardins, les sublimes efforts de la sculpture et de la peinture. Ils étaient enchantés d'une musique qui allait à l'ùme sans étonner les oreilles. La vraie poésie, c'est-à -dire celle qui est naturelle et harmonieuse, celle qui parle au coeur autant qu'à l'esprit, ne fut connue de la nation que dans cet heureux siÚcle. De nouveaux genres d'éloquence déployÚrent des beautés sublimes. Les théùtres surtout retentirent de chefs-d'oeuvre dont aucun peuple n'approcha jamais. Enfin le bon goût se répandit dans toutes les professions, au point qu'il y eut de bons écrivains mÃÂȘme chez les druides. Tant de lauriers, qui avaient levé leurs tÃÂȘtes jusqu'aux nues, se séchÚrent bientÎt dans une terre épuisée. Il n'en resta qu'un trÚs petit nombre dont les feuilles étaient d'un vert pùle et mourant. La décadence fut produite par la facilité de faire et par la paresse de bien faire, par la satiété du beau et par le goût du bizarre. La vanité protégea des artistes qui ramenaient les temps de la barbarie; et cette mÃÂȘme vanité, en persécutant les talents véritables, les força de quitter leur patrie; les frelons firent disparaÃtre les abeilles. Presque plus de véritables arts, presque plus de génie; le mérite consistait à raisonner à tort et à travers sur le mérite du siÚcle passé le barbouilleur des murs d'un cabaret critiquait savamment les tableaux des grands peintres; les barbouilleurs de papier défiguraient les ouvrages des grands écrivains. L'ignorance et le mauvais goût avaient d'autres barbouilleurs à leurs gages; on répétait les mÃÂȘmes choses dans cent volumes sous des titres différents. Tout était ou dictionnaire ou brochure. Un gazetier druide écrivait deux fois par semaine les annales obscures de quelques énergumÚnes ignorés de la nation, et de prodiges célestes opérés dans des galetas par de petits gueux et de petites gueuses; d'autres ex-druides, vÃÂȘtus de noir, prÃÂȘts de mourir de colÚre et de faim, se plaignaient dans cent écrits qu'on ne leur permÃt plus de tromper les hommes, et qu'on laissùt ce droit à des boucs vÃÂȘtus de gris. Quelques archi-druides imprimaient des libelles diffamatoires. Amazan ne savait rien de tout cela; et, quand il l'aurait su, il ne s'en serait guÚre embarrassé, n'ayant la tÃÂȘte remplie que de la princesse de Babylone, du roi de l'Egypte, et de son serment inviolable de mépriser toutes les coquetteries des dames, dans quelque pays que le chagrin conduisÃt ses pas. Toute la populace légÚre, ignorante, et toujours poussant à l'excÚs cette curiosité naturelle au genre humain, s'empressa longtemps autour de ses licornes; les femmes, plus sensées; forcÚrent les portes de son hÎtel pour contempler sa personne. Il témoigna d'abord à son hÎte quelque désir d'aller à la cour; mais des oisifs de bonne compagnie, qui se trouvÚrent là par hasard, lui dirent que ce n'était plus la mode, que les temps étaient bien changés, et qu'il n'y avait plus de plaisir qu'à la ville. Il fut invité le soir mÃÂȘme à souper par une dame dont l'esprit et les talents étaient connus hors de sa patrie, et qui avait voyagé dans quelques pays oÃÂč Amazan avait passé. Il goûta fort cette dame et la société rassemblée chez elle. La liberté y était décente, la gaieté n'y était point bruyante, la science n'y avait rien de rebutant, et l'esprit rien d'apprÃÂȘté. Il vit que le nom de bonne compagnie n'est pas un vain nom, quoiqu'il soit souvent usurpé. Le lendemain il dÃna dans une société non moins aimable, mais beaucoup plus voluptueuse. Plus il fut satisfait des convives, plus on fut content de lui. Il sentait son ùme s'amollir et se dissoudre comme les aromates de son pays se fondent doucement à un feu modéré, et s'exhalent en parfums délicieux. AprÚs le dÃner, on le mena à un spectacle enchanteur, condamné par les druides parce qu'il leur enlevait les auditeurs dont ils étaient les plus jaloux. Ce spectacle était un composé de vers agréables, de chants délicieux, de danses qui exprimaient les mouvements de l'ùme, et de perspectives qui charmaient les yeux en les trompant. Ce genre de plaisir, qui rassemblait tant de genres, n'était connu que sous un nom étranger il s'appelait Opéra, ce qui signifiait autrefois dans la langue des sept montagnes, travail, soin, occupation, industrie, entreprise, besogne, affaire. Cette affaire l'enchanta. Une fille surtout le charma par sa voix mélodieuse et par les grùces qui l'accompagnaient cette fille d'affaire, aprÚs le spectacle, lui fut présentée par ses nouveaux amis. Il lui fit présent d'une poignée de diamants. Elle en fut si reconnaissante qu'elle ne put le quitter du reste du jour. Il soupa avec elle, et, pendant le repas, il oublia sa sobriété; et, aprÚs le repas, il oublia son serment d'ÃÂȘtre toujours insensible à la beauté, et inexorable aux tendres coquetteries. Quel exemple de la faiblesse humaine! La belle princesse de Babylone arrivait alors avec le phénix, sa femme de chambre Irla, et ses deux cents cavaliers gangarides montés sur leurs licornes. Il fallut attendre assez longtemps pour qu'on ouvrÃt les portes. Elle demanda d'abord si le plus beau des hommes, le plus courageux, le plus spirituel et le plus fidÚle, était encore dans cette ville. Les magistrats virent bien qu'elle voulait parler d'Amazan. Elle se fit conduire à son hÎtel; elle entra, le coeur palpitant d'amour toute son ùme était pénétrée de l'inexprimable joie de revoir enfin dans son amant le modÚle de la constance. Rien ne put l'empÃÂȘcher d'entrer dans sa chambre; les rideaux étaient ouverts; elle vit le bel Amazan dormant entre les bras d'une jolie brune Ils avaient tous deux un trÚs grand besoin de repos. Formosante jeta un cri de douleur qui retentit dans toute la maison, mais qui ne put éveiller ni son cousin ni la fille d'affaire. Elle tomba pùmée entre les bras d'Irla DÚs qu'elle eut repris ses sens, elle sortit de cette chambre fatale avec une douleur mÃÂȘlée de rage. Irla s'informa quelle était cette jeune demoiselle qui passait des heures si douces avec le bel Amazan. On lui dit que c'était une fille d'affaire fort complaisante, qui joignait à ses talents celui de chanter avec assez de grùce. "O juste ciel, Î puissant Orosmade! s'écriait la belle princesse de Babylone tout en pleurs, par qui suis-je trahie, et pour qui! Ainsi donc celui qui a refusé pour moi tant de princesses m'abandonne pour une farceuse des Gaules! Non, je ne pourrai survivre à cet affront. - Madame, lui dit Irla, voilà comme sont faits tous les jeunes gens d'un bout du monde à l'autre fussent-ils amoureux d'une beauté descendue du ciel, ils lui feraient, dans de certains moments, des infidélités pour une servante de cabaret. - C'en est fait, dit la princesse, je ne le reverrai de ma vie; partons dans l'instant mÃÂȘme, et qu'on attelle mes licornes." Le phénix la conjura d'attendre au moins qu'Amazan fût éveillé, et qu'il pût lui parler. "Il ne le mérite pas, dit la princesse; vous m'offenseriez cruellement il croirait que je vous ai prié de lui faire des reproches, et que je veux me raccommoder avec lui. Si vous m'aimez, n'ajoutez pas cette injure à l'injure qu'il m'a faite." Le phénix, qui aprÚs tout devait la vie à la fille du roi de Babylone, ne put lui désobéir. Elle repartit avec tout son monde. "OÃÂč allons-nous, madame? lui demandait Irla. - Je n'en sais rien, répondait la princesse; nous prendrons le premier chemin que nous trouverons pourvu que je fuie Amazan pour jamais, je suis contente." Le phénix, qui était plus sage que Formosante, parce qu'il était sans passion, la consolait en chemin; il lui remontrait avec douceur qu'il était triste de se punir pour les fautes d'un autre; qu'Amazan lui avait donné des preuves assez éclatantes et assez nombreuses de fidélité pour qu'elle pût lui pardonner de s'ÃÂȘtre oublié un moment; que c'était un juste à qui la grùce d'Orosmade avait manqué; qu'il n'en serait que plus constant désormais dans l'amour et dans la vertu; que le désir d'expier sa faute le mettrait au-dessus de lui-mÃÂȘme; qu'elle n'en serait que plus heureuse que plusieurs grandes princesses avant elle avaient pardonné de semblables écarts, et s'en étaient bien trouvées; il lui en rapportait des exemples, et il possédait tellement l'art de conter que le coeur de Formosante fut enfin plus calme et plus paisible; elle aurait voulu n'ÃÂȘtre point si tÎt partie; elle trouvait que ses licornes allaient trop vite, mais elle n'osait revenir sur ses pas; combattue entre l'envie de pardonner et celle de montrer sa colÚre, entre son amour et sa vanité, elle laissait aller ses licornes; elle courait le monde selon la prédiction de l'oracle de son pÚre. Amazan, à son réveil, apprend l'arrivée et le départ de Formosante et du phénix; il apprend le désespoir et le courroux de la princesse; on lui dit qu'elle a juré de ne lui pardonner jamais. "Il ne me reste plus, s'écria-t-il, qu'à la suivre et à me tuer à ses pieds." Ses amis de la bonne compagnie des oisifs accoururent au bruit de cette aventure; tous lui remontrÚrent qu'il valait infiniment mieux demeurer avec eux; que rien n'était comparable à la douce vie qu'ils menaient dans le sein des arts et d'une volupté tranquille et délicate; que plusieurs étrangers et des rois mÃÂȘmes avaient préféré ce repos, si agréablement occupé et si enchanteur, à leur patrie et à leur trÎne; que d'ailleurs sa voiture était brisée, et qu'un sellier lui en faisait une à la nouvelle mode; que le meilleur tailleur de la ville lui avait déjà coupé une douzaine d'habits du dernier goût; que les dames les plus spirituelles et les plus aimables de la ville, chez qui on jouait trÚs bien la comédie, avaient retenu chacune leur jour pour lui donner des fÃÂȘtes. La fille d'affaire, pendant ce temps-là , prenait son chocolat à sa toilette, riait, chantait, et faisait des agaceries au bel Amazan, qui s'aperçut enfin qu'elle n'avait pas le sens d'un oison. Comme la sincérité, la cordialité, la franchise, ainsi que la magnanimité et le courage, composaient le caractÚre de ce grand prince, il avait conté ses malheurs et ses voyages à ses amis; ils savaient qu'il était cousin issu de germain de la princesse; ils étaient informés du baiser funeste donné par elle au roi d'Egypte. "On se pardonne, lui dirent-ils, ces petites frasques entre parents, sans quoi il faudrait passer sa vie dans d'éternelles querelles." Rien n'ébranla son dessein de courir aprÚs Formosante; mais, sa voiture n'étant pas prÃÂȘte, il fut obligé de passer trois jours parmi les oisifs dans les fÃÂȘtes et dans les plaisirs; enfin il prit congé d'eux en les embrassant, en leur faisant accepter les diamants de son pays les mieux montés, en leur recommandant d'ÃÂȘtre toujours légers et frivoles, puisqu'ils n'en étaient que plus aimables et plus heureux. "Les Germains, disait-il, sont les vieillards de l'Europe; les peuples d'Albion sont les hommes faits; les habitants de la Gaule sont les enfants, et j'aime à jouer avec eux." XI Ses guides n'eurent pas de peine à suivre la route de la princesse; on ne parlait que d'elle et de son gros oiseau. Tous les habitants étaient encore dans l'enthousiasme de l'admiration. Les peuples de la Dalmatie et de la Marche d'AncÎne éprouvÚrent depuis une surprise moins délicieuse quand ils virent une maison voler dans les airs; les bords de la Loire, de la Dordogne, de la Garonne, de la Gironde, retentissaient encore d'acclamations. Quand Amazan fut au pied des Pyrénées, les magistrats et les druides du pays lui firent danser malgré lui un tambourin; mais sitÎt qu'il eut franchi les Pyrénées, il ne vit plus de gaieté et de joie. S'il entendit quelques chansons de loin à loin, elles étaient toutes sur un ton triste les habitants marchaient gravement avec des grains enfilés et un poignard à leur ceinture. La nation, vÃÂȘtue de noir, semblait ÃÂȘtre en deuil. Si les domestiques d'Amazan interrogeaient les passants, ceux-ci répondaient par signes; si on entrait dans une hÎtellerie, le maÃtre de la maison enseignait aux gens en trois paroles qu'il n'y avait rien dans la maison, et qu'on pouvait envoyer chercher à quelques milles les choses dont on avait un besoin pressant. Quand on demandait à ces silenciaires s'ils avaient vu passer la belle princesse de Babylone, il répondaient avec moins de briÚveté "Nous l'avons vue, elle n'est pas si belle il n'y a de beau que les teints basanés; elle étale une gorge d'albùtre qui est la chose du monde la plus dégoûtante, et qu'on ne connaÃt presque point dans nos climats." Amazan avançait vers la province arrosée du Bétis. Il ne s'était pas écoulé plus de douze mille années depuis que ce pays avait été découvert par les Tyriens, vers le mÃÂȘme temps qu'il firent la découverte de la grande Ãle Atlantique, submergé quelques siÚcles aprÚs. Les Tyriens cultivÚrent la Bétique, que les naturels du pays laissaient en friche, prétendant qu'ils ne devaient se mÃÂȘler de rien, et que c'était aux Gaulois leurs voisins à venir cultiver leurs terres. Les Tyriens avaient amené avec eux des Palestins, qui, dÚs ce temps-là , couraient dans tous les climats, pour peu qu'il y eût de l'argent à gagner. Ces Palestins, en prÃÂȘtant sur gages à cinquante pour cent, avaient attiré à eux presque toutes les richesses du pays. Cela fit croire aux peuples de la Bétique que les Palestins étaient sorciers; et tous ceux qui étaient accusés de magie étaient brûlés sans miséricorde par une compagnie de druides qu'on appelait les rechercheurs, ou les anthropokaies. Ces prÃÂȘtres les revÃÂȘtaient d'abord d'un habit de masque, s'emparaient de leurs biens, et récitaient dévotement les propres priÚres des Palestins, tandis qu'on les cuisait à petit feu por l'amor de Dios. La princesse de Babylone avait mis pied à terre dans la ville qu'on appela depuis Sevilla. Son dessein était de s'embarquer sur le Bétis pour retourner par Tyr à Babylone revoir le roi Bélus son pÚre, et oublier, si elle pouvait, son infidÚle amant, ou bien le demander en mariage. Elle fit venir chez elle deux Palestins qui faisaient toutes les affaires de la cour. Ils devaient lui fournir trois vaisseaux. Le phénix fit avec eux tous les arrangements nécessaires, et convint du prix aprÚs avoir un peu disputé. L'hÎtesse était fort dévote, et son mari, non moins dévot, était familier, c'est-à -dire espion des druides rechercheurs anthropokaies; il ne manqua pas de les avertir qu'il avait dans sa maison une sorciÚre et deux Palestins qui faisaient un pacte avec le diable, déguisé en gros oiseau doré. Les rechercheurs, apprenant que la dame avait une prodigieuse quantité de diamants, la jugÚrent incontinent sorciÚre; ils attendirent la nuit pour enfermer les deux cents cavaliers et les licornes, qui dormaient dans de vastes écuries car les rechercheurs sont poltrons. AprÚs avoir bien barricadé les portes, ils se saisirent de la princesse et d'Irla; mais ils ne purent prendre le phénix, qui s'envola à tire d'ailes il se doutait bien qu'il trouverait Amazan sur le chemin des Gaules à Sevilla. Il le rencontra sur la frontiÚre de la Bétique, et lui apprit le désastre de la princesse. Amazan ne put parler il était trop saisi, trop en fureur. Il s'arme d'une cuirasse d'acier damasquinée d'or, d'une lance de douze pieds, de deux javelots, et d'une épée tranchante, appelée la fulminante, qui pouvait fendre d'un seul coup des arbres, des rochers et des druides; il couvre sa belle tÃÂȘte d'un casque d'or ombragé de plumes de héron et d'autruche. C'était l'ancienne armure de Magog, dont sa soeur Aldée lui avait fait présent dans son voyage en Scythie; le peu de suivants qui l'accompagnaient montent comme lui chacun sur sa licorne. Amazan, en embrassant son cher phénix, ne lui dit que ces tristes paroles "Je suis coupable; si je n'avais pas couché avec une fille d'affaire dans la ville des oisifs, la belle princesse de Babylone ne serait pas dans cet état épouvantable; courons aux anthropokaies." Il entre bientÎt dans Sevilla quinze cents alguazils gardaient les portes de l'enclos oÃÂč les deux cents Gangarides et leurs licornes étaient renfermés sans avoir à manger; tout était préparé pour le sacrifice qu'on allait faire de la princesse de Babylone, de sa femme de chambre Irla, et des deux riches Palestins. Le grand anthropokaie, entouré de ses petits anthropokaies, était déjà sur son tribunal sacré; une foule de Sévillois portant des grains enfilés à leurs ceintures joignaient les deux mains sans dire un mot, et l'on amenait la belle princesse, Irla, et les deux Palestins, les mains liées derriÚre le dos et vÃÂȘtus d'un habit de masque. Le phénix entre par une lucarne dans la prison oÃÂč les Gangarides commençaient déjà à enfoncer les portes. L'invincible Amazan les brisait en dehors. Ils sortent tout armés, tous sur leurs licornes; Amazan se met à leur tÃÂȘte. Il n'eut pas de peine à renverser les alguazils, les familiers, les prÃÂȘtres anthropokaies; chaque licorne en perçait des douzaines à la fois. La fulminante d'Amazan coupait en deux tous ceux qu'il rencontrait; le peuple fuyait en manteau noir et en fraise sale, toujours tenant à la main ses grains bénits por l'amor de Dios. Amazan saisit de sa main le grand rechercheur sur son tribunal, et le jette sur le bûcher qui était préparé à quarante pas; il y jeta aussi les autres petits rechercheurs l'un aprÚs l'autre. Il se prosterne ensuite aux pieds de Formosante. "Ah! que vous ÃÂȘtes aimable, dit-elle, et que je vous adorerais si vous ne m'aviez pas fait une infidélité avec une fille d'affaire!" Tandis qu'Amazan faisait sa paix avec la princesse, tandis que ses Gangarides entassaient dans le bûcher les corps de tous les anthropokaies, et que les flammes s'élevaient juqu'aux nues, Amazan vit de loin comme une armée qui venait à lui. Un vieux monarque, la couronne en tÃÂȘte, s'avançait sur un char traÃné par huit mules attelées avec des cordes; cent autres chars suivaient. Ils étaient accompagnés de graves personnages en manteau noir et en fraise, montés sur de trÚs beaux chevaux; une multitude de gens à pied suivait en cheveux gras et en silence. D'abord Amazan fit ranger autour de lui ses Gangarides, et s'avança, la lance en arrÃÂȘt. DÚs que le roi l'aperçut, il Îta sa couronne, descendit de son char, embrassa l'étrier d'Amazan, et lui dit "Homme envoyé de Dieu, vous ÃÂȘtes le vengeur du genre humain, le libérateur de ma patrie, mon protecteur. Ces monstres sacrés dont vous avez purgé la terre étaient mes maÃtres au nom du Vieux des sept montagnes; j'étais forcé de souffrir leur puissance criminelle. Mon peuple m'aurait abandonné si j'avais voulu seulement modérer leurs abominables atrocités. D'aujourd'hui je respire, je rÚgne, et je vous le dois." Ensuite il baisa respectueusement la main de Formosante, et la supplia de vouloir bien monter avec Amazan, Irla, et le phénix, dans son carrosse à huit mules. Les deux Palestins, banquiers de la cour, encore prosternés à terre de frayeur et de reconnaissance, se relevÚrent, et la troupe des licornes suivit le roi de la Bétique dans son palais. Comme la dignité du roi d'un peuple grave exigeait que ses mules allassent au petit pas, Amazan et Formosante eurent le temps de lui conter leurs aventures. Il entretint aussi le phénix; il l'admira et le baisa cent fois. Il comprit combien les peuples d'Occident, qui mangeaient les animaux, et qui n'entendaient plus leur langage, étaient ignorants, brutaux et barbares; que les seuls Gangarides avaient conservé la nature et la dignité primitive de l'homme; mais il convenait surtout que les plus barbares des mortels étaient ces rechercheurs anthropokaies, dont Amazan venait de purger le monde. Il ne cessait de le bénir et de le remercier. La belle Formosante oubliait déjà l'aventure de la fille d'affaire, et n'avait l'ùme remplie que de la valeur du héros qui lui avait sauvé la vie. Amazan, instruit de l'innocence du baiser donné au roi d'Egypte, et de la résurrection du phénix, goûtait une joie pure, et était enivré du plus violent amour. On dÃna au palais, et on y fit assez mauvaise chÚre. Les cuisiniers de la Bétique étaient les plus mauvais de l'Europe. Amazan conseilla d'en faire venir des Gaules. Les musiciens du roi exécutÚrent pendant le repas cet air célÚbre qu'on appela dans la suite des siÚcles les Folies d'Espagne. AprÚs le repas on parla d'affaires. Le roi demanda au bel Amazan, à la belle Formosante et au beau phénix ce qu'ils prétendaient devenir. "Pour moi, dit Amazan, mon intention est de retourner à Babylone, dont je suis l'héritier présomptif, et de demander à mon oncle Bélus ma cousine issue de germaine, l'incomparable Formosante, à moins qu'elle n'aime mieux vivre avec moi chez les Gangarides. - Mon dessein, dit la princesse, est assurément de ne jamais me séparer de mon cousin issu de germain. Mais je crois qu'il convient que je me rende auprÚs du roi mon pÚre, d'autant plus qu'il ne m'a donné permission que d'aller en pÚlerinage à Bassora, et que j'ai couru le monde. - Pour moi, dit le phénix, je suivrai partout ces deux tendres et généreux amants. - Vous avez raison, dit le roi de la Bétique; mais le retour à Babylone n'est pas si aisé que vous le pensez. Je sais tous les jours des nouvelles de ce pays-là par les vaisseaux tyriens, et par mes banquiers palestins, qui sont en correspondance avec tous les peuples de la terre. Tout est en armes vers l'Euphrate et le Nil. Le roi de Scythie redemande l'héritage de sa femme, à la tÃÂȘte de trois cent mille guerriers tous à cheval. Le roi d'Egypte et le roi des Indes désolent aussi les bords du Tigre et de l'Euphrate, chacun à la tÃÂȘte de trois cent mille hommes, pour se venger de ce qu'on s'est moqué d'eux. Pendant que le roi d'Egypte est hors de son pays, son ennemi le roi d'Ethiopie ravage l'Egypte avec trois cent mille hommes, et le roi de Babylone n'a encore que six cent mille hommes sur pied pour se défendre. "Je vous avoue, continua le roi, que lorsque j'entends parler de ces prodigieuses armées que l'Orient vomit de son sein, et de leur étonnante magnificence; quand je les compare à nos petits corps de vingt à trente mille soldats, qu'il est si difficile de vÃÂȘtir et de nourrir, je suis tenté de croire que l'Orient a été fait bien longtemps avant l'Occident. Il semble que nous soyons sortis avant-hier du chaos, et hier de la barbarie. - Sire, dit Amazan, les derniers venus l'emportent quelquefois sur ceux qui sont entrés les premiers dans la carriÚre. On pense dans mon pays que l'homme est originaire de l'Inde, mais je n'en ai aucune certitude. - Et vous, dit le roi de la Bétique au phénix, qu'en pensez-vous? - Sire, répondit le phénix, je suis encore trop jeune pour ÃÂȘtre instruit de l'antiquité. Je n'ai vécu qu'environ vingt-sept mille ans; mais mon pÚre, qui avait vécu cinq fois cet ùge, me disait qu'il avait appris de son pÚre que les contrées de l'Orient avaient toujours été plus peuplées et plus riches que les autres. Il tenait de ses ancÃÂȘtres que les générations de tous les animaux avaient commencé sur les bords du Gange. Pour moi, je n'ai pas la vanité d'ÃÂȘtre de cette opinion. Je ne puis croire que les renards d'Albion, les marmottes des Alpes et les loups de la Gaule viennent de mon pays; de mÃÂȘme que je ne crois pas que les sapins et les chÃÂȘnes de vos contrées descendent des palmiers et des cocotiers des Indes. - Mais d'oÃÂč venons-nous donc? dit le roi. - Je n'en sais rien, dit le phénix; je voudrais seulement savoir oÃÂč la belle princesse de Babylone et mon cher ami Amazan pourront aller. - Je doute fort, repartit le roi, qu'avec ses deux cents licornes il soit en état de percer à travers tant d'armées de trois cent mille hommes chacune. - Pourquoi non?", dit Amazan. Le roi de la Bétique sentit le sublime du Pourquoi non; mais il crut que le sublime seul ne suffisait pas contre des armées innombrables. "Je vous conseille; dit-il, d'aller trouver le roi d'Ethiopie; je suis en relation avec ce prince noir par le moyen de mes Palestins. Je vous donnerai des lettres pour lui. Puisqu'il est l'ennemi du roi d'Egypte, il sera trop heureux d'ÃÂȘtre fortifié par votre alliance. Je puis vous aider de deux mille hommes trÚs sobres et trÚs braves; il ne tiendra qu'à vous d'en engager autant chez les peuples qui demeurent, ou plutÎt qui sautent au pied des Pyrénées, et qu'on appelle Vasques ou Vascons. Envoyez un de vos guerriers sur une licorne avec quelques diamants il n'y a point de Vascon qui ne quitte le castel, c'est-à -dire la chaumiÚre de son pÚre, pour vous servir. Ils sont infatigables, courageux et plaisants; vous en serez trÚs satisfait. En attendant qu'ils soient arrivés, nous vous donnerons des fÃÂȘtes et nous vous préparerons des vaisseaux. Je ne puis trop reconnaÃtre le service que vous m'avez rendu." Amazan jouissait du bonheur d'avoir retrouvé Formosante, et de goûter en paix dans sa conversation tous les charmes de l'amour réconcilié, qui valent presque ceux de l'amour naissant. BientÎt une troupe fiÚre et joyeuse de Vascons arriva en dansant un tambourin; l'autre troupe fiÚre et sérieuse de Bétiquois était prÃÂȘte. Le vieux roi tanné embrassa tendrement les deux amants; il fit charger leurs vaisseaux d'armes, de lits, de jeux d'échecs, d'habits noirs, de golilles, d'oignons, de moutons, de poules, de farine et de beaucoup d'ail, en leur souhaitant une heureuse traversée, un amour constant et des victoires. La flotte aborda le rivage oÃÂč l'on dit que tant de siÚcles aprÚs la Phénicienne Didon, soeur d'un Pygmalion, épouse d'un Sichée, ayant quitté cette ville de Tyr, vint fonder la superbe ville de Carthage, en coupant un cuir de boeuf en laniÚres, selon le témoignage des plus graves auteurs de l'antiquité, lesquels n'ont jamais conté de fables, et selon les professeurs qui ont écrit pour les petits garçons; quoique aprÚs tout il n'y ait jamais eu personne à Tyr qui se soit appelé Pygmalion, ou Didon, ou Sichée, qui sont des noms entiÚrement grecs, et quoique enfin il n'y eût point de roi à Tyr en ces temps-là . La superbe Carthage n'était point encore un port de mer; il n'y avait là que quelques Numides qui faisaient sécher des poissons au soleil. On cÎtoya la ByzacÚne et les Syrtes, les bords fertiles oÃÂč furent depuis CyrÚne et la grande ChersonÚse. Enfin on arriva vers la premiÚre embouchure du fleuve sacré du Nil. C'est à l'extrémité de cette terre fertile que le port de Canope recevait déjà les vaisseaux de toutes les nations commerçantes, sans qu'on sût si le dieu Canope avait fondé le port, ou si les habitants avaient fabriqué le dieu, ni si l'étoile Canope avait donné son nom à la ville, ou si la ville avait donné le sien à l'étoile. Tout ce qu'on en savait, c'est que la ville et l'étoile étaient fort anciennes, et c'est tout ce qu'on peut savoir de l'origine des choses, de quelque nature qu'elles puissent ÃÂȘtre. Ce fut là que le roi d'Ethiopie, ayant ravagé toute l'Egypte, vit débarquer l'invincible Amazan et l'adorable Formosante. Il prit l'un pour le dieu des combats, et l'autre pour la déesse de la beauté. Amazan lui présenta la lettre de recommandation d'Espagne. Le roi d'Ethiopie donna d'abord des fÃÂȘtes admirables, suivant la coutume indispensable des temps héroïques; ensuite on parla d'aller exterminer les trois cent mille hommes du roi d'Egypte, les trois cent mille de l'empereur des Indes, et les trois cent mille du grand kan des Scythes, qui assiégeaient l'immense, l'orgueilleuse, la voluptueuse ville de Babylone. Les deux mille Espagnols qu'Amazan avait amenés avec lui dirent qu'ils n'avaient que faire du roi d'Ethiopie pour secourir Babylone; que c'était assez que leur roi leur eût ordonné d'aller la délivrer; qu'il suffisait d'eux pour cette expédition. Les Vascons dirent qu'ils en avaient bien fait d'autres; qu'ils battraient tout seuls les Egyptiens, les Indiens et les Scythes, et qu'ils ne voulaient marcher avec les Espagnols qu'à condition que ceux-ci seraient à l'arriÚre-garde. Les deux cents Gangarides se mirent à rire des prétentions de leurs alliés, et ils soutinrent qu'avec cent licornes seulement ils feraient fuir tous les rois de la terre. La belle Formosante les apaisa par sa prudence et par ses discours enchanteurs. Amazan présenta au monarque noir ses Gangarides, ses licornes, les Espagnols, les Vascons, et son bel oiseau. Tout fut prÃÂȘt bientÎt pour marcher par Memphis, par Héliopolis, par Arsinoé, par Pétra, par Artémite, par Sora, par Apamée, pour aller attaquer les trois rois, et pour faire cette guerre mémorable devant laquelle toutes les guerres que les hommes ont fait depuis n'ont été que des combats de coqs et de cailles. Chacun sait comment le roi d'Ethiopie devint amoureux de la belle Formosante, et comment il la surprit au lit, lorsqu'un doux sommeil fermait ses longues paupiÚres. On se souvient qu'Amazan, témoin de ce spectacle, crut voir le jour et la nuit couchant ensemble. On n'ignore pas qu'Amazan, indigné de l'affront, tira soudain sa fulminante, qu'il coupa la tÃÂȘte perverse du nÚgre insolent, et qu'il chassa tous les Ethiopiens d'Egypte. Ces prodiges ne sont-ils pas écrits dans le livre des chroniques d'Egypte? La renommée a publié de ses cent bouches les victoires qu'il remporta sur les trois rois avec ses Espagnols, ses Vascons et ses licornes. Il rendit la belle Formosante à son pÚre; il délivra toute la suite de sa maÃtresse, que le roi d'Egypte avait réduite en esclavage. Le grand kan des Scythes se déclara son vassal, et son mariage avec la princesse Aldée fut confirmé. L'invincible et généreux Amazan, reconnu pour héritier du royaume de Babylone, entra dans la ville en triomphe avec le phénix, en présence de cent rois tributaires. La fÃÂȘte de son mariage surpassa en tout celle que le roi Bélus avait donnée. On servit à table le boeuf Apis rÎti. Le roi d'Egypte et celui des Indes donnÚrent à boire aux deux époux, et ces noces furent célébrées par cinq cents grands poÚtes de Babylone. O muses! qu'on invoque toujours au commencement de son ouvrage, je ne vous implore qu'à la fin. C'est en vain qu'on me reproche de dire grùces sans avoir dit benedicte. Muses! vous n'en serez pas moins mes protectrices. EmpÃÂȘchez que des continuateurs téméraires ne gùtent par leurs fables les vérités que j'ai enseignées aux mortels dans ce fidÚle récit, ainsi qu'ils ont osé falsifier Candide, l'Ingénu, et les chastes aventures de la chaste Jeanne; qu'un ex-capucin a défigurées par des vers dignes des capucins; dans des éditions bataves. Qu'ils ne fassent pas ce tort à mon typographe, chargé d'une nombreuse famille, et qui possÚde à peine de quoi avoir des caractÚres, du papier et de l'encre. O muses! imposez silence au détestable Coger, professeur de bavarderie au collÚge Mazarin, qui n'a pas été content des discours moraux de Bélisaire et de l'empereur Justinien, et qui a écrit de vilains libelles diffamatoires contre ces deux grands hommes. Mettez un bùillon au pédant Larcher, qui, sans savoir un mot de l'ancien babylonien, sans avoir voyagé comme moi sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, a eu l'imprudence de soutenir que la belle Formosante, fille du plus grand roi du monde, et la princesse Aldée, et toutes les femmes de cette respectable cour, allaient coucher avec tous les palefreniers de l'Asie pour de l'argent, dans le grand temple de Babylone, par principe de religion. Ce libertin de collÚge, votre ennemi et celui de la pudeur, accuse les belles Egyptiennes de MendÚs de n'avoir aimé que des boucs, se proposant en secret, par cet exemple, de faire un tour en Egypte pour avoir enfin de bonnes aventures. Comme il ne connaÃt pas plus le moderne que l'antique, il insinue, dans l'espérance de s'introduire auprÚs de quelque vieille, que notre incomparable Ninon, à l'ùge de quatre-vingts ans, coucha avec l'abbé Gédoin, de l'Académie française et de celle des inscriptions et belles-lettres. Il n'a jamais entendu parler de l'abbé de Chùteauneuf, qu'il prend pour l'abbé Gédoin. Il ne connaÃt pas plus Ninon que les filles de Babylone. Muses, filles du ciel, votre ennemi Larcher fait plus il se répand en éloges sur la pédérastie; il ose dire que tous les bambins de mon pays sont sujets à cette infamie. Il croit se sauver en augmentant le nombre des coupables. Nobles et chastes muses, qui détestez également le pédantisme et la pédérastie, protégez-moi contre maÃtre Larcher! Et vous, maÃtre Aliboron, dit Fréron, ci-devant soi-disant jésuite, vous dont le Parnasse est tantÎt à BicÃÂȘtre et tantÎt au cabaret du coin; vous à qui l'on a rendu tant de justice sur tous les théùtres de l'Europe dans l'honnÃÂȘte comédie de L'Ecossaise; vous, digne fils du prÃÂȘtre Desfontaines, qui naquÃtes de ses amours avec un de ces beaux enfants qui portent un fer et un bandeau comme le fils de Vénus, et qui s'élancent comme lui dans les airs, quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au haut des cheminées; mon cher Aliboron, pour qui j'ai toujours eu tant de tendresse, et qui m'avez fait rire un mois de suite du temps de cette Ecossaise, je vous recommande ma princesse de Babylone; dites-en bien du mal afin qu'on la lise. Je ne vous oublierai point ici, gazetier ecclésiastique, illustre orateur des convulsionnaires, pÚre de l'Eglise fondée par l'abbé Bécherand et par Abraham Chaumeix, ne manquez pas de dire dans vos feuilles, aussi pieuses qu'éloquentes et sensées, que la Princesse de Babylone est hérétique, déiste et athée. Tùchez surtout d'engager le sieur Riballier à faire condamner la Princesse de Babylone par la Sorbonne; vous ferez grand plaisir à mon libraire, à qui j'ai donné cette petite histoire pour ses étrennes. L'Homme aux quarante écus Un vieillard,... Un vieillard, qui toujours plaint le présent et vante le passé, me disait "Mon ami, la France n'est pas aussi riche qu'elle l'a été sous Henri IV. Pourquoi? C'est que les terres ne sont pas si bien cultivées; c'est que les hommes manquent à la terre, et que le journalier ayant enchéri son travail, plusieurs colons laissent leurs héritages en friche. - D'oÃÂč vient cette disette de manoeuvres? - De ce que quiconque s'est senti un peu d'industrie a embrassé les métiers de brodeur, de ciseleur, d'horloger, d'ouvrier en soie, de procureur, ou de théologien. C'est que la révocation de l'édit de Nantes a laissé un trÚs grand vide dans le royaume; que les religieuses et les mendiants se sont multipliés, et qu'enfin chacun a fui, autant qu'il a pu, le travail pénible de la culture, pour laquelle Dieu nous a fait naÃtre, et que nous avons rendue ignominieuse, tant nous sommes sensés! "Une autre cause de notre pauvreté est dans nos besoins nouveaux. Il faut payer à nos voisins quatre millions d'un article, et cinq ou six d'un autre, pour mettre dans notre nez une poudre puante venue de l'Amérique; le café, le thé, le chocolat, la cochenille, l'indigo, les épiceries, nous coûtent plus de soixante millions par an. Tout cela était inconnu du temps de Henri IV, aux épiceries prÚs, dont la consommation était bien moins grande. Nous brûlons cent fois plus de bougie, et nous tirons plus de la moitié de notre cire de l'étranger, parce que nous négligeons les ruches. Nous voyons cent fois plus de diamants aux oreilles, au cou, aux mains de nos citoyennes de Paris et de nos grandes villes qu'il n'y en avait chez toutes les dames de la cour de Henri IV, en comptant la reine. Il a fallu payer presque toutes ces superfluités argent comptant. Observez surtout que nous payons plus de quinze millions de rentes sur l'HÎtel de Ville aux étrangers; et que Henri IV, à son avÚnement, en ayant trouvé pour deux millions en tout sur cet hÎtel imaginaire, en remboursa sagement une partie pour délivrer l'Etat de ce fardeau. Considérez que nos guerres civiles avaient fait verser en France les trésors du Mexique, lorsque don Phelippo el discreto voulait acheter la France, et que depuis ce temps-là les guerres étrangÚres nous ont débarrassés de la moitié de notre argent. Voilà en partie les causes de notre pauvreté. Nous la cachons sous des lambris vernis, et par l'artifice des marchandes de modes nous sommes pauvres avec goût. Il y a des financiers, des entrepreneurs, des négociants trÚs riches; leurs enfants, leurs gendres, sont trÚs riches; en général la nation ne l'est pas." Le raisonnement de ce vieillard, bon ou mauvais, fit sur moi une impression profonde car le curé de ma paroisse, qui a toujours eu de l'amitié pour moi, m'a enseigné un peu de géométrie et d'histoire, et je commence à réfléchir, ce qui est trÚs rare dans ma province. Je ne sais s'il avait raison en tout; mais, étant fort pauvre, je n'eus pas grand peine à croire que j'avais beaucoup de compagnons. Désastre de l'Homme aux quarante écus Je suis bien aise d'apprendre à l'univers que j'ai une terre qui me vaudrait net quarante écus de rente, n'était la taxe à laquelle elle est imposée. Il parut plusieurs édits de quelques personnes qui, se trouvant de loisir, gouvernent l'Etat au coin de leur feu. Le préambule de ces édits était que la puissance législatrice et exécutrice est née de droit divin copropriétaire de ma terre, et que je lui dois au moins la moitié de ce que je mange. L'énormité de l'estomac de la puissance législatrice et exécutrice me fit faire un grand signe de croix. Que serait-ce si cette puissance, qui préside à l'ordre essentiel des sociétés, avait ma terre en entier! L'un est encore plus divin que l'autre. Monsieur le contrÎleur général sait que je ne payais en tout que douze livres; que c'était un fardeau trÚs pesant pour moi, et que j'y aurais succombé si Dieu ne m'avait donné le génie de faire des paniers d'osier, qui m'aidaient à supporter ma misÚre. Comment donc pourrai-je tout d'un coup donner au roi vingt écus? Les nouveaux ministres disaient encore dans leur préambule qu'on ne doit taxer que les terres, parce que tout vient de la terre, jusqu'à la pluie, et que par conséquent il n'y a que les fruits de la terre qui doivent l'impÎt. Un de leurs huissiers vint chez moi dans la derniÚre guerre; il me demanda pour ma quote-part trois setiers de blé et un sac de fÚves, le tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu'on faisait, et dont je n'ai jamais su la raison, ayant seulement entendu dire que, dans cette guerre, il n'y avait rien à gagner du tout pour mon pays, et beaucoup à perdre. Comme je n'avais alors ni blé, ni fÚves, ni argent, la puissance législatrice et exécutrice me fit traÃner en prison, et on fit la guerre comme on put. En sortant de mon cachot, n'ayant que la peau sur les os, je rencontrai un homme joufflu et vermeil dans un carrosse à six chevaux; il avait six laquais, et donnait à chacun d'eux pour gages le double de mon revenu. Son maÃtre d'hÎtel, aussi vermeil que lui, avait deux mille francs d'appointements, et lui en volait par an vingt mille. Sa maÃtresse lui coûtait quarante mille écus en six mois; je l'avais connu autrefois dans le temps qu'il était moins riche que moi il m'avoua, pour me consoler, qu'il jouissait de quatre cent mille livres de rente. "Vous en payez donc deux cent mille à l'Etat, lui dis-je, pour soutenir la guerre avantageuse que nous avons; car moi, qui n'ai juste que mes cent vingt livres, il faut que j'en paye la moitié. - Moi, dit-il, que je contribue aux besoins de l'Etat! Vous voulez rire, mon ami; j'ai hérité d'un oncle qui avait gagné huit millions à Cadix et à Surate; je n'ai pas un pouce de terre, tout mon bien est en contrats, en billets sur la place je ne dois rien à l'Etat; c'est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous qui ÃÂȘtes un seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des finances exigeait de moi quelques secours pour la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas calculer? Car tout vient de la terre; l'argent et les billets ne sont que des gages d'échange au lieu de mettre sur une carte au pharaon cent setiers de blé, cent boeufs, mille moutons, et deux cents sacs d'avoine, je joue des rouleaux d'or qui représentent ces denrées dégoûtantes. Si, aprÚs avoir mis l'impÎt unique sur ces denrées, on venait encore me demander de l'argent, ne voyez-vous pas que ce serait un double emploi? que ce serait demander deux fois la mÃÂȘme chose? Mon oncle vendit à Cadix pour deux millions de votre blé, et pour deux millions d'étoffes fabriquées avec votre laine il gagna plus de cent pour cent dans ces deux affaires. Vous concevez bien que ce profit fut fait sur des terres déjà taxées ce que mon oncle achetait dix sous de vous, il le revendait plus de cinquante francs au Mexique; et, tous frais faits, il est revenu avec huit millions. Vous sentez bien qu'il serait d'une horrible injustice de lui redemander quelques oboles sur les dix sous qu'il vous donna. Si vingt neveux comme moi, dont les oncles auraient gagné dans le bon temps chacun huit millions au Mexique, à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate ou à Pondichéry, prÃÂȘtaient seulement à l'Etat chacun deux cent mille franc dans les besoins urgents de la patrie, cela produirait quatre millions quelle horreur! Payez mon ami, vous qui jouissez en paix d'un revenu clair et net de quarante écus; servez bien la patrie, et venez quelquefois dÃner avec ma livrée." Ce discours plausible me fit beaucoup réfléchir, et ne me consola guÚre. Entretien avec un géomÚtre Il arrive quelquefois qu'on ne peut rien répondre, et qu'on n'est pas persuadé. On est atterré sans pouvoir ÃÂȘtre convaincu. On sent dans le fond de son ùme un scrupule, une répugnance qui nous empÃÂȘche de croire ce qu'on nous a prouvé. Un géomÚtre vous démontre qu'entre un cercle et une tangente vous pouvez faire passer une infinité de lignes courbes, et que vous n'en pouvez faire passer une droite vos yeux, votre raison, vous disent le contraire. Le géomÚtre vous répond gravement que c'est là un infini du second ordre. Vous vous taisez, et vous vous en retournez tout stupéfait, sans avoir aucune idée nette, sans rien comprendre, et sans rien répliquer. Vous consultez un géomÚtre de meilleure foi, qui vous explique le mystÚre. "Nous supposons, dit-il, ce qui ne peut ÃÂȘtre dans la nature, des lignes qui ont de la longueur sans largeur il est impossible, physiquement parlant, qu'une ligne réelle en pénÚtre une autre. Nulle courbe, ni nulle droite réelle ne peut passer entre deux lignes réelles qui se touchent ce ne sont là que des jeux de l'entendement, des chimÚres idéales; et la véritable géométrie est l'art de mesurer les choses existantes." Je fus trÚs content de l'aveu de ce sage mathématicien, et je me mis à rire, dans mon malheur, d'apprendre qu'il y avait de la charlatanerie jusque dans la science qu'on appelle la haute science. Mon géomÚtre était un citoyen philosophe qui avait daigné quelquefois causer avec moi dans ma chaumiÚre. Je lui dis "Monsieur, vous avez tùché d'éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérÃÂȘt des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministÚre a connu par vous seul ce qu'il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents ùges. Vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l'eau qui leur manque, et de nous sauver enfin de l'opprobre et du ridicule d'entendre toujours crier à l'eau, et de voir des femmes enfermées dans un cerceau oblong porter deux seaux d'eau, pesant ensemble trente livres, à un quatriÚme étage auprÚs d'un privé. Faites-moi, je vous prie, l'amitié de me dire combien il y a d'animaux à deux mains et à deux pieds en France. Le géomÚtre On prétend qu'il y en a environ vingt millions, et je veux bien adopter ce calcul trÚs probable, en attendant qu'on le vérifie; ce qui serait trÚs aisé, et qu'on n'a pas encore fait, parce qu'on ne s'avise jamais de tout. L'homme aux quarante écus Combien croyez-vous que le territoire de France contienne d'arpents? Le géomÚtre Cent trente millions, dont presque la moitié est en chemins, en villes, villages, landes, bruyÚres, marais, sables, terres stériles, couvents inutiles, jardins de plaisance plus agréables qu'utiles, terrains incultes, mauvais terrains mal cultivés. On pourrait réduire les terres d'un bon rapport à soixante et quinze millions d'arpents carrés; mais comptons-en quatre-vingt millions on ne saurait trop faire pour sa patrie. L'homme aux quarante écus Combien croyez-vous que chaque arpent rapporte l'un dans l'autre, année commune, en blés, en semence de toute espÚce, vins, étangs, bois, métaux, bestiaux, fruits, laines, soies, lait, huiles, tous frais faits, sans compter l'impÎt? Le géomÚtre Mais, s'ils produisent chacun vingt-cinq livres, c'est beaucoup; cependant mettons trente livres, pour ne pas décourager nos concitoyens. Il y a des arpents qui produisent des valeurs renaissantes estimées trois cents livres; il y en a qui produisent trois livres. La moyenne proportionnelle entre trois et trois cents est trente car vous voyez bien que trois est à trente comme trente est à trois cents. Il est vrai que, s'il y avait beaucoup d'arpents à trente livres, et trÚs peu à trois cents livres, notre compte ne s'y trouverait pas; mais, encore une fois, je ne veux point chicaner. L'homme aux quarante écus Eh bien! monsieur, combien les quatre-vingt millions d'arpents donneront-ils de revenu, estimé en argent? Le géomÚtre Le compte est tout fait cela produit par an deux milliards quatre cents millions de livres numéraires au cours de ce jour. L'homme aux quarante écus J'ai lu que Salomon possédait lui seul vingt-cinq milliards d'argent comptant; et certainement il n'y a pas deux milliards quatre cents millions d'espÚces circulantes dans la France, qu'on m'a dit ÃÂȘtre beaucoup plus grande et plus riche que le pays de Salomon. Le géomÚtre C'est là le mystÚre il y a peut-ÃÂȘtre à présent environ neuf cents millions d'argent circulant dans le royaume, et cet argent, passant de main en main, suffit pour payer toutes les denrées et tous les travaux; le mÃÂȘme écu peut passer mille fois de la poche du cultivateur dans celle du cabaretier et du commis des aides. L'homme aux quarante écus J'entends. Mais vous m'avez dit que nous sommes vingt millions d'habitants, hommes et femmes, vieillards et enfants combien pour chacun, s'il vous plaÃt? Le géomÚtre Cent vingt livres, ou quarante écus. L'homme aux quarante écus Vous avez deviné tout juste mon revenu j'ai quatre arpents qui, en comptant les années de repos mÃÂȘlées avec les années de produit, me valent cent vingt livres; c'est peu de chose. Quoi! si chacun avait une portion égale, comme dans l'ùge d'or, chacun n'aurait que cinq louis d'or par an? Le géomÚtre Pas davantage, suivant notre calcul, que j'ai un peu enflé. Tel est l'état de la nature humaine. La vie et la fortune sont bien bornées on ne vit à Paris, l'un portant l'autre, que vingt-deux à vingt-trois ans; et l'un portant l'autre, on n'a tout au plus que cent vingt livres par an à dépenser c'est-à -dire que votre nourriture, votre vÃÂȘtement, votre logement, vos meubles, sont représentés par la somme de cent vingt livres. L'homme aux quarante écus Hélas! que vous ai-je fait pour m'Îter ainsi la fortune et la vie? Est-il vrai que je n'aie que vingt-trois ans à vivre, à moins que je ne vole la part de mes camarades? Le géomÚtre Cela est incontestable dans la bonne ville de Paris; mais de ces vingt-trois ans il en faut retrancher au moins dix de votre enfance car l'enfance n'est pas une jouissance de la vie, c'est une préparation, c'est le vestibule de l'édifice, c'est l'arbre qui n'a pas encore donné de fruits, c'est le crépuscule d'un jour. Retranchez des treize années qui vous restent le temps du sommeil et celui de l'ennui, c'est au moins la moitié reste six ans et demi que vous passez dans le chagrin, les douleurs, quelques plaisirs, et l'espérance. L'homme aux quarante écus Miséricorde! votre compte ne va pas à trois ans d'une existence supportable. Le géomÚtre Ce n'est pas ma faute. La nature se soucie fort peu des individus. Il y a d'autres insectes qui ne vivent qu'un jour, mais dont l'espÚce dure à jamais. La nature est comme ces grands princes qui comptent pour rien la perte de quatre cent mille hommes, pourvu qu'ils viennent à bout de leurs augustes desseins. L'homme aux quarante écus Quarante écus, et trois ans à vivre! quelle ressource imagineriez-vous contre ces deux malédictions? Le géomÚtre Pour la vie, il faudrait rendre dans Paris l'air plus pur, que les hommes mangeassent moins, qu'ils fissent plus d'exercice, que les mÚres allaitassent leurs enfants, qu'on ne fût plus assez malavisé pour craindre l'inoculation c'est ce que j'ai déjà dit, et pour la fortune, il n'y a qu'à se marier, et faire des garçons et des filles. L'homme aux quarante écus Quoi! le moyen de vivre commodément est d'associer ma misÚre à celle d'un autre? Le géomÚtre Cinq ou six misÚres ensemble font un établissement trÚs tolérable. Ayez une brave femme, deux garçons et deux filles seulement, cela fait sept cent vingt livres pour votre petit ménage, supposé que justice soit faite, et que chaque individu ait cent vingt livres de rente. Vos enfants en bas ùge ne vous coûtent presque rien; devenus grands, ils vous soulagent; leurs secours mutuels vous sauvent presque toutes les dépenses, et vous vivez trÚs heureusement en philosophe, pourvu que ces messieurs qui gouvernent l'Etat n'aient pas la barbarie de vous extorquer à chacun vingt écus par an; mais le malheur est que nous ne sommes plus dans l'ùge d'or, oÃÂč les hommes, nés tous égaux, avaient également part aux productions succulentes d'une terre non cultivée. Il s'en faut beaucoup aujourd'hui que chaque ÃÂȘtre à deux mains et à deux pieds possÚde un fonds de cent vingt livres de revenu. L'homme aux quarante écus Ah! vous nous ruinez. Vous nous disiez tout à l'heure que dans un pays oÃÂč il y a quatre-vingt millions d'arpents de terre assez bonne, et vingt millions d'habitants, chacun doit jouir de cent vingt livres de rente, et vous nous les Îtez! Le géomÚtre Je comptais suivant les registres du siÚcle d'or, et il faut compter suivant le siÚcle de fer. Il y a beaucoup d'habitants qui n'ont que la valeur de dix écus de rente, d'autres qui n'en ont que quatre ou cinq, et plus de six millions d'hommes qui n'ont absolument rien. L'homme aux quarante écus Mais ils mourraient de faim au bout de trois jours. Le géomÚtre Point du tout les autres qui possÚdent leurs portions les font travailler, et partagent avec eux; c'est ce qui paye le théologien, le confiturier, l'apothicaire, le prédicateur, le comédien, le procureur et le fiacre. Vous vous ÃÂȘtes cru à plaindre de n'avoir que cent vingt livres à dépenser par an, réduites à cent huit livres à cause de votre taxe de douze francs; mais regardez les soldats qui donnent leur sang pour la patrie ils ne disposent, à quatre sous par jour, que de soixante et treize livres, et ils vivent gaiement en s'associant par chambrées. L'homme aux quarante écus Ainsi donc un ex-jésuite a plus de cinq fois la paye de soldat. Cependant les soldats ont rendu plus de services à l'Etat sous les yeux du roi à Fontenoy, à Laufelt, au siÚge de Fribourg, que n'en a jamais rendu le révérend pÚre La Valette. Le géomÚtre Rien n'est plus vrai; et mÃÂȘme chaque jésuite devenu libre a plus à dépenser qu'il ne coûtait à son couvent il y en a mÃÂȘme qui ont gagné beaucoup d'argent à faire des brochures contre les parlements, comme le révérend pÚre Patouiller et le révérend pÚre Nonotte. Chacun s'ingénie dans ce monde l'un est à la tÃÂȘte d'une manufacture d'étoffes; l'autre de porcelaine; un autre entreprend l'opéra; celui-ci fait la gazette ecclésiastique; cet autre, une tragédie bourgeoise, ou un roman dans le goût anglais; il entretient le papetier, le marchand d'encre, le libraire, le colporteur, qui sans lui demanderaient l'aumÎne. Ce n'est enfin que la restitution de cent vingt livres à ceux qui n'ont rien qui fait fleurir l'Etat. L'homme aux quarante écus Parfaite maniÚre de fleurir! Le géomÚtre Il n'y en a point d'autre par tout pays le riche fait vivre le pauvre. Voilà l'unique source de l'industrie du commerce. Plus la nation est industrieuse, plus elle gagne sur l'étranger. Si nous attrapions de l'étranger dix millions par an pour la balance du commerce, il y aurait dans vingt ans deux cents millions de plus dans l'Etat ce serait dix francs de plus à répartir loyalement sur chaque tÃÂȘte, c'est-à -dire que les négociants feraient gagner à chaque pauvre dix francs de plus dans l'espérance de faire des gains encore plus considérables; mais le commerce a ses bornes, comme la fertilité de la terre autrement la progression irait à l'infini; et puis il n'est pas sûr que la balance de notre commerce nous soit toujours favorable il y a des temps oÃÂč nous perdons. L'homme aux quarante écus J'ai entendu parler beaucoup de population. Si nous nous avisions de faire le double d'enfants de ce que nous en faisons, si notre patrie était peuplée du double, si nous avions quarante millions d'habitants au lieu de vingt, qu'arriverait-il? Le géomÚtre Il arriverait que chacun n'aurait à dépenser que vingt écus, l'un portant l'autre, ou qu'il faudrait que la terre rendÃt le double de ce qu'elle rend, ou qu'il y aurait le double de pauvres, ou qu'il faudrait avoir le double d'industrie, et gagner deuxiĂšmementquand j'ai remontĂ© les cardan j'ai fait un tour avec un des cardan et le souci c'est que l'autre tourne mais dans le sens inverse si je tourne en avant l'autre tournera en arriĂšre dites-moi ce que je peux faire je reprends mon travail lundi et j'ai vraiment besoin d'aide je vous remercie Ă  tous. Citer; Lien vers le commentaire Partager Marivaux Théùtre complet. Tome premier Le PÚre prudent et équitable Adresse A Monsieur Rogier Seigneur du Buisson, Conseiller du Roi, Lieutenant général civil et de police en la sénéchaussée et siÚge présidial de Limoges. Monsieur, Le hasard m'ayant fait tomber entre les mains cette petite piÚce comique, je prends la liberté de vous la présenter, dans l'espérance qu'elle pourra, pour quelques moments, vous délasser des grands soins qui vous occupent, et qui font l'avantage du public. Je pourrais ici trouver matiÚre à un éloge sincÚre et sans flatterie ; mais tant d'autres l'ont déjà fait et le font encore tous les jours qu'il est inutile de mÃÂȘler mes faibles expressions aux nobles et justes idées que tout le monde a de vous ; pour moi, conteny de vous admirer, je borne ma hardiesse à vous demander l'honneur de votre protection et de me dire, avec un trÚs profond respect, Monsieur, Le trÚs humble et trÚs obéissant serviteur. M*** Acteurs Démocrite, pÚre de Philine. Philine, fille de Démocrite. Toinette, servante de Philine. Cléandre, amant de Philine. Crispin, valet de Cléandre. Ariste, bourgeois campagnard. MaÃtre Jacques, paysan suivant Ariste. Le Chevalier. Le Financier. Frontin, fourbe employé par Crispin. La scÚne est sur une place publique, d'oÃÂč l'on aperçoit la maison de Démocrite. ScÚne premiÚre Démocrite, Philine, Toinette Démocrite Je veux ÃÂȘtre obéi; votre jeune cervelle Pour l'utile, aujourd'hui, choisit la bagatelle. Cléandre, ce mignon, à vos yeux est charmant Mais il faut l'oublier, je vous le dis tout franc. Vous rechignez, je crois, petite créature! Ces morveuses, à peine ont-elles pris figure Qu'elles sentent déjà ce que c'est que l'amour. Eh bien donc! vous serez mariée en ce jour! Il s'offre trois partis un homme de finance, Un jeune Chevalier, le plus noble de France, Et Ariste, qui doit arriver aujourd'hui. Je le souhaiterais, que vous fussiez à lui. Il a de trÚs grands biens, il est prÚs du village; Il est vrai que l'on dit qu'il n'est pas de votre ùge Mais qu'importe aprÚs tout? La jeune de Faubon En est-elle moins bien pour avoir un barbon? Non. Sans aller plus loin, voyez votre cousine; Avec son vieux époux sans cesse elle badine; Elle saute, elle rit, elle danse toujours. Ma fille, les voilà les plus charmants amours. Nous verrons aujourd'hui ce que c'est que cet homme. Pour les autres, je sais aussi comme on les nomme Ils doivent, sur le soir, me parler tous les deux. Ma fille, en voilà trois; choisissez l'un d'entre eux, Je le veux bien encor; mais oubliez Cléandre; C'est un colifichet qui voudrait nous surprendre, Dont les biens, embrouillés dans de trÚs grands procÚs, Peut-ÃÂȘtre ne viendront qu'aprÚs votre décÚs. Philine Si mon coeur... Démocrite Taisez-vous, je veux qu'on m'obéisse. Vous suivez sottement votre amoureux caprice; C'est faire votre bien que de vous résister, Et je ne prétends point ici vous consulter. ScÚne II Philine, Toinette Philine Dis-moi, que faire aprÚs ce coup terrible? Tout autre que Cléandre à mes yeux est horrible. Quel malheur! Toinette Il est vrai. Philine Dans un tel embarras, PlutÎt que de choisir, je prendrais le trépas. ScÚne III Philine, Toinette, Cléandre, Crispin Cléandre N'avez-vous pu, Madame, adoucir votre pÚre? A nous unir tous deux est-il toujours contraire? Philine Oui, Cléandre. Cléandre A quoi donc vous déterminez-vous? Philine A rien. Cléandre Je l'avouerai, le compliment est doux. Vous m'aimez cependant; au péril qui nous presse, Quand je tremble d'effroi, rien ne vous intéresse. Nous sommes menacés du plus affreux malheur Sans alarme pourtant... Philine Doutez-vous que mon coeur, Cher Cléandre, avec vous ne partage vos craintes? De nos communs chagrins je ressens les atteintes; Mais quel remÚde, enfin, y pourrai-je apporter? Mon pÚre me contraint, puis-je lui résister? De trois maris offerts il faut que je choisisse, Et ce choix à mon coeur est un cruel supplice. Mais à quoi me résoudre en cette extrémité, Si de ces trois partis mon pÚre est entÃÂȘté? Qu'exigez-vous de moi? Cléandre A quoi bon vous le dire, Philine, si l'amour n'a pu vous en instruire? Il est des moyens sûrs, et quand on aime bien... Philine ArrÃÂȘtez, je comprends, mais je n'en ferai rien. Si mon amour m'est cher, ma vertu m'est plus chÚre. Non, n'attendez de moi rien qui lui soit contraire; De ces moyens si sûrs ne me parlez jamais. Cléandre Quoi! Philine Si vous m'en parlez, je vous fuis désormais. Cléandre Eh bien! fuyez, ingrate, et riez de ma perte. Votre injuste froideur est enfin découverte. N'attendez point de moi de marques de douleur; On ne perd presque rien à perdre un mauvais coeur; Et ce serait montrer une faiblesse extrÃÂȘme, Par de lùches transports de prouver qu'on vous aime, Vous qui n'avez pour moi qu'insensibilité. Doit-on par des soupirs payer la cruauté? C'en est fait, je vous laisse à votre indifférence; Je vais mettre à vous fuir mon unique constance; Et si vous m'accablez d'un si cruel destin, Vous ne jouirez pas du moins de mon chagrin. Philine Je ne vous retiens pas, devenez infidÚle; Donnez-moi tous les noms d'ingrate et de cruelle; Je ne regrette point un amant tel que vous, Puisque de ma vertu vous n'ÃÂȘtes point jaloux. Cléandre Finissons là -dessus; quand on est sans tendresse On peut faire aisément des leçons de sagesse, Philine, et quand un coeur chérit comme le mien... Mais quoi! vous le vanter ne servirait de rien. Je vous ai mille fois montré toute mon ùme, Et vous n'ignorez pas combien elle eut de flamme; Mon crime est d'avoir eu le coeur trop enflammé; Vous m'aimeriez encor, si j'avais moins aimé. Mais, dussé-je, Philine, ÃÂȘtre accablé de haine, Je sens que je ne puis renoncer à ma chaÃne. Adieu, Philine, adieu; vous ÃÂȘtes sans pitié, Et je n'exciterais que votre inimité. Rien ne vous attendrit quel coeur! qu'il est barbare! Le mien dans les soupirs s'abandonne et s'égare. Ha! qu'il m'eût été doux de conserver mes feux! Plus content mille fois... Que je suis malheureux! Adieu, chÚre Philine... Il s'en va et il revient. Avant que je vous quitte... De quelques feints regrets du moins plaignez ma fuite. Philine, s'en allant aussi et soupirant. Ah! Cléandre l'arrÃÂȘte. Mais oÃÂč fuyez-vous? arrÃÂȘtez donc vos pas. Je suis prÃÂȘt d'obéir; et ne me fuyez pas. Toinette Votre pÚre pourrait, Madame, vous surprendre; Vous savez qu'il n'est pas fort prudent de l'attendre; Finissez vos débats, et calmez le chagrin... Crispin Oui, croyez-en, Madame, et Toinette et Crispin; Faites la paix tous deux. Toinette Quoi! toujours triste mine! Crispin Parbleu! qu'avez-vous donc, Monsieur, qui vous chagrine? Je suis de vos amis, ouvrez-moi votre coeur A raconter sa peine on sent de la douceur. Chassez de votre esprit toute triste pensée. Votre bourse, Monsieur, serait-elle épuisée? C'est, il faut l'avouer, un destin bien fatal; Mais en revanche, aussi, c'est un destin banal. Nombre de gens, atteints de la mÃÂȘme faiblesse, Dans leur triste gousset logent la sécheresse Mais Crispin fut toujours un généreux garçon; Je vous offre ma bourse, usez-en sans façon. Toinette Ah! que vous m'ennuyez! pour finir vos alarmes, C'est un fort bon moyen que de verser des larmes! Retournez au logis passer votre chagrin. Crispin Et retournons au nÎtre y prendre un doigt de vin. Toinette Que vous ÃÂȘtes enfants! Crispin Leur douloureux martyre, En les faisant pleurer, me fait crever de rire. Toinette Qu'un air triste et mourant vous sied bien à tous deux! Crispin Qu'il est beau de pleurer, quand on est amoureux! Toinette Eh bien! finissez-vous? toi, Crispin, tiens ton maÃtre. Hélas! que vous avez de peine à vous connaÃtre! Crispin Ils ne se disent mot, Toinette; sifflons-les. On siffle bien aussi messieurs les perroquets. Cléandre Promettez-moi, Philine, une vive tendresse. Philine Je n'aurai pas de peine à tenir ma promesse. Crispin Quel aimable jargon! je me sens attendrir; Si vous continuez, je vais m'évanouir. Toinette Hélas! beau Cupidon! le douillet personnage! Mais, Madame, en un mot, cessez ce badinage. Votre pÚre viendra. Cléandre Non, il ne suffit pas D'avoir pour à présent terminé nos débats. Voyons encore ici quel biais l'on pourrait prendre, Pour nous unir enfin, ce qu'on peut entreprendre. Philine, à Toinette. De mon pÚre tu sais quelle est l'intention. Il m'offre trois partis Ariste, un vieux barbon; L'autre est un chevalier, l'autre homme de finance; Mais Ariste, ce vieux, aurait la préférence Il a de trÚs grands biens, et mon pÚre aujourd'hui Pourrait le préférer à tout autre parti. Il arrive en ce jour. Toinette Je le sais, mais que faire? Je ne vois rien ici qui ne vous soit contraire. Dans ta tÃÂȘte, Crispin, cherche, invente un moyen. Pour moi, je suis à bout, et je ne trouve rien. Remue un peu, Crispin, ton imaginative. Crispin En fait de tours d'esprit, la femelle est plus vive. Toinette Pour moi, je doute fort qu'on puisse rien trouver. Crispin, tout d'un coup en enthousiasme. Silence! par mes soins je prétends vous sauver. Toinette Dieux! quel enthousiasme! Crispin Halte là ! mon génie Va des fureurs du sort affranchir votre vie. Ne redoutez plus rien; je vais tarir vos pleurs, Et vous allez par moi voir finir vos malheurs. Oui, quoique le destin vous livre ici la guerre, Si Crispin est pour vous... Toinette Quel bruit pour ne rien faire! Crispin Osez-vous me troubler, dans l'état oÃÂč je suis? Si ma main... Mais, plutÎt, rappelons nos esprits. J'enfante... Toinette Un avorton. Crispin Le dessein d'une intrigue. Toinette Eh! ne dirait-on pas qu'il médite une ligue? Venons, venons au fait. Crispin Enfin je l'ai trouvé. Toinette Ha! votre enthousiasme est enfin achevé. Crispin, parlant à Philine. D'Ariste vous craignez la subite arrivée. Philine Peut-ÃÂȘtre qu'à ce vieux je me verrais livrée. Crispin, à Cléandre. Vaines terreurs, chansons. Vous, vous ÃÂȘtes certain De ne pouvoir jamais lui donner votre main? Cléandre Oui vraiment. Crispin Avec moi, tout ceci bagatelle. Cléandre Hé que faire? Crispin Ah! parbleu, ménagez ma cervelle. Toinette BenÃÂȘt! Crispin Sans compliment c'est dans cette journée, Qu'Ariste doit venir pour tenter hyménée? Toinette Sans doute. Crispin Du voyage il perdra tous les frais. Je saurai de ces lieux l'éloigner pour jamais. Quand il sera parti, je prendrai sa figure D'un campagnard grossier imitant la posture, J'irai trouver ce pÚre, et vous verrez enfin Et quel trésor je suis, et ce que vaut Crispin. Toinette Mais enfin, lui parti, cet homme de finance, De La BoursiniÚre, est rival d'importance. Crispin Nous pourvoirons à tout. Toinette Ce chevalier charmant?... Crispin Ce sont de nos cadets brouillés avec l'argent Chez les vieilles beautés est leur bureau d'adresse. Qu'il y cherche fortune. Toinette Hé oui, mais le temps presse. Ne t'amuse donc pas, Crispin; il faut pourvoir A chasser tous les trois, et mÃÂȘme dÚs ce soir. Ariste étant parti, dis-nous par quelle adresse, Des deux autres messieurs... Crispin J'ai des tours de souplesse Dont l'effet sera sûr... A propos, j'ai besoin De quelque habit de femme. Cléandre Hé bien! j'en aurai soin Va, je t'en donnerai. Crispin Je connais certain drÎle, Que je dois employer, et qui jouera son rÎle. Se tournant vers Cléandre et Philine, il dit Vous, ne paraissez pas; et vous, ne craignez rien Tout doit vous réussir, cet oracle est certain. Je ne m'éloigne pas. Avertis-moi, Toinette, Si l'un des trois arrive, afin que je l'arrÃÂȘte. Cléandre Adieu, chÚre Philine. Philine ScÚne IV Cléandre, Crispin Cléandre Mais dis, Crispin, Pour tromper Démocrite es-tu bien assez fin? Crispin Reposez-vous sur moi, dormez en assurance, Et méritez mes soins par votre confiance. De ce que j'entreprends je sors avec honneur, Ou j'en sors, pour le moins, toujours avec bonheur. Cléandre Que tu me rends content! Si j'épouse Philine, Je te fonde, Crispin, une sûre cuisine. Crispin Je savais autrefois quelques mots de latin Mais depuis qu'à vos pas m'attache le destin, De tous les temps, celui que garde ma mémoire. C'est le futur, soit dit sans taxer votre gloire, Vous dites au futur Ca, tu seras payé; Pour de présent, caret vous l'avez oublié. Cléandre Va, tu ne perdras rien; ne te mets point en peine. Crispin Quand vous vous marierez, j'aurai bien mon étrenne. Sortons; mais quel serait ce grand original? Ma foi, ce pourrait bien ÃÂȘtre notre animal. Allez chez vous m'attendre. ScÚne V Crispin, Ariste, MaÃtre Jacques, suivant Ariste. MaÃtre Jacques C'est là , monsieur Ariste Velà bian la maison, je le sens à la piste; Mais l'homme que voici nous instruira de ça. Crispin, s'entortillant le nez dans son manteau. Que cherchez-vous, Messieurs? Ariste Ne serait-ce pas là La maison d'un nommé le Seigneur Démocrite? MaÃtre Jacques Je sons partis tous deux pour lui rendre visite. Crispin Oui, que demandez-vous? Ariste J'arrive ici pour lui. MaÃtre Jacques C'est que ce Démocrite avertit celui-ci Qu'il lui baillait sa fille, et ça m'a fait envie; Je venions assister à la çarimonie. Je devons épouser la fille de Jacquet, Et je venions un peu voir comment ça se fait. Crispin Est-ce Ariste? Ariste C'est moi. MaÃtre Jacques Velà sa portraiture, Tout comme l'a bùti notre mÚre nature. Crispin Moi, je suis Démocrite. Ariste Ah! quel heureux hasard! Démocrite, pardon si j'arrive un peu tard. Crispin Vous vous moquez de moi. MaÃtre Jacques Velà donc le biau-pÚre? Oh! bian, pisque c'est vous, souffrez donc sans mystÚre Que je vous dégauchisse un petit compliment, En vous remarcissant de votre traitement. Crispin Vous me comblez d'honneur; je voudrais que ma fille Pût, dans la suite, Ariste, unir notre famille. On nous a fait de vous un si sage récit. Ariste Je ne mérite pas tout ce qu'on en a dit. MaÃtre Jacques Palsangué! qu'ils feront tous deux un beau carrage Je ne sais pas au vrai si la fille est bian sage; Mais, margué! je m'en doute. Crispin Il ne me sied pas bien De la louer moi-mÃÂȘme et d'en dire du bien. Vous en pourrez juger, elle est trÚs vertueuse. MaÃtre Jacques Biau-pÚre, dites-moi, n'est-elle pas rÃÂȘveuse? Crispin Monsieur sera content s'il devient son époux. Ariste C'est, je l'ose assurer, mon souhait le plus doux; Et quoique dans ces lieux j'aie fait ma retraite... MaÃtre Jacques, vite. C'est qu'en ville autrefois sa fortune était faite. Il était emplouyé dans un trÚs grand emploi; Mais on le rechercha de par Monsieur le Roi. Il avait un biau train; quelques farmiers venirent; Ah! les méchants bourriaux! les farmiers le forcirent A compter. Ils disiont que Monsieur avait pris Plus d'argent qu'il ne faut et qu'il n'était permis; Enfin, tout ci, tout ça, ces gens, pour son salaire, Vouliont, ce disaient-ils, lui faire pardre terre. Ceti-ci prit la mouche; il leur plantit tout là , Et de ci les valets, et les cheviaux de là ; Et Monsieur, bien fùché d'une telle avanie, S'en venit dans les champs vivre en mélancoulie. Ariste Le fait est seulement que, lassé du fracas, Le séjour du village a pour moi plus d'appas. MaÃtre Jacques, apercevant Toinette à une fenÃÂȘtre. Ah! le friand minois que je vois qui regarde! Toinette, à la fenÃÂȘtre. Eh! qui sont donc ces gens? MaÃtre Jacques L'agriable camarde! Biau-pÚre, c'est l'enfant dont vous voulez parler? Crispin Il est vrai, c'est ma fille; et je vais l'appeler. Ma fille, descendez. Il fait signe à Toinette. MaÃtre Jacques Morgué, qu'elle est gentille! ScÚne VI Ariste, MaÃtre Jacques, Crispin, Toinette Crispin, allant au-devant de Toinette, et lui disant bas. Fais ton rÎle, entends-tu? je te nomme ma fille, Et cet homme est Ariste. Approchez-vous de nous, Ma fille, et saluez votre futur époux. MaÃtre Jacques Jarnigué, la friponne! elle aurait ma tendresse. Ariste Je serais trop heureux, Monsieur, je le confesse. Madame a des appas dont on est si charmé, Qu'en la voyant d'abord on se sent enflammé. Toinette Est-il vrai, trouvez-vous que je sois bien aimable? On ne voit, me dit-on, rien de plus agréable; En gros je suis parfaite, et charmante en détail Mes yeux sont tout de feu, mes lÚvres de corail, Le nez le plus friand, la taille la plus fine. Mais mon esprit encor vaut bien mieux que ma mine. Gageons que votre coeur ne tient pas d'un filet? Fripon, vous soupirez, avouez-le tout net. Il est tout interdit. Crispin Tu réponds à merveilles; Courage sur ce ton. MaÃtre Jacques Ca ravit mes oreilles. Ariste Que veut dire ceci? veut-elle badiner? Cet air et ses discours ont droit de m'étonner. Toinette Je vois que le pauvre homme a perdu la parole S'il devenait muet, papa, je deviens folle. Parlez donc, cher amant, petit mari futur; Sied-il bien aux amants d'avoir le coeur si dur? Allez, petit ingrat, vous méritez ma haine. Je ferai désormais la fiÚre et l'inhumaine. Ariste Je n'y comprends plus rien. Toinette Tourne vers moi les yeux, Et vois combien les miens sont tendres amoureux. Ha! que pour toi déjà j'ai conçu de tendresse! O trop heureux mortel de m'avoir pour maÃtresse! Ariste Dans quel égarement... Toinette Vous ne me dites mot! Je vous croyais poli, mais vous n'ÃÂȘtes qu'un sot. Moi devenir sa femme! ha, ha, quelle figure! Marier un objet, chef-d'oeuvre de nature, Fi donc! avec un singe aussi vilain que lui! Ariste, bas. La guenon! Toinette Cher papa, non, j'en mourrais d'ennui. Je suis, vous le savez, sujette à la migraine; L'aspect de ce magot la rendrait quotidienne. Que je le hais déjà ! je ne le puis souffrir. S'il devient mon époux, ma vertu va finir; Je ne réponds de rien. Ariste Quelle étrange folie! Crispin Son humeur est contraire à la mélancolie. Ariste A l'autre! Crispin Expliquez-vous, ne vous plaÃt-elle pas? Ariste Sans son extravagance elle aurait des appas. Retirons-nous d'ici, laissons ces imbéciles Ils auraient de l'argent à courir dans les villes. Nous venons de bien loin pour ne voir que des fous. MaÃtre Jacques Adieu, biauté quinteuse; adieu donc, sans courroux. La peste les étouffe. Crispin Mon humeur est mutine Point de bruit, s'il vous plaÃt, ou bien sur votre échine J'apostrophe un ergo qu'on nomme in barbara. MaÃtre Jacques Ah! morgué, le biau nid que j'avions trouvé là ! ScÚne VII Crispin, Toinette Crispin Il est congédié. Toinette *Grùces à mon adresse. Crispin Je te trouve en effet digne de ma tendresse. Toinette Est-il vrai, sieur Crispin? ah! vous vous ravalez. Crispin Vous ne savez donc pas tout ce que vous valez? Toinette C'est trop se prodiguer. Crispin Je ne puis m'en défendre Les grands hommes souvent se plaisent à descendre. Toinette Démocrite paraÃt adieu, songe au projet. Crispin Ne t'embarrasse pas va, je sais mon sujet. Je vais me dire Ariste, et trouver Démocrite, Et je saurai chasser les autres dans la suite. Mais prends garde, l'un d'eux pourrait bien arriver Je ne m'écarte point, viens vite me trouver. Toinette Ils ne viendront qu'au soir rendre visite au pÚre. Crispin Je pourrai donc les voir et terminer l'affaire. ScÚne VIII Démocrite, Toinette Démocrite Toinette! Toinette Eh bien! Monsieur? Démocrite Puisque c'est aujourd'hui Qu'Ariste doit venir, ayez soin que pour lui L'on prépare un régal ma fille est prévenue... Toinette Je sais fort bien, Monsieur, qu'elle attend sa venue; Mais, pour ÃÂȘtre sa femme, il est un peu trop vieux. Démocrite Il a plus de raison. Toinette En sera-t-elle mieux? La raison, à son ùge, est, ma foi, bagatelle, Et la raison n'est pas le charme d'une belle. Démocrite Mais elle doit suffire. Toinette Oui, pour de vieux époux; Mais les jeunes, Monsieur, n'en sont pas si jaloux. Un peu moins de raison, plus de galanterie; Et voilà ce qui fait le plaisir de la vie. Démocrite C'en est fait, taisez-vous, je lui laisse le choix Qu'elle prenne celui qui lui plaira des trois. Toinette Mais... Démocrite Mais retirez-vous, et gardez le silence! Parbleu, c'est bien à vous à taxer ma prudence! ScÚne IX Démocrite, seul. En effet, est-il rien de plus avantageux? Quoi! je préférerais, pour je ne sais quels feux, Un jeune homme sans biens à trois partis sortables! Que faire, sans le bien, des figures aimables? S'il gagnait son procÚs, cet amant si chéri, En ce cas, il pourrait devenir son mari Mais vider des procÚs, c'est une mer à boire. ScÚne X Démocrite, Le Chevalier de la MinardiniÚre Le Chevalier C'est ici. Démocrite, ne voyant pas le Chevalier. C'est moi seul, enfin, que j'en veux croire. Le Chevalier Le seigneur Démocrite est-il pas logé là ? Démocrite Voulez-vous lui parler? Le Chevalier Oui, Monsieur. Démocrite Le voilà . Le Chevalier La rencontre est heureuse, et ma joie est extrÃÂȘme, En arrivant d'abord, de vous trouver vous-mÃÂȘme. Philine est le sujet qui m'amÚne vers vous Mon bonheur sera grand si je suis son époux. Je suis le chevalier de la MinardiniÚre. Démocrite Ah! je comprends, Monsieur, et la chose est fort claire; Je suis instruit de tout; j'espérais de vous voir, Comme on me l'avait dit, aujourd'hui sur le soir. Le Chevalier Puis-je croire, Monsieur, que votre aimable fille Voudra bien consentir d'unir notre famille? Démocrite Je suis persuadé que vous lui plairez fort. Si vous ne lui plaisiez, elle aurait un grand tort; Mais comme vous avez pressé votre visite, Et qu'on n'espérait pas que vous vinssiez si vite, Elle est chez un parent, mÃÂȘme assez loin d'ici. Si vous vouliez, Monsieur, revenir aujourd'hui, Vous vous verriez tous deux, et l'on prendrait mesure. Le Chevalier Vous pouvez ordonner, et c'est me faire injure Que de penser, Monsieur, que je plaignis mes pas, Et l'espoir qui me flatte a pour moi trop d'appas. Je reviens sur le soir. ScÚne XI Démocrite, seul. Je fais avec prudence De ne l'avoir trompé par aucune assurance. Il est bon de choisir; j'en dois voir encor deux, Et ma fille à son gré choisira l'un d'entre eux. Ariste et l'autre ici doivent bientÎt se rendre, Et j'aurai dans ce jour l'un des trois pour mon gendre. Quelque mérite enfin qu'ait notre Chevalier, Il faut attendre Ariste et notre financier. L'heure approche, et bientÎt... ScÚne XII Démocrite, Crispin, contrefaisant Ariste. Crispin Morbleu de Démocrite! Je pense qu'à mes yeux sa maison prend la fuite. Depuis longtemps ici que je la cherche en vain, J'aurais, je gage, bu dix chopines de vin. Démocrite Quel ivrogne! parlez, auriez-vous quelque affaire Avec lui? Crispin Babillard, vous plaÃt-il de vous taire? Vous interroge-t-on? Démocrite Mais c'est moi qui le suis. Crispin Ah! ah! je me reprends, si je me suis mépris. Comment vous portez-vous? Je me porte à merveille, Et je suis toujours frais, grùce au jus de la treille. Démocrite Votre nom, s'il vous plaÃt? Crispin Et mon surnom aussi. Je suis Antoine Ariste, arrivé d'aujourd'hui. ExprÚs pour épouser votre fille, je pense Car le doute est fondé dessus l'expérience. Démocrite Vous ÃÂȘtes goguenard; je suis pourtant charmé De vous voir. Crispin Dites-moi, pourrai-je en ÃÂȘtre aimé? Voyons-la. Démocrite Je le veux qu'on appelle ma fille. Crispin Je me promets de faire une grande famille; J'aime fort à peupler. ScÚne XIII Démocrite, Crispin, Philine Démocrite La voilà . Crispin Je la vois. Mon humeur lui plaira, j'en juge à son minois. Démocrite Ma fille, c'est Ariste. Crispin Oh! oh! que de fontange! Il faut quitter cela, ma mignonne, mon ange. Philine Eh! pourquoi les quitter? Démocrite Quelles sont vos raisons? Crispin Oui, oui, parmi les boeufs, les vaches, les dindons, Il vous fera beau voir de rubans tout ornée! Dans huit jours vous serez couleur de cheminée. Tous mes biens sont ruraux, il faut beaucoup de soin TantÎt c'est au grenier, pour descendre du foin; Veiller sur les valets, leur préparer la soupe; Filer tantÎt du lin, et tantÎt de l'étoupe; A faute de valets, souvent laver les plats, Eplucher la salade, et refaire les draps; Se lever avant jour, en jupe ou camisole; Pour éveiller ses gens, crier comme une folle Voilà , ma chÚre enfant, désormais votre emploi, Et de ce que je veux faites-vous une loi. Philine Dieux! quel original! je n'en veux point, mon pÚre! Démocrite Ce rustique bourgeois commence à me déplaire. Crispin Ses souliers, pour les champs, sont un peu trop mignons Dans une basse-cour, des sabots seront bons. Philine Des sabots! Démocrite Des sabots! Crispin Oui, des sabots, ma fille. Sachez qu'on en porta toujours dans ma famille; Et j'ai mÃÂȘme un cousin, à présent financier, Qui jadis, sans reproche, était un sabotier. Croyez-moi, vous serez mille fois plus charmante, Quand, au lieu de damas, habillée en servante, Et devenue enfin une grosse dondon, De ma maison des champs vous prendrez le timon. Démocrite Le prenne qui voudra mais je vous remercie. Non, je n'en vis jamais, de si sot, en ma vie. Adieu, sieur campagnard je vous donne un bonsoir. Pour ma fille, jamais n'espérez de l'avoir. Laissons-le. Crispin Dieu vous gard. Parbleu! qu'elle choisisse; Qu'elle prenne un garçon, Normand, Breton ou Suisse; Et que m'importe à moi! ScÚne XIV Crispin, seul. Pour la subtilité, Je pense qu'ici-bas mon pareil n'est pas né. Que d'adresse, morbleu! De Paris jusqu'à Rome On ne trouverait pas un aussi galant homme. Oui, je suis, dans mon genre, un grand original; Les autres, aprÚs moi, n'ont qu'un talent banal. En fait d'esprit, de ton, les anciens ont la gloire; Qu'ils viennent avec moi disputer la victoire. Un modÚle pareil va tous les effacer. Il est vrai que de soi c'est un peu trop penser; Mais quoi! je ne mens pas, et je me rends justice; Un peu de vanité n'est pas un si grand vice. Ce n'est pourtant pas tout reste deux, et partant Il faut les écarter; le cas est important. Ces deux autres messieurs n'ont point vu Démocrite; Aucun d'eux n'est venu pour lui rendre visite. Toinette m'en assure; elle veille au logis Si quelqu'un arrivait, elle en aurait avis. Je connais nos rivaux mÃÂȘme, par aventure, A tous les deux jadis je servis de Mercure. Je vais donc les trouver, et par de faux discours, Pour jamais dans leurs coeurs éteindre leurs amours. J'ai déjà prudemment prévenu certain drÎle, Qui d'un faux financier jouera fort bien le rÎle. Mais le voilà qui vient, notre vrai financier. Courage, il faut ici faire un tour du métier. Il arrive à propos. ScÚne XV Crispin, Le Financier Le Financier, arrivant sans voir Crispin. Oui, voilà sa demeure; Sans doute je pourrai le trouver à cette heure. Mais, est-ce toi, Crispin? Crispin C'est votre serviteur. Et quel hasard, Monsieur, ou plutÎt quel bonheur Fait qu'on vous trouve ici? Le Financier J'y fais un mariage. Crispin Vous mariez quelqu'un dans ce petit village? Le Financier Connais-tu Démocrite? Crispin Hé! je loge chez lui. Le Financier Quoi! tu loges chez lui? j'y viens moi-mÃÂȘme aussi. Crispin Hé qu'y faire? Le Financier J'y viens pour épouser sa fille. Crispin Quoi! vous vous alliez avec cette famille! Le Financier Hé, ne fais-je pas bien? Crispin Je suis de la maison, Et je ne puis parler. Le Financier Tu me donnes soupçon De grùce, explique-toi. Crispin Je n'ose vous rien dire. Le Financier Quoi! tu me cacherais?... Crispin Je n'aime point à nuire. Le Financier Crispin, encore un coup... Crispin Ah! si l'on m'entendait, Je serais mort, Monsieur, et l'on m'assommerait. Le Financier Quoi! Crispin autrefois qui fut à mon service!... Crispin Enfin, vous voulez donc, Monsieur, que je périsse? Le Financier Ne t'embarrasse pas. Crispin Gardez donc le secret. Je suis perdu, Monsieur, si vous n'ÃÂȘtes discret. Je tremble. Le Financier Parle donc. Crispin Eh bien donc! cette fille, Son pÚre et ses parents et toute la famille, Tombent d'un certain mal que je n'ose nommer. Le Financier Ha Crispin, quelle horreur! tu me fais frissonner. Je venais de ce pas rendre visite au pÚre, Et peut-ÃÂȘtre, sans toi, j'eus terminé l'affaire. A présent, c'en est fait, je ne veux plus le voir, Je m'en retourne enfin à Paris dÚs ce soir. Crispin Je m'enfuis, mais sur tout gardez bien le silence. Le Financier Tiens! Crispin Je n'exige pas, Monsieur, de récompense. Le Financier Tiens donc. Crispin Vous le voulez, il faut vous obéir. Adieu, Monsieur motus! ScÚne XVI Le Financier, seul. Qu'allais-je devenir? J'aurais, sans son avis, fait un beau mariage! Elle m'eût apporté belle dot en partage! Je serais bien fùché d'ÃÂȘtre époux à ce prix; Je ne suis point assez de ses appas épris. Retirons-nous... Pourtant un peu de bienséance, A vrai dire, n'est pas de si grande importance. Démocrite m'attend avant que de quitter, Il est bon de le voir et de me rétracter. ScÚne XVII Le Financier, Toinette, Démocrite Le Financier frappe. Toinette, à la porte. Que voulez-vous, Monsieur? Le Financier Le seigneur Démocrite Est-il là ? je venais pour lui rendre visite. Toinette Démocrite, à une fenÃÂȘtre. Qui frappe là -bas? à qui donc en veut-on? Le Financier répond. Le seigneur Démocrite est-il en sa maison? Démocrite J'y suis et je descends. Le Financier Vous vous trompiez, la belle. Toinette D'accord. Et à part. C'est bien en vain que j'ai fait sentinelle. Tout ceci va fort mal les desseins de Crispin, Autant qu'on peut juger, n'auront pas bonne fin. Je ne m'en mÃÂȘle plus. ScÚne XVIII Le Financier, Démocrite Le Financier J'étais dans l'espérance De pouvoir avec vous contracter alliance. Un accident, Monsieur, m'oblige de partir J'ai cru de mon devoir de vous en avertir. Démocrite Vous ÃÂȘtes donc Monsieur de la BoursiniÚre? Et quel malheur, Monsieur, quelle subite affaire Peut, en si peu de temps, causer votre départ? A cet éloignement ma fille a-t-elle part? Le Financier Non, Monsieur. Démocrite Permettez pourtant que je soupçonne; Et dans l'étonnement qu'un tel départ me donne, J'entrevois que peut-ÃÂȘtre ici quelque jaloux Pourrait, en ce moment, vous éloigner de nous. Vous ne répondez rien, avouez-moi la chose; D'un changement si grand apprenez-moi la cause. J'y suis intéressé; car si des envieux Vous avaient fait, Monsieur, des rapports odieux, Je ne vous retiens pas, mais daignez m'en instruire. Il faut vous détromper. Le Financier Que pourrais-je vous dire? Démocrite Non, non, il n'est plus temps de vouloir le celer. Je vois trop ce que c'est, et vous pouvez parler. Le Financier N'avez-vous pas chez vous un valet que l'on nomme Crispin? Démocrite Moi? de ce nom je ne connais personne. Le Financier Le fourbe! il m'a trompé. Démocrite Eh bien donc? ce Crispin? Le Financier Il s'est dit de chez vous. Démocrite Il ment, c'est un coquin. Le Financier Un mal affreux, dit-il, attaquait votre fille. Il en a dit autant de toute la famille. Démocrite D'un rapport si mauvais je ne puis me fùcher. Le Financier Mais il faut le punir, et je vais le chercher. Démocrite Allez, je vous attends. Le Financier Au reste, je vous prie, Que je ne souffre point de cette calomnie. Démocrite J'ai le coeur mieux placé. ScÚne XIX Démocrite, Frontin arrive, contrefaisant le Financier. Démocrite, sans le voir. Quelle méchanceté! Qui peut ÃÂȘtre l'auteur de cette fausseté? Frontin, contrefaisant le Financier. Le rÎle que Crispin ici me donne à faire N'est pas des plus aisés, et veut bien du mystÚre. Démocrite, sans le voir. Souvent, sans le savoir, on a des ennemis Cachés sous le beau nom de nos meilleurs amis. Frontin Connaissez-vous ici le seigneur Démocrite? Je viens exprÚs ici pour lui rendre visite. Démocrite C'est moi. Frontin J'en suis ravi ce que j'ai de crédit Est à votre service. Démocrite Eh! mais, dans quel esprit Me l'offrez-vous, à moi? votre nom, que je sache, M'est inconnu; qu'importe?... On dirait qu'il se fùche. Est-on Turc avec ceux que l'on ne connaÃt pas? Je ne suis pas de ceux qui font tant de fracas. Frontin En buvant tous les deux, nous saurons qui nous sommes. Démocrite, bas. Il est, je l'avouerai, de ridicules hommes. Frontin Je suis de vos amis, je vous dirai mon nom. Démocrite Il ne s'agit ici de nom ni de surnom. Frontin Vous ÃÂȘtes aujourd'hui d'une humeur chagrinante Mon amitié pourtant n'est pas indifférente. Démocrite Finissons, s'il vous plaÃt. Frontin Je le veux. Dites-moi Comment va notre enfant? Elle est belle, ma foi; Je veux dÚs aujourd'hui lui donner sérénade. Démocrite Qu'elle se porte bien, ou qu'elle soit malade, Que vous importe à vous? Frontin Je la connais fort bien; Elle est riche, papa mais vous n'en dites rien; Il ne tiendra qu'à vous de terminer l'affaire. Démocrite Je n'entends rien, Monsieur, à tout ce beau mystÚre. Frontin Vous le dites. Démocrite J'en jure. Frontin Oh! point de jurement. Je ne vous en crois pas, mÃÂȘme à votre serment. Démocrite, entre nous, point tant de modestie. Venons au fait. Démocrite Monsieur, avez-vous fait partie De vous moquer de moi? Frontin Morbleu! point de détours. Faites venir ici l'objet de mes amours. La friponne, je crois qu'elle en sera bien aise; Et vous l'ÃÂȘtes aussi, papa, ne vous déplaise. J'en suis ravi de mÃÂȘme, et nous serons tous trois. En mÃÂȘme temps, ici, plus contents que des rois. Savez-vous qui je suis? Démocrite Il ne m'importe guÚre. Frontin Ah! si vous le saviez, vous diriez le contraire. Démocrite Moi! Frontin Je gage que si. Je suis, pour abréger... Démocrite Je n'y prends nulle part, et ne veux point gager. Frontin C'est qu'il a peur de perdre. Démocrite Eh bien! soit je me lasse De ce galimatias; expliquez-vous de grùce. Frontin Je suis le financier qui devait sur le soir, Pour ce que vous savez, vous parler et vous voir. Démocrite, étonné. Quelle est donc cette énigme? Frontin Un peu de patience; J'adoucirai bientÎt votre aigre révérence. J'ai mille francs et plus de revenu par jour Dites, avec cela peut-on faire l'amour? Grand nombre de chevaux, de laquais, d'équipages. Quand je me marierai, ma femme aura des pages. Voyez-vous cet habit? il est beau, somptueux; Un autre avec cela ferait le glorieux Fi! c'est un guenillon que je porte en campagne Vous croiriez ma maison un pays de cocagne. Voulez-vous voir mon train? il est fort prÚs d'ici. Démocrite Je m'y perds. Frontin Ma livrée est magnifique aussi. Papa, savez-vous bien qu'un excÚs de tendresse Va rendre votre enfant de tant de biens maÃtresse? Vous avez, m'a-t-on dit, en rente, vingt mil francs. Partagez-nous-en dix, et nous serons contents. AprÚs cela, mourez pour nous laisser le reste. Dites, en vérité, puis-je ÃÂȘtre plus modeste? Démocrite Non, je n'y connais rien; Monsieur le financier, Ou qui que vous soyez, il faudrait vous lier; Je ne puis démÃÂȘler si c'est la fourberie, Ou si ce n'est enfin que pure frénésie Qui vous conduit ici mais n'y revenez plus. Frontin Adieu, je mangerai tout seul mes revenus. Vinssiez-vous à présent prier pour votre fille, J'abandonne à jamais votre ingrate famille. Frontin sort en riant. ScÚne XX Démocrite, seul. Je ne puis débrouiller tout ce galimatias, Et tout ceci me met dans un grand embarras. ScÚne XXI Démocrite, Crispin, déguisé en femme. Crispin N'est-ce pas vous, Monsieur, qu'on nomme Démocrite? Démocrite Crispin Vous ÃÂȘtes, dit-on, un homme de mérite; Et j'espÚre, Monsieur, de votre probité, Que vous écouterez mon infélicité Mais puis-je dans ces lieux me découvrir sans crainte? Démocrite Ne craignez rien. Crispin O ciel! sois touché de ma plainte! Vous me voyez, Monsieur, réduite au désespoir, Causé par un ingrat qui m'a su décevoir. Démocrite Dans un malheur si grand, pourrais-je quelque chose? Crispin Oui, Monsieur, vous allez en apprendre la cause Mais la force me manque, et, dans un tel récit, Mon coeur respire à peine, et ma douleur s'aigrit. Démocrite Calmez les mouvements dont votre ùme agitée... Crispin Hélas! par les sanglots ma voix est arrÃÂȘtée Mais enfin, il est temps d'avouer mon malheur. Daigne le juste ciel terminer ma douleur! J'aime depuis longtemps un Chevalier parjure, Qui sut de ses serments déguiser l'imposture, Le cruel! J'eus pitié de tous ses feints tourments. Hélas! de son bonheur je hùtai les moments. Je l'épousai, Monsieur mais notre mariage, A l'insu des parents, se fit dans un village; Et croyant avoir mis ma conscience en repos, Je me livrai, Monsieur. Pour comble de tous maux, Il différa toujours de m'avouer pour femme. Je répandis des pleurs pour attendrir son ùme. Hélas! épargnez-moi ce triste souvenir, Et ne remédions qu'aux maux de l'avenir. Cet ingrat chevalier épouse votre fille. Démocrite Quoi! c'est celui qui veut entrer dans ma famille? Crispin Lui-mÃÂȘme! vous voyez la noire trahison. Démocrite Cette action est noire. Crispin Hélas! c'est un fripon. Cet ingrat m'a séduite Ha Monsieur, quel dommage De tromper lùchement une fille à mon ùge! Démocrite Il vient bien à propos, nous pourrons lui parler. Crispin veut s'en aller. Non, non, je vais sortir. Démocrite Pourquoi vous en aller? Crispin Ah! c'est un furieux. Démocrite Tenez-vous donc derriÚre; Il ne vous verra pas. Crispin J'ai peur. Démocrite Laissez-moi faire. ScÚne XXII Démocrite, Le Chevalier et Crispin, qui, pendant cette scÚne, fait tous les signes d'un homme qui veut s'en aller. Le Chevalier Quoique j'eus résolu de ne plus vous revoir Et que je dus partir de ces lieux dÚs ce soir, J'ai cru devoir encor rétracter ma parole, Résolu de ne point épouser une folle. Je suis fùché, Monsieur, de vous parler si franc; Mais vous méritez bien un pareil compliment, Puisque vous me trompiez, sans un avis fidÚle. Votre fille est fort riche, elle est jeune, elle est belle; Mais les fréquents accÚs qui troublent son esprit Ne sont pas de mon goût. Démocrite Eh! qui vous l'a donc dit Qu'elle eût de ces accÚs? Le Chevalier J'ai promis de me taire. Celui de qui je tiens cet avis salutaire, Je le connais fort bien, et vous le connaissez. Cet homme est de chez vous, c'est vous en dire assez. Démocrite Cet homme a déjà fait une autre menterie C'est un nommé Crispin, insigne en fourberie; Je n'en sais que le nom, il n'est point de chez moi. Mais vous, n'avez-vous point engagé votre foi? Vous ÃÂȘtes interdit! que prétendiez-vous faire? Vous marier deux fois? Le Chevalier Quel est donc ce mystÚre? Démocrite Vous devriez rougir d'une telle action C'est du ciel s'attirer la malédiction. Et ne savez-vous pas que la polygamie Est ici cas pendable et qui coûte la vie? Le Chevalier Moi, je suis marié! qui vous fait ce rapport? Démocrite Oui, voilà mon auteur, regardez si j'ai tort. Le Chevalier Eh bien? Démocrite C'est votre femme. Le Chevalier Ah! le plaisant visage, Le ragoûtant objet que j'avais en partage! Mais je crois la connaÃtre. Ah parbleu! c'est Crispin, Lui-mÃÂȘme. Démocrite, étonné. Ce fripon, cet insigne coquin? Le Chevalier Malheureux, tu m'as dit que Philine était folle, Réponds donc! Crispin Ah, Monsieur, j'ai perdu la parole. Démocrite ArrÃÂȘtons ce maraud. Crispin Oui, je suis un fripon Ayez pitié de moi. Le Chevalier Mille coups de bùton, Fourbe, vont te payer. ScÚne XXIII Le Financier arrive; Démocrite, Crispin, Le Chevalier Le Financier Ma peine est inutile, Je crois que notre fourbe a regagné la ville, Je n'ai pu le trouver. Démocrite Regardez ce minois; Le reconnaissez-vous? Le Financier Eh! c'est Crispin, je crois. Démocrite C'est lui-mÃÂȘme. Le Financier Voleur! Crispin, en tremblant. Ah! je suis prÃÂȘt à rendre L'argent que j'ai reçu... vous me l'avez fait prendre. Démocrite, au financier. Qui m'aurait envoyé tantÎt certain fripon? Il s'est dit financier, et prenait votre nom. Le Financier Le mien? Démocrite Oui, le coquin ne disait que sottises. Le Financier, à Crispin. N'était-ce pas de toi qu'il les avait apprises? Crispin Vous l'avez dit, oui, j'ai fait tout le mal; Mais à mon crime, hélas! mon regret est égal. Le Financier Ah! monsieur l'hypocrite! ScÚne XXIV Le Chevalier , Le Financier, Démocrite, Crispin, Ariste, suivi de MaÃtre Jacques Ariste Il faut nous en instruire. MaÃtre Jacques Pargué, ces biaux messieurs pourront bian nous le dire. Ariste Démocrite, Messieurs, est-il connu de vous? MaÃtre Jacques C'est que j'en savons un qui s'est moqué de nous. Velà , Monsieur, Ariste. Démocrite, avec précipitation. Ariste? MaÃtre Jacques Oui, lui-mÃÂȘme. Démocrite Mais cela ne se peut, ma surprise est extrÃÂȘme. Ariste C'est cependant mon nom. MaÃtre Jacques J'étions venus tantÎt Pour le voir mais j'avons trouvé queuque maraud, Qui disait comme ça qu'il était Démocrite. Mais le drÎle a bian mal payé notre visite. Il avait avec lui queuque friponne itou, Qui tournait son esprit tout sens dessus dessous Alle faisait la folle, et se disait la fille De ce biau Démocrite; elle était bian habile. Enfin ils ont tant fait, qu'Ariste que velà , Qui venait pour les voir, les a tous plantés là . Or j'avons vu tantÎt passer ce méchant drÎle; J'ons tous deux en ce temps lùché quelque parole, Montrant ce Démocrite. "Hé bon! ce n'est pas li", A dit un paysan de ce village-ci. Dame! ça nous a fait sopçonner queuque chose. Monsieur, je sons trompé, j'en avons une dose, Ai-je dit, moi. Pargué! pour ÃÂȘtre plus certain, Je venons en tout ça savoir encor la fin. Ariste La chose est comme il dit. Démocrite C'est encor ton ouvrage, Dis, coquin? Crispin Il est vrai. MaÃtre Jacques Quel est donc ce visage? C'est notre homme! Démocrite, à Ariste. C'est lui, mais le fourbe a plus fait, Il m'a trompé de mÃÂȘme, et vous a contrefait. Crispin Hélas! Démocrite Vous étiez trois qui demandiez ma fille; Et qui vouliez, Messieurs, entrer dans ma famille, Ma fille aimait déjà , elle avait fait son choix, Et refusait toujours d'épouser l'un des trois. Je vous ménageai tous, dans la douce espérance Avec un de vous trois d'entrer en alliance; J'ignore les raisons qui poussent ce coquin. Crispin Je vais tout avouer je m'appelle Crispin, Ecoutez-moi sans bruit, quatre mots font l'affaire. Démocrite frappe. Un laquais paraÃt qui fait venir Philine. Qu'on appelle ma fille. A tout ce beau mystÚre A-t-elle quelque part? Crispin Vous allez le savoir Ces trois messieurs devaient vous parler sur le soir, Et l'un des trois allait devenir votre gendre. Cléandre, au désespoir, voulait aller se pendre; Il aime votre fille, il en est fort aimé. Or, étant son valet, dans cette extrémité, Je m'offris sur le champ de détourner l'orage, Et Toinette avec moi joua son personnage. De tout ce qui s'est fait, enfin, je suis l'auteur; Mais je me repens bien d'ÃÂȘtre né trop bon coeur Sans cela... Démocrite Franc coquin! Et puis à sa fille qui entre. Vous voilà donc, ma fille! En fait de tours d'esprit, vous ÃÂȘtes fort habile, Mais votre habileté ne servira de rien Vous n'épouserez point un jeune homme sans bien. Déterminez-vous donc. Philine Mettez-vous à ma place, Mon pÚre, et dites-moi ce qu'il faut que je fasse. Démocrite, à Crispin. Toi, sors d'ici, maraud, et ne parais jamais. Crispin, s'en allant. Je puis dire avoir vu le bùton de bien prÚs. Il dit le vers suivant à Cléandre qui entre. Vous venez à propos quoi! vous osez paraÃtre! ScÚne XXV et derniÚre Démocrite, Cléandre, Philine, Toinette, Crispin, Le Chevalier, Le Financier, Ariste, MaÃtre Jacques. Cléandre De mon destin, Monsieur, je viens vous rendre maÃtre; Pardonnez aux effets d'un violent amour, Et vous-mÃÂȘme dictez notre arrÃÂȘt en ce jour. Je me suis, il est vrai, servi de stratagÚme; Mais que ne fait-on pas, pour avoir ce qu'on aime? On m'enlevait l'objet de mes plus tendres feux, Et, pour tout avouer, nous nous aimons tous deux. Vous connaissez, Monsieur, mon sort et ma famille; Mon procÚs est gagné, j'adore votre fille Prononcez, et s'il faut embrasser vos genoux... Ariste De vos liens, pour moi, je ne suis point jaloux. Le Chevalier A vos désirs aussi je suis prÃÂȘt à souscrire Le Financier Je me dépars de tout, je ne puis pas plus dire. Philine Mon pÚre, faites-moi grùce, et mon coeur est tout prÃÂȘt S'il faut à mon amant renoncer pour jamais. Crispin Hélas! que de douceur! Toinette Monsieur, soyez sensible. Démocrite C'en est fait, et mon coeur cesse d'ÃÂȘtre inflexible. Levez-vous, finissez tous vos remerciements Je ne sépare plus de si tendres amants. Ces messieurs resteront pour la cérémonie. Soyez contents tous deux, votre peine est finie. Crispin, à Toinette. Finis la mienne aussi, marions-nous tous deux. Je suis pressé, Toinette. Toinette Es-tu bien amoureux? Crispin Ha! l'on ne vit jamais pareille impatience, Et l'amour dans mon coeur épuise sa puissance. Viens, ne retarde point l'instant de nos plaisirs Prends ce baiser pour gage, objet de mes désirs Un seul ne suffit pas. Toinette Quelle est donc ta folie? Que fais-tu? Crispin Je pelote en attendant partie. Cléandre Puisque vous vous aimez, je veux vous marier. Crispin Le veux-tu? Toinette J'y consens. Crispin Tu te fais bien prier! L'Amour et la vérité Dialogue entre l'Amour et la Vérité Comédie en trois actes et en prose Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens le 3 mars 1720 Dialogue entre l'Amour et la Vérité L'Amour. - Voici une dame que je prendrais pour la Vérité, si elle n'était si ajustée. La Vérité. - Si ce jeune enfant n'avait l'air un peu trop hardi, je le croirais l'Amour. L'Amour. - Elle me regarde. La Vérité. - Il m'examine. L'Amour. - Je soupçonne à peu prÚs ce que ce peut ÃÂȘtre; mais soyons-en sûr. Madame, à ce que je vois, nous avons une curiosité mutuelle de savoir qui nous sommes; ne faisons point de façon de nous le dire. La Vérité. - J'y consens, et je commence. Ne seriez-vous pas le petit libertin d'Amour, qui depuis si longtemps tient ici-bas la place de l'Amour tendre? Enfin n'ÃÂȘtes-vous pas l'Amour à la mode? L'Amour. - Non, Madame, je ne suis ni libertin, ni par conséquent à la mode, et cependant je suis l'Amour. La Vérité. - Vous, l'Amour! L'Amour. - Oui, le voilà . Mais vous, Madame, ne tiendriez-vous pas lieu de la Vérité parmi les hommes? N'ÃÂȘtes-vous pas l'Erreur, ou la Flatterie? La Vérité. - Non, charmant Amour, je suis la Vérité mÃÂȘme; je ne suis que cela. L'Amour. - Bon! Nous voilà deux divinités de grand crédit! Je vous demande pardon de vous avoir scandalisée, vous, dont l'honneur est de ne le pas ÃÂȘtre. La Vérité. - Ce reproche me fait rougir; mais je vous rendrai raison de l'équipage oÃÂč vous me voyez, quand vous m'aurez rendu raison de l'air libertin et cavalier répandu sur vos habits et sur votre physionomie mÃÂȘme. Qu'est devenu cet air de vivacité tendre et modeste? Que sont devenus ces yeux qui apprivoisaient la vertu mÃÂȘme, qui ne demandaient que le coeur? Si ces yeux-là n'attendrissent point, ils débauchent. L'Amour. - Tels que vous les voyez cependant, ils ont déplu par leur sagesse; on leur en trouvait tant, qu'ils en étaient ridicules. La Vérité. - Et dans quel pays cela vous est-il arrivé? L'Amour. - Dans le pays du monde entier. Vous ne vous ressouvenez peut-ÃÂȘtre pas de l'origine de ce petit effronté d'Amour, pour qui vous m'avez pris. Hélas! C'est moi qui suis cause qu'il est né. La Vérité. - Comment cela? L'Amour. - J'eus querelle un jour avec l'Avarice et la Débauche. Vous avez combien j'ai d'aversion pour ces deux divinités; je leur donnai tant de marques de mépris, qu'elles résolurent de s'en venger. La Vérité. - Les méchantes! eh! que firent-elles? L'Amour. - Voici le tour qu'elles me jouÚrent. La Débauche s'en alla chez Plutus, le dieu des richesses; le mit de bonne humeur, fit tomber la conversation sur Vénus, lui vanta ses beautés, sa blancheur, son embonpoint, etc. Plutus, à ce récit, prit un goût de conclusions, l'appétit vint au gourmand, il n'aima pas Vénus il la désira. La Vérité. - Le malhonnÃÂȘte. L'Amour. - Mais, comme il craignait d'ÃÂȘtre rebuté, la Débauche l'enhardit, en lui promettant son secours et celui de l'Avarice auprÚs de Vénus Vous ÃÂȘtes riche, lui dit-elle, ouvrez vos trésors à Vénus, tandis que mon amie l'Avarice appuiera vos offres auprÚs d'elle, et lui conseillera d'en profiter. Je vous aiderai de mon cÎté, moi. La Vérité. - Je commence à me remettre votre aventure. L'Amour. - Vous n'avez pas un grand génie, dit la Débauche à Plutus, mais vous ÃÂȘtes un gros garçon assez ragoûtant. Je ferai faire à Vénus une attention là -dessus, qui peut-ÃÂȘtre lui tiendra lieu de tendresse; vous serez magnifique, elle est femme. L'Avarice et moi, nous vous servirons bien, et il est des moments oÃÂč il n'est pas besoin d'ÃÂȘtre aimé pour ÃÂȘtre heureux. La Vérité. - La plupart des amants doivent à ces moments-là toute leur fortune. L'Amour. - AprÚs ce discours, Plutus impatient courut tenter l'aventure. Or, argent, bijoux, présents de toute sorte, soutenus de quelques bredouilleries, furent auprÚs de Vénus les truchements de sa belle passion. Que vous dirai-je enfin, ma chÚre? un moment de fragilité me donna pour frÚre ce vilain enfant qui m'usurpe aujourd'hui mon empire! ce petit dieu plus laid qu'un diable, et que Messieurs les hommes appellent Amour. La Vérité. - Hé bien! Est-ce en lui ressemblant que vous avez voulu vous venger de lui? L'Amour. - Laissez-moi achever; le petit fripon ne fut pas plutÎt né, qu'il demanda son apanage. Cet apanage, c'était le droit d'agir sur les coeurs. Je ne daignai pas m'opposer à sa demande; je lui voyais des airs si grossiers, je lui remarquais un caractÚre si brutal, que je ne m'imaginai pas qu'il pût me nuire. Je comptais qu'il ferait peur en se présentant, et que ce monstre serait obligé de rabattre sur les animaux. La Vérité. - En effet, il n'était bon que pour eux. L'Amour. - Ses premiers coups d'essai ne furent pas heureux. Il insultait, bien loin de plaire; mais ma foi, le coeur de l'homme ne vaut pas grand'chose; ce maudit Amour fut insensiblement souffert; bientÎt on le trouva plus badin que moi; moins gÃÂȘnant, moins formaliste, plus expéditif. Les goûts se partagÚrent entre nous deux; il m'enleva de mes créatures. La Vérité. - Eh! que devÃntes-vous alors? L'Amour. - Quelques bonnes gens criÚrent contre la corruption; mais ces bonnes gens n'étaient que des invalides, de vieux personnages, qui, disait-on, avaient leurs raisons pour haïr la réforme; gens à qui la lenteur de mes démarches convenait, et qui prÃÂȘchaient le respect, faute, en le perdant, de pouvoir réparer l'injure. La Vérité. - Il en pouvait bien ÃÂȘtre quelque chose. L'Amour. - Enfin, Madame, ces tendres et tremblants aveux d'une passion, ces dépits délicats, ces transports d'amour d'aprÚs les plus innocentes faveurs, d'aprÚs mille petits riens précieux, tout cela disparut. L'un ouvrit sa bourse, l'autre gesticulait insolemment auprÚs d'une femme, et cela s'appelait une déclaration. La Vérité. - Ah! l'horreur! L'Amour. - A mon égard, j'ennuyais, je glaçais; on me regardait comme un innocent qui manquait d'expérience, et je ne fus plus célébré que par les poÚtes et les romanciers. La Vérité. - Cela vous rebuta? L'Amour. - Oui, je me retirai, ne laissant de moi que mon nom dont on abusait. Or, il y a quelque temps, que rÃÂȘvant à ma triste aventure, il me vint dans l'esprit d'essayer si je pourrais me rétablir en mitigeant mon air tendre et modeste; peut-ÃÂȘtre, disais-je en moi-mÃÂȘme, qu'à la faveur d'un air plus libre et plus hardi, plus conforme au goût oÃÂč sont à présent les hommes, peut-ÃÂȘtre pourrais-je me glisser dans ces coeurs? ils ne me trouveront pas si singulier, et je détruirai mon ennemi par ses propres armes. Ce dessein pris, je partis, et je parus dans la mascarade oÃÂč vous me voyez. La Vérité. - Je gage que vous n'y gagnùtes rien. L'Amour. - Ho vraiment! Je me trouvai bien loin de mon compte tout grenadier que je pensais ÃÂȘtre, dÚs que je me montrai, on me prit pour l'Amour le plus gothique qui ait jamais paru; je fus sifflé dans les Gaules comme une mauvaise comédie, et vous me voyez de retour de cette expédition. Voilà mon histoire. La Vérité. - Hélas! Je n'ai pas été plus heureuse que vous; on m'a chassée du monde. L'Amour. - Hé! qui? les chimistes, les devins, les faiseurs d'almanach, les philosophes? La Vérité. - Non, ces gens-là me m'ont jamais nui. On sait bien qu'ils mentent, ou qu'ils sont livrés à l'erreur, et je ne leur en veux aucun mal, car je ne suis point faite pour eux. L'Amour. - Vous avez raison. La Vérité. - Mais, que voulez-vous que les hommes fassent de moi? Le mensonge et la flatterie sont en si grand crédit parmi eux, qu'on est perdu dÚs qu'on se pique de m'honorer. Je ne suis bonne qu'à ruiner ceux qui me sont fidÚles; par exemple, la flatterie rajeunit les vieux et les vieilles. Moi, je leur donne l'ùge qu'ils ont. Cette femme dont les cheveux blanchissent à son insu, singe maladroit de l'étourderie folùtre des jeunes femmes, qui provoque la médisance par des galanteries qu'elle ne peut faire aboutir, qui se lÚve avec un visage de cinquante ans, et qui voudrait que ce visage n'en eût que trente, quand elle est ajustée, ira-t-on lui dire Madame, vous vous trompez dans votre calcul; votre somme est de vingt ans plus forte? non, sans doute; ses amis souscrivent à la soustraction. Telle a la physionomie d'une guenon, qui se croit du moins jolie; irez-vous mériter sa haine, en lui confiant à quoi elle ressemble pendant que, pour ÃÂȘtre un honnÃÂȘte homme auprÚs d'elle, il suffit de lui dire qu'elle est piquante? Cet homme s'imagine ÃÂȘtre un esprit supérieur; il se croit indispensablement obligé d'avoir raison partout; il décide, il redresse les autres; cependant ce n'est qu'un brouillon qui jouit d'une imagination déréglée. Ses amis feignent de l'admirer; pourquoi? Ils en attendent, ou lui doivent, leur fortune. L'Amour. - Il faut bien prendre patience. La Vérité. - Ainsi je n'ai plus que faire au monde. Cependant, comme la Flatterie est ma plus redoutable ennemie, et qu'en triomphant d'elle, je pourrais insensiblement rentrer dans tous mes honneurs, j'ai voulu m'humaniser je me suis déguisée, comme vous voyez, mais j'ai perdu mon étalage l'amour-propre des hommes est devenu d'une complexion si délicate, qu'il n'y a pas moyen de traiter avec lui; il a fallu m'en revenir encore. Pour vous, mon bel enfant, il me semble que vous aviez un asile et le mariage. L'Amour. - Le mariage! Y songez-vous? Ne savez-vous pas que le devoir des gens mariés est de s'aimer? La Vérité. - Hé bien! c'est à cause de cela que vous régnerez plus aisément parmi eux. L'Amour. - Soit; mais des gens obligés de s'aimer ne me conviennent point. Belle occupation pour un espiÚgle comme moi, que de faire les volontés d'un contrat; achevons de nous conter tout. Que venez-vous faire ici? La Vérité. - J'y viens exécuter un projet de vengeance; voyez-vous ce puits? Voilà le lieu de ma retraite; je vais m'enfermer dedans. L'Amour. - Ah! Ah! Le proverbe sera donc vrai, qui dit que la Vérité est au fond du puits. Et comment entendez-vous vous venger, là ? La Vérité. - Le voici. L'eau de ce puits va, par moi, recevoir une telle vertu, que quiconque en boira sera forcé de dire tout ce qu'il pense et de découvrir son coeur en toute occasion; nous sommes prÚs de Rome, on vient souvent se promener ici; on y chasse; le chasseur se désaltÚre; et à succession de temps, je garnirai cette grande ville de gens naïfs, qui troubleront par leur franchise le commerce indigne de complaisance et de tromperie que la Flatterie y a introduit plus qu'ailleurs. L'Amour. - Nous allons donc ÃÂȘtre voisins; car, pendant que votre rancune s'exercera dans ce puits, la mienne agira dans cet arbre. Je vais y entrer; les fruits en sont beaux et bons, et me serviront à une petite malice qui sera tout à fait plaisante. Celui qui en mangera tombera subitement amoureux du premier objet qu'il apercevra. Que dites-vous de ce guet-apens? La Vérité. - Il est un peu fou. L'Amour. - Bon, il est digne de vous; mais adieu, je vais dans mon arbre. La Vérité. - Et moi, dans mon puits. Divertissement Ier air gracieusement. D'un doux regard elle vous jure Que vous ÃÂȘtes son favori, Mais c'est peut-ÃÂȘtre une imposture Puisqu'en faveur d'un autre elle a déjà souri. 2e air bourrée. Dans le mÃÂȘme instant que son ùme Dédaigneuse d'une autre flamme Semble se déclarer pour vous, Le motif de la préférence Empoisonne la jouissance D'un bien qui paraissait si doux. La coquette ne vous caresse Que pour alarmer la paresse D'un rival qui n'est point jaloux. 3e air menuet. L'amant trahi par ce qu'il aime Veut-il guérir presque en un jour? Qu'il aime ailleurs; l'amour lui-mÃÂȘme Est le remÚde de l'amour. 4e air piqué. Vous qui croyez d'une inhumaine Ne vaincre jamais la rigueur, Pressez, la victoire est certaine, Vous ne connaissez pas son coeur; Il prend un masque qui le gÃÂȘne; Son visage, c'est la douceur. 5e air gracieusement. Heureux, l'amant bien enflammé. Celui qui n'a jamais aimé Ne vit pas ou du moins l'ignore; Sans le plaisir d'ÃÂȘtre charmé D'un aimable objet qu'on adore S'apercevrait-on d'ÃÂȘtre né? 6e air piqué. Tel qui devant nous nous admire, S'en rit peut-ÃÂȘtre à quatre pas. Quand à son tour il nous fait rire C'est un secret qu'il ne sait pas; Oh! l'utile et charmante ruse Qui nous unit tous ici-bas; Qui de nous croit en pareil cas Etre la dupe qu'on abuse? 7e air gracieusement La raison veut que la sagesse Ait un empire sur l'amour; O vous, amants, dont la tendresse Nous attaque cent fois le jour, Quand il nous prend une faiblesse Ne pouvez-vous à votre tour Avoir un instant de sagesse? Arlequin désenchanté par la Raison chante le couplet suivant J'aimais Arlequin et ma foi, Je crois ma guérison complÚte; Mais, Messieurs, entre nous, j'en vois Qui peut-ÃÂȘtre, aussi bien que moi, Ont besoin d'un coup de baguette. Arlequin poli par l'Amour Acteurs de la comédie Comédie en un acte, en prose, Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens, le 17 octobre 1720 Acteurs de la comédie La Fée. Trivelin, domestique de la Fée. Arlequin, jeune homme enlevé par la Fée. Silvia, bergÚre, amante d'Arlequin. Un berger, amoureux de Silvia. Autre bergÚre, cousine de Silvia. Troupe de danseurs et chanteurs. Troupe de lutins. ScÚne premiÚre La Fée, Trivelin Le jardin de la Fée est représenté. Trivelin, à la Fée qui soupire. - Vous soupirez, Madame, et malheureusement pour vous, vous risquez de soupirer longtemps si votre raison n'y met ordre; me permettrez-vous de vous dire ici mon petit sentiment? La Fée. - Parle. Trivelin. - Le jeune homme que vous avez enlevé à ses parents est un beau brun, bien fait; c'est la figure la plus charmante du monde; il dormait dans un bois quand vous le vÃtes, et c'était assurément voir l'Amour endormi; je ne suis donc point surpris du penchant subit qui vous a pris pour lui. La Fée. - Est-il rien de plus naturel que d'aimer ce qui est aimable? Trivelin. - Oh sans doute; cependant avant cette aventure, vous aimiez assez le grand enchanteur Merlin. La Fée. - Eh bien, l'un me fait oublier l'autre cela est encore fort naturel. Trivelin. - C'est la pure nature; mais il reste une petite observation à faire c'est que vous enlevez le jeune homme endormi, quand peu de jours aprÚs vous allez épouser le mÃÂȘme Merlin qui en a votre parole. Oh! cela devient sérieux; et entre nous, c'est prendre la nature un peu trop à la lettre; cependant passe encore; le pis qu'il en pouvait arriver, c'était d'ÃÂȘtre infidÚle; cela serait trÚs vilain dans un homme, mais dans une femme, cela est plus supportable quand une femme est fidÚle, on l'admire; mais il y a des femmes modestes qui n'ont pas la vanité de vouloir ÃÂȘtre admirées; vous ÃÂȘtes de celles-là , moins de gloire, et plus de plaisir, à la bonne heure. La Fée. - De la gloire à la place oÃÂč je suis, je serais une grande dupe de me gÃÂȘner pour si peu de chose. Trivelin. - C'est bien dit, poursuivons vous portez le jeune homme endormi dans votre palais, et vous voilà à guetter le moment de son réveil; vous ÃÂȘtes en habit de conquÃÂȘte, et dans un attirail digne du mépris généreux que vous avez pour la gloire, vous vous attendiez de la part du beau garçon à la surprise la plus amoureuse; il s'éveille, et vous salue du regard le plus imbécile que jamais nigaud ait porté vous vous approchez, il bùille deux ou trois fois de toutes ses forces, s'allonge, se retourne et se rendort voilà l'histoire curieuse d'un réveil qui promettait une scÚne si intéressante. Vous sortez en soupirant de dépit, et peut-ÃÂȘtre chassée par un ronflement de basse-taille, aussi nourri qu'il en soit; une heure se passe, il se réveille encore, et ne voyant personne auprÚs de lui, il crie Eh! A ce cri galant, vous rentrez; l'Amour se frottait les yeux Que voulez-vous, beau jeune homme, lui dites-vous? Je veux goûter, moi, répond-il. Mais n'ÃÂȘtes-vous point surpris de me voir, ajoutez-vous? Eh! mais oui, repart-il. Depuis quinze jours qu'il est ici, sa conversation a toujours été de la mÃÂȘme force; cependant vous l'aimez, et qui pis est, vous laissez penser à Merlin qu'il va vous épouser, et votre dessein, m'avez-vous dit, est, s'il est possible, d'épouser le jeune homme; franchement, si vous les prenez tous deux, suivant toutes les rÚgles, le second mari doit gùter le premier. La Fée. - Je vais te répondre en deux mots la figure du jeune homme en question m'enchante; j'ignorais qu'il eût si peu d'esprit quand je l'ai enlevé. Pour moi, sa bÃÂȘtise ne me rebute point j'aime, avec les grùces qu'il a déjà , celles que lui prÃÂȘtera l'esprit quand il en aura. Quelle volupté de voir un homme aussi charmant me dire à mes pieds Je vous aime! Il est déjà le plus beau brun du monde mais sa bouche, ses yeux, tous ses traits seront adorables, quand un peu d'amour les aura retouchés; mes soins réussiront peut-ÃÂȘtre à lui en inspirer. Souvent il me regarde; et tous les jours je touche au moment oÃÂč il peut me sentir et se sentir lui-mÃÂȘme si cela lui arrive, sur-le-champ j'en fais mon mari; cette qualité le mettra alors à l'abri des fureurs de Merlin; mais avant cela, je n'ose mécontenter cet enchanteur, aussi puissant que moi, et avec qui je différerai le plus longtemps que je pourrai. Trivelin. - Mais si le jeune homme n'est jamais, ni plus amoureux, ni plus spirituel, si l'éducation que vous tùchez de lui donner ne réussit pas, vous épouserez donc Merlin? La Fée. - Non; car en l'épousant mÃÂȘme je ne pourrais me déterminer à perdre de vue l'autre et si jamais il venait à m'aimer, toute mariée que je serais, je veux bien te l'avouer, je ne me fierais pas à moi. Trivelin. - Oh je m'en serais bien douté, sans que vous me l'eussiez dit Femme tentée, et femme vaincue, c'est tout un. Mais je vois notre bel imbécile qui vient avec son maÃtre à danser. ScÚne II Arlequin entre, la tÃÂȘte dans l'estomac, ou de la façon niaise dont il voudra, son maÃtre à danser, la Fée, Trivelin La Fée. - Eh bien, aimable enfant, vous me paraissez triste y a-t-il quelque chose ici qui vous déplaise? Arlequin. - Moi, je n'en sais rien. Trivelin rit. La Fée, à Trivelin. - Oh! je vous prie, ne riez pas, cela me fait injure, je l'aime, cela vous suffit pour le respecter. Pendant ce temps Arlequin prend des mouches, la Fée continuant à parler à Arlequin. Voulez-vous bien prendre votre leçon, mon cher enfant? Arlequin, comme n'ayant pas entendu. - Hem. La Fée. - Voulez-vous prendre votre leçon, pour l'amour de moi? Arlequin. - Non. La Fée. - Quoi! vous me refusez si peu de chose, à moi qui vous aime? Alors Arlequin lui voit une grosse bague au doigt, il lui va prendre la main, regarde la bague, et lÚve la tÃÂȘte en se mettant à rire niaisement. La Fée. - Voulez-vous que je vous la donne? Arlequin. - Oui-dà . La Fée tire la bague de son doigt, et lui présente. Comme il la prend grossiÚrement, elle lui dit. - Mon cher Arlequin, un beau garçon comme vous, quand une dame lui présente quelque chose, doit baiser la main en le recevant. Arlequin alors prend goulûment la main de la Fée qu'il baise. La Fée dit. - Il ne m'entend pas, mais du moins sa méprise m'a fait plaisir. Elle ajoute Baisez la vÎtre à présent. Arlequin alors baise le dessus de sa main; la Fée soupire, et lui donnant sa bague, lui dit La voilà , en revanche, recevez votre leçon. Alors le maÃtre à danser apprend à Arlequin à faire la révérence. Arlequin égaie cette scÚne de tout ce que son génie peut lui fournir de propre au sujet. Arlequin. - Je m'ennuie. La Fée. - En voilà donc assez nous allons tùcher de vous divertir. Arlequin alors saute de joie du divertissement proposé, et dit en riant. - Divertir, divertir. ScÚne III La Fée, Arlequin, Trivelin Une troupe de chanteurs et danseurs. La Fée fait asseoir Arlequin alors auprÚs d'elle sur un banc de gazon qui sera auprÚs de la grille du théùtre. Pendant qu'on danse, Arlequin siffle. Un Chanteur, à Arlequin. Beau brunet, l'Amour vous appelle. Arlequin, à ce vers, se lÚve niaisement et dit. - Je ne l'entends pas, oÃÂč est-il? Il l'appelle Hé! hé! Le Chanteur continue. Beau brunet, l'Amour vous appelle. Arlequin, en se rasseyant, dit. - Qu'il crie donc plus haut. Le Chanteur continue en lui montrant la Fée. Voyez-vous cet objet charmant, Ces yeux dont l'ardeur étincelle, Vous répÚtent à tout moment Beau brunet, l'Amour vous appelle. Arlequin, alors en regardant les yeux de la Fée, dit. - Dame, cela est drÎle! Une Chanteuse bergÚre vient, et dit à Arlequin. Aimez, aimez, rien n'est si doux. Arlequin, là -dessus, répond. - Apprenez, apprenez-moi cela. La Chanteuse continue en le regardant. Ah! que je plains votre ignorance. Quel bonheur pour moi, quand j'y pense, Elle montre le chanteur. Qu'Atys en sache plus que vous! La Fée, alors en se levant, dit à Arlequin. - Cher Arlequin, ces tendres chansons ne vous inspirent-elles rien? Que sentez-vous? Arlequin. - Je sens un grand appétit. Trivelin. - C'est-à -dire qu'il soupire aprÚs sa collation; mais voici un paysan qui veut vous donner le plaisir d'une danse de village, aprÚs quoi nous irons manger. Un paysan danse. La Fée se rassied, et fait asseoir Arlequin qui s'endort. Quand la danse finit, la Fée le tire par le bras, et lui dit en se levant. - Vous vous endormez, que faut-il donc faire pour vous amuser? Arlequin, en se réveillant, pleure. - Hi, hi, hi, mon pÚre, eh! je ne vois point ma mÚre! La Fée, à Trivelin. - Emmenez-le, il se distraira peut-ÃÂȘtre, en mangeant, du chagrin qui le prend; je sors d'ici pour quelques moments; quand il aura fait collation, laissez-le se promener oÃÂč il voudra. Ils sortent tous. ScÚne IV Silvia, Le Berger La scÚne change et représente au loin quelques moutons qui paissent. Silvia entre sur la scÚne en habit de bergÚre, une houlette à la main, un berger la suit. Le Vous me fuyez, belle Silvia? Silvia. - Que voulez-vous que je fasse, vous m'entretenez d'une chose qui m'ennuie, vous me parlez toujours d'amour. Le Berger. - Je vous parle de ce que je sens. Silvia. - Oui, mais je ne sens rien, moi. Le Berger. - Voilà ce qui me désespÚre. Silvia. - Ce n'est pas ma faute, je sais bien que toutes nos bergÚres ont chacune un berger qui ne les quitte point; elles me disent qu'elles aiment, qu'elles soupirent; elles y trouvent leur plaisir. Pour moi, je suis bien malheureuse depuis que vous dites que vous soupirez pour moi, j'ai fait ce que j'ai pu pour soupirer aussi, car j'aimerais autant qu'une autre à ÃÂȘtre bien aise; s'il y avait quelque secret pour cela, tenez, je vous rendrais heureux tout d'un coup, car je suis naturellement bonne. Le Berger. - Hélas! pour de secret, je n'en sais point d'autre que celui de vous aimer moi-mÃÂȘme. Silvia. - Apparemment que ce secret-là ne vaut rien; car je ne vous aime point encore, et j'en suis bien fùchée; comment avez-vous fait pour m'aimer, vous? Le Berger. - Moi, je vous ai vue voilà tout. Silvia. - Voyez quelle différence; et moi, plus je vous vois et moins je vous aime. N'importe, allez, allez, cela viendra peut-ÃÂȘtre, mais ne me gÃÂȘnez point. Par exemple, à présent, je vous haïrais si vous restiez ici. Le Berger. - Je me retirerai donc, puisque c'est vous plaire, mais pour me consoler, donnez-moi votre main, que je la baise. Silvia. - Oh non! on dit que c'est une faveur, et qu'il n'est pas honnÃÂȘte d'en faire, et cela est vrai, car je sais bien que les bergÚres se cachent de cela. Le Berger. - Personne ne nous voit. Silvia. - Oui; mais puisque c'est une faute, je ne veux point la faire qu'elle ne me donne du plaisir comme aux autres. Le Berger. - Adieu donc, belle Silvia, songez quelquefois à moi. Silvia. - Oui, oui. ScÚne V Silvia, Arlequin, mais il ne vient qu'un moment aprÚs que Silvia a été seule. Silvia. - Que ce berger me déplaÃt avec son amour! Toutes les fois qu'il me parle, je suis toute de méchante humeur. Et puis voyant Arlequin. Mais qui est-ce qui vient là ? Ah mon Dieu le beau garçon! Arlequin entre en jouant au volant, il vient de cette façon jusqu'aux pieds de Silvia, là il laisse en jouant tomber le volant, et, en se baissant pour le ramasser, il voit Silvia; il demeure étonné et courbé; petit à petit et par secousses il se redresse le corps quand il s'est entiÚrement redressé, il la regarde, elle, honteuse, feint de se retirer dans son embarras, il l'arrÃÂȘte, et dit. - Vous ÃÂȘtes bien pressée? Silvia. - Je me retire, car je ne vous connais pas. Arlequin. - Vous ne me connaissez pas? tant pis; faisons connaissance, voulez-vous? Silvia, encore honteuse. - Je le veux bien. Arlequin, alors s'approche d'elle et lui marque sa joie par de petits ris, et dit. - Que vous ÃÂȘtes jolie! Silvia. - Vous ÃÂȘtes bien obligeant. Arlequin. - Oh point, je dis la vérité. Silvia, en riant un peu à son tour. - Vous ÃÂȘtes bien joli aussi, vous. Arlequin. - Tant mieux oÃÂč demeurez-vous? je vous irai voir. Silvia. - Je demeure tout prÚs; mais il ne faut pas venir; il vaut mieux nous voir toujours ici, parce qu'il y a un berger qui m'aime; il serait jaloux, et il nous suivrait. Arlequin. - Ce berger-là vous aime? Silvia. - Oui. Arlequin. - Voyez donc cet impertinent! je ne le veux pas, moi. Est-ce que vous l'aimez, vous? Silvia. - Non, je n'en ai jamais pu venir à bout. Arlequin. - C'est bien fait, il faut n'aimer personne que nous deux; voyez si vous le pouvez? Silvia. - Oh! de reste, je ne trouve rien de si aisé. Arlequin. - Tout de bon? Silvia. - Oh! je ne mens jamais, mais oÃÂč demeurez-vous aussi? Arlequin, lui montrant du doigt. - Dans cette grande maison. Silvia. - Quoi! chez la fée? Arlequin. - Oui. Silvia, tristement. - J'ai toujours eu du malheur. Arlequin, tristement aussi. - Qu'est-ce que vous avez, ma chÚre amie? Silvia. - C'est que cette fée est plus belle que moi, et j'ai peur que notre amitié ne tienne pas. Arlequin, impatiemment. - J'aimerais mieux mourir. Et puis tendrement. Allez, ne vous affligez pas, mon petit coeur. Silvia. - Vous m'aimerez donc toujours? Arlequin. - Tant que je serai en vie. Silvia. - Ce serait bien dommage de me tromper, car je suis si simple. Mais mes moutons s'écartent, on me gronderait s'il s'en perdait quelqu'un il faut que je m'en aille. Quand reviendrez-vous? Arlequin, avec chagrin. - Oh! que ces moutons me fùchent! Silvia. - Et moi aussi, mais que faire? Serez-vous ici sur le soir? Arlequin. - Sans faute. En disant cela il lui prend la main et il ajoute Oh les jolis petits doigts! Il lui baise la main et dit Je n'ai jamais eu de bonbon si bon que cela. Silvia rit et dit. - Adieu donc. Et puis à part. Voilà que je soupire, et je n'ai point eu de secret pour cela. Elle laisse tomber son mouchoir en s'en allant. Arlequin le ramasse et la rappelle pour lui donner. Arlequin. - Mon amie! Silvia. - Que voulez-vous, mon amant?. Et puis voyant son mouchoir entre les mains d'Arlequin. Ah! c'est mon mouchoir, donnez. Arlequin le tend, et puis retire la main; il hésite, et enfin il le garde, et dit - Non, je veux le garder, il me tiendra compagnie qu'est-ce que vous en faites? Silvia. - Je me lave quelquefois le visage, et je m'essuie avec. Arlequin, en le déployant. - Et par oÃÂč vous sert-il, afin que je le baise par là ? Silvia, en s'en allant. - Partout, mais j'ai hùte, je ne vois plus mes moutons; adieu, jusqu'à tantÎt. Arlequin la salue en faisant des singeries, et se retire aussi. ScÚne VI La fée, Trivelin La scÚne change, et représente le jardin de la Fée. La Fée. - Eh bien! notre jeune homme, a-t-il goûté? Trivelin. - Oui, goûté comme quatre il excelle en fait d'appétit. La Fée. - OÃÂč est-il à présent? Trivelin. - Je crois qu'il joue au volant dans les prairies; mais j'ai une nouvelle à vous apprendre. La Fée. - Quoi, qu'est-ce que c'est? Trivelin. - Merlin est venu pour vous voir. La Fée. - Je suis ravie de ne m'y ÃÂȘtre point rencontrée; car c'est une grande peine que de feindre de l'amour pour qui l'on n'en sent plus. Trivelin. - En vérité, Madame, c'est bien dommage que ce petit innocent l'ait chassé de votre coeur! Merlin est au comble de la joie, il croit vous épouser incessamment. Imagines-tu quelque chose d'aussi beau qu'elle? me disait-il tantÎt, en regardant votre portrait. Ah! Trivelin, que de plaisirs m'attendent! Mais je vois bien que de ces plaisirs-là il n'en tùtera qu'en idée, et cela est d'une triste ressource, quand on s'en est promis la belle et bonne réalité. Il reviendra, comment vous tirerez-vous d'affaire avec lui? La Fée. - Jusqu'ici je n'ai point encore d'autre parti à prendre que de le tromper. Trivelin. - Eh! n'en sentez-vous pas quelque remords de conscience? La Fée. - Oh! j'ai bien d'autres choses en tÃÂȘte, qu'à m'amuser à consulter ma conscience sur une bagatelle. Trivelin, à part. - Voilà ce qui s'appelle un coeur de femme complet. La Fée. - Je m'ennuie de ne point voir Arlequin; je vais le chercher; mais le voilà qui vient à nous qu'en dis-tu, Trivelin? il me semble qu'il se tient mieux qu'à l'ordinaire? ScÚne VII La Fée, Trivelin, Arlequin Arlequin arrive tenant en main le mouchoir de Silvia qu'il regarde, et dont il se frotte tout doucement le visage. La Fée, continuant de parler à Trivelin. - Je suis curieuse de voir ce qu'il fera tout seul, mets-toi à cÎté de moi, je vais tourner mon anneau qui nous rendra invisibles. Arlequin arrive au bord du théùtre, et il saute en tenant le mouchoir de Silvia, il le met dans son sein, il se couche et se roule dessus; et tout cela gaiement. La Fée, à Trivelin. - Qu'est-ce que cela veut dire? Cela me paraÃt singulier. OÃÂč a-t-il pris ce mouchoir? Ne serait-ce pas un des miens qu'il aurait trouvé? Ah! si cela était, Trivelin, toutes ces postures-là seraient peut-ÃÂȘtre de bon augure. Trivelin. - Je gagerais moi que c'est un linge qui sent le musc. La Fée. - Oh non! Je veux lui parler, mais éloignons-nous un peu pour feindre que nous arrivons. Elle s'éloigne de quelques pas, pendant qu'Arlequin se promÚne en long en chantant Ter li ta ta li ta. La Fée. - Bonjour, Arlequin. Arlequin, en tirant le pied, et mettant le mouchoir sous son bras. - Je suis votre trÚs humble serviteur. La Fée, à part à Trivelin. - Comment! voilà des maniÚres! il ne m'en a jamais tant dit depuis qu'il est ici. Arlequin, à la Fée. - Madame, voulez-vous avoir la bonté de vouloir bien me dire comment on est quand on aime bien une personne? La Fée, charmée à Trivelin. - Trivelin, entends-tu? Et puis à Arlequin. Quand on aime, mon cher enfant, on souhaite toujours de voir les gens, on ne peut se séparer d'eux, on les perd de vue avec chagrin enfin on sent des transports, des impatiences et souvent des désirs. Arlequin, en sautant d'aise et comme à part. - M'y voilà . La Fée. - Est-ce que vous sentez tout ce que je dis là ? Arlequin, d'un air indifférent. - Non, c'est une curiosité que j'ai. Trivelin. - Il jase vraiment! La Fée. - Il jase, il est vrai, mais sa réponse ne me plaÃt pas mon cher Arlequin, ce n'est donc pas de moi que vous parlez? Arlequin. - Oh! je ne suis pas un niais, je ne dis pas ce que je pense. La Fée, avec feu, et d'un ton brusque. - Qu'est-ce que cela signifie? OÃÂč avez-vous pris ce mouchoir? Arlequin, la regardant avec crainte. - Je l'ai pris à terre. La Fée. - A qui est-il? Arlequin. - Il est à ... Et puis s'arrÃÂȘtant. Je n'en sais rien. La Fée. - Il y a quelque mystÚre désolant là -dessous! Donnez-moi ce mouchoir! Elle lui arrache, et aprÚs l'avoir regardé avec chagrin, et à part. Il n'est pas à moi et il le baisait; n'importe, cachons-lui mes soupçons, et ne l'intimidons pas; car il ne me découvrirait rien. Arlequin, alors va, le chapeau bas et humblement, lui redemander le mouchoir. - Ayez la charité de me rendre le mouchoir. La Fée, en soupirant en secret. - Tenez, Arlequin, je ne veux pas vous l'Îter, puisqu'il vous fait plaisir. Arlequin en le recevant baise la main, la salue, et s'en va. La Fée, le regardant. - Vous me quittez; oÃÂč allez-vous? Arlequin. - Dormir sous un arbre. La Fée, doucement. - Allez, allez. ScÚne VIII La Fée, Trivelin La Fée. - Ah! Trivelin, je suis perdue. Trivelin. - Je vous avoue, Madame, que voici une aventure oÃÂč je ne comprends rien, que serait-il donc arrivé à ce petit peste-là ? La Fée, au désespoir et avec feu. - Il a de l'esprit, Trivelin, il en a, et je n'en suis pas mieux, je suis plus folle que jamais. Ah! quel coup pour moi, que le petit ingrat vient de me paraÃtre aimable! As-tu vu comme il est changé? As-tu remarqué de quel air il me parlait? combien sa physionomie était devenue fine? Et ce n'est pas de moi qu'il tient toutes ces grùces-là ! Il a déjà de la délicatesse de sentiment, il s'est retenu, il n'ose me dire à qui appartient le mouchoir, il devine que j'en serais jalouse; ah! qu'il faut qu'il ait pris d'amour pour avoir déjà tant d'esprit! Que je suis malheureuse! Une autre lui entendra dire ce je vous aime que j'ai tant désiré, et je sens qu'il méritera d'ÃÂȘtre adoré; je suis au désespoir. Sortons, Trivelin; il s'agit ici de découvrir ma rivale, je vais le suivre et parcourir tous les lieux oÃÂč ils pourront se voir. Cherche de ton cÎté, va vite, je me meurs. ScÚne IX Silvia, une de ses cousines La scÚne change et représente une prairie oÃÂč de loin paissent des moutons. Silvia. - ArrÃÂȘte-toi un moment, ma cousine; je t'aurai bientÎt conté mon histoire, et tu me donneras quelque avis. Tiens, j'étais ici quand il est venu; dÚs qu'il s'est approché, le coeur m'a dit que je l'aimais; cela est admirable! Il s'est approché aussi, il m'a parlé; sais-tu ce qu'il m'a dit? Qu'il m'aimait aussi. J'étais plus contente que si on m'avait donné tous les moutons du hameau vraiment je ne m'étonne pas si toutes nos bergÚres sont si aises d'aimer; je voudrais n'avoir fait que cela depuis que je suis au monde, tant je le trouve charmant; mais ce n'est pas tout, il doit revenir ici bientÎt; il m'a déjà baisé la main, et je vois bien qu'il voudra me la baiser encore. Donne-moi conseil, toi qui as eu tant d'amants; dois-je le laisser faire? La Cousine. - Garde-t'en bien, ma cousine, sois bien sévÚre, cela entretient l'amour d'un amant. Silvia. - Quoi, il n'y a point de moyen plus aisé que cela pour l'entretenir? La Cousine. - Non; il ne faut point aussi lui dire tant que tu l'aimes. Silvia. - Eh! comment s'en empÃÂȘcher? Je suis encore trop jeune pour pouvoir me gÃÂȘner. La Cousine. - Fais comme tu pourras, mais on m'attend, je ne puis rester plus longtemps, adieu, ma cousine. ScÚne X Silvia, un moment aprÚs. - Que je suis inquiÚte! j'aimerais autant ne point aimer que d'ÃÂȘtre obligée d'ÃÂȘtre sévÚre; cependant elle dit que cela entretient l'amour, voilà qui est étrange; on devrait bien changer une maniÚre si incommode; ceux qui l'on inventée n'aimaient pas tant que moi. ScÚne XI Silvia, Arlequin Arlequin arrive. Silvia, en le voyant. - Voici mon amant; que j'aurai de peine à me retenir! DÚs qu'Arlequin l'aperçoit, il vient à elle en sautant de joie; il lui fait des caresses avec son chapeau, auquel il a attaché le mouchoir, il tourne autour de Silvia, tantÎt il baise le mouchoir, tantÎt il caresse Silvia. Arlequin. - Vous voilà donc, mon petit coeur? Silvia, en riant. - Oui, mon amant. Arlequin. - Etes-vous bien aise de me voir? Silvia. - Assez. Arlequin, en répétant ce mot. - Assez, ce n'est pas assez. Silvia. - Oh si fait, il n'en faut pas davantage. Arlequin ici lui prend la main, Silvia paraÃt embarrassé. Arlequin, en la tenant, dit. - Et moi, je ne veux pas que vous disiez comme cela. Il veut alors lui baiser la main, en disant ces derniers mots. Silvia, retirant sa main. - Ne me baisez pas la main au moins. Arlequin, fùché. - Ne voilà -t-il pas encore? Allez, vous ÃÂȘtes une trompeuse. Il pleure. Silvia, tendrement, en lui prenant le menton. - Hélas! mon petit amant, ne pleurez pas. Arlequin, continuant de gémir. - Vous m'aviez promis votre amitié. Silvia. - Eh! je vous l'ai donnée. Arlequin. - Non quand on aime les gens, on ne les empÃÂȘche pas de baiser sa main. En lui offrant la sienne. Tenez, voilà la mienne; voyez si je ferai comme vous. Silvia, en se ressouvenant des conseils de sa cousine. - Oh! ma cousine dira ce qu'elle voudra, mais je ne puis y tenir. Là , là , consolez-vous, mon amant, et baisez ma main puisque vous en avez envie; baisez, mais écoutez, n'allez pas me demander combien je vous aime, car je vous en dirais toujours la moitié moins qu'il n'y en a. Cela n'empÃÂȘchera pas que, dans le fond, je ne vous aime de tout mon coeur; mais vous ne devez pas le savoir, parce que cela vous Îterait votre amitié, on me l'a dit. Arlequin, d'une voix plaintive. - Tous ceux qui vous ont dit cela ont fait un mensonge ce sont des causeurs qui n'entendent rien à notre affaire. Le coeur me bat quand je baise votre main et que vous dites que vous m'aimez, et c'est marque que ces choses-là sont bonnes à mon amitié. Silvia. - Cela se peut bien, car la mienne en va de mieux en mieux aussi; mais n'importe, puisqu'on dit que cela ne vaut rien, faisons un marché de peur d'accident toutes les fois que vous me demanderez si j'ai beaucoup d'amitié pour vous, je vous répondrai que je n'en ai guÚre, et cela ne sera pourtant pas vrai; et quand vous voudrez me baiser la main, je ne le voudrai pas, et pourtant j'en aurai envie. Arlequin, en riant. - Eh! eh! cela sera drÎle! je le veux bien; mais avant ce marché-là , laissez-moi baiser votre main à mon aise, cela ne sera pas du jeu. Silvia. - Baisez, cela est juste. Arlequin lui baise et rebaise la main, et aprÚs, faisant réflexion au plaisir qu'il vient d'avoir, il dit. - Oh! mais, mon amie, peut-ÃÂȘtre que le marché nous fùchera tous deux. Silvia. - Eh! quand cela nous fùchera tout de bon, ne sommes-nous pas les maÃtres? Arlequin. - Il est vrai, mon amie; cela est donc arrÃÂȘté? Silvia. - Oui. Arlequin. - Cela sera tout divertissant voyons pour voir. Arlequin ici badine, et l'interroge pour rire. M'aimez-vous beaucoup? Silvia. - Pas beaucoup. Arlequin, sérieusement. - Ce n'est que pour rire au moins, autrement... Silvia, riant. - Eh! sans doute. Arlequin, poursuivant toujours la badinerie, et riant. - Ah! ah! ah! Et puis pour badiner encore. Donnez-moi votre main, ma mignonne. Silvia. - Je ne le veux pas. Arlequin, souriant. - Je sais pourtant que vous le voudriez bien. Silvia. - Plus que vous; mais je ne veux pas le dire. Arlequin, souriant encore ici, et puis changeant de façon, et tristement. - Je veux la baiser, ou je serai fùché. Silvia. - Vous badinez, mon amant? Arlequin, comme tristement toujours. - Non. Silvia. - Quoi! c'est tout de bon? Arlequin. - Tout de bon. Silvia, en lui tendant la main. - Tenez donc. ScÚne XII La Fée, Arlequin, Silvia Ici la Fée qui les cherchait arrive, et dit à part en retournant son anneau. - Ah! je vois mon malheur! Arlequin, aprÚs avoir baisé la main de Silvia. - Dame! je badinais. Silvia. - Je vois bien que vous m'avez attrapée, mais j'en profite aussi. Arlequin, qui lui tient toujours la main. - Voilà un petit mot qui me plaÃt comme tout. La Fée, à part. - Ah! juste ciel, quel langage! Paraissons. Elle retourne son anneau. Silvia, effrayée de la voir, fait un cri. - Ah! Arlequin, de son cÎté. - Ouf! La Fée, à Arlequin avec altération. - Vous en savez déjà beaucoup! Arlequin, embarrassé. - Eh! eh! je ne savais pourtant pas que vous étiez là . La Fée, en le regardant fixement. - Ingrat! Et puis le touchant de sa baguette. Suivez-moi. AprÚs ce dernier mot, elle touche aussi Silvia sans lui rien dire. Silvia, touchée, dit. - Miséricorde! La Fée alors part avec Arlequin, qui marche devant en silence et comme par compas. ScÚne XIII Silvia, seule, tremblante, et sans bouger. - Ah! la méchante femme, je tremble encore de peur. Hélas! peut-ÃÂȘtre qu'elle va tuer mon amant, elle ne lui pardonnera jamais de m'aimer, mais je sais bien comment je ferai; je m'en vais assembler tous les bergers du hameau, et les mener chez elle allons. Silvia là -dessus veut marcher, mais elle ne peut avancer un pas, elle dit Qu'est-ce que j'ai donc? Je ne puis me remuer. Elle fait des efforts et ajoute Ah! cette magicienne m'a jeté un sortilÚge aux jambes. A ces mots, deux ou trois Lutins viennent pour l'enlever. Silvia, tremblante. - Ahi! Ahi! Messieurs, ayez pitié de moi, au secours, au secours! Un des Lutins. - Suivez-nous, suivez-nous. Silvia. - Je ne veux pas, je veux retourner au logis. Un autre Lutin. - Marchons. Ils l'enlÚvent en criant. ScÚne XIV La scÚne change et représente le jardin de la Fée. La Fée paraÃt avec Arlequin, qui marche devant elle dans la mÃÂȘme posture qu'il a fait ci-devant, et la tÃÂȘte baissée. - Fourbe que tu es! je n'ai pu paraÃtre aimable à tes yeux, je n'ai pu t'inspirer le moindre sentiment, malgré tous les soins et toute la tendresse que tu m'as vue; et ton changement est l'ouvrage d'une misérable bergÚre! Réponds, ingrat, que lui trouves-tu de si charmant? Parle. Arlequin, feignant d'ÃÂȘtre retombé dans sa bÃÂȘtise. - Qu'est-ce que vous voulez? La Fée. - Je ne te conseille pas d'affecter une stupidité que tu n'as plus, et si tu ne te montres tel que tu es, tu vas me voir poignarder l'indigne objet de ton choix. Arlequin, vite et avec crainte. - Eh! non, non; je vous promets que j'aurai de l'esprit autant que vous le voudrez. La Fée. - Tu trembles pour elle. Arlequin. - C'est que je n'aime à voir mourir personne. La Fée. - Tu me verras mourir, moi, si tu ne m'aimes. Arlequin, en la flattant. - Ne soyez donc point en colÚre contre nous. La Fée, en s'attendrissant. - Ah! mon cher Arlequin, regarde-moi, repens-toi de m'avoir désespérée, j'oublierai de quelle part t'est venu ton esprit; mais puisque tu en as, qu'il te serve à connaÃtre les avantages que je t'offre. Arlequin. - Tenez, dans le fond, je vois bien que j'ai tort; vous ÃÂȘtes belle et brave cent fois plus que l'autre, mais j'enrage. La Fée. - Eh! de quoi? Arlequin. - C'est que j'ai laissé prendre mon coeur par cette petite friponne qui est plus laide que vous. La Fée soupire en secret et dit. - Arlequin, voudrais-tu aimer une personne qui te trompe, qui a voulu badiner avec toi, et qui ne t'aime pas? Arlequin. - Oh! pour cela si fait, elle m'aime à la folie. La Fée. - Elle t'abusait, je le sais bien, puisqu'elle doit épouser un berger du village qui est son amant si tu veux, je m'en vais l'envoyer chercher, et elle te le dira elle-mÃÂȘme. Arlequin, en se mettant la main sur la poitrine ou sur son coeur. - Tic, tac, tic, tac, ouf voilà des paroles qui me rendent malade. Et puis vite. Allons, allons, je veux savoir cela; car si elle me trompe, jarni, je vous caresserai, je vous épouserai devant ses deux yeux pour la punir. La Fée. - Eh bien! je vais donc l'envoyer chercher. Arlequin, encore ému. - Oui; mais vous ÃÂȘtes bien fine, si vous ÃÂȘtes là quand elle me parlera, vous lui ferez la grimace, elle vous craindra, et elle n'osera me dire rondement sa pensée. La Fée. - Je me retirerai. Arlequin. - La peste! vous ÃÂȘtes une sorciÚre, vous nous jouerez un tour comme tantÎt, et elle s'en doutera vous ÃÂȘtes au milieu du monde, et on ne voit rien. Oh! je ne veux point que vous trichiez; faites un serment que vous n'y serez pas en cachette. La Fée. - Je te le jure, foi de fée. Arlequin. - Je ne sais point si ce juron-là est bon; mais je me souviens à cette heure, quand on me lisait des histoires, d'avoir vu qu'on jurait par le six, le tix, oui, le Styx. La Fée. - C'est la mÃÂȘme chose. Arlequin. - N'importe, jurez toujours; dame, puisque vous craignez, c'est que c'est le meilleur. La Fée, aprÚs avoir rÃÂȘvé. - Eh bien! je n'y serai point, je t'en jure par le Styx, et je vais donner ordre qu'on l'amÚne ici. Arlequin. - Et moi en attendant je m'en vais gémir en me promenant. Il sort. ScÚne XV La Fée, seule. - Mon serment me lie, mais je n'en sais pas moins le moyen d'épouvanter la bergÚre sans ÃÂȘtre présente, et il me reste une ressource; je donnerai mon anneau à Trivelin qui les écoutera invisible, et qui me rapportera ce qu'ils auront dit Appelons-le Trivelin! Trivelin! ScÚne XVI La Fée, Trivelin Trivelin vient. - Que voulez-vous, Madame? La Fée. - Faites venir ici cette bergÚre, je veux lui parler; et vous, prenez cette bague. Quand j'aurai quitté cette fille, vous avertirez Arlequin de lui venir parler, et vous le suivrez sans qu'il le sache pour venir écouter leur entretien, avec la précaution de retourner la bague, pour n'ÃÂȘtre point vu d'eux; aprÚs quoi, vous me redirez leur discours entendez-vous? Soyez exact, je vous prie. Trivelin. - Oui, Madame. Il sort pour aller chercher Silvia. ScÚne XVII La Fée, Silvia La Fée, un moment seule. - Est-il d'aventure plus triste que la mienne? Je n'ai lieu d'aimer plus que je n'aimais, que pour en souffrir davantage; cependant il me reste encore quelque espérance; mais voici ma rivale. Silvia entre. La Fée en colÚre. Approchez, approchez. Silvia. - Madame, est-ce que vous voulez toujours me retenir de force ici? Si ce beau garçon m'aime, est-ce ma faute? Il dit que je suis belle, dame, je ne puis pas m'empÃÂȘcher de l'ÃÂȘtre. La Fée, avec un sentiment de fureur. - Oh! si je ne craignais de tout perdre, je la déchirerais. Haut. Ecoutez-moi, petite fille, mille tourments vous sont préparés, si vous ne m'obéissez. Silvia, en tremblant. - Hélas! vous n'avez qu'à dire. La Fée. - Arlequin va paraÃtre ici je vous ordonne de lui dire que vous n'avez voulu que vous divertir avec lui, que vous ne l'aimez point, et qu'on va vous marier avec un berger du village; je ne paraÃtrai point dans votre conversation, mais je serai à vos cÎtés sans que vous me voyiez, et si vous n'observez mes ordres avec la derniÚre rigueur, s'il vous échappe le moindre mot qui lui fasse deviner que je vous aie forcée à lui parler comme je le veux, tout est prÃÂȘt pour votre supplice. Silvia. - Moi, lui dire que j'ai voulu me moquer de lui? Cela est-il raisonnable? Il se mettra à pleurer, et je me mettrai à pleurer aussi vous savez bien que cela est immanquable. La Fée, en colÚre. - Vous osez me résister! Paraissez, esprits infernaux, enchaÃnez-la, et n'oubliez rien pour la tourmenter. Des esprit entrent. Silvia, pleurant, dit. - N'avez-vous pas de conscience de me demander une chose impossible? La Fée, aux esprits. - Ce n'est pas tout; allez prendre l'ingrat qu'elle aime, et donnez-lui la mort à ses yeux. Silvia, avec exclamation. - La mort! Ah! Madame la Fée, vous n'avez qu'à le faire venir; je m'en vais lui dire que je le hais, et je vous promets de ne point pleurer du tout; je l'aime trop pour cela. La Fée. - Si vous versez une larme, si vous ne paraissez tranquille, il est perdu, et vous aussi. Aux esprits. Otez-lui ses fers. A Silvia. Quand vous lui aurez parlé, je vous ferai reconduire chez vous, si j'ai lieu d'ÃÂȘtre contente il va venir, attendez ici. La Fée sort et les diables aussi. ScÚne XVIII Silvia, Arlequin, Trivelin Silvia, un moment seule. - Achevons vite de pleurer, afin que mon amant ne croie pas que je l'aime, le pauvre enfant, ce serait le tuer moi-mÃÂȘme. Ah! maudite fée! Mais essuyons mes yeux, le voilà qui vient. Arlequin entre alors triste et la tÃÂȘte penchée, il ne dit mot jusqu'auprÚs de Silvia, il se présente à elle, la regarde un moment sans parler; et aprÚs, Trivelin invisible entre. Arlequin. - Mon amie! Silvia, d'un air libre. - Eh bien? Arlequin. - Regardez-moi. Silvia, embarrassée. - A quoi sert tout cela? On m'a fait venir ici pour vous parler; j'ai hùte, qu'est-ce que vous voulez? Arlequin, tendrement. - Est-ce vrai que vous m'avez fourbé? Silvia. - Oui, tout ce que j'ai fait, ce n'était que pour me donner du plaisir. Arlequin s'approche d'elle tendrement et lui dit. - Mon amie, dites franchement, cette coquine de fée n'est point ici, car elle en a juré. Et puis en flattant Silvia. Là , là , remettez-vous, mon petit coeur dites, ÃÂȘtes-vous une perfide? Allez-vous ÃÂȘtre la femme d'un vilain berger? Silvia. - Oui, encore une fois, tout cela est vrai. Arlequin, là -dessus, pleure de toute sa force. - Hi, hi, hi. Silvia, à part. - Le courage me manque. Arlequin, en pleurant sans rien dire, cherche dans ses poches; il en tire un petit couteau qu'il aiguise sur sa manche. Silvia, le voyant faire. - Qu'allez-vous donc faire? Alors Arlequin sans répondre allonge le bras comme pour prendre sa secousse, et ouvre un peu son estomac. Silvia, effrayée. - Ah! il va se tuer; arrÃÂȘtez-vous, mon amant! j'ai été obligée de vous dire des menteries Et puis en parlant à la Fée qu'elle croit à cÎté d'elle. Madame la Fée, pardonnez-moi en quelque endroit que vous soyez ici, vous voyez bien ce qui en est. Arlequin, à ces mots cessant son désespoir, lui prend vite la main et dit. - Ah! quel plaisir! soutenez-moi, m'amour, je m'évanouis d'aise. Silvia le soutient. Trivelin, alors, paraÃt tout d'un coup à leurs yeux. Silvia, dans la surprise, dit. - Ah! voilà la Fée. Trivelin. - Non, mes enfants, ce n'est pas la Fée; mais elle m'a donné son anneau, afin que je vous écoutasse sans ÃÂȘtre vu. Ce serait bien dommage d'abandonner de si tendres amants à sa fureur aussi bien ne mérite-t-elle pas qu'on la serve, puisqu'elle est infidÚle au plus généreux magicien du monde, à qui je suis dévoué soyez en repos, je vais vous donner un moyen d'assurer votre bonheur. Il faut qu'Arlequin paraisse mécontent de vous, Silvia; et que de votre cÎté vous feigniez de le quitter en le raillant. Je vais chercher la Fée qui m'attend, à qui je dirai que vous vous ÃÂȘtes parfaitement acquittée de ce qu'elle vous avait ordonné elle sera témoin de votre retraite. Pour vous, Arlequin, quand Silvia sera sortie, vous resterez avec la Fée, et alors en l'assurant que vous ne songez plus à Silvia infidÚle, vous jurerez de vous attacher à elle, et tùcherez par quelque tour d'adresse, et comme en badinant, de lui prendre sa baguette; je vous avertis que dÚs qu'elle sera dans vos mains, la Fée n'aura plus aucun pouvoir sur vous deux; et qu'en la touchant elle-mÃÂȘme d'un coup de la baguette, vous en serez absolument le maÃtre. Pour lors, vous pourrez sortir d'ici et vous faire telle destinée qu'il vous plaira. Silvia. - Je prie le ciel qu'il vous récompense. Arlequin. - Oh! quel honnÃÂȘte homme! Quand j'aurai la baguette, je vous donnerai votre plein chapeau de liards. Trivelin. - Préparez-vous, je vais amener ici la Fée. ScÚne XIX Arlequin, Silvia Arlequin. - Ma chÚre amie, la joie me court dans le corps; il faut que je vous baise, nous avons bien le temps de cela. Silvia, en l'arrÃÂȘtant. - Taisez-vous donc, mon ami, ne nous caressons pas à cette heure, afin de pouvoir nous caresser toujours on vient, dites-moi bien des injures, pour avoir la baguette. La Fée entre. Arlequin, comme en colÚre. - Allons, petite coquine. ScÚne XX La Fée, Trivelin, Silvia, Arlequin Trivelin, à la Fée en entrant. - Je crois, Madame, que vous aurez lieu d'ÃÂȘtre contente. Arlequin, continuant à gronder Silvia. - Sortez d'ici, friponne; voyez cette petite effrontée! sortez d'ici, mort de ma vie! Silvia, se retirant en riant. - Ah! ah! qu'il est drÎle! Adieu, adieu, je m'en vais épouser mon amant une autre fois ne croyez pas tout ce qu'on vous dit, petit garçon. Et puis Silvia dit à la Fée Madame, voulez-vous que je m'en aille? La Fée, à Trivelin. - Faites-la sortir, Trivelin. Elle sort avec Trivelin. ScÚne XXI La Fée, Arlequin La Fée. - Je vous avais dit la vérité, comme vous voyez Arlequin, comme indifférent. - Oh! je me soucie bien de cela c'est une petite laide qui ne vous vaut pas. Allez, allez, à présent je vois bien que vous ÃÂȘtes une bonne personne. Fi! que j'étais sot; laissez faire, nous l'attraperons bien, quand nous serons mari et femme. La Fée. - Quoi! mon cher Arlequin, vous m'aimerez donc? Arlequin. - Eh qui donc? J'avais assurément la vue trouble. Tenez, cela m'avait fùché d'abord, mais à présent je donnerais toutes les bergÚres des champs pour une mauvaise épingle. Et puis doucement. Mais vous n'avez peut-ÃÂȘtre plus envie de moi, à cause que j'ai été si bÃÂȘte? La Fée, charmée. - Mon cher Arlequin, je te fais mon maÃtre, mon mari; oui, je t'épouse; je te donne mon coeur, mes richesses, ma puissance. Es-tu content? Arlequin, en la regardant sur cela tendrement. - Ah! ma mie, que vous me plaisez! Et lui prenant la main. Moi, je vous donne ma personne, et puis cela encore. C'est son chapeau. Et puis encore cela. C'est son épée. Là -dessus, en badinant, il lui met son épée au cÎté, et dit en lui prenant sa baguette Et je m'en vais mettre ce bùton à mon cÎté. Quand il tient la baguette, La Fée, inquiÚte, lui dit Donnez, donnez-moi cette baguette, mon fils; vous la casserez. Arlequin, se reculant aux approches de la Fée, tournant autour du théùtre, et d'une façon reposée. - Tout doucement, tout doucement! La Fée, encore plus alarmée. - Donnez donc vite, j'en ai besoin. Arlequin, alors, la touche de la baguette adroitement et lui dit. - Tout beau, asseyez-vous là ; et soyez sage. La Fée tombe sur le siÚge de gazon mis auprÚs de la grille du théùtre et dit. - Ah! je suis perdue, je suis trahie. Arlequin, en riant. - Et moi, je suis on ne peut pas mieux. Oh! oh! vous me grondiez tantÎt parce que je n'avais pas d'esprit; j'en ai pourtant plus que vous. Arlequin alors fait des sauts de joie; il rit, il danse, il siffle, et de temps en temps va autour de la Fée, et lui montrant la baguette. Soyez bien sage, madame la sorciÚre, car voyez bien cela! Alors il appelle tout le monde. Allons, qu'on m'apporte ici mon petit coeur. Trivelin oÃÂč sont mes valets et tous les diables aussi? Vite, j'ordonne, je commande, ou par la sambleu... Tout accourt à sa voix. ScÚne derniÚre Silvia conduite par Trivelin, les Danseurs, Les Chanteurs et Les Esprits Arlequin, courant au-devant de Silvia, et lui montrant la baguette. - Ma chÚre amie, voilà la machine; je suis sorcier à cette heure; tenez, prenez, prenez; il faut que vous soyez sorciÚre aussi. Il lui donne la baguette. Silvia prend la baguette en sautant d'aise et dit. - Oh! mon amant, nous n'aurons plus d'envieux. A peine Silvia a-t-elle dit ces mots, que quelques esprits s'avancent, et l'un d'eux dit Vous ÃÂȘtes notre maÃtresse, que voulez-vous de nous? Silvia, surprise de leur approche, se retire et a peur, et dit. - Voilà encore ces vilains hommes qui me font peur. Arlequin, fùché. - Jarni, je vous apprendrai à vivre. A Silvia. Donnez-moi ce bùton, afin que je les rosse. Il prend la baguette, et ensuite bat les esprits avec son épée; il bat aprÚs les danseurs, les chanteurs, et jusqu'à Trivelin mÃÂȘme. Silvia, lui dit, en l'arrÃÂȘtant. - En voilà assez, mon ami. Arlequin menace toujours tout le monde, et va à la Fée qui est sur le banc, et la menace aussi. Silvia, alors, s'approche à son tour de la Fée et lui dit en la saluant. - Bonjour, Madame, comment vous portez-vous? Vous n'ÃÂȘtes donc plus si méchante? La Fée retourne la tÃÂȘte en jetant des regards de fureur sur eux. Silvia. - Oh! qu'elle est en colÚre. Arlequin, alors à la Fée. - Tout doux, je suis le maÃtre; allons, qu'on nous regarde tout à l'heure agréablement. Silvia. - Laissons-la, mon ami, soyons généreux la compassion est une belle chose. Arlequin. - Je lui pardonne, mais je veux qu'on chante, qu'on danse, et puis aprÚs nous irons nous faire roi quelque part. Annibal Acteurs Comédie en trois actes et en prose Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens le 3 mars 1720 Acteurs Laodice, fille de Prusias. Flaminius, ambassadeur romain. Hiéron, confident de Prusias. Amilcar, confident d'Annibal. Flavius, confident de Flaminius. Egine, confidente de Laodice. La scÚne est dans le palais de Prusias. Acte premier ScÚne premiÚre Laodice, Egine Egine Je ne puis plus longtemps vous taire mes alarmes, Madame; de vos yeux j'ai vu couler des larmes. Quel important sujet a pu donc aujourd'hui Verser dans votre coeur la tristesse et l'ennui? Laodice Sais-tu quel est celui que Rome nous envoie? Egine Laodice Pourquoi faut-il que je le voie? Sans lui j'allais, sans trouble, épouser Annibal. O Rome! que ton choix à mon coeur est fatal! Ecoute, je veux bien t'apprendre, chÚre Egine, Des pleurs que je versais la secrÚte origine Trois ans se sont passés, depuis qu'en ces Etats Le mÃÂȘme ambassadeur vint trouver Prusias. Je n'avais jamais vu de Romain chez mon pÚre; Je pensais que d'un roi l'auguste caractÚre L'élevait au-dessus du reste des humains Mais je vis qu'il fallait excepter les Romains. Je vis du moins mon pÚre, orné du diadÚme, Honorer ce Romain, le respecter lui-mÃÂȘme; Et, s'il te faut ici dire la vérité, Ce Romain n'en parut ni surpris, ni flatté. Cependant ces respects et cette déférence BlessÚrent en secret l'orgueil de ma naissance. J'eus peine à voir un roi qui me donna le jour, Dépouillé de ses droits, courtisan dans sa cour, Et d'un front couronné perdant toute l'audace, Devant Flaminius n'oser prendre sa place. J'en rougis, et jetai sur ce hardi Romain Des regards qui marquaient un généreux dédain. Mais du destin sans doute un injuste caprice Veut devant les Romains que tout orgueil fléchisse Mes dédaigneux regards rencontrÚrent les siens, Et les siens, sans effort, confondirent les miens. Jusques au fond du coeur je me sentis émue; Je ne pouvais ni fuir, ni soutenir sa vue. Je perdis sans regret un impuissant courroux; Mon propre abaissement, Egine, me fut doux. J'oubliai ces respects qui m'avaient offensée; Mon pÚre mÃÂȘme alors sortit de ma pensée Je m'oubliai moi-mÃÂȘme, et ne m'occupai plus Qu'à voir et n'oser voir le seul Flaminius. Egine, ce récit, que j'ai honte de faire, De tous mes mouvements t'explique le mystÚre. Egine De ce Romain si fier, qui fut votre vainqueur. Sans doute, à votre tour, vous surprÃtes le coeur. Laodice J'ignore jusqu'ici si je touchai son ùme J'examinai pourtant s'il partageait ma flamme; J'observai si ses yeux ne m'en apprendraient rien Mais je le voulais trop pour m'en instruire bien. Je le crus cependant, et si sur l'apparence Il est permis de prendre un peu de confiance, Egine, il me sembla que, pendant son séjour, Dans son silence mÃÂȘme éclatait son amour. Mille indices pressants me le faisaient comprendre Quand je te les dirais, tu ne pourrais m'entendre; Moi-mÃÂȘme, que l'amour sut peut-ÃÂȘtre tromper, Je les sens, et ne puis te les développer. Flaminius partit, Egine, et je veux croire Qu'il ignora toujours ma honte et sa victoire. Hélas! pour revenir à ma tranquillité, Que de maux à mon coeur n'en a-t-il pas coûté! J'appelai vainement la raison à mon aide Elle irrite l'amour, loin d'y porter remÚde. Quand sur ma folle ardeur elle m'ouvrait les yeux, En rougissant d'aimer, je n'en aimais que mieux. Je ne me servis plus d'un secours inutile; J'attendis que le temps vÃnt me rendre tranquille Je le devins, Egine, et j'ai cru l'ÃÂȘtre enfin, Quand j'ai su le retour de ce mÃÂȘme Romain. Que ferai-je, dis-moi, si ce retour funeste D'un malheureux amour trouve en moi quelque reste? Quoi! j'aimerais encore! Ah! puisque je le crains, Pourrais-je me flatter que mes feux sont éteints? D'oÃÂč naÃtraient dans mon coeur de si promptes alarmes? Et si je n'aime plus, pourquoi verser des larmes? Cependant, chÚre Egine, Annibal a ma foi, Et je suis destinée à vivre sous sa loi. Sans amour, il est vrai, j'allais ÃÂȘtre asservie; Mais j'allais partager la gloire de sa vie. Mon ùme, que flattait un partage si grand, Se disait qu'un héros valait bien un amant. Hélas! si dans ce jour mon amour se ranime, Je deviendrai bien moins épouse que victime. N'importe, quelque sort qui m'attende aujourd'hui, J'achÚverai l'hymen qui doit m'unir à lui, Et dût mon coeur brûler d'une ardeur éternelle, Egine, il a ma foi; je lui serai fidÚle. Egine Madame, le voici. ScÚne II Laodice, Annibal, Egine, Amilcar Annibal Puis-je, sans me flatter, Espérer qu'un moment vous voudrez m'écouter? Je ne viens point, trop fier de l'espoir qui m'engage, De mes tristes soupirs vous présenter l'hommage C'est un secret qu'il faut renfermer dans son coeur, Quand on n'a plus de grùce à vanter son ardeur. Un soin qui me sied mieux, mais moins cher à mon ùme, M'invite en ce moment à vous parler, Madame. On attend dans ces lieux un agent des Romains, Et le roi votre pÚre ignore ses desseins; Mais je crois les savoir. Rome me persécute. Par moi, Rome autrefois se vit prÚs de sa chute; Ce qu'elle en ressentit et de trouble et d'effroi Dure encore, et lui tient les yeux ouverts sur moi. Son pouvoir est peu sûr tant qu'il respire un homme Qui peut apprendre aux rois à marcher jusqu'à Rome. A peine ils m'ont reçu, que sa juste frayeur M'en écarte aussitÎt par un ambassadeur; Je puis porter trop loin le succÚs de leurs armes, Voilà ce qui nourrit ses prudentes alarmes Et de l'ambassadeur, peut-ÃÂȘtre, tout l'emploi Est de n'oublier rien pour m'éloigner du roi. Il va mÃÂȘme essayer l'impérieux langage Dont à ses envoyés Rome prescrit l'usage; Et ce piÚge grossier, que tend sa vanité, Souvent de plus d'un roi surprit la fermeté. Quoi qu'il en soit, enfin, trop aimable Princesse, Vous possédez du roi l'estime et la tendresse Et moi, qui vous connais, je puis avec honneur En demander ici l'usage en ma faveur. Se soustraire au bienfait d'une ùme vertueuse, C'est soi-mÃÂȘme souvent l'avoir peu généreuse. Annibal, destiné pour ÃÂȘtre votre époux, N'aura point à rougir d'avoir compté sur vous Et votre coeur, enfin, est assez grand pour croire Qu'il est de son devoir d'avoir soin de ma gloire. Laodice Oui, je la soutiendrai; n'en doutez point, Seigneur, L'espoir que vous formez rend justice à mon coeur. L'inviolable foi que je vous ai donnée M'associe aux hasards de votre destinée. Mais aujourd'hui, Seigneur, je n'en ferais pas moins, Quand vous n'auriez point droit de demander mes soins. Croyez à votre tour que j'ai l'ùme trop fiÚre Pour qu'Annibal en vain m'eût fait une priÚre. Mais, Seigneur, Prusias, dont vous vous défiez, Sera plus vertueux que vous ne le croyez Et puisque avec ma foi vous reçûtes la sienne, Vos intérÃÂȘts n'ont pas besoin qu'on les soutienne. Annibal Non, je m'occupe ici de plus nobles projets, Et ne vous parle point de mes seuls intérÃÂȘts. Mon nom m'honore assez, Madame, et j'ose dire Qu'au plus avide orgueil ma gloire peut suffire. Tout vaincu que je suis, je suis craint du vainqueur Le triomphe n'est pas plus beau que mon malheur. Quand je serais réduit au plus obscur asile, J'y serais respectable, et j'y vivrais tranquille, Si d'un roi généreux les soins et l'amitié, Le noeud dont avec vous je dois ÃÂȘtre lié, N'avaient rempli mon coeur de la douce espérance Que ce bras fera foi de ma reconnaissance; Et que l'heureux époux dont vous avez fait choix, Sur de nouveaux sujets établissant vos lois, Justifiera l'honneur que me fait Laodice, En souffrant que ma main à la sienne s'unisse. Oui, je voudrais encor par des faits éclatants Réparer entre nous la distance des ans, Et de tant de lauriers orner cette vieillesse, Qu'elle effaçùt l'éclat que donne la jeunesse. Mais mon courage en vain médite ces desseins, Madame, si le roi ne résiste aux Romains Je ne vous dirai point que le Sénat, peut-ÃÂȘtre, Deviendra par degrés son tyran et son maÃtre; Et que, si votre pÚre obéit aujourd'hui, Ce maÃtre ordonnera de vous comme de lui; Qu'on verra quelque jour sa politique injuste Disposer de la main d'une princesse auguste, L'accorder quelquefois, la refuser aprÚs, Au gré de son caprice ou de ses intérÃÂȘts, Et d'un lùche allié trop payer le service, En lui livrant enfin la main de Laodice. Laodice Seigneur, quand Annibal arriva dans ces lieux, Mon pÚre le reçut comme un présent, des dieux, Et sans doute il connut quel était l'avantage De pouvoir acquérir des droits sur son courage, De se l'approprier en se liant à vous, En vous donnant enfin le nom de mon époux. Sans la guerre, il aurait conclu notre hyménée; Mais il n'est pas moins sûr, et j'y suis destinée. Qu'Annibal juge donc, sur les desseins du roi, Si jamais les Romains disposeront de moi; Si jamais leur Sénat peut à présent s'attendre Que de son fier pouvoir le roi veuille dépendre. Mais je vous laisse. Il vient. Vous pourrez avec lui Juger si vous aurez besoin de mon appui. ScÚne III Prusias, Annibal, Amilcar Prusias Enfin, Flaminius va bientÎt nous instruire Des motifs importants qui peuvent le conduire. Avant la fin du jour, Seigneur, nous l'allons voir, Et déjà je m'apprÃÂȘte à l'aller recevoir. Annibal Qu'entends-je? vous, Seigneur! Prusias D'oÃÂč vient cette surprise? Je lui fais un honneur que l'usage autorise J'imite mes pareils. Annibal Et n'ÃÂȘtes-vous pas roi? Prusias Seigneur, ceux dont je parle ont mÃÂȘme rang que moi. Annibal Eh quoi! pour vos pareils voulez-vous reconnaÃtre Des hommes, par abus appelés rois sans l'ÃÂȘtre; Des esclaves de Rome, et dont la dignité Est l'ouvrage insolent de son autorité; Qui, du trÎne héritiers, n'osent y prendre place, Si Rome auparavant n'en a permis l'audace; Qui, sur ce trÎne assis, et le sceptre à la main, S'abaissent à l'aspect d'un citoyen romain; Des rois qui, soupçonnés de désobéissance, Prouvent à force d'or leur honteuse innocence, Et que d'un fier Sénat l'ordre souvent fatal Expose en criminels devant son tribunal; Méprisés des Romains autant que méprisables? Voilà ceux qu'un monarque appelle ses semblables! Ces rois dont le Sénat, sans armer de soldats, A de vils concurrents adjuge les Etats; Ces clients, en un mot, qu'il punit et protÚge, Peuvent de ses agents augmenter le cortÚge. Mais vous, examinez, en voyant ce qu'ils sont, Si vous devez encor imiter ce qu'ils font. Prusias Si ceux dont nous parlons vivent dans l'infamie, S'ils livrent aux Romains et leur sceptre et leur vie, Ce lùche oubli du rang qu'ils ont reçu des dieux, Autant qu'à vous, Seigneur, me paraÃt odieux Mais donner au Sénat quelque marque d'estime, Rendre à ses envoyés un honneur légitime, Je l'avouerai, Seigneur, j'aurais peine à penser Qu'à de honteux égards ce fût se rabaisser; Je crois pouvoir enfin les imiter moi-mÃÂȘme, Et n'en garder pas moins les droits du rang suprÃÂȘme. Annibal Quoi! Seigneur, votre rang n'est pas sacrifié, En courant au-devant des pas d'un envoyé! C'est montrer votre estime, en produire des marques Que vous ne croyez pas indignes des monarques! L'ai-je bien entendu? De quel oeil, dites-moi, Voyez-vous le Sénat? et qu'est-ce donc qu'un roi? Quel discours! juste ciel! de quelle fantaisie L'ùme aujourd'hui des rois est-elle donc saisie? Et quel est donc enfin le charme ou le poison Dont Rome semble avoir altéré leur raison? Cet orgueil, que leur coeur respire sur le trÎne, Au seul nom de Romain, fuit et les abandonne; Et d'un commun accord, ces maÃtres des humains, Sans s'en apercevoir, respectent les Romains! O rois! et ce respect, vous l'appelez estime! Je ne m'étonne plus si Rome vous opprime. Seigneur, connaissez-vous; rompez l'enchantement Qui vous fait un devoir de votre abaissement. Vous régnez, et ce n'est qu'un agent qui s'avance. Au trÎne, votre place, attendez sa présence. Sans vous embarrasser s'il est Scythe ou Romain, Laissez-le jusqu'à vous poursuivre son chemin. De quel droit le Sénat pourrait-il donc prétendre Des respects qu'à vous-mÃÂȘme il ne voudrait pas rendre? Mais que vous dis-je? à Rome, à peine un sénateur Daignerait d'un regard vous accorder l'honneur, Et vous apercevant dans une foule obscure, Vous ferait un accueil plus choquant qu'une injure. De combien cependant ÃÂȘtes-vous au-dessus De chaque sénateur!... Prusias Seigneur, n'en parlons plus. J'avais cru faire un pas d'une moindre importance Mais pendant qu'en ces lieux l'ambassadeur s'avance, Souffrez que je vous quitte, et qu'au moins aujourd'hui Des soins moins éclatants m'excusent envers lui. ScÚne IV Annibal, Amilcar Amilcar Seigneur, nous sommes seuls oserais-je vous dire Ce que le ciel peut-ÃÂȘtre en ce moment m'inspire? Je connais peu le roi; mais sa timidité Semble vous présager quelque infidélité. Non qu'à présent son coeur manque pour vous de zÚle; Sans doute il a dessein de vous ÃÂȘtre fidÚle Mais un prince à qui Rome imprime du respect, De peu de fermeté doit vous ÃÂȘtre suspect. Ces timides égards vous annoncent un homme Assez faible, Seigneur, pour vous livrer à Rome. Qui sait si l'envoyé qu'on attend aujourd'hui Ne vient pas, de sa part, vous demander à lui? Pendant que de ces lieux la retraite est facile, M'en croirez-vous? fuyez un dangereux asile; Et sans attendre ici... Annibal Nomme-moi des Etats Plus sûrs pour Annibal que ceux de Prusias. Enseigne-moi des rois qui ne soient point timides; Je les ai trouvés tous ou lùches ou perfides. Amilcar Il en serait peut-ÃÂȘtre encor de généreux Mais une autre raison fait vos dégoûts pour eux Et si vous n'espériez d'épouser Laodice, Peut-ÃÂȘtre à quelqu'un d'eux rendriez-vous justice. Vous voudrez bien, Seigneur, excuser un discours Que me dicte mon zÚle et le soin de vos jours. Annibal Crois-tu que l'intérÃÂȘt d'une amoureuse, flamme Dans cet égarement pût entraÃner mon ùme? Penses-tu que ce soit seulement de ce jour Que mon coeur ait appris à surmonter l'amour? De ses emportements j'ai sauvé ma jeunesse; J'en pourrai bien encor défendre ma vieillesse. Nous tenterions en vain d'empÃÂȘcher que nos coeurs D'un amour imprévu ne sentent les douceurs. Ce sont là des hasards à qui l'ùme est soumise, Et dont on peut sans honte éprouver la surprise Mais, quel qu'en soit l'attrait, ces douceurs ne sont rien, Et ne font de progrÚs qu'autant qu'on le veut bien. Ce feu, dont on nous dit la violence extrÃÂȘme, Ne brûle que le coeur qui l'allume lui-mÃÂȘme. Laodice est aimable, et je ne pense pas Qu'avec indifférence on pût voir ses appas. L'hymen doit me donner une épouse si belle; Mais la gloire, Amilcar, est plus aimable qu'elle Et jamais Annibal ne pourra s'égarer Jusqu'au trouble honteux d'oser les comparer. Mais je suis las d'aller mendier un asile, D'affliger mon orgueil d'un opprobre stérile. OÃÂč conduire mes pas? Va, crois-moi, mon destin Doit changer dans ces lieux ou doit y prendre fin. Prusias ne peut plus m'abandonner sans crime Il est faible, il est vrai; mais il veut qu'on l'estime. Je feins qu'il le mérite; et malgré sa frayeur, Sa vanité du moins lui tiendra lieu d'honneur. S'il en croit les Romains, si le Ciel veut qu'il cÚde, Des crimes de son coeur le mien sait le remÚde. Soit tranquille, Amilcar, et ne crains rien pour moi. Mais sortons. Hùtons-nous de rejoindre le roi; Ne l'abandonnons point; il faut mÃÂȘme sans cesse, Par de nouveaux efforts, combattre sa faiblesse, L'irriter contre Rome; et mon unique soin Est de me rendre ici son assidu témoin. Acte II ScÚne premiÚre Flavius, Flaminius Flavius Le roi ne paraÃt point, et j'ai peine à comprendre, Seigneur, comment ce prince ose se faire attendre. Et depuis quand les rois font-ils si peu d'état Des ministres chargés des ordres du Sénat? Malgré la dignité dont Rome vous honore, Prusias à vos yeux ne s'offre point encore? Flaminius N'accuse point le roi de ce superbe accueil; Un roi n'en peut avoir imaginé l'orgueil. J'y reconnais l'audace et les conseils d'un homme Ennemi déclaré des respects dus à Rome. Le roi de son devoir ne serait point sorti; C'est du seul Annibal que ce trait est parti. Prusias, sur la foi des leçons qu'on lui donne, Ne croit plus le respect d'usage sur le trÎne. Annibal, de son rang exagérant l'honneur, SÚme avec la fierté la révolte en son coeur. Quel que soit le succÚs qu'Annibal en attende, Les rois résistent peu quand le Sénat commande. Déjà ce fugitif a dû s'apercevoir. Combien ses volontés ont sur eux de pouvoir. Flavius Seigneur, à ce discours souffrez que je comprenne. Que vous ne venez pas pour le seul ArtamÚne, Et que la guerre enfin que lui fait Prusias Est le moindre intérÃÂȘt qui guide ici vos pas. En vous suivant, j'en ai soupçonné le mystÚre; Mais, Seigneur, jusqu'ici j'ai cru devoir me taire. Flaminius Déjà mon amitié te l'eût développé, Sans les soins inquiets dont je suis occupé. Je t'apprends donc qu'à Rome Annibal doit me suivre, Et qu'en mes mains il faut que Prusias le livre. Voilà quel est ici mon véritable emploi, Sans d'autres intérÃÂȘts qui ne touchent que moi. Flavius Quoi! vous? Flaminius Nous sommes seuls, nous pouvons ne rien feindre. Annibal n'a que trop montré qu'il est à craindre. Il fuit, il est vaincu, mais vaincu par des coups Que nous devons encor plus au hasard qu'à nous. Et s'il n'eût, autrefois, ralenti son courage, Rome était en danger d'obéir à Carthage. Quoique vaincu, les rois dont il cherche l'appui Pourraient bien essayer de se servir de lui; Et sur ce qu'il a fait fondant leur espérance Avec moins de frayeur tenter l'indépendance Et Rome à les punir aurait un embarras Qu'il serait imprudent de ne s'épargner pas. Nos aigles, en un mot, trop fréquemment défaites Par ce mÃÂȘme ennemi qui trouve des retraites, Qui n'a jamais craint Rome, et qui mÃÂȘme la voit Seulement ce qu'elle est et non ce qu'on la croit; Son audace, son nom et sa haine implacable, Tout, jusqu'à sa défaite, est en lui formidable, Et depuis quelque temps un bruit court parmi nous Qu'il va de Laodice ÃÂȘtre bientÎt l'époux. Ce coup est important Rome en est alarmée. Pour le rompre elle a fait avancer son armée; Elle exige Annibal, et malgré le mépris Que pour les rois tu sais que le Sénat a pris, Son orgueil inquiet en fait un sacrifice, Et livre à mon espoir la main de Laodice. Le roi, flatté par là , peut en oublier mieux La valeur d'un dépÎt trop suspect en ces lieux. Pour effacer l'affront d'un pareil hyménée, Si contraire à la loi que Rome s'est donnée, Et je te l'avouerai, d'un hymen dont mon coeur N'aurait peut-ÃÂȘtre pu sentir le déshonneur, Cette Rome facile accorde à la princesse Le titre qui pouvait excuser ma tendresse, La fait Romaine enfin. Cependant ne crois pas Qu'en faveur de mes feux j'épargne Prusias. Rome emprunte ma voix, et m'ordonne elle-mÃÂȘme D'user ici pour lui d'une rigueur extrÃÂȘme. Il le faut en effet. Flavius Mais depuis quand, Seigneur, Brûlez-vous en secret d'une si tendre ardeur? L'aimable Laodice a-t-elle fait connaÃtre Qu'elle-mÃÂȘme à son tour... Flaminius Prusias va paraÃtre; Cessons; mais souviens-toi que l'on doit ignorer Ce que ma confiance ose te déclarer. ScÚne II Prusias, Annibal, Flaminius, Flavius, suite du roi. Flaminius Rome, qui vous observe, et de qui la clémence Vous a fait jusqu'ici grùce de sa vengeance, A commandé, Seigneur, que je vinsse vers vous Vous dire le danger oÃÂč vous met son courroux. Vos armes chaque jour, et sur mer et sur terre, Entre ArtamÚne et vous renouvellent la guerre. Rome la désapprouve, et déjà le Sénat Vous en avait, Seigneur, averti sans éclat. Un Romain, de sa part, a dû vous faire entendre Quel parti là -dessus vous feriez bien de prendre; Qu'il souhaitait enfin qu'on eût, en pareil cas, Recours à sa justice, et non à des combats. Cet auguste Sénat, qui peut parler en maÃtre, Mais qui donne à regret des preuves qu'il peut l'ÃÂȘtre, Crut que, vous épargnant des ordres rigoureux, Vous n'attendriez pas qu'il vous dÃt je le veux. Il le dit aujourd'hui; c'est moi qui vous l'annonce. Vous allez vous juger en me faisant réponse. Ainsi, quand le pardon vous est encore offert, N'oubliez pas qu'un mot vous absout ou vous perd. Pour écarter de vous tout dessein téméraire, Empruntez le secours d'un effroi salutaire Voyez en quel état Rome a mis tous ces rois Qui d'un coupable orgueil ont écouté la voix. Présentez à vos yeux cette foule de princes, Dont les uns vagabonds, chassés de leurs provinces, Les autres gémissants; abandonnés aux fers, De son devoir, Seigneur, instruisent l'univers. Voilà , pour imposer silence à votre audace, Le spectacle qu'il faut que votre esprit se fasse. Vous vaincrez ArtamÚne, et vos heureux destins Vont mettre, je le veux, son sceptre dans vos mains. Mais quand vous le tiendrez, ce sceptre qui vous tente, Qu'en ferez-vous, Seigneur, si Rome est mécontente? Que ferez-vous du vÎtre, et qui vous sauvera Des traits vengeurs dont Rome alors vous poursuivra? Restez en paix, régnez, gardez votre couronne Le Sénat vous la laisse, ou plutÎt vous la donne. Obtenez sa faveur, faites ce qu'il lui plaÃt; Je ne vous connais point de plus grand intérÃÂȘt. Consultez nos amis ce qu'ils ont de puissance N'est que le prix heureux de leur obéissance. Quoi qu'il en soit, enfin, que votre ambition Respecte un roi qui vit sous sa protection. Prusias Seigneur, quand le Sénat s'abstiendrait d'un langage Qui fait à tous les rois un si sensible outrage; Que, sans me conseiller le secours de l'effroi, Il dirait simplement ce qu'il attend de moi; Quand le Sénat, enfin, honorerait lui-mÃÂȘme Ce front, qu'avec éclat distingue un diadÚme, Croyez-moi, le Sénat et son ambassadeur N'en parleraient tous deux qu'avec plus de grandeur. Vous ne m'étonnez point, Seigneur, et la menace Fait rarement trembler ceux qui sont à ma place. Un roi, sans s'alarmer d'un procédé si haut, Refuse s'il le peut, accorde s'il le faut. C'est de ses actions la raison qui décide, Et l'outrage jamais ne le rend plus timide. ArtamÚne avec moi, Seigneur, fit un traité Qui de sa part encore n'est pas exécuté Et quand je l'en pressais, j'appris que son armée Pour venir me surprendre était déjà formée. Son perfide dessein alors m'étant connu, J'ai rassemblé la mienne, et je l'ai prévenu. Le Sénat pourrait-il approuver l'injustice, Et d'une lùcheté veut-il ÃÂȘtre complice? Son pouvoir n'est-il pas guidé par la raison? Vos alliés ont-ils le droit de trahison? Et lorsque je suis prÃÂȘt d'en ÃÂȘtre la victime, M'en défendre, Seigneur, est-ce commettre un crime? Flaminius Pourquoi nous déguiser ce que vous avez fait? A ce traité vous-mÃÂȘme avez-vous satisfait? Et pourquoi d'ArtamÚne accuser la conduite, Seigneur, si de la vÎtre elle n'est que la suite? Vous aviez fait la paix pourquoi dans vos Etats Avez-vous conservé, mÃÂȘme accru vos soldats? Prétendiez-vous, malgré cette paix solennelle, Lui laisser soupçonner qu'elle était infidÚle, Et l'engager à prendre une précaution Qui servÃt de prétexte à votre ambition? Mais le Sénat a vu votre coupable ruse, Et ne recevra point une frivole excuse. Quels que soient vos motifs, je ne viens en ces lieux Que pour vous avertir qu'ils lui sont odieux. Songez-y; mais surtout tùchez de vous défendre Du poison des conseils dont on veut vous surprendre. Annibal S'il écoute les miens, ou s'il prend les meilleurs, Rome ira proposer son esclavage ailleurs. Prusias indigné poursuivra la conquÃÂȘte Qu'à lui livrer bientÎt la victoire s'apprÃÂȘte. Ces conseils ne sont pas plus dangereux pour lui Que pour ce fier Sénat qui l'insulte aujourd'hui. Si le roi contre lui veut en faire l'épreuve, Moi, qui vous parle, moi, je m'engage à la preuve. Flaminius Le projet est hardi. Cependant votre état Promet déjà beaucoup en faveur du Sénat; Et votre orgueil, réduit à chercher un asile, Fournit à Prusias un espoir bien fragile. Annibal Non, non, Flaminius, vous vous entendez mal A vanter le Sénat aux dépens d'Annibal. Cet état oÃÂč je suis rappelle une matiÚre Dont votre Rome aurait à rougir la premiÚre. Ne vous souvient-il plus du temps oÃÂč dans mes mains La victoire avait mis le destin des Romains? Retracez-vous ce temps oÃÂč par moi l'Italie D'épouvante, d'horreur et de sang fut remplie. Laissons de vains discours, dont le faste menteur De ma chute aux Romains semble donner l'honneur. Dites, Flaminius, quelle fut leur ressource? Parlez, quelqu'un de vous arrÃÂȘta-t-il ma course? Sans l'imprudent repos que mon bras s'est permis, Romains, vous n'auriez plus d'amis ni d'ennemis. De ce peuple insolent, qui veut qu'on obéisse, Le fer et l'esclavage allaient faire justice; Et les rois, que soumet sa superbe amitié, En verraient à présent le reste avec pitié. O Rome! tes destins ont pris une autre face. Ma lenteur, ou plutÎt mon mépris te fit grùce Négligeant des progrÚs qui me semblaient trop sûrs, Je laissai respirer ton peuple dans tes murs. Il échappa depuis, et ma seule imprudence Des Romains abattus releva l'espérance. Mais ces fiers citoyens, que je n'accablai pas, Ne sont point assez vains pour mépriser mon bras; Et si Flaminius voulait parler sans feindre, Il dirait qu'on m'honore encor jusqu'à me craindre. En effet, si le roi profite du séjour Que les dieux ont permis que je fisse en sa cour, S'il ose pour lui-mÃÂȘme employer mon courage, Je n'en demande pas à ces dieux davantage. Le Sénat, qui d'un autre est aujourd'hui l'appui, Pourra voir arriver le danger jusqu'à lui. Je sais me corriger; il sera difficile De me réduire alors à chercher un asile. Flaminius Ce qu'Annibal appelle imprudence et lenteur, S'appellerait effroi, s'il nous ouvrait son coeur. Du moins, cette lenteur et cette négligence Eurent avec l'effroi beaucoup de ressemblance; Et l'aspect de nos murs si remplis de héros Put bien vous conseiller le parti du repos. Vous vous corrigerez? Et pourquoi dans l'Afrique N'avez-vous donc pas mis tout votre art en pratique? Serait-ce qu'il manquait à votre instruction La honte d'ÃÂȘtre encor vaincu par Scipion? Rome, il est vrai, vous vit gagner quelque victoire, Et vous avez raison quand vous en faites gloire. Mais ce sont vos exploits qui doivent effrayer Tous les rois dont l'audace osera s'y fier. Rome, vous le savez, en cent lieux de la terre Avait à soutenir le fardeau de la guerre. L'univers attentif crut la voir en danger, Douta que ses efforts pussent l'en dégager. L'univers se trompait. Le ciel, pour le convaincre Qu'on ne devait jamais espérer de la vaincre, Voulut jusqu'à ses murs vous ouvrir un chemin, Pour qu'on la crût encor plus proche de sa fin, Et que la terre aprÚs, détrompée et surprise, ApprÃt à l'avenir à nous ÃÂȘtre soumise. Annibal A tant de vains discours, je vois votre embarras; Et si vous m'en croyez, vous ne poursuivrez pas. Rome allait succomber son vainqueur la néglige; Elle en a profité; voilà tout le prodige. Tout le reste est chimÚre ou pure vanité, Qui déshonore Rome et toute sa fierté. Flaminius Rome de vos mépris aurait tort de se plaindre Tout est indifférent de qui n'est plus à craindre. Annibal ArrÃÂȘtez, et cessez d'insulter au malheur D'un homme qu'autrefois Rome a vu son vainqueur; Et quoique sa fortune ait surmonté la mienne, Les grands coups qu'Annibal a portés à la sienne Doivent du moins apprendre aux Romains généreux Qu'il a bien mérité d'ÃÂȘtre respecté d'eux. Je sors; je ne pourrais m'empÃÂȘcher de répondre A des discours qu'il est trop aisé de confondre. ScÚne III Prusias, Flaminius, Hiéron Flaminius Seigneur, il me paraÃt qu'il n'était pas besoin Que de notre entretien Annibal fût témoin, Et vous pouviez, sans lui, faire votre réponse Aux ordres que par moi le Sénat vous annonce. J'en ai qui de si prÚs touchent cet ennemi, Que je n'ai pu, Seigneur, m'expliquer qu'à demi. Prusias Lui! vous me surprenez, Seigneur de quelle crainte Rome, qui vous envoie, est-elle donc atteinte? Flaminius Rome ne le craint point, Seigneur; mais sa pitié Travaille à vous sauver de son inimitié. Rome ne le craint point, vous dis-je; mais l'audace Ne lui plaÃt point dans ceux qui tiennent votre place. Elle veut que les rois soient soumis au devoir Que leur a dÚs longtemps imposé son pouvoir. Ce devoir est, Seigneur, de n'oser entreprendre Ce qu'ils n'ignorent pas qu'elle pourrait défendre; De n'oublier jamais que ses intentions Doivent à la rigueur régler leurs actions; Et de se regarder comme dépositaires D'un pouvoir qu'ils n'ont plus dÚs qu'ils sont téméraires. Voilà votre devoir, et vous l'observez mal, Quand vous osez chez vous recevoir Annibal. Rome, qui tient ici ce sévÚre langage, N'a point dessein, Seigneur, de vous faire un outrage; Et si les fiers avis offensent votre coeur, Vous pouvez lui répondre avec plus de hauteur. Cette Rome s'explique en maÃtresse du monde. Si sur un titre égal votre audace se fonde, Si vous ÃÂȘtes enfin à l'abri de ses coups, Vous pouvez lui parler comme elle parle à vous. Mais s'il est vrai, Seigneur, que vous dépendiez d'elle, Si, lorsqu'elle voudra, votre trÎne chancelle, Et pour dire encor plus, si ce que Rome veut, Cette Rome absolue en mÃÂȘme temps le peut, Que son droit soit injuste ou qu'il soit équitable, Qu'importe? c'est aux dieux que Rome en est comptable. Le faible, s'il était le juge du plus fort, Aurait toujours raison, et l'autre toujours tort. Annibal est chez vous, Rome en est courroucée Pouvez-vous là -dessus ignorer sa pensée? Est-ce donc imprudence, ou n'avez-vous point su Ce qu'elle envoya dire aux rois qui l'ont reçu? Prusias Seigneur, de vos discours l'excessive licence Semble vouloir ici tenter ma patience. Je sens des mouvements qui vous sont des conseils De ne jamais chez eux mépriser mes pareils. Les rois, dans le haut rang oÃÂč le ciel les fait naÃtre, Ont souvent des vainqueurs et n'ont jamais de maÃtre; Et sans en appeler à l'équité des dieux, Leur courroux peut juger de vos droits odieux. J'honore le Sénat; mais, malgré sa menace, Je me dispenserai d'excuser mon audace. Je crois pouvoir enfin recevoir qui me plaÃt, Et pouvoir ignorer quel est votre intérÃÂȘt. J'avouerai cependant, puisque Rome est puissante, Qu'il est avantageux de la rendre contente. Expliquez-vous, Seigneur, et voyons si je puis Faire ce qu'elle exige, étant ce que je suis. Mais retranchez ces mots d'ordre, de dépendance, Qui ne m'invitent pas à plus d'obéissance. Flaminius Eh bien! daignez souffrir un avis important Je demande Annibal, et le Sénat l'attend. Prusias Annibal? Flaminius Oui, ma charge est de vous en instruire; Mais, Seigneur, écoutez ce qui me reste à dire. Rome pour Laodice a fait choix d'un époux, Et c'est un choix, Seigneur, avantageux pour vous. Prusias Lui nommer un époux! Je puis l'avoir promise. Flaminius En ce cas, du Sénat avouez l'entremise. AprÚs un tel aveu, je pense qu'aucun roi Ne vous reprochera d'avoir manqué de foi. Mais agréez, Seigneur, que l'aimable princesse Sache par moi que Rome à son sort s'intéresse, Que sur ce mÃÂȘme choix interrogeant son coeur, Moi-mÃÂȘme... Prusias Vous pouvez l'en avertir, Seigneur, J'admire ici les soins que Rome prend pour elle, Et de son amitié l'entreprise est nouvelle; Ma fille en peut résoudre, et je vais consulter Ce que pour Annibal je dois exécuter. ScÚne IV Prusias, Hiéron Hiéron Rome de vos desseins est sans doute informée? Prusias Et tu peux ajouter qu'elle en est alarmée. Hiéron Observez donc aussi, Seigneur, que son courroux En est en mÃÂȘme temps plus terrible pour vous. Prusias Mais as-tu bien conçu quelle est la perfidie Dont cette Rome veut que je souille ma vie? Ce guerrier, qu'il faudrait lui livrer en ce jour, Ne souhaitait de moi qu'un asile en ma cour. Ces serments que j'ai faits de lui donner ma fille, De rendre sa valeur l'appui de ma famille, De confondre à jamais son sort avec le mien, Je suis l'auteur de tout, il ne demandait rien. Ce héros, qui se fie à ces marques d'estime, S'attend-il que mon coeur achÚve par un crime? Le Sénat qui travaille à séduire ce coeur, En profitant du coup, il en aurait horreur. Hiéron Non de trop de vertu votre esprit le soupçonne, Et ce n'est pas ainsi que ce Sénat raisonne. Ne vous y trompez pas sa superbe fierté Vous presse d'un devoir, non d'une lùcheté. Vous vous croiriez perfide; il vous croirait fidÚle, Puisque lui résister c'est se montrer rebelle. D'ailleurs, cette action dont vous avez horreur, Le péril du refus en Îte la noirceur. Pensez-vous, en effet, que vous devez en croire Les dangereux conseils d'une fatale gloire? Et ces princes, Seigneur, sont-ils donc généreux, Qui le sont en risquant tout un peuple avec eux? Qui, sacrifiant tout à l'affreuse faiblesse D'accomplir sans égard une injuste promesse, Egorgent par scrupule un monde de sujets, Et ne gardent leur foi qu'à force de forfaits? Prusias Ah! lorsqu'à ce héros j'ai promis Laodice, J'ai cru qu'à mes sujets c'était rendre un service. Tu sais que souvent Rome a contraint nos Etats De servir ses desseins, de fournir des soldats J'ai donc cru qu'en donnant retraite à ce grand homme, Sa valeur gÃÂȘnerait l'insolence de Rome; Que ce guerrier chez moi pourrait l'épouvanter, Que ce qu'elle en connaÃt m'en ferait respecter; Je me trompais; et c'est son épouvante mÃÂȘme Qui me plonge aujourd'hui dans un péril extrÃÂȘme. Mais n'importe, Hiéron Rome a beau menacer, A rompre mes serments rien ne doit me forcer; Et du moins essayons ce qu'en cette occurrence Peut produire pour moi la ferme résistance. La menace n'est rien, ce n'est pas ce qui nuit; Mais pour prendre un parti, voyons ce qui la suit. Acte III ScÚne premiÚre aodice, Egine Laodice Oui, ce Flaminius dont je crus ÃÂȘtre aimée, Et dont je me repens d'avoir été charmée, Egine, il doit me voir pour me faire accepter Je ne sais quel époux qu'il vient me présenter. L'ingrat! je le craignais; à présent, quand j'y pense, Je ne sais point encor si c'est indifférence; Mais enfin, le penchant qui me surprit pour lui Me semble, grùce au ciel, expirer aujourd'hui. Egine Quand il vous aimerait, eh! quel espoir, Madame, Oserait en ce jour se permettre votre ùme? Il faudrait l'oublier. Laodice Hélas! depuis le jour Que pour Flaminius je sentis de l'amour, Mon coeur tùcha du moins de se rendre le maÃtre De cet amour qu'il plut au sort d'y faire naÃtre. Mais d'un tel ennemi penses-tu que le coeur Puisse avec fermeté vouloir ÃÂȘtre vainqueur? Il croit qu'autant qu'il peut il combat, il s'efforce Mais il a peur de vaincre, et veut manquer de force; Et souvent sa défaite a pour lui tant d'appas, Que, pour aimer sans trouble, il feint de n'aimer pas. Ce coeur, à la faveur de sa propre imposture, Se délivre du soin de guérir sa blessure. C'est ainsi que le mien nourrissait un amour Qui s'accrut sur la foi d'un apparent retour. Oh! d'un retour trompeur apparence flatteuse! Ce fut toi qui nourris une flamme honteuse. Mais que dis-je? ah! plutÎt ne la rappelons plus Sans crainte et sans espoir voyons Flaminius. Egine Contraignez-vous il vient. ScÚne II Laodice, Flaminius, Egine Flaminius, à part. Quelle grùce nouvelle A mes regards surpris la rend encor plus belle! Madame, le Sénat, en m'envoyant au roi, N'a point à lui parler limité mon emploi. Rome, à qui la vertu fut toujours respectable, Envers vous aujourd'hui croit la sienne comptable D'un témoignage ardent dont l'éclat mette au jour Ce qu'elle a pour la vÎtre et d'estime et d'amour. Je n'ose ici mÃÂȘler mes respects ni mon zÚle Avec les sentiments que j'explique pour elle. Non, c'est Rome qui parle, et malgré la grandeur Que me prÃÂȘte le nom de son ambassadeur, Quoique enfin le Sénat n'ait consacré ce titre Qu'à s'annoncer des rois et le juge et l'arbitre, Il a cru que le soin d'honorer la vertu Ornait la dignité dont il m'a revÃÂȘtu. Madame, en sa faveur, que votre ùme indulgente Fasse grùce à l'époux que sa main vous présente. Celui qu'il a choisi... Laodice Non, n'allez pas plus loin; Ne dites pas son nom il n'en est pas besoin. Je dois beaucoup aux soins oÃÂč le Sénat s'engage; Mais je n'ai pas, Seigneur, dessein d'en faire usage. Cependant vous dirai-je ici mon sentiment Sur l'estime de Rome et son empressement? Par oÃÂč, s'il ne s'y mÃÂȘle un peu de politique, Ai-je l'honneur de plaire à votre république? Mes paisibles vertus ne valent pas, Seigneur, Que le Sénat s'emporte à cet excÚs d'honneur. Je n'aurais jamais cru qu'il vÃt comme un prodige Des vertus oÃÂč mon rang, oÃÂč mon sexe m'oblige. Quoi! le ciel, de ses dons prodigue aux seuls Romains, En prive-t-il le coeur du reste des humains? Et nous a-t-il fait naÃtre avec tant d'infortune, Qu'il faille nous louer d'une vertu commune? Si tel est notre sort, du moins épargnez-nous L'honneur humiliant d'ÃÂȘtre admirés de vous. Quoi qu'il en soit enfin, dans la peur d'ÃÂȘtre ingrate, Je rends grùce au Sénat, et son zÚle me flatte! Bien plus, Seigneur, je vois d'un oeil reconnaissant Le choix de cet époux dont il me fait présent. C'est en dire beaucoup une telle entreprise De trop de liberté pourrait ÃÂȘtre reprise; Mais je me rends justice, et ne puis soupçonner Qu'il ait de mon destin cru pouvoir ordonner. Non, son zÚle a tout fait, et ce zÚle l'excuse; Mais, Seigneur, il en prend un espoir qui l'abuse; Et c'est trop, entre nous, présumer des effets Que produiront sur moi ses soins et ses bienfaits, S'il pense que mon coeur, par un excÚs de joie, Va se sacrifier aux honneurs qu'il m'envoie. Non, aux droits de mon rang ce coeur accoutumé Est trop fait aux honneurs pour en ÃÂȘtre charmé. D'ailleurs, je deviendrais le partage d'un homme Qui va, pour m'obtenir, me demander à Rome; Ou qui, choisi par elle, a le coeur assez bas Pour n'oser déclarer qu'il ne me choisit pas; Qui n'a ni mon aveu ni celui de mon pÚre! Non il est, quel qu'il soit, indigne de me plaire. Flaminius Qui n'a point votre aveu, Madame! Ah! cet époux Vous aime, et ne veut ÃÂȘtre agréé que de vous. Quand les dieux, le Sénat, et le roi votre pÚre, Hùteraient en ce jour une union si chÚre, Si vous ne confirmiez leurs favorables voeux, Il vous aimerait trop pour vouloir ÃÂȘtre heureux. Un feu moins généreux serait-il votre ouvrage? Pensez-vous qu'un amant que Laodice engage Pût à tant de révolte encourager son coeur, Qu'il voulût malgré vous usurper son bonheur? Ah! dans celui que Rome aujourd'hui vous présente, Ne voyez qu'une ardeur timide, obéissante, FidÚle, et qui, bravant l'injure des refus, Durera, mais, s'il faut, ne se produira plus. Perdez donc les soupçons qui vous avaient aigrie. Arbitre de l'amant dont vous ÃÂȘtes chérie, Que le courroux du moins n'ait, dans ce mÃÂȘme instant, Nulle part dangereuse à l'arrÃÂȘt qu'il attend. Je vous ai tu son nom; mais mon récit peut-ÃÂȘtre, Et le vif intérÃÂȘt que j'ai laissé paraÃtre, Sans en expliquer plus, vous instruisent assez. Laodice Quoi! Seigneur, vous seriez... Mais que dis-je? cessez, Et n'éclaircissez point ce que j'ignore encore. J'entends qu'on me recherche, et que Rome m'honore. Le reste est un secret oÃÂč je ne dois rien voir. Flaminius Vous m'entendez assez pour m'Îter tout espoir; Il faut vous l'avouer je vous ai trop aimée, Et pour dire encore plus, toujours trop estimée, Pour me laisser surprendre à la crédule erreur De supposer quelqu'un digne de votre coeur. Il est vrai qu'à nos voeux le ciel souvent propice Pouvait en ma faveur disposer Laodice Mais aprÚs vos refus, qui ne m'ont point surpris, Je ne m'attendais pas encor à des mépris, Ni que vous feignissiez de ne point reconnaÃtre L'infortuné penchant que vous avez vu naÃtre. Laodice Un pareil entretien a duré trop longtemps, Seigneur; je plains des feux si tendres, si constants; Je voudrais que pour eux le sort plus favorable Eût destiné mon coeur à leur ÃÂȘtre équitable. Mais je ne puis, Seigneur; et des liens si doux, Quand je les aimerais, ne sont point faits pour nous. Oubliez-vous quel rang nous tenons l'un et l'autre? Vous rougiriez du mien, je rougirais du vÎtre. Flaminius Qu'entends-je! moi, Madame, oser m'estimer plus! N'ÃÂȘtes-vous pas Romaine avec tant de vertus? Ah! pourvu que ce coeur partageùt ma tendresse... Laodice Non, Seigneur; c'est en vain que le vÎtre m'en presse; Et quand mÃÂȘme l'amour nous unirait tous deux... Flaminius Achevez; qui pourrait m'empÃÂȘcher d'ÃÂȘtre heureux? Vous aurait-on promise? et le roi votre pÚre Aurait-il?... Laodice N'accusez nulle cause étrangÚre. Je ne puis vous aimer, Seigneur, et vos soupçons Ne doivent point ailleurs en chercher des raisons. ScÚne III Flaminius, seul. Enfin, elle me fuit, et Rome méprisée A permettre mes feux s'est en vain abaissée. Et moi, je l'aime encore, aprÚs tant de refus, Ou plutÎt je sens bien que je l'aime encor plus. Mais cependant, pourquoi s'est-elle interrompue? Quel secret allait-elle exposer à ma vue? Et quand un mÃÂȘme amour nous unirait tous deux... OÃÂč tendait ce discours qu'elle a laissé douteux? Aurait-on fait à Rome un rapport trop fidÚle? Serait-ce qu'Annibal est destiné pour elle, Et que, sans cet hymen, je pourrais espérer...? Mais à quel piÚge ici vais-je encor me livrer? N'importe, instruisons-nous; le coeur plein de tendresse, M'appartient-il d'oser combattre une faiblesse? Le roi vient; et je vois Annibal avec lui. Sachons ce que je puis en attendre aujourd'hui. ScÚne IV Prusias, Annibal, Flaminius Prusias J'ignorais qu'en ces lieux... Flaminius Non avant que j'écoute, Répondez-moi, de grùce, et tirez-moi d'un doute. L'hymen de votre fille est aujourd'hui certain. A quel heureux époux destinez-vous sa main? Prusias Que dites-vous, Seigneur? Flaminius Est-ce donc un mystÚre? Prusias Ce que vous exigez ne regarde qu'un pÚre. Flaminius Rome y prend intérÃÂȘt, je vous l'ai déjà dit; Et je crois qu'avec vous cet intérÃÂȘt suffit. Prusias Quelque intérÃÂȘt, Seigneur, que votre Rome y prenne, Est-il juste, aprÚs tout, que sa bonté me gÃÂȘne? Flaminius Abrégeons ces discours. Répondez, Prusias Quel est donc cet époux que vous ne nommez pas? Prusias Plus d'un prince, Seigneur, demande Laodice; Mais qu'importe au Sénat que je l'en avertisse, Puisque avec aucun d'eux je ne suis engagé? Annibal De qui dépendez-vous, pour ÃÂȘtre interrogé? Flaminius Et vous qui répondez, instruisez-moi, de grùce Est-ce à vous qu'on m'envoie? Est-ce ici votre place? Qu'y faites-vous enfin? Annibal J'y viens défendre un roi Dont le coeur généreux s'est signalé pour moi; D'un roi dont Annibal embrasse la fortune, Et qu'avec trop d'excÚs votre orgueil importune. Je blesse ici vos yeux, dites-vous je le croi; Mais j'y suis à bon titre, et comme ami du roi. Si ce n'est pas assez pour y pouvoir paraÃtre, Je suis donc son ministre, et je le fais mon maÃtre. Flaminius Dût-il de votre fille ÃÂȘtre bientÎt l'époux, Pourrait-il de son sort se montrer plus jaloux? Qu'en dites-vous, Seigneur? Prusias Il me marque son zÚle, Et vous dit ce qu'inspire une amitié fidÚle. Annibal Instruisez le Sénat, rendez-lui la frayeur Que son agent voudrait jeter dans votre coeur Déclarez avec qui votre foi vous engage J'en réponds, cet aveu vaudra bien un outrage. Flaminius Qui doit donc épouser Laodice? Annibal C'est moi. Flaminius Annibal? Annibal Oui, c'est lui qui défendra le roi; Et puisque sa bonté m'accorde Laodice, Puisque de sa révolte Annibal est complice, Le parti le meilleur pour Rome est désormais De laisser ce rebelle et son complice en paix. A Prusias. Seigneur, vous avez vu qu'il était nécessaire De finir par l'aveu que je viens de lui faire, Et vous devez juger, par son empressement, Que Rome a des soupçons de notre engagement. J'ose dire encor plus l'intérÃÂȘt d'ArtamÚne Ne sert que de prétexte au motif qui l'amÚne; Et sans m'estimer trop, j'assurerai, Seigneur, Que vous n'eussiez point vu sans moi d'ambassadeur; Que Rome craint de voir conclure un hyménée Qui m'attache à jamais à votre destinée, Qui me remet encor les armes à la main, Qui de Rome peut-ÃÂȘtre expose le destin, Qui contre elle du moins fait revivre un courage Dont jamais son orgueil n'oubliera le ravage. Cette Rome, il est vrai, ne parle point de moi; Mais ses précautions trahissent son effroi. Oui, les soins qu'elle prend du sort de Laodice D'un orgueil alarmé vous montrent l'artifice. Son Sénat en bienfaits serait moins libéral, S'il ne s'agissait pas d'écarter Annibal. En vous développant sa timide prudence, Ce n'est pas que, saisi de quelque défiance, Je veuille encourager votre honneur étonné A confirmer l'espoir que vous m'avez donné. Non, je mériterais une amitié parjure, Si j'osais un moment vous faire cette injure. Et que pourriez-vous craindre en gardant votre foi? Est-ce d'ÃÂȘtre vaincu, de cesser d'ÃÂȘtre roi? Si vous n'exercez pas les droits du rang suprÃÂȘme, Si vous portez des fers avec un diadÚme, Et si de vos enfants vous ne disposez pas, Vous ne pouvez rien perdre en perdant vos Etats. Mais vous les défendrez et j'ose encor vous dire Qu'un prince à qui le ciel a commis un empire, Pour qui cent mille bras peuvent se réunir, Doit braver les Romains, les vaincre et les punir. Flaminius Annibal est vaincu; je laisse à sa colÚre Le faible amusement d'une vaine chimÚre. Epuisez votre adresse à tromper Prusias; Pressez; Rome commande et ne dispute pas; Et ce n'est qu'en faisant éclater sa vengeance, Qu'il lui sied de donner des preuves de puissance. Le refus d'obéir à ses augustes lois N'intéresse point Rome, et n'est fatal qu'aux rois. C'est donc à Prusias à qui seul il importe De se rendre docile aux ordres que j'apporte. Poursuivez vos discours, je n'y répondrai rien; Mais laissez-nous aprÚs un moment d'entretien. Je vous cÚde l'honneur d'une vaine querelle, Et je dois de mon temps un compte plus fidÚle. Annibal Oui, je vais m'éloigner mais prouvez-lui, Seigneur, Qu'il ne rend pas ici justice à votre coeur. ScÚne V Flaminius, Prusias Flaminius Gardez-vous d'écouter une audace frivole, Par qui son désespoir follement se console. Ne vous y trompez pas, Seigneur; Rome aujourd'hui Vous demande Annibal, sans en vouloir à lui. Elle avait défendu qu'on lui donnùt retraite; Non qu'elle eût, comme il dit, une frayeur secrÚte Mais il ne convient pas qu'aucun roi parmi vous Fasse grùce aux vaincus que proscrit son courroux. Apaisez-la, Seigneur une nombreuse armée Pour venir vous surprendre a dû s'ÃÂȘtre formée; Elle attend vos refus pour fondre en vos Etats; L'orgueilleux Annibal ne les sauvera pas. Vous, de son désespoir instrument et ministre, Qui n'en pénétrez pas le mystÚre sinistre, Vous, qu'il abuse enfin, vous par qui son orgueil Se cherche, en vous perdant, un éclatant écueil, Vous périrez, Seigneur; et bientÎt ArtamÚne, Aidé de son cÎté des troupes qu'on lui mÚne, Dépouillera ce front de ce bandeau royal, Confié sans prudence aux fureurs d'Annibal. Annonçant du Sénat la volonté suprÃÂȘme, J'ai parlé jusqu'ici comme il parle lui-mÃÂȘme; J'ai dû de son langage observer la rigueur Je l'ai fait; mais jugez s'il en coûte à mon coeur. Connaissez-le, Seigneur Laodice m'est chÚre; Il doit m'ÃÂȘtre bien dur de menacer son pÚre. Oui, vous voyez l'époux proposé dans ce jour, Et dont Rome n'a pas désapprouvé l'amour. Je ne vous dirai point ce que pourrait attendre Un roi qui choisirait Flaminius pour gendre. Pensez-y, mon amour ne vous fait point de loi, Et vous ne risquez rien ne refusant que moi. Mon ùme à vous servir n'en sera pas moins prÃÂȘte; Mais, par reconnaissance, épargnez votre tÃÂȘte. Oui, malgré vos refus et malgré ma douleur, Je vous promets des soins d'une éternelle ardeur. A présent trop frappé des malheurs que j'annonce, Peut-ÃÂȘtre auriez-vous peine à me faire réponse; Songez-y; mais sachez qu'aprÚs cet entretien, Je pars, si dans ce jour vous ne résolvez rien. ScÚne VI Prusias, seul. Il aime Laodice! Imprudente promesse, Ah! sans toi, quel appui m'assurait sa tendresse! Dois-je vous immoler le sang de mes sujets, Serments qui l'exposez, et que l'orgueil a faits? Toi, dont j'admirai trop la fortune passée, Sauras-tu vaincre mieux ceux qui l'ont renversée? Abattu sous le faix de l'ùge et du malheur, Quel fruit espÚres-tu d'une infirme valeur? Tristes réflexions, qu'il n'est plus temps de faire! Quand je me suis perdu, la sagesse m'éclaire Sa lumiÚre importune, en ce fatal moment, N'est plus une ressource, et n'est qu'un chùtiment. En vain s'ouvre à mes yeux un affreux précipice; Si je ne suis un traÃtre, il faut que j'y périsse. Oui, deux partis encore à mon choix sont offerts Je puis vivre en infùme, ou mourir dans les fers. Choisis, mon coeur. Mais quoi! tu crains la servitude? Tu n'es déjà qu'un lùche à ton incertitude! Mais ne puis-je, aprÚs tout, balancer sur le choix? Impitoyable honneur, examinons tes droits. Annibal a ma foi; faut-il que je la tienne, Assuré de ma perte, et certain de la sienne? Quel projet insensé! La raison et les dieux Me font-ils un devoir d'un transport furieux? O ciel! j'aurais peut-ÃÂȘtre, au gré d'une chimÚre Sacrifié mon peuple et conclu sa misÚre. Non, ridicule honneur, tu m'as en vain pressé Non, ce peuple t'échappe, et ton charme a cessé. Le parti que je prends, dût-il mÃÂȘme ÃÂȘtre infùme, Sujets, pour vous sauver j'en accepte le blùme. Il faudra donc, grands dieux! que mes serments soient vains, Et je vais donc livrer Annibal aux Romains, L'exposer aux affronts que Rome lui destine! Ah! ne vaut-il pas mieux résoudre ma ruine? Que dis-je? mon malheur est-il donc sans retour? Non, de Flaminius sollicitons l'amour. Mais Annibal revient, et son ùme inquiÚte Peut-ÃÂȘtre a pressenti ce que Rome projette. ScÚne VII Prusias, Annibal Annibal J'ai vu sortir l'ambassadeur. De quels ordres encor s'agissait-il, Seigneur? Sans doute il aura fait des menaces nouvelles? Son Sénat... Prusias Il voulait terminer vos querelles Mais il ne m'a tenu que les mÃÂȘmes discours, Dont vos longs différends interrompaient le cours. Il demande la paix, et m'a parlé sans cesse De l'intérÃÂȘt que Rome a pris à la princesse. Il la verra peut-ÃÂȘtre, et je vais, de ce pas, D'un pareil entretien prévenir l'embarras. ScÚne VIII Annibal, seul. Il fuit; je l'ai surpris dans une inquiétude Dont il ne me dit rien, qu'il cache avec étude. Observons tout la mort n'est pas ce que je crains; Mais j'avais espéré de punir les Romains. Le succÚs était sûr, si ce prince timide Prend mon expérience ou ma haine pour guide. Rome, quoi qu'il en soit, j'attendrai que les dieux Sur ton sort et le mien s'expliquent encor mieux. Acte IV ScÚne premiÚre aodice, seule. Quel agréable espoir vient me luire en ce jour! Le roi de mon amant approuve donc l'amour! Auteur de mes serments, il les romprait lui-mÃÂȘme, Et je pourrais sans crime épouser ce que j'aime. Sans crime! Ah! c'en est un, que d'avoir souhaité Que mon pÚre m'ordonne une infidélité. Abjure tes souhaits, mon coeur; qu'il te souvienne Que c'est faire des voeux pour sa honte et la mienne. Mais que vois-je? Annibal! ScÚne II Laodice, Annibal Annibal Enfin voici l'instant OÃÂč tout semble annoncer qu'un outrage m'attend. Un outrage, grands dieux! A ce seul mot, Madame, Souffrez qu'un juste orgueil s'empare de mon ùme. Dans un pareil danger, il doit m'ÃÂȘtre permis, Sans craindre d'ÃÂȘtre vain, d'exposer qui je suis. J'ai besoin, en un mot, qu'ici votre mémoire D'un malheureux guerrier se rappelle la gloire; Et qu'à ce souvenir votre coeur excité, Redouble encor pour moi sa générosité. Je ne vous dirai plus de presser votre pÚre De tenir les serments qu'il a voulu me faire. Ces serments me flattaient du bonheur d'ÃÂȘtre à vous; Voilà ce que mon coeur y trouvait de plus doux. Je vois que c'en est fait, et que Rome l'emporte; Mais j'ignore oÃÂč s'étend le coup qu'elle me porte. Instruisez Annibal; il n'a que vous ici. Par qui de ses projets il puisse ÃÂȘtre éclairci. Des devoirs oÃÂč pour moi votre foi vous oblige, Un aveu qui me sauve est tout ce que j'exige. Songez que votre coeur est pour moi dans ces lieux L'incorruptible ami que me laissent les dieux. On vous offre un époux, sans doute; mais j'ignore Tout ce qu'à Prusias Rome demande encore. Il craint de me parler, et je vois aujourd'hui Que la foi qui le lie est un fardeau pour lui, Et je vous l'avouerai, mon courage s'étonne Des desseins oÃÂč l'effroi peut-ÃÂȘtre l'abandonne. Sans quelque tendre espoir qui retarde ma main, Sans Rome que je hais, j'assurais mon destin. Parlez, ne craignez point que ma bouche trahisse La faveur que ma gloire attend de Laodice. Quel est donc cet époux que l'on vient vous offrir? Puis-je vivre, ou faut-il me hùter de mourir? Laodice Vivez, Seigneur, vivez; j'estime trop moi-mÃÂȘme Et la gloire et le coeur de ce héros qui m'aime Pour ne l'instruire pas, si jamais dans ces lieux Quelqu'un lui réservait un sort injurieux. Oui, puisque c'est à moi que ce héros se livre, Et qu'enfin c'est pour lui que j'ai juré de vivre, Vous devez ÃÂȘtre sûr qu'un coeur tel que le mien Prendra les sentiments qui conviennent au sien; Et que, me conformant à votre grand courage, Si vous deviez, Seigneur, essuyer un outrage, Et que la seule mort pût vous en garantir, Mes larmes couleraient pour vous en avertir. Mais votre honneur ici n'aura pas besoin d'elles Les dieux m'épargneront des larmes si cruelles; Mon pÚre est vertueux; et si le sort jaloux S'opposait aux desseins qu'il a formés pour nous, Si par de fiers tyrans sa vertu traversée A faillir envers vous est aujourd'hui forcée, Gardez-vous cependant de penser que son coeur Pût d'une trahison méditer la noirceur. Annibal Je vous entends la main qui me fut accordée, Pour un nouvel époux Rome l'a demandée, Voilà quel est le soin que Rome prend de vous. Mais, dites-moi, de grùce, aimez-vous cet époux? Vous faites-vous pour moi la moindre violence? Madame, honorez-moi de cette confidence. Parlez-moi sans détour content d'ÃÂȘtre estimé, Je me connais trop bien pour vouloir ÃÂȘtre aimé. Laodice C'est à vous cependant que je dois ma tendresse. Annibal Et moi, je la refuse, adorable Princesse, Et je n'exige point qu'un coeur si vertueux S'immole en remplissant un devoir rigoureux; Que d'un si noble effort le prix soit un supplice. Non, non, je vous dégage, et je me fais justice; Et je rends à ce coeur, dont l'amour me fut dû, Le pénible présent que me fait sa vertu. Ce coeur est prévenu, je m'aperçois qu'il aime. Qu'il suive son penchant, qu'il se donne lui-mÃÂȘme. Si je le méritais, et que l'offre du mien Pût plaire à Laodice et me valoir le sien, Je n'aurais consacré mon courage et ma vie Qu'à m'acquérir ce bien que je lui sacrifie. Il n'est plus temps, Madame, et dans ce triste jour, Je serais un ingrat d'en croire mon amour. Je verrai Prusias, résolu de lui dire Qu'aux désirs du Sénat son effroi peut souscrire, Et je vais le presser d'éclaircir un soupçon Que mon ùme inquiÚte a pris avec raison. Peut-ÃÂȘtre cependant ma crainte est-elle vaine; Peut-ÃÂȘtre notre hymen est tout ce qui le gÃÂȘne Quoi qu'il en soit enfin, je remets en vos mains Un sort livré peut-ÃÂȘtre aux fureurs des Romains. Quand mÃÂȘme je fuirais, la retraite est peu sûre. Fuir, c'est en pareil cas donner jour à l'injure; C'est enhardir le crime; et pour l'épouvanter, Le parti le plus sûr c'est de m'y présenter. Il ne m'importe plus d'ÃÂȘtre informé, Madame, Du reste des secrets que j'ai lus dans votre ùme; Et ce serait ici fatiguer votre coeur Que de lui demander le nom de son vainqueur. Non, vous m'avez tout dit en gardant le silence, Et je n'ai pas besoin de cette confidence. Je sors si dans ces lieux on n'en veut qu'à mes jours, Laissez mes ennemis en terminer le cours. Ce malheur ne vaut pas que vous veniez me faire Un trop pénible aveu des faiblesses d'un pÚre. S'il ne faut que mourir, il vaut mieux que mon bras CÚde à mes ennemis le soin de mon trépas, Et que, de leur effroi victime glorieuse, J'en assure, en mourant, la mémoire honteuse, Et qu'on sache à jamais que Rome et son Sénat Ont porté cet effroi jusqu'à l'assassinat. Mais je vous quitte, on vient. Laodice Seigneur, le temps me presse. Mais, quoique vous ayez pénétré ma faiblesse, Vous m'estimez assez pour ne présumer pas Qu'on puisse m'obtenir aprÚs votre trépas. ScÚne III Laodice, Flaminius Laodice J'ai cru trouver en vous une ùme bienfaisante; De mon estime ici remplirez-vous l'attente? Flaminius Oui, commandez, Madame. Oserais-je douter De l'équité des lois que vous m'allez dicter? Laodice On vous a dit à qui ma main fut destinée? Flaminius Ah! de ce triste coup ma tendresse étonnée... Laodice Eh bien! le roi, jaloux de ramener la paix Dont trop longtemps la guerre a privé ses sujets, En faveur de son peuple a bien voulu se rendre Aux désirs que par vous Rome lui fait entendre. Notre hymen est rompu. Flaminius Ah! je rends grùce aux dieux, Qui détournent le roi d'un dessein odieux. Annibal me suivra sans doute? Mais, Madame, Le roi ne fait-il rien en faveur de ma flamme? Laodice Oui, Seigneur, vous serez content à votre tour, Si vous ne trahissez vous-mÃÂȘme votre amour. Flaminius Moi, le trahir! Î ciel! Laodice Ecoutez ce qui reste. Votre emploi dans ces lieux à ma gloire est funeste. Ce héros qu'aujourd'hui vous demandez au roi, Songez, Flaminius, songez qu'il eut ma foi; Que de sa sûreté cette foi fut le gage; Que vous m'insulteriez en lui faisant outrage. Les droits qu'il eut sur moi sont transportés à vous; Mais enfin ce guerrier dut ÃÂȘtre mon époux. Il porte un caractÚre à mes yeux respectable, Dont je lui vois toujours la marque ineffaçable. Sauvez donc ce héros ma main est à ce prix. Flaminius Mais, songez-vous, Madame, à l'emploi que j'ai pris? Pourquoi proposez-vous un crime à ma tendresse? Est-ce de votre haine une fatale adresse? Cherchez-vous un refus, et votre cruauté Veut-elle ici m'en faire une nécessité? Votre main est pour moi d'un prix inestimable, Et vous me la donnez si je deviens coupable! Ah! vous ne m'offrez rien. Laodice Vous vous trompez, Seigneur; Et j'en ai cru le don plus cher à votre coeur. Mais à me refuser quel motif vous engage? Flaminius Mon devoir. Laodice Suivez-vous un devoir si sauvage Qui vous inspire ici des sentiments outrés, Qu'un tyrannique orgueil ose rendre sacrés? Annibal, chargé d'ans, va terminer sa vie. S'il ne meurt outragé, Rome est-elle trahie? Quel devoir! Flaminius Vous savez la grandeur des Romains, Et jusqu'oÃÂč sont portés leurs augustes destins. De l'univers entier et la crainte et l'hommage Sont moins de leur valeur le formidable ouvrage Qu'un effet glorieux de l'amour du devoir, Qui sur Flaminius borne votre pouvoir. Je pourrais tromper Rome; un rapport peu sincÚre En surprendrait sans doute un ordre moins sévÚre Mais je lui ravirais, si j'osais la trahir, L'avantage important de se faire obéir. Lui déguiser des rois et l'audace et l'offense, C'est conjurer sa perte et saper sa puissance. Rome doit sa durée aux chùtiments vengeurs Des crimes révélés par ses ambassadeurs; Et par là nos avis sont la source féconde De l'effroi que sa foudre entretient dans le monde; Et lorsqu'elle poursuit sur un roi révolté Le mépris imprudent de son autorité, La valeur seulement achÚve la victoire Dont un rapport fidÚle a ménagé la gloire. Nos austÚres vertus ont mérité des dieux... Laodice Ah! les consultez-vous, Romains ambitieux? Ces dieux, Flaminius, auraient cessé de l'ÃÂȘtre S'ils voulaient ce que veut le Sénat, votre maÃtre. Son orgueil, ses succÚs sur de malheureux rois, Voilà les dieux dont Rome emprunte tous ses droits; Voilà les dieux cruels à qui ce coeur austÚre Immole son amour, un héros et mon pÚre, Et pour qui l'on répond que l'offre de ma main N'est pas un bien que puisse accepter un Romain. Cependant cet hymen que votre coeur rejette, Méritez-vous, ingrat, que le mien le regrette? Vous ne répondez rien? Flaminius C'est avec désespoir Que je vais m'acquitter de mon triste devoir. Né Romain, je gémis de ce noble avantage, Qui force à des vertus d'un si cruel usage. Voyez l'égarement oÃÂč m'emportent mes feux; Je gémis d'ÃÂȘtre né pour ÃÂȘtre vertueux. Je n'en suis point confus ce que je sacrifie Excuse mes regrets, ou plutÎt les expie; Et ce serait peut-ÃÂȘtre une férocité Que d'oser aspirer à plus de fermeté. Mais enfin, pardonnez à ce coeur qui vous aime Des refus dont il est si déchiré lui-mÃÂȘme. Ne rougiriez-vous pas de régner sur un coeur Qui vous aimerait plus que sa foi, son honneur? Laodice Ah! Seigneur, oubliez cet honneur chimérique, Crime que d'un beau nom couvre la politique. Songez qu'un sentiment et plus juste et plus doux D'un lien éternel va m'attacher à vous. Ce n'est pas tout encor songez que votre amante Va trouver avec vous cette union charmante, Et que je souhaitais de vous avoir donné Cet amour dont le mien vous avait soupçonné. Vous devez aujourd'hui l'aveu de ma tendresse Aux périls du héros pour qui je m'intéresse Mais, Seigneur, qu'avec vous mon coeur s'est écarté Des bornes de l'aveu qu'il avait projeté! N'importe; plus je cÚde à l'amour qui m'inspire, Et plus sur vous peut-ÃÂȘtre obtiendrai-je d'empire. Me trompé-je, Seigneur? Ai-je trop présumé? Et vous aurais-je en vain si tendrement aimé? Vous soupirez! Grands dieux! c'est vous qui dans nos ùmes Voulûtes allumer de mutuelles flammes; Contre mon propre amour en vain j'ai combattu; Justes dieux! dans mon coeur vous l'avez défendu. Qu'il soit donc un bienfait et non pas un supplice. Oui, Seigneur, qu'avec soin votre ùme y réfléchisse. Vous ne prévoyez pas, si vous me refusez, Jusqu'oÃÂč vont les tourments oÃÂč vous vous exposez. Vous ne sentez encor que la perte éternelle Du bonheur oÃÂč l'amour aujourd'hui nous appelle; Mais l'état douloureux oÃÂč vous laissez mon coeur, Vous n'en connaissez pas le souvenir vengeur. Flaminius Quelle épreuve! Laodice Ah! Seigneur, ma tendresse l'emporte! Flaminius Dieux! que ne peut-elle ÃÂȘtre aujourd'hui la plus forte! Mais Rome... Laodice Ingrat! cessez d'excuser vos refus Mon coeur vous garde un prix digne de vos vertus. ScÚne IV Flaminius, seul. Elle fuit; je soupire, et mon ùme abattue A presque perdu Rome et son devoir de vue. Vil Romain, homme né pour les soins amoureux, Rome est donc le jouet de tes transports honteux! ScÚne V Prusias, Flaminius Flaminius Prince, vous seriez-vous flatté de l'espérance De pouvoir par l'amour vaincre ma résistance? Quand vous la combattez par des efforts si vains, Savez-vous bien quel sang anime les Romains? Savez-vous que ce sang instruit ceux qu'il anime, Non à fuir, c'est trop peu, mais à haïr le crime; Qu'à l'honneur de ce sang je n'ai point satisfait, S'il s'est joint un soupir au refus que j'ai fait? Ce sont là nos devoirs avec nous, dans la suite, Sur ces instructions réglez votre conduite. A quoi donc à présent ÃÂȘtes-vous résolu? J'ai donné tout le temps que vous avez voulu Pour juger du parti que vous aviez à prendre... Mais quoi! sans Annibal ne pouvez-vous m'entendre? ScÚne VI Prusias, Annibal, Flaminius Annibal J'interromps vos secrets; mais ne vous troublez pas Je sors, et n'ai qu'un mot à dire à Prusias. Restez, de grùce; il m'est d'une importance extrÃÂȘme Que ce qu'il répondra vous l'entendiez vous-mÃÂȘme. A Prusias. Laodice est à moi, si vous ÃÂȘtes jaloux De tenir le serment que j'ai reçu de vous. Mais enfin ce serment pÚse à votre courage, Et je vois qu'il est temps que je vous en dégage. Jamais je n'exigeai de vous cette faveur, Et si vous aviez su connaÃtre votre coeur, Sans doute vous n'auriez osé me la promettre Et ne rougiriez pas de vous la voir remettre. Mais il vous reste encore un autre engagement, Qui doit m'importer plus que ce premier serment. Vous jurùtes alors d'avoir soin de ma gloire, Et quelque juste orgueil m'aida mÃÂȘme à vous croire, Puisque aprÚs tout, Seigneur, pour tenir votre foi, Je vis que vous n'aviez qu'à vous servir de moi. Comment penser, d'ailleurs, que vous seriez parjure! Vous, qu'Annibal pouvait payer avec usure; Vous qui, si le sort mÃÂȘme eût trahi votre appui, Vous assuriez l'honneur de tomber avec lui? Vous me fuyez pourtant; le Sénat vous menace, Et de vos procédés la raison m'embarrasse. Seigneur, je suis chez vous y suis-je en sûreté? Ou bien y dois-je craindre une infidélité? Prusias Ici? n'y craignez rien, Seigneur. Annibal Je me retire. C'en est assez; voilà ce que j'avais à dire. ScÚne VII Flaminius, Prusias Flaminius Ce que dans ce moment vous avez répondu, M'apprend trop qu'il est temps... Prusias J'ai dit ce que j'ai dû... ArrÃÂȘtez. Le Sénat n'aura point à se plaindre. Flaminius Eh! comment Annibal n'a-t-il plus rien à craindre? Que pensez-vous? Prusias Seigneur, je ne m'explique pas; Mais vous serez bientÎt content de Prusias. Vous devrez l'ÃÂȘtre, au moins. ScÚne VIII Flaminius, seul. Quel est donc ce mystÚre Dont à m'instruire ici sa prudence diffÚre? Quoi qu'il en soit, Î Rome! approuve que mon coeur Souhaite que ce prince échappe à son malheur. Acte V ScÚne premiÚre Prusias, Hiéron Prusias Je vais donc rétracter la foi que j'ai donnée, Peut-ÃÂȘtre d'Annibal trancher la destinée. Dieux! quel coup va frapper ce héros malheureux! Hiéron Non, Seigneur, Annibal a le coeur généreux. Du courroux du Sénat la nouvelle est semée; On sait que l'ennemi forme une double armée. Le peuple épouvanté murmure, et ce héros Doit, en se retirant, faire notre repos; Et vous verrez, Seigneur, Flaminius souscrire Aux doux tempéraments que le ciel vous inspire. Prusias Mais si l'ambassadeur le poursuit, Hiéron? Hiéron Eh! Seigneur, éloignez ce scrupuleux soupçon Des fautes du hasard ÃÂȘtes-vous responsable? Mais le voici. Prusias Grands dieux! sa présence m'accable. Je me sens pénétré de honte et de douleur. Hiéron C'est la faute du sort, et non de votre coeur. ScÚne II Prusias, Annibal, Hiéron Prusias Enfin voici le temps de rompre le silence Qui porte votre esprit à tant de méfiance? Depuis que dans ces lieux vous ÃÂȘtes arrivé, Seigneur, tous mes serments vous ont assez prouvé L'amitié dont pour vous mon ùme était remplie, Et que je garderai le reste de ma vie. Mais un coup imprévu retarde les effets De ces mÃÂȘmes serments que mon coeur vous a faits. De toutes parts sur moi mes ennemis vont fondre; Le sort mÃÂȘme avec eux travaille à me confondre, Et semble leur avoir indiqué le moment OÃÂč leurs armes pourront triompher sûrement. ArtamÚne est vaincu, sa défaite est entiÚre; Mais la gloire, Seigneur, en est si meurtriÚre, Tant de sang fut versé dans nos derniers combats, Que la victoire mÃÂȘme affaiblit mes Etats. A mes propres malheurs je serais peu sensible; Mais de mon peuple entier la perte est infaillible Je suis son roi; les dieux qui me l'ont confié Veulent qu'à ses périls cÚde notre amitié. De ces périls, Seigneur, vous seul ÃÂȘtes la cause. Je ne vous dirai point ce que Rome propose. Mon coeur en a frémi d'horreur et de courroux; Mais enfin nos tyrans sont plus puissants que nous. Fuyez pour quelque temps, et conjurons l'orage Essayons ce moyen pour ralentir leur rage Attendons que le ciel, plus propice à nos voeux, Nous mette en liberté de nous revoir tous deux. Sans doute qu'à vous yeux Prusias excusable N'aura point... Annibal Oui, Seigneur, vous ÃÂȘtes pardonnable. Pour surmonter l'effroi dont il est abattu, Sans doute votre coeur a fait ce qu'il a pu. Si, malgré ses efforts, tant d'épouvante y rÚgne, C'est de moi, non de vous, qu'il faut que je me plaigne. J'ai tort, et j'aurais dû prévoir que mon destin Dépendrait avec vous de l'aspect d'un Romain. Mais je suis libre encor, et ma folle espérance N'avait pas mérité de vous tant d'indulgence. Prusias Seigneur, je le vois bien, trop coupable à vos yeux... Annibal Voilà ce que je puis vous répondre de mieux Mais voulez-vous m'en croire? oublions l'un et l'autre Ces serments que mon coeur dut refuser du vÎtre, Je me suis cru prudent; vous présumiez de vous, Et ces mÃÂȘmes serments déposent contre nous. Ainsi n'y pensons plus. Si Rome vous menace, Je pars, et ma retraite obtiendra votre grùce. En violant les droits de l'hospitalité, Vous allez du Sénat rappeler la bonté. Prusias Que sur nos ennemis votre ùme, moins émue, Avec attention daigne jeter la vue. Annibal Je changerai beaucoup, si quelque légion, Qui loin d'ici s'assemble avec confusion, Si quelques escadrons déjà mis en déroute Me paraissent jamais dignes qu'on les redoute. Mais, Seigneur, finissons cet entretien fùcheux, Nous voyons ces objets différemment tous deux. Je pars; pour quelque temps cachez-en la nouvelle. Prusias Oui, Seigneur; mais un jour vous connaÃtrez mon zÚle. ScÚne III Annibal, seul. Ton zÚle! homme sans coeur, esclave couronné! A quels rois l'univers est-il abandonné! Tu les charges de fers, Î Rome! et, je l'avoue, Leur bassesse en effet mérite qu'on t'en loue. Mais tu pars, Annibal. Imprudent! oÃÂč vas-tu? Cet infidÚle roi ne t'a-t-il pas vendu? Il n'en faut point douter, il médite ce crime; Mais le lùche, qui craint les yeux de sa victime, Qui n'ose s'exposer à mes regards vengeurs, M'écarte avec dessein de me livrer ailleurs. Mais qui vient? ScÚne IV Laodice, avec un mouchoir dont elle essuie ses pleurs, Annibal Annibal Ah! c'est vous, généreuse Princesse. Vous pleurez votre coeur accomplit sa promesse. Les voilà donc ces pleurs, mon unique secours, Qui devaient m'avertir du péril que je cours! Laodice Oui, je vous rends enfin ce funeste service; Mais de la trahison le roi n'est point complice. FidÚle à votre gloire, il veut la garantir Et cependant, Seigneur, gardez-vous de partir. Quelques avis certains m'ont découvert qu'un traÃtre Qui pense qu'un forfait obligera son maÃtre, Qu'Hiéron en secret informe les Romains; Qu'en un mot vous risquez de tomber en leurs mains. Annibal Je dois beaucoup aux dieux ils m'ont comblé de gloire, Et j'en laisse aprÚs moi l'éclatante mémoire. Mais de tous leurs bienfaits, le plus grand, le plus doux, C'est ce dernier secours qu'ils me laissaient en vous. Je vous aimais, Madame, et je vous aime encore, Et je fais vanité d'un aveu qui m'honore. Je ne pouvais jamais espérer de retour, Mais votre coeur me donne autant que son amour. Eh! que dis-je? l'amour vaut-il donc mon partage? Non, ce coeur généreux m'a donné davantage J'ai pour moi sa vertu, dont la fidélité Voulut mÃÂȘme immoler le feu qui l'a flatté. Eh quoi! vous gémissez, vous répandez des larmes! Ah! que pour mon orgueil vos regrets ont de charmes! Que d'estime pour moi me découvrent vos pleurs! Est-il pour Annibal de plus dignes faveurs? Cessez pourtant, cessez d'en verser, Laodice; Que l'amour de ma gloire à présent les tarisse. Puisque la mort m'arrache aux injures du sort, Puisque vous m'estimez, ne pleurez pas ma mort. Laodice Ah! Seigneur, cet aveu me glace d'épouvante. Ne me présentez point cette image sanglante. Sans doute que le ciel m'a dérobé l'horreur De ce funeste soin que vous devait mon coeur. Si le terrible effet en eût frappé ma vue, Ah! jamais jusqu'ici je ne serais venue. Annibal Non, je vous connais mieux, et vous vous faites tort. Laodice Mais, Seigneur, permettez que je fasse un effort, Qu'auprÚs du roi... Annibal Madame, il serait inutile; Les moments me sont chers, je cours à mon asile. Laodice A votre asile! Î ciel! Seigneur oÃÂč courez-vous? Annibal Mériter tous vos soins. Laodice Quelle honte pour nous! Annibal Je ne vous dis plus rien; la vertu, quand on l'aime, Porte de nos bienfaits le salaire elle-mÃÂȘme. Mon admiration, mon respect, mon amour, Voilà ce que je puis vous offrir en ce jour; Mais vous les méritez. Je fuis, quelqu'un s'avance. Adieu, chÚre Princesse. ScÚne V Laodice, seule. O ciel! quelle constance! Tes devoirs tant vantés, ministre des Romains, Etaient donc d'outrager le plus grand des humains! De quel indigne amant mon ùme possédée Avec tant de plaisir gardait-elle l'idée? ScÚne VI Laodice, Flaminius, Flavius Flaminius Eh quoi! vous me fuyez, Madame? Laodice Laissez-moi. Hùtez-vous d'achever votre barbare emploi Portez les derniers coups à l'honneur de mon pÚre; Des dieux que vous bravez méritez la colÚre. Mes pleurs vont les presser d'accorder à mon coeur Le pardon d'un penchant qui doit leur faire horreur. ScÚne VII Flaminius, Flavius Flaminius Il me serait heureux de l'ignorer encore, Cet aveu d'un penchant que votre coeur abhorre. Poursuivons mon dessein. Flavius, va savoir Si sans aucun témoin Annibal veut me voir. ScÚne VIII Flaminius, seul. J'ai satisfait aux soins que m'imposait ta cause; Souffre ceux qu'à son tour la vertu me propose, Rome! Laisse mon coeur favoriser ses feux, Quand sans crime il peut ÃÂȘtre et tendre et généreux. Je puis, sans t'offenser, prouver à Laodice Que, s'il m'est défendu de lui rendre un service, Sensible cependant à sa juste douleur, Du soin de l'adoucir j'occupe encor mon coeur. Annibal vient Î ciel! ce que je sacrifie Vaut bien qu'à me céder ta bonté te convie. Le motif qui m'engage à le persuader Est digne du succÚs que j'ose demander. ScÚne IX Annibal, Flaminius Flaminius Seigneur, puis-je espérer qu'oubliant l'un et l'autre Tout ce qui peut aigrir mon esprit et le vÎtre, Et que nous confiant, en hommes généreux, L'estime qu'aprÚs tout nous méritons tous deux, Vous voudrez bien ici que je vous entretienne D'un projet que pour vous vient de former la mienne? Annibal Seigneur, si votre estime a conçu ce projet, Fût-il vain, je le tiens déjà pour un bienfait. Flaminius Ce que Rome en ces lieux m'a commandé de faire, Pour Annibal peut-ÃÂȘtre est encore un mystÚre. Seigneur, je viens ici vous demander au roi; Vous n'en devez pas ÃÂȘtre irrité contre moi. Tel était mon devoir; je l'ai fait avec zÚle, Et vous m'approuverez d'avoir été fidÚle. Prusias, retenu par son engagement, A cru qu'il suffirait de votre éloignement. Il a pensé que Rome en serait satisfaite, Et n'exigerait rien aprÚs votre retraite. Je pouvais l'accepter, et vous ne doutez pas Qu'il ne me fût aisé d'envoyer sur vos pas; D'autant plus qu'Hiéron aux Romains de ma suite Promet de révéler le jour de votre fuite. Mais, Seigneur, le Sénat veut bien moins vous avoir Qu'il ne veut que le roi fasse ici son devoir Et l'univers jaloux, de qui l'oeil nous contemple, De sa soumission aurait perdu l'exemple. J'ai donc refusé tout, et Prusias, alors, AprÚs avoir tenté d'inutiles efforts, Pour me donner enfin sa réponse précise, Ne m'a plus demandé qu'une heure de remise. Seigneur, je suis certain du parti qu'il prendra, Et ce prince, en un mot, vous abandonnera. S'il demande du temps, ce n'est pas qu'il hésite; Mais de son embarras il se fait un mérite. Il croit que vous serez content de sa vertu, Quand vous saurez combien il aura combattu. Et vous, que jusque-là le destin persécute, Tombez, mais d'un héros ménagez-vous la chute. Vous l'ÃÂȘtes, Annibal, et l'aveu m'en est doux. Pratiquez les vertus que ce nom veut de vous. Voudriez-vous attendre ici la violence? Non, non; qu'une superbe et pleine confiance, Digne de l'ennemi que vous vous ÃÂȘtes fait, Que vous honorerez par ce généreux trait, Vous invitant à fuir des retraites peu sûres, OÃÂč vous deviez, Seigneur, présager vos injures, Vous guide jusqu'à Rome, et vous jette en des bras Plus fidÚles pour vous que ceux de Prusias. Voilà , Seigneur, voilà la chute la plus fiÚre Que puisse se choisir votre audace guerriÚre. A votre place enfin, voilà le seul écueil OÃÂč, mÃÂȘme en se brisant, se maintient votre orgueil. N'hésitez point, venez; achevez de connaÃtre Ces vainqueurs que déjà vous estimez peut-ÃÂȘtre. Puisque autrefois, Seigneur, vous les avez vaincus, C'est pour vous honorer une raison de plus. Montrez-leur Annibal; qu'il vienne les convaincre Qu'un si noble vaincu mérita de les vaincre. Partons sans différer; venez les rendre tous D'une action si noble admirateurs jaloux. Annibal Oui, le parti sans doute est glorieux à prendre, Et c'est avec plaisir que je viens de l'entendre. Il m'oblige. Annibal porte en effet un coeur Capable de donner ces marques de grandeur, Et je crois vos Romains, mÃÂȘme aprÚs ma défaite, Dignes que de leurs murs je fisse ma retraite. Il ne me restait plus, persécuté du sort, D'autre asile à choisir que Rome ou que la mort. Mais enfin c'en est fait, j'ai cru que la derniÚre Avec assez d'honneur finissait ma carriÚre. Le secours du poison... Flaminius Je l'avais pressenti Du héros désarmé c'est le dernier parti. Ah! souffrez qu'un Romain, dont l'estime est sincÚre, Regrette ici l'honneur que vous pouviez nous faire. Le roi s'avance; Î ciel! sa fille en pleurs le suit. ScÚne X et derniÚre Tous les acteurs Prusias, à Annibal. Seigneur, serait-il vrai ce qu'Amilcar nous dit? Annibal Prusias car enfin je ne crois pas qu'un homme Lùche assez pour n'oser désobéir à Rome, InfidÚle à son rang, à sa parole, à moi, EspÚre qu'Annibal daigne en lui voir un roi, Prusias, pensez-vous que ma mort vous délivre Des hasards qu'avec moi vous avez craint de suivre? Quand mÃÂȘme vous m'eussiez remis entre ses mains, Quel fruit en pouviez-vous attendre des Romains? La paix? Vous vous trompiez. Rome va vous apprendre Qu'il faut la mériter pour oser y prétendre. Non, non; de l'épouvante esclave déclaré, A des malheurs sans fin vous vous ÃÂȘtes livré. Que je vous plains! Je meurs, et ne perds que la vie. A la Princesse. Du plus grand des malheurs vous l'avez garantie, Et j'expire honoré des soins de la vertu. Adieu, chÚre Princesse. Laodice, à Flaminius. Enfin Rome a vaincu. Il meurt, et vous avez consommé l'injustice, Barbare! et vous osiez demander Laodice! Flaminius Malgré tout le courroux qui trouble votre coeur, Plus équitable un jour, vous plaindrez mon malheur. Quoique de vos refus ma tendresse soupire, Ils ont droit de paraÃtre, et je dois y souscrire. Hélas! un doux espoir m'amena dans ces lieux; Je ne suis point coupable, et j'en sors odieux. La Surprise de l'amour Acteurs de la comédie Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens le 3 mai 1722. Acteurs de la comédie La Comtesse Lélio Le Baron, ami de Lélio Colombine, suivante de la Comtesse Arlequin, valet de Lélio Jacqueline, servante de Lélio Pierre, jardinier de la Comtesse La scÚne est dans une maison de campagne. Acte premier ScÚne premiÚre Pierre, Jacqueline Pierre. - Tiens, Jacqueline, t'as une himeur qui me fùche. Pargué, encore faut-il dire queuque parole d'amiquié aux gens. Jacqueline. - Mais, qu'est-ce qu'il te faut donc? Tu me veux pour ta femme eh bian, est-ce que je recule à cela? Pierre. - Bon, qu'est-ce que ça dit! Est-ce que toutes les filles n'aimont pas à devenir la femme d'un homme? Jacqueline. - Tredame! c'est donc un oisiau bien rare qu'un homme, pour en ÃÂȘtre si envieuse? Pierre. - Hé là , là , je parle en discourant, je savons bian que l'oisiau n'est pas rare; mais quand une fille est grande, alle a la fantaisie d'en avoir un, et il n'y a pas de mal à ça, Jacqueline, car ça est vrai, et tu n'iras pas là contre. Jacqueline. - Acoute, n'ons-je pas d'autre amoureux que toi? Est-ce que Blaise et le gros Colas ne sont pas affolés de moi tous deux? Est-ce qu'ils ne sont pas des hommes aussi bian que toi? Pierre. - Eh mais, je pense qu'oui. Jacqueline. - Eh bian, butor, je te baille la parfarence, qu'as-tu à dire à ça? Pierre. - C'est que tu m'aimes mieux qu'eux tant seulement; mais si je ne te prenais pas, moi, ça te fùcherait-il? Jacqueline. - Oh dame, t'en veux trop. Pierre. - Eh morguenne, voilà le tu autem; je veux de l'amiquié pour la parsonne de moi tout seul. Quand tout le village vianrait te dire Jacqueline, épouse-moi; je voudrais que tu fis bravement la grimace à tout le village, et que tu lui disi Nennin-da, je veux ÃÂȘtre la femme de Piarre, et pis c'est tout. Pour ce qui est d'en cas de moi, si j'allais ÃÂȘtre un parfide, je voudrais que ça te fùchit rudement, et que t'en pleurisse tout ton soûl; et velà margué ce qu'en appelle aimer le monde. Tians, moi qui te parle, si t'allais me changer, il n'y aurait pu de çarvelle cheux moi, c'est de l'amiquié que ça. Tatigué que je serais content si tu pouvais itout devenir folle! Ah! que ça serait touchant! Ma pauvre Jacqueline, dis-moi queuque mot qui me fasse comprendre que tu pardrais un petit brin l'esprit. Jacqueline. - Va, va, Piarre, je ne dis rian mais je n'en pense pas moins. Pierre. - Eh, penses-tu que tu m'aimes, par hasard? Dis-moi oui ou non. Jacqueline. - Devine lequel. Pierre. - Regarde-moi entre deux yeux. Tu ris tout comme si tu disais oui; hé, hé, hé, qu'en dis-tu? Jacqueline. - Eh, je dis franchement que je serais bian empÃÂȘchée de ne pas t'aimer, car t'es bien agriable. Pierre. - Eh, jarni, velà dire les mots et les paroles. Jacqueline. - Je t'ai toujours trouvé une bonne philosomie d'homme tu m'as fait l'amour, et franchement ça m'a fait plaisir; mais l'honneur des filles les empÃÂȘche de parler aprÚs ça, ma tante disait toujours qu'un amant, c'est comme un homme qui a faim pu il a faim, et pu il a envie de manger; pu un homme a de peine aprÚs une fille, et pu il l'aime. Pierre. - Parsanguenne, il faut que ta tante ait dit vrai; car je meurs de faim, je t'en avertis, Jacqueleine. Jacqueline. - Tant mieux, je t'aime de cette himeur-là , pourvu qu'alle dure; mais j'ai bian peur que M. Lélio, mon maÃtre, ne consente à noute mariage, et qu'il ne me boute hors de chez li, quand il saura que je t'aime; car il nous a dit qu'il ne voulait point voir d'amourette parmi nous. Pierre. - Et pourquoi donc ça, est-ce qu'il y a du mal à aimer son prochain? Et morgué je m'en vas lui gager, moi, que ça se pratique chez les Turcs, et si ils sont bien méchants. Jacqueline. - Oh, c'est pis qu'un Turc, à cause d'une dame de Paris qui l'aimait beaucoup, et qui li a tourné casaque pour un autre galant plus mal bùti que li noute monsieur a fait du tapage; il li a dit qu'alle devait ÃÂȘtre honteuse; alle lui a dit qu'alle ne voulait pas l'ÃÂȘtre. Et voilà bian de quoi! ç'a-t-elle fait. Et pis des injures ous ÃÂȘtes cun indeigne. Et voyez donc cet impertinent! Et je me vengerai. Et moi, je m'en gausse. Tant y a qu'à la parfin alle li a farmé la porte sur le nez li qui est glorieux a pris ça en mal, et il est venu ici pour vivre en harmite, en philosophe, car velà comme il dit. Et depuis ce temps, quand il entend parler d'amour, il semble qu'en l'écorche comme une anguille. Son valet Arlequin fait itou le dégoûté quand il voit une fille à droite, ce drÎle de corps se baille les airs d'aller à gauche, à cause de queuque mijaurée de chambriÚre qui li a, à ce qu'il dit, vendu du noir. Pierre. - Quiens, véritablement c'est une piquié que ça, il n'y a pas de police; au punit tous les jours de pauvres voleurs, et an laisse aller et venir les parfides. Mais velà ton maÃtre, parle-li. Jacqueline. - Non, il a la face triste, c'est peut-ÃÂȘtre qu'il rÃÂȘve aux femmes; je sis d'avis que j'attende que ça soit passé va, va, il y a bonne espérance, pisque ta maÃtresse est arrivée, et qu'alle a dit qu'alle lui en parlerait. ScÚne II Lélio, Arlequin, tous deux d'un air triste. Lélio. - Le temps est sombre aujourd'hui. Arlequin. - Ma foi oui, il est aussi mélancolique que nous. Lélio. - Oh, on n'est pas toujours dans la mÃÂȘme disposition, l'esprit aussi bien que le temps est sujet à des nuages. Arlequin. - Pour moi, quand mon esprit va bien, je ne m'embarrasse guÚre du brouillard. Lélio. - Tout le monde en est assez de mÃÂȘme. Arlequin. - Mais je trouve toujours le temps vilain, quand je suis triste. Lélio. - C'est que tu as quelque chose qui te chagrine. Arlequin. - Non. Lélio. - Tu n'as donc point de tristesse? Si fait. Lélio. - Dis donc pourquoi? Arlequin. - Pourquoi? En vérité je n'en sais rien; c'est peut-ÃÂȘtre que je suis triste de ce que je ne suis pas gai. Lélio. - Va, tu ne sais ce que tu dis. Arlequin. - Avec cela, il me semble que je ne me porte pas bien. Lélio. - Ah, si tu es malade, c'est une autre affaire. Arlequin. - Je ne suis pas malade, non plus. Lélio. - Es-tu fou? Si tu n'es pas malade, comment trouves-tu donc que tu ne te portes pas bien? Arlequin. - Tenez, Monsieur, je bois à merveille, je mange de mÃÂȘme, je dors comme une marmotte, voilà ma santé. Lélio. - C'est une santé de crocheteur, un honnÃÂȘte homme serait heureux de l'avoir. Arlequin. - Cependant je me sens pesant et lourd, j'ai une fainéantise dans les membres, je bùille sans sujet, je n'ai du courage qu'à mes repas, tout me déplaÃt; je ne vis pas, je traÃne; quand le jour est venu, je voudrais qu'il fût nuit; quand il est nuit, je voudrais qu'il fût jour voilà ma maladie; voilà comment je me porte bien et mal. Lélio. - Je t'entends, c'est un peu d'ennui qui t'a pris; cela se passera. As-tu sur toi ce livre qu'on m'a envoyé de Paris...? Réponds donc! Arlequin. - Monsieur, avec votre permission, que je passe de l'autre cÎté. Lélio. - Que veux-tu donc? Qu'est-ce que cette cérémonie? Arlequin. - C'est pour ne pas voir sur cet arbre deux petits oiseaux qui sont amoureux; cela me tracasse, j'ai juré de ne plus faire l'*amour; mais quand je le vois faire, j'ai presque envie de manquer de parole à mon serment cela me raccommode avec ces pestes de femmes, et puis c'est le diable de me refùcher contre elles. Lélio. - Eh, mon cher Arlequin, me crois-tu plus exempt que toi de ces petites inquiétudes-là ? Je me ressouviens qu'il y a des femmes au monde, qu'elles sont aimables, et ce ressouvenir-là ne va pas sans quelques émotions de coeur; mais ce sont ces émotions-là qui me rendent inébranlable dans la résolution de ne plus voir de femmes. Arlequin. - Pardi, cela me fait tout le contraire, à moi; quand ces émotions-là me prennent, c'est alors que ma résolution branle. Enseignez-moi donc à en faire mon profit comme vous. Lélio. - Oui-da, mon ami je t'aime; tu as du bon sens, quoique un peu grossier. L'infidélité de ta maÃtresse t'a rebuté de l'amour, la trahison de la mienne m'en a rebuté de mÃÂȘme; tu m'as suivi avec courage dans ma retraite, et tu m'es devenu cher par la conformité de ton génie avec le mien, et par la ressemblance de nos aventures. Arlequin. - Et moi, Monsieur, je vous assure que je vous aime cent fois plus aussi que de coutume, à cause que vous avez la bonté de m'aimer tant. Je ne veux plus voir de femmes, non plus que vous, cela n'a point de conscience; j'ai pensé crever de l'infidélité de Margot les passe-temps de la campagne, votre conversation et la bonne nourriture m'ont un peu remis. Je n'aime plus cette Margot, seulement quelquefois son petit nez me trotte encore dans la tÃÂȘte; mais quand je ne songe point à elle, je n'y gagne rien; car je pense à toutes les femmes en gros, et alors les émotions de coeur que vous dites viennent me tourmenter je cours, je saute, je chante, je danse, je n'ai point d'autre secret pour me chasser cela; mais ce secret-là n'est que de l'*onguent miton-mitaine je suis dans un grand danger; et puisque vous m'aimez tant, ayez la charité de me dire comment je ferai pour devenir fort, quand je suis faible. Lélio. - Ce pauvre garçon me fait pitié. Ah! sexe trompeur, tourmente ceux qui t'approchent, mais laisse en repos ceux qui te fuient! Arlequin. - Cela est tout raisonnable, pourquoi faire du mal à ceux qui ne te font rien? Lélio. - Quand quelqu'un me vante une femme aimable et l'amour qu'il a pour elle, je crois voir un frénétique qui me fait l'éloge d'une vipÚre, qui me dit qu'elle est charmante, et qu'il a le bonheur d'en ÃÂȘtre mordu. Arlequin. - Fi donc, cela fait mourir. Lélio. - Eh, mon cher enfant, la vipÚre n'Îte que la vie. Femmes, vous nous ravissez notre raison, notre liberté, notre repos; vous nous ravissez à nous-mÃÂȘmes, et vous nous laissez vivre. Ne voilà -t-il pas des hommes en bel état aprÚs? Des pauvres fous, des hommes troublés, ivres de douleur ou de joie, toujours en convulsion, des esclaves. Et à qui appartiennent ces esclaves? à des femmes! Et qu'est-ce que c'est qu'une femme? Pour la définir il faudrait la connaÃtre nous pouvons aujourd'hui en commencer la définition, mais je soutiens qu'on n'en verra le bout qu'à la fin du monde. Arlequin. - En vérité, c'est pourtant un joli petit animal que cette femme, un joli petit chat, c'est dommage qu'il ait tant de griffes. Lélio. - Tu as raison, c'est dommage; car enfin, est-il dans l'univers de figure plus charmante? Que de grùces, et que de variété dans ces grùces! Arlequin. - C'est une créature à manger. Lélio. - Voyez ces ajustements, jupes étroites, jupes en lanterne, coiffure en clocher, coiffure sur le nez, capuchon sur la tÃÂȘte, et toutes les modes les plus extravagantes mettez-les sur une femme, dÚs qu'elles auront touché sa figure enchanteresse, c'est l'Amour et les Grùces qui l'ont habillée, c'est de l'esprit qui lui vient jusques au bout des doigts. Cela n'est-il pas bien singulier? Arlequin. - Oh, cela est vrai; il n'y a mardi! pas de livre qui ait tant d'esprit qu'une femme, quand elle est en corset et en petites pantoufles. Lélio. - Quel aimable désordre d'idées dans la tÃÂȘte! que de vivacité! quelles expressions! que de naïveté! L'homme a le bon sens en partage, mais ma foi l'esprit n'appartient qu'à la femme. A l'égard de son coeur, ah! si les plaisirs qu'il nous donne étaient durables, ce serait un séjour délicieux que la terre. Nous autres hommes, la plupart, nous sommes jolis en amour nous nous répandons en petits sentiments doucereux; nous avons la marotte d'ÃÂȘtre délicats, parce que cela donne un air plus tendre; nous faisons l'amour réglément, tout comme on fait une charge; nous nous faisons des méthodes de tendresse; nous allons chez une femme, pourquoi? Pour l'aimer, parce que c'est le devoir de notre emploi. Quelle pitoyable façon de faire! Une femme ne veut ÃÂȘtre ni tendre ni délicate, ni fùchée ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la quand elle aime, et qu'elle ne veut pas le dire, morbleu, nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour qui passe à travers son silence? Arlequin. - Ah! Monsieur, je m'en souviens, Margot avait si bonne grùce à faire comme cela la nigaude! Lélio. - Sans l'aiguillon de la jalousie et du plaisir, notre coeur à nous autres est un vrai paralytique nous restons là comme des eaux dormantes, qui attendent qu'on les remue pour se remuer. Le coeur d'une femme se donne sa secousse à lui-mÃÂȘme; il part sur un mot qu'on dit, sur un mot qu'on ne dit pas, sur une contenance. Elle a beau vous avoir dit qu'elle aime; le répÚte-t-elle, vous l'apprenez toujours, vous ne le saviez pas encore ici par une impatience, par une froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil et du silence de toutes couleurs. Et le moyen de ne pas s'enivrer du plaisir que cela donne? Le moyen de se voir adorer sans que la tÃÂȘte vous tourne? Pour moi, j'étais tout aussi sot que les autres amants; je me croyais un petit prodige, mon mérite m'étonnait ah! qu'il est mortifiant d'en rabattre! C'est aujourd'hui ma bÃÂȘtise qui m'étonne; l'homme prodigieux a disparu, et je n'ai trouvé qu'une dupe à la place. Arlequin. - Eh bien, Monsieur, queussi, queumi, voilà mon histoire; j'étais tout aussi sot que vous vous faites pourtant un portrait qui fait venir l'envie de l'original. Lélio. - Butor que tu es! Ne t'ai-je pas dit que la femme était aimable, qu'elle avait le coeur tendre, et beaucoup d'esprit? Arlequin. - Oui, est-ce que tout cela n'est pas bien joli? Lélio. - Non, tout cela est affreux. Arlequin. - Bon, bon, c'est que vous voulez m'attraper peut-ÃÂȘtre. Lélio. - Non, ce sont là les instruments de notre supplice. Dis-moi, mon pauvre garçon, si tu trouvais sur ton chemin de l'argent d'abord, un peu plus loin de l'or, un peu plus loin des perles, et que cela te conduisÃt à la caverne d'un monstre, d'un tigre, si tu veux, est-ce que tu ne haïrais pas cet argent, cet or et ces perles? Arlequin. - Je ne suis pas si dégoûté, je trouverais cela fort bon; il n'y aurait que le vilain tigre dont je ne voudrais pas, mais je prendrais vitement quelques milliers d'écus dans mes poches, je laisserais là le reste, et je décamperais bravement aprÚs. Lélio. - Oui, mais tu ne saurais point qu'il y a un tigre au bout, et tu n'auras pas plutÎt ramassé un écu, que tu ne pourras t'empÃÂȘcher de vouloir le reste. Arlequin. - Fi, par la morbleu, c'est bien dommage voilà un sot trésor, de se trouver sur ce chemin-là . Pardi, qu'il aille au diable, et l'animal avec. Lélio. - Mon enfant, cet argent que tu trouves d'abord sur ton chemin, c'est la beauté, ce sont les agréments d'une femme qui t'arrÃÂȘtent; cet or que tu rencontres encore, ce sont les espérances qu'elle te donne; enfin ces perles, c'est son coeur qu'elle t'abandonne avec tous ses transports. Arlequin. - Ahi! ahi! gare l'animal. Lélio. - Le tigre enfin paraÃt aprÚs les perles, et ce tigre, c'est un caractÚre perfide retranché dans l'ùme de ta maÃtresse; il se montre, il t'arrache son coeur, il déchire le tien; adieu tes plaisirs, il te laisse aussi misérable que tu croyais ÃÂȘtre heureux. Arlequin. - Ah, c'est justement la bÃÂȘte que Margot a lùchée sur moi, pour avoir aimé son argent, son or et ses perles. Lélio. - Les aimeras-tu encore? Arlequin. - Hélas, Monsieur, je ne songeais pas à ce diable qui m'attendait au bout. Quand on n'a pas étudié, on ne voit pas plus loin que son nez. Lélio. - Quand tu seras tenté de revoir des femmes, souviens-toi toujours du tigre, et regarde tes émotions de coeur comme une envie fatale d'aller sur sa route, et de te perdre. Arlequin. - Oh, voilà qui est fait; je renonce à toutes les femmes, et à tous les trésors du monde, et je m'en vais boire un petit coup pour me fortifier dans cette bonne pensée. ScÚne III Lélio, Jacqueline, Pierre Lélio. - Que me veux-tu, Jacqueline? Jacqueline. - Monsieur, c'est que je voulions vous parler d'une petite affaire. Lélio. - De quoi s'agit-il? Jacqueline. - C'est que, ne vous déplaise... mais vous vous fùcherez. Lélio. - Voyons. Jacqueline. - Monsieur, vous avez dit, il y a queuque temps, que vous ne vouliez pas que j'eussions de galants. Lélio. - Non, je ne veux point voir d'amour dans ma maison. Jacqueline. - Je vians pourtant vous demander un petit privilÚge. Lélio. - Quel est-il? Jacqueline. - C'est que, révérence parler, j'avons le coeur tendre. Lélio. - Tu as le coeur tendre? voilà un plaisant aveu; et qui est le nigaud qui est amoureux de toi? Pierre. - Eh, eh, eh, c'est moi, Monsieur. Lélio. - Ah, c'est toi, maÃtre Pierre, je t'aurais cru plus raisonnable. Eh bien, Jacqueline, c'est donc pour lui que tu as le coeur tendre? Jacqueline. - Oui, Monsieur, il y a bien deux ans en ça que ça m'est venu... mais, dis toi-mÃÂȘme, je ne sis pas assez effrontée de mon naturel. Pierre. - Monsieur, franchement, c'est qu'à me trouve gentil; et si ce n'était qu'alle fait la difficile, il y aurait longtemps que je serions ennocés. Lélio. - Tu es fou, maÃtre Pierre, ta Jacqueline au premier jour te plantera là crois-moi, ne t'attache point à elle; laisse-la là , tu cherches malheur. Jacqueline. - Bon, voilà de biaux contes qu'ous li faites-là , Monsieur. Est-ce que vous croyez que je sommes comme vos girouettes de Paris, qui tournent à tout vent? Allez, allez, si quelqu'un de nous deux se plante là , ce sera li qui me plantera, et non pas moi. A tout hasard, notre monsieur, donnez-moi tant seulement une petite parmission de mariage, c'est pour ça que j'avons prins la liberté de vous attaquer. Pierre. - Oui, Monsieur, voilà tout fin dret ce que c'est, et Jacqueline a itou queuque doutance que vous vourez bian de votre grùce, et pour l'amour de son sarvice, et de sti-là de son pÚre et de sa mÚre, qui vous ont tant sarvi quand ils n'étient pas encore défunts, tant y a, Monsieur excusez l'importunance, c'est que je sommes pauvres, et tout franchement, pour vous le couper court... Lélio. - AchÚve donc, il y a une heure que tu traÃnes. Jacqueline. - Parguenne, aussi tu t'embarbouilles dans je ne sais combien de paroles qui ne sarvont de rian, et Monsieur pard la patience. C'est donc, ne vous en déplaise, que je voulons nous marier; et, comme ce dit l'autre, ce n'est pas le tout qu'un pourpoint, s'il n'y a des manches; c'est ce qui fait, si vous parmettez que je vous le disions en bref... Lélio. - Eh non, Jacqueline, dis-moi-le en long, tu auras plus tÎt fait. Jacqueline. - C'est que j'avons queuque espérance que vous nous baillerez queuque chose en entrée de ménage. Lélio. - Soit, je le veux; nous verrons cela une autre fois, et je ferai ce que je pourrai, pourvu que le parti te convienne. Laissez-moi. ScÚne IV Arlequin, Lélio, Pierre, Jacqueline Pierre, prenant Arlequin à l'écart. - Arlequin, par charité, recommandez-nous à Monsieur c'est que je nous aimons, Jacqueline et moi; je n'avons pas de grands moyens, et... Arlequin. - Tout beau, maÃtre Pierre; dis-moi, as-tu son coeur? Pierre. - Parguienne oui, à la parfin alle m'a lùché son amiquié. Arlequin. - Ah malheureux, que je te plains! voilà le caractÚre perfide qui va venir; je t'expliquerai cela plus au long une autre fois, mais tu le sentiras bien adieu, pauvre homme, je n'ai plus rien à te dire, ton mal est sans remÚde. Jacqueline. - Queu tripotage est-ce qu'il fait donc là , avec ce remÚde et ce caractÚre? Pierre. - Marguié, tous ces discours me chiffonnont malheur je varrons ce qui en est par un petit tour d'adresse. Allons-nous-en, Jacqueline, madame la comtesse fera mieux que nous. ScÚne V Lélio, Arlequin Arlequin, revenant à son maÃtre. - Monsieur, mon cher maÃtre, il y a une mauvaise nouvelle. Lélio. - Qu'est-ce que c'est? Arlequin. - Vous avez entendu parler de cette comtesse qui a acheté depuis un an cette belle maison prÚs de la vÎtre? Lélio. - Oui. Arlequin. - Eh bien, on m'a dit que cette comtesse est ici, et qu'elle veut vous parler j'ai mauvaise opinion de cela. Lélio. - Eh morbleu, toujours des femmes! Et que me veut-elle? Arlequin. - Je n'en sais rien; mais on dit qu'elle est belle et veuve, et je gage qu'elle est encline à faire du mal. Lélio. - Et moi enclin à l'éviter je ne me soucie ni de sa beauté, ni de son veuvage. Arlequin. - Que le ciel vous maintienne dans cette bonne disposition. Ouf! Lélio. - Qu'as-tu? Arlequin. - C'est qu'on dit qu'il y a aussi une fille de chambre avec elle, et voilà mes émotions de coeur qui me prennent. Lélio. - BenÃÂȘt! une femme te fait peur? Arlequin. - Hélas, Monsieur, j'espÚre en vous et en votre assistance. Lélio. - Je crois que les voilà qui se promÚnent, retirons-nous. Ils se retirent. ScÚne VI La Comtesse, Colombine, Arlequin La Comtesse, parlant de Lélio. - Voilà un jeune homme bien sauvage. Colombine, arrÃÂȘtant Arlequin. - Un petit mot, s'il vous plaÃt. Oserait-on vous demander d'oÃÂč vient cette férocité qui vous prend à vous et à votre maÃtre? Arlequin. - A cause d'un proverbe qui dit, que chat échaudé craint l'eau froide. La Comtesse. - Parle plus clairement. Pourquoi nous fuit-il? Arlequin. - C'est que nous savons ce qu'en vaut l'aune. Colombine. - Remarquez-vous qu'il n'ose nous regarder, Madame? Allons, allons, levez la tÃÂȘte, et rendez-nous compte de la sottise que vous venez de faire. Arlequin, la regardant doucement. - Par la jarni, qu'elle est jolie! La Comtesse. - Laisse-le là , je crois qu'il est imbécile. Colombine. - Et moi je crois que c'est malice. Parleras-tu? Arlequin. - C'est que mon maÃtre a fait voeu de fuir les femmes, parce qu'elles ne valent rien. Colombine. - Impertinent! Arlequin. - Ce n'est pas votre faute, c'est la nature qui vous a bùties comme cela, et moi j'ai fait voeu aussi. Nous avons souffert comme des misérables à cause de votre bel esprit, de vos jolis charmes, et de votre tendre coeur. Colombine. - Hélas! quelle lamentable histoire! Et comment te tireras-tu d'affaire avec moi? Je suis une espiÚgle, et j'ai envie de te rendre un peu misérable de ma façon. Arlequin. - Prrr! il n'y a pas pied. La Comtesse. - Va, mon ami, va dire à ton maÃtre que je me soucie fort peu des hommes, mais que je souhaiterais lui parler. Arlequin. - Je le vois là qui m'attend, je m'en vais l'appeler. Monsieur, Madame dit qu'elle ne se soucie point de vous vous n'avez qu'à venir, elle veut vous dire un mot. Ah! comme cela m'accrocherait, si je me laissais faire. ScÚne VII La Comtesse, Lélio, Colombine Lélio. - Madame, puis-je vous rendre quelque service? La Comtesse. - Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise; mais il y a le neveu de mon fermier qui cherche en mariage une jeune paysanne de chez vous. Ils ont peur que vous ne consentiez pas à ce mariage ils m'ont priée de vous engager à les aider de quelque libéralité, comme de mon cÎté j'ai dessein de le faire. Voilà , Monsieur, tout ce que j'avais à vous dire quand vous vous ÃÂȘtes retiré. Lélio. - Madame, j'aurai tous les égards que mérite votre recommandation, et je vous prie de m'excuser si j'ai fui; mais je vous avoue que vous ÃÂȘtes d'un sexe avec qui j'ai cru devoir rompre pour toute ma vie cela vous paraÃtra bien bizarre; je ne chercherai point à me justifier; car il me reste un peu de politesse, et je craindrais d'entamer une matiÚre qui me met toujours de mauvaise humeur; et si je parlais, il pourrait, malgré moi, m'échapper des traits d'une incivilité qui vous déplairait, et que mon respect vous épargne. Colombine. - Mort de ma vie, Madame, est-ce que ce discours-là ne vous remue pas la bile? Allez, Monsieur, tous les renégats font mauvaise fin vous viendrez quelque jour crier miséricorde et ramper aux pieds de vos maÃtres, et ils vous écraseront comme un serpent. Il faut bien que justice se fasse. Lélio. - Si Madame n'était pas présente, je vous dirais franchement que je ne vous crains ni ne vous aime. La Comtesse. - Ne vous gÃÂȘnez point, Monsieur. Tout ce que nous disons ici ne s'adresse point à vous; regardons-nous comme hors d'intérÃÂȘt. Et sur ce pied-là , peut-on vous demander ce qui vous fùche si fort contre les femmes? Lélio. - Ah! Madame, dispensez-moi de vous le dire; c'est un récit que j'accompagne ordinairement de réflexions oÃÂč votre sexe ne trouve pas son compte. La Comtesse. - Je vous devine, c'est une infidélité qui vous a donné tant de colÚre. Lélio. - Oui, Madame, c'est une infidélité; mais affreuse, mais détestable. La Comtesse. - N'allons point si vite. Votre maÃtresse cessa-t-elle de vous aimer pour en aimer un autre? Lélio. - En doutez-vous, Madame? La simple infidélité serait insipide et ne tenterait pas une femme sans l'assaisonnement de la perfidie. La Comtesse. - Quoi! vous eûtes un successeur? Elle en aima un autre? Lélio. - Oui, Madame. Comment, cela vous étonne? Voilà pourtant les femmes, et ces actions doivent vous mettre en pays de connaissance. Colombine. - Le petit blasphémateur! La Comtesse. - Oui, votre maÃtresse est une indigne, et l'on ne saurait trop la mépriser. Colombine. - D'accord, qu'il la méprise, il n'y a pas à tortiller c'est une coquine celle-là . La Comtesse. - J'ai cru d'abord, moi, qu'elle n'avait fait que se dégoûter de vous, et de l'amour, et je lui pardonnais en faveur de cela la sottise qu'elle avait eue de vous aimer. Quand je dis vous, je parle des hommes en général. Colombine. - Prenez, prenez toujours cela en attendant mieux. Lélio. - Comment, Madame, ce n'est donc rien, à votre compte, que de cesser sans raison d'avoir de la tendresse pour un homme? La Comtesse. - C'est beaucoup, au contraire; cesser d'avoir de l'amour pour un homme, c'est à mon compte connaÃtre sa faute, s'en repentir, en avoir honte, sentir la misÚre de l'idole qu'on adorait, et rentrer dans le respect qu'une femme se doit à elle-mÃÂȘme. J'ai bien vu que nous ne nous entendions point si votre maÃtresse n'avait fait que renoncer à son attachement ridicule, eh! il n'y aurait rien de plus louable; mais ne faire que changer d'objet, ne guérir d'une folie que par une extravagance, eh fi! Je suis de votre sentiment, cette femme-là est tout à fait méprisable. Amant pour amant, il valait autant que vous déshonorassiez sa raison qu'un autre. Lélio. - Je vous avoue que je ne m'attendais pas à cette chute-là . Colombine. - Ah, ah, ah, il faudrait bien des conversations comme celle-là pour en faire une raisonnable. Courage, Monsieur, vous voilà tout déferré décochez-lui-moi quelque trait bien hétéroclite, qui sente bien l'original. Eh! vous avez fait des merveilles d'abord. Lélio. - C'est assurément mettre les hommes bien bas, que de les juger indignes de la tendresse d'une femme l'idée est neuve. Colombine. - Elle ne fera pas fortune chez vous. Lélio. - On voit bien que vous ÃÂȘtes fùchée, Madame. La Comtesse. - Moi, Monsieur! Je n'ai point à me plaindre des hommes; je ne les hais point non plus. Hélas, la pauvre espÚce! elle est, pour qui l'examine, encore plus comique que haïssable. Colombine. - Oui-da, je crois que nous trouverons plus de ressource à nous en divertir, qu'à nous fùcher contre elle. Lélio. - Mais, qu'a-t-elle donc de si comique? La Comtesse. - Ce qu'elle a de comique? Mais y songez-vous, Monsieur? Vous ÃÂȘtes bien curieux d'ÃÂȘtre humilié dans vos confrÚres. Si je parlais, vous seriez tout étonné de vous trouver de cent piques au-dessous de nous. Vous demandez ce que votre espÚce a de comique, qui, pour se mettre à son aise, a eu besoin de se réserver un privilÚge d'indiscrétion, d'impertinence et de fatuité; qui suffoquerait si elle n'était babillarde, si sa misérable vanité n'avait pas ses coudées franches; s'il ne lui était pas permis de déshonorer un sexe qu'elle ose mépriser pour les mÃÂȘmes choses dont l'indigne qu'elle est fait sa gloire. Oh! l'admirable engeance qui a trouvé la raison et la vertu des fardeaux trop pesants pour elle, et qui nous a chargées du soin de les porter ne voilà -t-il pas de beaux titres de supériorité sur nous? et de pareilles gens ne sont-ils pas risibles! Fiez-vous à moi, Monsieur, vous ne connaissez pas votre misÚre, j'oserai vous le dire vous voilà bien irrité contre les femmes; je suis peut-ÃÂȘtre, moi, la moins aimable de toutes. Tout hérissé de rancune que vous croyez ÃÂȘtre, moyennant deux ou trois coups d'oeil flatteurs qu'il m'en coûterait, grùce à la tournure grotesque de l'esprit de l'homme, vous m'allez donner la comédie. Lélio. - Oh! je vous défie de me faire payer ce tribut de folie-là . Colombine. - Ma foi, Madame, cette expérience-là vous porterait malheur. Lélio. - Ah, ah, cela est plaisant! Madame, peu de femmes sont aussi aimables que vous, vous l'ÃÂȘtes tout autant que je suis sûr que vous croyez l'ÃÂȘtre; mais s'il n'y a que la comédie dont vous parlez qui puisse vous réjouir, en ma conscience, vous ne rirez de votre vie. Colombine. - En ma conscience, vous me la donnez tous les deux, la comédie. Cependant, si j'étais à la place de Madame, le défi me piquerait, et je ne voudrais pas en avoir le démenti. La Comtesse. - Non, la partie ne me pique point, je la tiens gagnée. Mais comme à la campagne il faut voir quelqu'un, soyons amis pendant que nous y resterons; je vous promets sûreté nous nous divertirons, vous à médire des femmes, et moi à mépriser les hommes. Lélio. - Volontiers. Colombine. - Le joli commerce! on n'a qu'à vous en croire; les hommes tireront à l'orient, les femmes à l'occident; cela fera de belles productions, et nos petits-neveux auront bon air. Eh morbleu! pourquoi prÃÂȘcher la fin du monde? Cela coupe la gorge à tout soyons raisonnables; condamnez les amants déloyaux, les conteurs de sornettes, à ÃÂȘtre jetés dans la riviÚre une pierre au col; à merveille. Enfermez les coquettes entre quatre murailles, fort bien. Mais les amants fidÚles, dressez-leur de belles et bonnes statues pour encourager le public. Vous riez! Adieu, pauvres brebis égarées; pour moi, je vais travailler à la conversion d'Arlequin. A votre égard, que le ciel vous assiste, mais il serait curieux de vous voir chanter la palinodie, je vous y attends. La Comtesse. - La folle! Je vous quitte, Monsieur; j'ai quelque ordre à donner n'oubliez pas, de grùce, ma recommandation pour ces paysans. ScÚne VIII Le Baron, ami de Lélio, La Comtesse, Lélio Le Baron. - Ne me trompé-je point? Est-ce vous que je vois, madame la Comtesse? La Comtesse. - Oui, Monsieur, c'est moi-mÃÂȘme. Le Baron. - Quoi! avec notre ami Lélio! Cela se peut-il? La Comtesse. - Que trouvez-vous donc là de si étrange? Lélio. - Je n'ai l'honneur de connaÃtre Madame que depuis un instant. Et d'oÃÂč vient ta surprise? Le Baron. - Comment, ma surprise! voici peut-ÃÂȘtre le coup de hasard le plus bizarre qui soit arrivé. Lélio. - En quoi? Le Baron. - En quoi? Morbleu, je n'en saurais revenir; c'est le fait le plus curieux qu'on puisse imaginer dÚs que je serai à Paris, oÃÂč je vais, je le ferai mettre dans la gazette. Lélio. - Mais, que veux-tu dire? Le Baron. - Songez-vous à tous les millions de femmes qu'il y a dans le monde, au couchant, au levant, au septentrion, au midi, Européennes, Asiatiques, Africaines, Américaines, blanches, noires, basanées, de toutes les couleurs? Nos propres expériences, et les relations de nos voyageurs, nous apprennent que partout la femme est amie de l'homme, que la nature l'a pourvue de bonne volonté pour lui; la nature n'a manqué que Madame, le soleil n'éclaire qu'elle chez qui notre espÚce n'ait point rencontré grùce, et cette seule exception de la loi générale se rencontre avec un personnage unique, je te le dis en ami; avec-un homme qui nous a donné l'exemple d'un fanatisme tout neuf; qui seul de tous les hommes n'a pu s'accoutumer aux coquettes qui fourmillent sur la terre, et qui sont aussi anciennes que le monde; enfin qui s'est condamné à venir ici languir de chagrin de ne plus voir de femmes, en expiation du crime qu'il a fait quand il en a vu. Oh! je ne sache point d'aventure qui aille de pair avec la vÎtre. Lélio, riant. - Ah! ah! je te pardonne toutes tes injures en faveur de ces coquettes qui fourmillent sur la terre, et qui sont aussi anciennes que le monde. La Comtesse, riant. - Pour moi, je me sais bon gré que la nature m'ait manquée, et je me passerai bien de la façon qu'elle aurait pu me donner de plus; c'est autant de sauvé, c'est un ridicule de moins. Le Baron, sérieusement. - Madame, n'appelez point cette faiblesse-là ridicule; ménageons les termes il peut venir un jour oÃÂč vous serez bien aise de lui trouver une épithÚte plus honnÃÂȘte. La Comtesse. - Oui, si l'esprit me tourne. Le Baron. - Eh bien, il vous tournera c'est si peu de chose que l'esprit! AprÚs tout, il n'est pas encore sûr que la nature vous ait absolument manquée. Hélas! peut-ÃÂȘtre jouez-vous de votre reste aujourd'hui. Combien voyons-nous de choses qui sont d'abord merveilleuses, et qui finissent par faire rire! Je suis un homme à pronostic voulez-vous que je vous dise; tenez, je crois que votre merveilleux est à fin de terme. Lélio. - Cela se peut bien, Madame, cela se peut bien; les fous sont quelquefois inspirés. La Comtesse. - Vous vous trompez, Monsieur, vous vous trompez. Le Baron, à Lélio. - Mais, toi qui raisonnes, as-tu lu l'histoire romaine? Lélio. - Oui, qu'en veux-tu faire, de ton histoire romaine? Le Baron. - Te souviens-tu qu'un ambassadeur romain enferma Antiochus dans un cercle qu'il traça autour de lui, et lui déclara la guerre s'il en sortait avant qu'il eût répondu à sa demande? Lélio. - Oui, je m'en ressouviens. Le Baron. - Tiens, mon enfant, moi indigne, je te fais un cercle à l'imitation de ce Romain, et sous peine des vengeances de l'Amour, qui vaut bien la république de Rome, je t'ordonne de n'en sortir que soupirant pour les beautés de Madame; voyons si tu oseras broncher. Lélio passe le cercle. - Tiens, je suis hors du cercle, voilà ma réponse va-t'en la porter à ton benÃÂȘt d'Amour. La Comtesse. - Monsieur le Baron, je vous prie, badinez tant qu'il vous plaira, mais ne me mettez point en jeu. Le Baron. - Je ne badine point, Madame, je vous le cautionne garrotté à votre char; il vous aime de ce moment-ci, il a obéi. La peste, vous ne le verriez pas hors du cercle; il avait plus de peur qu'Antiochus. Lélio, riant. - Madame, vous pouvez me donner des rivaux tant qu'il vous plaira, mon amour n'est point jaloux. La Comtesse, embarrassée. - Messieurs, j'entends volontiers raillerie, mais finissons-la pourtant. Le Baron. - Vous montrez là certaine impatience qui pourra venir à bien faisons-la profiter par un petit tour de cercle. Il l'enferme aussi. La Comtesse, sortant du cercle. - Laissez-moi, qu'est-ce que cela signifie? Baron, ne lisez jamais d'histoire, puisqu'elle ne vous apprend que des polissonneries. Lélio rit. Le Baron. - Je vous demande pardon, mais vous aimerez, s'il vous plaÃt, Madame. Lélio est mon ami, et je ne veux point lui donner de maÃtresse insensible. La Comtesse, sérieusement. - Cherchez-lui donc une maÃtresse ailleurs, car il trouverait fort mal son compte ici. Lélio. - Madame, je sais le peu que je vaux, on peut se dispenser de me l'apprendre; aprÚs tout, votre antipathie ne me fait point trembler. Le Baron. - Bon, voilà de l'amour qui prélude par du dépit. La Comtesse, à Lélio. - Vous seriez fort à plaindre, Monsieur, si mes sentiments ne vous étaient indifférents. Le Baron. - Ah le beau duo! Vous ne savez pas encore combien il est tendre. La Comtesse, s'en allant doucement. - En vérité, vos folies me poussent à bout, Baron. Le Baron. - Oh, Madame, nous aurons l'honneur, Lélio et moi, de vous reconduire jusque chez vous. ScÚne IX Le Baron, La Comtesse, Lélio, Colombine Colombine, arrivant. Bonjour, Monsieur le Baron. Comme vous voilà rouge, Madame. Monsieur Lélio est tout je ne sais comment aussi il a l'air d'un homme qui veut ÃÂȘtre fier, et qui ne peut pas l'ÃÂȘtre. Qu'avez-vous donc tous deux? La Comtesse, sortant. - L'étourdie! Le Baron. - Laissez-les là , Colombine, ils sont de méchante humeur; ils viennent de se faire une déclaration d'amour l'un à l'autre, et le tout en se fùchant. ScÚne X Colombine, Arlequin, avec un équipage de chasseur. Colombine, qui a écouté un peu leur conversation. - Je vois bien qu'ils nous apprÃÂȘteront à rire. Mais oÃÂč est Arlequin? Je veux qu'il m'amuse ici. J'entends quelqu'un, ne serait-ce pas lui? Arlequin. - Ouf, ce gibier-là mÚne un chasseur trop loin je me perdrais, tournons d'un autre cÎté... Allons donc... Euh! me voilà justement sur le chemin du tigre, maudits soient l'argent, l'or et les perles! Colombine. - Quelle heure est-il, Arlequin? Arlequin. - Ah! la fine mouche je vois bien que tu cherches midi à quatorze heures. Passez, passez votre chemin, ma mie. Colombine. - Il ne me plaÃt pas, moi passe-le toi-mÃÂȘme. Arlequin. - Oh pardi, à bon chat bon rat, je veux rester ici. Colombine. - Eh le fou, qui perd l'esprit en voyant une femme! Arlequin. - Va-t'en, va-t'en demander ton portrait à mon maÃtre, il te le donnera pour rien tu verras si tu n'es pas une vipÚre. Colombine. - Ton maÃtre est un visionnaire, qui te fait faire pénitence de ses sottises. Dans le fond tu me fais pitié; c'est dommage qu'un jeune homme comme toi, assez bien fait et bon enfant, car tu es sans malice... Arlequin. - Je n'en ai non plus qu'un poulet. Colombine. - C'est dommage qu'il consume sa jeunesse dans la langueur et la souffrance; car, dis la vérité, tu t'ennuies ici, tu pùtis? Arlequin. - Oh! cela n'est pas croyable. Colombine. - Et pourquoi, nigaud, mener une pareille vie? Arlequin. - Pour ne point tomber dans vos pattes, race de chats que vous ÃÂȘtes; si vous étiez de bonnes gens, nous ne serions pas venus nous rendre ermites. Il n'y a plus de bon temps pour moi, et c'est vous qui en ÃÂȘtes la cause; et malgré tout cela, il ne s'en faut de rien que je ne t'aime. La sotte chose que le coeur de l'homme! Colombine. - Cet original qui dispute contre son coeur comme un honnÃÂȘte homme. Arlequin. - N'as-tu pas de honte d'ÃÂȘtre si jolie et si traÃtresse? Colombine. - Comme si on devait rougir de ses bonnes qualités! Au revoir, nigaud; tu me fuis, mais cela ne durera pas. Acte II ScÚne premiÚre Colombine, La Comtesse, Colombine, en regardant sa montre. - Cela est singulier! La Comtesse. - Quoi? Colombine. - Je trouve qu'il y a un quart d'heure que nous nous promenons sans rien dire entre deux femmes, cela ne laisse pas d'ÃÂȘtre fort. Sommes-nous bien dans notre état naturel? La Comtesse. - Je ne sache rien d'extraordinaire en moi. Colombine. - Vous voilà pourtant bien rÃÂȘveuse. La Comtesse. - C'est que je songe à une chose. Colombine. - Voyons ce que c'est; suivant l'espÚce de la chose, je ferai l'estime de votre silence. La Comtesse. - C'est que je songe qu'il n'est pas nécessaire que je voie si souvent Lélio. Colombine. - Hum, il y a du Lélio votre taciturnité n'est pas si belle que je le pensais. La mienne, à vous dire le vrai, n'est pas plus méritoire. Je me taisais à peu prÚs dans le mÃÂȘme goût; je ne rÃÂȘve pas à Lélio, mais je suis autour de cela, je rÃÂȘve au valet. La Comtesse. - Mais que veux-tu dire? Quel mal y a-t-il à penser à ce que je pense? Colombine. - Oh! pour du mal, il n'y en a pas; mais je croyais que vous ne disiez mot par pure paresse de langue, et je trouvais cela beau dans une femme; car on prétend que cela est rare. Mais pourquoi jugez-vous qu'il n'est pas nécessaire que vous voyiez si souvent Lélio? La Comtesse. - Je n'ai d'autres raisons pour lui parler que le mariage de ces jeunes gens il ne m'a point dit ce qu'il veut donner à la fille; je suis bien aise que le neveu de mon fermier trouve quelque avantage; mais sans nous parler, Lélio peut me faire savoir ses intentions, et je puis le faire informer des miennes. Colombine. - L'imagination de cela est tout à fait plaisante. La Comtesse. - Ne vas-tu pas faire un commentaire là -dessus? Colombine. - Comment? il n'y a pas de commentaire à cela. Malepeste, c'est un joli trait d'esprit que cette invention-là . Le chemin de tout le monde, quand on a affaire aux gens, c'est d'aller leur parler; mais cela n'est pas commode. Le plus court est de l'entretenir de loin; vraiment on s'entend bien mieux lui parlerez-vous avec une sarbacane, ou par procureur? La Comtesse. - Mademoiselle Colombine, vos fades railleries ne me plaisent point du tout; je vois bien les petites idées que vous avez dans l'esprit. Colombine. - Je me doute, moi, que vous ne vous doutez pas des vÎtres, mais cela viendra. La Comtesse. - Taisez-vous. Colombine. - Mais aussi de quoi vous avisez-vous, de prendre un si grand tour pour parler à un homme? Monsieur, soyons amis tant que nous resterons ici; nous nous amuserons, vous à médire des femmes, moi à mépriser les hommes, voilà ce que vous lui avez dit tantÎt. Est-ce que l'amusement que vous avez choisi ne vous plaÃt plus? La Comtesse. - Il me plaira toujours; mais j'ai songé que je mettrai Lélio plus à son aise en ne le voyant plus. D'ailleurs la conversation que nous avons eue tantÎt ensemble, jointe aux plaisanteries que le Baron a continué de faire chez moi, pourraient donner matiÚre à de nouvelles scÚnes que je suis bien aise d'éviter tiens, prends ce billet. Colombine. - Pour qui? La Comtesse. - Pour Lélio. C'est de cette paysanne dont il s'agit; je lui demande réponse. Colombine. - Un billet à monsieur Lélio, exprÚs pour ne point donner matiÚre à la plaisanterie! Mais voilà des précautions d'un jugement!... La Comtesse. - Fais ce que je te dis. Colombine. - Madame, c'est une maladie qui commence votre coeur en est à son premier accÚs de fiÚvre. Tenez, le billet n'est plus nécessaire, je vois Lélio qui s'approche. La Comtesse. - Je me retire, faites votre commission. ScÚne II Lélio, Arlequin, Colombine Lélio. - Pourquoi donc madame la Comtesse se retire-t-elle en me voyant? Colombine, présentant le billet. - Monsieur... ma maÃtresse a jugé à propos de réduire sa conversation dans ce billet. A la campagne on a l'esprit ingénieux. Lélio. - Je ne vois pas la finesse qu'il peut y avoir à me laisser là , quand j'arrive, pour m'entretenir dans des papiers. J'allais prendre des mesures avec elle pour nos paysans; mais voyons ses raisons. Arlequin. - Je vous conseille de lui répondre sur une carte, cela sera bien aussi drÎle. Lélio lit. - Monsieur, depuis que nous nous sommes quittés, j'ai fait réflexion qu'il était assez inutile de nous voir. Oh! trÚs inutile; je l'ai pensé de mÃÂȘme. Je prévois que cela vous gÃÂȘnerait; et moi, à qui il n'ennuie pas d'ÃÂȘtre seule, je serais fùchée de vous contraindre. Vous avez raison, Madame; je vous remercie de votre attention. Vous savez la priÚre que je vous ai faite tantÎt au sujet du mariage de nos jeunes gens; je vous prie de vouloir bien me marquer là -dessus quelque chose de positif. Volontiers, Madame, vous n'attendrez point. Voilà la femme du caractÚre le plus passable que j'aie vue de ma vie; si j'étais capable d'en aimer quelqu'une, ce serait elle. Arlequin. - Par la morbleu, j'ai peur que ce tour-là ne vous joue d'un mauvais tour. Lélio. - Oh non; l'éloignement qu'elle a pour moi me donne en vérité beaucoup d'estime pour elle; cela est dans mon goût je suis ravi que la proposition vienne d'elle, elle m'épargne, à moi, la peine de la lui faire. Arlequin. - Pour cela oui, notre dessein était de lui dire que nous ne voulions plus d'elle. Colombine. - Quoi! ni de moi non plus? Arlequin. - Oh! je suis honnÃÂȘte; je ne veux point dire aux gens des injures à leur nez. Colombine. - Eh bien, Monsieur, faites-vous réponse? Lélio. - Oui, ma chÚre enfant, j'y cours; vous pouvez lui dire, puisqu'elle choisit le papier pour le champ de bataille de nos conversations, que j'en ai prÚs d'une rame chez moi, et que le terrain ne me manquera de longtemps. Arlequin. - Eh! eh! eh! nous verrons à qui aura le dernier. Colombine. - Vous ÃÂȘtes distrait, Monsieur, vous me dites que vous courez faire réponse, et vous voilà encore. Lélio. - J'ai tort, j'oublie les choses d'un moment à l'autre. Attendez là un moment. Colombine, l'arrÃÂȘtant. - C'est-à -dire que vous ÃÂȘtes bien charmé du parti que prend ma maÃtresse? Arlequin. - Pardi, cela est admirable! Lélio. - Oui, assurément cela me fera plaisir. Colombine. - Cela se passera, allez. Lélio. - Il faut bien que cela se passe. Arlequin. - Emmenez-moi avec vous; car je ne me fie point à elle. Colombine. - Oh! je n'attendrai point, si je suis seule je veux causer. Lélio. - Fais-lui l'honnÃÂȘteté de rester avec elle, je vais revenir. ScÚne III Arlequin, Colombine Arlequin. - J'ai bien affaire, moi, d'ÃÂȘtre honnÃÂȘte à mes dépens. Colombine. - Et que crains-tu? Tu ne m'aimes point, tu ne veux point m'aimer. Arlequin. - Non, je ne veux point t'aimer; mais je n'ai que faire de prendre la peine de m'empÃÂȘcher de le vouloir. Colombine. - Tu m'aimerais donc, si tu ne t'en empÃÂȘchais? Arlequin. - Laissez-moi en repos, mademoiselle Colombine; promenez-vous d'un cÎté, et moi d'un autre; sinon, je m'enfuirai, car je réponds tout de travers. Colombine. - Puisqu'on ne peut avoir l'honneur de ta compagnie qu'à ce prix-là , je le veux bien, promenons-nous. Et puis à part et en se promenant, comme Arlequin fait de son cÎté. Tout en badinant cependant, me voilà dans la fantaisie d'ÃÂȘtre aimée de ce petit corps-là . Arlequin, déconcerté, et se promenant de son cÎté. - C'est une malédiction que cet amour il m'a tourmenté quand j'en avais, et il me fait encore du mal à cette heure que je n'en veux point. Il faut prendre patience et faire bonne mine. Il chante. Turlu, turluton. Colombine, le rencontrant sur le théùtre, et s'arrÃÂȘtant. - Mais vraiment, tu as la voix belle sais-tu la musique? Arlequin, s'arrÃÂȘtant aussi. - Oui, je commence à lire les paroles. Il chante. Tourleroutoutou. Colombine, continuant de se promener. - Peste soit du petit coquin! Sérieusement je crois qu'il me pique. Arlequin, de son cÎté. - Elle me regarde, elle voit bien que je fais semblant de ne pas songer à elle. Colombine. - Arlequin? Arlequin. - Hom. Colombine. - Je commence à me lasser de la promenade. Arlequin. - Cela se peut bien. Colombine. - Comment te va le coeur? Arlequin. - Ah! je ne prends pas garde à cela. Colombine. - Gageons que tu m'aimes? Arlequin. - Je ne gage jamais, je suis trop malheureux, je perds toujours. Colombine, allant à lui. - Oh! tu m'ennuies, je veux que tu me dises franchement que tu m'aimes. Arlequin. - Encore un petit tour de promenade. Colombine. - Non, parle, ou je te hais. Arlequin. - Et que t'ai-je fait pour me haïr? Colombine. - Savez-vous bien, monsieur le butor, que je vous trouve à mon gré, et qu'il faut que vous soupiriez pour moi? Arlequin. - Je te plais donc? Colombine. - Oui; ta petite figure me revient assez. Arlequin. - Je suis perdu, j'étouffe, adieu ma mie, sauve qui peut... Ah! Monsieur, vous voilà ? ScÚne IV Lélio, Arlequin, Colombine Lélio. - Qu'as-tu donc? Arlequin. - Hélas! c'est ce lutin-là qui me prend à la gorge elle veut que je l'aime. Lélio. - Et ne saurais-tu lui dire que tu ne veux pas? Arlequin. - Vous en parlez bien à votre aise elle a la malice de me dire qu'elle me haïra. Colombine. - J'ai entrepris la guérison de sa folie, il faut que j'en vienne à bout. Va, va, c'est partie à remettre. Arlequin. - Voyez la belle guérison; je suis de la moitié plus fou que je n'étais. Lélio. - Bon courage, Arlequin. Tenez, Colombine, voilà la réponse au billet de votre maÃtresse. Colombine. - Monsieur, ne l'avez-vous pas faite un peu trop fiÚre? Lélio. - Eh! pourquoi la ferais-je fiÚre? Je la fais indifférente. Ai-je quelque intérÃÂȘt de la faire autrement? Colombine. - Ecoutez, je vous parle en amie. Les plus courtes folies sont les meilleures l'homme est faible; tous les philosophes du temps passé nous l'ont dit, et je m'en fie bien à eux. Vous vous croyez leste et gaillard, vous n'ÃÂȘtes point cela; ce que vous ÃÂȘtes est caché derriÚre tout cela si j'avais besoin d'indifférence et qu'on en vendÃt, je ne ferais pas emplette de la vÎtre, j'ai bien peur que ce ne soit une drogue de charlatan, car on dit que l'Amour en est un, et franchement vous m'avez tout l'air d'avoir pris de son mithridate. Vous vous agitez, vous allez et venez, vous riez du bout des dents, vous ÃÂȘtes sérieux tout de bon; tout autant de symptÎmes d'une indifférence amoureuse. Lélio. - Et laissez-moi, Colombine, ce discours-là m'ennuie. Colombine. - Je pars; mais mon avis est que vous avez la vue trouble attendez qu'elle s'éclaircisse, vous verrez mieux votre chemin; n'allez pas vous jeter dans quelque orniÚre, vous embourber dans quelque pas. Quand vous soupirerez, vous serez bien aise de trouver un écho qui vous réponde n'en dites rien, ma maÃtresse est étourdie du bateau; la bonne dame bataille, et c'est autant de battu. Motus, Monsieur. Je suis votre servante. Elle s'en va. ScÚne V Lélio, Arlequin Lélio. - Ah! ah! ah! cela ne te fait-il pas rire? Arlequin. - Non. Lélio. - Cette folle, qui me vient dire qu'elle croit que sa maÃtresse s'humanise, elle qui me fuit, et qui me fuit, et qui me fuit moi présent! Oh! parbleu, madame la Comtesse, vos maniÚres sont tout à fait de mon goût, je les trouve pourtant un peu sauvages; car enfin, l'on n'écrit pas à un homme de qui l'on n'a pas à se plaindre Je ne veux plus vous voir, vous me fatiguez, vous m'ÃÂȘtes insupportable. Et voilà le sens du billet, tout mitigé qu'il est. Oh! la vérité est que je ne croyais pas ÃÂȘtre si haïssable. Qu'en dis-tu, Arlequin? Arlequin. - Eh! Monsieur, chacun a son goût. Lélio. - Parbleu, je suis content de la réponse que j'ai faite au billet et de l'air dont je l'ai reçu mais trÚs content. Arlequin. - Cela ne vaut pas la peine d'ÃÂȘtre si content, à moins qu'on ne soit fùché. Tenez-vous ferme, mon cher maÃtre; car si vous tombez, me voilà à bas. Lélio. - Moi, tomber? Je pars dÚs demain pour Paris voilà comme je tombe. Arlequin. - Ce voyage-là pourrait bien ÃÂȘtre une culbute à gauche, au lieu d'une culbute à droite. Lélio. - Point du tout, cette femme croirait peut-ÃÂȘtre que je serais sensible à son amour, et je veux la laisser là pour lui prouver que non. Arlequin. - Que ferai-je donc, moi? Lélio. - Tu me suivras. Arlequin. - Mais je n'ai rien à prouver à Colombine. Lélio. - Bon, ta Colombine! il s'agit bien de Colombine Veux-tu encore aimer, dis? Ne te souvient-il plus de ce que c'est qu'une femme? Arlequin. - Je n'ai non plus de mémoire qu'un liÚvre, quand je vois cette fille-là . Lélio, avec distraction. - Il faut avouer que les bizarreries de l'esprit d'une femme sont des piÚges bien finement dressés contre nous! Arlequin. - Dites-moi, Monsieur, j'ai fait un gros serment de n'ÃÂȘtre plus amoureux; mais si Colombine m'ensorcelle, je n'ai pas mis cet article dans mon marché mon serment ne vaudra rien, n'est-ce pas? Lélio, distrait. - Nous verrons. Ce qui m'arrive avec la comtesse ne suffirait-il pas pour jeter des étincelles de passion dans le coeur d'un autre? Oh! sans l'inimitié que j'ai vouée à l'amour, j'extravaguerais actuellement, peut-ÃÂȘtre je sens bien qu'il ne m'en faudrait pas davantage, je serais piqué, j'aimerais Cela irait tout de suite. Arlequin. - J'ai toujours entendu dire Il a du coeur comme un César; mais si ce César était à ma place, il serait bien sot. Lélio, continuant. - Le hasard me fit connaÃtre une femme qui hait l'amour; nous lions cependant commerce d'amitié, qui doit durer pendant notre séjour ici je la conduis chez elle, nous nous quittons en bonne intelligence; nous avons à nous revoir; je viens la trouver indifféremment; je ne songe non plus à l'amour qu'à m'aller noyer, j'ai vu sans danger les charmes de sa personne voilà qui est fini, ce semble. Point du tout, cela n'est pas fini; j'ai maintenant affaire à des caprices, à des fantaisies; équipages d'esprit que toute femme apporte en naissant madame la comtesse se met à rÃÂȘver, et l'idée qu'elle imagine en se jouant serait la ruine de mon repos, si j'étais capable d'y ÃÂȘtre sensible. Arlequin. - Mon cher maÃtre, je crois qu'il faudra que je saute le bùton. Lélio. - Un billet m'arrÃÂȘte en chemin, billet diabolique, empoisonné, oÃÂč l'on écrit que l'on ne veut plus me voir, que ce n'est pas la peine. M'écrire cela à moi, qui suis en pleine sécurité, qui n'ai rien fait à cette femme s'attend-on à cela? Si je ne prends garde à moi, si je raisonne à l'ordinaire, qu'en arrivera-t-il? Je serai étonné, déconcerté; premier degré de folie, car je vois cela tout comme si j'y étais. AprÚs quoi, l'amour-propre s'en mÃÂȘle; je me croirais méprisé, parce qu'on s'estime un peu; je m'aviserai d'ÃÂȘtre choqué; me voilà fou complet. Deux jours aprÚs, c'est de l'amour qui se déclare; d'oÃÂč vient-il? pourquoi vient-il? D'une petite fantaisie magique qui prend à une femme; et qui plus est, ce n'est pas sa faute à elle la nature a mis du poison pour nous dans toutes ses idées; son esprit ne peut se retourner qu'à notre dommage, sa vocation est de nous mettre en démence elle fait sa charge involontairement. Ah! que je suis heureux, dans cette occasion, d'ÃÂȘtre à l'abri de tous ces périls! Le voilà , ce billet insultant, malhonnÃÂȘte; mais cette réflexion-là me met de mauvaise humeur; les mauvais procédés m'ont toujours déplu, et le vÎtre est un des plus déplaisants, madame la Comtesse; je suis bien fùché de ne l'avoir pas rendu à Colombine. Arlequin, entendant nommer sa maÃtresse. - Monsieur, ne me parlez plus d'elle; car, voyez-vous, j'ai dans mon esprit qu'elle est amoureuse, et j'enrage. Lélio. - Amoureuse! elle amoureuse? Arlequin. - Oui, je la voyais tantÎt qui badinait, qui ne savait que dire; elle tournait autour du pot, je crois mÃÂȘme qu'elle a tapé du pied; tout cela est signe d'amour, tout cela mÚne un homme à mal. Lélio. - Si je m'imaginais que ce que tu dis fût vrai, nous partirions tout à l'heure pour Constantinople. Arlequin. - Eh! mon maÃtre, ce n'est pas la peine que vous fassiez ce chemin-là pour moi; je ne mérite pas cela, et il vaut mieux que j'aime que de vous coûter tant de dépense. Lélio. - Plus j'y rÃÂȘve, et plus je vois qu'il faut que tu sois fou pour me dire que je lui plais, aprÚs son billet et son procédé. Arlequin. - Son billet! De qui parlez-vous? Lélio. - D'elle. Arlequin. - Eh bien, ce billet n'est pas d'elle. Lélio. - Il ne vient pas d'elle? Arlequin. - Pardi non, c'est de la comtesse. Lélio. - Eh! de qui diantre me parles-tu donc, butor? Arlequin. - Moi? de Colombine ce n'était donc pas à cause d'elle que vous vouliez me mener à Constantinople? Lélio. - Peste soit de l'animal, avec son galimatias! Arlequin. - Je croyais que c'était pour moi que vous vouliez voyager. Lélio. - Oh! qu'il ne t'arrive plus de faire de ces méprises-là ; car j'étais certain que tu n'avais rien remarqué pour moi dans la comtesse. Arlequin. - Si fait, j'ai remarqué qu'elle vous aimera bientÎt. Lélio. - Tu rÃÂȘves. Arlequin. - Et je remarque que vous l'aimerez aussi. Lélio. - Moi, l'aimer! moi, l'aimer! Tiens, tu me feras plaisir de savoir adroitement de Colombine les dispositions oÃÂč elle se trouve; car je veux savoir à quoi m'en tenir et si, contre toute apparence, il se trouvait dans son coeur une ombre de penchant pour moi, vite à cheval je pars. Arlequin. - Bon! et vous partez demain pour Paris! Lélio. - Qu'est-ce qui t'a dit cela? Arlequin. - Vous il n'y a qu'un moment; mais c'est que la mémoire vous faille, comme à moi. Voulez-vous que je vous dise, il est bien aisé de voir que le coeur vous démange; vous parlez tout seul, vous faites des discours qui ont dix lieues de long; vous voulez vous en aller en Turquie, vous mettez vos bottes, vous les Îtez, vous partez, vous restez, et puis du noir, et puis du blanc. Pardi, quand on ne sait ni ce qu'on dit ni ce qu'on fait, ce n'est pas pour des prunes. Et moi, que ferai-je aprÚs? Quand je vois mon maÃtre qui perd l'esprit, le mien s'en va de compagnie. Lélio. - Je te dis qu'il ne me reste plus qu'une simple curiosité, c'est de savoir s'il ne se passerait pas quelque chose dans le coeur de la comtesse, et je donnerais tout à l'heure cent écus pour avoir soupçonné juste. Tùchons de le savoir. Arlequin. - Mais encore une fois, je vous dis que Colombine m'attrapera, je le sens bien. Lélio. - Ecoute; aprÚs tout, mon pauvre Arlequin, si tu te fais tant de violence pour ne pas aimer cette fille-là , je ne t'ai jamais conseillé l'impossible. Arlequin. - Par la mardi, vous parlez d'or, vous m'Îtez plus de cent pesant de dessus le corps, et vous prenez bien la chose. Franchement, Monsieur, la femme est un peu vaurienne, mais elle a du bon entre nous, je la crois plus ratiÚre que malicieuse. Je m'en vais tùcher de rencontrer Colombine, et je ferai votre affaire je ne veux pas l'aimer; mais si j'ai tant de peine à me retenir, adieu panier, je me laisserai aller. Si vous m'en croyez, vous ferez de mÃÂȘme. Etre amoureux et ne l'ÃÂȘtre pas, ma foi, je donnerai le choix pour un liard. C'est misÚre j'aime mieux la misÚre gaillarde que la misÚre triste. Adieu, je vais travailler pour vous. Lélio. - Attends tiens, ce n'est pas la peine que tu y ailles. Arlequin. - Pourquoi? Lélio. - C'est que ce que je pourrais apprendre ne me servirait de rien. Si elle m'aime, que m'importe? Si elle ne m'aime pas, je n'ai pas besoin de le savoir; ainsi, je ferai mieux de rester comme je suis. Arlequin. - Monsieur, si je deviens amoureux, je veux avoir la consolation que vous le soyez aussi, afin qu'on dise toujours tel valet, tel maÃtre. Je ne m'embarrasse pas d'ÃÂȘtre un ridicule, pourvu que je vous ressemble. Si la comtesse vous aime, je viendrai vitement vous le dire, afin que cela vous achÚve par bonheur que vous ÃÂȘtes déjà bien avancé, et cela me fait un grand plaisir. Je m'en vais voir l'air du bureau. ScÚne VI Lélio, Jacqueline Lélio. - Je ne le querelle point, car il est déjà tout égaré. Jacqueline. - Monsieur? Lélio, distrait. - Je prierai pourtant la comtesse d'ordonner à Colombine de laisser ce malheureux en repos; mais peut-ÃÂȘtre elle est bien aise elle-mÃÂȘme que l'autre travaille à lui détraquer la cervelle, car madame la Comtesse n'est pas dans le goût de m'obliger. Jacqueline. - Monsieur? Lélio, d'un air fùché et agité. - Eh bien, que veux-tu? Jacqueline. - Je vians vous demander mon congé. Lélio, sans l'entendre. - Morbleu, je n'entends parler que d'amour. Eh, laissez-moi respirer, vous autres! Vous me laissez, faites comme il vous plaira; j'ai la tÃÂȘte remplie de femmes et de tendresses Ces maudites idées-là me suivent partout, elles m'assiÚgent; Arlequin d'un cÎté, les folies de la comtesse de l'autre, et toi aussi. Jacqueline. - Monsieur, c'est que je vians vous dire que je veux m'en aller. Lélio. - Pourquoi? Jacqueline. - C'est que Piarre ne m'aime plus, ce mésérable-là s'est amouraché de la fille à Thomas tenez, Monsieur, ce que c'est que la cruauté des hommes, je l'ai vu qui batifolait avec elle; moi, pour le faire venir, je lui ai fait comme ça avec le bras Et y allons donc, et le vilain qu'il est m'a fait comme cela un geste du coude; cela voulait dire Va te promener. Oh que les hommes sont traÃtres! Voilà qui est fait, j'en suis si soûle, si soûle, que je n'en veux plus entendre parler; et je vians pour cet effet vous demander mon congé. Lélio. - De quoi s'avise ce coquin-là d'ÃÂȘtre infidÚle? Jacqueline. - Je ne comprends pas cela, il m'est avis que c'est un rÃÂȘve. Lélio. - Tu ne le comprends pas? C'est pourtant un vice dont il a plu aux femmes d'enrichir l'humanité. Jacqueline. - Qui que ce soit, voilà de belles richesses qu'on a boutées là dans le monde. Lélio. - Va, va, Jacqueline, il ne faut pas que tu t'en ailles. Jacqueline. - Oh, Monsieur, je ne veux pas rester dans le village, car on est si faible Si ce garçon-là me recharchait, je ne sis pas rancuneuse, il y aurait du rapatriage, et je prétends ÃÂȘtre brouillée. Lélio. - Ne te presse pas, nous verrons ce que dira la comtesse. Jacqueline. - Hom! la voilà , cette comtesse. Je m'en vas, Piarre est son valet, et ça me fùche itou contre elle. ScÚne VII Lélio, La Comtesse, qui cherche à terre avec application. Lélio, la voyant chercher. - Elle m'a fui tantÎt si je me retire, elle croira que je prends ma revanche, et que j'ai remarqué son procédé; comme il n'en est rien, il est bon de lui paraÃtre tout aussi indifférent que je le suis. Continuons de rÃÂȘver, je n'ai qu'à ne lui point parler pour remplir les conditions du billet. La Comtesse, cherchant toujours. - Je ne trouve rien. Lélio. - Ce voisinage-là me déplaÃt, je crois que je ferai fort bien de m'en aller, dût-elle en penser ce qu'elle voudra. Et puis la voyant approcher. Oh parbleu, c'en est trop, Madame, vous m'avez fait l'honneur de m'écrire qu'il était inutile de nous revoir, et j'ai trouvé que vous pensiez juste; mais je prendrai la liberté de vous représenter que vous me mettez hors d'état de vous obéir. Le moyen de ne vous point voir? Je me trouve prÚs de vous, Madame, vous venez jusqu'à moi; je me trouve irrégulier sans avoir tort! La Comtesse. - Hélas, Monsieur, je ne vous voyais pas. AprÚs cela, quand je vous aurais vu, je ne me ferais pas un grand scrupule d'approcher de l'endroit oÃÂč vous ÃÂȘtes, et je ne me détournerais pas de mon chemin à cause de vous. Je vous dirai cependant que vous outrez les termes de mon billet; il ne signifiait pas Haïssons-nous, soyons-nous odieux. Si vos dispositions de haine ou pour toutes les femmes ou pour moi vous l'ont fait expliquer comme cela, et si vous le pratiquez comme vous l'entendez, ce n'est pas ma faute. Je vous plains beaucoup de m'avoir vue; vous souffrez apparemment, et j'en suis fùchée; mais vous avez le champ libre, voilà de la place pour fuir, délivrez-vous de ma vue. Quant à moi, Monsieur, qui ne vous hais ni ne vous aime, qui n'ai ni chagrin ni plaisir à vous voir, vous trouverez bon que j'aille mon train; que vous me soyez un objet parfaitement indifférent, et que j'agisse tout comme si vous n'étiez pas là . Je cherche mon portrait, j'ai besoin de quelques petits diamants qui en ornent la boÃte; je l'ai prise pour les envoyer démonter à Paris, et Colombine, à qui je l'ai donné pour le remettre à un de mes gens qui part exprÚs, l'a perdu; voilà ce qui m'occupe. Et si je vous avais aperçu là , il ne m'en aurait coûté que de vous prier trÚs froidement et trÚs poliment de vous détourner; peut-ÃÂȘtre mÃÂȘme m'aurait-il pris fantaisie de vous prier de chercher avec moi, puisque vous vous trouvez là ; car je n'aurais pas deviné que ma présence vous affligeait; à présent que je le sais, je n'userai point d'une priÚre incivile fuyez vite, Monsieur, car je continue. Lélio. - Madame, je ne veux point ÃÂȘtre incivil non plus; et je reste, puisque je puis vous rendre service, je vais chercher avec vous. La Comtesse. - Ah non, Monsieur, ne vous contraignez pas; allez-vous-en, je vous dis que vous me haïssez, je vous l'ai dit, vous n'en disconvenez point. Allez-vous-en donc, ou je m'en vais. Lélio. - Parbleu, Madame, c'est trop souffrir de rebuts en un jour; et billet et discours, tout se ressemble. Adieu, donc, Madame, je suis votre serviteur. La Comtesse. - Monsieur, je suis votre servante. Quand il est parti, elle dit Mais à propos, cet étourdi qui s'en va, et qui n'a point marqué positivement dans son billet ce qu'il voulait donner à sa fermiÚre il me dit simplement qu'il verra ce qu'il doit faire. Ah! je ne suis pas d'humeur à mettre toujours la main à la plume. Je me moque de sa haine, il faut qu'il me parle. Dans l'instant elle part pour le rappeler, quand il revient lui-mÃÂȘme. Quoi! vous revenez, Monsieur? Lélio, d'un air agité. - Oui, Madame, je reviens, j'ai quelque chose à vous dire; et puisque vous voilà , ce sera un billet d'épargné et pour vous et pour moi. La Comtesse. - A la bonne heure, de quoi s'agit-il? Lélio. - C'est que le neveu de votre fermier ne doit plus compter sur Jacqueline. Madame, cela doit vous faire plaisir; car cela finit le peu de commerce forcé que nous avons ensemble. La Comtesse. - Le commerce forcé? Vous ÃÂȘtes bien difficile, Monsieur, et vos expressions sont bien naïves! Mais passons. Pourquoi donc, s'il vous plaÃt, Jacqueline ne veut-elle pas de ce jeune homme? Que signifie ce caprice-là ? Lélio. - Ce que signifie un caprice? Je vous le demande, Madame; cela n'est point à mon usage, et vous le définiriez mieux que moi. La Comtesse. - Vous pourriez cependant me rendre un bon compte de celui-ci, si vous vouliez il est de votre ouvrage apparemment; je me mÃÂȘlais de leur mariage, cela vous fatiguait, vous avez tout arrÃÂȘté. Je vous suis obligée de vos égards. Lélio. - Moi, Madame! La Comtesse. - Oui, Monsieur, il n'était pas nécessaire de vous y prendre de cette façon-là ; cependant je ne trouve point mauvais que le peu d'intérÃÂȘt que j'avais à vous voir fût à charge je ne condamne point dans les autres ce qui est en moi; et sans le hasard qui nous rejoint ici, vous ne m'auriez vue de votre vie, si j'avais pu. Lélio. - Eh, je n'en doute pas, Madame, je n'en doute pas. La Comtesse. - Non, Monsieur, de votre vie; et pourquoi en douteriez-vous? En vérité, je ne vous comprends pas! Vous avez rompu avec les femmes, moi avec les hommes vous n'avez pas changé de sentiments, n'est-il pas vrai? d'oÃÂč vient donc que j'en changerais? Sur quoi en changerais-je? Y songez-vous? Oh! mettez-vous dans l'esprit que mon opiniùtreté vaut bien la vÎtre, et que je n'en démordrai point. Lélio. - Eh Madame, vous m'en avez accablé, de preuves d'opiniùtreté; ne m'en donnez plus, voilà qui est fini. Je ne songe à rien, je vous assure. La Comtesse. - Qu'appelez-vous, Monsieur, vous ne songez à rien? mais du ton dont vous le dites, il semble que vous vous imaginez m'annoncer une mauvaise nouvelle? Eh bien, Monsieur, vous ne m'aimerez jamais, cela est-il si triste? Oh! je le vois bien, je vous ai écrit qu'il ne fallait plus nous voir, et je veux mourir si vous n'avez pris cela pour quelque agitation de coeur; assurément vous me soupçonnez de penchant pour vous. Vous m'assurez que vous n'en aurez jamais pour moi vous croyez me mortifier, vous le croyez, monsieur Lélio, vous le croyez, vous dis-je, ne vous en défendez point. J'espérais que vous me divertiriez en m'aimant vous avez pris un autre tour, je ne perds point au change, et je vous trouve trÚs divertissant comme vous ÃÂȘtes. Lélio, d'un air riant et piqué. - Ma foi, Madame, nous ne nous ennuierons donc point ensemble; si je vous réjouis, vous n'ÃÂȘtes point ingrate Vous espériez que je vous divertirais, mais vous ne m'aviez pas dit que je serais diverti. Quoi qu'il en soit, brisons là -dessus; la comédie ne me plaÃt pas longtemps, et je ne veux ÃÂȘtre ni acteur ni spectateur. La Comtesse, d'un ton badin. - Ecoutez, Monsieur, vous m'avouerez qu'un homme à votre place, qui se croit aimé, surtout quand il n'aime pas, se met en prise? Lélio. - Je ne pense point que vous m'aimez, Madame; vous me traitez mal, mais vous y trouvez du goût. N'usez point de prétexte, je vous ai déplu d'abord; moi spécialement, je l'ai remarqué et si je vous aimais, de tous les hommes qui pourraient vous aimer, je serais peut-ÃÂȘtre le plus humilié, le plus raillé, et le plus à plaindre. La Comtesse. - D'oÃÂč vous vient cette idée-là ? Vous vous trompez, je serais fùchée que vous m'aimassiez, parce que j'ai résolu de ne point aimer Mais quelque chose que j'aie dit, je croirais du moins devoir vous estimer. Lélio. - J'ai bien de la peine à le croire. La Comtesse. - Vous ÃÂȘtes injuste, je ne suis pas sans discernement Mais à quoi bon faire cette supposition, que si vous m'aimiez je vous traiterais plus mal qu'un autre? La supposition est inutile, puisque vous n'avez point envie de faire l'essai de mes maniÚres; que vous importe ce qui en arriverait? Cela vous doit ÃÂȘtre indifférent; vous ne m'aimez pas? car enfin, si je le pensais... Lélio. - Eh! je vous prie, point de menace, Madame vous m'avez tantÎt offert votre amitié, je ne vous demande que cela, je n'ai besoin que de cela Ainsi vous n'avez rien à craindre. La Comtesse, d'un air froid. - Puisque vous n'avez besoin que de cela, Monsieur, j'en suis ravie; je vous l'accorde, j'en serai moins gÃÂȘnée avec vous. Lélio. - Moins gÃÂȘnée? Ma foi, Madame, il ne faut pas que vous la soyez du tout; et tout bien pesé, je crois que nous ferons mieux de suivre les termes de votre billet. La Comtesse. - Oh, de tout mon coeur allons, Monsieur, ne nous voyons plus. Je fais présent de cent pistoles au neveu de mon fermier; vous me ferez savoir ce que vous voulez donner à la fille, et je verrai si je souscrirai à ce mariage, dont notre rupture va lever l'obstacle que vous y avez mis. Soyons-nous inconnus l'un à l'autre; j'oublie que je vous ai vu; je ne vous reconnaÃtrai pas demain. Lélio. - Et moi, Madame, je vous reconnaÃtrai toute ma vie; je ne vous oublierai point vos façons avec moi vous ont gravé pour jamais dans ma mémoire. La Comtesse. - Vous m'y donnerez la place qu'il vous plaira, je n'ai rien à me reprocher; mes façons ont été celles d'une femme raisonnable. Lélio. - Morbleu, Madame, vous ÃÂȘtes une dame raisonnable, à la bonne heure. Mais accordez donc cette lettre avec vos premiÚres honnÃÂȘtetés et avec vos offres d'amitié; cela est inconcevable, aujourd'hui votre ami, demain rien. Pour moi, Madame, je ne vous ressemble pas, et j'ai le coeur aussi jaloux en amitié qu'en amour ainsi nous ne nous convenons point. La Comtesse. - Adieu, Monsieur, vous parlez d'un air bien dégagé et presque offensant, si j'étais vaine Cependant, et si j'en crois Colombine, je vaux quelque chose, à vos yeux mÃÂȘmes. Lélio. - Un moment; vous ÃÂȘtes de toutes les dames que j'ai vues celle qui vaut le mieux; je sens mÃÂȘme que j'ai du plaisir à vous rendre cette justice-là . Colombine vous en a dit davantage; c'est une visionnaire, non seulement sur mon chapitre, mais encore sur le vÎtre, Madame, je vous en avertis. Ainsi n'en croyez jamais au rapport de vos domestiques. La Comtesse. - Comment! Que dites-vous, Monsieur? Colombine vous aurait fait entendre... Ah l'impertinente! je la vois qui passe. Colombine, venez ici. ScÚne VIII La Comtesse, Lélio, Colombine Colombine arrive. - Que me voulez-vous, Madame? La Comtesse. - Ce que je veux? Colombine. - Si vous ne voulez rien, je m'en retourne. La Comtesse. - Parlez, quels discours avez-vous tenus à Monsieur sur mon compte? Colombine. - Des discours trÚs sensés, à mon ordinaire. La Comtesse. - Je vous trouve bien hardie d'oser, suivant votre petite cervelle; tirer de folles conjectures de mes sentiments, et je voudrais bien vous demander sur quoi vous avez compris que j'aime Monsieur, à qui vous l'avez dit. Colombine. - N'est-ce que cela? Je vous jure que je l'ai cru comme je l'ai dit, et je l'ai dit pour le bien de la chose; c'était pour abréger votre chemin à l'un et à l'autre, car vous y viendrez tous deux. Cela ira là , et si la chose arrive, je n'aurai fait aucun mal. A votre égard, Madame, je vais vous expliquer sur quoi j'ai pensé que vous aimiez... La Comtesse, lui coupant la parole. - Je vous défends de parler. Lélio, d'un air doux et modeste. - Je suis honteux d'ÃÂȘtre la cause de cette explication-là , mais vous pouvez ÃÂȘtre persuadée que ce qu'elle a pu me dire ne m'a fait aucune impression. Non, Madame, vous ne m'aimez point, et j'en suis convaincu; et je vous avouerai mÃÂȘme, dans le moment oÃÂč je suis, que cette conviction m'est nécessaire. Je vous laisse. Si nos paysans se raccommodent, je verrai ce que je puis faire pour eux puisque vous vous intéressez à leur mariage, je me ferai un plaisir de le hùter; et j'aurai l'honneur de vous porter tantÎt ma réponse, si vous me le permettez. La Comtesse, quand il est parti. - Juste ciel! que vient-il de me dire? Et d'oÃÂč vient que je suis émue de ce que je viens d'entendre? Cette conviction m'est absolument nécessaire. Non, cela ne signifie rien, et je n'y veux rien comprendre. Colombine, à part. - Oh, notre amour se fait grand! il parlera bientÎt bon français. Acte III ScÚne premiÚre Arlequin, Colombine Colombine, à part les premiers mots. - Battons-lui toujours froid. Tous les diamants y sont, rien n'y manque, hors le portrait que monsieur Lélio a gardé. C'est un grand bonheur que vous ayez trouvé cela; je vous rends la boÃte, il est juste que vous la donniez vous-mÃÂȘme à madame la Comtesse adieu, je suis pressée. Arlequin l'arrÃÂȘte. - Eh là , là , ne vous en allez pas si vite, je suis de si bonne humeur. Colombine. - Je vous ai dit ce que je pensais de ma maÃtresse à l'égard de votre maÃtre Bonjour. Arlequin. - Eh bien, dites à cette heure ce que vous pensez de moi, hé, hé, hé. Colombine. - Je pense de vous que vous m'ennuieriez si je restais plus longtemps. Arlequin. - Fi, la mauvaise pensée! Causons pour chasser cela, c'est une migraine. Colombine. - Je n'ai pas le temps, monsieur Arlequin. Arlequin. - Et allons donc, faut-il avoir des maniÚres comme cela avec moi? Vous me traitez de Monsieur, cela est-il honnÃÂȘte? Colombine. - TrÚs honnÃÂȘte; mais vous m'amusez, laissez-moi. Que voulez-vous que je fasse ici? Arlequin. - Me dire comment je me porte, par exemple; me faire de petites questions Arlequin par-ci, Arlequin par-là ; me demander comme tantÎt si je vous aime que sait-on? peut-ÃÂȘtre je vous répondrai que oui. Colombine. - Oh! je ne m'y fie plus. Arlequin. - Si fait, si fait; fiez-vous-y pour voir. Colombine. - Non, vous haïssez trop les femmes. Arlequin. - Cela m'a passé, je leur pardonne. Colombine. - Et moi, à compter d'aujourd'hui, je me brouille avec les hommes; dans un an ou deux, je me raccommoderai peut-ÃÂȘtre avec ces nigauds-là . Arlequin. - Il faudra donc que je me tienne pendant ce temps-là les bras croisés à vous voir venir, moi? Colombine. - Voyez-moi venir dans la posture qu'il vous plaira que m'importe que vos bras soient croisés ou ne le soient pas? Arlequin. - Par la sambille, j'enrage. Maudit esprit lunatique, que je te donnerais de grand coeur un bon coup de poing, si tu ne portais pas une cornette! Colombine, riant. - Ah! je vous entends! Vous m'aimez; j'en suis fùchée, mon ami; le ciel vous assiste! Arlequin. - Mardi oui, je t'aime. Mais laisse-moi faire; tiens, mon chien d'amour s'en ira, je m'étranglerais plutÎt je m'en vais ÃÂȘtre ivrogne, je jouerai à la boule toute la journée, je prierai mon maÃtre de m'apprendre le piquet; je jouerai avec lui ou avec moi, je dormirai plutÎt que de rester sans rien faire. Tu verras, va; je cours tirer bouteille, pour commencer. Colombine. - Tu mériterais que je te fisse expirer de pur chagrin, mais je suis généreuse. Tu as méprisé toutes les suivantes de France en ma personne, je les représente. Il faut une réparation à cette insulte; à mon égard, je t'en quitterais volontiers; mais je ne puis trahir les intérÃÂȘts et l'honneur d'un corps si respectable pour toi; fais-lui donc satisfaction. Demande-lui à genoux pardon de toutes tes impertinences, et la grùce t'est accordée. Arlequin. - M'aimeras-tu aprÚs cette autre impertinence-là ? Colombine. - Humilie-toi, et tu seras instruit. Arlequin, se mettant à genoux. - Pardi, je le veux bien je demande pardon à ce drÎle de corps pour qui tu parles. Colombine. - En diras-tu du bien? Arlequin. - C'est une autre affaire. Il est défendu de mentir. Colombine. - Point de grùce. Arlequin. - Accommodons-nous. Je n'en dirai ni bien ni mal. Est-ce fait? Colombine. - Hé! la réparation est un peu cavaliÚre; mais le corps n'est pas formaliste. Baise-moi la main en signe de paix, et lÚve-toi. Tu me parais vraiment repentant, cela me fait plaisir. Arlequin, relevé. - Tu m'aimeras, au moins? Colombine. - Je l'espÚre. Arlequin, sautant. - Je me sens plus léger qu'une plume. Colombine. - Ecoute, nous avons intérÃÂȘt de hùter l'amour de nos maÃtres, il faut qu'ils se marient ensemble. Arlequin. - Oui, afin que je t'épouse par-dessus le marché. Colombine. - Tu l'as dit n'oublions rien pour les conduire à s'avouer qu'ils s'aiment. Quand tu rendras la boÃte à la comtesse, ne manque pas de lui dire pourquoi ton maÃtre en garde le portrait. Je la vois qui rÃÂȘve, retire-toi, et reviens dans un moment, de peur qu'en nous voyant ensemble, elle ne nous soupçonne d'intelligence. J'ai dessein de la faire parler; je veux qu'elle sache qu'elle aime, son amour en ira mieux, quand elle se l'avouera. ScÚne II La Comtesse, Colombine La Comtesse, d'un air de méchante humeur. - Ah! vous voilà a-t-on trouvé mon portrait? Colombine. - Je n'en sais rien, Madame, je le fais chercher. La Comtesse. - Je viens de rencontrer Arlequin, ne vous a-t-il point parlé? n'a-t-il rien à me dire de la part de son maÃtre? Colombine. - Je ne l'ai pas vu. La Comtesse. - Vous ne l'avez pas vu? Colombine. - Non, Madame. La Comtesse. - Vous ÃÂȘtes donc aveugle? Avez-vous dit au cocher de mettre les chevaux au carrosse? Colombine. - Moi? non, vraiment. La Comtesse. - Et pourquoi, s'il vous plaÃt? Colombine. - Faute de savoir deviner. La Comtesse. - Comment, deviner? Faut-il tant de fois vous répéter les choses? Colombine. - Ce qui n'a jamais été dit n'a pas été répété, Madame, cela est clair demandez cela à tout le monde. La Comtesse. - Vous ÃÂȘtes une grande raisonneuse! Colombine. - Qui diantre savait que vous voulussiez partir pour aller quelque part? Mais je m'en vais avertir le cocher. La Comtesse. - Il n'est plus temps. Colombine. - Il ne faut qu'un instant. La Comtesse. - Je vous dis qu'il est trop tard. Colombine. - Peut-on vous demander oÃÂč vous vouliez aller, Madame? La Comtesse. - Chez ma soeur, qui est à sa terre J'avais dessein d'y passer quelques jours. Colombine. - Et la raison de ce dessein-là ? La Comtesse. - Pour quitter Lélio, qui s'avise de m'aimer, je pense. Colombine. - Oh! rassurez-vous, Madame, je crois maintenant qu'il n'en est rien. La Comtesse. - Il n'en est rien? Je vous trouve plaisante de me venir dire qu'il n'en est rien, vous de qui je sais la chose en partie. Colombine. - Cela est vrai, je l'avais cru; mais je vois que je me suis trompée. La Comtesse. - Vous ÃÂȘtes faite aujourd'hui pour m'impatienter. Colombine. - Ce n'est pas mon intention. La Comtesse. - Non, d'aujourd'hui vous ne m'avez répondu que des impertinences. Colombine. - Mais, Madame, tout le monde se peut tromper. La Comtesse. - Je vous dis encore une fois que cet homme-là m'aime, et que je vous trouve ridicule de me disputer cela. Prenez-y garde, vous me répondrez de cet amour-là , au moins? Colombine. - Moi, Madame, m'a-t-il donné son coeur en garde? Eh, que vous importe qu'il vous aime? La Comtesse. - Ce n'est pas son amour qui m'importe, je ne m'en soucie guÚre; mais il m'importe de ne point prendre de fausses idées des gens, et de n'ÃÂȘtre pas la dupe éternelle de vos étourderies! Colombine. - Voilà un sujet de querelle furieusement tiré par les cheveux cela est bien subtil! La Comtesse. - En vérité, je vous admire dans vos récits! Monsieur Lélio vous aime, Madame, j'en suis certaine, votre billet l'a piqué, il l'a reçu en colÚre, il l'a lu de mÃÂȘme, il a pùli, il a rougi. Dites-moi, sur un pareil rapport, qui est-ce qui ne croira pas qu'un homme est amoureux? Cependant il n'en est rien, il ne plaÃt plus à Mademoiselle que cela soit, elle s'est trompée. Moi, je compte là -dessus, je prends des mesures pour me retirer. Mesures perdues. Colombine. - Quelles si grandes mesures avez-vous donc prises, Madame? Si vos ballots sont faits, ce n'est encore qu'en idée, et cela ne dérange rien. Au bout du compte, tant mieux s'il ne vous aime point. La Comtesse. - Oh! vous croyez que cela va comme votre tÃÂȘte, avec votre tant mieux! Il serait à souhaiter qu'il m'aimùt, pour justifier le reproche que je lui en ai fait. Je suis désolée d'avoir accusé un homme d'un amour qu'il n'a pas. Mais si vous vous ÃÂȘtes trompée, pourquoi Lélio m'a-t-il fait presque entendre qu'il m'aimait? Parlez donc, me prenez-vous pour une bÃÂȘte? Colombine. - Le ciel m'en préserve! La Comtesse. - Que signifie le discours qu'il m'a tenu en me quittant? Madame, vous ne m'aimez point, j'en suis convaincu, et je vous avouerai que cette conviction m'est absolument nécessaire; n'est-ce pas tout comme s'il m'avait dit Je serais en danger de vous aimer, si je croyais que vous puissiez m'aimer vous-mÃÂȘme? Allez, allez, vous ne savez ce que vous dites, c'est de l'amour que ce sentiment-là . Colombine. - Cela est plaisant! Je donnerais à ces paroles-là , moi, toute une autre interprétation, tant je les trouve équivoques! La Comtesse. - Oh! je vous prie, gardez votre belle interprétation, je n'en suis point curieuse, je vois d'ici qu'elle ne vaut rien. Colombine. - Je la crois pourtant aussi naturelle que la vÎtre, Madame. La Comtesse. - Pour la rareté du fait, voyons donc. Colombine. - Vous savez que monsieur Lélio fuit les femmes; cela posé, examinons ce qu'il vous dit Vous ne m'aimez pas, Madame, j'en suis convaincu, et je vous avouerai que cette conviction m'est absolument nécessaire; c'est-à -dire Pour rester oÃÂč vous ÃÂȘtes, j'ai besoin d'ÃÂȘtre certain que vous ne m'aimez pas, sans quoi je décamperais. C'est une pensée désobligeante, entortillée dans un tour honnÃÂȘte cela me paraÃt assez net. La Comtesse, aprÚs avoir rÃÂȘvé. - Cette fille-là n'a jamais eu d'esprit que contre moi; mais, Colombine, l'air affectueux et tendre qu'il a joint à cela?... Colombine. - Cet air-là , Madame, peut ne signifier encore qu'un homme honteux de dire une impertinence, et qui l'adoucit le plus qu'il peut. La Comtesse. - Non, Colombine, cela ne se peut pas; tu n'y étais point, tu ne lui as pas vu prononcer ces paroles-là je t'assure qu'il les a dites d'un ton de coeur attendri. Par quel esprit de contradiction veux-tu penser autrement? J'y étais, je m'y connais, ou bien Lélio est le plus fourbe de tous les hommes; et s'il ne m'aime pas, je fais voeu de détester son caractÚre. Oui, son honneur y est engagé, il faut qu'il m'aime, ou qu'il soit un malhonnÃÂȘte homme; car il a donc voulu me faire prendre le change? Colombine. - Il vous aimait peut-ÃÂȘtre, et je lui avais dit que vous pourriez l'aimer; mais vous vous ÃÂȘtes fùchée, et j'ai détruit mon ouvrage. J'ai dit tantÎt à Arlequin que vous ne songiez nullement à lui; que j'avais voulu flatter son maÃtre pour me divertir, et qu'enfin monsieur Lélio était l'homme du monde que vous aimeriez le moins. La Et cela n'est pas vrai! de quoi vous mÃÂȘlez-vous, Colombine? Si monsieur Lélio a du penchant pour moi, de quoi vous avisez-vous d'aller mortifier un homme à qui je ne veux point de mal, que j'estime? Il faut avoir le coeur bien dur pour donner du chagrin aux gens sans nécessité! En vérité, vous avez juré de me désobliger. Colombine. - Tenez, Madame, dussiez-vous me quereller, vous aimez cet homme à qui vous ne voulez point de mal! Oui, vous l'aimez. La Comtesse, d'un ton froid. - Retirez-vous. Colombine. - Je vous demande pardon. La Comtesse. - Retirez-vous, vous dis-je, j'aurai soin demain de vous payer et de vous renvoyer à Paris. Colombine. - Madame, il n'y a que l'intention de punissable, et je fais serment que je n'ai eu nul dessein de vous fùcher; je vous respecte et je vous aime, vous le savez. La Comtesse. - Colombine, je vous passe encore cette sottise-là observez-vous bien dorénavant. Colombine, à part les premiers mots. - Voyons la fin de cela. Je vous l'avoue, une seule chose me chagrine c'est de m'apercevoir que vous manquez de confiance pour moi, qui ne veux savoir vos secrets que pour vous servir. De grùce, ma chÚre maÃtresse, ne me donnez plus ce chagrin-là , récompensez mon zÚle pour vous, ouvrez-moi votre coeur, vous n'en serez point fùchée. Colombine approchant de sa maÃtresse et la caressant. La Comtesse. - Ah! Colombine. - Eh bien! voilà un soupir c'est un commencement de franchise; achevez donc! La Comtesse. - Colombine! Colombine. - Madame? La Comtesse. - AprÚs tout, aurais-tu raison? Est-ce que j'aimerais? Colombine. - Je crois que oui mais d'oÃÂč vient vous faire un si grand monstre de cela? Eh bien, vous aimez, voilà qui est bien rare! La Comtesse. - Non, je n'aime point encore. Colombine. - Vous avez l'équivalent de cela. La Comtesse. - Quoi! je pourrais tomber dans ces malheureuses situations, si pleines de troubles, d'inquiétudes, de chagrins? moi, moi! Non, Colombine, cela n'est pas fait encore, je serais au désespoir. Quand je suis venue ici, j'étais triste; tu me demandais ce que j'avais ah Colombine! c'était un pressentiment du malheur qui devait m'arriver. Colombine. - Voici Arlequin qui vient à nous, renfermez vos regrets. ScÚne III Arlequin, La Comtesse, Colombine Arlequin. - Madame, mon maÃtre m'a dit que vous avez perdu une boÃte de portrait; je sais un homme qui l'a trouvée; de quelle couleur est-elle? combien y-a-t-il de diamants? sont-ils gros ou petits? Colombine. - Montre, nigaud! te méfies-tu de Madame? Tu fais là d'impertinentes questions! Arlequin. - Mais c'est la coutume d'interroger le monde pour plus grande sûreté je n'y pense point à mal. La Comtesse. - OÃÂč est-elle, cette boÃte? Arlequin, la montrant. - La voilà , Madame un autre que vous ne la verrait pas, mais vous ÃÂȘtes une femme de bien. La Comtesse. - C'est la mÃÂȘme tiens, prends cela en revanche. Arlequin. - Vivent les revanches! le ciel vous soit en aide! La Comtesse. - Le portrait n'y est pas! Arlequin. - Chut, il n'est pas perdu, c'est mon maÃtre qui le garde. La Comtesse. - Il me garde mon portrait! Qu'en veut-il faire? Arlequin. - C'est pour vous mirer quand il ne vous voit plus; il dit que ce portrait ressemble à une cousine qui est morte, et qu'il aimait beaucoup. Il m'a défendu d'en rien dire, et de vous faire accroire qu'il est perdu; mais il faut bien vous donner de la marchandise pour votre argent. Motus, le pauvre homme en tient. Colombine. - Madame, la cousine dont il parle peut ÃÂȘtre morte, mais la cousine qu'il ne dit pas se porte bien, et votre cousin n'est pas votre parent. Arlequin. - Eh! eh! eh! La Comtesse. - De quoi ris-tu? Arlequin. - De ce drÎle de cousin mon maÃtre croit bonnement qu'il garde le portrait à cause de la cousine; et il ne sait pas que c'est à cause de vous, cela est risible, il fait des quiproquos d'apothicaire. La Comtesse. - Eh! que sais-tu si c'est à cause de moi? Arlequin. - Je vous dis que la cousine est un conte à dormir debout. Est-ce qu'on dit des injures à la copie d'une cousine qui est morte? Colombine. - Comment, des injures? Arlequin. - Oui, je l'ai laissé là -bas qui se fùche contre le visage de Madame; il le querelle tant qu'il peut de ce qu'il aime. Il y a à mourir de rire de le voir faire. Quelquefois il met de bons gros soupirs au bout des mots qu'il dit Oh! de ces soupirs-là , la cousine défunte n'en tùte que d'une dent. La Comtesse. - Colombine, il faut absolument qu'il me rende mon portrait, cela est de conséquence pour moi je vais lui demander. Je ne souffrirai pas mon portrait entre les mains d'un homme. OÃÂč se promÚne-t-il? Arlequin. - De ce cÎté-là ; vous le trouverez sans faute à droite ou à gauche. ScÚne IV Lélio, Colombine, Arlequin Arlequin. - Son coeur va-t-il bien? Colombine. - Oh, je te réponds qu'il va grand train. Mais voici ton maÃtre, laisse-moi faire. Lélio arrive. - Colombine, oÃÂč est madame la Comtesse? je souhaiterais lui parler. Colombine. - Madame la Comtesse va, je pense, partir tout à l'heure pour Paris. Lélio. - Quoi, sans me voir? sans me l'avoir dit? Colombine. - C'est bien à vous à vous apercevoir de cela; n'avez-vous pas dessein de vivre en sauvage? de quoi vous plaignez-vous? Lélio. - De quoi je me plains? La question est singuliÚre, mademoiselle Colombine voilà donc le penchant que vous lui connaissez pour moi. Partir sans me dire adieu, et vous voulez que je sois un homme de bon sens, et que je m'accommode de cela, moi! Non, les procédés bizarres me révolteront toujours. Colombine. - Si elle ne vous a pas dit adieu, c'est qu'entre amis on en agit sans façon. Lélio. - Amis! oh doucement, je veux du vrai dans mes amis, des maniÚres franches et stables, et je n'en trouve point là ; dorénavant je ferai mieux de n'ÃÂȘtre ami de personne, car je vois bien qu'il n'y a que du faux partout. Colombine. - Lui ferai-je vos compliments? Arlequin. - Cela sera honnÃÂȘte. Lélio. - Et moi, je ne suis point aujourd'hui dans le goût d'ÃÂȘtre honnÃÂȘte, je suis las de la bagatelle. Colombine. - Je vois bien que je ne ferai rien par la feinte, il vaut mieux vous parler franchement. Monsieur, madame la Comtesse ne part pas; elle attend, pour se déterminer, qu'elle sache si vous l'aimez ou non; mais dites-moi naturellement vous-mÃÂȘme ce qui en est; c'est le plus court. Lélio. - C'est le plus court, il est vrai; mais j'y trouve pourtant de la difficulté car enfin, dirai-je que je ne l'aime pas? Colombine. - Oui, si vous le pensez. Lélio. - Mais, madame la Comtesse est aimable, et ce serait une grossiÚreté. Arlequin. - Tirez votre réponse à la courte paille. Colombine. - Eh bien, dites que vous l'aimez. Lélio. - Mais en vérité, c'est une tyrannie que cette alternative-là ; si je vais dire que je l'aime, cela dérangera peut-ÃÂȘtre madame la Comtesse, cela la fera partir. Si je dis que je ne l'aime point... Colombine. - Peut-ÃÂȘtre aussi partira-t-elle? Lélio. - Vous voyez donc bien que cela est embarrassant. Colombine. - Adieu, je vous entends; je lui rendrai compte de votre indifférence, n'est-ce pas? Lélio. - Mon indifférence, voilà un beau rapport, et cela me ferait un joli cavalier! Vous décidez bien cela à la légÚre; en savez-vous plus que moi? Colombine. - Déterminez-vous donc. Lélio. - Vous me mettez dans une désagréable situation. Dites-lui que je suis plein d'estime, de considération et de respect pour elle. Arlequin. - Discours de normand que tout cela. Colombine. - Vous me faites pitié. Lélio. - Qui, moi? Colombine. - Oui, et vous ÃÂȘtes un étrange homme, de ne m'avoir pas confié que vous l'aimiez. Lélio. - Eh, Colombine, le savais-je? Arlequin. - Ce n'est pas ma faute, je vous en avais averti. Lélio. - Je ne sais oÃÂč je suis. Colombine. - Ah! vous voilà dans le ton songez à dire toujours de mÃÂȘme, entendez-vous, monsieur de l'ermitage? Lélio. - Que signifie cela? Colombine. - Rien, sinon que je vous ai donné la question, et que vous avez jasé dans vos souffrances. Tenez vous gai, l'homme indifférent, tout ira bien. Arlequin, je te le recommande, instruis-le plus amplement, je vais chercher l'autre. ScÚne V Lélio, Arlequin Arlequin. - Ah çà , Monsieur, voilà qui est donc fait! c'est maintenant qu'il faut dire va comme je te pousse! Vive l'amour, mon cher maÃtre, et faites chorus, car il n'y a pas deux chemins il faut passer par là , ou par la fenÃÂȘtre. Lélio. - Ah! je suis un homme sans jugement. Arlequin. - Je ne vous dispute point cela. Lélio. - Arlequin, je ne devais jamais revoir de femmes. Arlequin. - Monsieur, il fallait donc devenir aveugle. Lélio. - Il me prend envie de m'enfermer chez moi, et de n'en sortir de six mois. Arlequin siffle. De quoi t'avises-tu de siffler? Arlequin. - Vous dites une chanson, et je l'accompagne. Ne vous fùchez pas, j'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre cette comtesse vous aime, et la voilà qui vient vous donner le dernier coup à vous. Lélio, à part. - Cachons-lui ma faiblesse; peut-ÃÂȘtre ne la sait-elle pas encore. ScÚne VI La Comtesse, Lélio, Arlequin La Comtesse. - Monsieur, vous devez savoir ce qui m'amÚne? Lélio. - Madame, je m'en doute du moins, et je consens à tout. Nos paysans se sont raccommodés, et je donne à Jacqueline autant que vous donnez à son amant C'est de quoi j'allais prendre la liberté de vous informer. La Comtesse. - Je vous suis obligée de finir cela, Monsieur, mais j'avais quelque autre chose à vous dire; bagatelle pour vous, et assez importante pour moi. Lélio. - Que serait-ce donc? La Comtesse. - C'est mon portrait, qu'on m'a dit que vous avez, et je viens vous prier de me le rendre, rien ne vous est plus inutile. Lélio. - Madame, il est vrai qu'Arlequin a trouvé une boÃte de portrait que vous cherchiez; je vous l'ai fait remettre sur-le-champ; s'il vous a dit autre chose, c'est un étourdi, et je voudrais bien lui demander oÃÂč est le portrait dont il parle? Arlequin, timidement. - Eh, Monsieur! Lélio. - Quoi? Arlequin. - Il est dans votre poche. Lélio. - Vous ne savez ce que vous dites. Arlequin. - Si fait, Monsieur, vous vous souvenez bien que vous lui avez parlé tantÎt, je vous l'ai vu mettre aprÚs dans la poche du cÎté gauche. Lélio. - Quelle impertinence! La Comtesse. - Cherchez, Monsieur, peut-ÃÂȘtre avez-vous oublié que vous l'avez tenu? Lélio. - Ah, Madame, vous pouvez m'en croire. Arlequin. - Tenez, Monsieur; tùtez, Madame, le voilà . La Comtesse, touchant à la poche de la veste. - Cela est vrai, il me paraÃt que c'est lui. Lélio, mettant la main dans sa poche, et honteux d'y trouver le portrait. - Voyons donc, il a raison! Le voulez-vous, Madame? La Comtesse, un peu confuse. - Il le faut bien, Monsieur. Lélio. - Comment donc cela s'est-il fait? Arlequin. - Eh! c'est que vous vouliez le garder, à cause, disiez-vous, qu'il ressemblait à une cousine qui est morte; et moi, qui suis fin, je vous disais que c'était à cause qu'il ressemblait à Madame, et cela était vrai. La Comtesse. - Je ne vois point d'apparence à cela. Lélio. - En vérité, Madame, je ne comprends pas ce coquin-là . A part. Tu me la paieras. Arlequin. - Madame la Comtesse! voilà Monsieur qui me menace derriÚre vous. Lélio. - Moi! Arlequin. - Oui, parce que je dis la vérité. Madame, vous me feriez bien du plaisir de l'obliger à vous dire qu'il vous aime; il n'aura pas plus tÎt avoué cela, qu'il me pardonnera. La Comtesse. - Va, mon ami, tu n'as pas besoin de mon intercession. Lélio. - Eh, Madame, je vous assure que je ne lui veux aucun mal; il faut qu'il ait l'esprit troublé. Retire-toi et ne nous romps plus la tÃÂȘte de tes sots discours. Arlequin s'en va, et un moment aprÚs Lélio continue. Je vous prie, Madame, de n'ÃÂȘtre point fùchée de ce que j'avais votre portrait, j'étais dans l'ignorance. La Comtesse, d'un air embarrassé. - Ce n'est rien que cela, Monsieur. Lélio. - C'est une aventure qui ne laisse pas que d'avoir un air singulier. La Comtesse. - Effectivement. Lélio. - Il n'y a personne qui ne se persuade là -dessus que je vous aime. La Comtesse. - Je l'aurais cru moi-mÃÂȘme, si je ne vous connaissais pas. Lélio. - Quand vous le croiriez encore, je ne vous estimerais guÚre moins clairvoyante. La Comtesse. - On n'est pas clairvoyante quand on se trompe, et je me tromperais. Lélio. - Ce n'est presque pas une erreur que cela, la chose est si naturelle à penser! La Comtesse. - Mais voudriez-vous que j'eusse cette erreur-là ? Lélio. - Moi, Madame! vous ÃÂȘtes la maÃtresse. La Comtesse. - Et vous le maÃtre, Monsieur. Lélio. - De quoi le suis-je? La Comtesse. - D'aimer ou de n'aimer pas. Lélio. - Je vous reconnais l'alternative est bien de vous, Madame. La Comtesse. - Eh! pas trop. Lélio. - Pas trop... si j'osais interpréter ce mot-là ! La Comtesse. - Et que trouvez-vous donc qu'il signifie? Lélio. - Ce qu'apparemment vous n'avez pas pensé. La Comtesse. - Voyons. Lélio. - Vous ne me le pardonneriez jamais. La Comtesse. - Je ne suis pas vindicative. Lélio, à part. - Ah! je ne sais ce que je dois faire. La Comtesse, d'un air impatient. - Monsieur Lélio, expliquez-vous, et ne vous attendez pas que je vous devine. Lélio. - Eh bien, Madame! me voilà expliqué, m'entendez-vous? Vous ne répondez rien, vous avez raison mes extravagances ont combattu trop longtemps contre vous, et j'ai mérité votre haine. La Comtesse. - Levez-vous, Monsieur. Lélio. - Non, Madame, condamnez-moi, ou faites-moi grùce. La Comtesse, confuse. - Ne me demandez rien à présent reprenez le portrait de votre parente, et laissez-moi respirer. Arlequin. - Vivat! Enfin, voilà la fin. Colombine. - Je suis contente de vous, monsieur Lélio. Pierre. - Parguenne, ça me boute la joie au coeur. Lélio. - Ne vous mettez en peine de rien, mes enfants, j'aurai soin de votre noce. Pierre. - Grand marci; mais morgué, pisque je sommes en joie, j'allons faire venir les ménétriers que j'avons retenus. Arlequin. - Colombine, pour nous, allons nous marier sans cérémonie. Colombine. - Avant le mariage, il en faut un peu; aprÚs le mariage, je t'en dispense. Divertissement Le Chanteur Je ne crains point que Mathurine S'amuse à me manquer de foi; Car drés que je vois dans sa mine Queuque indifférence envars moi, Sans li demander le pourquoi, Je laisse aller la pélerine; Je ne dis mot, je me tiens coi; Je batifole avec Claudine. En voyant ça, la Mathurine Prend du souci, rÃÂȘve à part soi; Et pis tout d'un coup la mutine Me dit J'enrage contre toi. La Chanteuse Colas me disait l'autre jour Margot, donne-moi ton amour. Je répondis Je te le donne, Mais ne va le dire à personne; Colas ne m'entendit pas bien, Car l'innocent ne reçut rien. Arlequin Femmes, nous étions de grands fous D'ÃÂȘtre aux champs pour l'amour de vous. Si de chaque femme volage L'amant allait planter des choux, Par la ventrebille! je gage Que nous serions condamnés tous A travailler au jardinage. La Double Inconstance Adresse Comédie en trois actes Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens, le mardi 6 avril 1723 A Madame la Marquise de Prie Madame, On ne verra point ici ce tas d'éloges dont les épÃtres dédicatoires sont ordinairement chargées; à quoi servent-ils? Le peu de cas que le public en fait devrait en corriger ceux qui les donnent, et en dégoûter ceux qui les reçoivent. Je serais pourtant bien tenté de vous louer d'une chose, Madame; et c'est d'avoir véritablement craint que je ne vous louasse; mais ce seul éloge que je vous donnerais, il est si distingué, qu'il aurait ici tout l'air d'un présent de flatteur, surtout s'adressant à une dame de votre ùge, à qui la nature n'a rien épargné de tout ce qui peut inviter l'amour-propre à n'ÃÂȘtre point modeste. J'en reviens donc, Madame, au seul motif que j'ai en vous offrant ce petit ouvrage; c'est de vous remercier du plaisir que vous y avez pris, ou plutÎt de la vanité que vous m'avez donnée, quand vous m'avez dit qu'il vous avait plu. Vous dirai-je tout? Je suis charmé d'apprendre à toutes les personnes de goût qu'il a votre suffrage; en vous disant cela, je vous proteste que je n'ai nul dessein de louer votre esprit; c'est seulement vous avouer que je pense aux intérÃÂȘts du mien. Je suis avec un profond respect, Madame, votre trÚs humble et trÚs obéissant serviteur. D. M. Acteurs Le Prince. Un Seigneur. Des laquais. Des filles de chambre. La scÚne est dans le palais du Prince. Acte premier ScÚne premiÚre Silvia, Trivelin et quelques femmes à la suite de Silvia Silvia paraÃt sortir comme fùchée. Trivelin. - Mais, Madame, écoutez-moi. Silvia. - Vous m'ennuyez. Trivelin. - Ne faut-il pas ÃÂȘtre raisonnable? Silvia, impatiente. - Non, il ne faut pas l'ÃÂȘtre, et je ne le serai point. Trivelin. - Cependant... Silvia, avec colÚre. - Cependant, je ne veux point avoir de raison et quand vous recommenceriez cinquante fois votre cependant, je n'en veux point avoir que ferez-vous là ? Trivelin. - Vous avez soupé hier si légÚrement, que vous serez malade, si vous ne prenez rien ce matin. Silvia. - Et moi, je hais la santé, et je suis bien aise d'ÃÂȘtre malade; ainsi, vous n'avez qu'à renvoyer tout ce qu'on m'apporte, car je ne veux aujourd'hui ni déjeuner, ni dÃner, ni souper; demain la mÃÂȘme chose. Je ne veux qu'ÃÂȘtre fùchée, vous haïr tous tant que vous ÃÂȘtes, jusqu'à tant que j'aie vu Arlequin, dont on m'a séparée voilà mes petites résolutions, et si vous voulez que je devienne folle, vous n'avez qu'à me prÃÂȘcher d'ÃÂȘtre plus raisonnable, cela sera bientÎt fait. Trivelin. - Ma foi, je ne m'y jouerai pas, je vois bien que vous me tiendriez parole; si j'osais cependant... Silvia, plus en colÚre. - Eh bien! ne voilà -t-il pas encore un cependant? Trivelin. - En vérité, je vous demande pardon, celui-là m'est échappé, mais je n'en dirai plus, je me corrigerai. Je vous prierai seulement de considérer... Silvia. - Oh! vous ne vous corrigez pas, voilà des considérations qui ne me conviennent point non plus. Trivelin, continuant. - ...que c'est votre souverain qui vous aime. Silvia. - Je ne l'empÃÂȘche pas, il est le maÃtre mais faut-il que je l'aime, moi? Non, et il ne le faut pas, parce que je ne le puis pas; cela va tout seul, un enfant le verrait, et vous ne le voyez pas. Trivelin. - Songez que c'est sur vous qu'il fait tomber le choix qu'il doit faire d'une épouse entre ses sujettes. Silvia. - Qui est-ce qui lui a dit de me choisir? M'a-t-il demandé mon avis? S'il m'avait dit Me voulez-vous, Silvia? je lui aurais répondu Non, seigneur, il faut qu'une honnÃÂȘte femme aime son mari, et je ne pourrais pas vous aimer. Voilà la pure raison, cela; mais point du tout, il m'aime, crac, il m'enlÚve, sans me demander si je le trouverai bon. Trivelin. - Il ne vous enlÚve que pour vous donner la main. Silvia. - Eh! que veut-il que je fasse de cette main, si je n'ai pas envie d'avancer la mienne pour la prendre? Force-t-on les gens à recevoir des présents malgré eux? Trivelin. - Voyez, depuis deux jours que vous ÃÂȘtes ici, comment il vous traite; n'ÃÂȘtes-vous pas déjà servie comme si vous étiez sa femme? Voyez les honneurs qu'il vous fait rendre, le nombre de femmes qui sont à votre suite, les amusements qu'on tùche de vous procurer par ses ordres. Qu'est-ce qu'Arlequin au prix d'un prince plein d'égards, qui ne veut pas mÃÂȘme se montrer qu'on ne vous ait disposée à le voir? d'un prince jeune, aimable et rempli d'amour, car vous le trouverez tel. Eh! Madame, ouvrez les yeux, voyez votre fortune, et profitez de ses faveurs. Silvia. - Dites-moi, vous et toutes celles qui me parlent, vous a-t-on mis avec moi, vous a-t-on payés pour m'impatienter, pour me tenir des discours qui n'ont pas le sens commun, qui me font pitié? Trivelin. - Oh parbleu! je n'en sais pas davantage, voilà tout l'esprit que j'ai. Silvia. - Sur ce pied-là , vous seriez tout aussi avancé de n'en point avoir du tout. Trivelin. - Mais encore, daignez, s'il vous plaÃt, me dire en quoi je me trompe. Silvia, en se tournant vivement de son cÎté. - Oui, je vais vous dire, en quoi, oui... Trivelin. - Eh! doucement, Madame, mon dessein n'est pas de vous fùcher. Silvia. - Vous ÃÂȘtes donc bien maladroit. Trivelin. - Je suis votre serviteur. Silvia. - Eh bien! mon serviteur, qui me vantez tant les honneurs que j'ai ici, qu'ai-je affaire de ces quatre ou cinq fainéantes qui m'espionnent toujours? On m'Îte mon amant, et on me rend des femmes à la place; ne voilà -t-il pas un beau dédommagement? Et on veut que je sois heureuse avec cela! Que m'importe toute cette musique, ces concerts et cette danse dont on croit me régaler? Arlequin chantait mieux que tout cela, et j'aime mieux danser moi-mÃÂȘme que de voir danser les autres, entendez-vous? Une bourgeoise contente dans un petit village vaut mieux qu'une princesse qui pleure dans un bel appartement. Si le prince est si tendre, ce n'est pas ma faute, je n'ai pas été le chercher; pourquoi m'a-t-il vue? S'il est jeune et aimable, tant mieux pour lui, j'en suis bien aise qu'il garde tout cela pour ses pareils, et qu'il me laisse mon pauvre Arlequin, qui n'est pas plus gros monsieur que je suis grosse dame, pas plus riche que moi, pas plus glorieux que moi, pas mieux logé, qui m'aime sans façon, que j'aime de mÃÂȘme, et que je mourrai de chagrin de ne pas voir. Hélas, le pauvre enfant! qu'en aura-t-on fait? qu'est-il devenu? Il se désespÚre quelque part, j'en suis sûre, car il a le coeur si bon! Peut-ÃÂȘtre aussi qu'on le maltraite... Elle se dérange de sa place. Je suis outrée. Tenez, voulez-vous me faire un plaisir? Otez-vous de là , je ne puis vous souffrir, laissez-moi m'affliger en repos. Trivelin. - Le compliment est court, mais il est net. Tranquillisez-vous pourtant, Madame. Silvia. - Sortez sans me répondre, cela vaudra mieux. Trivelin. - Encore une fois, calmez-vous, vous voulez Arlequin, il viendra incessamment, on est allé le chercher. Silvia, avec un soupir. - Je le verrai donc? Trivelin. - Et vous lui parlerez aussi. Silvia, s'en allant. - Je vais l'attendre mais si vous me trompez, je ne veux plus ni voir ni entendre personne. Pendant qu'elle sort, le Prince et Flaminia entrent d'un autre cÎté et la regardent sortir. ScÚne II Le Prince, Flaminia, Trivelin Le Prince, à Trivelin. - Eh bien, as-tu quelque espérance à me donner? Que dit-elle? Trivelin. - Ce qu'elle dit, seigneur, ma foi, ce n'est pas la peine de le répéter, il n'y a rien encore qui mérite votre curiosité. Le Prince. - N'importe, dis toujours. Trivelin. - Eh non, seigneur, ce sont de petites bagatelles dont le récit vous ennuierait, tendresse pour Arlequin, impatience de le rejoindre, nulle envie de vous connaÃtre, désir violent de ne vous point voir, et force haine pour nous; voilà l'abrégé de ses dispositions, vous voyez bien que cela n'est point réjouissant; et franchement, si j'osais dire ma pensée, le meilleur serait de la remettre oÃÂč on l'a prise. Le Prince rÃÂȘve tristement. Flaminia. - J'ai déjà dit la mÃÂȘme chose au Prince, mais cela est inutile. Ainsi continuons, et ne songeons qu'à détruire l'amour de Silvia pour Arlequin. Trivelin. - Mon sentiment à moi est qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans cette fille-là ; refuser ce qu'elle refuse, cela n'est point naturel, ce n'est point là une femme, voyez-vous, c'est quelque créature d'une espÚce à nous inconnue. Avec une femme, nous irions notre train; celle-ci nous arrÃÂȘte, cela nous avertit d'un prodige, n'allons pas plus loin. Le Prince. - Et c'est ce prodige qui augmente encore l'amour que j'ai conçu pour elle. Flaminia, en riant. - Eh, seigneur, ne l'écoutez pas avec son prodige, cela est bon dans un conte de fée. Je connais mon sexe, il n'a rien de prodigieux que sa coquetterie. Du cÎté de l'ambition, Silvia n'est point en prise, mais elle a un coeur, et par conséquent de la vanité; avec cela, je saurai bien la ranger à son devoir de femme. Est-on allé chercher Arlequin? Trivelin. - Oui; je l'attends. Le Prince, d'un air inquiet. - Je vous avoue, Flaminia, que nous risquons beaucoup à lui montrer son amant, sa tendresse pour lui n'en deviendra que plus forte. Trivelin. - Oui; mais si elle ne le voit, l'esprit lui tournera, j'en ai sa parole. Flaminia. - Seigneur, je vous ai déjà dit qu'Arlequin nous était nécessaire. Le Prince. - Oui, qu'on l'arrÃÂȘte autant qu'on pourra; vous pouvez lui promettre que je le comblerai de biens et de faveurs, s'il veut en épouser une autre que sa maÃtresse. Trivelin. - Il n'y a qu'à réduire ce drÎle-là , s'il ne veut pas. Le Prince. - Non, la loi qui veut que j'épouse une de mes sujettes me défend d'user de violence contre qui que ce soit. Flaminia. - Vous avez raison; soyez tranquille, j'espÚre que tout se fera à l'amiable. Silvia vous connaÃt déjà sans savoir que vous ÃÂȘtes le Prince, n'est-il pas vrai? Le Prince. - Je vous ai dit qu'un jour à la chasse, écarté de ma troupe, je la rencontrai prÚs de sa maison; j'avais soif, elle alla me chercher à boire je fus enchanté de sa beauté et de sa simplicité, et je lui en fis l'aveu. Je l'ai vue cinq ou six fois de la mÃÂȘme maniÚre, comme simple officier du palais mais quoiqu'elle m'ait traité avec beaucoup de douceur, je n'ai pu la faire renoncer à Arlequin, qui m'a surpris deux fois avec elle. Flaminia. - Il faudra mettre à profit l'ignorance oÃÂč elle est de votre rang; on l'a déjà prévenue que vous ne la verriez pas sitÎt; je me charge du reste, pourvu que vous vouliez bien agir comme je voudrai. Le Prince, en s'en allant. - J'y consens. Si vous m'acquérez le coeur de Silvia, il n'est rien que vous ne deviez attendre de ma reconnaissance. Flaminia. - Toi, Trivelin, va-t'en dire à ma soeur qu'elle tarde trop à venir. Trivelin. - Il n'est pas besoin, la voilà qui entre; adieu, je vais au-devant d'Arlequin. ScÚne III Lisette, Flaminia Lisette. - Je viens recevoir tes ordres, que me veux-tu? Flaminia. - Approche un peu que je te regarde. Lisette. - Tiens, vois à ton aise. Flaminia, aprÚs l'avoir regardée. - Oui-dà , tu es jolie aujourd'hui. Lisette, en riant. - Je le sais bien; mais qu'est-ce que cela fait? Flaminia. - Ote cette mouche galante que tu as là . Lisette, refusant. - Je ne saurais, mon miroir me l'a recommandée. Flaminia. - Il le faut, te dis-je. Lisette, en tirant sa boÃte à miroir, et Îtant la mouche. - Quel meurtre! Pourquoi persécutes-tu ma mouche? Flaminia. - J'ai mes raisons pour cela. Or ça, Lisette, tu es grande et bien faite. Lisette. - C'est le sentiment de bien des gens. Flaminia. - Tu aimes à plaire? Lisette. - C'est mon faible. Flaminia. - Saurais-tu avec une adresse naïve et modeste inspirer un tendre penchant à quelqu'un, en lui témoignant d'en avoir pour lui, et le tout pour une bonne fin? Lisette. - Mais j'en reviens à ma mouche, elle me paraÃt nécessaire à l'expédition que tu me proposes. Flaminia. - N'oublieras-tu jamais ta mouche? non, elle n'est pas nécessaire il s'agit ici d'un homme simple, d'un villageois sans expérience, qui s'imagine que nous autres femmes d'ici sommes obligées d'ÃÂȘtre aussi modestes que les femmes de son village; oh! la modestie de ces femmes-là n'est pas faite comme la nÎtre; nous avons des dispenses qui le scandaliseraient; ainsi ne regrette plus tes mouches, et mets-en la valeur dans tes maniÚres; c'est de ces maniÚres dont je te parle; je te demande si tu sauras les avoir comme il faut? Voyons, que lui diras-tu? Lisette. - Mais, je lui dirai... Que lui dirais-tu, toi? Flaminia. - Ecoute-moi, point d'air coquet d'abord. Par exemple, on voit dans ta petite contenance un dessein de plaire, oh! il faut en effacer cela; tu mets je ne sais quoi d'étourdi et de vif dans ton geste, quelquefois c'est du nonchalant, du tendre, du mignard; tes yeux veulent ÃÂȘtre fripons, veulent attendrir, veulent frapper, font mille singeries; ta tÃÂȘte est légÚre; ton menton porte au vent; tu cours aprÚs un air jeune, galant et dissipé; parles-tu aux gens, leur réponds-tu? tu prends de certains tons, tu te sers d'un certain langage, et le tout finement relevé de saillies folles; oh! toutes ces petites impertinences-là sont trÚs jolies dans une fille du monde, il est décidé que ce sont des grùces, le coeur des hommes s'est tourné comme cela, voilà qui est fini mais ici il faut, s'il te plaÃt, faire main basse sur tous ces agréments-là ; le petit homme en question ne les approuverait point, il n'a pas le goût si fort, lui. Tiens, c'est tout comme un homme qui n'aurait jamais bu que de belle eau bien claire, le vin ou l'eau-de-vie ne lui plairaient pas. Lisette, étonnée. - Mais de la façon dont tu arranges mes agréments, je ne les trouve pas si jolis que tu dis. Flaminia, d'un air naïf. - Bon! c'est que je les examine, moi, voilà pourquoi ils deviennent ridicules mais tu es en sûreté de la part des hommes. Lisette. - Que mettrai-je donc à la place de ces impertinences que j'ai? Flaminia. - Rien tu laisseras aller tes regards comme ils iraient si ta coquetterie les laissait en repos; ta tÃÂȘte comme elle se tiendrait, si tu ne songeais pas à lui donner des airs évaporés; et ta contenance tout comme elle est quand personne ne te regarde. Pour essayer, donne-moi quelque échantillon de ton savoir-faire; regarde-moi d'un air ingénu. Lisette, se tournant. - Tiens, ce regard-là est-il bon? Flaminia. - Hum! il a encore besoin de quelque correction. Lisette. - Oh dame, veux-tu que je te dise? Tu n'es qu'une femme, est-ce que cela anime? Laissons cela, car tu m'emporterais la fleur de mon rÎle. C'est pour Arlequin, n'est-ce-pas? Flaminia. - Pour lui-mÃÂȘme. Lisette. - Mais le pauvre garçon, si je ne l'aime pas, je le tromperai; je suis fille d'honneur, et je m'en fais un scrupule. Flaminia. - S'il vient à t'aimer, tu l'épouseras, et cela te fera ta fortune; as-tu encore des scrupules? Tu n'es, non plus que moi, que la fille d'un domestique du Prince, et tu deviendras grande dame. Lisette. - Oh! voilà ma conscience en repos, et en ce cas-là , si je l'épouse, il n'est pas nécessaire que je l'aime. Adieu, tu n'as qu'à m'avertir quand il sera temps de commencer. Flaminia. - Je me retire aussi; car voilà Arlequin qu'on amÚne. ScÚne IV Arlequin, Trivelin Arlequin regarde Trivelin et tout l'appartement avec étonnement. Trivelin. - Eh bien, seigneur Arlequin, comment vous trouvez-vous ici? Arlequin ne dit mot. N'est-il pas vrai que voilà une belle maison? Arlequin. - Que diantre, qu'est-ce que cette maison-là et moi avons affaire ensemble? qu'est-ce que c'est que vous? que me voulez-vous? oÃÂč allons-nous? Trivelin. - Je suis un honnÃÂȘte homme, à présent votre domestique je ne veux que vous servir, et nous n'allons pas plus loin. Arlequin. - HonnÃÂȘte homme ou fripon, je n'ai que faire de vous, je vous donne votre congé, et je m'en retourne. Trivelin, l'arrÃÂȘtant. - Doucement. Arlequin. - Parlez donc, eh! vous ÃÂȘtes bien impertinent d'arrÃÂȘter votre maÃtre? Trivelin. - C'est un plus grand maÃtre que vous qui vous a fait le mien. Arlequin. - Qui est donc cet original-là , qui me donne des valets malgré moi? Trivelin. - Quand vous le connaÃtrez, vous parlerez autrement. Expliquons-nous à présent. Arlequin. - Est-ce que nous avons quelque chose à nous dire? Trivelin. - Oui, sur Silvia. Arlequin, charmé, et vivement. - Ah! Silvia! hélas, je vous demande pardon, voyez ce que c'est, je ne savais pas que j'avais à vous parler. Trivelin. - Vous l'avez perdue depuis deux jours? Arlequin. - Oui, des voleurs me l'ont dérobée. Trivelin. - Ce ne sont pas des voleurs. Arlequin. - Enfin, si ce ne sont pas des voleurs, ce sont toujours des fripons. Trivelin. - Je sais oÃÂč elle est. Arlequin, charmé et le caressant. - Vous savez oÃÂč elle est, mon ami, mon valet, mon maÃtre, mon tout ce qu'il vous plaira? Que je suis fùché de n'ÃÂȘtre pas riche, je vous donnerais tous mes revenus pour gages. Dites, l'honnÃÂȘte homme, de quel cÎté faut-il tourner? Est-ce à droite, à gauche, ou tout devant moi? Trivelin. - Vous la verrez ici. Arlequin, charmé et d'un air doux. - Mais quand j'y songe, il faut que vous soyez bien bon, bien obligeant pour m'amener ici comme vous faites? O Silvia! chÚre enfant de mon ùme, ma mie, je pleure de joie. Trivelin, à part les premiers mots. - De la façon dont ce drÎle-là prélude, il ne nous promet rien de bon. Ecoutez, j'ai bien autre chose à vous dire. Arlequin, le pressant. - Allons d'abord voir Silvia, prenez pitié de mon impatience. Trivelin. - Je vous dis que vous la verrez mais il faut que je vous entretienne auparavant. Vous souvenez-vous d'un certain cavalier, qui a rendu cinq ou six visites à Silvia, et que vous avez vu avec elle? Arlequin, triste. - Oui il avait la mine d'un hypocrite. Trivelin. - Cet homme-là a trouvé votre maÃtresse fort aimable. Arlequin. - Pardi, il n'a rien trouvé de nouveau. Trivelin. - Et il en a fait au Prince un récit qui l'a enchanté. Arlequin. - Le babillard! Trivelin. - Le Prince a voulu la voir, et a donné ordre qu'on l'amenùt ici. Arlequin. - Mais il me la rendra, comme cela est juste? Trivelin. - Hum! il y a une petite difficulté il en est devenu amoureux, et souhaiterait d'en ÃÂȘtre aimé à son tour. Arlequin. - Son tour ne peut pas venir, c'est moi qu'elle aime. Trivelin. - Vous n'allez point au fait, écoutez jusqu'au bout. Arlequin, haussant le ton. - Mais le voilà , le bout. Est-ce qu'on veut me chicaner mon bon droit? Trivelin. - Vous savez que le Prince doit se choisir une femme dans ses Etats? Arlequin, brusquement. - Je ne sais point cela cela m'est inutile. Trivelin. - Je vous l'apprends. Arlequin, brusquement. - Je ne me soucie pas de nouvelles. Trivelin. - Silvia plaÃt donc au Prince, et il voudrait lui plaire avant que de l'épouser. L'amour qu'elle a pour vous fait obstacle à celui qu'il tùche de lui donner pour lui. Arlequin. - Qu'il fasse donc l'amour ailleurs; car il n'aurait que la femme, moi, j'aurais le coeur, il nous manquerait quelque chose à l'un et à l'autre, et nous serions tous trois mal à notre aise. Trivelin. - Vous avez raison mais ne voyez-vous pas que si vous épousez Silvia, le Prince resterait malheureux? Arlequin, aprÚs avoir rÃÂȘvé. - A la vérité il sera d'abord un peu triste, mais il aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il l'épouse, il fera pleurer ce pauvre enfant, je pleurerai aussi, moi, il n'y aura que lui qui rira, et il n'y a pas de plaisir à rire tout seul. Trivelin. - Seigneur Arlequin, croyez-moi, faites quelque chose pour votre maÃtre. Il ne peut se résoudre à quitter Silvia, je vous dirai mÃÂȘme qu'on lui a prédit l'aventure qui la lui a fait connaÃtre, et qu'elle doit ÃÂȘtre sa femme; il faut que cela arrive, cela est écrit là -haut. Arlequin. - Là -haut on n'écrit pas de telles impertinences pour marque de cela, si on avait prédit que je dois vous assommer, vous tuer par derriÚre, trouveriez-vous bon que j'accomplisse la prédiction? Trivelin. - Non vraiment, il ne faut jamais faire de mal à personne. Arlequin. - Eh bien, c'est ma mort qu'on a prédite; ainsi c'est prédire rien qui vaille, et dans tout cela il n'y a que l'astrologue à pendre. Trivelin. - Eh morbleu, on ne prétend pas vous faire du mal; nous avons ici d'aimables filles, épousez-en une, vous y trouverez votre avantage. Arlequin. - Oui-da, que je me marie à une autre, afin de mettre Silvia en colÚre et qu'elle porte son amitié ailleurs! Oh, oh, mon mignon, combien vous a-t-on donné pour m'attraper? Allez, mon fils, vous n'ÃÂȘtes qu'un butor, gardez vos filles, nous ne nous accommoderons pas, vous ÃÂȘtes trop cher. Trivelin. - Savez-vous bien que le mariage que je vous propose vous acquerra l'amitié du Prince? Arlequin. - Bon! mon ami ne serait pas seulement mon camarade. Trivelin. - Mais les richesses que vous promet cette amitié? Arlequin. - On n'a que faire de toutes ces babioles-là , quand on se porte bien, qu'on a bon appétit et de quoi vivre. Trivelin. - Vous ignorez le prix de ce que vous refusez. Arlequin, d'un air négligent. - C'est à cause de cela que je n'y perds rien. Trivelin. - Maison à la ville, maison à la campagne. Arlequin. - Ah, que cela est beau! il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse; qui est-ce qui habitera ma maison de ville, quand je serai à ma maison de campagne? Trivelin. - Parbleu, vos valets! Arlequin. - Mes valets? Qu'ai-je besoin de faire fortune pour ces canailles-là ? Je ne pourrai donc pas les habiter toutes à la fois? Trivelin, riant. - Non, que je pense; vous ne serez pas en deux endroits en mÃÂȘme temps. Arlequin. - Eh bien, innocent que vous ÃÂȘtes, si je n'ai pas ce secret-là , il est inutile d'avoir deux maisons. Trivelin. - Quand il vous plaira, vous irez de l'une à l'autre. Arlequin. - A ce compte, je donnerai donc ma maÃtresse pour avoir le plaisir de déménager souvent? Trivelin. - Mais rien ne vous touche, vous ÃÂȘtes bien étrange! Cependant tout le monde est charmé d'avoir de grands appartements, nombre de domestiques... Arlequin. - Il ne me faut qu'une chambre, je n'aime pont à nourrir des fainéants, et je ne trouverai point de valet plus fidÚle, plus affectionné à mon service que moi. Trivelin. - Je conviens que vous ne serez point en danger de mettre ce domestique-là dehors mais ne seriez-vous pas sensible au plaisir d'avoir un bon équipage, un bon carrosse, sans parler de l'agrément d'ÃÂȘtre meublé superbement? Arlequin. - Vous ÃÂȘtes un grand nigaud, mon ami, de faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles, un carrosse et des chevaux qui le traÃnent; dites-moi, fait-on autre chose dans sa maison que s'asseoir, prendre ses repas et se coucher? Eh bien, avec un bon lit, une bonne table, une douzaine de chaises de paille, ne suis-je pas bien meublé? N'ai-je pas toutes mes commodités? Oh, mais je n'ai pas de carrosse? Eh bien en montrant ses jambes, je ne verserai point. Ne voilà -t-il pas un équipage que ma mÚre m'a donné? N'est-ce pas là de bonnes jambes? Eh morbleu, il n'y a pas de raison à vous d'avoir une autre voiture que la mienne. Alerte, alerte, paresseux, laissez vos chevaux à tant d'honnÃÂȘtes laboureurs qui n'en ont point, cela nous fera du pain; vous marcherez, et vous n'aurez pas les gouttes. Trivelin. - TÃÂȘtubleu! vous ÃÂȘtes vif si l'on vous en croyait, on ne pourrait fournir les hommes de souliers. Arlequin, brusquement. - Ils porteraient des sabots. Mais je commence à m'ennuyer de tous vos comptes. Vous m'avez promis de me montrer Silvia, et un honnÃÂȘte homme n'a que sa parole. Trivelin. - Un moment vous ne vous souciez ni d'honneurs, ni de richesses, ni de belles maisons, ni de magnificence, ni de crédit, ni d'équipages. Arlequin. - Il n'y a pas là pour un sol de bonne marchandise. Trivelin. - La bonne chÚre vous tenterait-elle? Une cave remplie de vin exquis vous plairait-elle? Seriez-vous bien aise d'avoir un cuisinier qui vous apprÃÂȘtùt délicatement à manger, et en abondance? Imaginez-vous ce qu'il y a de meilleur, de plus friand en viande et en poisson vous l'aurez, et pour toute votre vie. Arlequin est quelque temps à répondre. Vous ne répondez rien? Arlequin. - Ce que vous dites là serait plus de mon goût que tout le reste; car je suis gourmand, je l'avoue mais j'ai encore plus d'amour que de gourmandise. Trivelin. - Allons, seigneur Arlequin, faites-vous un sort heureux; il ne s'agira seulement que de quitter une fille pour en prendre une autre. Arlequin. - Non, non, je m'en tiens au boeuf, et au vin de mon cru. Trivelin. - Que vous auriez bu de bon vin! Que vous auriez mangé de bons morceaux! Arlequin. - J'en suis fùché, mais il n'y a rien à faire; le coeur de Silvia est un morceau encore plus friand que tout cela voulez-vous me la montrer, ou ne le voulez-vous pas? Trivelin. - Vous l'entretiendrez, soyez-en sûr, mais il est encore un peu matin. ScÚne V Lisette, Arlequin, Trivelin Lisette, à Trivelin. - Je vous cherche partout, Monsieur Trivelin, le Prince vous demande. Trivelin. - Le Prince me demande, j'y cours mais tenez donc compagnie au seigneur Arlequin pendant mon absence. Arlequin. - Oh! ce n'est pas la peine; quand je suis seul, moi, je me fais compagnie. Trivelin. - Non, non, vous pourriez vous ennuyer. Adieu, je vous rejoindrai bientÎt. Trivelin sort. ScÚne VI Arlequin, Lisette Arlequin, se retirant au coin du théùtre. - Je gage que voilà une éveillée qui vient pour m'affriander d'elle. Néant. Lisette, doucement. - C'est donc vous, Monsieur, qui ÃÂȘtes l'amant de Mademoiselle Silvia? Arlequin, froidement. - Oui. Lisette. - C'est une trÚs jolie fille. Arlequin, du mÃÂȘme ton. - Oui. Lisette. - Tout le monde l'aime. Arlequin, brusquement. - Tout le monde a tort. Lisette. - Pourquoi cela, puisqu'elle le mérite? Arlequin, brusquement. - C'est quelle n'aimera personne que moi. Lisette. - Je n'en doute pas, et je lui pardonne son attachement pour vous. Arlequin. - A quoi cela sert-il, ce pardon-là ? Lisette. - Je veux dire que je ne suis plus si surprise que je l'étais de son obstination à vous aimer. Arlequin. - Et en vertu de quoi étiez-vous surprise? Lisette. - C'est qu'elle refuse un prince aimable. Arlequin. - Et quand il serait aimable, cela empÃÂȘche-t-il que je ne le sois aussi, moi? Lisette, d'un air doux. - Non, mais enfin c'est un prince. Arlequin. - Qu'importe? en fait de fille, ce prince n'est pas plus avancé que moi. Lisette, doucement. - A la bonne heure; j'entends seulement qu'il a des sujets et des Etats, et que, tout aimable que vous ÃÂȘtes, vous n'en avez point. Arlequin. - Vous me la baillez belle avec vos sujets et vos Etats; si je n'ai pas de sujets, je n'ai charge de personne; et si tout va bien, je m'en réjouis, si tout va mal, ce n'est pas ma faute. Pour des Etats, qu'on en ait ou qu'on n'en ait point, on n'en tient pas plus de place, et cela ne rend ni plus beau ni plus laid ainsi, de toutes façons, vous étiez surprise à propos de rien. Lisette, à part. - Voilà un vilain petit homme, je lui fais des compliments, et il me querelle. Arlequin, comme lui demandant ce qu'elle dit. - Hem? Lisette. - J'ai du malheur dans ce que je vous dis; et j'avoue qu'à vous voir seulement, je me serais promis une conversation plus douce. Arlequin. - Dame, Mademoiselle, il n'y a rien de si trompeur que la mine des gens. Lisette. - Il est vrai que la vÎtre m'a trompée, et voilà comme on a souvent tort de se prévenir en faveur de quelqu'un. Arlequin. - Oh trÚs tort mais que voulez-vous? je n'ai pas choisi ma physionomie. Lisette, en le regardant comme étonnée. - Non, je n'en saurais revenir quand je vous regarde. Arlequin. - Me voilà pourtant, et il n'y a point de remÚde, je serai toujours comme cela. Lisette, d'un air un peu fùché. - Oh j'en suis persuadée. Arlequin. - Par bonheur vous ne vous en souciez guÚre? Lisette. - Pourquoi me demandez-vous cela? Arlequin. - Eh pour le savoir. Lisette, d'un air naturel. - Je serais bien sotte de vous dire la vérité là -dessus, et une fille doit se taire. Arlequin, à part les premiers mots. - Comme elle y va! Tenez, dans le fond, c'est dommage que vous soyez une si grande coquette. Lisette. - Moi? Arlequin. - Vous-mÃÂȘme. Lisette. - Savez-vous bien qu'on n'a jamais dit pareille chose à une femme, et que vous m'insultez? Arlequin, d'un air naïf. - Point du tout il n'y a point de mal à voir ce que les gens nous montrent; ce n'est point moi qui ai tort de vous trouver coquette, c'est vous qui avez tort de l'ÃÂȘtre, Mademoiselle. Lisette, d'un air un peu vif. - Mais par oÃÂč voyez-vous donc que je le suis? Arlequin. - Parce qu'il y a une heure que vous me dites des douceurs, et que vous prenez le tour pour me dire que vous m'aimez. Ecoutez, si vous m'aimez tout de bon, retirez-vous vite, afin que cela s'en aille; car je suis pris, et naturellement je ne veux pas qu'une fille me fasse l'amour la premiÚre, c'est moi qui veux commencer à le faire à la fille, cela est bien meilleur. Et si vous ne m'aimez pas, eh fi! Mademoiselle, fi! fi! Lisette. - Allez, allez, vous n'ÃÂȘtes qu'un visionnaire. Arlequin. - Comment est-ce que les garçons à la cour peuvent souffrir ces maniÚres-là dans leurs maÃtresses? Par la morbleu! qu'une femme est laide quand elle est coquette. Lisette. - Mais, mon pauvre garçon, vous extravaguez. Arlequin. - Vous parlez de Silvia, c'est cela qui est aimable; si je vous contais notre amour, vous tomberiez dans l'admiration de sa modestie. Les premiers jours, il fallait voir comme elle se reculait d'auprÚs de moi, et puis elle reculait plus doucement, et puis petit à petit elle ne reculait plus, ensuite elle me regardait en cachette, et puis elle avait honte quand je l'avais vu faire, et puis moi j'avais un plaisir de roi à voir sa honte; ensuite j'attrapais sa main, qu'elle me laissait prendre, et puis elle était encore toute confuse; et puis je lui parlais; ensuite elle ne me répondait rien, mais n'en pensait pas moins; ensuite elle me donnait des regards pour des paroles, et puis des paroles qu'elle laissait aller sans y songer, parce que son coeur allait plus vite qu'elle enfin c'était un charme, aussi j'étais comme un fou. Et voilà ce qui s'appelle une fille; mais vous ne ressemblez point à Silvia. Lisette. - En vérité vous me divertissez, vous me faites rire. Arlequin, en s'en allant. - Oh! pour moi, je m'ennuie de vous faire rire à vos dépens adieu, si tout le monde était comme moi, vous trouveriez plus tÎt un merle blanc qu'un amoureux. Trivelin arrive quand il sort. ScÚne VII Arlequin, Lisette, Trivelin Trivelin, à Arlequin. - Vous sortez? Arlequin. - Oui; cette demoiselle veut que je l'aime, mais il n'y a pas moyen. Trivelin. - Allons, allons faire un tour en attendant le dÃner, cela vous désennuiera. ScÚne VIII Le Prince, Flaminia, Lisette Flaminia, à Lisette. - Eh bien, nos affaires avancent-elles? Comment va le coeur d'Arlequin? Lisette, d'un air fùché. - Il va trÚs brutalement pour moi. Flaminia. - Il t'a donc mal reçue? Lisette. - Eh fi! Mademoiselle, vous ÃÂȘtes une coquette voilà de son style. Le Prince. - J'en suis fùché, Lisette mais il ne faut pas que cela vous chagrine, vous n'en valez pas moins. Lisette. - Je vous avoue, seigneur, que si j'étais vaine, je n'aurais pas mon compte; j'ai des preuves que je puis déplaire, et nous autres femmes nous nous passons bien de ces preuves-là . Flaminia. - Allons, allons, c'est maintenant à moi à tenter l'aventure. Le Prince. - Puisqu'on ne peut gagner Arlequin, Silvia ne m'aimera jamais. Flaminia. - Et moi je vous dis, seigneur, que j'ai vu Arlequin, qu'il me plaÃt à moi, que je me suis mise dans la tÃÂȘte de vous rendre content; que je vous ai promis que vous le seriez; que je vous tiendrai parole, et que de tout ce que je vous dis là , je n'en rabattrais pas la valeur d'un mot. Oh! vous ne me connaissez pas. Quoi, seigneur, Arlequin et Silvia me résisteraient? Je ne gouvernerais pas deux coeurs de cette espÚce-là , moi qui l'ai entrepris, moi qui suis opiniùtre, moi qui suis femme? c'est tout dire. Eh mais j'irais me cacher, mon sexe me renoncerait. Seigneur, vous pouvez en toute sûreté ordonner les apprÃÂȘts de votre mariage, vous arranger pour cela; je vous garantis aimé, je vous garantis marié, Silvia va vous donner son coeur, ensuite sa main; je l'entends d'ici vous dire Je vous aime; je vois vos noces, elles se font; Arlequin m'épouse, vous nous honorez de vos bienfaits, et voilà qui est fini Lisette, d'un air incrédule. - Tout est fini, rien n'est commencé. Flaminia. - Tais-toi, esprit court. Le Prince. - Vous m'encouragez à espérer; mais je vous avoue que je ne vois d'apparence à rien. Flaminia. - Je les ferai bien venir, ces apparences, j'ai de bons moyens pour cela; je vais commencer par aller chercher Silvia, il est temps qu'elle voie Arlequin. Lisette. - Quand ils se seront vus, j'ai bien peur que tes moyens n'aillent mal. Le Prince. - Je pense de mÃÂȘme. Flaminia, d'un air indifférent. - Eh! nous ne différons que du oui et du non, ce n'est qu'une bagatelle. Pour moi, j'ai résolu qu'ils se voient librement sur la liste des mauvais tours que je veux jouer à leur amour, c'est ce tour-là que j'ai mis à la tÃÂȘte. Le Prince. - Faites donc à votre fantaisie. Flaminia. - Retirons-nous, voici Arlequin qui vient. ScÚne IX Arlequin, Trivelin et une suite de valets. Arlequin. - Par parenthÚse, dites-moi une chose il y a une heure que je rÃÂȘve à quoi servent ces grands drÎles bariolés qui nous accompagnent partout. Ces gens-là sont bien curieux! Trivelin. - Le Prince, qui vous aime, commence par là à vous donner des témoignages de sa bienveillance; il veut que ces gens-là vous suivent pour vous faire honneur. Arlequin. - Oh! oh! c'est donc une marque d'honneur? Trivelin. - Oui sans doute. Arlequin. - Et dites-moi, ces gens-là qui me suivent, qui est-ce qui les suit, eux? Trivelin. - Personne. Arlequin. - Eh vous, n'avez-vous personne aussi? Trivelin. - Non. Arlequin. - On ne vous honore donc pas, vous autres? Trivelin. - Nous ne méritons pas cela. Arlequin, en colÚre et prenant son bùton. - Allons, cela étant, hors d'ici, tournez-moi les talons avec toutes ces canailles-là . Trivelin. - D'oÃÂč vient donc cela? Arlequin. - Détalez, je n'aime point les gens sans honneur et qui ne méritent pas qu'on les honore. Trivelin. - Vous ne m'entendez pas. Arlequin, en le frappant. - Je m'en vais donc vous parler plus clairement. Trivelin, en s'enfuyant. - ArrÃÂȘtez, arrÃÂȘtez, que faites-vous? Arlequin court aussi aprÚs les autres valets qu'il chasse, et Trivelin se réfugie dans une coulisse. ScÚne X Arlequin, Trivelin Arlequin revient sur le théùtre. - Ces maurauds-là ! j'ai eu toutes les peines du monde à les congédier. Voilà une drÎle de façon d'honorer un honnÃÂȘte homme, que de mettre une troupe de coquins aprÚs lui c'est se moquer du monde. Il se retourne et voit Trivelin qui revient. Mon ami, est-ce que je ne me suis pas bien expliqué? Trivelin, de loin. - Ecoutez, vous m'avez battu mais je vous le pardonne, je vous crois un garçon raisonnable. Arlequin. - Vous le voyez bien. Trivelin, de loin. - Quand je vous dis que nous ne méritons pas d'avoir des gens à notre suite, ce n'est pas que nous manquions d'honneur; c'est qu'il n'y a que les personnes considérables, les seigneurs, les gens riches, qu'on honore de cette maniÚre-là s'il suffisait d'ÃÂȘtre honnÃÂȘte homme, moi qui vous parle, j'aurais aprÚs moi une armée de valets. Arlequin, remettant sa latte. - Oh! à présent je vous comprends; que diantre! que ne dites-vous les choses comme il faut? Je n'aurais pas les bras démis, et vos épaules s'en porteraient mieux. Trivelin. - Vous m'avez fait mal. Arlequin. - Je le crois bien, c'était mon intention; par bonheur ce n'est qu'un malentendu, et vous devez ÃÂȘtre bien aise d'avoir reçu innocemment les coups de bùton que je vous ai donnés. Je vois bien à présent que c'est qu'on fait ici tout l'honneur aux gens considérables, riches, et à celui qui n'est qu'honnÃÂȘte homme, rien. Trivelin. - C'est cela mÃÂȘme. Arlequin, d'un air dégoûté. - Sur ce pied-là ce n'est pas grand-chose que d'ÃÂȘtre honoré, puisque cela ne signifie pas qu'on soit honorable. Trivelin. - Mais on peut ÃÂȘtre honorable avec cela. Arlequin. - Ma foi, tout bien compté, vous me ferez plaisir de me laisser là sans compagnie; ceux qui me verront tout seul me prendront tout d'un coup pour un honnÃÂȘte homme, j'aime autant cela que d'ÃÂȘtre pris pour un grand seigneur. Trivelin. - Nous avons ordre de rester auprÚs de vous. Arlequin. - Menez-moi donc voir Silvia. Trivelin. - Vous serez satisfait, elle va venir... Parbleu je ne vous trompe pas, car la voilà qui entre adieu, je me retire. ScÚne XI Silvia, Flaminia, Arlequin Silvia, en entrant, accourt avec joie. - Ah le voici! Eh! mon cher Arlequin, c'est donc vous! Je vous revois donc! Le pauvre enfant! que je suis aise! Arlequin, tout étouffé de joie. - Et moi aussi. Il prend respiration. Oh! oh! je me meurs de joie. Silvia. - Là , là , mon fils, doucement; comme il m'aime, quel plaisir d'ÃÂȘtre aimée comme cela! Flaminia, en les regardant tous deux. - Vous me ravissez tous deux, mes chers enfants, et vous ÃÂȘtes bien aimables de vous ÃÂȘtre si fidÚles. Et comme tout bas. Si quelqu'un m'entendait dire cela, je serais perdue mais dans le fond du coeur je vous estime, et je vous plains. Silvia, lui répondant. - Hélas! c'est que vous ÃÂȘtes un bon coeur. J'ai bien soupiré, mon cher Arlequin. Arlequin, tendrement et lui prenant la main. - M'aimez-vous toujours? Silvia. - Si je vous aime! Cela se demande-t-il? est-ce une question à faire? Flaminia, d'un air naturel à Arlequin. - Oh! pour cela, je puis vous certifier sa tendresse. Je l'ai vue au désespoir, je l'ai vue pleurer de votre absence; elle m'a touchée moi-mÃÂȘme, je mourais d'envie de vous voir ensemble; vous voilà adieu, mes amis, je m'en vais, car vous m'attendrissez; vous me faites tristement ressouvenir d'un amant que j'avais, et qui est mort; il avait de l'air d'Arlequin, et je ne l'oublierai jamais. Adieu, Silvia, on m'a mise auprÚs de vous, mais je ne vous desservirai point. Aimez toujours Arlequin, il le mérite; et vous, Arlequin, quelque chose qu'il arrive, regardez-moi comme une amie, comme une personne qui voudrait pouvoir vous obliger, je ne négligerai rien pour cela. Arlequin, doucement. - Allez, Mademoiselle, vous ÃÂȘtes une fille de bien; je suis votre ami aussi, moi; je suis fùché de la mort de votre amant, c'est bien dommage que vous soyez affligée, et nous aussi. Flaminia sort. ScÚne XII Arlequin, Silvia Silvia, d'un air plaintif. - Eh bien, mon cher Arlequin? Arlequin. - Eh bien, mon ùme? Silvia. - Nous sommes bien malheureux. Arlequin. - Aimons-nous toujours; cela nous aidera à prendre patience. Silvia. - Oui, mais notre amitié, que deviendra-t-elle? Cela m'inquiÚte. Arlequin. - Hélas! m'amour, je vous dis de prendre patience, mais je n'ai pas plus de courage que vous. Il lui prend la main. Pauvre petit trésor à moi, ma mie; il y a trois jours que je n'ai vu ces beaux yeux-là , regardez-moi toujours pour me récompenser. Silvia, d'un air inquiet. - Ah! j'ai bien des chose à vous dire! j'ai peur de vous perdre; j'ai peur qu'on ne vous fasse quelque mal par méchanceté de jalousie; j'ai peur que vous ne soyez trop longtemps sans me voir, et que vous ne vous y accoutumiez. Arlequin. - Petit coeur, est-ce que je m'accoutumerais à ÃÂȘtre malheureux? Silvia. - Je ne veux point que vous m'oubliiez; je ne veux point non plus que vous enduriez rien à cause de moi; je ne sais point dire ce que je veux, je vous aime trop, c'est une pitié que mon embarras, tout me chagrine. Arlequin pleure. - Hi! hi! hi! hi! Silvia, tristement. - Oh bien, Arlequin, je m'en vais donc pleurer aussi, moi. Arlequin. - Comment voulez-vous que je m'empÃÂȘche de pleurer, puisque vous voulez ÃÂȘtre si triste? si vous aviez un peu de compassion pour moi, est-ce que vous seriez si affligée? Silvia. - Demeurez donc en repos, je ne vous dirai plus que je suis chagrine. Arlequin. - Oui; mais je devinerai que vous l'ÃÂȘtes; il faut me promettre que vous ne le serez plus. Silvia. - Oui, mon fils mais promettez-moi aussi que vous m'aimerez toujours. Arlequin, en s'arrÃÂȘtant tout court pour la regarder. - Silvia, je suis votre amant, vous ÃÂȘtes ma maÃtresse, retenez-le bien, car cela est vrai, et tant que je serai en vie, cela ira toujours le mÃÂȘme train, cela ne branlera pas, je mourrai de compagnie avec cela. Ah çà , dites-moi le serment que vous voulez que je vous fasse? Silvia, bonnement. - Voilà qui va bien, je ne sais point de serments; vous ÃÂȘtes un garçon d'honneur, j'ai votre amitié, vous avez la mienne, je ne la reprendrai pas. A qui est-ce que je la porterais? N'ÃÂȘtes-vous pas le plus joli garçon qu'il y ait? Y a-t-il quelque fille qui puisse vous aimer autant que moi? Eh bien, n'est-ce pas assez? Nous en faut-il davantage? Il n'y a qu'à rester comme nous sommes, il n'y aura pas besoin de serments. Arlequin. - Dans cent ans d'ici, nous serons tout de mÃÂȘme. Silvia. - Sans doute. Arlequin. - Il n'y a donc rien à craindre, ma mie, tenons-nous joyeux. Silvia. - Nous souffrirons peut-ÃÂȘtre un peu, voilà tout. Arlequin. - C'est une bagatelle; quand on a un peu pùti, le plaisir en semble meilleur. Silvia. - Oh! pourtant, je n'aurais que faire de pùtir pour ÃÂȘtre bien aise, moi. Arlequin. - Il n'y aura qu'à ne pas songer que nous pùtissons. Silvia, en le regardant tendrement. - Ce cher petit homme, comme il m'encourage! Arlequin, tendrement. - Je ne m'embarrasse que de vous. Silvia, en le regardant. - OÃÂč est-ce qu'il prend tout ce qu'il me dit? Il n'y a que lui au monde comme cela; mais aussi il n'y a que moi pour vous aimer, Arlequin. Arlequin saute d'aise. - C'est comme du miel, ces paroles-là . En mÃÂȘme temps viennent Flaminia et Trivelin. ScÚne XIII Arlequin, Silvia, Flaminia, Trivelin Trivelin, à Silvia. - Je suis au désespoir de vous interrompre mais votre mÚre vient d'arriver, Mademoiselle Silvia, et elle demande instamment à vous parler. Silvia, regardant Arlequin. - Arlequin, ne me quittez pas, je n'ai rien de secret pour vous. Arlequin, la prenant sous le bras. - Marchons, ma petite. Flaminia, d'un air de confiance, et s'approchant d'eux. - Ne craignez rien, mes enfants; allez toute seule trouver votre mÚre, ma chÚre Silvia; cela sera plus séant. Vous ÃÂȘtes libres de vous voir autant qu'il vous plaira, c'est moi qui vous en assure, vous savez bien que je ne voudrais pas vous tromper. Arlequin. - Oh non; vous ÃÂȘtes de notre parti, vous. Silvia. - Adieu donc, mon fils, je vous rejoindrai bientÎt. Elle sort. Arlequin, à Flaminia qui veut s'en aller, et qu'il arrÃÂȘte. - Notre amie, pendant qu'elle sera là , restez avec moi, pour empÃÂȘcher que je ne m'ennuie; il n'y a ici que votre compagnie que je puisse endurer. Flaminia, comme en secret. - Mon cher Arlequin, la vÎtre me fait bien du plaisir aussi mais j'ai peur qu'on ne s'aperçoive de l'amitié que j'ai pour vous. Trivelin. - Seigneur Arlequin, le dÃner est prÃÂȘt. Arlequin, tristement. - Je n'ai point de faim. Flaminia, d'un air d'amitié. - Je veux que vous mangiez, vous en avez besoin. Arlequin, doucement. - Croyez-vous? Flaminia. - Oui. Arlequin. - Je ne saurais. A Trivelin. La soupe est-elle bonne? Trivelin. - Exquise. Arlequin. - Hum, il faut attendre Silvia; elle aime le potage. Flaminia. - Je crois qu'elle dÃnera avec sa mÚre; vous ÃÂȘtes le maÃtre pourtant mais je vous conseille de les laisser ensemble, n'est-il pas vrai? AprÚs dÃner vous la verrez. Arlequin. - Je veux bien mais mon appétit n'est pas encore ouvert. Trivelin. - Le vin est au frais, et le rÎt tout prÃÂȘt. Arlequin. - Je suis si triste... Ce rÎt est donc friand? Trivelin. - C'est du gibier qui a une mine... Arlequin. - Que de chagrins! Allons donc; quand la viande est froide, elle ne vaut rien. Flaminia. - N'oubliez pas de boire à ma santé. Arlequin. - Venez boire à la mienne, à cause de la connaissance. Flaminia. - Oui-da, de tout mon coeur, j'ai une demi-heure à vous donner. Arlequin. - Bon, je suis content de vous. Acte II ScÚne premiÚre Flaminia, Silvia Silvia. - Oui, je vous crois, vous paraissez me vouloir du bien; aussi vous voyez que je ne souffre que vous, je regarde tous les autres comme mes ennemis. Mais oÃÂč est Arlequin? Flaminia. - Il va venir, il dÃne encore. Silvia. - C'est quelque chose d'épouvantable que ce pays-ci! Je n'ai jamais vu de femmes si civiles, des hommes si honnÃÂȘtes, ce sont des maniÚres si douces, tant de révérences, tant de compliments, tant de signes d'amitié, vous diriez que ce sont les meilleures gens du monde, qu'ils sont pleins de coeur et de conscience; point du tout, de tous ces gens-là , il n'y en a pas un qui ne vienne me dire d'un air prudent Mademoiselle, croyez-moi, je vous conseille d'abandonner Arlequin, et d'épouser le Prince. Mais ils me conseillent cela tout naturellement, sans avoir honte, non plus que s'ils m'exhortaient à quelque bonne action. Mais, leur dis-je, j'ai promis à Arlequin; oÃÂč est la fidélité, la probité, la bonne foi? Ils ne m'entendent pas; ils ne savent ce que c'est que tout cela, c'est tout comme si je leur parlais grec; ils me rient au nez, me disent que je fais l'enfant, qu'une grande fille doit avoir de la raison Eh! cela n'est-il pas joli? Ne valoir rien, tromper son prochain, lui manquer de parole, ÃÂȘtre fourbe et mensonger, voilà le devoir des grandes personnes de ce maudit endroit-ci. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? D'oÃÂč sortent-ils? De quelle pùte sont-ils? Flaminia. - De la pùte des autres hommes, ma chÚre Silvia; que cela ne vous étonne pas, ils s'imaginent que ce serait votre bonheur que le mariage du Prince. Silvia. - Mais ne suis-je pas obligée d'ÃÂȘtre fidÚle? N'est-ce pas mon devoir d'honnÃÂȘte fille? et quand on ne fait pas son devoir, est-on heureuse? Par-dessus le marché, cette fidélité n'est-elle pas mon charme? Et on a le courage de me dire Là , fais un mauvais tour, qui ne te rapportera que du mal, perds ton plaisir et ta bonne foi. Et parce que je ne veux pas, moi, on me trouve dégoûtée. Flaminia. - Que voulez-vous? ces gens-là pensent à leur façon, et souhaiteraient que le Prince fût content. Silvia. - Mais ce Prince, que ne prend-il une fille qui se rende à lui de bonne volonté? Quelle fantaisie d'en vouloir une qui ne veut pas de lui? Quel goût trouve-t-il à cela? Car c'est un abus que tout ce qu'il fait, tous ces concerts, ces comédies, ces grands repas qui ressemblent à des noces, ces bijoux qu'il m'envoie; tout cela lui coûte un argent infini, c'est un abÃme, il se ruine; demandez-moi ce qu'il y gagne? Quand il me donnerait toute la boutique d'un mercier, cela ne me ferait pas tant de plaisir qu'un petit peloton qu'Arlequin m'a donné. Flaminia. - Je n'en doute pas, voilà ce que c'est que l'amour; j'ai aimé de mÃÂȘme, et je me reconnais au petit peloton. Silvia. - Tenez, si j'avais eu à changer Arlequin contre un autre, ç'aurait été contre un officier du palais, qui m'a vue cinq ou six fois, et qui est d'aussi bonne façon qu'on puisse ÃÂȘtre il y a bien à tirer si le Prince le vaut; c'est dommage que je n'aie pu l'aimer dans le fond, et je le plains plus que le Prince. Flaminia, souriant en cachette. - Oh! Silvia, je vous assure que vous plaindrez le Prince autant que lui quand vous le connaÃtrez. Silvia. - Eh bien, qu'il tùche de m'oublier, qu'il me renvoie, qu'il voie d'autres filles; il y en a ici qui ont leur amant tout comme moi mais cela ne les empÃÂȘche pas d'aimer tout le monde, j'ai bien vu que cela ne leur coûte rien mais pour moi, cela m'est impossible. Flaminia. - Eh ma chÚre enfant, avons-nous rien ici qui vous vaille, rien qui approche de vous? Silvia, d'un air modeste. - Oh que si, il y en a de plus jolies que moi; et quand elles seraient la moitié moins jolies, cela leur fait plus de profit qu'à moi d'ÃÂȘtre tout à fait belle j'en vois ici de laides qui font si bien aller leur visage, qu'on y est trompé. Flaminia. - Oui, mais le vÎtre va tout seul, et cela est charmant. Silvia. - Bon, moi, je ne parais rien, je suis toute d'une piÚce auprÚs d'elles, je demeure là , je ne vais ni ne viens; au lieu qu'elles, elles sont d'une humeur joyeuse, elles ont des yeux qui caressent tout le monde, elles ont une mine hardie, une beauté libre qui ne se gÃÂȘne point, qui est sans façon; cela plaÃt davantage que non pas une honteuse comme moi, qui n'ose regarder les gens et qui est confuse qu'on la trouve belle. Flaminia. - Eh! voilà justement ce qui touche le Prince, voilà ce qu'il estime; c'est cette ingénuité, cette beauté simple, ce sont ces grùces naturelles Eh! croyez-moi, ne louez pas tant les femmes d'ici, car elles ne vous louent guÚre. Silvia. - Qu'est-ce donc qu'elles disent? Flaminia. - Des impertinences; elles se moquent de vous, raillent le Prince, lui demandent comment se porte sa beauté rustique. Y a-t-il de visage plus commun disaient l'autre jour ces jalouses entre elles; de taille plus gauche? Là -dessus l'une vous prenait par les yeux, l'autre par la bouche; il n'y avait pas jusqu'aux hommes qui ne vous trouvaient pas trop jolie; j'étais dans une colÚre... Silvia, fùchée. - Pardi, voilà de vilains hommes, de trahir comme cela leur pensée pour plaire à ces sottes-là . Flaminia. - Sans difficulté. Silvia. - Que je les hais, ces femmes-là ! Mais puisque je suis si peu agréable à leur compte, pourquoi donc est-ce que le Prince m'aime et qu'il les laisse là ? Flaminia. - Oh! elles sont persuadées qu'il ne vous aimera pas longtemps, que c'est un caprice qui lui passera, et qu'il en rira tout le premier. Silvia, piquée, et aprÚs avoir un peu regardé Flaminia. - Hum! elles sont bien heureuses que j'aime Arlequin, sans cela j'aurais grand plaisir à les faire mentir, ces babillardes-là . Flaminia. - Ah! qu'elles mériteraient bien d'ÃÂȘtre punies! Je leur ai dit Vous faites ce que vous pouvez pour faire renvoyer Silvia et pour plaire au Prince; et si elle voulait, il ne daignerait pas vous regarder. Silvia. - Pardi, vous voyez bien ce qu'il en est, il ne tient qu'à moi de les confondre. Flaminia. - Voilà de la compagnie qui vous vient. Silvia. - Eh! je crois que c'est cet officier dont je vous ai parlé, c'est lui-mÃÂȘme. Voyez la belle physionomie d'homme! ScÚne II Le Prince, sous le nom d'officier du palais, et Lisette, sous le nom de dame de la cour, et les acteurs précédents. Le Prince, en voyant Silvia, salue avec beaucoup de soumission. Silvia. - Comment, vous voilà , Monsieur? Vous saviez donc bien que j'étais ici? Le Prince. - Oui, Mademoiselle, je le savais; mais vous m'aviez dit de ne plus vous voir, et je n'aurais osé paraÃtre sans Madame, qui a souhaité que je l'accompagnasse, et qui a obtenu du Prince l'honneur de vous faire la révérence. La dame ne dit mot, et regarde seulement Silvia avec attention; Flaminia et elle se font des mines. Silvia, doucement. - Je ne suis pas fùchée de vous revoir, et vous me retrouvez bien triste. A l'égard de cette dame, je la remercie de la volonté qu'elle a de me faire une révérence, je ne mérite pas cela; mais qu'elle me la fasse, puisque c'est son désir, je lui en rendrai une comme je pourrai, elle excusera si je la fais mal. Lisette. - Oui, ma mie, je vous excuserai de bon coeur, je ne vous demande pas l'impossible. Silvia, répétant d'un air fùché, et à part, et faisant une révérence. - Je ne vous demande pas l'impossible, quelle maniÚre de parler! Lisette. - Quel ùge avez-vous, ma fille? Silvia. - Je l'ai oubliée, ma mÚre. Flaminia, à Silvia. - Bon. Le Prince paraÃt et affecte d'ÃÂȘtre surpris. Lisette. - Elle se fùche, je pense? Le Prince. - Mais, Madame, que signifient ces discours-là ? Sous prétexte de venir saluer Silvia, vous lui faites une insulte! Lisette. - Ce n'est pas mon dessein; j'avais la curiosité de voir cette petite fille qu'on aime tant, qui fait naÃtre une si forte passion; et je cherche ce qu'elle a de si aimable. On dit qu'elle est naïve, c'est un agrément campagnard qui doit la rendre amusante, priez-la de nous donner quelques traits de naïveté; voyons son esprit. Silvia. - Eh non, Madame, ce n'est pas la peine, il n'est pas si plaisant que le vÎtre. Lisette, riant. - Ah! ah! vous demandiez du naïf, en voilà . Le Prince. - Allez-vous-en, Madame. Silvia. - Cela m'impatiente à la fin, et si elle ne s'en va, je me fùcherai tout de bon. Le Prince, à Lisette. - Vous vous repentirez de votre procédé. Lisette, en se retirant d'un air dédaigneux. - Adieu; un pareil objet me venge assez de celui qui en a fait choix. ScÚne III Le Prince, Flaminia, Silvia Flaminia. - Voilà une créature bien effrontée! Silvia. - Je suis outrée, j'ai bien affaire qu'on m'enlÚve pour se moquer de moi; chacun a son prix, ne semble-t-il pas que je ne vaille pas bien ces femmes-là ? je ne voudrais pas ÃÂȘtre changée contre elles. Flaminia. - Bon, ce sont des compliments que les injures de cette jalouse-là . Le Prince. - Belle Silvia, cette femme-là nous a trompés, le Prince et moi; vous m'en voyez au désespoir, n'en doutez pas. Vous savez que je suis pénétré de respect pour vous; vous connaissez mon coeur, je venais ici pour me donner la satisfaction de vous voir, pour jeter encore une fois les yeux sur une personne si chÚre, et reconnaÃtre notre souveraine; mais je ne prends pas garde que je me découvre, que Flaminia m'écoute, et que je vous importune encore. Flaminia, d'un air naturel. - Quel mal faites-vous? ne sais-je pas bien qu'on ne peut la voir sans l'aimer? Silvia. - Et moi, je voudrais qu'il ne m'aimùt pas, car j'ai du chagrin de ne pouvoir lui rendre le change; encore si c'était un homme comme tant d'autres, à qui on dit ce qu'on veut; mais il est trop agréable pour qu'on le maltraite, lui, et il a toujours été comme vous le voyez. Le Prince. - Ah! que vous ÃÂȘtes obligeante, Silvia! Que puis-je faire pour mériter ce que vous venez de me dire, si ce n'est de vous aimer toujours! Silvia. - Eh bien! aimez-moi, à la bonne heure, j'y aurai du plaisir, pourvu que vous promettiez de prendre votre mal en patience; car je ne saurais mieux faire, en vérité Arlequin est venu le premier, voilà tout ce qui vous nuit. Si j'avais deviné que vous viendriez aprÚs lui, en bonne foi je vous aurais attendu; mais vous avez du malheur, et moi je ne suis pas heureuse. Le Prince. - Flaminia, je vous en fais juge, pourrait-on cesser d'aimer Silvia? Connaissez-vous de coeur plus compatissant, plus généreux que le sien? Non, la tendresse d'une autre me toucherait moins que la seule bonté qu'elle a de me plaindre. Silvia, à Flaminia. - Et moi, je vous en fais juge aussi; là , vous l'entendez, comment se comporter avec un homme qui me remercie toujours, qui prend tout ce qu'on lui dit en bien? Flaminia. - Franchement, il a raison, Silvia, vous ÃÂȘtes charmante, et à sa place je serais tout comme il est. Silvia. - Ah çà ! n'allez-vous pas l'attendrir encore, il n'a pas besoin qu'on lui dise tant que je suis jolie, il le croit assez. A Lélio. Croyez-moi, tùchez de m'aimer tranquillement, et vengez-moi de cette femme qui m'a injuriée. Le Prince. - Oui, ma chÚre Silvia, j'y cours; à mon égard, de quelque façon que vous me traitiez, mon parti est pris, j'aurai du moins le plaisir de vous aimer toute ma vie. Silvia. - Oh! je m'en doutais bien, je vous connais. Flaminia. - Allez, Monsieur, hùtez-vous d'informer le Prince du mauvais procédé de la dame en question; il faut que tout le monde sache ici le respect qui est dû à Silvia. Le Prince. - Vous aurez bientÎt de mes nouvelles. Il sort. ScÚne IV Flaminia, Silvia Flaminia. - Vous, ma chÚre, pendant que je vais chercher Arlequin, qu'on retient peut-ÃÂȘtre un peu trop longtemps à table, allez essayer l'habit qu'on vous a fait, il me tarde de vous le voir. Silvia. - Tenez, l'étoffe est belle, elle m'ira bien; mais je ne veux point de tous ces habits-là , car le Prince me veut en troc, et jamais nous ne finirons ce marché-là . Flaminia. - Vous vous trompez; quand il vous quitterait, vous emporteriez tout; vraiment, vous ne le connaissez pas. Silvia. - Je m'en vais donc sur votre parole; pourvu qu'il ne me dise pas aprÚs Pourquoi as-tu pris mes présents? Flaminia. - Il vous dira Pourquoi n'en avoir pas pris davantage? Silvia. - En ce cas-là , j'en prendrai tant qu'il voudra, afin qu'il n'ait rien à me dire. Flaminia. - Allez, je réponds de tout. ScÚne V Flaminia, Arlequin, tout éclatant de rire, entre avec Trivelin Flaminia, à part. - Il me semble que les choses commencent à prendre forme; voici Arlequin. En vérité, je ne sais, mais si ce petit homme venait à m'aimer, j'en profiterais de bon coeur. Arlequin, riant. - Ah! ah! ah! Bonjour, mon amie. Flaminia, en souriant. - Bonjour, Arlequin; dites-moi donc de quoi vous riez, afin que j'en rie aussi? Arlequin. - C'est que mon valet Trivelin, que je ne paye point, m'a mené par toutes les chambres de la maison, oÃÂč l'on trotte comme dans les rues; oÃÂč l'on jase comme dans notre halle, sans que le maÃtre de la maison s'embarrasse de tous ces visages-là , et qui viennent chez lui sans lui donner le bonjour, qui vont le voir manger, sans qu'il leur dise Voulez-vous boire un coup? Je me divertissais de ces originaux-là en revenant, quand j'ai vu un grand coquin qui a levé l'habit d'une dame par-derriÚre. Moi, j'ai cru qu'il lui faisait quelque niche, et je lui ai dit bonnement ArrÃÂȘtez-vous, polisson, vous badinez malhonnÃÂȘtement. Elle, qui m'a entendu, s'est retournée et m'a dit Ne voyez-vous pas bien qu'il me porte la queue? Et pourquoi vous la laissez-vous porter, cette queue? ai-je repris. Sur cela le polisson s'est mis à rire, la dame riait, Trivelin riait, tout le monde riait par compagnie je me suis mis à rire aussi. A cette heure je vous demande pourquoi nous avons ri, tous? Flaminia. - D'une bagatelle c'est que vous ne savez pas que ce que vous avez vu faire à ce laquais est un usage pour les dames. Arlequin. - C'est donc encore un honneur? Flaminia. - Oui, vraiment. Arlequin. - Pardi, j'ai donc bien fait d'en rire; car cet honneur-là est bouffon et à bon marché. Flaminia. - Vous ÃÂȘtes gai, j'aime à vous voir comme cela; avez-vous bien mangé depuis que je vous ai quitté? Arlequin. - Ah! morbleu, qu'on a apporté de friandes drogues! Que le cuisinier d'ici fait de bonnes fricassées! Il n'y a pas moyen de tenir contre sa cuisine; j'ai tant bu à la santé de Silvia et de vous, que si vous ÃÂȘtes malades, ce ne sera pas ma faute. Flaminia. - Quoi! vous vous ÃÂȘtes encore ressouvenu de moi? Arlequin. - Quand j'ai donné mon amitié à quelqu'un, jamais je ne l'oublie, surtout à table. Mais à propos de Silvia, est-elle encore avec sa mÚre? Trivelin. - Mais, seigneur Arlequin, songerez-vous toujours à Silvia? Arlequin. - Taisez-vous quand je parle. Flaminia. - Vous avez tort, Trivelin. Trivelin. - Comment, j'ai tort! Flaminia. - Oui; pourquoi l'empÃÂȘchez-vous de parler de ce qu'il aime? Trivelin. - A ce que je vois, Flaminia, vous vous souciez beaucoup des intérÃÂȘts du Prince! Flaminia, comme épouvantée. - Arlequin, cet homme-là me fera des affaires à cause de vous. Arlequin, en colÚre. - Non, ma bonne. A Trivelin. Ecoute, je suis ton maÃtre, car tu me l'as dit; je n'en savais rien, fainéant que tu es! S'il t'arrive de faire le rapporteur, et qu'à cause de toi on fasse seulement la moue à cette honnÃÂȘte fille-là , c'est deux oreilles que tu auras de moins je te les garantis dans ma poche. Trivelin. - Je ne suis pas à cela prÚs, et je veux faire mon devoir. Arlequin. - Deux oreilles, entends-tu bien à présent? Va-t'en. Trivelin. - Je vous pardonne tout à vous, car enfin il le faut mais vous me le paierez, Flaminia. Arlequin veut retourner sur lui, et Flaminia l'arrÃÂȘte; quand il est revenu, il dit ScÚne VI Arlequin, Flaminia Arlequin. - Cela est terrible! Je n'ai trouvé ici qu'une personne qui entende la raison, et l'on vient chicaner ma conversation avec elle. Ma chÚre Flaminia, à présent, parlons de Silvia à notre aise; quand je ne la vois point, il n'y a qu'avec vous que je m'en passe. Flaminia, d'un air simple. - Je ne suis point ingrate, il n'y a rien que je ne fisse pour vous rendre contents tous deux; et d'ailleurs vous ÃÂȘtes si estimable, Arlequin, quand je vois qu'on vous chagrine, je souffre autant que vous. Arlequin. - La bonne sorte de fille! Toutes les fois que vous me plaignez, cela m'apaise, je suis la moitié moins fùché d'ÃÂȘtre triste. Flaminia. - Pardi, qui est-ce qui ne vous plaindrait pas? Qui est-ce qui ne s'intéresserait pas à vous? Vous ne connaissez pas ce que vous valez, Arlequin. Arlequin. - Cela se peut bien, je n'y ai jamais regardé de si prÚs. Flaminia. - Si vous saviez combien il m'est cruel de n'avoir point de pouvoir! si vous lisiez dans mon coeur! Arlequin. - Hélas! je ne sais point lire, mais vous me l'expliqueriez. Par la mardi, je voudrais n'ÃÂȘtre plus affligé, quand ce ne serait que pour l'amour du souci que cela vous donne; mais cela viendra. Flaminia, d'un ton triste. - Non, je ne serai jamais témoin de votre contentement, voilà qui est fini; Trivelin causera, l'on me séparera d'avec vous, et que sais-je, moi, oÃÂč l'on m'emmÚnera? Arlequin, je vous parle peut-ÃÂȘtre pour la derniÚre fois, et il n'y a plus de plaisir pour moi dans le monde. Arlequin, triste. - Pour la derniÚre fois! J'ai donc bien du guignon! Je n'ai qu'une pauvre maÃtresse, ils me l'ont emportée, vous emporteraient-ils encore? et oÃÂč est-ce que je prendrai du courage pour endurer tout cela? Ces gens-là croient-ils que j'aie un coeur de fer? ont-ils entrepris mon trépas? seront-ils si barbares? Flaminia. - En tout cas, j'espÚre que vous n'oublierez jamais Flaminia, qui n'a rien tant souhaité que votre bonheur. Arlequin. - Ma mie, vous me gagnez le coeur; conseillez-moi dans ma peine, avisons-nous, quelle est votre pensée? Car je n'ai point d'esprit, moi, quand je suis fùché; il faut que j'aime Silvia, il faut que je vous garde, il ne faut pas que mon amour pùtisse de notre amitié, ni notre amitié de mon amour, et me voilà bien embarrassé. Flaminia. - Et moi bien malheureuse. Depuis que j'ai perdu mon amant, je n'ai eu de repos qu'en votre compagnie, je respire avec vous; vous lui ressemblez tant, que je crois quelquefois lui parler; je n'ai vu dans le monde que vous et lui de si aimables. Arlequin. - Pauvre fille! il est fùcheux que j'aime Silvia, sans cela je vous donnerais de bon coeur la ressemblance de votre amant. C'était donc un joli garçon? Flaminia. - Ne vous ai-je pas dit qu'il était fait comme vous, que vous ÃÂȘtes son portrait? Arlequin. - Eh vous l'aimiez donc beaucoup? Flaminia. - Regardez-vous, Arlequin, voyez combien vous méritez d'ÃÂȘtre aimé, et vous verrez combien je l'aimais. Arlequin. - Je n'ai vu personne répondre si doucement que vous, votre amitié se met partout; je n'aurais jamais cru ÃÂȘtre si joli que vous le dites; mais puisque vous aimiez tant ma copie, il faut bien croire que l'original mérite quelque chose. Flaminia. - Je crois que vous m'auriez encore plu davantage; mais je n'aurais pas été assez belle pour vous. Arlequin, avec feu. - Par la sambille, je vous trouve charmante avec cette pensée-là . Flaminia. - Vous me troublez, il faut que je vous quitte; je n'ai que trop de peine à m'arracher d'auprÚs de vous mais oÃÂč cela nous conduirait-il? Adieu, Arlequin, je vous verrai toujours, si on me le permet; je ne sais oÃÂč je suis. Arlequin. - Je suis tout de mÃÂȘme. Flaminia. - J'ai trop de plaisir à vous voir. Arlequin. - Je ne vous refuse pas ce plaisir-là , moi, regardez-moi à votre aise, je vous rendrai la pareille. Flaminia, s'en allant. - Je n'oserais adieu. Arlequin, seul. - Ce pays-ci n'est pas digne d'avoir cette fille-là ; si par quelque malheur Silvia venait à manquer, dans mon désespoir je crois que je me retirerais avec elle. ScÚne VII Trivelin arrive avec un Seigneur qui vient derriÚre lui. Arlequin Trivelin. - Seigneur Arlequin, n'y a-t-il point de risque à reparaÃtre? N'est-ce point compromettre mes épaules? Car vous jouez merveilleusement de votre épée de bois. Arlequin. - Je serai bon, quand vous serez sage. Trivelin. - Voilà un seigneur qui demande à vous parler. Le Seigneur approche, et fait des révérences, qu'Arlequin lui rend. Arlequin, à part. - J'ai vu cet homme-là quelque part. Le Seigneur. - Je viens vous demander une grùce; mais ne vous incommodé-je point, Monsieur Arlequin? Arlequin. - Non, Monsieur, vous ne me faites ni bien ni mal, en vérité. Et voyant le Seigneur qui se couvre. Vous n'avez seulement qu'à me dire si je dois aussi mettre mon chapeau. Le Seigneur. - De quelque façon que vous soyez, vous me ferez honneur. Arlequin, se couvrant. - Je vous crois, puisque vous le dites. Que souhaite de moi Votre Seigneurie? Mais ne me faites point de compliments, ce serait autant de perdu, car je n'en sais point rendre. Le Seigneur. - Ce ne sont point des compliments, mais des témoignages d'estime. Arlequin. - Galbanum que tout cela! Votre visage ne m'est point nouveau, Monsieur; je vous ai vu quelque part à la chasse, oÃÂč vous jouiez de la trompette; je vous ai Îté mon chapeau en passant, et vous me devez ce coup de chapeau-là . Le Seigneur. - Quoi! je ne vous saluai point? Arlequin. - Pas un brin. Le Seigneur. - Je ne m'aperçus donc pas de votre honnÃÂȘteté? Arlequin. - Oh que si; mais vous n'aviez pas de grùce à me demander, voilà pourquoi je perdis mon étalage. Le Seigneur. - Je ne me reconnais point à cela. Arlequin. - Ma foi, vous n'y perdez rien. Mais que vous plaÃt-il? Le Seigneur. - Je compte sur votre bon coeur; voici ce que c'est j'ai eu le malheur de parler cavaliÚrement de vous devant le Prince. Arlequin. - Vous n'avez encore qu'à ne vous pas reconnaÃtre à cela. Le Seigneur. - Oui; mais le Prince s'est fùché contre moi. Arlequin. - Il n'aime donc pas les médisants? Le Seigneur. - Vous le voyez bien. Arlequin. - Oh! oh! voilà qui me plaÃt; c'est un honnÃÂȘte homme; s'il ne me retenait pas ma maÃtresse, je serais fort content de lui. Et que vous a-t-il dit? Que vous étiez un mal appris? Le Seigneur. - Oui. Arlequin. - Cela est trÚs raisonnable de quoi vous plaignez-vous? Le Seigneur. - Ce n'est pas là tout Arlequin, m'a-t-il répondu, est un garçon d'honneur; je veux qu'on l'honore, puisque je l'estime; la franchise et la simplicité de son caractÚre sont des qualités que je voudrais que vous eussiez tous. Je nuis à son amour, et je suis au désespoir que le mien m'y force. Arlequin, attendri. - Par la morbleu, je suis son serviteur; franchement, je fais cas de lui, et je croyais ÃÂȘtre plus en colÚre contre lui que je ne le suis. Le Seigneur. - Ensuite il m'a dit de me retirer; mes amis là -dessus ont tùché de le fléchir pour moi. Arlequin. - Quand ces amis-là s'en iraient aussi avec vous, il n'y aurait pas grand mal; car dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. Le Seigneur. - Il s'est aussi fùché contre eux. Arlequin. - Que le ciel bénisse cet homme de bien, il a vidé là sa maison d'une mauvaise graine de gens. Le Seigneur. - Et nous ne pouvons reparaÃtre tous qu'à condition que vous demandiez notre grùce. Arlequin. - Par ma foi, Messieurs, allez oÃÂč il vous plaira; je vous souhaite un bon voyage. Le Seigneur. - Quoi! vous refuserez de prier pour moi? Si vous n'y consentiez pas, ma fortune serait ruinée; à présent qu'il ne m'est plus permis de voir le Prince, que ferais-je à la cour? Il faudra que je m'en aille dans mes terres; car je suis comme exilé. Arlequin. - Comment, ÃÂȘtre exilé, ce n'est donc point vous faire d'autre mal que de vous envoyer manger votre bien chez vous? Le Seigneur. - Vraiment non; voilà ce que c'est. Arlequin. - Et vous vivrez là paix et aise, vous ferez vos quatre repas comme à l'ordinaire? Le Seigneur. - Sans doute, qu'y a-t-il d'étrange à cela? Arlequin. - Ne me trompez-vous pas? Est-il sûr qu'on est exilé quand on médit? Le Seigneur. - Cela arrive assez souvent. Arlequin saute d'aise. - Allons, voilà qui est fait, je m'en vais médire du premier venu, et j'avertirai Silvia et Flaminia d'en faire autant. Le Seigneur. - Eh la raison de cela? Arlequin. - Parce que je veux aller en exil, moi; de la maniÚre dont on punit les gens ici, je vais gager qu'il y a plus de gain à ÃÂȘtre puni que récompensé. Le Seigneur. - Quoi qu'il en soit, épargnez-moi cette punition-là , je vous prie; d'ailleurs, ce que j'ai dit de vous n'est pas grande chose. Arlequin. - Qu'est-ce que c'est? Le Seigneur. - Une bagatelle, vous dis-je. Arlequin. - Mais voyons. Le Seigneur. - J'ai dit que vous aviez l'air d'un homme ingénu, sans malice, là , d'un garçon de bonne foi. Arlequin rit de tout son coeur. - L'air d'un innocent, pour parler à la franquette; mais qu'est-ce que cela fait? Moi, j'ai l'air d'un innocent; vous, vous avez l'air d'un homme d'esprit; eh bien, à cause de cela, faut-il s'en fier à notre air? N'avez-vous rien dit que cela? Le Seigneur. - Non; j'ai ajouté seulement que vous donniez la comédie à ceux qui vous parlaient. Arlequin. - Pardi, il faut bien vous donner votre revanche à vous autres. Voilà donc toute votre faute? Le Seigneur. - Oui. Arlequin. - C'est se moquer, vous ne méritez pas d'ÃÂȘtre exilé, vous avez cette bonne fortune-là pour rien. Le Seigneur. - N'importe, empÃÂȘchez que je ne le sois; un homme comme moi ne peut demeurer qu'à la cour il n'est en considération, il n'est en état de pouvoir se venger de ses envieux qu'autant qu'il se rend agréable au Prince, et qu'il cultive l'amitié de ceux qui gouvernent les affaires. Arlequin. - J'aimerais mieux cultiver un bon champ, cela rapporte toujours peu ou prou, et je me doute que l'amitié de ces gens-là n'est pas aisée à avoir ni à garder. Le Seigneur. - Vous avez raison dans le fond ils ont quelquefois des caprices fùcheux, mais on n'oserait s'en ressentir, on les ménage, on est souple avec eux, parce que c'est par leur moyen que vous vous vengez des autres. Arlequin. - Quel trafic! C'est justement recevoir des coups de bùton d'un cÎté, pour avoir le privilÚge d'en donner d'un autre; voilà une drÎle de vanité! A vous voir si humbles, vous autres, on ne croirait jamais que vous ÃÂȘtes si glorieux. Le Seigneur. - Nous sommes élevés là -dedans. Mais écoutez, vous n'aurez point de peine à me remettre en faveur, car vous connaissez bien Flaminia? Arlequin. - Oui, c'est mon intime. Le Seigneur. - Le Prince a beaucoup de bienveillance pour elle; elle est la fille d'un de ses officiers; et je me suis imaginé de lui faire sa fortune en la mariant à un petit-cousin que j'ai à la campagne, que je gouverne, et qui est riche. Dites-le au Prince, mon dessein me conciliera ses bonnes grùces. Arlequin. - Oui, mais ce n'est pas là le chemin des miennes; car je n'aime point qu'on épouse mes amies, moi, et vous n'imaginez rien qui vaille avec votre petit-cousin. Le Seigneur. - Je croyais... Arlequin. - Ne croyez plus. Le Seigneur. - Je renonce à mon projet. Arlequin. - N'y manquez pas; je vous promets mon intercession, sans que le petit-cousin s'en mÃÂȘle. Le Seigneur. - Je vous ai beaucoup d'obligation; j'attends l'effet de vos promesses adieu, Monsieur Arlequin. Arlequin. - Je suis votre serviteur. Diantre, je suis en crédit, car on fait ce que je veux. Il ne faut rien dire à Flaminia du cousin. ScÚne VIII Arlequin, Flaminia arrive. Flaminia. - Mon cher, je vous amÚne Silvia; elle me suit. Arlequin. - Mon amie, vous deviez bien venir m'avertir plus tÎt, nous l'aurions attendue en causant ensemble. Silvia arrive. ScÚne IX Arlequin, Flaminia, Silvia Silvia. - Bonjour, Arlequin. Ah! que je viens d'essayer un bel habit! Si vous me voyiez, en vérité, vous me trouveriez jolie; demandez à Flaminia. Ah! ah! si je portais ces habits-là , les femmes d'ici seraient bien attrapées, elles ne diraient pas que j'ai l'air gauche. Oh! que les ouvriÚres d'ici sont habiles! Arlequin. - Ah, m'amour, elles ne sont pas si habiles que vous ÃÂȘtes bien faite. Silvia. - Si je suis bien faite, Arlequin, vous n'ÃÂȘtes pas moins honnÃÂȘte. Flaminia. - Du moins ai-je le plaisir de vous voir un peu plus contents à présent. Silvia. - Eh dame, puisqu'on ne nous gÃÂȘne plus, j'aime autant ÃÂȘtre ici qu'ailleurs; qu'est-ce que cela fait d'ÃÂȘtre là ou là ? On s'aime partout. Arlequin. - Comment, nous gÃÂȘner! On envoie les gens me demander pardon pour la moindre impertinence qu'ils disent de moi. Silvia, d'un air content. - J'attends une dame aussi, moi, qui viendra devant moi se repentir de ne m'avoir pas trouvée belle. Flaminia. - Si quelqu'un vous fùche dorénavant, vous n'avez qu'à m'en avertir. Arlequin. - Pour cela, Flaminia nous aime comme si nous étions frÚres et soeurs. Il dit cela à Flaminia. Aussi, de notre part, c'est queussi queumi. Silvia. - Devinez, Arlequin, qui j'ai encore rencontré ici? Mon amoureux qui venait me voir chez nous, ce grand monsieur si bien tourné; je veux que vous soyez amis ensemble, car il a bon coeur aussi. Arlequin, d'un air négligent. - A la bonne heure, je suis de tous bons accords. Silvia. - AprÚs tout, quel mal y a-t-il qu'il me trouve à son gré? Prix pour prix, les gens qui nous aiment sont de meilleure compagnie que ceux qui ne se soucient pas de nous, n'est-il pas vrai? Flaminia. - Sans doute. Arlequin, gaiement. - Mettons encore Flaminia, elle se soucie de nous, et nous serons partie carrée. Flaminia. - Arlequin, vous me donnez là une marque d'amitié que je n'oublierai point. Arlequin. - Ah ça, puisque nous voilà ensemble, allons faire collation, cela amuse. Silvia. - Allez, allez, Arlequin; à cette heure que nous nous voyons quand nous voulons, ce n'est pas la peine de nous Îter notre liberté à nous-mÃÂȘmes; ne vous gÃÂȘnez point. Arlequin fait signe à Flaminia de venir. Flaminia, sur son geste, dit. - Je m'en vais avec vous; aussi bien voilà quelqu'un qui entre et qui tiendra compagnie à Silvia. ScÚne X Lisette entre avec quelques femmes pour témoins de ce qu'elle va faire, et qui restent derriÚre. Silvia. Lisette fait de grandes révérences. Silvia, d'un air un peu piqué. - Ne faites point tant de révérences, Madame, cela m'exemptera de vous en faire; je m'y prends de si mauvaise grùce, à votre fantaisie! Lisette, d'un ton triste. - On ne vous trouve que trop de mérite. Silvia. - Cela se passera. Ce n'est pas moi qui ai envie de plaire, telle que vous me voyez; il me fùche assez d'ÃÂȘtre si jolie, et que vous ne soyez pas assez belle. Lisette. - Ah, quelle situation! Silvia. - Vous soupirez à cause d'une petite villageoise, vous ÃÂȘtes bien de loisir; et oÃÂč avez-vous mis votre langue de tantÎt, Madame? Est-ce que vous n'avez plus de caquet quand il faut bien dire? Lisette. - Je ne puis me résoudre à parler. Silvia. - Gardez donc le silence; car quand vous vous lamenteriez jusqu'à demain, mon visage n'empirera pas beau ou laid, il restera comme il est. Qu'est-ce que vous me voulez? Est-ce que vous ne m'avez pas assez querellée? Eh bien, achevez, prenez-en votre suffisance. Lisette. - Epargnez-moi, Mademoiselle; l'emportement que j'ai eu contre vous a mis toute ma famille dans l'embarras le Prince m'oblige à venir vous faire une réparation, et je vous prie de la recevoir sans me railler. Silvia. - Voilà qui est fini, je ne me moquerai plus de vous; je sais bien que l'humilité n'accommode pas les glorieux, mais la rancune donne de la malice. Cependant je plains votre peine, et je vous pardonne. De quoi aussi vous avisiez-vous de me mépriser? Lisette. - J'avais cru m'apercevoir que le Prince avait quelque inclination pour moi, et je ne croyais pas en ÃÂȘtre indigne mais je vois bien que ce n'est pas toujours aux agréments qu'on se rend. Silvia, d'un ton vif. - Vous verrez que c'est à la laideur et à la mauvaise façon, à cause qu'on se rend à moi. Comme ces jalouses ont l'esprit tourné! Lisette. - Eh bien oui, je suis jalouse, il est vrai; mais puisque vous n'aimez pas le Prince, aidez-moi à le remettre dans les dispositions oÃÂč j'ai cru qu'il était pour moi il est sûr que je ne lui déplaisais pas, et je le guérirai de l'inclination qu'il a pour vous, si vous me laissez faire. Silvia, d'un air piqué. - Croyez-moi, vous ne le guérirez de rien; mon avis est que cela vous passe. Lisette. - Cependant cela me paraÃt possible; car enfin je ne suis ni si maladroite, ni si désagréable. Silvia. - Tenez, tenez, parlons d'autre chose; vos bonnes qualités m'ennuient. Lisette. - Vous me répondez d'une étrange maniÚre! Quoi qu'il en soit, avant qu'il soit quelques jours, nous verrons si j'ai si peu de pouvoir. Silvia, vivement. - Oui, nous verrons des balivernes. Pardi, je parlerai au Prince; il n'a pas encore osé me parler, lui, à cause que je suis trop fùchée mais je lui ferai dire qu'il s'enhardisse, seulement pour voir. Lisette. - Adieu, Mademoiselle, chacune de nous fera ce qu'elle pourra. J'ai satisfait à ce qu'on exigeait de moi à votre égard, et je vous prie d'oublier tout ce qui s'est passé entre nous. Silvia, brusquement. - Marchez, marchez, je ne sais pas seulement si vous ÃÂȘtes au monde. ScÚne XI Silvia, Flaminia arrive. Flaminia. - Qu'avez-vous, Silvia? Vous ÃÂȘtes bien émue! Silvia. - J'ai, que je suis en colÚre; cette impertinente femme de tantÎt est venue pour me demander pardon, et sans faire semblant de rien, voyez la méchanceté, elle m'a encore fùchée, m'a dit que c'était à ma laideur qu'on se rendait, qu'elle était plus agréable, plus adroite que moi, qu'elle ferait bien passer l'amour du Prince; qu'elle allait travailler pour cela; que je verrais, pati, pata; que sais-je, moi, tout ce qu'elle mis en avant contre mon visage! Est-ce que je n'ai pas raison d'ÃÂȘtre piquée? Flaminia, d'un air vif et d'intérÃÂȘt. - Ecoutez, si vous ne faites taire tous ces gens-là , il faut vous cacher pour toute votre vie. Silvia. - Je ne manque pas de bonne volonté; mais c'est Arlequin qui m'embarrasse. Flaminia. - Eh! je vous entends; voilà un amour aussi mal placé, qui se rencontre là aussi mal à propos qu'on le puisse. Silvia. - Oh! j'ai toujours eu du guignon dans les rencontres. Flaminia. - Mais si Arlequin vous voit sortir de la cour et méprisée, pensez-vous que cela le réjouisse? Silvia. - Il ne m'aimera pas tant, voulez-vous dire? Flaminia. - Il y a tout à craindre. Silvia. - Vous me faites rÃÂȘver à une chose, ne trouvez-vous pas qu'il est un peu négligent depuis que nous sommes ici, Arlequin? il m'a quittée tantÎt pour aller goûter; voilà une belle excuse! Flaminia. - Je l'ai remarqué comme vous; mais ne me trahissez pas au moins; nous nous parlons de fille à fille dites-moi, aprÚs tout, l'aimez-vous tant, ce garçon? Silvia, d'un air indifférent. - Mais vraiment oui, je l'aime, il le faut bien. Flaminia. - Voulez-vous que je vous dise? Vous me paraissez mal assortis ensemble. Vous avez du goût, de l'esprit, l'air fin et distingué; lui il a l'air pesant, les maniÚres grossiÚres; cela ne cadre point, et je ne comprends pas comment vous l'avez aimé; je vous dirai mÃÂȘme que cela vous fait tort. Silvia. - Mettez-vous à ma place. C'était le garçon le plus passable de nos cantons, il demeurait dans mon village, il était mon voisin, il est assez facétieux, je suis de bonne humeur, il me faisait quelquefois rire, il me suivait partout, il m'aimait, j'avais coutume de le voir, et de coutume en coutume je l'ai aimé aussi, faute de mieux mais j'ai toujours bien vu qu'il était enclin au vin et à la gourmandise. Flaminia. - Voilà de jolies vertus, surtout dans l'amant de l'aimable et tendre Silvia! Mais à quoi vous déterminez-vous donc? Silvia. - Je ne puis que dire; il me passe tant de oui et de non par la tÃÂȘte, que je ne sais auquel entendre. D'un cÎté, Arlequin est un petit négligent qui ne songe ici qu'à manger; d'un autre cÎté, si on me renvoie, ces glorieuses de femmes feront accroire partout qu'on m'aura dit Va-t'en, tu n'es pas assez jolie. D'un autre cÎté, ce monsieur que j'ai retrouvé ici... Flaminia. - Quoi? Silvia. - Je vous le dis en secret; je ne sais ce qu'il m'a fait depuis que je l'ai revu; mais il m'a toujours paru si doux, il m'a dit des choses si tendres, m'a conté son amour d'un air si poli, si humble, que j'en ai une véritable pitié, et cette pitié-là m'empÃÂȘche encore d'ÃÂȘtre la maÃtresse de moi. Flaminia. - L'aimez-vous? Silvia. - Je ne crois pas; car je dois aimer Arlequin. Flaminia. - C'est un homme aimable. Silvia. - Je le sens bien. Flaminia. - Si vous négligiez de vous venger pour l'épouser, je vous le pardonnerais, voilà la vérité. Silvia. - Si Arlequin se mariait à une autre fille que moi, à la bonne heure; je serais en droit de lui dire Tu m'as quittée, je te quitte, je prends ma revanche mais il n'y a rien à faire; qui est-ce qui voudrait d'Arlequin ici, rude et bourru comme il est? Flaminia. - Il n'y a pas presse, entre nous pour moi, j'ai toujours eu dessein de passer ma vie aux champs; Arlequin est grossier, je ne l'aime point, mais je ne le hais pas; et dans les sentiments oÃÂč je suis, s'il voulait, je vous en débarrasserais volontiers pour vous faire plaisir. Silvia. - Mais mon plaisir, oÃÂč est-il? il n'est ni là , ni là ; je le cherche. Flaminia. - Vous verrez le Prince aujourd'hui. Voici ce cavalier qui vous plaÃt, tùchez de prendre votre parti. Adieu, nous nous retrouverons tantÎt. ScÚne XII Silvia, Le Prince, qui entre. Silvia. - Vous venez vous allez encore me dire que vous m'aimez, pour me mettre davantage en peine. Le Prince. - Je venais voir si la dame qui vous a fait insulte s'était bien acquittée de son devoir. Quant à moi, belle Silvia, quand mon amour vous fatiguera, quand je vous déplairai moi-mÃÂȘme, vous n'avez qu'à m'ordonner de me taire et de me retirer; je me tairai, j'irai oÃÂč vous voudrez, et je souffrirai sans me plaindre, résolu de vous obéir en tout. Silvia. - Ne voilà -t-il pas? ne l'ai-je pas bien dit? Comment voulez-vous que je vous renvoie? Vous vous tairez, s'il me plaÃt; vous vous en irez, s'il me plaÃt; vous n'oserez pas vous plaindre, vous m'obéirez en tout. C'est bien là le moyen de faire que je vous commande quelque chose! Le Prince. - Mais que puis-je mieux que de vous rendre maÃtresse de mon sort? Silvia. - Qu'est-ce que cela avance? Vous rendrai-je malheureux? en aurai-je le courage? Si je vous dis Allez-vous en, vous croirez que je vous hais; si je vous dis de vous taire, vous croirez que je ne me soucie pas de vous; et toutes ces croyances-là ne seront pas vraies; elles vous affligeront; en serai-je plus à mon aise aprÚs? Le Prince. - Que voulez-vous donc que je devienne, belle Silvia? Silvia. - Oh! ce que je veux! j'attends qu'on me le dise; j'en suis encore plus ignorante que vous; voilà Arlequin qui m'aime, voilà le Prince qui demande mon coeur, voilà vous qui mériteriez de l'avoir, voilà ces femmes qui m'injurient, et que je voudrais punir, voilà que j'aurai un affront, si je n'épouse pas le Prince Arlequin m'inquiÚte, vous me donnez du souci, vous m'aimez trop, je voudrais ne vous avoir jamais connu, et je suis bien malheureuse d'avoir tout ce tracas-là dans la tÃÂȘte. Le Prince. - Vos discours me pénÚtrent, Silvia, vous ÃÂȘtes trop touchée de ma douleur; ma tendresse, toute grande qu'elle est, ne vaut pas le chagrin que vous avez de ne pouvoir m'aimer. Silvia. - Je pourrais bien vous aimer, cela ne serait pas difficile, si je voulais. Le Prince. - Souffrez donc que je m'afflige, et ne m'empÃÂȘchez pas de vous regretter toujours. Silvia, comme impatiente. - Je vous en avertis, je ne saurais supporter de vous voir si tendre; il semble que vous le fassiez exprÚs. Y a-t-il de la raison à cela? Pardi, j'aurais moins de mal à vous aimer tout à fait qu'à ÃÂȘtre comme je suis; pour moi, je laisserai tout là ; voilà ce que vous gagnerez. Le Prince. - Je ne veux donc plus vous ÃÂȘtre à charge; vous souhaitez que je vous quitte et je ne dois pas résister aux volontés d'une personne si chÚre. Adieu, Silvia. Silvia, vivement. - Adieu, Silvia! Je vous querellerais volontiers; oÃÂč allez-vous? Restez-là , c'est ma volonté; je la sais mieux que vous, peut-ÃÂȘtre. Le Prince. - J'ai cru vous obliger. Silvia. - Quel train que tout cela! Que faire d'Arlequin? Encore si c'était vous qui fût le Prince! Le Prince, d'un air ému. - Eh quand je le serais? Silvia. - Cela serait différent, parce que je dirais à Arlequin que vous prétendriez ÃÂȘtre le maÃtre, ce serait mon excuse mais il n'y a que pour vous que je voudrais prendre cette excuse-là . Le Prince, à part les premiers mots. - Qu'elle est aimable! il est temps de dire qui je suis. Silvia. - Qu'avez-vous? est-ce que je vous fùche? Ce n'est pas à cause de la principauté que je voudrais que vous fussiez prince, c'est seulement à cause de vous tout seul; et si vous l'étiez, Arlequin ne saurait pas que je vous prendrais par amour; voilà ma raison. Mais non, aprÚs tout, il vaut mieux que vous ne soyez pas le maÃtre; cela me tenterait trop. Et quand vous le seriez, tenez, je ne pourrais me résoudre à ÃÂȘtre une infidÚle, voilà qui est fini. Le Prince, à part les premiers mots. - Différons encore de l'instruire. Silvia, conservez-moi seulement les bontés que vous avez pour moi le Prince vous a fait préparer un spectacle, permettez que je vous y accompagne, et que je profite de toutes les occasions d'ÃÂȘtre avec vous. AprÚs la fÃÂȘte, vous verrez le Prince, et je suis chargé de vous dire que vous serez libre de vous retirer, si votre coeur ne vous dit rien pour lui. Silvia. - Oh! il ne me dira pas un mot, c'est tout comme si j'étais partie; mais quand je serai chez nous, vous y viendrez; eh, que sait-on ce qui peut arriver? peut-ÃÂȘtre que vous m'aurez. Allons-nous-en toujours, de peur qu'Arlequin ne vienne. Acte III ScÚne premiÚre Le Prince, Flaminia Flaminia. - Oui, seigneur, vous avez fort bien fait de ne pas vous découvrir tantÎt, malgré tout ce que Silvia vous a dit de tendre; ce retardement ne gùte rien, et lui laisse le temps de se confirmer dans le penchant qu'elle a pour vous. Grùces au ciel, vous voilà presque arrivé oÃÂč vous le souhaitiez. Le Prince. - Ah! Flaminia, qu'elle est aimable! Flaminia. - Elle l'est infiniment. Le Prince. - Je ne connais rien comme elle parmi les gens du monde. Quand une maÃtresse, à force d'amour, nous dit clairement Je vous aime, cela fait assurément un grand plaisir. Eh bien, Flaminia, ce plaisir-là , imaginez-vous qu'il n'est que fadeur, qu'il n'est qu'ennui, en comparaison du plaisir que m'ont donné les discours de Silvia, qui ne m'a pourtant point dit Je vous aime. Flaminia. - Mais, seigneur, oserais-je vous prier de m'en répéter quelque chose? Le Prince. - Cela est impossible je suis ravi, je suis enchanté, je ne peux pas vous répéter cela autrement. Flaminia. - Je présume beaucoup du rapport singulier que vous m'en faites. Le Prince. - Si vous saviez combien, dit-elle, elle est affligée de ne pouvoir m'aimer, parce que cela me rend malheureux et qu'elle doit ÃÂȘtre fidÚle à Arlequin... J'ai vu le moment oÃÂč elle allait me dire Ne m'aimez plus, je vous prie, parce que vous seriez cause que je vous aimerais aussi. Flaminia. - Bon, cela vaut mieux qu'un aveu. Le Prince. - Non, je le dis encore, il n'y a que l'amour de Silvia qui soit véritablement de l'amour; les autres femmes qui aiment ont l'esprit cultivé, elles ont une certaine éducation, un certain usage, et tout cela chez elles falsifie la nature; ici c'est le coeur tout pur qui me parle; comme ses sentiments viennent, il les montre; sa naïveté en fait tout l'art, et sa pudeur toute la décence. Vous m'avouerez que cela est charmant. Tout ce qui la retient à présent, c'est qu'elle se fait un scrupule de m'aimer sans l'aveu d'Arlequin. Ainsi, Flaminia, hùtez-vous; sera-t-il bientÎt gagné, Arlequin? Vous savez que je ne dois ni ne veux le traiter avec violence. Que dit-il? Flaminia. - A vous dire le vrai, seigneur, je le crois tout à fait amoureux de moi; mais il n'en sait rien; comme il ne m'appelle encore que sa chÚre amie, il vit sur la bonne foi de ce nom qu'il me donne, et prend toujours de l'amour à bon compte. Le Prince. - Fort bien. Flaminia. - Oh! dans la premiÚre conversation, je l'instruirai de l'état de ses petites affaires avec moi, et ce penchant qui est incognito chez lui, et que je lui ferai sentir par un autre stratagÚme, la douceur avec laquelle vous lui parlerez, comme nous en sommes convenus, tout cela, je pense, va vous tirer d'inquiétude, et terminer mes travaux dont je sortirai, seigneur, victorieuse et vaincue. Le Prince. - Comment donc? Flaminia. - C'est une petite bagatelle qui ne mérite pas de vous ÃÂȘtre dite; c'est que j'ai pris du goût pour Arlequin, seulement pour me désennuyer dans le cours de notre intrigue. Mais retirons-nous, et rejoignez Silvia; il ne faut pas qu'Arlequin vous voie encore, et je le vois qui vient. Ils se retirent tous deux. ScÚne II Trivelin, Arlequin entre d'un air un peu sombre. Trivelin, aprÚs quelque temps. - Eh bien, que voulez-vous que je fasse de l'écritoire et du papier que vous m'avez fait prendre? Arlequin. - Donnez-vous patience, mon domestique. Trivelin. - Tant qu'il vous plaira. Arlequin. - Dites-moi, qui est-ce qui me nourrit ici? Trivelin. - C'est le Prince. Arlequin. - Par la sambille! la bonne chÚre que je fais me donne des scrupules. Trivelin. - D'oÃÂč vient donc? Arlequin. - Mardi, j'ai peur d'ÃÂȘtre en pension sans le savoir. Trivelin, riant. - Ha, ha, ha, ha. Arlequin. - De quoi riez-vous, grand benÃÂȘt? Trivelin. - Je ris de votre idée, qui est plaisante. Allez, allez, seigneur Arlequin, mangez en toute sûreté de conscience, et buvez de mÃÂȘme. Arlequin. - Dame, je prends mes repas dans la bonne foi; il me serait bien rude de me voir un jour apporter le mémoire de ma dépense; mais je vous crois. Dites-moi, à présent, comment s'appelle celui qui rend compte au Prince de ses affaires? Trivelin. - Son secrétaire d'Etat, voulez-vous dire? Arlequin. - Oui; j'ai dessein de lui faire un écrit pour le prier d'avertir le Prince que je m'ennuie, et lui demander quand il veut finir avec nous; car mon pÚre est tout seul. Trivelin. - Eh bien? Arlequin. - Si on veut me garder, il faut lui envoyer une carriole afin qu'il vienne. Trivelin. - Vous n'avez qu'à parler, la carriole partira sur-le-champ. Arlequin. - Il faut, aprÚs cela, qu'on nous marie Silvia et moi, et qu'on m'ouvre la porte de la maison; car j'ai accoutumé de trotter partout, et d'avoir la clef des champs, moi. Ensuite nous tiendrons ici ménage avec l'amie Flaminia, qui ne veut pas nous quitter à cause de son affection pour nous; et si le Prince a toujours bonne envie de nous régaler, ce que je mangerai me profitera davantage. Trivelin. - Mais, seigneur Arlequin, il n'est pas besoin de mÃÂȘler Flaminia là -dedans. Arlequin. - Cela me plaÃt, à moi. Trivelin, d'un air mécontent. - Hum! Arlequin, le contrefaisant. - Hum! Le mauvais valet! Allons vite, tirez votre plume, et griffonnez-moi mon écriture. Trivelin, se mettant en état. - Dictez. Arlequin. - Monsieur. Trivelin. - Halte-là , dites Monseigneur. Arlequin. - Mettez les deux, afin qu'il choisisse. Trivelin. - Fort bien. Arlequin. - Vous saurez que je m'appelle Arlequin. Trivelin. - Doucement. Vous devez dire Votre Grandeur saura. Arlequin. - Votre Grandeur saura. C'est donc un géant, ce secrétaire d'Etat? Trivelin. - Non, mais n'importe. Arlequin. - Quel diantre de galimatias! Qui jamais a entendu dire qu'on s'adresse à la taille d'un homme quand on a affaire à lui? Trivelin, écrivant. - Je mettrai comme il vous plaira. Vous saurez que je m'appelle Arlequin. AprÚs? Arlequin. - Que j'ai une maÃtresse qui s'appelle Silvia, bourgeoise de mon village et fille d'honneur. Trivelin, écrivant. - Courage! Arlequin. - Avec une bonne amie que j'ai faite depuis peu, qui ne saurait se passer de nous, ni nous d'elle ainsi, aussitÎt la présente reçue... Trivelin, s'arrÃÂȘtant comme affligé. - Flaminia ne saurait se passer de vous? Ahi! la plume me tombe des mains. Arlequin. - Oh, oh! que signifie donc cette impertinente pùmoison-là ? Trivelin. - Il y a deux ans, seigneur Arlequin, il y a deux ans que je soupire en secret pour elle. Arlequin, tirant sa latte. - Cela est fùcheux, mon mignon; mais en attendant qu'elle en soit informée, je vais toujours vous en faire quelques remerciements pour elle. Trivelin. - Des remerciements à coups de bùton! je ne suis pas friand de ces compliments-là . Eh que vous importe que je l'aime? Vous n'avez que de l'amitié pour elle, et l'amitié ne rend point jaloux. Arlequin. - Vous vous trompez, mon amitié fait tout comme l'amour, en voilà des preuves. Il le bat. Trivelin s'enfuit en disant. - Oh! diable soit de l'amitié! ScÚne III Flaminia arrive, Trivelin sort. Flaminia, à Arlequin. - Qu'est-ce que c'est? Qu'avez-vous, Arlequin? Arlequin. - Bonjour, ma mie; c'est ce faquin qui dit qu'il vous aime depuis deux ans. Flaminia. - Cela se peut bien. Arlequin. - Et vous, ma mie, que dites-vous de cela? Que c'est tant pis pour lui. Arlequin. - Tout de bon? Flaminia. - Sans doute mais est-ce que vous seriez fùché que l'on m'aimùt? Arlequin. - Hélas! vous ÃÂȘtes votre maÃtresse mais si vous aviez un amant, vous l'aimeriez peut-ÃÂȘtre; cela gùterait la bonne amitié que vous me portez, et vous m'en feriez ma part plus petite Oh! de cette part-là , je n'en voudrais rien perdre. Flaminia, d'un air doux. - Arlequin, savez-vous bien que vous ne ménagez pas mon coeur? Arlequin. - Moi! eh, quel mal lui fais-je donc? Flaminia. - Si vous continuez de me parler toujours de mÃÂȘme, je ne saura plus bientÎt de quelle espÚce seront mes sentiments pour vous en vérité je n'ose m'examiner là -dessus, j'ai peur de trouver plus que je ne veux. Arlequin. - C'est bien fait, n'examinez jamais, Flaminia, cela sera ce que cela pourra; au reste, croyez-moi, ne prenez point d'amant j'ai une maÃtresse, je la garde; si je n'en avais point, je n'en chercherais pas. Qu'en ferais-je avec vous? elle m'ennuierait. Flaminia. - Elle vous ennuierait! Le moyen, aprÚs tout ce que vous dites, de rester votre amie? Arlequin. - Eh! que serez-vous donc? Flaminia. - Ne me le demandez pas, je n'en veux rien savoir; ce qui est de sûr, c'est que dans le monde je n'aime rien plus que vous. Vous n'en pouvez pas dire autant; Silvia va devant moi, comme de raison. Arlequin. - Chut vous allez de compagnie ensemble. Flaminia. - Je vais vous l'envoyer si je la trouve, Silvia; en serez-vous bien aise? Arlequin. - Comme vous voudrez mais il ne faut pas l'envoyer, il faut venir toutes deux. Flaminia. - Je ne pourrai pas; car le Prince m'a mandée, et je vais voir ce qu'il me veut. Adieu, Arlequin, je serai bientÎt de retour. En sortant, elle sourit à celui qui entre. ScÚne IV Arlequin, Le Seigneur du deuxiÚme acte entre avec des lettres de noblesse. Arlequin, le voyant. - Voilà mon homme de tantÎt; ma foi, Monsieur le médisant, car je ne sais point votre autre nom, je n'ai rien dit de vous au Prince, par la raison que je ne l'ai point vu. Le Seigneur. - Je vous suis obligé de votre bonne volonté, seigneur Arlequin mais je suis sorti d'embarras et rentré dans les bonnes grùces du Prince, sur l'assurance que je lui ai donnée que vous lui parleriez pour moi j'espÚre qu'à votre tour vous me tiendrez parole. Arlequin. - Oh! quoique je paraisse un innocent, je suis homme d'honneur. Le Seigneur. - De grùce, ne vous ressouvenez plus de rien, et réconciliez-vous avec moi, en faveur du présent que je vous apporte de la part du Prince; c'est de tous les présents le plus grand qu'on puisse vous faire. Arlequin. - Est-ce Silvia que vous m'apportez? Le Seigneur. - Non, le présent dont il s'agit est dans ma poche; ce sont des lettres de noblesse dont le Prince vous gratifie comme parent de Silvia, car on dit que vous l'ÃÂȘtes un peu. Arlequin. - Pas un brin, remportez cela, car si je le prenais, ce serait friponner la gratification. Le Seigneur. - Acceptez toujours, qu'importe? Vous ferez plaisir au Prince; refuseriez-vous ce qui fait l'ambition de tous les gens de coeur? Arlequin. - J'ai pourtant bon coeur aussi; pour de l'ambition, j'en ai bien entendu parler, mais je ne l'ai jamais vue, et j'en ai peut-ÃÂȘtre sans le savoir. Le Seigneur. - Si vous n'en avez pas, cela vous en donnera. Arlequin. - Qu'est-ce que c'est donc? Le Seigneur, à part les premiers mots. - En voilà bien d'un autre! L'ambition, c'est un noble orgueil de s'élever. Arlequin. - Un orgueil qui est noble! donnez-vous comme cela de jolis noms à toutes les sottises, vous autres? Le Seigneur. - Vous ne comprenez pas; cet orgueil ne signifie là qu'un désir de gloire. Arlequin. - Par ma foi, sa signification ne vaut pas mieux que lui, c'est bonnet blanc, et blanc bonnet. Le Seigneur. - Prenez, vous dis-je ne serez-vous pas bien aise d'ÃÂȘtre gentilhomme? Arlequin. - Eh! je n'en serais ni bien aise ni fùché; c'est suivant la fantaisie qu'on a. Le Seigneur. - Vous y trouverez de l'avantage, vous en serez plus respecté et plus craint de vos voisins. Arlequin. - J'ai opinion que cela les empÃÂȘcherait de m'aimer de bon coeur; car quand je respecte les gens, moi, et que je les crains, je ne les aime pas de si bon courage; je ne saurais faire tant de choses à la fois. Le Seigneur. - Vous m'étonnez. Arlequin. - Voilà comme je suis bùti; d'ailleurs voyez-vous, je suis le meilleur enfant du monde, je ne fais de mal à personne mais quand je voudrais nuire, je n'en ai pas le pouvoir. Eh bien, si j'avais ce pouvoir, si j'étais noble, diable emporte si je voudrais gager d'ÃÂȘtre toujours brave homme je ferais parfois comme le gentilhomme de chez nous, qui n'épargne pas les coups de bùton à cause qu'on n'oserait lui rendre. Le Seigneur. - Et si on vous donnait ces coups de bùton, ne souhaiteriez-vous pas ÃÂȘtre en état de les rendre? Arlequin. - Pour cela, je voudrais payer cette dette-là sur-le-champ. Le Seigneur. - Oh! comme les hommes sont quelquefois méchants, mettez-vous en état de faire du mal, seulement afin qu'on n'ose pas vous en faire, et pour cet effet prenez vos lettres de noblesse. Arlequin prend les lettres. - TÃÂȘtubleu, vous avez raison, je ne suis qu'une bÃÂȘte allons, me voilà noble, je garde le parchemin, je ne crains plus que les rats, qui pourraient bien gruger ma noblesse; mais j'y mettrai bon ordre. Je vous remercie, et le Prince aussi; car il est bien obligeant dans le fond. Le Seigneur. - Je suis charmé de vous voir content; adieu. Arlequin. - Je suis votre serviteur. Quand le Seigneur a fait dix ou douze pas, Arlequin le rappelle. Monsieur! Monsieur! Le Seigneur. - Que me voulez-vous? Arlequin. - Ma noblesse m'oblige-t-elle à rien? car il faut faire son devoir dans une charge. Le Seigneur. - Elle oblige à ÃÂȘtre honnÃÂȘte homme. Arlequin, trÚs sérieusement. - Vous aviez donc des exemptions, vous, quand vous avez dit du mal de moi? Le Seigneur. - N'y songez plus, un gentilhomme doit ÃÂȘtre généreux. Arlequin. - Généreux et honnÃÂȘte homme! Vertuchoux, ces devoirs-là sont bons! je les trouve encore plus nobles que mes lettres de noblesse. Et quand on ne s'en acquitte pas, est-on encore gentilhomme? Le Seigneur. - Nullement. Arlequin. - Diantre! il y a donc bien des nobles qui payent la taille? Le Seigneur. - Je n'en sais pas le nombre. Arlequin. - Est-ce là tout? N'y a-t-il plus d'autre devoir? Le Seigneur. - Non; cependant, vous qui, suivant toute apparence, serez favori du Prince, vous aurez un devoir de plus ce sera de mériter cette faveur par toute la soumission, tout le respect et toute la complaisance possibles. A l'égard du reste, comme je vous ai dit, ayez de la vertu, aimez l'honneur plus que la vie, et vous serez dans l'ordre. Arlequin. - Tout doucement ces derniÚres obligations-là ne me plaisent pas tant que les autres. PremiÚrement, il est bon d'expliquer ce que c'est que cet honneur qu'on doit aimer plus que la vie. Malapeste, quel honneur! Le Seigneur. - Vous approuverez ce que cela veut dire; c'est qu'il faut se venger d'une injure, ou périr plutÎt que de la souffrir. Arlequin. - Tout ce que vous m'avez dit n'est donc qu'un coq-à -l'ùne; car si je suis obligé d'ÃÂȘtre généreux, il faut que je pardonne aux gens; si je suis obligé d'ÃÂȘtre méchant, il faut que je les assomme. Comment donc faire pour tuer le monde et le laisser vivre? Le Seigneur. - Vous serez généreux et bon, quand on ne vous insultera pas. Arlequin. - Je vous entends, il m'est défendu d'ÃÂȘtre meilleur que les autres; et si je rends le bien pour le mal, je serai donc un homme sans honneur? Par la mardi! la méchanceté n'est pas rare; ce n'était pas la peine de la recommander tant. Voilà une vilaine invention! Tenez, accommodons-nous plutÎt; quand on me dira une grosse injure, j'en répondrai une autre si je suis le plus fort. Voulez-vous me laisser votre marchandise à ce prix-là ? dites-moi votre dernier mot. Le Seigneur. - Une injure répondue à une injure ne suffit point; cela ne peut se laver, s'effacer que par le sang de votre ennemi ou le vÎtre. Arlequin. - Que la tache y reste; vous parlez du sang comme si c'était de l'eau de la riviÚre. Je vous rends votre paquet de noblesse, mon honneur n'est pas fait pour ÃÂȘtre noble, il est trop raisonnable pour cela. Bonjour. Le Seigneur. - Vous n'y songez pas. Arlequin. - Sans compliment, reprenez votre affaire. Le Seigneur. - Gardez-la toujours, vous vous ajusterez avec le Prince, on n'y regardera pas de si prÚs avec vous. Arlequin, les reprenant. - Il faudra donc qu'il me signe un contrat comme quoi je serai exempt de me faire tuer par mon prochain, pour le faire repentir de son impertinence avec moi. Le Seigneur. - A la bonne heure, vous ferez vos conventions. Adieu, je suis votre serviteur. Arlequin. - Et moi le vÎtre. ScÚne V Le Prince arrive, Arlequin Arlequin, le voyant. - Qui diantre vient encore me rendre visite? Ah! c'est celui-là qui est cause qu'on m'a pris Silvia! Vous voilà donc, Monsieur le babillard, qui allez dire partout que la maÃtresse des gens est belle; ce qui fait qu'on m'a escamoté la mienne. Le Prince. - Point d'injure, Arlequin. Arlequin. - Etes-vous gentilhomme, vous? Le Prince. - Assurément. Arlequin. - Mardi, vous ÃÂȘtes bienheureux; sans cela je vous dirais de bon coeur ce que vous méritez mais votre honneur voudrait peut-ÃÂȘtre faire son devoir, et aprÚs cela, il faudrait vous tuer pour vous venger de moi. Le Prince. - Calmez-vous, je vous prie, Arlequin, le Prince m'a donné ordre de vous entretenir. Arlequin. - Parlez, il vous est libre mais je n'ai pas ordre de vous écouter, moi. Le Prince. - Eh bien, prends un esprit plus doux, connais-moi, puisqu'il le faut. C'est ton prince lui-mÃÂȘme qui te parle, et non pas un officier du palais, comme tu l'as cru jusqu'ici aussi bien que Silvia. Arlequin. - Votre foi? Le Prince. - Tu dois m'en croire. Arlequin, humblement. - Excusez, Monseigneur, c'est donc moi qui suis un sot d'avoir été un impertinent avec vous? Le Prince. - Je te pardonne volontiers. Arlequin, tristement. - Puisque vous n'avez pas de rancune contre moi, ne permettez que j'en aie contre vous; je ne suis pas digne d'ÃÂȘtre fùché contre un prince, je suis trop petit pour cela si vous m'affligez, je pleurerai de toute ma force, et puis c'est tout; cela doit faire compassion à votre puissance, vous ne voudriez pas avoir une principauté pour le contentement de vous tout seul. Le Prince. - Tu te plains donc bien de moi, Arlequin? Arlequin. - Que voulez-vous, Monseigneur, j'ai une fille qui m'aime; vous, vous en avez plein votre maison, et nonobstant vous m'Îtez la mienne. Prenez que je suis pauvre, et que tout mon bien est un liard; vous qui ÃÂȘtes riche de plus de mille écus, vous vous jetez sur ma pauvreté et vous m'arrachez mon liard; cela n'est-il pas bien triste? Le Prince, à part. - Il a raison, et ses plaintes me touchent. Arlequin. - Je sais bien que vous ÃÂȘtes un bon prince, tout le monde le dit dans le pays, il n'y aura que moi qui n'aurai pas le plaisir de le dire comme les autres. Le Prince. - Je te prive de Silvia, il est vrai mais demande-moi ce que tu voudras, je t'offre tous les biens que tu pourras souhaiter, et laisse-moi cette seule personne que j'aime. Arlequin. - Ne parlons point de ce marché-là , vous gagneriez trop sur moi; disons en conscience si un autre que vous me l'avait prise, est-ce que vous ne me la feriez pas remettre? Eh bien, personne ne me l'a prise que vous; voyez la belle occasion de montrer que la justice est pour tout le monde. Le Prince. - Que lui répondre? Arlequin. - Allons, Monseigneur, dites-vous comme cela Faut-il que je retienne le bonheur de ce petit homme parce que j'ai le pouvoir de le garder? N'est-ce pas à moi à ÃÂȘtre son protecteur, puisque je suis son maÃtre? S'en ira-t-il sans avoir justice? n'en aurais-je pas du regret? Qui est-ce qui fera mon office de prince, si je ne le fais pas? J'ordonne donc que je lui rendrai Silvia. Le Prince. - Ne changeras-tu jamais de langage? Regarde comme j'en agis avec toi. Je pourrais te renvoyer, et garder Silvia sans t'écouter; cependant, malgré l'inclination que j'ai pour elle, malgré ton obstination et le peu de respect que tu me montres, je m'intéresse à ta douleur, je cherche à la calmer par mes faveurs, je descends jusqu'à te prier de me céder Silvia de bonne volonté; tout le monde t'y exhorte, tout le monde te blùme, et te donne un exemple de l'ardeur qu'on a de me plaire, tu es le seul qui résiste; tu dis que je suis ton prince marque-le-moi donc par un peu de docilité. Arlequin, toujours triste. - Eh! Monseigneur, ne vous fiez pas à ces gens qui vous disent que vous avez raison avec moi, car ils vous trompent. Vous prenez cela pour argent comptant; et puis vous avez beau ÃÂȘtre bon, vous avez beau ÃÂȘtre brave homme, c'est autant de perdu, cela ne vous fait point de profit; sans ces gens-là , vous ne me chercheriez point chicane, vous ne diriez pas que je vous manque de respect parce que je vous représente mon bon droit allez, vous ÃÂȘtes mon prince, et je vous aime bien; mais je suis votre sujet, et cela mérite quelque chose. Le Prince. - Va, tu me désespÚres. Arlequin. - Que je suis à plaindre! Le Prince. - Faudra-t-il donc que je renonce à Silvia? Le moyen d'en ÃÂȘtre jamais aimé, si tu ne veux pas m'aider? Arlequin, je t'ai causé du chagrin, mais celui que tu me laisses est plus cruel que le tien. Arlequin. - Prenez quelque consolation, Monseigneur, promenez-vous, voyagez quelque part, votre douleur se passera dans les chemins. Le Prince. - Non, mon enfant, j'espérais quelque chose de ton coeur pour moi, je t'aurais eu plus d'obligation que je n'en aurai jamais à personne mais tu me fais tout le mal qu'on peut me faire; va, n'importe, mes bienfaits t'étaient réservés, et ta dureté n'empÃÂȘchera pas que tu n'en jouisses. Arlequin. - Ahi! qu'on a de mal dans la vie! Le Prince. - Il est vrai que j'ai tort à ton égard; je me reproche l'action que j'ai faite, c'est une injustice mais tu n'en es que trop vengé. Arlequin. - Il faut que je m'en aille, vous ÃÂȘtes trop fùché d'avoir tort, j'aurais peur de vous donner raison. Le Prince. - Non, il est juste que tu sois content; tu souhaites que je te rende justice; sois heureux aux dépens de tout mon repos. Arlequin. - Vous avez tant de charité pour moi, n'en aurais-je donc pas pour vous? Le Prince, triste. - Ne t'embarrasse pas de moi. Arlequin. - Que j'ai de souci! le voilà désolé. Le Prince, en caressant Arlequin. - Je te sais bon gré de la sensibilité oÃÂč je te vois. Adieu, Arlequin, je t'estime malgré tes refus. Arlequin laisse faire un ou deux pas au Prince. - Monseigneur! Le Prince. - Que me veux-tu? me demandes-tu quelque grùce? Arlequin. - Non, je ne suis qu'en peine de savoir si je vous accorderai celle que vous voulez. Le Prince. - Il faut avouer que tu as le coeur excellent! Arlequin. - Et vous aussi, voilà ce qui m'Îte le courage hélas! que les bonnes gens sont faibles! Le Prince. - J'admire tes sentiments. Arlequin. - Je le crois bien; je ne vous promets pourtant rien, il y a trop d'embarras dans ma volonté mais à tout hasard, si je vous donnais Silvia, avez-vous dessein que je sois votre favori? Le Prince. - Et qui le serait donc? Arlequin. - C'est qu'on m'a dit que vous aviez coutume d'ÃÂȘtre flatté; moi, j'ai coutume de dire vrai, et une bonne coutume comme celle-là ne s'accorde pas avec une mauvaise; jamais votre amitié ne sera assez forte pour endurer la mienne. Le Prince. - Nous nous brouillerons ensemble si tu ne me réponds toujours ce que tu penses. Il ne me reste qu'une chose à te dire, Arlequin souviens-toi que je t'aime; c'est tout ce que je te recommande. Arlequin. - Flaminia sera-t-elle sa maÃtresse? Le Prince. - Ah ne me parle point de Flaminia; tu n'étais pas capable de me donner tant de chagrins sans elle. Il s'en va. Arlequin. - Point du tout; c'est la meilleure fille du monde, vous ne devez point lui vouloir de mal. ScÚne VI Arlequin, seul. Arlequin. - Apparemment que mon coquin de valet aura médit de ma bonne amie; par la mardi, il faut que j'aille voir oÃÂč elle est. Mais moi, que ferai-je à cette heure? Est-ce que je quitterai Silvia là ? cela se pourra-t-il? y aura-t-il moyen? ma foi non, non assurément. J'ai un peu fait le nigaud avec le Prince, parce que je suis tendre à la peine d'autrui; mais le Prince est tendre aussi lui, et il ne dira mot. ScÚne VII Flaminia arrive d'un air triste; Arlequin Arlequin. - Bonjour, Flaminia, j'allais vous chercher. Flaminia, en soupirant. - Adieu, Arlequin. Arlequin. - Qu'est-ce que cela veut dire, adieu? Flaminia. - Trivelin nous a trahis; le Prince a su l'intelligence qui est entre nous; il vient de m'ordonner de sortir d'ici, et m'a défendu de vous voir jamais. Malgré cela, je n'ai pu m'empÃÂȘcher de venir vous parler encore une fois; ensuite j'irai oÃÂč je pourrai pour éviter sa colÚre. Arlequin, étonné et déconcerté. - Ah me voilà un joli garçon à présent! Flaminia. - Je suis au désespoir, moi! me voir séparée pour jamais d'avec vous, de tout ce que j'avais de plus cher au monde! Le temps me presse, je suis forcée de vous quitter mais avant que de partir, il faut que je vous ouvre mon coeur. Arlequin, en reprenant son haleine. - Ahi, qu'est-ce, ma mie? qu'a-t-il, ce cher coeur? Flaminia. - Ce n'est point de l'amitié que j'avais pour vous, Arlequin, je m'étais trompée. Arlequin, d'un ton essoufflé - C'est donc de l'amour? Flaminia. - Et du plus tendre. Adieu. Arlequin, la retenant. - Attendez... Je me suis peut-ÃÂȘtre trompé, moi aussi, sur mon compte. Flaminia. - Comment, vous vous seriez mépris? vous m'aimeriez, et nous ne nous verrons plus? Arlequin, ne m'en dites pas davantage, je m'enfuis. Elle fait un ou deux pas. Arlequin. - Restez. Flaminia. - Laissez-moi aller, que ferons-nous? Arlequin. - Parlons raison. Flaminia. - Que vous dirai-je? Arlequin. - C'est que mon amitié est aussi loin que la vÎtre; elle est partie voilà que je vous aime, cela est décidé, et je n'y comprends rien. Ouf! Flaminia. - Quelle aventure! Arlequin. - Je ne suis point marié, par bonheur. Flaminia. - Il est vrai. Arlequin. - Silvia se mariera avec le Prince, et il sera content. Flaminia. - Je n'en doute point. Arlequin. - Ensuite, puisque notre coeur s'est mécompté et que nous nous aimons par mégarde, nous prendrons patience et nous nous accommoderons à l'avenant. Flaminia, d'un ton doux. - J'entends bien, vous voulez dire que nous nous marierons ensemble. Arlequin. - Vraiment oui; est-ce ma faute, à moi? Pourquoi ne m'avertissiez-vous pas que vous m'attraperiez et que vous seriez ma maÃtresse? Flaminia. - M'avez-vous avertie que vous deviendriez mon amant? Arlequin. - Morbleu! le devinais-je? Flaminia. - Vous étiez assez aimable pour le deviner. Arlequin. - Ne nous reprochons rien; s'il ne tient qu'à ÃÂȘtre aimable, vous avez plus de tort que moi. Flaminia. - Epousez-moi, j'y consens mais il n'y a point de temps à perdre, et je crains qu'on ne vienne m'ordonner de sortir. Arlequin, en soupirant. - Ah! je pars pour parler au Prince; ne dites pas à Silvia que je vous aime, elle croirait que je suis dans mon tort, et vous savez que je suis innocent; je ne ferai semblant de rien avec elle, je lui dirai que c'est pour sa fortune que je la laisse là . Flaminia. - Fort bien; j'allais vous le conseiller. Arlequin. - Attendez, et donnez-moi votre main que je la baise... AprÚs avoir baisé sa main. Qui est-ce qui aurait cru que j'y prendrais tant de plaisir? Cela me confond. ScÚne VIII Flaminia, Silvia Flaminia. - En vérité, le Prince a raison; ces petites personnes-là font l'amour d'une maniÚre à ne pouvoir y résister. Voici l'autre. A quoi rÃÂȘvez-vous, belle Silvia? Silvia. - Je rÃÂȘve à moi, et je n'y entends rien. Flaminia. - Que trouvez-vous donc en vous de si incompréhensible? Silvia. - Je voulais me venger de ces femmes, vous savez bien, cela s'est passé. Flaminia. - Vous n'ÃÂȘtes guÚre vindicative. Silvia. - J'aimais Arlequin, n'est-ce pas? Flaminia. - Il me le semblait. Silvia. - Eh bien, je crois que je ne l'aime plus. Flaminia. - Ce n'est pas un si grand malheur. Silvia. - Quand ce serait un malheur, qu'y ferais-je? Lorsque je l'ai aimé, c'était un amour qui m'était venu; à cette heure que je ne l'aime plus, c'est un amour qui s'en est allé; il est venu sans mon avis, il s'en retourne de mÃÂȘme, je ne crois pas ÃÂȘtre blùmable. Flaminia, les premiers mots à part. - Rions un moment. Je le pense à peu prÚs de mÃÂȘme. Silvia, vivement. - Qu'appelez-vous à peu prÚs? Il faut le penser tout à fait comme moi, parce que cela est voilà de mes gens qui disent tantÎt oui, tantÎt non. Flaminia. - Sur quoi vous emportez-vous donc? Silvia. - Je m'emporte à propos; je vous consulte bonnement, et vous allez me répondre des à peu prÚs qui me chicanent. Flaminia. - Ne voyez-vous pas bien que je badine, et que vous n'ÃÂȘtes que louable? Mais n'est-ce pas cet officier que vous aimez? Silvia. - Eh, qui donc? Pourtant je n'y consens pas encore, à l'aimer mais à la fin il faudra bien y venir; car dire toujours non à un homme qui demande toujours oui, le voir triste, toujours se lamentant, toujours le consoler de la peine qu'on lui fait, dame, cela lasse; il vaut mieux ne lui en plus faire. Flaminia. - Oh! vous allez le charmer; il mourra de joie. Silvia. - Il mourrait de tristesse, et c'est encore pis. Flaminia. - Il n'y a pas de comparaison. Silvia. - Je l'attends; nous avons été plus de deux heures ensemble, et il va revenir pour ÃÂȘtre avec moi quand le Prince me parlera. Cependant j'ai peur qu'Arlequin ne s'afflige trop, qu'en dites-vous? Mais ne me rendez pas scrupuleuse. Flaminia. - Ne vous inquiétez pas, on trouvera aisément moyen de l'apaiser. Silvia, avec un petit air d'inquiétude. - De l'apaiser! Diantre, il est donc bien facile de m'oublier, à ce compte? Est-ce qu'il a fait quelque maÃtresse ici? Flaminia. - Lui, vous oublier! J'aurais donc perdu l'esprit si je vous le disais; vous serez trop heureuse s'il ne se désespÚre pas. Silvia. - Vous avez bien affaire de me dire cela; vous ÃÂȘtes cause que je redeviens incertaine, avec votre désespoir. Flaminia. - Et s'il ne vous aime plus, que diriez-vous? Silvia. - S'il ne m'aime plus, vous n'avez qu'à garder votre nouvelle. Flaminia. - Eh bien, il vous aime encore, et vous en ÃÂȘtes fùchée; que vous faut-il donc? Silvia. - Hom! vous qui riez, je voudrais bien vous voir à ma place. Flaminia. - Votre amant vous cherche; croyez-moi, finissez avec lui sans vous inquiéter du reste. ScÚne IX Silvia, Le Prince Le Prince. - Eh quoi! Silvia, vous ne me regardez pas? Vous devenez triste toutes les fois que je vous aborde; j'ai toujours le chagrin de penser que je vous suis importun. Bon, importun! je parlais de lui tout à l'heure. Le Prince. - Vous parliez de moi? et qu'en disiez-vous, belle Silvia? Silvia. - Oh je disais bien des choses; je disais que vous ne saviez pas encore ce que je pensais. Le Prince. - Je sais que vous ÃÂȘtes résolue à me refuser votre coeur, et c'est là savoir ce que vous pensez. Silvia. - Hom, vous n'ÃÂȘtes pas si savant que vous le croyez, ne vous vantez pas tant. Mais, dites-moi, vous ÃÂȘtes un honnÃÂȘte homme, et je suis sûre que vous me direz la vérité vous savez comme je suis avec Arlequin; à présent, prenez que j'aie envie de vous aimer si je contentais mon envie, ferais-je bien? ferais-je mal? Là , conseillez-moi dans la bonne foi. Le Prince. - Comme on n'est pas le maÃtre de son coeur, si vous aviez envie de m'aimer, vous seriez en droit de vous satisfaire; voilà mon sentiment. Silvia. - Me parlez-vous en ami? Le Prince. - Oui, Silvia, en homme sincÚre. Silvia. - C'est mon avis aussi; j'ai décidé de mÃÂȘme, et je crois que nous avons raison tous deux; ainsi je vous aimerai, s'il me plaÃt, sans qu'il y ait le petit mot à dire. Le Prince. - Je n'y gagne rien, car il ne vous plaÃt point. Silvia. - Ne vous mÃÂȘlez point de deviner, car je n'ai point de foi à vous. Mais enfin ce prince, puisqu'il faut que je le voie, quand viendra-t-il? S'il veut, je l'en quitte. Le Prince. - Il ne viendra que trop tÎt pour moi; lorsque vous le connaÃtrez, vous ne voudrez peut-ÃÂȘtre plus de moi. Silvia. - Courage, vous voilà dans la crainte à cette heure; je crois qu'il a juré de n'avoir jamais un moment de bon temps. Le Prince. - Je vous avoue que j'ai peur. Silvia. - Quel homme! il faut bien que je lui remette l'esprit. Ne tremblez plus, je n'aimerai jamais le Prince, je vous en fais un serment par... Le Prince. - ArrÃÂȘtez, Silvia, n'achevez pas votre serment, je vous en conjure. Silvia. - Vous m'empÃÂȘchez de jurer cela est joli! j'en suis bien aise. Le Prince. - Voulez-vous que je vous laisse jurer contre moi? Silvia. - Contre vous! est-ce que vous ÃÂȘtes le Prince? Le Prince. - Oui, Silvia; je vous ai jusqu'ici caché mon rang, pour essayer de ne devoir votre tendresse qu'à la mienne je ne voulais rien perdre du plaisir qu'elle pouvait me faire. A présent que vous me connaissez, vous ÃÂȘtes libre d'accepter ma main et mon coeur, ou de refuser l'un et l'autre. Parlez, Silvia. Silvia. - Ah, mon cher Prince! j'allais faire un beau serment; si vous avez cherché le plaisir d'ÃÂȘtre aimé de moi, vous avez bien trouvé ce que vous cherchiez; vous savez que je dis la vérité, voilà ce qui m'en plaÃt. Le Prince. - Notre union est donc assurée. ScÚne X et derniÚre Arlequin, Flaminia, Silvia, Le Prince Arlequin. - J'ai tout entendu, Silvia. Silvia. - Eh bien, Arlequin, je n'aurai donc pas la peine de vous le dire; consolez-vous comme vous pourrez de vous-mÃÂȘme; le Prince vous parlera, j'ai le coeur tout entrepris voyez, accommodez-vous, il n'y a plus de raison à moi, c'est la vérité. Qu'est-ce que vous me diriez? que je vous quitte. Qu'est-ce que je vous répondrais? que je le sais bien. Prenez que vous l'avez dit, prenez que j'ai répondu, laissez-moi aprÚs, et voilà qui sera fini. Le Prince. - Flaminia, c'est à vous que je remets Arlequin; je l'estime et je vais le combler de biens. Toi, Arlequin, accepte de ma main Flaminia pour épouse, et sois pour jamais assuré de la bienveillance de ton prince. Belle Silvia, souffrez que des fÃÂȘtes qui vous sont préparées annoncent ma joie à des sujets dont vous allez ÃÂȘtre la souveraine. Arlequin. - A présent, je me moque du tour que notre amitié nous a joué; patience, tantÎt nous lui en jouerons d'un autre. Le Prince travesti Acteurs Comédie en trois actes et en prose Représentée pour la premiÚre fois le 5 février 1724 par les comédiens italiens Acteurs La Princesse de Barcelone. Le Prince de Léon, sous le nom de Lélio. Frédéric, ministre de la Princesse. Arlequin, valet de Lélio. Lisette, maÃtresse d'Arlequin. Le Roi de Castille, sous le nom d'ambassadeur. Un garde de la Princesse. Femmes de la Princesse. La scÚne est à Barcelone. Acte premier ScÚne premiÚre La Princesse et sa suite, Hortense La scÚne représente une salle oÃÂč la Princesse entre rÃÂȘveuse, accompagnée de quelques femmes qui s'arrÃÂȘtent au milieu du théùtre. La Princesse, se retournant vers ses femmes. - Hortense ne vient point, qu'on aille lui dire encore que je l'attends avec impatience. Hortense entre. Je vous demandais, Hortense. Hortense. - Vous me paraissez bien agitée, Madame. La Princesse, à ses femmes. - Laissez-nous. ScÚne II La Princesse, Hortense La Princesse. - Ma chÚre Hortense, depuis un an que vous ÃÂȘtes absente, il m'est arrivé une grande aventure. Hortense. - Hier au soir en arrivant, quand j'eus l'honneur de vous revoir, vous me parûtes aussi tranquille que vous l'étiez avant mon départ. La Princesse. - Cela est bien différent, et je vous parus hier ce que je n'étais pas; mais nous avions des témoins, et d'ailleurs vous aviez besoin de repos. Hortense. - Que vous est-il donc arrivé, Madame? Car je compte que mon absence n'aura rien diminué des bontés et de la confiance que vous aviez pour moi. La Princesse. - Non, sans doute. Le sang nous unit; je sais votre attachement pour moi, et vous me serez toujours chÚre; mais j'ai peur que vous ne condamniez mes faiblesses. Hortense. - Moi, Madame, les condamner! Eh n'est-ce pas un défaut que de n'avoir point de faiblesse? Que ferions-nous d'une personne parfaite? A quoi nous serait-elle bonne? Entendrait-elle quelque chose à nous, à notre coeur, à ses petits besoins? quel service pourrait-elle nous rendre avec sa raison ferme et sans quartier, qui ferait main basse sur tous nos mouvements? Croyez-moi Madame; il faut vivre avec les autres, et avoir du moins moitié raison et moitié folie, pour lier commerce; avec cela vous nous ressemblerez un peu; car pour nous ressembler tout à fait, il ne faudrait presque que de la folie; mais je ne vous en demande pas tant. Venons au fait. Quel est le sujet de votre inquiétude? La Princesse. - J'aime, voilà ma peine. Hortense. - Que ne dites-vous J'aime, voilà mon plaisir? car elle est faite comme un plaisir, cette peine que vous dites. La Princesse. - Non, je vous assure; elle m'embarrasse beaucoup. Hortense. - Mais vous ÃÂȘtes aimée, sans doute? La Princesse. - Je crois voir qu'on n'est pas ingrat. Hortense. - Comment, vous croyez voir! Celui qui vous aime met-il son amour en énigme? Oh! Madame, il faut que l'amour parle bien clairement et qu'il répÚte toujours, encore avec cela ne parle-t-il pas assez. La Princesse. - Je rÚgne; celui dont il s'agit ne pense pas sans doute qu'il lui soit permis de s'expliquer autrement que par ses respects. Hortense. - Eh bien! Madame, que ne lui donnez-vous un pouvoir plus ample? Car qu'est-ce que c'est que du respect? L'amour est bien enveloppé là -dedans. Sans lui dire précisément Expliquez-vous mieux, ne pouvez-vous lui glisser la valeur de cela dans quelque regard? Avec deux yeux ne dit-on pas ce que l'on veut? La Princesse. - Je n'ose, Hortense, un reste de fierté me retient. Hortense. - Il faudra pourtant bien que ce reste-là s'en aille avec le reste, si vous voulez vous éclaircir. Mais quelle est la personne en question? La Princesse. - Vous avez entendu parler de Lélio? Hortense. - Oui, comme d'un illustre étranger qui, ayant rencontré notre armée, y servit volontaire il y a six ou sept mois, et à qui nous dûmes le gain de la derniÚre bataille. La Princesse. - Celui qui commandait l'armée l'engagea par mon ordre à venir ici; depuis qu'il y est, ses sages conseils dans mes affaires ne m'ont pas été moins avantageux que sa valeur; c'est d'ailleurs l'ùme la plus généreuse... Hortense. - Est-il jeune? La Princesse. - Il est dans la fleur de son ùge. Hortense. - De bonne mine? La Princesse. - Il me le paraÃt. Hortense. - Jeune, aimable, vaillant, généreux et sage, cet homme-là vous a donné son coeur; vous lui avez rendu le vÎtre en revanche, c'est coeur pour coeur, le troc est sans reproche, et je trouve que vous avez fait là un fort bon marché. Comptons; dans cet homme-là vous avez d'abord un amant, ensuite un ministre, ensuite un général d'armée, ensuite un mari, s'il le faut, et le tout pour vous; voilà donc quatre hommes pour un, et le tout en un seul, Madame; ce calcul-là mérite attention. La Princesse. - Vous ÃÂȘtes toujours badine. Mais cet homme qui en vaut quatre, et que vous voulez que j'épouse, savez-vous qu'il n'est, à ce qu'il dit, qu'un simple gentilhomme, et qu'il me faut un prince? Il est vrai que dans nos Etats le privilÚge des princesses qui rÚgnent est d'épouser qui elles veulent; mais il ne sied pas toujours de se servir de ses privilÚges. Hortense. - Madame, il vous faut un prince ou un homme qui mérite de l'ÃÂȘtre, c'est la mÃÂȘme chose; un peu d'attention, s'il vous plaÃt. Jeune, aimable, vaillant, généreux et sage, Madame, avec cela, fût-il né dans une chaumiÚre, sa naissance est royale, et voilà mon Prince; je vous défie d'en trouver un meilleur. Croyez-moi, je parle quelquefois sérieusement; vous et moi nous restons seules de la famille de nos maÃtres; donnez à vos sujets un souverain vertueux; ils se consoleront avec sa vertu du défaut de sa naissance. La Princesse. - Vous avez raison, et vous m'encouragez; mais, ma chÚre Hortense, il vient d'arriver ici un ambassadeur de Castille, dont je sais que la commission est de demander ma main pour son maÃtre; aurais-je bonne grùce de refuser un prince pour n'épouser qu'un particulier? Hortense. - Si vous aurez bonne grùce? Eh! qui en empÃÂȘchera? Quand on refuse les gens bien poliment, ne les refuse-t-on pas de bonne grùce? La Princesse. - Eh bien! Hortense, je vous en croirai; mais j'attends un service de vous. Je ne saurais me résoudre à montrer clairement mes dispositions à Lélio; souffrez que je vous charge de ce soin-là , et acquittez-vous-en adroitement dÚs que vous le verrez. Hortense. - Avec plaisir, Madame; car j'aime à faire de bonnes actions. A la charge que, quand vous aurez épousé cet honnÃÂȘte homme-là , il y aura dans votre histoire un petit article que je dresserai moi-mÃÂȘme, et qui dira précisément "Ce fut la sage Hortense qui procura cette bonne fortune au peuple; la Princesse craignait de n'avoir pas bonne grùce en épousant Lélio; Hortense lui leva ce vain scrupule, qui eût peut-ÃÂȘtre privé la république de cette longue suite de bons princes qui ressemblÚrent à leur pÚre." Voilà ce qu'il faudra mettre pour la gloire de mes descendants, qui, par ce moyen, auront en moi une aïeule d'heureuse mémoire. La Princesse. - Quel fonds de gaieté!... Mais, ma chÚre Hortense, vous parlez de vos descendants; vous n'avez été qu'un an avec votre mari, qui ne vous a pas laissé d'enfants, et toute jeune que vous ÃÂȘtes, vous ne voulez pas vous remarier; oÃÂč prendrez-vous votre postérité? Hortense. - Cela est vrai, je n'y songeais pas, et voilà tout d'un coup ma postérité anéantie... Mais trouvez-moi quelqu'un qui ait à peu prÚs le mérite de Lélio, et le goût du mariage me reviendra peut-ÃÂȘtre; car je l'ai tout à fait perdu, et je n'ai point tort. Avant que le comte Rodrigue m'épousùt, il n'y avait amour ancien ni moderne qui pût figurer auprÚs du sien. Les autres amants auprÚs de lui rampaient comme de mauvaises copies d'un excellent original, c'était une chose admirable, c'était une passion formée de tout ce qu'on peut imaginer en sentiments, langueurs, soupirs, transports, délicatesses, douce impatience, et le tout ensemble; pleurs de joie au moindre regard favorable, torrent de larmes au moindre coup d'oeil un peu froid; m'adorant aujourd'hui, m'idolùtrant demain; plus qu'idolùtre ensuite, se livrant à des hommages toujours nouveaux; enfin, si l'on avait partagé sa passion entre un million de coeurs, la part de chacun d'eux aurait été fort raisonnable. J'étais enchantée. Deux siÚcles, si nous les passions ensemble, n'épuiseraient pas cette tendresse-là , disais-je en moi-mÃÂȘme; en voilà pour plus que je n'en userai. Je ne craignais qu'une chose, c'est qu'il ne mourût de tant d'amour avant que d'arriver au jour de notre union. Quand nous fûmes mariés, j'eus peur qu'il n'expirùt de joie. Hélas! Madame, il ne mourut ni avant ni aprÚs, il soutint fort bien sa joie. Le premier mois elle fut violente; le second elle devint plus calme, à l'aide d'une de mes femmes qu'il trouva jolie; le troisiÚme elle baissa à vue d'oeil, et le quatriÚme il n'y en avait plus. Ah! c'était un triste personnage aprÚs cela que le mien. La Princesse. - J'avoue que cela est affligeant. Hortense. - Affligeant, Madame, affligeant! Imaginez-vous ce que c'est que d'ÃÂȘtre humiliée, rebutée, abandonnée, et vous aurez quelque légÚre idée de tout ce qui compose la douleur d'une jeune femme alors. Etre aimée d'un homme autant que je l'étais, c'est faire son bonheur et ses délices; c'est ÃÂȘtre l'objet de toutes ses complaisances, c'est régner sur lui, disposer de son ùme; c'est voir sa vie consacrée à vos désirs, à vos caprices, c'est passer la vÎtre dans la flatteuse conviction de vos charmes; c'est voir sans cesse qu'on est aimable ah! que cela est doux à voir! le charmant point de vue pour une femme! En vérité, tout est perdu quand vous perdez cela. Eh bien! Madame, cet homme dont vous étiez l'idole, concevez qu'il ne vous aime plus; et mettez-vous vis-à -vis de lui; la jolie figure que vous y ferez! Quel opprobre! Lui parlez-vous, toutes ses réponses sont des monosyllabes, oui, non; car le dégoût est laconique. L'approchez-vous, il fuit; vous plaignez-vous, il querelle; quelle vie! quelle chute! quelle fin tragique! Cela fait frémir l'amour-propre. Voilà pourtant mes aventures; et si je me rembarquais, j'ai du malheur, je ferais encore naufrage, à moins que de trouver un autre Lélio. La Princesse. - Vous ne tiendrez pas votre colÚre, et je chercherai de quoi vous réconcilier avec les hommes. Hortense. - Cela est inutile; je ne sache qu'un homme dans le monde qui pût me convertir là -dessus, homme que je ne connais point, que je n'ai jamais vu que deux jours. Je revenais de mon chùteau pour retourner dans la province dont mon mari était gouverneur, quand ma chaise fut attaquée par des voleurs qui avaient déjà fait plier le peu de gens que j'avais avec moi. L'homme dont je vous parle, accompagné de trois autres, vint à mes cris, et fondit sur mes voleurs, qu'il contraignit à prendre la fuite. J'étais presque évanouie; il vint à moi, s'empressa à me faire revenir, et me parut le plus aimable et le plus galant homme que j'aie encore vu. Si je n'avais pas été mariée, je ne sais ce que mon coeur serait devenu, je ne sais pas trop mÃÂȘme ce qu'il devint alors; mais il ne s'agissait plus de cela, je priai mon libérateur de se retirer. Il insista à me suivre prÚs de deux jours; à la fin je lui marquai que cela m'embarrassait; j'ajoutai que j'allais joindre mon mari, et je tirai un diamant de mon doigt que je le pressai de prendre; mais sans le regarder il s'éloigna trÚs vite, et avec quelque sorte de douleur. Mon mari mourut deux mois aprÚs, et je ne sais par quelle fatalité l'homme que j'ai vu m'est toujours resté dans l'esprit. Mais il y a apparence que nous ne nous reverrons jamais; ainsi mon coeur est en sûreté. Mais qui est-ce qui vient à nous? La Princesse. - C'est un homme à Lélio. Hortense. - Il me vient une idée pour vous; ne saurait-il pas qui est son maÃtre? La Princesse. - Il n'y a pas d'apparence; car Lélio perdit ses gens à la derniÚre bataille, et il n'a que de nouveaux domestiques. Hortense. - N'importe, faisons-lui toujours quelque question. ScÚne III La Princesse, Hortense, Arlequin Arlequin arrive d'un air désoeuvré en regardant de tous cÎtés. Il voit la Princesse et Hortense, et veut s'en aller. La Princesse. - Que cherches-tu, Arlequin? ton maÃtre est-il dans le palais? Arlequin. - Madame, je supplie Votre Principauté de pardonner l'impertinence de mon étourderie; si j'avais su que votre présence eût été ici, je n'aurais pas été assez nigaud pour y venir apporter ma personne. La Princesse. - Tu n'as point fait de mal. Mais, dis-moi, cherches-tu ton maÃtre? Arlequin. - Tout juste, vous l'avez deviné, Madame. Depuis qu'il vous a parlé tantÎt, je l'ai perdu de vue dans cette peste de maison, et, ne vous déplaise, je me suis aussi perdu, moi. Si vous vouliez bien m'enseigner mon chemin, vous me feriez plaisir; il y a ici un si grand tas de chambres, que j'y voyage depuis une heure sans en trouver le bout. Par la mardi! si vous louez tout cela, cela vous doit rapporter bien de l'argent, pourtant. Que de fatras de meubles, de drÎleries, de colifichets! Tout un village vivrait un an de ce que cela vaut. Depuis six mois que nous sommes ici, je n'avais point encore vu cela. Cela est si beau, si beau, qu'on n'ose pas le regarder; cela fait peur à un pauvre homme comme moi. Que vous ÃÂȘtes riches, vous autres Princes! et moi, qu'est-ce que je suis en comparaison de cela? Mais n'est-ce pas encore une autre impertinence que je fais, de raisonner avec vous comme avec ma pareille? Hortense rit. Voilà votre camarade qui rit; j'aurai dit quelque sottise. Adieu, Madame; je salue Votre Grandeur. La Princesse. - ArrÃÂȘte, arrÃÂȘte... Hortense. - Tu n'as point dit de sottise; au contraire, tu me parais de bonne humeur. Arlequin. - Pardi! je ris toujours; que voulez-vous? je n'ai rien à perdre. Vous vous amusez à ÃÂȘtre riches, vous autres, et moi je m'amuse à ÃÂȘtre gaillard; il faut bien que chacun ait son amusette en ce monde. Hortense. - Ta condition est-elle bonne? Es-tu bien avec Lélio? Arlequin. - Fort bien nous vivons ensemble de bonne amitié; je n'aime pas le bruit, ni lui non plus; je suis drÎle, et cela l'amuse. Il me paie bien, me nourrit bien, m'habille bien honnÃÂȘtement et de belle étoffe, comme vous voyez; me donne par-ci par-là quelques petits profits, sans ceux qu'il veut bien que je prenne, et qu'il ne sait pas; et, comme cela, je passe tout bellement ma vie. La Princesse, à part. - Il est aussi babillard que joyeux. Arlequin. - Est-ce que vous savez une meilleure condition pour moi, Madame? Hortense. - Non, je n'en sache point de meilleure que celle de ton maÃtre; car on dit qu'il est grand seigneur. Arlequin. - Il a l'air d'un garçon de famille. Hortense. - Tu me réponds comme si tu ne savais pas qui il est. Arlequin. - Non, je n'en sais rien, de bonne vérité. Je l'ai rencontré comme il sortait d'une bataille; je lui fis un petit plaisir; il me dit grand merci. Il disait que son monde avait été tué; je lui répondis Tant pis. Il me dit Tu me plais, veux-tu venir avec moi? Je lui dis Tope, je le veux bien. Ce qui fut dit, fut fait; il prit encore d'autre monde; et puis le voilà qui part pour venir ici, et puis moi je pars de mÃÂȘme, et puis nous voilà en voyage, en courant la poste, qui est le train du diable; car parlant par respect, j'ai été prÚs d'un mois sans pouvoir m'asseoir. Ah! les mauvaises mazettes! La Princesse, en riant. - Tu es un historien bien exact. Arlequin. - Oh! quand je compte quelque chose, je n'oublie rien; bref, tant y a que nous arrivùmes ici, mon maÃtre et moi. La Grandeur de Madame l'a trouvé brave homme, elle l'a favorisé de sa faveur; car on l'appelle favori; il n'en est pas plus impertinent qu'il l'était pour cela, ni moi non plus. Il est courtisé, et moi aussi; car tout le monde me respecte, tout le monde est ici en peine de ma santé, et me demande mon amitié; moi, je la donne à tout hasard, cela ne me coûte rien, ils en feront ce qu'ils pourront, ils n'en feront pas grand-chose. C'est un drÎle de métier que d'avoir un maÃtre ici qui a fait fortune; tous les courtisans veulent ÃÂȘtre les serviteurs de son valet. La Princesse. - Nous n'en apprendrons rien; allons-nous-en. Adieu, Arlequin. Arlequin. - Ah! Madame, sans compliment, je ne suis pas digne d'avoir cet adieu-là ... Quand elles sont parties. Cette Princesse est une bonne femme; elle n'a pas voulu me tourner le dos sans me faire une civilité. Bon! voilà mon maÃtre. ScÚne IV Lélio, Arlequin Lélio. - Qu'est-ce que tu fais ici? Arlequin. - J'y fais connaissance avec la Princesse, et j'y reçois ses compliments. Lélio. - Que veux-tu dire avec ta connaissance et tes compliments? Est-ce que tu l'as vue, la Princesse? OÃÂč est-elle? Arlequin. - Nous venons de nous quitter. Lélio. - Explique-toi donc; que t'a-t-elle dit? Arlequin. - Bien des choses. Elle me demandait si nous nous trouvions bien ensemble, comment s'appelaient votre pÚre et votre mÚre, de quel métier ils étaient, s'ils vivaient de leurs rentes ou de celles d'autrui. Moi, je lui ai dit Que le diable emporte celui qui les connaÃt! je ne sais pas quelle mine ils ont, s'ils sont nobles ou vilains, gentilshommes ou laboureurs mais que vous aviez l'air d'un enfant d'honnÃÂȘtes gens. AprÚs cela elle m'a dit Je vous salue. Et moi je lui ai dit Vous me faites trop de grùces. Et puis c'est tout. Lélio, à part. - Quel galimatias! Tout ce que j'en puis comprendre, c'est que la Princesse s'est informée de lui s'il me connaissait. Enfin tu lui as donc dit que tu ne savais pas qui je suis? Arlequin. - Oui; cependant je voudrais bien le savoir; car quelquefois cela me chicane. Dans la vie il y a tant de fripons, tant de vauriens qui courent par le monde pour fourber l'un, pour attraper l'autre, et qui ont bonne mine comme vous. Je vous crois un honnÃÂȘte garçon, moi. Lélio, en riant. - Va, va, ne t'embarrasse pas, Arlequin; tu as bon maÃtre, je t'en assure. Arlequin. - Vous me payez bien, je n'ai pas besoin d'autre caution; et au cas que vous soyez quelque bohémien, pardi! au moins vous ÃÂȘtes un bohémien de bon compte. Lélio. - En voilà assez, ne sors point du respect que tu me dois. Arlequin. - Tenez, d'un autre cÎté, je m'imagine quelquefois que vous ÃÂȘtes quelque grand seigneur; car j'ai entendu dire qu'il y a eu des princes qui ont couru la prétantaine pour s'ébaudir, et peut-ÃÂȘtre que c'est un vertigo qui vous a pris aussi. Lélio, à part. - Ce benÃÂȘt-là se serait-il aperçu de ce que je suis... Et par oÃÂč juges-tu que je pourrais ÃÂȘtre un prince? Voilà une plaisante idée! Est-ce par le nombre des équipages que j'avais quand je t'ai pris? par ma magnificence? Arlequin. - Bon! belles bagatelles! tout le monde a de cela; mais, par la mardi! personne n'a si bon coeur que vous, et il m'est avis que c'est là la marque d'un prince. Lélio. - On peut avoir le coeur bon sans ÃÂȘtre prince, et pour l'avoir tel, un prince a plus à travailler qu'un autre; mais comme tu es attaché à moi, je veux bien te confier que je suis un homme de condition qui me divertis à voyager inconnu pour étudier les hommes, et voir ce qu'ils sont dans tous les Etats. Je suis jeune, c'est une étude qui me sera nécessaire un jour; voilà mon secret, mon enfant. Arlequin. - Ma foi! cette étude-là ne vous apprendra que misÚre; ce n'était pas la peine de courir la poste pour aller étudier toute cette racaille. Qu'est-ce que vous ferez de cette connaissance des hommes? Vous n'apprendrez rien que des pauvretés. Lélio. - C'est qu'ils ne me tromperont plus. Arlequin. - Cela vous gùtera. Lélio. - D'oÃÂč vient? Arlequin. - Vous ne serez plus si bon enfant quand vous serez bien savant sur cette race-là . En voyant tant de canailles, par dépit canaille vous deviendrez. Lélio, à part les premiers mots. - Il ne raisonne pas mal. Adieu, te voilà instruit, garde-moi le secret; je vais retrouver la Princesse. Arlequin. - De quel cÎté tournerai-je pour retrouver notre cuisine? Lélio. - Ne sais-tu pas ton chemin? Tu n'as qu'à traverser cette galerie-là . ScÚne V Lélio, seul. Lélio. - La Princesse cherche à me connaÃtre, et me confirme dans mes soupçons; les services que je lui ai rendu ont disposé son coeur à me vouloir du bien, et mes respects empressés l'ont persuadée que je l'aimais sans oser le dire. Depuis que j'ai quitté les Etats de mon pÚre, et que je voyage sous ce déguisement pour hùter l'expérience dont j'aurai besoin si je rÚgne un jour, je n'ai fait nulle part un séjour si long qu'ici; à quoi donc aboutira-t-il? Mon pÚre souhaite que je me marie, et me laisse le choix d'une épouse. Ne dois-je pas m'en tenir à cette Princesse? Elle est aimable; et si je lui plais, rien n'est plus flatteur pour moi que son inclination, car elle ne me connaÃt pas. N'en cherchons donc point d'autre qu'elle; déclarons-lui qui je suis, enlevons-la au prince de Castille, qui envoie la demander. Elle ne m'est pas indifférente; mais que je l'aimerais sans le souvenir inutile que je garde encore de cette belle personne que je sauvai des mains des voleurs! ScÚne VI Lélio, Hortense, à qui un garde dit en montrant Lélio. [Un Garde.] - Le voilà , Madame. Lélio, surpris. - Je connais cette dame-là . Hortense, étonnée. - Que vois-je? Lélio, s'approchant. - Me reconnaissez-vous, Madame? Hortense. - Je crois que oui, Monsieur. Lélio. - Me fuirez-vous encore? Hortense. - Il le faudra peut-ÃÂȘtre bien. Lélio. - Eh pourquoi donc le faudra-t-il? Vous déplais-je tant, que vous ne puissiez au moins supporter ma vue? Hortense. - Monsieur, la conversation commence d'une maniÚre qui m'embarrasse; je ne sais que vous répondre; je ne saurais vous dire que vous me plaisez. Lélio. - Non, Madame; je ne l'exige point non plus; ce bonheur-là n'est pas fait pour moi, et je ne mérite sans doute que votre indifférence. Hortense. - Je ne serais pas assez modeste si je vous disais que vous l'ÃÂȘtes trop, mais de quoi s'agit-il? Je vous estime, je vous ai une grande obligation; nous nous retrouvons ici, nous nous reconnaissons; vous n'avez pas besoin de moi, vous avez la Princesse; que pourriez-vous me vouloir encore? Lélio. - Vous demander la seule consolation de vous ouvrir mon coeur. Hortense. - Oh! je vous consolerais mal; je n'ai point de talents pour ÃÂȘtre confidente. Lélio. - Vous, confidente, Madame! Ah! vous ne voulez pas m'entendre. Hortense. - Non, je suis naturelle; et pour preuve de cela, vous pouvez vous expliquer mieux, je ne vous en empÃÂȘche point, cela est sans conséquence. Lélio. - Eh quoi! Madame, le chagrin que j'eus en vous quittant, il y a sept ou huit mois, ne vous a point appris mes sentiments? Hortense. - Le chagrin que vous eûtes en me quittant? et à propos de quoi? Qu'est-ce que c'était que votre tristesse? Rappelez-m'en le sujet, voyons, car je ne m'en souviens plus. Lélio. - Que ne m'en coûta-t-il pas pour vous quitter, vous que j'aurais voulu ne quitter jamais, et dont il faudra pourtant que je me sépare? Hortense. - Quoi! c'est là ce que vous entendiez? En vérité, je suis confuse de vous avoir demandé cette explication-là , je vous prie de croire que j'étais dans la meilleure foi du monde. Lélio. - Je vois bien que vous ne voudrez jamais en apprendre davantage. Hortense, le regardant de cÎté. - Vous ne m'avez donc point oubliée? Lélio. - Non, Madame, je ne l'ai jamais pu; et puisque je vous revois, je ne le pourrai jamais... Mais quelle était mon erreur quand je vous quittai! Je crus recevoir de vous un regard dont la douceur me pénétra; mais je vois bien que je me suis trompé. Hortense. - Je me souviens de ce regard-là , par exemple. Lélio. - Et que pensiez-vous, Madame, en me gardant ainsi? Hortense. - Je pensais apparemment que je vous devais la vie. Lélio. - c'était donc une pure reconnaissance? Hortense. - J'aurais de la peine à vous rendre compte de cela; j'étais pénétrée du service que vous m'aviez rendu, de votre générosité; vous alliez me quitter, je vous voyais triste, je l'étais peut-ÃÂȘtre moi-mÃÂȘme; je vous regardai comme je pus, sans savoir comment, sans me gÃÂȘner; il y a des moments oÃÂč des regards signifient ce qu'ils peuvent, on ne répond de rien, on ne sait point trop ce qu'on y met; il y entre trop de choses, et peut-ÃÂȘtre de tout. Tout ce que je sais, c'est que je me serais bien passée de savoir votre secret. Lélio. - Eh que vous importe de le savoir, puisque j'en souffrirai tout seul? Hortense. - Tout seul! Îtez-moi donc mon coeur, Îtez-moi ma reconnaissance, Îtez-vous vous-mÃÂȘme... Que vous dirai-je? je me méfie de tout. Lélio. - Il est vrai que votre pitié m'est bien due; j'ai plus d'un chagrin; vous ne m'aimerez jamais, et vous m'avez dit que vous étiez mariée. Hortense. - Hé bien, je suis veuve; perdez du moins la moitié de vos chagrins; à l'égard de celui de n'ÃÂȘtre point aimé... Lélio. - Achevez, Madame à l'égard de celui-là ?... Hortense. - Faites comme vous pourrez, je ne suis pas mal intentionnée... Mais supposons que je vous aime, n'y a-t-il pas une princesse qui croit que vous l'aimez, qui vous aime peut-ÃÂȘtre elle-mÃÂȘme, qui est la maÃtresse ici, qui est vive, qui peut disposer de vous et de moi? A quoi donc mon amour aboutirait-il? Lélio. - Il n'aboutira à rien, dÚs lors qu'il n'est qu'une supposition. Hortense. - J'avais oublié que je le supposais. Lélio. - Ne deviendra-t-il jamais réel? Hortense, s'en allant. - Je ne vous dirai plus rien; vous m'avez demandé la consolation de m'ouvrir votre coeur, et vous me trompez; au lieu de cela, vous prenez la consolation de voir dans le mien. Je sais votre secret, en voilà assez; laissez-moi garder le mien, si je l'ai encore. Elle part. ScÚne VII Lélio, un moment seul. Lélio. - Voici un coup de hasard qui change mes desseins; il ne s'agit plus maintenant d'épouser la Princesse; tùchons de m'assurer parfaitement du coeur de la personne que j'aime, et s'il est vrai qu'il soit sensible pour moi. ScÚne VIII Lélio, Hortense Hortense, revient. - J'oubliais à vous informer d'une chose la Princesse vous aime, vous pouvez aspirer à tout; je vous l'apprends de sa part, il en arrivera ce qu'il pourra. Adieu. Lélio, l'arrÃÂȘtant avec un air et un ton de surprise. - Eh! de grùce, Madame, arrÃÂȘtez-vous un instant. Quoi! la Princesse elle-mÃÂȘme vous aurait chargée de me dire... Hortense. - Voilà de grands transports; mais je n'ai pas charge de les rapporter; j'ai dit ce que j'avais à vous dire, vous m'avez entendue; je n'ai pas le temps de le répéter, et je n'ai rien à savoir de vous. Elle s'en va; Lélio, piqué, l'arrÃÂȘte. Lélio. - Et moi, Madame, ma réponse à cela est que je vous adore, et je vais de ce pas la porter à la Princesse. Hortense, l'arrÃÂȘtant. - Y songez-vous? Si elle sait que vous m'aimez, vous ne pourrez plus me le dire, je vous en avertis. Lélio. - Cette réflexion m'arrÃÂȘte; mais il est cruel de se voir soupçonné de joie, quand on n'a que du trouble. Hortense, d'un air de dépit. - Oh fort cruel! Vous avez raison de vous fùcher! La vivacité qui vient de me prendre vous fait beaucoup de tort! Il doit vous rester de violents chagrins! Lélio, lui baisant la main. - Il ne me reste que des sentiments de tendresse qui ne finiront qu'avec ma vie. Hortense. - Que voulez-vous que je fasse de ces sentiments-là ? Lélio. - Que vous les honoriez d'un peu de retour. Hortense. - Je ne veux point, car je n'oserais. Lélio. - Je réponds de tout; nous prendrons nos mesures, et je suis d'un rang... Hortense. - Votre rang est d'ÃÂȘtre un homme aimable et vertueux, et c'est là le plus beau rang du monde; mais je vous dis encore une fois que cela est résolu; je ne vous aimerai point, je n'en conviendrai jamais. Qui? moi, vous aimer... vous accorder mon amour pour vous empÃÂȘcher de régner, pour causer la perte de votre liberté, peut-ÃÂȘtre pis! mon coeur vous ferait là de beaux présents! Non, Lélio, n'en parlons plus, donnez-vous tout entier à la Princesse, je vous le pardonne; cachez votre tendresse pour moi, ne me demandez plus la mienne, vous vous exposeriez à l'obtenir, je ne veux point vous l'accorder, je vous aime trop pour vous perdre, je ne peux pas vous mieux dire. Adieu, je crois que quelqu'un vient. Lélio l'arrÃÂȘte. - J'obéirai, je me conduirai comme vous voudrez; je ne vous demande plus qu'une grùce; c'est de vouloir bien, quand l'occasion s'en présentera, que j'aie encore une conversation avec vous. Hortense. - Prenez-y garde; une conversation en amÚnera une autre, et cela ne finira point, je le sens bien. Lélio. - Ne me refusez pas. Hortense. - N'abusez point de l'envie que j'ai d'y consentir. Lélio. - Je vous en conjure. Hortense, en s'en allant. - Soit; perdez-vous donc, puisque vous le voulez. ScÚne IX Lélio, seul. Lélio. - Je suis au comble de la joie; j'ai retrouvé ce que j'aimais, j'ai touché le seul coeur qui pouvait rendre le mien heureux; il ne s'agit plus que de convenir avec cette aimable personne de la maniÚre dont je m'y prendrai pour m'assurer sa main. ScÚne X Frédéric, Lélio Frédéric. - Puis-je avoir l'honneur de vous dire un mot? Lélio. - Volontiers, Monsieur. Frédéric. - Je me flatte d'ÃÂȘtre de vos amis. Lélio. - Vous me faites honneur. Frédéric. - Sur ce pied-là , je prendrai la liberté de vous prier d'une chose. Vous savez que le premier secrétaire d'Etat de la Princesse vient de mourir, et je vous avoue que j'aspire à sa place; dans le rang oÃÂč je suis; je n'ai plus qu'un pas à faire pour la remplir; naturellement elle me paraÃt due; il y a vingt-cinq ans que je sers l'Etat en qualité de conseiller de la Princesse; je sais combien elle vous estime et défÚre à vos avis, je vous prie de faire en sorte qu'elle pense à moi; vous ne pouvez obliger personne qui soit plus votre serviteur que je le suis. On sait à la cour en quels termes je parle de vous. Lélio, le regardant d'un air aisé. - Vous y dites donc beaucoup de bien de moi? Frédéric. - Assurément. Lélio. - Ayez la bonté de me regarder un peu fixement en me disant cela. Frédéric. - Je vous le répÚte encore. D'oÃÂč vient que vous me tenez ce discours? Lélio, aprÚs l'avoir examiné. - Oui, vous soutenez cela à merveille; l'admirable homme de cour que vous ÃÂȘtes! Frédéric. - Je ne vous comprends pas. Lélio. - Je vais m'expliquer mieux. C'est que le service que vous me demandez ne vaut pas qu'un honnÃÂȘte homme, pour l'obtenir, s'abaisse jusqu'à trahir ses sentiments. Frédéric. - Jusqu'à trahir mes sentiments! Et par oÃÂč jugez-vous que l'amitié dont je vous parle ne soit pas vraie? Lélio. - Vous me haïssez, vous dis-je, je le sais, et ne vous en veux aucun mal; il n'y a que l'artifice dont vous vous servez que je condamne. Frédéric. - Je vois bien que quelqu'un de mes ennemis vous aura indisposé contre moi. Lélio. - C'est de la Princesse elle-mÃÂȘme que je tiens ce que je vous dis; et quoiqu'elle ne m'en ait fait aucun mystÚre, vous ne le sauriez pas sans vos compliments. J'ignore si vous avez craint la confiance dont elle m'honore; mais depuis que je suis ici, vous n'avez rien oublié pour lui donner de moi des idées désavantageuses, et vous tremblez tous les jours, dites-vous, que je ne sois un espion gagé de quelque puissance, ou quelque aventurier qui s'enfuira au premier jour avec de grandes sommes, si on le met en état d'en prendre. Oh! si vous appelez cela de l'amitié, vous en avez beaucoup pour moi; mais vous aurez de la peine à faire passer votre définition. Frédéric, d'un ton sérieux. - Puisque vous ÃÂȘtes si bien instruit, je vous avouerai franchement que mon zÚle pour l'Etat m'a fait tenir ces discours-là , et que je craignais qu'on ne se repentÃt de vous avancer trop; je vous ai cru suspect et dangereux; voilà la vérité. Lélio. - Parbleu! vous me charmez de me parler ainsi! Vous ne vouliez me perdre que parce que vous me soupçonniez d'ÃÂȘtre dangereux pour l'Etat? Vous ÃÂȘtes louable, Monsieur, et votre zÚle est digne de récompense; il me servira d'exemple. Oui, je le trouve si beau que je veux l'imiter, moi qui dois tant à la Princesse. Vous avez craint qu'on ne m'avançùt, parce que vous me croyez un espion; et moi je craindrais qu'on ne vous fÃt ministre, parce que je ne crois pas que l'Etat y gagnùt; ainsi je ne parlerai point pour vous... Ne m'en louez-vous pas aussi? Frédéric. - Vous ÃÂȘtes fùché. Lélio. - Non, en homme d'honneur, je ne suis pas fait pour me venger de vous. Frédéric. - Rapprochons-nous. Vous ÃÂȘtes jeune, la Princesse vous estime, et j'ai une fille aimable, qui est un assez bon parti. Unissons nos intérÃÂȘts, et devenez mon gendre. Lélio. - Vous n'y pensez pas, mon cher Monsieur. Ce mariage-là serait une conspiration contre l'Etat, il faudrait travailler à vous faire ministre. Frédéric. - Vous refusez l'offre que je vous fais! Lélio. - Un espion devenir votre gendre! Votre fille devenir la femme d'un aventurier! Ah! je vous demande grùce pour elle; j'ai pitié de la victime que vous voulez sacrifier à votre ambition; c'est trop aimer la fortune. Frédéric. - Je crois offrir ma fille à un homme d'honneur; et d'ailleurs vous m'accusez d'un plaisant crime, d'aimer la fortune! Qui est-ce qui n'aimerait pas à gouverner? Lélio. - Celui qui en serait digne. Frédéric. - Celui qui en serait digne? Lélio. - Oui, et c'est l'homme qui aurait plus de vertu que d'ambition et d'avarice. Oh cet homme-là n'y verrait que de la peine. Frédéric. - Vous avez bien de la fierté. Lélio. - Point du tout, ce n'est que du zÚle. Frédéric. - Ne vous flattez pas tant; on peut tomber de plus haut que vous n'ÃÂȘtes, et la Princesse verra clair un jour. Lélio. - Ah vous voilà dans votre figure naturelle, je vous vois le visage à présent; il n'est pas joli, mais cela vaut toujours mieux que le masque que vous portiez tout à l'heure. ScÚne XI Lélio, Frédéric, La Princesse La Princesse. - Je vous cherchais, Lélio. Vous ÃÂȘtes de ces personnes que les souverains doivent s'attacher; il ne tiendra pas à moi que vous ne vous fixiez ici, et j'espÚre que vous accepterez l'emploi de mon premier secrétaire d'Etat, que je vous offre. Lélio. - Vos bontés sont infinies, Madame; mais mon métier est la guerre. La Princesse. - Vous faites mieux qu'un autre tout ce que vous voulez faire; et quand votre présence sera nécessaire à l'armée, vous choisirez pour exercer vos fonctions ici ceux que vous en jugerez les plus capables ce que vous ferez n'est pas sans exemple dans cet Etat. Lélio. - Madame, vous avez d'habiles gens ici, d'anciens serviteurs, à qui cet emploi convient mieux qu'à moi. La Princesse. - La supériorité de mérite doit l'emporter en pareil cas sur l'ancienneté de services; et d'ailleurs Frédéric est le seul que cette fonction pouvait regarder, si vous n'y étiez pas; mais il m'est affectionné, et je suis sûre qu'il se soumet de bon coeur au choix qui m'a paru le meilleur. Frédéric, soyez ami de Lélio; je vous le recommande. Frédéric fait une profonde révérence; la Princesse continue. C'est aujourd'hui le jour de ma naissance, et ma cour, suivant l'usage me donne aujourd'hui une fÃÂȘte que je vais voir. Lélio, donnez-moi la main pour m'y conduire; vous y verra-t-on, Frédéric? Frédéric. - Madame, les fÃÂȘtes ne me conviennent plus. ScÚne XII Frédéric, seul. Frédéric. - Si je ne viens à bout de perdre cet homme-là , ma chute est sûre... Un homme sans nom, sans parents, sans patrie, car on ne sait d'oÃÂč il vient, m'arrache le ministÚre, le fruit de trente années de travail!... Quel coup de malheur! je ne puis digérer une aussi bizarre aventure. Et je n'en saurais douter, c'est l'amour qui a nommé ce ministre-là oui, la Princesse a du penchant pour lui... Ne pourrait-on savoir l'histoire de sa vie errante, et prendre ensuite quelques mesures avec l'ambassadeur du roi de Castille, dont j'ai la confiance? Voici le valet de cet aventurier; tùchons à quelque prix que ce soit de le mettre dans mes intérÃÂȘts, il pourra m'ÃÂȘtre utile. ScÚne XIII Frédéric, Arlequin Il entre en comptant de l'argent dans son chapeau. Frédéric. - Bonjour, Arlequin. Es-tu bien riche? Arlequin. - Chut! Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six et vingt-sept sols. J'en avais trente. Comptez, vous, Monseigneur le conseiller; n'est-ce pas trois sols que je perds? Frédéric. - Cela est juste. Arlequin. - Hé bien, que le diable emporte le jeu et les fripons avec! Frédéric. - Quoi! tu jures pour trois sols de perte! Oh je veux te rendre la joie. Tiens, voilà une pistole. Arlequin. - Le brave conseiller que vous ÃÂȘtes! Il saute. Hi! hi! Vous méritez bien une cabriole. Frédéric. - Te voilà de meilleure humeur. Arlequin. - Quand j'ai dit que le diable emporte les fripons; je ne vous comptais pas, au moins. Frédéric. - J'en suis persuadé. Arlequin, recomptant son argent. - Mais il me manque toujours trois sols. Frédéric. - Non, car il y a bien des trois sols dans une pistole. Arlequin. - Il y a bien des trois sols dans une pistole! mais cela ne fait rien aux trois sols qui manquent dans mon chapeau. Frédéric. - Je vois bien qu'il t'en faut encore une autre. Arlequin. - Ho ho deux cabrioles. Frédéric. - Aimes-tu l'argent? Arlequin. - Beaucoup. Frédéric. - Tu serais donc bien aise de faire une petite fortune? Arlequin. - Quand elle serait grosse, je la prendrais en patience. Frédéric. - Ecoute; j'ai bien peur que la faveur de ton maÃtre ne soit pas longue; elle est un grand coup de hasard. Arlequin. - C'est comme s'il avait gagné aux cartes. Frédéric. - Le connais-tu? Arlequin. - Non, je crois que c'est quelque enfant trouvé. Frédéric. - Je te conseillerais de t'attacher à quelqu'un de stable; à moi, par exemple. Arlequin. - Ah! vous avez l'air d'un bon homme; mais vous ÃÂȘtes trop vieux. Frédéric. - Comment, trop vieux! Arlequin. - Oui, vous mourrez bientÎt, et vous me laisseriez orphelin de votre amitié. Frédéric. - J'espÚre que tu ne seras pas bon prophÚte; mais je puis te faire beaucoup de bien en trÚs peu de temps. Arlequin. - Tenez, vous avez raison; mais on sait bien ce qu'on quitte, et l'on ne sait pas ce que l'on prend. Je n'ai point d'esprit; mais de la prudence, j'en ai que c'est une merveille; et voilà comme je dis Un homme qui se trouve bien assis, qu'a-t-il besoin de se mettre debout? J'ai bon pain, bon vin, bonne fricassée et bon visage, cent écus par an, et les étrennes au bout; cela n'est-il pas magnifique? Frédéric. - Tu me cites là de beaux avantages! Je ne prétends pas que tu t'attaches à moi pour ÃÂȘtre mon domestique; je veux te donner des emplois qui t'enrichiront, et par-dessus le marché te marier avec une jolie fille qui a du bien. Arlequin. - Oh! dame! ma prudence dit que vous avez raison; je suis debout, et vous me faites asseoir; cela vaut mieux. Frédéric. - Il n'y a point de comparaison. Arlequin. - Pardi! vous me traitez comme votre enfant; il n'y a pas à tortiller à cela. Du bien, des emplois et une jolie fille! voilà une pleine boutique de vivres, d'argent et de friandises; par la sanguenne, vous m'aimez beaucoup, pourtant! Frédéric. - Oui, ta physionomie me plaÃt, je te trouve un bon garçon. Arlequin. - Oh! pour cela, je suis drÎle comme un coffre; laissez faire, nous rirons comme des fous ensemble; mais allons faire venir ce bien, ces emplois, et cette jolie fille, car j'ai hùte d'ÃÂȘtre riche et bien aise. Frédéric. - Ils te sont assurés, te dis-je; mais il faut que tu me rendes un petit service; puisque tu te donnes à moi, tu n'en dois pas faire de difficulté. Arlequin. - Je vous regarde comme mon pÚre. Frédéric. - Je ne veux de toi qu'une bagatelle. Tu es chez le seigneur Lélio; je serais curieux de savoir qui il est. Je souhaiterais donc que tu y restasses encore trois semaines ou un mois, pour me rapporter tout ce que tu lui entendras dire en particulier, et tout ce que tu lui verras faire. Il peut arriver que, dans des moments, un homme chez lui dise de certaines choses et en fasse d'autres qui le décÚlent, et dont on peut tirer des conjectures. Observe tout soigneusement; et en attendant que je te récompense entiÚrement voilà par avance de l'argent que je te donne encore. Arlequin. - Avancez-moi encore la fille; nous la rabattrons sur le reste. Frédéric. - On ne paie un service qu'aprÚs qu'il est rendu, mon enfant; c'est la coutume. Arlequin. - Coutume de vilain que cela! Frédéric. - Tu n'attendras que trois semaines. Arlequin. - J'aime mieux vous faire mon billet comme quoi j'aurai reçu cette fille à compte; je ne plaiderai pas contre mon écrit. Frédéric. - Tu me serviras de meilleur courage en l'attendant. Acquitte-toi d'abord de ce que je te dis; pourquoi hésites-tu? Arlequin. - Tout franc, c'est que la commission me chiffonne. Frédéric. - Quoi tu mets mon argent dans ta poche, et tu refuses de me servir! Arlequin. - Ne parlons point de votre argent, il est fort bon, je n'ai rien à lui dire; mais, tenez, j'ai opinion que vous voulez me donner un office de fripon; car qu'est-ce que vous voulez faire des paroles du seigneur Lélio, mon maÃtre, là ? Frédéric. - C'est une simple curiosité qui me prend. Arlequin. - Hom... il y a de la malice là -dessous; vous avez l'air d'un sournois; je m'en vais gager dix sols contre vous, que vous ne valez rien. Frédéric. - Que te mets-tu donc dans l'esprit? Tu n'y songes pas, Arlequin. Arlequin, d'un ton triste. - Allez, vous ne devriez pas tenter un pauvre garçon, qui n'a pas plus d'honneur qu'il lui en faut, et qui aime les filles. J'ai bien de la peine à m'empÃÂȘcher d'ÃÂȘtre un coquin; faut-il que l'honneur me ruine, qu'il m'Îte mon bien, mes emplois et une jolie fille? Par la mardi, vous ÃÂȘtes bien méchant, d'avoir été trouver l'invention de cette fille. Frédéric, à part. - Ce butor-là m'inquiÚte avec ses réflexions. Encore une fois, es-tu fou d'ÃÂȘtre si longtemps à prendre ton parti? D'oÃÂč vient ton scrupule? De quoi s'agit-il? de me donner quelques instructions innocentes sur le chapitre d'un homme inconnu, qui demain tombera peut-ÃÂȘtre, et qui te laissera sur le pavé. Songes-tu bien que je t'offre la fortune, et que tu la perds? Arlequin. - Je songe que cette commission-là sent le tricot tout pur; et par bonheur que ce tricot fortifie mon pauvre honneur, qui a pensé barguigner. Tenez, votre jolie fille, ce n'est qu'une guenon; vos emplois, de la marchandise de chien; voilà mon dernier mot, et je m'en vais tout droit trouver la Princesse et mon maÃtre; peut-ÃÂȘtre récompenseront-ils le dommage que je souffre pour l'amour de ma bonne conscience. Frédéric. - Comment! tu vas trouver la Princesse et ton maÃtre! Et d'oÃÂč vient? Arlequin. - Pour leur compter mon désastre, et toute votre marchandise. Frédéric. - Misérable! as-tu donc résolu de me perdre, de me déshonorer? Arlequin. - Bon, quand on n'a point d'honneur, est-ce qu'il faut avoir de la réputation? Frédéric. - Si tu parles, malheureux que tu es, je prendrai de toi une vengeance terrible. Ta vie me répondra de ce que tu feras; m'entends-tu bien? Arlequin, se moquant. - Brrrr! ma vie n'a jamais servi de caution; je boirai encore bouteille trente ans aprÚs votre trépassement. Vous ÃÂȘtes vieux comme le pÚre à trétous, et moi je m'appelle le cadet Arlequin. Adieu. Frédéric, outré. - ArrÃÂȘte, Arlequin; tu me mets au désespoir, tu ne sais pas la conséquence de ce que tu vas faire, mon enfant, tu me fais trembler; c'est toi-mÃÂȘme que je te conjure d'épargner, en te priant de sauver mon honneur; encore une fois; arrÃÂȘte, la situation d'esprit oÃÂč tu me mets ne me punit que trop de mon imprudence. Arlequin, comme transporté. - Comment! cela est épouvantable. Je passe mon chemin sans penser à mal, et puis vous venez à l'encontre de moi pour m'offrir des filles, et puis vous me donnez une pistole pour trois sols est-ce que cela se fait? Moi, je prends cela, parce que je suis honnÃÂȘte, et puis vous me fourbez encore avec je ne sais combien d'autres pistoles que j'ai dans ma poche, et que je ferai venir en témoignage contre vous, comme quoi vous avez mitonné le coeur d'un innocent, qui a eu sa conscience et la crainte du bùton devant les yeux, et qui sans cela aurait trahi son bon maÃtre, qui est le plus brave et le plus gentil garçon, le meilleur corps qu'on puisse trouver dans tous les corps du monde, et le factotum de la Princesse; cela se peut-il souffrir? Frédéric. - Doucement, Arlequin; quelqu'un peut venir; j'ai tort mais finissons; j'achÚterai ton silence de tout ce que tu voudras; parle, que me demandes-tu? Arlequin. - Je ne vous ferai pas bon marché, prenez-y garde. Frédéric. - Dis ce que tu veux; tes longueurs me tuent. Arlequin, réfléchissant. - Pourtant, ce que c'est que d'ÃÂȘtre honnÃÂȘte homme! Je n'ai que cela pour tout potage, moi. Voyez comme je me carre avec vous! Allons, présentez-moi votre requÃÂȘte, appelez-moi un peu Monseigneur, pour voir comment cela fait; je suis Frédéric à cette heure, et vous, vous ÃÂȘtes Arlequin. Frédéric, à part. - Je ne sais oÃÂč j'en suis. Quand je nierais le fait, c'est un homme simple qu'on n'en croira que trop sur une infinité d'autres présomptions, et la quantité d'argent que je lui ai donné prouve encore contre moi. A Arlequin. Finissons, mon enfant, que te faut-il? Arlequin. - Oh tout bellement; pendant que je suis Frédéric, je veux profiter un petit brin de ma seigneurie. Quand j'étais Arlequin, vous faisiez le gros dos avec moi; à cette heure que c'est vous qui l'ÃÂȘtes, je veux prendre ma revanche. Frédéric soupire. - Ah je suis perdu! Arlequin, à part. - Il me fait pitié. Allons, consolez-vous; je suis las de faire le glorieux, cela est trop sot; il n'y a que vous autres qui puissiez vous accoutumer à cela. Ajustons-nous. Frédéric. - Tu n'as qu'à dire. Arlequin. - Avez-vous encore de cet argent jaune? J'aime cette couleur-là ; elle dure plus longtemps qu'une autre. Frédéric. - Voilà tout ce qui m'en reste. Arlequin. - Bon; ces pistoles-là , c'est pour votre pénitence de m'avoir donné les autres pistoles. Venons au reste de la boutique, parlons des emplois. Frédéric. - Mais, ces emplois, tu ne peux les exercer qu'en quittant ton maÃtre. Arlequin. - J'aurai un commis; et pour l'argent qu'il m'en coûtera, vous me donnerez une bonne pension de cent écus par an. Frédéric. - Soit, tu seras content; mais me promets-tu de te taire? Arlequin. - Touchez là ; c'est marché fait. Frédéric. - Tu ne te repentiras pas de m'avoir tenu parole. Adieu, Arlequin, je m'en vais tranquille. Arlequin, le rappelant. - St st st st st... Frédéric, revenant. - Que me veux-tu? Arlequin. - Et à propos, nous oublions cette jolie fille. Frédéric. - Tu dis que c'est une guenon. Arlequin. - Oh j'aime assez les guenons. Frédéric. - Eh bien! je tùcherai de te la faire avoir. Arlequin. - Et moi, je tùcherai de me taire. Frédéric. - Puisqu'il te la faut absolument, reviens me trouver tantÎt; tu la verras. A part. Peut-ÃÂȘtre me le débauchera-t-elle mieux que je n'ai su faire. Arlequin. - Je veux avoir son coeur sans tricherie. Frédéric. - Sans doute; sortons d'ici. Arlequin. - Dans un quart d'heure je suis à vous. Tenez-moi la fille prÃÂȘte. Acte II ScÚne premiÚre Lisette, Arlequin Arlequin. - Mon bijou, j'ai fait une offense envers vos grùces, et je suis d'avis de vous en demander pardon, pendant que j'en ai la repentance. Lisette. - Quoi! un si joli garçon que vous est-il capable d'offenser quelqu'un? Arlequin. - Un aussi joli garçon que moi! Oh! cela me confond; je ne mérite pas le pain que je mange. Lisette. - Pourquoi donc? Qu'avez-vous fait? Arlequin. - J'ai fait une insolence; donnez-moi conseil. Voulez-vous que je m'en accuse à genoux, ou bien sur mes deux jambes? dites-moi sans façon; faites-moi bien de la honte, ne m'épargnez pas. Lisette. - Je ne veux ni vous battre ni vous voir à genoux; je me contenterai de savoir ce que vous avez dit. Arlequin, s'agenouillant. - M'amie, vous n'ÃÂȘtes point assez rude, mais je sais mon devoir. Lisette. - Levez-vous donc, mon cher; je vous ai déjà pardonné. Arlequin. - Ecoutez-moi; j'ai dit, en parlant de votre inimitable personne, j'ai dit... le reste est si gros qu'il m'étrangle. Lisette. - Vous avez dit?... Arlequin. - J'ai dit que vous n'étiez qu'une guenon. Lisette, fùchée. - Pourquoi donc m'aimez-vous, si vous me trouvez telle? Arlequin, pleurant. - Je confesse que j'en ai menti. Lisette. - Je me croyais plus supportable; voilà la vérité. Arlequin. - Ne vous ai-je pas dit que j'étais un misérable? Mais, m'amour, je n'avais pas encore vu votre gentil minois... ois... ois... ois... Lisette. - Comment! vous ne me connaissiez pas dans ce temps-là ? Vous ne m'aviez jamais vue? Arlequin. - Pas seulement le bout de votre nez. Lisette. - Eh! mon cher Arlequin, je ne suis plus fùchée. Ne me trouvez-vous pas de votre goût à présent? Arlequin. - Vous ÃÂȘtes délicieuse. Lisette. - Eh bien! vous ne m'avez pas insultée; et, quand cela serait, y a-t-il de meilleure réparation que l'amour que vous avez pour moi? Allez, mon ami, ne songez plus à cela. Arlequin. - Quand je vous regarde, je me trouve si sot! Lisette. - Tant mieux, je suis bien aise que vous m'aimiez; car vous me plaisez beaucoup, vous. Arlequin, charmé. - Oh! oh! oh! vous me faites mourir d'aise. Lisette. - Mais, est-il bien vrai que vous m'aimiez? Arlequin. - Tenez, je vous aime... Mais qui diantre peut dire cela, combien je vous aime?... Cela est si gros, que je n'en sais pas le compte. Lisette. - Vous voulez m'épouser? Arlequin. - Oh! je ne badine point; je vous recherche honnÃÂȘtement, par-devant notaire. Lisette. - Vous ÃÂȘtes tout à moi? Arlequin. - Comme un quarteron d'épingles que vous auriez acheté chez le marchand. Lisette. - Vous avez envie que je sois heureuse? Arlequin. - Je voudrais pouvoir vous entretenir fainéante toute votre vie manger, boire et dormir, voilà l'ouvrage que je vous souhaite. Lisette. - Eh bien! mon ami, il faut que je vous avoue une chose; j'ai fait tirer mon horoscope il n'y a pas plus de huit jours. Arlequin. - Oh! oh! Lisette. - Vous passùtes dans ce moment-là , et on me dit Voyez-vous ce joli brunet qui passe? il s'appelle Arlequin. Arlequin. - Tout juste. Lisette. - Il vous aimera. Arlequin. - Ah! l'habile homme! Lisette. - Le seigneur Frédéric lui proposera de le servir contre un inconnu; il refusera d'abord de le faire, parce qu'il s'imaginera que cela ne serait pas bien; mais vous obtiendrez de lui ce qu'il aura refusé au seigneur Frédéric; et de là , s'ensuivra pour vous deux une grosse fortune, dont vous jouirez mariés ensemble. Voilà ce qu'on m'a prédit. Vous m'aimez déjà , vous voulez m'épouser; la prédiction est bien avancée; à l'égard de la proposition du seigneur Frédéric, je ne sais ce que c'est; mais vous savez bien ce qu'il vous a dit; quant à moi, il m'a seulement recommandé de vous aimer, et je suis en bon train de cela, comme vous voyez. Arlequin, étonné. - Cela est admirable! je vous aime, cela est vrai; je veux vous épouser, cela est encore vrai, et véritablement le seigneur Frédéric m'a proposé d'ÃÂȘtre un fripon; je n'ai pas voulu l'ÃÂȘtre, et pourtant vous verrez qu'il faudra que j'en passe par là ; car quand une chose est prédite, elle ne manque pas d'arriver. Lisette. - Prenez garde on ne m'a pas prédit que le seigneur Frédéric vous proposerait une friponnerie; on m'a seulement prédit que vous croiriez que c'en serait une. Arlequin. - Je l'ai cru, et apparemment je me suis trompé. Lisette. - Cela va tout seul. Arlequin. - Je suis un grand nigaud; mais, au bout du compte, cela avait la mine d'une friponnerie, comme j'ai la mine d'Arlequin; je suis fùché d'avoir vilipendé ce bon seigneur Frédéric; je lui ai fait donner tout son argent; par bonheur je ne suis pas obligé à restitution; je ne devinais pas qu'il y avait une prédiction qui me donnait le tort. Lisette. - Sans doute. Arlequin. - Avec cela, cette prédiction doit avoir prédit que je lui viderais sa bourse. Lisette. - Oh! gardez ce que vous avez reçu. Arlequin. - Cet argent-là m'était dû comme une lettre de change; si j'allais le rendre, cela gùterait l'horoscope, et il ne faut pas aller à l'encontre d'un astrologue. Lisette. - Vous avez raison. Il ne s'agit plus à présent que d'obéir à ce qui est prédit, en faisant ce que souhaite le seigneur Frédéric, afin de gagner pour nous cette grosse fortune qui nous est promise. Arlequin. - Gagnons, ma mie, gagnons, cela est juste, Arlequin est à vous, tournez-le, virez-le à votre fantaisie, je ne m'embrasse plus de lui, la prédiction m'a transporté à vous, elle sait bien ce qu'elle fait, il ne m'appartient pas de contredire à son ordonnance, je vous aime, je vous épouserai, je tromperai Monsieur Lélio, et je m'en gausse, le vent me pousse, il faut que j'aille, il me pousse à baiser votre menotte, il faut que je la baise. Lisette, riant. - L'astrologue n'a pas parlé de cet article-là . Arlequin. - Il l'aura peut-ÃÂȘtre oublié. Lisette. - Apparemment; mais allons trouver le seigneur Frédéric, pour vous réconcilier avec lui. Arlequin. - Voilà mon maÃtre; je dois ÃÂȘtre encore trois semaines avec lui pour guetter ce qu'il fera, et je vais voir s'il n'a pas besoin de moi. Allez, mes amours, allez m'attendre chez le seigneur Frédéric. Lisette. - Ne tardez pas. ScÚne II Lélio, Arlequin Lélio arrive rÃÂȘveur, sans voir Arlequin qui se retire à quartier. Lélio s'arrÃÂȘte sur le bord du théùtre en rÃÂȘvant. Arlequin, à part. - Il ne me voit pas. Voyons sa pensée. Lélio. - Me voilà dans un embarras dont je ne sais comment me tirer. Arlequin, à part. - Il est embarrassé. Lélio. - Je tremble que la Princesse, pendant la fÃÂȘte, n'ait surpris mes regards sur la personne que j'aime. Arlequin, à part. - Il tremble à cause de la Princesse... tubleu!... ce frisson-là est une affaire d'Etat... vertuchoux! Lélio. - Si la Princesse vient à soupçonner mon penchant pour son amie, sa jalousie me la dérobera, et peut-ÃÂȘtre fera-t-elle pis. Arlequin, à part. - Oh! oh!... la dérobera... Il traite la Princesse de friponne. Par la sambille! Monsieur le conseiller fera bien ses orges de ces bribes-là que je ramasse, et je vois bien que cela me vaudra pignon sur rue. Lélio. - J'aurais besoin d'une entrevue. Arlequin, à part. - Qu'est-ce que c'est qu'une entrevue? Je crois qu'il parle latin... Le pauvre homme! il me fait pitié pourtant; car peut-ÃÂȘtre qu'il en mourra; mais l'horoscope le veut. Cependant si j'avais un peu sa permission... Voyons, je vais lui parler. Il retourne dans le fond du théùtre et de là il accourt comme s'il arrivait, et dit Ah! mon cher maÃtre! Lélio. - Que me veux-tu? Arlequin. - Je viens vous demander ma petite fortune. Lélio. - Qu'est-ce que c'est que cette fortune? Arlequin. - C'est que le seigneur Frédéric m'a promis tout plein mes poches d'argent, si je lui contais un peu ce que vous ÃÂȘtes, et tout ce que je sais de vous; il m'a bien recommandé le secret, et je suis obligé de le garder en conscience; ce que j'en dis, ce n'est que par maniÚre de parler. Voulez-vous que je lui rapporte toutes les babioles qu'il demande? Vous savez que je suis pauvre; l'argent qui m'en viendra, je le mettrai en rente ou je le prÃÂȘterai à usure. Lélio. - Que Frédéric est lùche! Mon enfant, je pardonne à ta simplicité le compliment que tu me fais. Tu as de l'honneur à ta maniÚre, et je ne vois nul inconvénient pour moi à te laisser profiter de la bassesse de Frédéric. Oui, reçois son argent; je veux bien que tu lui rapportes ce que je t'ai dit que j'étais, et ce que tu sais. Arlequin. - Votre foi? Lélio. - Fais; j'y consens. Arlequin. - Ne vous gÃÂȘnez point, parlez-moi sans façon; je vous laisse la liberté; rien de force. Lélio. - Va ton chemin, et n'oublie pas surtout de lui marquer le souverain mépris que j'ai pour lui. Arlequin. - Je ferai votre commission. Lélio. - J'aperçois la Princesse. Adieu, Arlequin, va gagner ton argent. ScÚne III Arlequin, seul. Arlequin. - Quand on a un peu d'esprit, on accommode tout. Un butor aurait été chagriner son maÃtre sans lui en demander honnÃÂȘtement le privilÚge. A cette heure, si je lui cause du chagrin, ce sera de bonne amitié, au moins... Mais voilà cette Princesse avec sa camarade. ScÚne IV La Princesse, Hortense, Arlequin La Princesse, à Arlequin. - Il me semble avoir vu de loin ton maÃtre avec toi. Arlequin. - Il vous a semblé la vérité, Madame; et quand cela ne serait pas, je ne suis pas là pour vous dédire. La Princesse. - Va le chercher, et dis-lui que j'ai à lui parler. Arlequin. - J'y cours, Madame. Il va et revient. Si je ne le trouve pas, qu'est-ce que je lui dirai? La Princesse. - Il ne peut pas encore ÃÂȘtre loin, tu le trouveras sans doute. Arlequin, à part. - Bon, je vais tout d'un coup chercher le seigneur Frédéric. ScÚne V La Princesse, Hortense La Princesse. - Ma chÚre Hortense, apparemment que ma rÃÂȘverie est contagieuse; car vous devenez rÃÂȘveuse aussi bien que moi. Hortense. - Que voulez-vous, Madame? Je vous vois rÃÂȘver, et cela me donne un air pensif; je vous copie de figure. La Princesse. - Vous copiez si bien, qu'on s'y méprendrait. Quant à moi, je ne suis point tranquille; le rapport que vous me faites de Lélio ne me satisfait pas. Un homme à qui vous avez fait apercevoir que je l'aime, un homme à qui j'ai cru voir du penchant pour moi, devrait, à votre discours, donner malgré lui quelques marques de joie, et vous ne me parlez que de son profond respect; cela est bien froid. Hortense. - Mais, Madame, ordinairement le respect n'est ni chaud ni froid; je ne lui ai pas dit crûment La Princesse vous aime; il ne m'a pas répondu crûment J'en suis charmé; il ne lui a pas pris des transports; mais il m'a paru pénétré d'un profond respect. J'en reviens toujours à ce respect, et je le trouve en sa place. La Princesse. - Vous ÃÂȘtes femme d'esprit; lui avez vous senti quelque surprise agréable? Hortense. - De la surprise? Oui, il en a montré; à l'égard de savoir si elle était agréable ou non, quand un homme sent du plaisir, et qu'il ne le dit point, il en aurait un jour entier sans qu'on le devinùt; mais enfin, pour moi, je suis fort contente de lui. La Princesse, souriant d'un air forcé. - Vous ÃÂȘtes fort contente de lui, Hortense; N'y aurait-il rien d'équivoque là -dessous? Qu'est-ce que cela signifie? Hortense. - Ce que signifie je suis contente de lui? Cela veut dire... En vérité, Madame, cela veut dire que je suis contente de lui; on ne saurait expliquer cela qu'en le répétant. Comment feriez-vous pour dire autrement? Je suis satisfaite de ce qu'il m'a répondu sur votre chapitre; l'aimez-vous mieux de cette façon-là ? La Princesse. - Cela est plus clair. Hortense. - C'est pourtant la mÃÂȘme chose. La Princesse. - Ne vous fùchez point; je suis dans une situation d'esprit qui mérite un peu d'indulgence. Il me vient des idées fùcheuses, déraisonnables. Je crains tout, je soupçonne tout; je crois que j'ai été jalouse de vous, oui de vous-mÃÂȘme, qui ÃÂȘtes la meilleure de mes amies, qui méritez ma confiance, et qui l'avez. Vous ÃÂȘtes aimable, Lélio l'est aussi; vous vous ÃÂȘtes vu tous deux; vous m'avez fait un rapport de lui qui n'a pas rempli mes espérances; je me suis égarée là -dessus; j'ai vu mille chimÚres; vous étiez déjà ma rivale. Qu'est-ce que c'est que l'amour, ma chÚre Hortense! OÃÂč est l'estime que j'ai pour vous, la justice que je dois vous rendre? Me reconnaissez-vous? Ne sont-ce pas là les faiblesses d'un enfant que je rapporte? Hortense. - Oui; mais les faiblesses d'un enfant de votre ùge sont dangereuses, et je voudrais bien n'avoir rien à démÃÂȘler avec elles. La Princesse. - Ecoutez; je n'ai pas tant de tort; tantÎt pendant que nous étions à cette fÃÂȘte, Lélio n'a presque regardé que vous, vous le savez bien. Hortense. - Moi, Madame? La Princesse. - Hé bien, vous n'en convenez pas; cela est mal entendu, par exemple; il semblerait qu'il y a du mystÚre; n'ai-je pas remarqué que les regards de Lélio vous embarrassaient, et que vous n'osiez pas le regarder, par considération pour moi sans doute?... Vous ne me répondez pas? Hortense. - C'est que je vous vois en train de remarquer, et si je réponds, j'ai peur que vous ne remarquiez encore quelque chose dans ma réponse; cependant je n'y gagne rien, car vous faites une remarque sur mon silence. Je ne sais plus comment me conduire; si je me tais, c'est du mystÚre; si je parle, autre mystÚre; enfin je suis mystÚre depuis les pieds jusqu'à la tÃÂȘte. En vérité, je n'ose pas me remuer; j'ai peur que vous n'y trouviez un équivoque. Quel étrange amour que le vÎtre, Madame! Je n'en ai jamais vu de cette humeur-là . La Princesse. - Encore une fois, je me condamne; mais vous n'ÃÂȘtes pas mon amie pour rien; vous ÃÂȘtes obligée de me supporter; j'ai de l'amour, en un mot, voilà mon excuse. Hortense. - Mais, Madame, c'est plus mon amour que le vÎtre; de la maniÚre dont vous le prenez, il me fatigue plus que vous; ne pourriez-vous me dispenser de votre confidence? Je me trouve une passion sur les bras qui ne m'appartient pas; peut-on de fardeau plus ingrat? La Princesse, d'un air sérieux. - Hortense, je vous croyais plus d'attachement pour moi; et je ne sais que penser, aprÚs tout, du dégoût que vous témoignez. Quand je répare mes soupçons à votre égard par l'aveu franc que je vous en fais, mon amour vous déplaÃt trop; je n'y comprends rien; on dirait presque que vous en avez peur. Hortense. - Ah la désagréable situation! Que je suis malheureuse de ne pouvoir ouvrir ni fermer la bouche en sûreté! Que faudra-t-il donc que je devienne? Les remarques me suivent, je n'y saurais tenir; vous me désespérez, je vous tourmente, toujours je vous fùcherai en parlant, toujours je vous fùcherai en ne disant mot je ne saurais donc me corriger; voilà une querelle fondée pour l'éternité; le moyen de vivre ensemble, j'aimerais mieux mourir. Vous me trouvez rÃÂȘveuse; aprÚs cela il faut que je m'explique. Lélio m'a regardée, vous ne savez que penser, vous ne me comprenez pas, vous m'estimez, vous me croyez fourbe; haine, amitié, soupçon, confiance, le calme, l'orage, vous mettez tout ensemble, je m'y perds, la tÃÂȘte me tourne, je ne sais oÃÂč je suis; je quitte la partie, je me sauve, je m'en retourne; dussiez-vous prendre encore mon voyage pour une finesse. La Princesse, la caressant. - Non, ma chÚre Hortense, vous ne me quitterez point; je ne veux point vous perdre, je veux vous aimer, je veux que vous m'aimiez; j'abjure toutes mes faiblesses; vous ÃÂȘtes mon amie, je suis la vÎtre, et cela durera toujours. Hortense. - Madame, cet amour-là nous brouillera ensemble, vous le verrez; laissez-moi partir; comptez que je le fais pour le mieux. La Princesse. - Non, ma chÚre; je vais faire arrÃÂȘter tous vos équipages, vous ne vous servirez que des miens; et, pour plus de sûreté, à toutes les portes de la ville vous trouverez des gardes qui ne vous laisseront passer qu'avec moi. Nous irons quelquefois nous promener ensemble; voilà tous les voyages que vous ferez; point de mutinerie; je n'en rabattrai rien. A l'égard de Lélio, vous continuerez de le voir avec moi ou sans moi, quand votre amie vous en priera. Hortense. - Moi, voir Lélio, Madame! Et si Lélio me regarde? il a des yeux. Et si je le regarde? j'en ai aussi. Ou bien si je ne le regarde pas? car tout est égal avec vous. Que voulez-vous que je fasse dans la compagnie d'un homme avec qui toute fonction de mes deux yeux est interdite? les fermerai-je? les détournerai-je? Voilà tout ce qu'on en peut faire, et rien de tout cela ne vous convient. D'ailleurs, s'il a toujours ce profond respect qui n'est pas de votre goût, vous vous en prendrez à moi, vous me direz encore Cela est bien froid; comme si je n'avais qu'à lui dire Monsieur, soyez plus tendre. Ainsi son respect, ses yeux et les miens, voilà trois choses que vous ne me passerez jamais. Je ne sais si, pour vous accommoder, il me suffirait d'ÃÂȘtre aveugle, sourde et muette; je ne serais peut-ÃÂȘtre pas encore à l'abri de votre chicane. La Princesse. - Toute cette vivacité-là ne me fait point de peur; je vous connais vous ÃÂȘtes bonne, mais impatiente; et quelque jour, vous et moi, nous rirons de ce qui nous arrive aujourd'hui. Hortense. - Souffrez que je m'éloigne pendant que vous aimez. Au lieu de rire de mon séjour, nous rirons de mon absence; n'est-ce pas la mÃÂȘme chose? La Princesse. - Ne m'en parlez plus, vous m'affligez. Voici Lélio, qu'apparemment Arlequin aura averti de ma part; prenez de grùce, un air moins triste; je n'ai qu'un mot à lui dire; aprÚs l'instruction que vous lui avez donnée, nous jugerons bientÎt de ses sentiments, par la maniÚre dont il se comportera dans la suite. Le don de ma main lui fait un beau rang; mais il peut avoir le coeur pris. ScÚne VI Lélio, Hortense, La Princesse Lélio. - Je me rends à vos ordres, Madame. Arlequin m'a dit que vous souhaitiez me parler. La Princesse. - Je vous attendais, Lélio; vous savez quelle est la commission de l'ambassadeur du roi de Castille, qu'on est convenu d'en délibérer aujourd'hui. Frédéric s'y trouvera; mais c'est à vous seul à décider. Il s'agit de ma main que le roi de Castille demande; vous pouvez l'accorder ou la refuser. Je ne vous dirai point quelles seraient mes intentions là -dessus; je m'en tiens à souhaiter que vous les deviniez. J'ai quelques ordres à donner; je vous laisse un moment avec Hortense, à peine vous connaissez-vous encore, elle est mon amie, et je suis bien aise que l'estime que j'ai pour vous ait son aveu. Elle sort. ScÚne VII Lélio, Hortense Lélio. - Enfin, Madame, il est temps que vous décidiez de mon sort, il n'y a point de moments à perdre. Vous venez d'entendre la Princesse; elle veut que je prononce sur le mariage qu'on lui propose. Si je refuse de le conclure, c'est entrer dans ses vues, et lui dire que je l'aime; si je le conclus, c'est lui donner des preuves d'une indifférence dont elle cherchera les raisons. La conjoncture est pressante; que résolvez-vous en ma faveur? Il faut que je me dérobe d'ici incessamment; mais vous, Madame, y resterez-vous? Je puis vous offrir un asile oÃÂč vous ne craindrez personne. Oserai-je espérer que vous consentiez aux mesures promptes et nécessaires?... Hortense. - Non, Monsieur, n'espérez rien, je vous prie; ne parlons plus de votre coeur, et laissez le mien en repos; vous le troublez, je ne sais ce qu'il est devenu; je n'entends parler que d'amour à droite et à gauche, il m'environne; il m'obsÚde, et le vÎtre, au bout du compte, est celui qui me presse le plus. Lélio. - Quoi! Madame, c'en est donc fait, mon amour vous fatigue, et vous me rebutez? Hortense. - Si vous cherchez à m'attendrir, je vous avertis que je vous quitte; je n'aime point qu'on exerce mon courage. Lélio. - Ah! Madame, il ne vous en faut pas beaucoup pour résister à ma douleur. Hortense. - Eh! Monsieur, je ne sais point ce qu'il m'en faut, et ne trouve point à propos de le savoir. Laissez-moi me gouverner, chacun se sent; brisons là -dessus. Lélio. - Il n'est que trop vrai que vous pouvez m'écouter sans aucun risque. Hortense. - Il n'est que trop vrai! Oh! je suis plus difficile en vérités que vous; et ce qui est trop vrai pour vous ne l'est pas assez pour moi. Je crois que j'irais loin avec vos sûretés, surtout avec un garant comme vous! En vérité, Monsieur, vous n'y songez pas il n'est que trop vrai! Si cela était si vrai, j'en saurais quelque chose; car vous me forcez, à vous dire plus que je ne veux, et je ne vous le pardonnerai pas. Lélio. - Si vous sentez quelque heureuse disposition pour moi, qu'ai-je fait depuis tantÎt qui puisse mériter que vous la combattiez? Hortense. - Ce que vous avez fait? Pourquoi me rencontrez-vous ici? Qu'y venez-vous chercher? Vous ÃÂȘtes arrivé à la cour; vous avez plu à la Princesse, elle vous aime; vous dépendez d'elle, j'en dépends de mÃÂȘme; elle est jalouse de moi voilà ce que vous avez fait, Monsieur, et il n'y a point de remÚde à cela, puisque je n'en trouve point. Lélio, étonné. - La Princesse est jalouse de vous? Hortense. - Oui, trÚs jalouse peut-ÃÂȘtre actuellement sommes-nous observés l'un et l'autre; et aprÚs cela vous venez me parler de votre passion, vous voulez que je vous aime; vous le voulez, et je tremble de ce qui en peut arriver car enfin on se lasse. J'ai beau vous dire que cela ne se peut pas, que mon coeur vous serait inutile; vous ne m'écoutez point, vous vous plaisez à me pousser à bout. Eh! Lélio, qu'est-ce que c'est que votre amour? Vous ne me ménagez point; aime-t-on les gens quand on les persécute, quand ils sont plus à plaindre que nous, quand ils ont leurs chagrins et les nÎtres, quand ils ne nous font un peu de mal que pour éviter de nous en faire davantage? Je refuse de vous aimer qu'est-ce que j'y gagne? Vous imaginez-vous que j'y prends plaisir? Non, Lélio, non; le plaisir n'est pas grand. Vous ÃÂȘtes un ingrat; vous devriez me remercier de mes refus, vous ne les méritez pas. Dites-moi, qu'est-ce qui m'empÃÂȘche de vous aimer? cela est-il si difficile? n'ai-je pas le coeur libre? n'ÃÂȘtes-vous pas aimable? ne m'aimez-vous pas assez? que vous manque-t-il? vous n'ÃÂȘtes pas raisonnable. Je vous refuse mon coeur avec le péril qu'il y a de l'avoir; mon amour vous perdrait. Voilà pourquoi vous ne l'aurez point; voilà d'oÃÂč me vient ce courage que vous me reprochez. Et vous vous plaignez de moi, et vous me demandez encore que je vous aime, expliquez-vous donc, que me demandez-vous? Que vous faut-il? Qu'appelez-vous aimer? Je n'y comprends rien. Lélio, vivement. - C'est votre main qui manque à mon bonheur. Hortense, tendrement. - Ma main!... Ah! je ne périrais pas seule, et le don que je vous en ferais me coûterait mon époux; et je ne veux pas mourir, en perdant un homme comme vous. Non, si je faisais jamais votre bonheur, je voudrais qu'il durùt longtemps. Lélio, animé. - Mon coeur ne peut suffire à toute ma tendresse. Madame, prÃÂȘtez-moi, de grùce, un moment d'attention, je vais vous instruire. Hortense. - ArrÃÂȘtez, Lélio; j'envisage un malheur qui me fait frémir; je ne sache rien de si cruel que votre obstination; il me semble que tout ce que vous me dites m'entretient de votre mort. Je vous avais prié de laisser mon coeur en repos, vous n'en faites rien; voilà qui est fini; poursuivez, je ne vous crains plus. Je me suis d'abord contentée de vous dire que je ne pouvais pas vous aimer, cela ne vous a pas épouvanté; mais je sais des façons de parler plus positives, plus intelligibles, et qui assurément vous guériront de toute espérance. Voici donc, à la lettre, ce que je pense, et ce que je penserai toujours c'est que je ne vous aime point, et que je ne vous aimerai jamais. Ce discours est net, je le crois sans réplique; il ne reste plus de question à faire. Je ne sortirai point de là ; je ne vous aime point, vous ne me plaisez point. Si je savais une maniÚre de m'expliquer plus dure, je m'en servirais pour vous punir de la douleur que je souffre à vous en faire. Je ne pense pas qu'à présent vous ayez envie de parler de votre amour; ainsi changeons de sujet. Lélio. - Oui, Madame, je vois bien que votre résolution est prise. La seule espérance d'ÃÂȘtre uni pour jamais avec vous m'arrÃÂȘtait encore ici; je m'étais flatté, je l'avoue; mais c'est bien peu de chose que l'intérÃÂȘt que l'on prend à un homme à qui l'on peut parler comme vous le faites. Quand je vous apprendrais qui je suis, cela ne servirait de rien; vos refus n'en seraient que plus affligeants. Adieu, Madame; il n'y a plus de séjour ici pour moi; je pars dans l'instant, et je ne vous oublierai jamais. Il s'éloigne. Hortense, pendant qu'il s'en va. - Oh! je ne sais plus oÃÂč j'en suis; je n'avais pas prévu ce coup-là . Elle l'appelle. Lélio! Lélio, revenant. - Que me voulez-vous, Madame? Hortense. - Je n'en sais rien; vous ÃÂȘtes au désespoir, vous m'y mettez, je ne sais encore que cela. Lélio. - Vous me haïrez si je ne vous quitte. Hortense. - Je ne vous hais plus quand vous me quittez. Lélio. - Daignez donc consulter votre coeur. Hortense. - Vous voyez bien les conseils qu'il me donne; vous partez, je vous rappelle; je vous rappellerai, si je vous renvoie; mon coeur ne finira rien. Lélio. - Eh! Madame, ne me renvoyez plus; nous échapperons aisément à tous les malheurs que vous craignez; laissez-moi vous expliquer mes mesures, et vous dire que ma naissance... Hortense, vivement. - Non, je me retrouve enfin, je ne veux plus rien entendre. Echapper à nos malheurs! Ne s'agit-il pas de sortir d'ici? le pourrons-nous? n'a-t-on pas les yeux sur nous? ne serez-vous pas arrÃÂȘté? Adieu; je vous dois la vie; je ne vous devrai rien, si vous ne sauvez la vÎtre. Vous dites que vous m'aimez; non, je n'en crois rien, si vous ne partez. Partez donc, ou soyez mon ennemi mortel; partez, ma tendresse vous l'ordonne; ou restez ici l'homme du monde le plus haï de moi, et le plus haïssable que je connaisse. Elle s'en va comme en colÚre. Lélio, d'un ton de dépit. - Je partirai donc, puisque vous le voulez; mais vous prétendez me sauver la vie, et vous n'y réussirez pas. Hortense, se retournant de loin. - Vous me rappelez donc à votre tour? Lélio. - J'aime autant mourir que de ne vous plus voir. Hortense. - Ah! voyons donc les mesures que vous voulez prendre. Lélio, transporté de joie. - Quel bonheur! je ne saurais retenir mes transports. Hortense, nonchalamment. - Vous m'aimez beaucoup, je le sais bien; passons votre reconnaissance, nous dirons cela une autre fois. Venons aux mesures... Lélio. - Que n'ai-je, au lieu d'une couronne qui m'attend, l'empire de la terre à vous offrir? Hortense, avec une surprise modeste. - Vous ÃÂȘtes né prince? Mais vous n'avez qu'à me garder votre coeur, vous ne me donnerez rien qui le vaille; achevons. Lélio. - J'attends demain incognito un courrier du roi de Léon, mon pÚre. Hortense. - ArrÃÂȘtez, Prince; Frédéric vient, l'Ambassadeur le suit sans doute. Vous m'informerez tantÎt de vos résolutions. Lélio. - Je crains encore vos inquiétudes. Hortense. - Et moi, je ne crains plus rien; je me sens l'imprudence la plus tranquille du monde; vous me l'avez donnée, je m'en trouve bien; c'est à vous à me la garantir, faites comme vous pourrez. Lélio. - Tout ira bien, Madame; je ne conclurai rien avec l'Ambassadeur pour gagner du temps; je vous reverrai tantÎt. ScÚne VIII L'Ambassadeur, Lélio, Frédéric Frédéric, à part à l'Ambassadeur. - Vous sentirez, j'en suis sûr, jusqu'oÃÂč va l'audace de ses espérances. L'Ambassadeur, à Lélio. - Vous savez, Monsieur, ce qui m'amÚne ici, et votre habileté me répond du succÚs de ma commission. Il s'agit d'un mariage entre votre Princesse et le roi de Castille, mon maÃtre. Tout invite à le conclure; jamais union ne fut peut-ÃÂȘtre plus nécessaire. Vous n'ignorez pas les justes droits que les rois de Castille prétendent avoir sur une partie de cet Etat, par les alliances... Lélio. - Laissons là ces droits historiques, Monsieur; je sais ce que c'est; et quand on voudra, la Princesse en produira de mÃÂȘme valeur sur les Etats du roi votre maÃtre. Nous n'avons qu'à relire aussi les alliances passées, vous verrez qu'il y aura quelqu'une de vos provinces qui nous appartiendra. Frédéric. - Effectivement vos droits ne sont pas fondés, et il n'est pas besoin d'en appuyer le mariage dont il s'agit. L'Ambassadeur. - Laissons-les donc pour le présent, j'y consens; mais la trop grande proximité des deux Etats entretient depuis vingt ans des guerres qui ne finissent que pour des instants, et qui recommenceront bientÎt entre deux nations voisines, et dont les intérÃÂȘts se croiseront toujours. Vos peuples sont fatigués; mille occasions vous ont prouvé que vos ressources sont inégales aux nÎtres. La paix que nous venons de faire avec vous, vous la devez à des circonstances qui ne se rencontreront pas toujours. Si la Castille n'avait été occupée ailleurs, les choses auraient bien changé de face. Lélio. - Point du tout; il en aurait été de cette guerre comme de toutes les autres. Depuis tant de siÚcles que cet Etat se défend contre le vÎtre, oÃÂč sont vos progrÚs? Je n'en vois point qui puissent justifier cette grande inégalité de forces dont vous parlez. L'Ambassadeur. - Vous ne vous ÃÂȘtes soutenus que par des secours étrangers. Lélio. - Ces mÃÂȘmes secours dans bien des occasions vous ont aussi rendu de grands services; et voilà comment subsistent les Etats la politique de l'un arrÃÂȘte l'ambition de l'autre. Frédéric. - Retranchons-nous sur des choses plus effectives, sur la tranquillité durable que ce mariage assurerait aux deux peuples qui ne seraient plus qu'un, et qui n'auraient plus qu'un mÃÂȘme maÃtre. Lélio. - Fort bien; mais nos peuples n'ont-ils pas leurs lois particuliÚres? Etes-vous sûr, Monsieur, qu'ils voudront bien passer sous une domination étrangÚre, et peut-ÃÂȘtre se soumettre aux coutumes d'une nation qui leur est antipathique? L'Ambassadeur. - Désobéiront-ils à leur souveraine? Lélio. - Ils lui désobéiront par amour pour elle. Frédéric. - En ce cas-là , il ne sera pas difficile de les réduire. Lélio. - Y pensez-vous, Monsieur? S'il faut les opprimer pour les rendre tranquilles, comme vous l'entendez, ce n'est pas de leur souveraine que doit leur venir un pareil repos; il n'appartient qu'à la fureur d'un ennemi de leur faire un présent si funeste. Frédéric, à part, à l'Ambassadeur. - Vous voyez des preuves de ce que je vous ai dit. L'Ambassadeur, à Lélio. - Votre avis est donc de rejeter le mariage que je propose? Lélio. - Je ne le rejette point; mais il mérite réflexion. Il faut examiner mûrement les choses; aprÚs quoi, je conseillerai à la Princesse ce que je jugerai de mieux pour sa gloire et pour le bien de ses peuples; le seigneur Frédéric dira ses raisons, et moi les miennes. Frédéric. - On décidera sur les vÎtres. L'Ambassadeur, à Lélio. Me permettez-vous de vous parler à coeur ouvert? Lélio. - Vous ÃÂȘtes le maÃtre. L'Ambassadeur. - Vous ÃÂȘtes ici dans une belle situation, et vous craignez d'en sortir, si la Princesse se marie; mais le Roi mon maÃtre est assez grand seigneur pour vous dédommager, et j'en réponds pour lui. Lélio, froidement. - Ah! de grùce, ne citez point ici le Roi votre maÃtre; soupçonnez-moi tant que vous voudrez de manquer de droiture, mais ne l'associez point à vos soupçons. Quand nous faisons parler les princes, Monsieur, que ce soit toujours d'une maniÚre noble et digne d'eux; c'est un respect que nous leur devons, et vous me faites rougir pour le roi de Castille. L'Ambassadeur. - ArrÃÂȘtons là . Une discussion là -dessus nous mÚnerait trop loin; il ne me reste qu'un mot à vous dire; et ce n'est plus le roi de Castille, c'est moi qui vous parle à présent. On m'a averti que je vous trouverais contraire au mariage dont il s'agit, tout convenable, tout nécessaire qu'il est, si jamais la Princesse veut épouser un prince. On a prévu les difficultés que vous faites, et l'on prétend que vous avez vos raisons pour les faire, raisons si hardies que je n'ai pu les croire, et qui sont fondées, dit-on, sur la confiance dont la Princesse vous honore. Lélio. - Vous m'allez encore parler à coeur ouvert, Monsieur, et si vous m'en croyez, vous n'en ferez rien; la franchise ne vous réussit pas; le Roi votre maÃtre s'en est mal trouvé tout à l'heure, et vous m'inquiétez pour la Princesse. L'Ambassadeur. - Ne craignez rien; loin de manquer moi-mÃÂȘme à ce que je lui dois, je ne veux que l'apprendre à ceux qui l'oublient. Lélio. - Voyons; j'en sais tant là -dessus, que je suis en état de corriger vos leçons mÃÂȘmes. Que dit-on de moi? L'Ambassadeur. - Des choses hors de toute vraisemblance. Frédéric. - Ne les expliquez point; je crois savoir ce que c'est; on me les a dites aussi, et j'en ai ri comme d'une chimÚre. Lélio, regardant Frédéric. - N'importe; je serai bien aise de voir jusqu'oÃÂč va la lùche inimitié de ceux dont je blesse ici les yeux, que vous connaissez comme moi, et à qui j'aurais fait bien du mal si j'avais voulu, mais qui ne valent pas la peine qu'un honnÃÂȘte homme se venge. Revenons. L'Ambassadeur. - Non, le seigneur Frédéric a raison; n'expliquons rien; ce sont des illusions. Un homme d'esprit comme vous, dont la fortune est déjà si prodigieuse, et qui la mérite, ne saurait avoir des sentiments aussi périlleux que ceux qu'on vous attribue. La Princesse n'est sans doute que l'objet de vos respects; mais le bruit qui court sur votre compte vous expose, et pour le détruire, je vous conseillerais de porter la Princesse à un mariage avantageux à l'Etat. Lélio. - Je vous suis trÚs obligé de vos conseils, Monsieur; mais j'ai regret à la peine que vous prenez de m'en donner. Jusqu'ici les Ambassadeurs n'ont jamais été les précepteurs des ministres chez qui ils vont, et je n'ose renverser l'ordre. Quand je verrai votre nouvelle méthode bien établie, je vous promets de la suivre. L'Ambassadeur. - Je n'ai pas tout dit. Le roi de Castille a pris de l'inclination pour la Princesse sur un portrait qu'il en a vu; c'est en amant que ce jeune prince souhaite un mariage que la raison, l'égalité d'ùge et la politique doivent presser de part et d'autre. S'il ne s'achÚve pas, si vous en détournez la Princesse par des motifs qu'elle ne sait pas, faites du moins qu'à son tour ce prince ignore les secrÚtes raisons qui s'opposent en vous à ce qu'il souhaite; la vengeance des princes peut porter loin; souvenez-vous-en. Lélio. - Encore une fois, je ne rejette point votre proposition, nous l'examinerons plus à loisir; mais si les raisons secrÚtes que vous voulez dire étaient réelles, Monsieur, je ne laisserais pas que d'embarrasser le ressentiment de votre prince. Il serait plus difficile de se venger de moi que vous ne pensez. L'Ambassadeur, outré. - De vous? Lélio, froidement. - Oui, de moi. L'Ambassadeur. - Doucement; vous ne savez pas à qui vous parlez. Lélio. - Je sais qui je suis, en voilà assez. L'Ambassadeur. - Laissez là ce que vous ÃÂȘtes, et soyez sûr que vous me devez respect. Lélio. - Soit; et moi je n'ai, si vous le voulez, que mon coeur pour tout avantage; mais les égards que l'on doit à la seule vertu sont aussi légitimes que les respects que l'on doit aux princes; et fussiez-vous le roi de Castille mÃÂȘme, si vous ÃÂȘtes généreux, vous ne sauriez penser autrement. Je ne vous ai point manqué de respect, supposé que je vous en doive; mais les sentiments que je vous montre depuis que je vous parle méritaient de votre part plus d'attention que vous ne leur en avez donné. Cependant je continuerai à vous respecter, puisque vous dites qu'il le faut, sans pourtant en examiner moins si le mariage dont il s'agit est vraiment convenable. Il sort fiÚrement. ScÚne IX Frédéric, L'Ambassadeur Frédéric. - La maniÚre dont vous venez de lui parler me fait présumer bien des choses; peut-ÃÂȘtre sous le titre d'Ambassadeur nous cachez-vous... L'Ambassadeur. - Non, Monsieur, il n'y a rien à présumer; c'est un ton que j'ai cru pouvoir prendre avec un aventurier que le sort a élevé. Frédéric. - Eh bien! que dites-vous de cet homme-là ? L'Ambassadeur. - Je dis que je l'estime. Frédéric. - Cependant, si nous ne le renversons, vous ne pouvez réussir; ne joindrez-vous pas vos efforts aux nÎtres? L'Ambassadeur. - J'y consens, à condition que nous ne tenterons rien qui soit indigne de nous; je veux le combattre généreusement, comme il le mérite. Frédéric. - Toutes actions sont généreuses, quand elles tendent au bien général. L'Ambassadeur. - Ne vous en fiez pas à vous vous haïssez Lélio, et la haine entend mal à faire des maximes d'honneur. Je tùcherai de voir aujourd'hui la Princesse. Je vous quitte, j'ai quelques dépÃÂȘches à faire, nous nous reverrons tantÎt. ScÚne X Frédéric, Arlequin, arrivant tout essoufflé. Frédéric, à part. - Monsieur l'Ambassadeur me paraÃt bien scrupuleux! Mais voici Arlequin qui accourt à moi. Arlequin. - Par la mardi! Monsieur le conseiller, il y a longtemps que je galope aprÚs vous; vous ÃÂȘtes plus difficile à trouver qu'une botte de foin dans une aiguille. Frédéric. - Je ne me suis pourtant pas écarté; as-tu quelque chose à me dire? Arlequin. - Attendez, je crois que j'ai laissé ma respiration par les chemins; ouf... Frédéric. - Reprends haleine. Arlequin. - Oh dame, cela ne se prend pas avec la main. Ohi! ohi! Je vous ai été chercher au palais, dans les salles, dans les cuisines; je trottais par-ci, je trottais par-là , je trottais partout; et y allons vite, et boute et gare. N'avez-vous pas vu le seigneur Frédéric? Hé non, mon ami! OÃÂč diable est-il donc? que la peste l'étouffe! Et puis je cours encore, patati, patata; je jure, je rencontre un porteur d'eau, je renverse son eau N'avez-vous pas vu le seigneur Frédéric? Attends, attends, je vais te donner du seigneur Frédéric par les oreilles. Moi, je m'enfuis. Par la sambleu, morbleu, ne serait-il pas au cabaret? J'y rentre, je trouve du vin, je bois chopine, je m'apaise, et puis je reviens; et puis vous voilà . Frédéric. - AchÚve; sais-tu quelque chose? Tu me donnes bien de l'impatience. Arlequin. - Cent mille écus ne seraient pas dignes de me payer ma peine; pourtant j'en rabattrai beaucoup. Frédéric. - Je n'ai point d'argent sur moi, mais je t'en promets au sortir d'ici. Arlequin. - Pourquoi est-ce que vous laissez votre bourse à la maison? Si j'avais su cela, je ne vous aurais pas trouvé; car, pendant que j'y suis, il faut que je vous tienne. Frédéric. - Tu n'y perdras rien; parle, que sais-tu? Arlequin. - De bonnes choses, c'est du nanan. Frédéric. - Voyons. Arlequin. - Cet argent promis m'envoie des scrupules; si vous pouviez me donner des gages; ce petit diamant qui est à votre doigt, par exemple? quand cela promet de l'argent, cela tient parole. Frédéric. - Prends; le voilà pour garant de la mienne; ne me fais plus languir. Arlequin. - Vous ÃÂȘtes honnÃÂȘte homme, et votre bague aussi. Or donc, tantÎt, Monsieur Lélio, qui vous méprise que c'est une bénédiction, il parlait à lui tout seul... Frédéric. - Bon! Arlequin. - Oui, bon!... Voilà la Princesse qui vient. Dirai-je tout devant elle? Frédéric, aprÚs avoir rÃÂȘvé. - Tu m'en fais venir l'idée. Oui; mais ne dis rien de tes engagements avec moi. Je vais parler le premier; conforme-toi à ce que tu m'entendras dire. ScÚne XI La Princesse, Hortense, Frédéric, Arlequin La Princesse. - Eh bien! Frédéric, qu'a-t-on conclu avec l'Ambassadeur? Frédéric. - Madame, Monsieur Lélio penche à croire que sa proposition est recevable. La Princesse. - Lui, son sentiment est que j'épouse le roi de Castille? Frédéric. - Il n'a demandé que le temps d'examiner un peu la chose. La Princesse. - Je n'aurais pas cru qu'il dût penser comme vous le dites. Arlequin, derriÚre elle. - Il en pense, ma foi, bien d'autres! La Princesse. - Ah! te voilà ? A Frédéric. Que faites-vous de son valet ici? Frédéric. - Quand vous ÃÂȘtes arrivée, Madame, il venait, disait-il, me déclarer quelque chose qui vous concerne, et que le zÚle qu'il a pour vous l'oblige de découvrir. Monsieur Lélio y est mÃÂȘlé; mais je n'ai pas eu encore le temps de savoir ce que c'est. La Princesse. - Sachons-le; de quoi s'agit-il? Arlequin. - C'est que, voyez-vous, Madame, il n'y a mardi point de chanson à cela, je suis bon serviteur de Votre Principauté. Hortense. - Eh quoi Madame, pouvez-vous prÃÂȘter l'oreille aux discours de pareilles gens? La Princesse. - On s'amuse de tout. Continue. Arlequin. - Je n'entends ni à dia ni à huau, quand on ne vous rend pas la révérence qui vous appartient. La Princesse. - A merveille. Mais viens au fait sans compliment. Arlequin. - Oh! dame, quand on vous parle, à vous autres, ce n'est pas le tout que d'Îter son chapeau, il faut bien mettre en avant quelque petite faribole au bout. A cette heure voilà mon histoire. Vous saurez donc, avec votre permission, que tantÎt j'écoutais Monsieur Lélio, qui faisait la conversation des fous, car il parlait tout seul. Il était devant moi, et moi derriÚre. Or, ne vous déplaise, il ne savait pas que j'étais là ; il se virait, je me virais; c'était une farce. Tout d'un coup il ne s'est plus viré, et puis s'est mis à dire comme cela Ouf je suis diablement embarrassé. Moi j'ai deviné qu'il avait de l'embarras. Quand il a eu dit cela, il n'a rien dit davantage, il s'est promené; ensuite il y a pris un grand frisson. Hortense. - En vérité, Madame, vous m'étonnez. La Princesse. - Que veux-tu dire un frisson? Arlequin. - Oui, il a dit Je tremble. Et ce n'était pas pour des prunes, le gaillard! Car, a-t-il repris, j'ai lorgné ma gentille maÃtresse pendant cette belle fÃÂȘte; et si cette Princesse, qui est plus fine qu'un merle, a vu trotter ma prunelle, mon affaire va mal, j'en dis du mirlirot. Là -dessus autre promenade, ensuite autre conversation. Par la ventre-bleu! a-t-il dit, j'ai du guignon je suis amoureux de cette gracieuse personne, et si la Princesse vient à le savoir, et y allons donc, nous verrons beau train, je serai un joli mignon; elle sera capable de me friponner ma mie. Jour de Dieu! ai-je dit en moi-mÃÂȘme, friponner, c'est le fait des larrons, et non pas d'une Princesse qui est fidÚle comme l'or. Vertuchoux! qu'est-ce que c'est que tout ce tripotage-là ? toutes ces paroles-là ont mauvaise mine; mon patron songe à la malice, et il faut avertir cette pauvre Princesse à qui on en ferait passer quinze pour quatorze. Je suis donc venu comme un honnÃÂȘte garçon, et voilà que je vous découvre le pot aux roses peut-ÃÂȘtre que je ne vous dis pas les mots, mais je vous dis la signification du discours, et le tout gratis, si cela vous plaÃt. Hortense, à part. - Quelle aventure! Frédéric, à la Princesse. - Madame, vous m'avez dit quelquefois que je présumais mal de Lélio; voyez l'abus qu'il fait de votre estime. La Princesse. - Taisez-vous; je n'ai que faire de vos réflexions. A Arlequin. Pour toi, je vais t'apprendre à trahir ton maÃtre, à te mÃÂȘler de choses que tu ne devais pas entendre et à me compromettre dans l'impertinente répétition que tu en fais; une étroite prison me répondra de ton silence. Arlequin, se mettant à genoux. - Ah! ma bonne dame, ayez pitié de moi; arrachez-moi la langue, et laissez-moi la clef des champs. Miséricorde, ma reine! je ne suis qu'un butor, et c'est ce misérable conseiller de malheur qui m'a brouillé avec votre charitable personne. La princesse. - Comment cela? Frédéric. - Madame, c'est un valet qui vous parle, et qui cherche à se sauver; je ne sais ce qu'il veut dire. Hortense. - Laissez, laissez-le parler, Monsieur. Arlequin, à Frédéric. - Allez, je vous ai bien dit que vous ne valiez rien, et vous ne m'avez pas voulu croire. Je ne suis qu'un chétif valet, et si pourtant, je voulais ÃÂȘtre homme de bien; et lui, qui est riche et grand seigneur, il n'a jamais eu le coeur d'ÃÂȘtre honnÃÂȘte homme. Frédéric. - Il va vous en imposer, Madame. La Princesse. - Taisez-vous, vous dis-je; je veux qu'il parle. Arlequin. - Tenez, Madame, voilà comme cela est venu. Il m'a trouvé comme j'allais tout droit devant moi... Veux-tu me faire un plaisir? m'a-t-il dit. - Hélas! de toute mon ùme, car je suis bon et serviable de mon naturel. - Tiens, voilà une pistole. - Grand merci. - En voilà encore une autre. - Donnez, mon brave homme. - Prends encore cette poignée de pistoles. - Et oui-da, mon bon Monsieur. - Veux-tu me rapporter ce que tu entendras dire à ton maÃtre? - Et pourquoi cela? - Pour rien, par curiosité. - Oh! non, mon compÚre, non. - Mais je te donnerai tant de bonnes drogues; je te ferai ci, je te ferai cela; je sais une fille qui est jolie, qui est dans ses meubles; je la tiens dans ma manche; je te la garde. - Oh! oh! montrez-la pour voir. - Je l'ai laissée au logis; mais, suis-moi, tu l'auras. - Non, non, brocanteur, non. - Quoi! tu ne veux pas d'une jolie fille?... A la vérité, Madame, cette fille-là me trottait dans l'ùme; il me semblait que je la voyais, qu'elle était blanche, potelée. Quelle satisfaction! Je trouvais cela bien friand. Je bataillais, je bataillais comme un César; vous m'auriez mangé de plaisir en voyant mon courage; à la fin je suis chu. Il me doit encore une pension de cent écus par an, et j'ai déjà reçu la fillette, que je ne puis pas vous montrer, parce qu'elle n'est pas là ; sans compter une prophétie qui a parlé, à ce qu'ils disent, de mon argent, de ma fortune et de ma friponnerie. La Princesse. - Comment s'appelle-t-elle, cette fille? Arlequin. - Lisette. Ah! Madame, si vous voyiez sa face, vous seriez ravie; avec cette créature-là , il faut que l'honneur d'un homme plie bagage, il n'y a pas moyen. Frédéric. - Un misérable comme celui-là peut-il imaginer tant d'impostures? Arlequin. - Tenez, Madame, voilà encore sa bague qu'il m'a mise en gage pour de l'argent qu'il me doit donner tantÎt. Regardez mon innocence. Vous qui ÃÂȘtes une princesse, si on vous donnait tant d'argent, de pensions, de bagues, et un joli garçon, est-ce que vous y pourriez tenir? Mettez la main sur la conscience. Je n'ai rien inventé; j'ai dit ce que Monsieur Lélio a dit. Hortense, à part. - Juste ciel! La Princesse, à Frédéric en s'en allant. - Je verrai ce que je dois faire de vous, Frédéric; mais vous ÃÂȘtes le plus indigne et le plus lùche de tous les hommes. Arlequin. - Hélas! délivre-moi de la prison. La Princesse. - Laisse-moi. Hortense, déconcertée. - Voulez-vous que je vous suive, Madame? La Princesse. - Non, Madame, restez, je suis bien aise d'ÃÂȘtre seule; mais ne vous écartez point. ScÚne XII Frédéric, Hortense, Arlequin Arlequin. - Me voilà bien accommodé! je suis un bel oiseau! j'aurai bon air en cage! Et puis aprÚs cela fiez-vous aux prophéties! prenez des pensions, et aimez les filles! Pauvre Arlequin! adieu la joie; je n'userai plus de souliers, on va m'enfermer dans un étui, à cause de ce Sarrasin-là en montrant Frédéric. Frédéric. - Que je suis malheureux, Madame! Vous n'avez jamais paru me vouloir du mal; dans la situation oÃÂč m'a mis un zÚle imprudent pour les intérÃÂȘts de la Princesse, puis-je espérer de vous une grùce? Hortense, outrée. - Oui-da, Monsieur, faut-il demander qu'on vous Îte la vie, pour vous délivrer du malheur d'ÃÂȘtre détesté de tous les hommes? Voilà , je pense, tout le service qu'on peut vous rendre, et vous pouvez compter sur moi. ScÚne XIII Lélio, arrive, Hortense, Frédéric, Arlequin Frédéric. - Que vous ai-je fait, Madame Arlequin, voyant Lélio. - Ah! mon maÃtre bien-aimé, venez que je vous baise les pieds, je ne suis pas digne de vous baiser les mains. Vous savez bien le privilÚge que vous m'avez donné tantÎt; eh bien ce privilÚge est ma perdition pour deux ou trois petites miettes de paroles que j'ai lùchées de vous à la Princesse, elle veut que je garde la chambre; et j'allais faire mes fiançailles. Lélio. - Que signifient les paroles qu'il a dites, Madame? Je m'aperçois qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire dans le palais; les gardes m'ont reçu avec une froideur qui m'a surpris; qu'est-il arrivé? Hortense. - Votre valet, payé par Frédéric, a rapporté à la Princesse ce qu'il vous a entendu dire dans un moment oÃÂč vous vous croyiez seul. Lélio. - Eh qu'a-t-il rapporté? Hortense. - Que vous aimiez certaine dame; que vous aviez peur que la Princesse ne vous l'eût vu regarder pendant la fÃÂȘte, et ne vous l'Îtùt, si elle savait que vous l'aimiez. Lélio. - Et cette dame, l'a-t-on nommée? Hortense. - Non; mais apparemment on la connaÃt bien; et voilà l'obligation que vous avez à Frédéric, dont les présents ont corrompu votre valet. Arlequin. - Oui, c'est fort bien dit; il m'a corrompu; j'avais le coeur plus net qu'une perle; j'étais tout à fait gentil; mais depuis que je l'ai fréquenté, je vaux moins d'écus que je ne valais de mailles. Frédéric, se retirant de son abstraction. - Oui, Monsieur, je vous l'avouerai encore une fois, j'ai cru bien servir l'Etat et la Princesse en tùchant d'arrÃÂȘter votre fortune; suivez ma conduite, elle me justifie. Je vous ai prié de travailler à me faire premier ministre, il est vrai; mais quel pouvait ÃÂȘtre mon dessein? Suis-je dans un ùge à souhaiter un emploi si fatigant? Non, Monsieur; trente années d'exercice m'ont rassasié d'emplois et d'honneurs, il ne me faut que du repos; mais je voulais m'assurer de vos idées, et voir si vous aspiriez vous-mÃÂȘme au rang que je feignais de souhaiter. J'allais dans ce cas parler à la Princesse, et la détourner, autant que j'aurais pu, de remettre tant de pouvoir entre des mains dangereuses et tout à fait inconnues. Pour achever de vous pénétrer, je vous ai offert ma fille; vous l'avez refusée; je l'avais prévu, et j'ai tremblé du projet dont je vous ai soupçonné sur ce refus, et du succÚs que pouvait avoir ce projet mÃÂȘme. Car enfin, vous avez la faveur de la Princesse, vous ÃÂȘtes jeune et aimable, tranchons le mot, vous pouvez lui plaire, et jeter dans son coeur de quoi lui faire oublier ses véritables intérÃÂȘts et les nÎtres, qui étaient qu'elle épousùt le roi de Castille. Voilà ce que j'appréhendais, et la raison de tous les efforts que j'ai fait contre vous. Vous m'avez cru jaloux de vous, quand je n'étais inquiet que pour le bien public. Je ne vous le reproche pas les vues jalouses et ambitieuses ne sont que trop ordinaires à mes pareils; et ne me connaissant pas, il vous était permis de me confondre avec eux, de méconnaÃtre un zÚle assez rare, et qui d'ailleurs se montrait par des actions équivoques. Quoi qu'il en soit, tout louable qu'il est, ce zÚle, je me vois prÚs d'en ÃÂȘtre la victime. J'ai combattu vos desseins, parce qu'ils m'ont paru dangereux. Peut-ÃÂȘtre ÃÂȘtes-vous digne qu'ils réussissent, et la maniÚre dont vous en userez avec moi dans l'état oÃÂč je suis, l'usage que vous ferez de votre crédit auprÚs de la Princesse, enfin la destinée que j'éprouverai, décidera de l'opinion que je dois avoir de vous. Si je péris aprÚs d'aussi louables intentions que les miennes, je ne me serai point trompé sur votre compte; je périrai du moins avec la consolation d'avoir été l'ennemi d'un homme qui, en effet, n'était pas vertueux. Si je ne péris pas, au contraire, mon estime, ma reconnaissance et mes satisfactions vous attendent. Arlequin. - Il n'y aura donc que moi qui resterai un fripon, faute de savoir faire une harangue. Lélio, à Frédéric. - Je vous sauverai si je puis, Frédéric; vous me faites du tort; mais l'honnÃÂȘte homme n'est pas méchant, et je ne saurais refuser ma pitié aux opprobres dont vous couvre votre caractÚre. Frédéric. - Votre pitié!... Adieu, Lélio; peut-ÃÂȘtre à votre tour aurez-vous besoin de la mienne. Il s'en va. Lélio, à Arlequin. - Va m'attendre. Arlequin sort en pleurant. ScÚne XIV Lélio, Hortense Lélio. - Vous l'avez prévu, Madame, mon amour vous met dans le péril, et je n'ose presque vous regarder. Hortense. - Quoi! l'on va peut-ÃÂȘtre me séparer d'avec vous, et vous ne voulez pas me regarder, ni voir combien je vous aime! Montrez-moi du moins combien vous m'aimez, je veux vous voir. Lélio, lui baisant la main. - Je vous adore. Hortense. - J'en dirai autant que vous, si vous le voulez; cela ne tient à rien; je ne vous verrai plus, je ne me gÃÂȘne point, je dis tout. Lélio. - Quel bonheur! mais qu'il est traversé; cependant, Madame, ne vous alarmez point, je vais déclarer qui je suis à la Princesse, et lui avouer... Hortense. - Lui dire qui vous ÃÂȘtes!... Je vous le défends; c'est une ùme violente, elle vous aime, elle se flattait que vous l'aimiez, elle vous aurait épousé, tout inconnu que vous lui ÃÂȘtes; elle verrait à présent que vous lui convenez. Vous ÃÂȘtes dans son palais sans secours, vous m'avez donné votre coeur, tout cela serait affreux pour elle; vous péririez, j'en suis sûre; elle est déjà jalouse, elle deviendrait furieuse, elle en perdrait l'esprit; elle aurait raison de le perdre, je le perdrais comme elle, et toute la terre le perdrait. Je sens cela; mon amour le dit; fiez-vous à lui, il vous connaÃt bien. Se voir enlever un homme comme vous! vous ne savez pas ce que c'est; j'en frémis, n'en parlons plus. Laissez-vous gouverner; réglons-nous sur les événements, je le veux. Peut-ÃÂȘtre allez-vous ÃÂȘtre arrÃÂȘté; ne restons point ici, retirons-nous; je suis mourante de frayeur pour vous; mon cher Prince, que vous m'avez donné d'amour! N'importe, je vous le pardonne, sauvez-vous, je vous en promets encore davantage. Adieu; ne restons point à présent ensemble, peut-ÃÂȘtre nous verrons-nous libres. Lélio. - Je vous obéis; mais si l'on s'en prend à vous, vous devez me laisser faire. Acte III ScÚne premiÚre Hortense, seule. Hortense. - La Princesse m'envoie chercher que je crains la conversation que nous aurons ensemble! Que me veut-elle? aurait-elle encore découvert quelque chose? Il a fallu me servir d'Arlequin, qui m'a paru fidÚle. On n'a permis qu'à lui de voir Lélio. M'aurait-il trahi? l'aurait-on surpris? Voici quelqu'un, retirons-nous, c'est peut-ÃÂȘtre la Princesse, et je ne veux pas qu'elle me voie dans ce moment-ci. ScÚne II Arlequin, Lisette Lisette. - Il semble que vous vous défiez de moi, Arlequin; vous ne m'apprenez rien de ce qui vous regarde. La Princesse vous a tantÎt envoyé chercher; est-elle encore fùchée contre nous? Qu'a-t-elle dit? Arlequin. - D'abord, elle ne m'a rien dit, elle m'a regardé d'un air suffisant; moi, la peur m'a pris; je me tenais comme cela tout dans un tas; ensuite elle m'a dit approche. J'ai donc avancé un pied, et puis un autre pied, et puis un troisiÚme pied, et de pied en pied je me suis trouvé vers elle, mon chapeau sur mes deux mains. Lisette. - AprÚs?... Arlequin. - AprÚs, nous sommes entrés en conversation; elle m'a dit veux-tu que je te pardonne ce que tu as fait? Tout comme il vous plaira, ai-je dit, je n'ai rien à vous commander, ma bonne dame. Elle a répondu Va-t'en dire à Hortense que ton maÃtre, à qui on t'a permis de parler, t'a donné en secret ce billet pour elle. Tu me rapporteras sa réponse. Madame, dormez en repos, et tenez-vous gaillarde; vous voyez le premier homme du monde pour donner une bourde, vous ne la donneriez pas mieux que moi; car je mens à faire plaisir, foi de garçon d'honneur. Lisette. - Vous avez pris le billet? Arlequin. - Oui, bien proprement. Lisette. - Et vous l'avez porté à Hortense? Arlequin. - Oui, mais la prudence m'a pris, et j'ai fait une réflexion; j'ai dit Par la mardi, c'est que cette Princesse avec Hortense veut éprouver si je serai encore un coquin. Lisette. - Hé bien, à quoi vous a conduit cette réflexion-là ? Avez-vous dit à Hortense que ce billet venait de la Princesse, et non pas de Monsieur Lélio? Arlequin. - Vous l'avez deviné, ma mie. Lisette. - Et vous croyez qu'Hortense est de concert avec la Princesse, et qu'elle lui rendra compte de votre sincérité? Arlequin. - Eh quoi donc? elle ne l'a pas dit; mais plus fin que moi n'est pas bÃÂȘte. Lisette. - Qu'a-t-elle répondu à votre message? Arlequin. - Oh, elle a voulu m'enjÎler, en me disant que j'étais un honnÃÂȘte garçon; ensuite elle a fait semblant de griffonner un papier pour Monsieur Lélio. Lisette. - Qu'elle vous a recommandé de lui rendre? Arlequin. - Oui; mais il n'aura pas besoin de lunettes pour le lire; c'est encore une attrape qu'on me fait. Lisette. - Et qu'en ferez-vous donc? Arlequin. - Je n'en sais rien; mon honneur est dans l'embarras là -dessus. Lisette. - Il faut absolument le remettre à la Princesse, Arlequin, n'y manquez pas; son intention n'était pas que vous avouassiez que ce billet venait d'elle; par bonheur que votre aveu n'a servi qu'à persuader à Hortense qu'elle pouvait se fier à vous; peut-ÃÂȘtre mÃÂȘme ne vous aurait-elle pas donné un billet pour Lélio sans cela; votre imprudence a réussi; mais encore une fois, remettez la réponse à la Princesse, elle ne vous pardonnera qu'à ce prix. Arlequin. - Votre foi? Lisette. - J'entends du bruit, c'est peut-ÃÂȘtre elle qui vient pour vous le demander. Adieu; vous me direz ce qui en sera arrivé. ScÚne III Arlequin, La Princesse Arlequin, seul un moment. - TantÎt on voulait m'emprisonner pour une fourberie; et à cette heure, pour une fourberie, on me pardonne. Quel galimatias que l'honneur de ce pays-ci! La Princesse. - As-tu vu Hortense? Arlequin. - Oui, Madame, je lui ai menti, suivant votre ordonnance. La Princesse. - A-t-elle fait réponse? Arlequin. - Notre tromperie va à merveille; j'ai un billet doux pour Monsieur Lélio. La Princesse. - Juste ciel! donne vite et retire-toi. Arlequin, aprÚs avoir fouillé dans toutes ses poches, les vide, et en tire toutes sortes de brimborions. - Ah! le maudit tailleur, qui m'a fait des poches percées! Vous verrez que la lettre aura passé par ce trou-là . Attendez, attendez, j'oubliais une poche; la voilà . Non; peut-ÃÂȘtre que je l'aurai oubliée à l'office, oÃÂč j'ai été pour me rafraÃchir. La Princesse. - Va la chercher, et me l'apporte sur-le-champ... Arlequin s'en va... Elle continue. ScÚne IV La Princesse La Princesse. - Indigne amie, tu lui fais réponse, et me voici convaincue de ta trahison, tu ne l'aurais jamais avoué sans ce malheureux stratagÚme, qui ne m'instruit que trop; allons, poursuivons mon projet, privons l'ingrat de ses honneurs, qu'il ait la douleur de voir son ennemi en sa place, promettons ma main au roi de Castille, et punissons aprÚs les deux perfides de la honte dont ils me couvrent. La voici; contraignons-nous, en attendant le billet qui doit la convaincre. ScÚne V La Princesse, Hortense Hortense. - Je me rends à vos ordres, Madame, on m'a dit que vous vouliez me parler. La Princesse. - Vous jugez bien que, dans l'état oÃÂč je suis, j'ai besoin de consolation, Hortense; et ce n'est qu'à vous seule à qui je puis ouvrir mon coeur. Hortense. - Hélas! Madame, j'ose vous assurer que vos chagrins sont les miens. La Princesse, à part. - Je le sais bien, perfide... Je vous ai confié mon secret comme à la seule amie que j'aie au monde; Lélio ne m'aime point, vous le savez. Hortense. - On aurait de la peine à se l'imaginer; et à votre place, je voudrais encore m'éclaircir. Il entre peut-ÃÂȘtre dans son coeur plus de timidité que d'indifférence. La Princesse. - De la timidité, Madame! Votre amitié pour moi vous fournit des motifs de consolation bien faibles, ou vous ÃÂȘtes bien distraite! Hortense. - On ne peut ÃÂȘtre plus attentive que je le suis, Madame. La Princesse. - Vous oubliez pourtant les obligations que je vous ai; lui, n'oser me dire qu'il m'aime! eh! ne l'avez-vous pas informé de ma part des sentiments que j'avais pour lui? Hortense. - J'y pensais tout à l'heure, Madame; mais je crains de l'en avoir mal informé. Je parlais pour une princesse; la matiÚre était délicate, je vous aurai peut-ÃÂȘtre un peu trop ménagée, je me serai expliquée d'une maniÚre obscure, Lélio ne m'aura pas entendue et ce sera ma faute. La Princesse. - Je crains, à mon tour, que votre ménagement pour moi n'ait été plus loin que vous ne dites; peut-ÃÂȘtre ne l'avez-vous pas entretenu de mes sentiments; peut-ÃÂȘtre l'avez-vous trouvé prévenu pour une autre; et vous, qui prenez à mon coeur un intérÃÂȘt si tendre, si généreux, vous m'avez fait un mystÚre de tout ce qui s'est passé; c'est une discrétion prudente, dont je vous crois trÚs capable. Hortense. - Je lui ai dit que vous l'aimiez, Madame, soyez-en persuadée. La Princesse. - Vous lui avez dit que je l'aimais, et il ne vous a pas entendue, dites-vous? Ce n'est pourtant pas s'expliquer d'une maniÚre énigmatique; je suis outrée, je suis trahie, méprisée, et par qui, Hortense? Hortense. - Madame, je puis vous ÃÂȘtre importune en ce moment-ci; je me retirerai, si vous voulez. La Princesse. - C'est moi qui vous suis à charge; notre conversation vous fatigue, je le sens bien; mais cependant restez, vous me devez un peu de complaisance. Hortense. - Hélas! Madame, si vous lisiez dans mon coeur, vous verriez combien vous m'inquiétez. La Princesse, à part. - Ah! je n'en doute pas... Arlequin ne vient point... Calmez cependant vos inquiétudes sur mon compte; ma situation est triste, à la vérité; j'ai été le jouet de l'ingratitude et de la perfidie; mais j'ai pris mon parti. Il ne me reste plus qu'à découvrir ma rivale, et cela va ÃÂȘtre fait; vous auriez pu me la faire connaÃtre, sans doute; mais vous la trouvez trop coupable, et vous avez raison. Hortense. - Votre rivale! mais en avez-vous une, ma chÚre Princesse? Ne serait-ce pas moi que vous soupçonneriez encore? parlez-moi franchement, c'est moi, vos soupçons continuent. Lélio, disiez-vous tantÎt, m'a regardée pendant la fÃÂȘte, Arlequin en dit autant, vous me condamnez là -dessus, vous n'envisagez que moi voilà comment l'amour juge. Mais mettez-vous l'esprit en repos; souffrez que je me retire, comme je le voulais. Je suis prÃÂȘte à partir tout à l'heure, indiquez-moi l'endroit oÃÂč vous voulez que j'aille, Îtez-moi la liberté, s'il est nécessaire, rendez-la ensuite à Lélio, faites-lui un accueil obligeant, rejetez sa détention sur quelques faux avis; montrez-lui dÚs aujourd'hui plus d'estime, plus d'amitié que jamais, et de cette amitié qui le frappe, qui l'avertisse de vous étudier; et dans trois jours, dans vingt-quatre heures, peut-ÃÂȘtre saurez-vous à quoi vous en tenir avec lui. Vous voyez comment je m'y prends avec vous; voilà , de mon cÎté, tout ce que je puis faire. Je vous offre tout ce qui dépend de moi pour vous calmer, bien mortifiée de n'en pouvoir faire davantage. La Princesse. - Non, Madame, la vérité mÃÂȘme ne peut s'expliquer d'une maniÚre plus naïve. Et que serait-ce donc que votre coeur, si vous étiez coupable aprÚs cela? Calmez-vous, j'attends des preuves incontestables de votre innocence. A l'égard de Lélio, je donne la place à Frédéric, qui n'a péché, j'en suis sûre, que par excÚs de zÚle. Je l'ai envoyé chercher, et je veux le charger du soin de mettre Lélio en lieu oÃÂč il ne pourra me nuire; il m'échapperait s'il était libre, et me rendrait la fable de toute la terre. Hortense. - Ah! voilà d'étranges résolutions, Madame. La Princesse. - Elles sont judicieuses. ScÚne VI La Princesse, Hortense, Arlequin Arlequin. - Madame, c'est là le billet que Madame Hortense m'a donné... la voilà pour le dire elle-mÃÂȘme. Hortense. - Oh ciel! La Princesse. - Va-t'en. Il s'en va. Hortense. - Souvenez-vous que vous ÃÂȘtes généreuse. La Princesse lit. - Arlequin est le seul par qui je puisse vous avertir de ce que j'ai à vous dire, tout dangereux qu'il est peut-ÃÂȘtre de s'y fier; il vient de me donner une preuve de fidélité, sur laquelle je crois pouvoir hasarder ce billet pour vous, dans le péril oÃÂč vous ÃÂȘtes. Demandez à parler à la Princesse, plaignez-vous avec douleur de votre situation, calmez son coeur, et n'oubliez rien de ce qui pourra lui faire espérer qu'elle touchera le vÎtre... Devenez libre, si vous voulez que je vive; fuyez aprÚs, et laissez à mon amour le soin d'assurer mon bonheur et le vÎtre. La Princesse. - Je ne sais oÃÂč j'en suis. Hortense. - C'est lui qui m'a sauvé la vie. La Princesse. - Et c'est vous qui m'arrachez la mienne. Adieu; je vais me résoudre à ce que je dois faire. Hortense. - ArrÃÂȘtez un moment, Madame, je suis moins coupable que vous ne pensez... Elle fuit... elle ne m'écoute point; cher Prince, qu'allez-vous devenir... je me meurs, c'est moi, c'est mon amour qui vous perd! Mon amour! ah! juste ciel! mon sort sera-t-il de vous faire périr? Cherchons-lui partout du secours. Voici Frédéric; essayons de le gagner lui-mÃÂȘme. ScÚne VII Frédéric, Hortense Hortense. - Seigneur, je vous demande un moment d'entretien. Frédéric. - J'ai ordre d'aller trouver la Princesse, Madame. Hortense. - Je le sais, et je n'ai qu'un mot à vous dire. Je vous apprends que vous allez remplir la place de Lélio. Frédéric. - Je l'ignorais; mais si la Princesse le veut, il faudra bien obéir. Hortense. - Vous haïssez Lélio, il ne mérite plus votre haine, il est à plaindre aujourd'hui. Frédéric. - J'en suis fùché, mais son malheur ne me surprend point; il devait mÃÂȘme lui arriver plus tÎt sa conduite était si hardie... Hortense. - Moins que vous ne croyez, Seigneur; c'est un homme estimable, plein d'honneur. Frédéric. - A l'égard de l'honneur, je n'y touche pas; j'attends toujours à la derniÚre extrémité pour décider contre les gens là -dessus. Hortense. - Vous ne le connaissez pas, soyez persuadé qu'il n'avait nulle intention de vous nuire. Frédéric. - J'aurais besoin pour cet article-là d'un peu plus de crédulité que je n'en ai, Madame. Hortense. - Laissons donc cela, Seigneur; mais me croyez-vous sincÚre? Frédéric. - Oui, Madame, trÚs sincÚre, c'est un titre que je ne pourrais vous disputer sans injustice; tantÎt, quand je vous ai demandé votre protection, vous m'avez donné des preuves de franchise qui ne souffrent pas un mot de réplique. Hortense. - Je vous regardais alors comme l'auteur d'une intrigue qui m'était fùcheuse; mais achevons. La Princesse a des desseins contre Lélio, dont elle doit vous charger; détournez-la de ces desseins; obtenez d'elle que Lélio sorte dÚs à présent de ses Etats; vous n'obligerez point un ingrat. Ce service que vous lui rendrez, que vous me rendrez à moi-mÃÂȘme, le fruit n'en sera pas borné pour vous au seul plaisir d'avoir fait une bonne action, je vous en garantis des récompenses au-dessus de ce que vous pourriez vous imaginer, et telles enfin que je n'ose vous le dire. Frédéric. - Des récompenses, Madame! Quand j'aurais l'ùme intéressée, que pourrais-je attendre de Lélio? Mais, grùces au ciel, je n'envie ni ses biens ni ses emplois; ses emplois, j'en accepterai l'embarras, s'il le faut, par dévouement aux intérÃÂȘts de la Princesse. A l'égard de ses biens, l'acquisition en a été trop rapide et trop aisée à faire; je n'en voudrais pas, quand il ne tiendrait qu'à moi de m'en saisir; je rougirais de les mÃÂȘler avec les miens; c'est à l'Etat à qui ils appartiennent, et c'est à l'Etat à les reprendre. Hortense. - Ha Seigneur! Que l'Etat s'en saisisse, de ces biens dont vous parlez, si on les lui trouve. Frédéric. - Si on les lui trouve? C'est fort bien dit, Madame; car les aventuriers prennent leurs mesures; il est vrai que, lorsqu'on les tient, on peut les engager à révéler leur secret. Hortense. - Si vous saviez de qui vous parlez, vous changeriez bien de langage; je n'ose en dire plus, je jetterais peut-ÃÂȘtre Lélio dans un nouveau péril. Quoi qu'il en soit, les avantages que vous trouveriez à le servir n'ont point de rapport à sa fortune présente; ceux dont je vous entretiens sont d'une autre sorte, et bien supérieurs. Je vous le répÚte vous ne ferez jamais rien qui puisse vous en apporter de si grands, je vous en donne ma parole; croyez-moi, vous m'en remercierez. Frédéric. - Madame, modérez l'intérÃÂȘt que vous prenez à lui; supprimez des promesses dont vous ne remarquez pas l'excÚs, et qui se décréditent d'elles-mÃÂȘmes. La Princesse a fait arrÃÂȘter Lélio, et elle ne pouvait se déterminer à rien de plus sage. Si, avant que d'en venir là , elle m'avait demandé mon avis, ce qu'elle a fait, j'aurais cru, je vous jure, ÃÂȘtre obligé en conscience de lui conseiller de le faire; cela posé, vous voyez quel est mon devoir dans cette occasion-ci, Madame, la conséquence est aisée à tirer. Hortense. - TrÚs aisée, seigneur Frédéric; vous avez raison; dÚs que vous me renvoyez à votre conscience, tout est dit; je sais quelle espÚce de devoirs sa délicatesse peut vous dicter. Frédéric. - Sur ce pied-là , Madame, loin de conseiller à la Princesse de laisser échapper un homme aussi dangereux que Lélio, et qui pourrait le devenir encore, vous approuverez que je lui montre la nécessité qu'il y a de m'en laisser disposer d'une maniÚre qui sera douce pour Lélio, et qui pourtant remédiera à tout. Hortense. - Qui remédiera à tout!... A part. Le scélérat! Je serais curieuse, seigneur Frédéric, de savoir par quelles voies vous rendriez Lélio suspect; voyons, de grùce, jusqu'oÃÂč l'industrie de votre iniquité pourrait tromper la Princesse sur un homme aussi ennemi du mal que vous l'ÃÂȘtes du bien; car voilà son portrait et le vÎtre. Frédéric. - Vous vous emportez sans sujet, Madame; encore une fois, cachez vos chagrins sur le sort de cet inconnu; ils vous feraient tort, et je ne voudrais pas que la Princesse en fût informée. Vous ÃÂȘtes du sang de nos souverains; Lélio travaillait à se rendre maÃtre de l'Etat; son malheur vous consterne tout cela amÚnerait des réflexions qui pourraient vous embarrasser. Hortense. - Allez, Frédéric, je ne vous demande plus rien; vous ÃÂȘtes trop méchant pour ÃÂȘtre à craindre; votre méchanceté vous met hors d'état de nuire à d'autres qu'à vous-mÃÂȘme; à l'égard de Lélio, sa destinée, non plus que la mienne, ne relÚvera jamais de la lùcheté de vos pareils. Frédéric. - Madame, je crois que vous voudrez bien me dispenser d'en écouter davantage; je puis me passer de vous entendre achever mon éloge. Voici Monsieur l'Ambassadeur, et vous me permettrez de le joindre. ScÚne VIII L'Ambassadeur, Hortense, Frédéric Hortense. - Il me fera raison de vos refus. Seigneur, daignez m'accorder une grùce; je vous la demande avec la confiance que l'Ambassadeur d'un roi si vanté me paraÃt mériter. La Princesse est irritée contre Lélio; elle a dessein de le mettre entre les mains du plus grand ennemi qu'il ait ici, c'est Frédéric. Je réponds cependant de son innocence. Vous en dirai-je encore plus, Seigneur? Lélio m'est cher, c'est aveu que je donne au péril oÃÂč il est; le temps vous prouvera que j'ai pu le faire. Sauvez Lélio, Seigneur, engagez la Princesse à vous le confier; vous serez charmé de l'avoir servi, quand vous le connaÃtrez, et le roi de Castille mÃÂȘme vous saura gré du service que vous lui rendrez. Frédéric. - DÚs que Lélio est désagréable à la Princesse, et qu'elle l'a jugé coupable, Monsieur l'Ambassadeur n'ira point lui faire une priÚre qui lui déplairait. L'Ambassadeur. - J'ai meilleure opinion de la Princesse; elle ne désapprouvera pas une action qui d'elle-mÃÂȘme est louable. Oui, Madame, la confiance que vous avez en moi me fait honneur, je ferai tous mes efforts pour la rendre heureuse. Hortense. - Je vois la Princesse qui arrive, et je me retire, sûre de vos bontés. ScÚne IX La Princesse, Frédéric, L'Ambassadeur La Princesse. - Qu'on dise à Hortense de venir, et qu'on amÚne Lélio. L'Ambassadeur. - Madame, puis-je espérer que vous voudrez bien obliger le roi de Castille? Ce prince, en me chargeant des intérÃÂȘts de son coeur auprÚs de vous, m'a recommandé encore d'ÃÂȘtre secourable à tout le monde; c'est donc en son nom que je vous prie de pardonner à Lélio les sujets de colÚre que vous pouvez avoir contre lui. Quoiqu'il ait mis quelque obstacle aux désirs de mon maÃtre, il faut que je lui rende justice; il m'a paru trÚs estimable, et je saisis avec plaisir l'occasion qui s'offre de lui ÃÂȘtre utile. Frédéric. - Rien de plus beau que ce que fait Monsieur l'Ambassadeur pour Lélio, Madame; mais je m'expose encore à vous dire qu'il y a du risque à le rendre libre. L'Ambassadeur. - Je le crois incapable de rien de criminel. La Princesse. - Laissez-nous, Frédéric. Frédéric. - Souhaitez-vous que je revienne, Madame? La Princesse. - Il n'est pas nécessaire. ScÚne X L'Ambassadeur, La Princesse La Princesse. - La priÚre que vous me faites aurait suffi, Monsieur, pour m'engager à rendre la liberté à Lélio, quand mÃÂȘme je n'y aurais pas été déterminée; mais votre recommandation doit hùter mes résolutions, et je ne l'envoie chercher que pour vous satisfaire. ScÚne XI Lélio, Hortense entrent. La Princesse. - Lélio, je croyais avoir à me plaindre de vous; mais je suis détrompée. Pour vous faire oublier le chagrin que je vous ai donné, vous aimez Hortense, elle vous aime, et je vous unis ensemble. Pour vous, Monsieur, qui m'avez prié si généreusement de pardonner à Lélio, vous pouvez informer le Roi votre maÃtre que je suis prÃÂȘte à recevoir sa main et à lui donner la mienne. J'ai grande idée d'un prince qui sait se choisir des ministres aussi estimables que vous l'ÃÂȘtes, et son coeur... L'Ambassadeur. - Madame, il ne me siérait pas d'en entendre davantage; c'est le roi de Castille lui-mÃÂȘme qui reçoit le bonheur dont vous le comblez. La Princesse. - Vous, Seigneur! Ma main est bien due à un prince qui la demande d'une maniÚre si galante et si peu attendue. Lélio. - Pour moi, Madame, il ne me reste plus qu'à vous jurer une reconnaissance éternelle. Vous trouverez dans le prince de Léon tout le zÚle qu'il eut pour vous en qualité de ministre; je me flatte qu'à son tour le roi de Castille voudra bien accepter mes remerciements. Le Roi de Castille. - Prince, votre rang ne me surprend point il répond aux sentiments que vous m'avez montrés. La Princesse, à Hortense. - Allons, Madame, de si grands événements méritent bien qu'on se hùte de les terminer. Arlequin. - Pourtant, sans moi, il y aurait eu encore du tapage. Lélio. - Suis-moi, j'aurai soin de toi. La Fausse Suivante ou le fourbe puni Acteurs Comédie en trois actes et en prose Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens le 8 juillet 1724 Acteurs La Comtesse. Lélio. Le Chevalier. Trivelin, valet du Chevalier. Arlequin, valet de Lélio. Frontin, autre valet du Chevalier. Paysans et paysannes. Danseurs et danseuses. La scÚne est devant le chùteau de la Comtesse. Acte premier ScÚne premiÚre Frontin, Trivelin Frontin. - Je pense que voilà le seigneur Trivelin; c'est lui-mÃÂȘme. Eh! comment te portes-tu, mon cher ami? Trivelin. - A merveille, mon cher Frontin, à merveille. Je n'ai rien perdu des vrais biens que tu me connaissais, santé admirable et grand appétit. Mais toi, que fais-tu à présent? Je t'ai vu dans un petit négoce qui t'allait bientÎt rendre citoyen de Paris; l'as-tu quitté? Frontin. - Je suis culbuté, mon enfant; mais toi-mÃÂȘme, comment la fortune t'a-t-elle traité depuis que je ne t'ai vu? Trivelin. - Comme tu sais qu'elle traite tous les gens de mérite. Frontin. - Cela veut dire trÚs mal? Trivelin. - Oui. Je lui ai pourtant une obligation c'est qu'elle m'a mis dans l'habitude de me passer d'elle. Je ne sens plus ses disgrùces, je n'envie point ses faveurs, et cela me suffit; un homme raisonnable n'en doit pas demander davantage. Je ne suis pas heureux, mais je ne me soucie pas de l'ÃÂȘtre. Voilà ma façon de penser. Frontin. - Diantre! je t'ai toujours connu pour un garçon d'esprit et d'une intrigue admirable; mais je n'aurais jamais soupçonné que tu deviendrais philosophe. Malepeste! que tu es avancé! Tu méprises déjà les biens de ce monde! Trivelin. - Doucement, mon ami, doucement, ton admiration me fait rougir, j'ai peur de ne la pas mériter. Le mépris que je crois avoir pour les biens n'est peut-ÃÂȘtre qu'un beau verbiage; et, à te parler confidemment, je ne conseillerais encore à personne de laisser les siens à la discrétion de ma philosophie. J'en prendrais, Frontin, je le sens bien; j'en prendrais, à la honte de mes réflexions. Le coeur de l'homme est un grand fripon! Frontin. - Hélas! je ne saurais nier cette vérité-là , sans blesser ma conscience. Trivelin. - Je ne la dirais pas à tout le monde; mais je sais bien que je ne parle pas à un profane. Frontin. - Eh! dis-moi, mon ami qu'est-ce que c'est que ce paquet-là que tu portes? Trivelin. - C'est le triste bagage de ton serviteur; ce paquet enferme toutes mes possessions. Frontin. - On ne peut pas les accuser d'occuper trop de terrain. Trivelin. - Depuis quinze ans que je roule dans le monde, tu sais combien je me suis tourmenté, combien j'ai fait d'efforts pour arriver à un état fixe. J'avais entendu dire que les scrupules nuisaient à la fortune; je fis trÃÂȘve avec les miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Etait-il question d'avoir de l'honneur? j'en avais. Fallait-il ÃÂȘtre fourbe? j'en soupirais, mais j'allais mon train. Je me suis vu quelquefois à mon aise; mais le moyen d'y rester avec le jeu, le vin et les femmes? Comment se mettre à l'abri de ces fléaux-là ? Frontin. - Cela est vrai. Trivelin. - Que te dirai-je enfin? TantÎt maÃtre, tantÎt valet; toujours prudent, toujours industrieux, ami des fripons par intérÃÂȘt, ami des honnÃÂȘtes gens par goût; traité poliment sous une figure, menacé d'étriviÚres sous une autre; changeant à propos de métier, d'habit, de caractÚre, de moeurs; risquant beaucoup, réussissant peu; libertin dans le fond, réglé dans la forme; démasqué par les uns, soupçonné par les autres, à la fin équivoque à tout le monde, j'ai tùté de tout; je dois partout; mes créanciers sont de deux espÚces les uns ne savent pas que je leur dois; les autres le savent et le sauront longtemps. J'ai logé partout, sur le pavé; chez l'aubergiste, au cabaret, chez le bourgeois, chez l'homme de qualité, chez moi, chez la justice, qui m'a souvent recueilli dans mes malheurs; mais ses appartements sont trop tristes, et je n'y faisais que des retraites; enfin, mon ami, aprÚs quinze ans de soins, de travaux et de peines, ce malheureux paquet est tout ce qui me reste; voilà ce que le monde m'a laissé, l'ingrat! aprÚs ce que j'ai fait pour lui! tous ses présents ne valent pas une pistole! Frontin. - Ne t'afflige point, mon ami. L'article de ton récit qui m'a paru le plus désagréable, ce sont les retraites chez la justice; mais ne parlons plus de cela. Tu arrives à propos; j'ai un parti à te proposer. Cependant qu'as-tu fait depuis deux ans que je ne t'ai vu, et d'oÃÂč sors-tu à présent? Trivelin. - Primo, depuis que je ne t'ai vu, je me suis jeté dans le service. Frontin. - Je t'entends, tu t'es fait soldat; ne serais-tu pas déserteur par hasard? Trivelin. - Non, mon habit d'ordonnance était une livrée. Frontin. - Fort bien. Trivelin. - Avant que de me réduire tout à fait à cet état humiliant, je commençai par vendre ma garde-robe. Frontin. - Toi, une garde-robe? Trivelin. - Oui, c'étaient trois ou quatre habits que j'avais trouvés convenables à ma taille chez les fripiers, et qui m'avaient servi à figurer en honnÃÂȘte homme. Je crus devoir m'en défaire, pour perdre de vue tout ce qui pouvait me rappeler ma grandeur passée. Quand on renonce à la vanité, il n'en faut pas faire à deux fois; qu'est-ce que c'est que se ménager des ressources? Point de quartier, je vendis tout; ce n'est pas assez, j'allai tout boire. Frontin. - Fort bien. Trivelin. - Oui, mon ami; j'eus le courage de faire deux ou trois débauches salutaires, qui me vidÚrent ma bourse, et me garantirent ma persévérance dans la condition que j'allais embrasser; de sorte que j'avais le plaisir de penser, en m'enivrant, que c'était la raison qui me versait à boire. Quel nectar! Ensuite, un beau matin, je me trouvai sans un sol. Comme j'avais besoin d'un prompt secours, et qu'il n'y avait point de temps à perdre, un de mes amis que je rencontrai me proposa de me mener chez un honnÃÂȘte particulier qui était marié, et qui passait sa vie à étudier des langues mortes; cela me convenait assez, car j'ai de l'étude je restai donc chez lui. Là , je n'entendis parler que de sciences, et je remarquai que mon maÃtre était épris de passion pour certains quidams, qu'il appelait des anciens, et qu'il avait une souveraine antipathie pour d'autres, qu'il appelait des modernes; je me fis expliquer tout cela. Frontin. - Et qu'est-ce que c'est que les anciens et les modernes? Trivelin. - Des anciens..., attends, il y en a un dont je sais le nom, et qui est le capitaine de la bande; c'est comme qui te dirait un HomÚre. Connais-tu cela? Frontin. - Non. Trivelin. - C'est dommage; car c'était un homme qui parlait bien grec. Frontin. - Il n'était donc pas Français cet homme-là ? Trivelin. - Oh! que non; je pense qu'il était de Québec, quelque part dans cette Egypte, et qu'il vivait du temps du déluge. Nous avons encore de lui le fort belles satires; et mon maÃtre l'aimait beaucoup, lui et tous les honnÃÂȘtes gens de son temps, comme Virgile, Néron, Plutarque, Ulysse et DiogÚne. Frontin. - Je n'ai jamais entendu parler de cette race-là , mais voilà de vilains noms. Trivelin. - De vilains noms! c'est que tu n'y es pas accoutumé. Sais-tu bien qu'il y a plus d'esprit dans ces noms-là que dans le royaume de France? Frontin. - Je le crois. Et que veulent dire les modernes? Trivelin. - Tu m'écartes de mon sujet; mais n'importe. Les modernes, c'est comme qui dirait... toi, par exemple. Frontin. - Oh! oh! je suis un moderne, moi!. Trivelin. - Oui, vraiment, tu es un moderne, et des plus modernes; il n'y a que l'enfant qui vient de naÃtre qui l'est plus que toi, car il ne fait que d'arriver. Frontin. - Et pourquoi ton maÃtre nous haïssait-il? Trivelin. - Parce qu'il voulait qu'on eût quatre mille ans sur la tÃÂȘte pour valoir quelque chose. Oh! moi, pour gagner son amitié, je me mis à admirer tout ce qui me paraissait ancien; j'aimais les vieux meubles, je louais les vieilles modes, les vieilles espÚces, les médailles, les lunettes; je me coiffais chez les crieuses de vieux chapeaux; je n'avais commerce qu'avec des vieillards il était charmé de mes inclinations; j'avais la clef de la cave, oÃÂč logeait un certain vin vieux qu'il appelait son vin grec; il m'en donnait quelquefois, et j'en détournais aussi quelques bouteilles, par amour louable pour tout ce qui était vieux. Non que je négligeasse le vin nouveau; je n'en demandais point d'autre à sa femme, qui vraiment estimait bien autrement les modernes que les anciens, et, par complaisance pour son goût, j'en emplissais aussi quelques bouteilles, sans lui en faire ma cour. Frontin. - A merveille! Trivelin. - Qui n'aurait pas cru que cette conduite aurait dû me concilier ces deux esprits? Point du tout; ils s'aperçurent du ménagement judicieux que j'avais pour chacun d'eux; ils m'en firent un crime. Le mari crut les anciens insultés par la quantité de vin nouveau que j'avais bu; il m'en fit mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux; j'eus beau m'excuser, les gens de partis n'entendent point raison; il fallut les quitter, pour avoir voulu me partager entre les anciens et les modernes. Avais-je tort? Frontin. - Non; tu avais observé toutes les rÚgles de la prudence humaine. Mais je ne puis en écouter davantage. Je dois aller coucher ce soir à Paris, oÃÂč l'on m'envoie, et je cherchais quelqu'un qui tÃnt ma place auprÚs de mon maÃtre pendant mon absence; veux-tu que je te présente? Trivelin. - Oui-da. Et qu'est-ce que c'est que ton maÃtre? Fait-il bonne chÚre? Car, dans l'état oÃÂč je suis, j'ai besoin d'une bonne cuisine. Frontin. - Tu seras content; tu serviras la meilleure fille... Trivelin. - Pourquoi donc l'appelles-tu ton maÃtre? Frontin. - Ah, foin de moi, je ne sais ce que je dis, je rÃÂȘve à autre chose. Trivelin. - Tu me trompes, Frontin. Frontin. - Ma foi, oui, Trivelin. C'est une fille habillée en homme dont il s'agit. Je voulais te le cacher; mais la vérité m'est échappée, et je me suis blousé comme un sot. Sois discret, je te prie. Trivelin. - Je le suis dÚs le berceau. C'est donc une intrigue que vous conduisez tous deux ici, cette fille-là et toi? Frontin. - Oui. A part. Cachons-lui son rang... Mais la voilà qui vient; retire-toi à l'écart, afin que je lui parle. Trivelin se retire et s'éloigne. ScÚne II Le Chevalier, Frontin Le Chevalier. - Eh bien, m'avez-vous trouvé un domestique? Frontin. - Oui, Mademoiselle; j'ai rencontré... Le Chevalier. - Vous m'impatientez avec votre Demoiselle; ne sauriez-vous m'appeler Monsieur? Frontin. - Je vous demande pardon, Mademoiselle... je veux dire Monsieur. J'ai trouvé un de mes amis, qui est fort brave garçon; il sort actuellement de chez un bourgeois de campagne qui vient de mourir, et il est là qui attend que je l'appelle pour offrir ses respects. Le Chevalier. - Vous n'avez peut-ÃÂȘtre pas eu l'imprudence de lui dire qui j'étais? Frontin. - Ah! Monsieur, mettez-vous l'esprit en repos je sais garder un secret bas, pourvu qu'il ne m'échappe pas... Souhaitez-vous que mon ami s'approche? Le Chevalier. - Je le veux bien; mais partez sur-le-champ pour Paris. Frontin. - Je n'attends que vos dépÃÂȘches. Le Chevalier. - Je ne trouve point à propos de vous en donner, vous pourriez les perdre. Ma soeur, à qui je les adresserais pourrait les égarer aussi; et il n'est pas besoin, que mon aventure soit sue de tout le monde. Voici votre commission, écoutez-moi Vous direz à ma soeur qu'elle ne soit point en peine de moi; qu'à la derniÚre partie de bal oÃÂč mes amies m'amenÚrent dans le déguisement oÃÂč me voilà , le hasard me fit connaÃtre le gentilhomme que je n'avais jamais vu, qu'on disait ÃÂȘtre encore en province, et qui est ce Lélio avec qui, par lettres, le mari de ma soeur a presque arrÃÂȘté mon mariage; que, surprise de le trouver à Paris sans que nous le sussions, et le voyant avec une dame, je résolus sur-le-champ de profiter de mon déguisement pour me mettre au fait de l'état de son coeur et de son caractÚre; qu'enfin nous liùmes amitié ensemble aussi promptement que des cavaliers peuvent le faire, et qu'il m'engagea à le suivre le lendemain à une partie de campagne chez la dame avec qui il était, et qu'un de ses parents accompagnait; que nous y sommes actuellement, que j'ai déjà découvert des choses qui méritent que je les suive avant que de me déterminer à épouser Lélio; que je n'aurai jamais d'intérÃÂȘt plus sérieux. Partez; ne perdez point de temps. Faites venir ce domestique que vous avez arrÃÂȘté; dans un instant j'irai voir si vous ÃÂȘtes parti. ScÚne III Le Chevalier, seul. Le Chevalier. - Je regarde le moment oÃÂč j'ai connu Lélio, comme une faveur du ciel dont je veux profiter, puisque je suis ma maÃtresse, et que je ne dépends plus de personne. L'aventure oÃÂč je me suis mise ne surprendra point ma soeur; elle sait la singularité de mes sentiments. J'ai du bien; il s'agit de le donner avec ma main et mon coeur; ce sont de grands présents, et je veux savoir à qui je les donne. ScÚne IV Le Chevalier, Trivelin, Frontin Frontin, au Chevalier. - Le voilà , Monsieur. Bas à Trivelin. Garde-moi le secret. Trivelin. - Je te le rendrai mot pour mot, comme tu me l'as donné, quand tu voudras. ScÚne V Le Chevalier, Trivelin Le Chevalier. - Approchez; comment vous appelez-vous? Trivelin. - Comme vous voudrez, Monsieur; Bourguignon, Champagne, Poitevin, Picard, tout cela m'est indifférent le nom sous lequel j'aurais l'honneur de vous servir sera toujours le plus beau nom du monde. Le Chevalier. - Sans compliment, quel est le tien, à toi? Trivelin. - Je vous avoue que je ferais quelque difficulté de le dire, parce que dans ma famille je suis le premier du nom qui n'ait pas disposé de la couleur de son habit, mais peut-on porter rien de plus galant que vos couleurs? Il me tarde d'en ÃÂȘtre chamarré sur toutes les coutures. Le Chevalier, à part. - Qu'est-ce que c'est que ce langage-là ? Il m'inquiÚte. Trivelin. - Cependant, Monsieur, j'aurai l'honneur de vous dire que je m'appelle Trivelin. C'est un nom que j'ai reçu de pÚre en fils trÚs correctement, et dans la derniÚre fidélité; et de tous les Trivelins qui furent jamais, votre serviteur en ce moment s'estime le plus heureux de tous. Le Chevalier. - Laissez là vos politesses. Un maÃtre ne demande à son valet que l'attention dans ce à quoi il l'emploie. Trivelin. - Son valet! le terme est dur; il frappe mes oreilles d'un son disgracieux; ne purgera-t-on jamais le discours de tous ces noms odieux? Le Chevalier. - La délicatesse est singuliÚre! De grùce, ajustons-nous; convenons d'une formule plus douce. Le Chevalier, à part. - Il se moque de moi. Vous riez, je pense? Trivelin. - C'est la joie que j'ai d'ÃÂȘtre à vous qui l'emporte sur la petite mortification que je viens d'essuyer. Le Chevalier. - Je vous avertis, moi, que je vous renvoie, et que vous ne m'ÃÂȘtes bon à rien. Trivelin. - Je ne vous suis bon à rien! Ah! ce que vous dites là ne peut pas ÃÂȘtre sérieux. Le Chevalier, à part. - Cet homme-là est un extravagant. A Trivelin. Retirez-vous. Trivelin. - Non, vous m'avez piqué; je ne vous quitterai point, que vous ne soyez convenu avec moi que je vous suis bon à quelque chose. Le Chevalier. - Retirez-vous, vous dis-je. Trivelin. - OÃÂč vous attendrai-je? Le Chevalier. - Nulle part. Trivelin. - Ne badinons point; le temps se passe, et nous ne décidons rien. Le Chevalier. - Savez-vous bien, mon ami, que vous risquez beaucoup? Trivelin. - Je n'ai pourtant qu'un écu à perdre. Le Chevalier. - Ce coquin-là m'embarrasse. Il fait comme s'il en allait. Il faut que je m'en aille. A Trivelin. Tu me suis?. Trivelin. - Vraiment oui, je soutiens mon caractÚre ne vous ai-je pas dit que j'étais opiniùtre? Le Chevalier. -Insolent! Trivelin. - Cruel! Le Chevalier. - Comment, cruel! Trivelin. - Oui, cruel; c'est un reproche tendre que je vous fais. Continuez, vous n'y ÃÂȘtes pas; j'en viendrai jusqu'aux soupirs; vos rigueurs me l'annoncent. Le Chevalier. - Je ne sais plus que penser de tout ce qu'il me dit. Trivelin. - Ah! ah! ah! vous rÃÂȘvez, mon cavalier, vous délibérez; votre ton baisse, vous devenez traitable, et nous nous accommoderons, je le vois bien. La passion que j'ai de vous servir est sans quartier; premiÚrement cela est dans mon sang, je ne saurais me corriger. Le Chevalier, mettant la main sur la garde de son épée. Il me prend envie de te traiter comme tu le mérites. Trivelin, - Fi! ne gesticulez point de cette maniÚre-là ; ce geste-là n'est point de votre compétence; laissez là cette arme qui vous est étrangÚre votre oeil est plus redoutable que ce fer inutile qui vous pend au cÎté. Le Chevalier. - Ah! je suis trahie! Trivelin. - Masque, venons au fait; je vous connais. Le Chevalier. - Toi? Trivelin. - Oui; Frontin vous connaissait pour nous deux. Le Chevalier. - Le coquin! Et t'a-t-il dit qui j'étais? Trivelin. - Il m'a dit que vous étiez une fille, et voilà tout; et moi je l'ai cru; car je ne chicane sur la qualité de personne. Le Chevalier. - Puisqu'il m'a trahie, il vaut autant que je t'instruise du reste. Trivelin. - Voyons; pourquoi ÃÂȘtes-vous dans cet équipage-là ? Le Chevalier. - Ce n'est point pour faire du mal. Trivelin. - Je le crois bien; si c'était pour cela, vous ne déguiseriez pas votre sexe; ce serait perdre vos commodités. Le Chevalier, à part. - Il faut le tromper. A Trivelin. Je t'avoue que j'avais envie de te cacher la vérité, parce que mon déguisement regarde une dame de condition, ma maÃtresse, qui a des vues sur un Monsieur Lélio, que tu verras, et qu'elle voudrait détacher d'une inclination qu'il a pour une, comtesse à qui appartient ce chùteau. Trivelin. - Eh! quelle espÚce de commission vous donne-t-elle auprÚs de ce Lélio? L'emploi me paraÃt gaillard, soubrette de mon ùme. Le Chevalier. - Point du tout. Ma charge, sous cet habit-ci, est d'attaquer le coeur de la Comtesse; je puis passer, comme tu vois, pour un assez joli cavalier, et j'ai déjà vu les yeux de la Comtesse s'arrÃÂȘter plus d'une fois sur moi; si elle vient à m'aimer, je la ferai rompre avec Lélio; il reviendra à Paris, on lui proposera ma maÃtresse qui y est; elle est aimable, il la connaÃt, et les noces seront bientÎt faites. Trivelin. - Parlons à présent à rez-de-chaussée as-tu le coeur libre? Le Chevalier. - Oui Trivelin. - Et moi aussi. Ainsi, de compte arrÃÂȘté; cela fait deux coeurs libres, n'est-ce pas? Le Chevalier. - Sans doute. Trivelin. - Ergo, je conclus que nos deux coeurs soient désormais camarades. Le Chevalier. - Bon. Trivelin. - Et je conclus encore, toujours aussi judicieusement, que, deux amis devant s'obliger en tout ce qu'ils peuvent, tu m'avances deux mois de récompense sur l'exacte discrétion que je promets d'avoir. Je ne parle point du service domestique que je te rendrai; sur cet article, c'est à l'amour à me payer mes gages. Le Chevalier, lui donnant de l'argent. - Tiens, voilà déjà six louis d'or d'avance pour ta discrétion, et en voilà déjà trois pour tes services. Trivelin, d'un air indifférent. - J'ai assez de coeur pour refuser ces trois derniers louis-là ; mais donne; la main qui me les présente étourdit ma générosité. Le Chevalier. - Voici Monsieur Lélio; retire-toi, et va-t'en m'attendre à la porte de ce chùteau oÃÂč nous logeons. Trivelin. - Souviens-toi, ma friponne, à ton tour, que je suis ton valet sur la scÚne, et ton amant dans les coulisses. Tu me donneras des ordres en public, et des sentiments dans le tÃÂȘte-à -tÃÂȘte. Il se retire en arriÚre, quand Lélio entre avec Arlequin. Les valets se rencontrant se saluent. ScÚne VI Lélio, Le Chevalier, Arlequin, Trivelin, derriÚre leurs maÃtres. Lélio vient d'un air rÃÂȘveur. Le Chevalier. - Le voilà plongé dans une grande rÃÂȘverie. Arlequin, à Trivelin derriÚre eux. - Vous m'avez l'air d'un bon vivant. Trivelin. - Mon air ne vous ment pas d'un mot, et vous ÃÂȘtes fort bon physionomiste. Lélio, se retournant vers Arlequin, et apercevant le Chevalier. - Arlequin!... Ah! Chevalier, je vous cherchais. Le Chevalier. - Qu'avez-vous, Lélio? Je vous vois enveloppé dans une distraction qui m'inquiÚte. Lélio. - Je vous dirai ce que c'est. A Arlequin. Arlequin, n'oublie pas d'avertir les musiciens de se rendre ici tantÎt. Arlequin. - Oui, Monsieur. A Trivelin. Allons boire, pour faire aller notre amitié plus vite. Trivelin. - Allons, la recette est bonne; j'aime assez votre maniÚre de hùter le coeur. ScÚne VII Lélio, Le Chevalier Le Chevalier. - Eh bien! mon cher, de quoi s'agit-il? Qu'avez-vous? Puis-je vous ÃÂȘtre utile à quelque chose? Lélio. - TrÚs utile. Le Chevalier. - Parlez. Lélio. - Etes-vous mon ami? Le Chevalier. - Vous méritez que je vous dise non, puisque vous me faites cette question-là . Lélio. - Ne te fùche point, Chevalier; ta vivacité m'oblige; mais passe-moi cette question-là , j'en ai encore une à te faire. Le Chevalier. - Voyons. Lélio. - Es-tu scrupuleux? Le Chevalier. - Je le suis raisonnablement. Lélio. - Voilà ce qu'il me faut; tu n'as pas un honneur mal entendu sur une infinité de bagatelles qui arrÃÂȘtent les sots? Le Chevalier, à part. - Fi! voilà un vilain début. Lélio. - Par exemple, un amant qui dupe sa maÃtresse pour se débarrasser d'elle en est-il moins honnÃÂȘte homme à ton gré? Le Chevalier. - Quoi! il ne s'agit que de tromper une femme? Lélio. - Non, vraiment. Le Chevalier. - De lui faire une perfidie? Lélio. - Rien que cela. Le Chevalier. - Je croyais pour le moins que tu voulais mettre le feu à une ville. Eh! comment donc! trahir une femme, c'est avoir une action glorieuse par-devers soi! Lélio, gai. - Oh! parbleu, puisque tu le prends sur ce ton-là , je te dirai que je n'ai rien à me reprocher; et, sans vanité, tu vois un homme couvert de gloire. Le Chevalier, étonné et comme charmé. - Toi, mon ami? Ah! je te prie, donne-moi le plaisir de te regarder à mon aise; laisse-moi contempler un homme chargé de crimes si honorables. Ah! petit traÃtre, vous ÃÂȘtes bien heureux d'avoir de si brillantes indignités sur votre compte. Lélio, riant. - Tu me charmes de penser ainsi; viens que je t'embrasse. Ma foi; à ton tour, tu m'as tout l'air d'avoir été l'écueil de bien des coeurs. Fripon, combien de réputations as-tu blessé à mort dans ta vie? Combien as-tu désespéré d'Arianes? Dis. Le Chevalier. - Hélas! Tu te trompes; je ne connais point d'aventures plus communes que les miennes; j'ai toujours eu le malheur de ne trouver que des femmes trÚs sages. Lélio. - Tu n'as trouvé que des femmes trÚs sages? OÃÂč diantre t'es-tu donc fourré? Tu as fait là des découvertes bien singuliÚres! AprÚs cela, qu'est-ce que ces femmes-là gagnent à ÃÂȘtre si sages? Il n'en est ni plus ni moins. Sommes-nous heureux, nous le disons; ne le sommes-nous pas, nous mentons; cela revient au mÃÂȘme pour elles. Quant à moi, j'ai toujours dit plus de vérités que de mensonges. Le Chevalier. - Tu traites ces matiÚres-là avec une légÚreté qui m'enchante. Lélio. - Revenons à mes affaires. Quelque jour je te dirai de mes espiÚgleries qui te feront rire. Tu es un cadet de maison, et, par conséquent, tu n'es pas extrÃÂȘmement riche. Le Chevalier. - C'est raisonner juste. Lélio. - Tu es beau et bien fait; devine à quel dessein je t'ai engagé à nous suivre avec tous tes agréments? c'est pour te prier de vouloir bien faire ta fortune. Le Chevalier. - J'exauce ta priÚre. A présent, dis-moi la fortune que je vais faire. Lélio. - Il s'agit de te faire aimer de la Comtesse, et d'arriver à la conquÃÂȘte de sa main par celle de son coeur. Le Chevalier. - Tu badines ne sais-je pas que tu l'aimes, la Comtesse? Lélio - Non; je l'aimais ces jours passés, mais j'ai trouvé à propos de ne plus l'aimer. Le Chevalier. - Quoi! lorsque tu as pris de l'amour, et que tu n'en veux plus, il s'en retourne comme cela sans plus de façon? Tu lui dis Va-t'en, et il s'en va? Mais, mon ami, tu as un coeur impayable. Lélio. - En fait d'amour, j'en fais assez ce que je veux. J'aimais la Comtesse, parce qu'elle est aimable; je devais l'épouser, parce qu'elle est riche, et que je n'avais rien de mieux à faire; mais derniÚrement, pendant que j'étais à ma terre, on m'a proposé en mariage une demoiselle de Paris, que je ne connais point, et qui me donne douze mille livres de rente; la Comtesse n'en a que six. J'ai donc calculé que six valaient moins que douze. Oh! l'amour que j'avais pour elle pouvait-il honnÃÂȘtement tenir bon contre un calcul si raisonnable? Cela aurait été ridicule. Six doivent reculer devant douze; n'est-il pas vrai? Tu ne me réponds rien! Le Chevalier. - Eh! que diantre veux-tu que je réponde à une rÚgle d'arithmétique? Il n'y a qu'à savoir compter pour voir que tu as raison. Lélio. - C'est cela mÃÂȘme. Le Chevalier. - Mais qu'est-ce qui t'embarrasse là -dedans? Faut-il tant de cérémonie pour quitter la Comtesse? Il s'agit d'ÃÂȘtre infidÚle, d'aller la trouver, de lui porter ton calcul, de lui dire Madame, comptez vous-mÃÂȘme, voyez si je me trompe. Voilà tout. Peut-ÃÂȘtre qu'elle pleurera, qu'elle maudira l'arithmétique, qu'elle te traitera d'indigne, de perfide cela pourrait arrÃÂȘter un poltron; mais un brave homme comme toi, au-dessus des bagatelles de l'honneur, ce bruit-là l'amuse; il écoute, s'excuse négligemment, et se retire en faisant une révérence trÚs profonde, en cavalier poli, qui sait avec quel respect il doit recevoir, en pareil cas, les titres de fourbe et d'ingrat. Lélio. - Oh! parbleu! de ces titres-là , j'en suis fourni, et je sais faire la révérence. Madame la Comtesse aurait déjà reçu la mienne, s'il ne tenait plus qu'à cette politesse-là ; mais il y a une petite épine qui m'arrÃÂȘte c'est que, pour achever l'achat que j'ai fait d'une nouvelle terre il y a quelque temps, Madame la Comtesse m'a prÃÂȘté dix mille écus, dont elle a mon billet. Le Chevalier. - Ah! tu as raison, c'est une autre affaire. Je ne sache point de révérence qui puisse acquitter ce billet-là ; le titre de débiteur est bien sérieux, vois-tu! celui d'infidÚle n'expose qu'à des reproches, l'autre à des assignations; cela est différent, et je n'ai point de recette pour ton mal. Lélio. - Patience! Madame la Comtesse croit qu'elle va m'épouser; elle n'attend plus que l'arrivée de son frÚre; et, outre la somme de dix mille écus dont elle a mon billet, nous avons encore fait, antérieurement à cela, un dédit entre elle et moi de la mÃÂȘme somme. Si c'est moi qui romps avec elle, je lui devrai le billet et le dédit, et je voudrais bien ne payer ni l'un ni l'autre; m'entends-tu? Le Chevalier, à part. - Ah! l'honnÃÂȘte homme! Haut. Oui, je commence à te comprendre. Voici ce que c'est si je donne de l'amour à la Comtesse, tu crois qu'elle aimera mieux payer le dédit, en te rendant ton billet de dix mille écus, que de t'épouser; de façon que tu gagneras dix mille écus avec elle; n'est-ce pas cela? Lélio. - Tu entres on ne peut pas mieux dans mes idées. Le Chevalier. - Elles sont trÚs ingénieuses, trÚs lucratives, et dignes de couronner ce que tu appelles tes espiÚgleries. En effet, l'honneur que tu as fait à la Comtesse, en soupirant pour elle, vaut dix mille écus comme un sou. Lélio. - Elle n'en donnerait pas cela, si je m'en fiais à son estimation. Le Chevalier. - Mais crois-tu que je puisse surprendre le coeur de la Comtesse? Lélio. - Je n'en doute pas. Le Chevalier, à part. - Je n'ai pas lieu d'en douter non plus. Lélio. - Je me suis aperçu qu'elle aime ta compagnie; elle te loue souvent, te trouve de l'esprit; il n'y a qu'à suivre cela. Le Chevalier. Je n'ai. pas une grande vocation pour ce mariage-là . Lélio. - Pourquoi? Le Chevalier. - Par mille raisons... parce que je ne pourrai jamais avoir de l'amour pour la Comtesse; si elle ne voulait que de l'amitié, je serais à son service; mais n'importe. Lélio. - Eh! qui est-ce qui te prie d'avoir de l'amour pour elle? Est-il besoin d'aimer sa femme? Si tu ne l'aimes pas, tant pis pour elle; ce sont ses affaires et non pas les tiennes. Le Chevalier. - Bon! mais je croyais qu'il fallait aimer sa femme, fondé sur ce qu'on vivait mal avec elle quand on ne l'aimait pas. Lélio. - Eh! tant mieux quand on vit mal avec elle; cela vous dispense de la voir, c'est autant de gagné. Le Chevalier. - Voilà qui est fait; me voilà prÃÂȘt à exécuter ce que tu souhaites. Si j'épouse la Comtesse, j'irai me fortifier avec le brave Lélio dans le dédain qu'on doit à son épouse. Lélio. - Je t'en donnerai un vigoureux exemple, je t'en assure; crois-tu, par exemple, que j'aimerai la demoiselle de Paris, moi? Une quinzaine de jours tout au plus; aprÚs quoi, je crois que j'en serai bien las. Le Chevalier. - Eh! donne-lui le mois tout entier à cette pauvre femme, à cause de ses douze mille livres de rente. Lélio. - Tant que le coeur m'en dira. Le Chevalier. - T'a-t-on dit qu'elle fût jolie? Lélio. - On m'écrit qu'elle est belle; mais, de l'humeur dont je suis, cela ne l'avance pas de beaucoup. Si elle n'est pas laide, elle le deviendra, puisqu'elle sera ma femme; cela ne peut pas lui manquer. Le Chevalier. - Mais, dis-moi, une femme se dépite quelquefois. Lélio. - En ce cas-là , j'ai une terre écartée qui est le plus beau désert du monde, oÃÂč Madame irait calmer son esprit de vengeance. Le Chevalier. - Oh! dÚs que tu as un désert, à la bonne heure; voilà son affaire. Diantre! l'ùme se tranquillise beaucoup dans une solitude on y jouit d'une certaine mélancolie, d'une douce tristesse, d'un repos de toutes les couleurs; elle n'aura qu'à choisir. Lélio. - Elle sera la maÃtresse. Le Chevalier. - L'heureux tempérament! Mais j'aperçois la Comtesse. Je te recommande une chose feins toujours de l'aimer. Si tu te montrais inconstant, cela intéresserait sa vanité; elle courrait aprÚs toi, et me laisserait là . Lélio dit. - Je me gouvernerai bien; je vais au-devant d'elle. Il va au-devant de la Comtesse qui ne paraÃt pas encore, et pendant qu'il y va. ScÚne VIII Le Chevalier Le Chevalier dit. - Si j'avais épousé le seigneur Lélio, je serais tombée en de bonnes mains! Donner douze mille livres de rente pour acheter le séjour d'un désert! Oh! vous ÃÂȘtes trop cher, Monsieur Lélio, et j'aurai mieux que cela au mÃÂȘme prix. Mais puisque. je suis en train, continuons pour me divertir et punir ce fourbe-là , et pour en débarrasser la Comtesse. ScÚne IX La Comtesse, Lélio, Le Chevalier Lélio, à la Comtesse, en entrant. - J'attendais nos musiciens, Madame, et je cours les presser moi-mÃÂȘme. Je vous laisse avec le Chevalier, il veut nous quitter; son séjour ici l'embarrasse; je crois qu'il vous craint; cela est de bon sens, et je ne m'en inquiÚte point je vous connais; mais il est mon ami; notre amitié doit durer plus d'un jour, et il faut bien qu'il se fasse au danger de vous voir; je vous prie de le rendre plus raisonnable. Je reviens dans l'instant. ScÚne X La Comtesse, Le Chevalier La Comtesse. - Quoi! Chevalier, vous prenez de pareils prétextes pour nous quitter? Si vous nous disiez les véritables raisons qui pressent votre retour à Paris, on ne vous retiendrait peut-ÃÂȘtre pas. Le Chevalier. - Mes véritables raisons, Comtesse? Ma foi, Lélio vous les a dites. La Comtesse. - Comment! que vous vous défiez de votre coeur auprÚs de moi? Le Chevalier. - Moi, m'en défier! je m'y prendrais un peu tard; est-ce que vous m'en avez donné le temps? Non, Madame, le mal est fait; il ne s'agit plus que d'en arrÃÂȘter le progrÚs. La Comtesse, riant. - En vérité, Chevalier, vous ÃÂȘtes bien à plaindre, et je ne savais pas que j'étais si dangereuse. Le Chevalier. - Oh! que si; je ne vous dis rien là dont tous les jours votre miroir ne vous accuse d'ÃÂȘtre capable; il doit vous avoir dit que vous aviez des yeux qui violeraient l'hospitalité avec moi, si vous m'ameniez ici. La Comtesse. - Mon miroir ne me flatte pas, Chevalier. Le Chevalier. - Parbleu! je l'en défie; il ne vous prÃÂȘtera jamais rien. La nature y a mis bon ordre, et c'est elle qui vous a flattée. La Comtesse. - Je ne vois point que ce soit avec tant d'excÚs. Le Chevalier. Comtesse, vous m'obligeriez beaucoup de me donner votre façon de voir; car, avec la mienne, il n'y a pas moyen de vous rendre justice. La Comtesse, riant. - Vous ÃÂȘtes bien galant. Le Chevalier. - Ah! je suis mieux que cela; ce ne serait là qu'une bagatelle. La Comtesse. - Cependant ne vous gÃÂȘnez point, Chevalier quelque inclination, sans doute, vous rappelle à Paris, et vous vous ennuieriez, avec nous. Le Chevalier. - Non, je n'ai point d'inclination à Paris, si vous n'y venez pas. Il lui prend la main. A l'égard de l'ennui; si vous saviez l'art de m'en donner auprÚs de vous, ne me l'épargnez pas, Comtesse; c'est un vrai présent que vous me ferez; ce sera mÃÂȘme une bonté; mais cela vous passe, et vous ne donnez que de l'amour; voilà tout ce que vous savez faire. La Comtesse. - Je le fais assez mal. ScÚne XI La Comtesse, Le Chevalier, Lélio, etc. Lélio. - Nous ne pouvons avoir notre divertissement que tantÎt, Madame; mais en revanche, voici une noce de village, dont tous les acteurs viennent pour vous divertir. Au Chevalier. Ton valet et le mien sont à la tÃÂȘte, et mÚnent le branle. Divertissement Le Chanteur Chantons tous l'agriable emplette Que Lucas a fait de Colette. Qu'il est heureux, ce garçon-là ! J'aimerais bien le mariage,... Sans un petit défaut qu'il a Par lui la fille la plus sage, Zeste, vous vient entre les bras. Et boute, et gare, allons courage Rien n'est si biau que le tracas Des fins premiers jours du ménage. Mais, morgué! ça ne dure pas; Le coeur vous faille, et c'est dommage. Un Paysan Que dis-tu, gente Mathurine, De cette noce que tu vois? T'agace-t-elle un peu pour moi? Il me semble voir à ta mine Que tu sens un je ne sais quoi. L'ami Lucas et la cousine Riront tant qu'ils pourront tous deux, En se gaussant des médiseux; Dis la vérité, Mathurine, Ne ferais-tu pas bien comme eux? Mathurine Voyez le biau discours à faire, De demander en pareil cas Que fais-tu? que ne fais-tu pas? Eh! Colin sans tant de mystÚre, Marions-nous; tu le sauras. A présent si j'étais sincÚre, Je vais souvent dans le vallon, Tu m'y suivrais, malin garçon On n'y trouve point de notaire, Mais on y trouve du gazon. On danse. Branle Qu'on se dise tout ce qu'on voudra, Tout ci, tout ça, Je veux tùter du mariage. En arrive ce qui pourra, Tout ci, tout ça; Par la sangué! j'ons bon courage. Ce courage, dit-on, s'en va, Tout ci, tout ça; Morguenne! il nous faut voir cela. Ma Claudine un jour me conta Tout ci, tout ça, Que sa mÚre en courroux contre elle Lui défendait qu'elle m'aimùt, Tout ci, tout ça; Mais aussitÎt, me dit la belle Entrons dans ce bocage-là , Tout ci, tout ça; Nous verrons ce qu'il en sera. Quand elle y fut, elle chanta Tout ci, tout ça Berger, dis-moi que ton coeur m'aime; Et le mien aussi te dira Tout ci, tout ça, Combien son amour est extrÃÂȘme. AprÚs, elle me regarda, Tout ci, tout ça, D'un doux regard qui m'acheva. Mon coeur, à son tour, lui chanta, Tout ci, tout ça, Une chanson qui fut si tendre, Que cent fois elle soupira, Tout ci, tout ça, Du plaisir qu'elle eut de m'entendre; Ma chanson tant recommença, Tout ci, tout ça, Tant qu'enfin la voix me manqua. Acte II ScÚne premiÚre Trivelin, seul. Trivelin. - Me voici comme de moitié dans une intrigue assez douce et d'un assez bon rapport, car il m'en revient déjà de l'argent et une maÃtresse; ce beau commencement-là promet encore une plus belle fin. Or, moi qui suis un habile homme, est-il naturel que je reste ici les bras croisés? ne ferai-je rien qui hùte le succÚs du projet de ma chÚre suivante? Si je disais au seigneur Lélio que le coeur de la Comtesse commence à capituler pour le Chevalier, il se dépiterait plus vite, et partirait pour Paris oÃÂč on l'attend. Je lui ai déjà témoigné que je souhaiterais avoir l'honneur de lui parler; mais le voilà qui s'entretient avec la Comtesse; attendons qu'il ait fait avec elle. ScÚne II Lélio, La Comtesse Ils entrent tous deux comme continuant de se parler. La Comtesse. - Non, Monsieur, je ne vous comprends point. Vous liez amitié avec le Chevalier, vous me l'amenez; et vous voulez ensuite que je lui fasse mauvaise mine! Qu'est-ce que c'est que cette idée-là ? Vous m'avez dit vous-mÃÂȘme que c'était un homme aimable, amusant et effectivement j'ai jugé que vous aviez raison. Lélio, répétant un mot. - Effectivement! Cela est donc bien effectif? eh bien! je ne sais que vous dire; mais voilà un effectivement qui ne devrait pas se trouver là , par exemple. La Comtesse. - Par malheur, il s'y trouve. Lélio. - Vous me raillez, Madame. La Comtesse. - Voulez- vous que je respecte votre antipathie pour effectivement? Est-ce qu'il n'est pas bon français? L'a-t-on proscrit de la langue? Lélio. - Non, Madame; mais il marque que vous ÃÂȘtes un peu trop persuadée du mérite du Chevalier. La Comtesse. - Il marque cela? Oh il a tort, et le procÚs que vous lui faites est raisonnable, mais vous m'avouerez qu'il n'y a pas de mal à sentir suffisamment le mérite d'un homme, quand le mérite est réel; et c'est comme j'en use avec le Chevalier. Lélio. - Tenez, sentir est encore une expression qui ne vaut pas mieux; sentir est trop; c'est connaÃtre qu'il faudrait dire. La Comtesse. - Je suis d'avis de ne dire plus mot, et d'attendre que vous m'ayez donné la liste des termes sans reproches que je dois employer, je crois que c'est le plus court; il n'y a que ce moyen-là qui puisse me mettre en état de m'entretenir avec vous. Lélio. - Eh! Madame, faites grùce à mon amour. La Comtesse. - Supportez donc mon ignorance; je ne savais pas la différence qu'il y avait entre connaÃtre et sentir. Lélio. - Sentir, Madame, c'est le style du coeur, et ce n'est pas dans ce style-là que vous devez parler du Chevalier. La Comtesse. - Ecoutez; le vÎtre ne m'amuse point; il est froid, il me glace; et, si vous voulez mÃÂȘme, il me rebute. Lélio, à part. - Bon! je retirerai mon billet. La Comtesse. - Quittons-nous, croyez-moi; je parle mal, vous ne me répondez pas mieux; cela ne fait pas une conversation amusante. Lélio. - Allez-vous, rejoindre le Chevalier? La Comtesse. - Lélio, pour prix des leçons que vous venez de me donner, je vous avertis, moi, qu'il y a des moments oÃÂč vous feriez bien de ne pas vous montrer; entendez-vous? Lélio. - Vous me trouvez donc bien insupportable? La Comtesse. - Epargnez-vous ma réponse; vous auriez à vous plaindre de la valeur de mes termes, je le sens bien. Lélio. - Et moi, je sens que vous vous retenez; vous me diriez de bon coeur que vous me haïssez. La Comtesse. - Non; mais je vous le dirai bientÎt, si cela continue, et cela continuera sans doute. Lélio. - Il semble que vous le souhaitez. La Comtesse. - Hum! vous ne feriez pas languir mes souhaits. Lélio, d'un air fùché et vif. - Vous me désolez, Madame. La Comtesse. - Je me retiens, Monsieur; je me retiens. Elle veut s'en aller. Lélio. - ArrÃÂȘtez, Comtesse; vous m'avez fait l'honneur d'accorder quelque retour à ma tendresse. La Comtesse. - Ah! le beau détail oÃÂč vous entrez là ! Lélio. - Le dédit mÃÂȘme qui est entre nous... La Comtesse, fùchée. - Eh bien! ce dédit vous chagrine? il n'y a qu'à le rompre. Que ne me disiez-vous cela sur-le-champ? Il y a une heure que vous biaisez pour arriver là . Lélio. - Le rompre! J'aimerais mieux mourir; ne m'assure-t-il pas votre main? La Comtesse. - Et qu'est-ce que c'est que ma main sans mon coeur? Lélio. - J'espÚre avoir l'un et l'autre. La Comtesse. - Pourquoi me déplaisez-vous donc? Lélio. - En quoi ai-je pu vous déplaire? Vous auriez de la peine à le dire vous-mÃÂȘme. La Comtesse. - Vous ÃÂȘtes jaloux, premiÚrement. Lélio. - Eh! morbleu! Madame, quand on aime... La Comtesse. - Ah! quel emportement! Lélio. - Peut-on s'empÃÂȘcher d'ÃÂȘtre jaloux? Autrefois vous me reprochiez que je ne l'étais pas assez; vous me trouviez trop tranquille; me voici inquiet, et je vous déplais. La Comtesse. - Achevez, Monsieur, concluez que je suis une capricieuse; voilà ce que vous voulez dire, je vous entends bien. Le compliment que vous me faites est digne de l'entretien dont vous me régalez depuis une heure; et aprÚs cela vous me demanderez en quoi vous me déplaisez! Ah! l'étrange caractÚre! Lélio. - Mais je ne vous appelle pas capricieuse, Madame; je dis seulement que vous vouliez que je fusse jaloux; aujourd'hui je le suis; pourquoi le trouvez-vous mauvais? La Comtesse. - Eh bien! vous direz encore que vous ne m'appelez pas fantasque! Lélio. - De grùce, répondez. La Comtesse. - Non, Monsieur, on n'a jamais dit à une femme ce que vous me dites là ; et je n'ai vu que vous dans la vie qui m'ayez trouvé si ridicule. Lélio, regardant autour de lui. - Je chercherais volontiers à qui vous parlez, Madame; car ce discours-là ne peut pas s'adresser à moi. La Comtesse. - Fort bien! me voilà devenue visionnaire à présent; continuez, Monsieur, continuez; vous ne voulez pas rompre le dédit; cependant c'est moi qui ne veux plus; n'est-il pas vrai? Lélio. - Que d'industrie pour vous, sauver d'une question fort simple, à laquelle vous ne pouvez répondre! La Comtesse. - Oh! je n'y saurais tenir; capricieuse, ridicule, visionnaire et de mauvaise foi! le portrait est flatteur! Je ne vous connaissais pas, Monsieur Lélio, je ne vous connaissais pas; vous m'avez trompée. Je vous passerais de la jalousie; je ne parle pas de la vÎtre, elle n'est pas supportable; c'est une jalousie terrible, odieuse, qui vient du fond du tempérament, du vice de votre esprit. Ce n'est pas délicatesse chez vous; c'est mauvaise humeur naturelle, c'est précisément caractÚre. Oh! ce n'est pas là la jalousie que je vous demandais; je voulais une inquiétude douce, qui a sa source dans un coeur timide et bien touché, et qui n'est qu'une louable méfiance de soi-mÃÂȘme; avec cette jalousie-là , Monsieur, on ne dit point d'invectives aux personnes que l'on aime; on ne les trouve ni ridicules, ni fourbes, ni fantasques; on craint seulement de n'ÃÂȘtre pas toujours aimé, parce qu'on ne croit pas ÃÂȘtre digne de l'ÃÂȘtre. Mais cela vous passe; ces sentiments-là ne sont pas du ressort d'une ùme comme la vÎtre. Chez vous, c'est des emportements, des fureurs, ou pur artifice; vous soupçonnez injurieusement; vous manquez d'estime; de respect, de soumission; vous vous appuyez sur un dédit; vous fondez vos droits sur des raisons de contrainte. Un dédit, Monsieur Lélio! Des soupçons! Et vous appelez cela de l'amour! C'est un amour à faire peur. Adieu. Lélio. - Encore un mot. Vous ÃÂȘtes en colÚre, mais vous reviendrez, car vous m'estimez dans le fond. La Comtesse. - Soit; j'en estime tant d'autres! Je ne regarde pas cela comme un grand mérite d'ÃÂȘtre estimable; on n'est que ce qu'on doit ÃÂȘtre. Lélio. - Pour nous accommoder, accordez-moi une grùce. Vous m'ÃÂȘtes chÚre; le Chevalier vous aime; ayez pour lui un peu plus de froideur; insinuez-lui qu'il nous laisse, qu'il s'en retourne à Paris. La Comtesse. - Lui insinuer qu'il nous laisse, c'est-à -dire lui glisser tout doucement une impertinence qui me fera tout doucement passer dans son esprit pour une femme qui ne sait pas vivre! Non, Monsieur; vous m'en dispenserez, s'il vous plaÃt. Toute la subtilité possible n'empÃÂȘchera pas un compliment d'ÃÂȘtre ridicule, quand il l'est, vous me le prouvez par le vÎtre; c'est un avis que je vous insinue tout doucement, pour vous donner un petit essai de ce que vous appelez maniÚre insinuante. Elle se retire. ScÚne III Lélio, Trivelin Lélio, un moment seul et en riant. - Allons, allons, cela va trÚs rondement; j'épouserai les douze mille livres de rente. Mais voilà le valet du Chevalier. A Trivelin. Il m'a paru tantÎt que tu avais quelque chose à me dire? Trivelin. - Oui, Monsieur; pardonnez à la liberté que je prends. L'équipage oÃÂč je suis ne prévient pas en ma faveur; cependant, tel que vous me voyez, il y a là dedans le coeur d'un honnÃÂȘte homme, avec une extrÃÂȘme inclination pour les honnÃÂȘtes gens. Lélio. -Je le crois. Trivelin. - Moi-mÃÂȘme, et je le dis avec un souvenir modeste, moi-mÃÂȘme autrefois, j'ai été du nombre de ces honnÃÂȘtes gens; mais vous savez, Monsieur, à combien d'accidents nous sommes sujets dans la vie. Le sort m'a joué; il en a joué bien d'autres; l'histoire est remplie du récit de ses mauvais tours princes, héros, il a tout malmené, et je me console de mes malheurs avec de tels confrÚres. Lélio - Tu m'obligerais de retrancher tes réflexions et de venir au fait. Trivelin. - Les infortunés sont un peu babillards, Monsieur; ils s'attendrissent aisément sur leurs aventures. Mais je. coupe court; ce petit préambule me servira, s'il vous plaÃt, à m'attirer un peu d'estime, et donnera du poids à ce que je vais vous dire. Lélio. - Soit. Trivelin. - Vous savez que je fais la fonction de domestique auprÚs de Monsieur le Chevalier. Lélio - Oui. Trivelin. - Je ne demeurerai pas longtemps avec lui, Monsieur; son caractÚre donne trop de scandale au mien. Lélio. - Eh, que lui trouves-tu de mauvais? Trivelin. - Que vous ÃÂȘtes différent de lui! A peine vous ai-je vu, vous ai-je entendu parler, que j'ai dit en moi-mÃÂȘme Ah quelle ùme franche! que de netteté dans ce coeur-là ! Lélio. - Tu vas encore t'amuser à mon éloge, et tu ne finiras point. Trivelin. - Monsieur, la vertu vaut bien une petite parenthÚse en sa faveur. Lélio. - Venons donc au reste à présent. Trivelin. - De grùce, souffrez qu'auparavant nous convenions d'un petit article. Lélio. - Parle. Trivelin. - Je suis fier, mais je suis pauvre, qualités, comme vous jugez bien, trÚs difficiles à accorder. l'une avec l'autre, et qui pourtant ont la rage de se trouver presque toujours ensemble; voilà ce qui me passe. Lélio. - Poursuis; à quoi nous mÚnent ta fierté et ta pauvreté? Trivelin - Elles nous mÚnent à un combat qui se passe entre elles; la fierté se défend d'abord à merveille, mais son ennemie est bien pressante; bientÎt la fierté plie, recule, fuit, et laisse le champ de bataille à la pauvreté, qui ne rougit de rien, et qui sollicite en ce moment votre libéralité Lélio. - Je t'entends; tu me demandes quelque argent pour récompense de l'avis que tu vas me donner. Trivelin. - Vous y ÃÂȘtes; les ùmes généreuses ont cela de bon, qu'elles devinent ce qu'il vous faut et vous épargnent la honte d'expliquer vos besoins; que cela est beau! Lélio. - Je consens à ce que tu demandes, à une condition à mon tour c'est que le secret que tu m'apprendras vaudra la peine d'ÃÂȘtre payé; et je serai de bonne foi là -dessus. Dis à présent. Trivelin. - Pourquoi faut-il que la rareté de l'argent ait ruiné la générosité de vos pareils? Quelle misÚre! mais n'importe; votre équité me rendra ce que votre économie me retranche, et je commence Vous croyez le Chevalier votre intime et fidÚle ami, n'est-ce pas? Lélio. - Oui, sans doute. Trivelin. - Erreur. Lélio. - En quoi donc? Trivelin. - Vous croyez que la Comtesse vous aime toujours? Lélio. - J'en suis persuadé. Trivelin. - Erreur, trois fois erreur! Lélio. - Comment? Trivelin. - Oui, Monsieur; vous n'avez ni ami ni maÃtresse. Quel brigandage dans ce monde! la Comtesse ne vous aime plus, le Chevalier vous a escamoté son coeur il l'aime, il en est aimé, c'est un fait; je le sais, je l'ai vu, je vous en avertis; faites-en votre profit et le mien. Lélio. - Eh! dis-moi, as-tu remarqué quelque chose qui te rende sûr de cela? Trivelin. - Monsieur, on peut se fier à mes observations. Tenez, je n'ai qu'à regarder une femme entre deux yeux, je vous dirai ce qu'elle sent et ce qu'elle sentira, le tout à une virgule prÚs. Tout ce qui se passe dans son coeur s'écrit sur son visage, et j'ai tant étudié cette écriture-là , que je la lis tout aussi couramment que la mienne. Par exemple, tantÎt, pendant que vous vous amusiez dans le jardin à cueillir des fleurs pour la Comtesse, je raccommodais prÚs d'elle une palissade, et je voyais le Chevalier, sautillant, rire et folùtrer avec elle. Que vous ÃÂȘtes badin! lui disait-elle, en souriant négligemment à ses enjouements. Tout autre que moi n'aurait rien remarqué dans ce sourire-là ; c'était un chiffre. Savez-vous ce qu'il signifiait? Que vous m'amusez agréablement, Chevalier! Que vous ÃÂȘtes aimable dans vos façons! Ne sentez-vous pas que vous me plaisez? Lélio. - Cela est bon; mais rapporte-moi quelque chose que je puisse expliquer, moi, qui ne suis pas si savant que toi Trivelin. - En voici qui ne demande nulle condition. Le Chevalier continuait, lui volait quelques baisers, dont on se fùchait, et qu'on n'esquivait pas. Laissez-moi donc, disait-elle avec un visage indolent, qui ne faisait rien pour se tirer d'affaires, qui avait la paresse de rester exposé à l'injure; mais, en vérité, vous n'y songez pas, ajoutait-elle ensuite. Et moi, tout en raccommodant ma palissade, j'expliquais ce vous n'y songez pas, et ce laissez-moi donc; et je voyais que cela voulait dire Courage, Chevalier, encore un baiser sur le mÃÂȘme ton; surprenez-moi toujours, afin de sauver les bienséances; je ne dois consentir à rien; mais si vous ÃÂȘtes adroit, je n'y saurais que faire; ce ne sera pas ma faute. Lélio. - Oui-da; c'est quelque chose que des baisers. Trivelin. - Voici le plus touchant. Ah! la belle main! s'écria-t-il ensuite; souffrez que je l'admire. Il n'est pas nécessaire. De grùce. Je ne veux point... Ce nonobstant, la main est prise, admirée, caressée; cela va *tout de suite... ArrÃÂȘtez-vous... Point de nouvelles. Un coup d'éventail par là -dessus, coup galant qui signifie Ne lùchez point; l'éventail est saisi; nouvelles pirateries sur la main qu'on tient; l'autre vient à son secours; autant de pris encore par l'ennemi Mais je ne vous comprends point; finissez donc. Vous en parlez bien à votre aise, Madame. Alors la Comtesse de s'embarrasser, le Chevalier de la regarder tendrement; elle de rougir; lui de s'animer; elle de se fùcher sans colÚre; lui de se jeter à ses genoux sans repentance; elle de pousser honteusement un demi-soupir; lui de riposter effrontément par un tout entier; et puis vient du silence; et puis des regards qui sont bien tendres; et puis d'autres qui n'osent pas l'ÃÂȘtre; et puis... Qu'est-ce que cela signifie, Monsieur? Vous le voyez bien, Madame. Levez-vous donc. Me pardonnez-vous? Ah je ne sais. Le procÚs en était là quand vous ÃÂȘtes venu, mais je crois maintenant les parties d'accord Qu'en dites-vous? Lélio. - Je dis que ta découverte commence à prendre forme. Trivelin. - Commence à prendre forme! Et jusqu'oÃÂč prétendez-vous donc que je la conduise pour vous persuader? Je désespÚre de la pousser jamais plus loin; j'ai vu l'amour naissant; quand il sera grand garçon, j'aurai beau l'attendre auprÚs de la palissade, au diable s'il y vient badiner; or, il grandira, au moins, s'il n'est déjà grandi; car il m'a paru aller bon train, le gaillard. Lélio. - Fort bon train, ma foi. Trivelin. - Que dites-vous de la Comtesse? Ne l'auriez-vous pas épousé sans moi? Si vous aviez vu de quel air elle abandonnait sa main blanche au Chevalier!... Lélio. - En vérité, te paraissait-il qu'elle y prit goût? Trivelin. - Oui, Monsieur. A part. On dirait qu'il y en prend aussi, lui. A Lélio. Eh bien, trouvez-vous que mon avis mérite salaire? Lélio. - Sans difficulté. Tu es un coquin. Trivelin. - Sans difficulté, tu es un coquin voilà un prélude de reconnaissance bien bizarre. Lélio. - Le Chevalier te donnerait cent coups de bùton, si je lui disais que tu le trahis. Oh ces coups de bùton que tu mérites, ma bonté te les épargne; je ne dirai mot. Adieu; tu dois ÃÂȘtre content; te voilà payé. Il s'en va. ScÚne IV Trivelin Trivelin. - Je n'avais jamais vu de monnaie frappée à ce coin-là . Adieu, Monsieur, je suis votre serviteur; que le ciel veuille vous combler des faveurs que je mérite! De toutes les grimaces que m'a fait la fortune, voilà certes la plus comique; me payer en exemption de coups de bùton! c'est ce qu'on appelle faire argent de tout. Je n'y comprends rien je lui dis que sa maÃtresse le plante là ; il me demande si elle y prend goût. Est-ce que notre faux Chevalier m'en ferait accroire? Et seraient-ils tous deux meilleurs amis que je ne pense? ScÚne V Arlequin, Trivelin Trivelin, à part. - Interrogeons un peu Arlequin là -dessus. Haut. Ah! te voilà ! oÃÂč vas-tu? Arlequin. - Voir s'il y a des lettres pour mon maÃtre. Trivelin. - Tu me parais occupé; à quoi est-ce que tu rÃÂȘves? Arlequin. - A des louis d'or. Trivelin. - Diantre! tes réflexions sont de riche étoffe. Arlequin. - Et je te cherchais aussi pour te parler. Trivelin. - Et que veux-tu de moi? Arlequin. - T'entretenir de louis d'or. Trivelin. - Encore des louis d'or! Mais tu as une mine d'or dans ta tÃÂȘte. Arlequin. - Dis-moi, mon ami, oÃÂč as-tu pris toutes ces pistoles que je t'ai vu tantÎt tirer de ta poche pour la bouteille de vin que nous avons bu au cabaret du bourg? Je voudrais bien savoir le secret que tu as pour en faire. Trivelin. - Mon ami, je ne pourrais guÚre te donner le secret d'en faire; je n'ai jamais possédé que le secret de le dépenser. Arlequin. - Oh! j'ai aussi un secret qui est bon pour cela, moi; je l'ai appris au cabaret en perfection. Trivelin. - Oui-da, on fait son affaire avec du vin, quoique lentement; mais en y joignant une pincée d'inclination pour le beau sexe, on réussit bien autrement. Arlequin. - Ah le beau sexe, on ne trouve point de cet ingrédient-là ici. Trivelin. - Tu n'y demeureras pas toujours. Mais de grùce, instruis-moi d'une chose à ton tour ton maÃtre et Monsieur le Chevalier s'aiment-ils beaucoup? Arlequin. - Oui. Trivelin. - Fi! Se témoignent-ils de grands empressements? Se font-ils beaucoup d'amitiés? Arlequin. - Ils se disent Comment te portes-tu? A ton service. Et moi aussi. J'en suis bien aise... AprÚs cela ils dÃnent et soupent ensemble; et puis Bonsoir; je te souhaite une bonne nuit, et puis ils se couchent, et puis ils dorment, et puis le jour vient. Est-ce que tu veux qu'ils se disent des injures? Trivelin. - Non, mon ami; c'est que j'avais quelque petite raison de te demander cela, par rapport à quelque aventure qui m'est arrivée ici. Arlequin. - Toi? Trivelin. - Oui, j'ai touché le coeur d'une aimable personne, et l'amitié de nos maÃtres prolongera notre séjour ici. Arlequin. - Et oÃÂč est-ce que cette rare personne-là habite avec son coeur? Trivelin. - Ici, te dis-je. Malpeste, c'est une affaire qui m'est de conséquence. Arlequin. - Quel plaisir! Elle est jeune? Trivelin. - Je lui crois dix-neuf à vingt ans. Arlequin. - Ah! le tendron! Elle est jolie? Trivelin. - Jolie! quelle maigre épithÚte! Vous lui manquez de respect; sachez qu'elle est charmante, adorable, digne de moi. Arlequin, touché. - Ah! m'amour! friandise de mon ùme! Trivelin. - Et c'est de sa main mignonne que je tiens ces louis d'or dont tu parles, et que le don qu'elle m'en a fait me rend si précieux. Arlequin, à ce mot, laisse aller ses bras. - Je n'en puis plus. Trivelin, à part. - Il me divertit; je veux le pousser jusqu'à l'évanouissement. Ce n'est pas le tout, mon ami ses discours ont charmé mon coeur; de la maniÚre dont elle m'a peint, j'avais honte de me trouver si aimable. M'aimerez-vous? me disait-elle; puis-je compter sur votre coeur? Arlequin, transporté. - Oui, ma reine. Trivelin. - A qui parles-tu? Arlequin. - A elle; j'ai cru qu'elle m'interrogeait. Trivelin, riant. - Ah! ah! ah! Pendant qu'elle me parlait, ingénieuse à me prouver sa tendresse, elle fouillait dans sa poche pour en tirer cet or qui fait mes délices. Prenez, m'a-t-elle dit en me le glissant dans la. main; et comme poliment j'ouvrais ma main avec lenteur prenez donc, s'est-elle écriée, ce n'est là qu'un échantillon du coffre-fort que je vous destine; alors je me suis rendu; car un échantillon ne se refuse point. Arlequin jette sa batte et sa ceinture à terre, et se jetant à genoux, il dit. - Ah! mon ami, je tombe à tes pieds pour te supplier, en toute humilité, de me montrer seulement la face royale de cette incomparable fille, qui donne un coeur et des louis d'or du Pérou avec; peut-ÃÂȘtre me fera-t-elle aussi présent de quelque échantillon; je ne veux que la voir, l'admirer, et puis mourir content. Trivelin. - Cela ne se peut pas, mon enfant; il ne faut pas régler tes espérances sur mes aventures; vois-tu bien, entre le baudet et le cheval d'Espagne, il y a quelque différence. Arlequin. - Hélas! je te regarde comme le premier cheval du monde. Trivelin. - Tu abuses de mes comparaisons; je te permets de m'estimer, Arlequin, mais ne me loue jamais. Arlequin. - Montre-moi donc cette fille... Trivelin. - Cela ne se peut pas; mais je t'aime, et tu te sentiras de ma bonne fortune dÚs aujourd'hui je te fonde une bouteille de Bourgogne pour autant de jours que nous serons ici. Arlequin, demi-pleurant. - Une bouteille par jour, cela fait trente bouteilles par mois; pour me consoler dans ma douleur, donne-moi en argent la fondation du premier mois. Trivelin. - Mon fils, je suis bien aise d'assister à chaque paiement. Arlequin, en s'en allant et pleurant. - Je ne verrai donc point ma reine? OÃÂč ÃÂȘtes-vous donc, petit louis d'or de mon ùme? Hélas! je m'en vais vous chercher partout Hi! hi! hi! hi!... Et puis d'un ton net. Veux-tu aller boire le premier mois de fondation? Trivelin. - Voilà mon maÃtre, je ne saurais; mais va m'attendre. Arlequin s'en va en recommençant Hi! hi! hi! hi! ScÚne VI Le Chevalier, Trivelin Trivelin, un moment seul. - Je lui ai renversé l'esprit; ah! ah! ah! ah! le pauvre garçon! Il n'est pas digne d'ÃÂȘtre associé à notre intrigue. Le Chevalier vient, et Trivelin dit Ah! vous voilà , Chevalier sans pareil. Eh bien! notre affaire va-t-elle bien? Le Chevalier, comme en colÚre. - Fort bien, Mons Trivelin; mais je vous cherchais pour vous dire que vous ne valez rien. Trivelin. - C'est bien peu de chose que rien et vous me cherchiez tout exprÚs pour me dire cela? Le Chevalier. - En un mot, tu es un coquin. Trivelin. - Vous voilà dans l'erreur de tout le monde. Le Chevalier. - Un fourbe, de qui je me vengerai. Trivelin. - Mes vertus ont cela de malheureux, qu'elles n'ont jamais été connues de personne. Le Chevalier. - Je voudrais bien savoir de quoi vous vous mÃÂȘlez, d'aller dire à Monsieur Lélio que j'aime la Comtesse? Trivelin. - Comment! il vous a rapporté ce que je lui ai dit? Le Chevalier. - Sans doute. Trivelin. - Vous me faites plaisir de m'en avertir; pour payer mon avis, il avait promis de se taire; il a parlé, la dette subsiste. Le Chevalier. - Fort bien! c'était donc pour tirer de l'argent de lui, Monsieur le faquin? Trivelin. - Monsieur le faquin! retranchez ces petits agréments-là de votre discours; ce sont des fleurs de rhétorique qui m'entÃÂȘtent; je voulais avoir de l'argent, cela est vrai. Le Chevalier. - Eh! ne t'en avais-je pas donné? Trivelin. - Ne l'avais-je pas pris de bonne grùce? De quoi vous plaignez-vous? Votre argent est-il insociable? Ne pouvait-il pas s'accommoder avec celui de Monsieur Lélio? Le Chevalier. - Prends-y garde; si tu retombes encore dans la moindre impertinence, j'ai une maÃtresse qui aura soin de toi, je t'en assure. Trivelin. - ArrÃÂȘtez; ma discrétion s'affaiblit, je l'avoue; je la sens infirme; il sera bon de la rétablir par un baiser ou deux. Le Chevalier. - Non. Trivelin. - Convertissons donc cela en autre chose. Le Chevalier. - Je ne saurais. Trivelin. - Vous ne m'entendez point; je ne puis me résoudre à vous dire le mot de l'énigme. Le Chevalier tire sa montre. Ah! ah! tu la devineras; tu n'y es plus; le mot n'est pas une montre; la montre en approche pourtant, à cause du métal. Le Chevalier. - Eh! je vous entends à merveille; qu'à cela ne tienne. Trivelin. - J'aime pourtant mieux un baiser. Le Chevalier. - Tiens; mais observe ta conduite. Trivelin. - Ah! friponne, tu triches ma flamme; tu t'esquives, mais avec tant de grùce, qu'il faut me rendre. ScÚne VII Le Chevalier, Trivelin, Arlequin Arlequin, qui vient, a écouté la fin de la scÚne par derriÚre. Dans le temps que le Chevalier donne de l'argent à Trivelin, d'une main il prend l'argent, et de l'autre il embrasse le Chevalier. Arlequin. - Ah! je la tiens! ah! m'amour, je me meurs! cher petit lingot d'or, je n'en puis plus. Ah! Trivelin! je suis heureux! Trivelin. - Et moi volé. Le Chevalier. - Je suis au désespoir; mon secret est découvert. Arlequin. - Laissez-moi vous contempler, cassette de mon ùme qu'elle est jolie! Mignarde, mon coeur s'en va, je me trouve mal. Vite un échantillon pour me remettre; ah! ah! ah! ah! Le Chevalier, à Trivelin. - Débarrasse-moi de lui; que veut-il dire avec son échantillon? Trivelin. - Bon! bon! c'est de l'argent qu'il demande. Le Chevalier. - S'il ne tient qu'à cela pour venir à bout du dessein que je poursuis, emmÚne-le, et engage-le au secret, voilà de quoi le faire taire. A Arlequin. Mon cher Arlequin, ne me découvre point; je te promets des échantillons tant que tu voudras. Trivelin va t'en donner; suis-le, et ne dis mot; tu n'aurais rien si tu parlais. Arlequin. - Malepeste! je serai sage. M'aimerez-vous, petit homme? Le Chevalier. - sans doute. Trivelin. - Allons, mon fils, tu te souviens bien de la bouteille de fondation; allons la boire. Arlequin, sans bouger. - Allons. Trivelin.. - Viens donc. Au Chevalier. Allez votre chemin, et ne vous embarrassez de rien. Arlequin, en s'en allant. - Ah! La belle trouvaille! la belle trouvaille! ScÚne VIII La Comtesse, Le Chevalier Le Chevalier, seul un moment. - A tout hasard, continuons ce que j'ai commencé. Je prends trop de plaisir à mon projet pour l'abandonner; dût-il m'en coûter encore vingt pistoles, le veux tùcher d'en venir à bout. Voici La Comtesse; je la crois dans de bonnes dispositions pour moi; achevons de la déterminer. Vous me paraissez bien triste, Madame; qu'avez-vous? La Comtesse, à part. - Eprouvons ce qu'il pense. Au Chevalier. Je viens vous faire un compliment qui me déplaÃt; mais je ne saurais m'en dispenser. Le Chevalier. - Ahi, notre conversation débute mal, Madame. La Comtesse. - Vous avez pu remarquer que je vous voyais ici avec plaisir; et s'il ne tenait qu'à moi, j'en aurais encore beaucoup à vous y voir. Le Chevalier. - J'entends; je vous épargne le reste, et je vais coucher à Paris. La Comtesse. - Ne vous en prenez pas à moi, je vous le demande en grùce. Le Chevalier. - Je n'examine rien; vous ordonnez, j'obéis. La Comtesse. - Ne dites point que j'ordonne. Le Chevalier. - Eh! Madame, je ne vaux pas la peine que vous vous excusiez, et vous ÃÂȘtes trop bonne. La Comtesse. - Non, vous dis-je; et si vous voulez rester, en vérité vous ÃÂȘtes le maÃtre. Le Chevalier. - Vous ne risquez rien à me donner carte blanche; je sais le respect que je dois à vos véritables intentions. La Comtesse. - Mais, Chevalier, il ne faut pas respecter des chimÚres. Le Chevalier. - Il n'y a rien de plus poli que ce discours-là . La Comtesse. - il n'y a rien de plus désagréable que votre obstination à me croire polie; car il faudra, malgré moi, que je la sois. Je suis d'un sexe un peu fier. Je vous dis de rester, je ne saurais aller plus loin; aidez-vous. Le Chevalier, à part. - Sa fierté se meurt, je veux l'achever. Haut. Adieu, Madame; je craindrais de prendre le change, je suis tenté de demeurer, et je fuis le danger de mal interpréter vos honnÃÂȘtetés. Adieu; vous renvoyez mon coeur dans un terrible état. La Comtesse. - Vit-on jamais un pareil esprit, avec son coeur qui n'a pas le sens commun? Le Chevalier, se retournant. - Du moins, Madame, attendez que je sois parti, pour marquer un dégoût à mon égard. La Comtesse. - Allez, Monsieur; je ne saurais attendre; allez à Paris chercher des femmes qui s'expliquent plus précisément que moi, qui vous prient de rester en termes formels, qui ne rougissent de rien. Pour moi, je me ménage, je sais ce que je me dois; et vous partirez, puisque vous avez la fureur de prendre tout de travers. Le Chevalier. - Vous ferai-je plaisir de rester? La Comtesse. - Peut-on mettre une femme entre le oui et le non? Quelle brusque alternative! Y a-t-il rien de plus haïssable qu'un homme qui ne saurait deviner? Mais allez-vous-en, je suis lasse de tout faire. Le Chevalier, faisant semblant de s'en aller. - Je devine donc; je me sauve. La Comtesse. - Il devine, dit-il; il devine, et s'en va; la belle pénétration! Je ne sais pourquoi cet homme m'a plu. Lélio n'a qu'à le suivre, je le congédie; je ne veux plus de ces importuns-là chez moi. Ah! que je hais les hommes à présent! Qu'ils sont insupportables! J'y renonce de bon coeur. Le Chevalier, comme revenant sur ses pas. - Je ne songeais pas, Madame, que je vais dans un pays oÃÂč je puis vous rendre quelque service; n'avez-vous rien à m'y commander? La Comtesse. - Oui-da; oubliez que je souhaitais que vous restassiez ici; voilà tout. Le Chevalier. - Voilà une commission qui m'en donne une autre, c'est celle de rester, et je m'en tiens à la derniÚre. La Comtesse. - Comment! vous comprenez cela? Quel prodige! En vérité, il n'y a pas moyen de s'étourdir sur les bontés qu'on a pour vous; il faut se résoudre à les sentir, ou vous laisser là . Le Chevalier. - Je vous aime, et ne présume rien en ma faveur. La Comtesse. - Je n'entends pas que vous présumiez rien non plus. Le Chevalier. - Il est donc inutile de me retenir, Madame. La Comtesse. - Inutile! Comme il prend tout! mais il faut bien observer ce qu'on vous dit. Le Chevalier. - Mais aussi, que ne vous expliquez-vous franchement? Je pars, vous me retenez; je crois que c'est pour quelque chose qui en vaudra la peine, point du tout; c'est pour me dire Je n'entends pas que vous présumiez rien non plus. N'est-ce pas là quelque chose de bien tentant? Et moi, Madame, je n'entends point vivre comme cela; je ne saurais, je vous aime trop. La Comtesse. - Vous avez là un amour bien mutin, il est bien pressé. Le Chevalier. - Ce n'est pas ma faute, il est comme vous me l'avez donné. La Comtesse. - Voyons donc; que voulez-vous? Le Chevalier. - Vous plaire. La Comtesse. - Hé bien, il faut espérer que cela viendra. Le Chevalier. - Moi! me jeter dans l'espérance! Oh! que non; je ne donne point dans un pays perdu, je ne saurais oÃÂč je marche. La Comtesse. - Marchez, marchez; on ne vous égarera pas. Le Chevalier. - Donnez-moi votre coeur pour compagnon de voyage, et je m'embarque. La Comtesse. - Hum! nous n'irons peut-ÃÂȘtre pas loin ensemble. Le Chevalier. - Hé par oÃÂč devinez-vous cela? La Comtesse. - C'est que le vous crois volage. Le Chevalier. - Vous m'avez fait peur; j'ai cru votre soupçon plus grave; mais pour volage, s'il n'y a que cela qui vous retienne, partons; quand vous me connaÃtrez mieux, vous ne me reprocherez pas ce défaut-là . La Comtesse. - Parlons raisonnablement vous pourrez me plaire, je n'en disconviens pas; mais est-il naturel que vous plaisiez tout d'un coup? Le Chevalier. - Non; mais si vous vous réglez avec moi sur ce qui est naturel, je ne tiens rien; je ne saurais obtenir votre coeur que gratis. Si j'attends que je l'aie gagné, nous n'aurons jamais fait; je connais ce que vous valez et ce que je vaux. La Comtesse. - Fiez-vous à moi; je suis généreuse, je vous ferai peut-ÃÂȘtre grùce. Le Chevalier. - Rayez le peut-ÃÂȘtre; ce que vous dites en sera plus doux. La Comtesse. - Laissons-le; il ne peut ÃÂȘtre là que par bienséance. Le Chevalier. - Le voilà un peu mieux placé, par exemple. La Comtesse. - C'est que j'ai voulu vous raccommoder avec lui. Le Chevalier. - Venons au fait; m'aimerez-vous? La Comtesse. - Mais, au bout du compte, m'aimez-vous, vous-mÃÂȘme? Le Chevalier. - Oui, Madame; j'ai fait ce grand effort-là . La Comtesse. - Il y a si peu de temps que vous me connaissez, que je ne laisse pas que d'en ÃÂȘtre surprise. Le Chevalier. - Vous, surprise! Il fait jour, le soleil nous luit; cela ne vous surprend-il pas aussi? Car je ne sais que répondre à de pareils discours, moi. Eh! Madame, faut-il vous voir plus d'un moment pour apprendre à vous adorer? La Comtesse. - Je vous crois, ne vous fùchez point; ne me chicanez pas davantage. Le Chevalier. - Oui, Comtesse, je vous aime; et de tous les hommes qui peuvent aimer, il n'y en a pas un dont l'amour soit si pur, si raisonnable, je vous en fais serment sur cette belle main, qui veut bien se livrer à mes caresses; regardez-moi, Madame; tournez vos beaux yeux sur moi, ne me volez point le doux embarras que j'y fais naÃtre. Ha quels regards! Qu'ils sont charmants! Qui est-ce qui aurait jamais dit qu'ils, tomberaient sur moi? La Comtesse. - En voilà assez; rendez-moi ma main; elle n'a que faire là ; vous parlerez bien sans elle. Le Chevalier. - Vous me l'avez laissé prendre, laissez-moi la garder. La Comtesse. - Courage; j'attends que vous ayez fini. Le Chevalier. - Je ne finirai jamais. La Comtesse. - Vous me faites oublier ce que j'avais à vous dire je suis venue tout exprÚs, et vous m'amusez toujours. Revenons; vous m'aimez, voilà qui va fort bien, mais comment ferons-nous? Lélio est jaloux de vous. Le Chevalier. - Moi, je le suis de lui; nous voilà quittes. [La Comtesse.] - Il a peur que vous ne m'aimiez. Le Chevalier. - C'est un nigaud d'en avoir peur; il devrait en ÃÂȘtre sûr. La Comtesse. - Il craint que je ne vous aime. Le Chevalier. - Hé pourquoi ne m'aimeriez-vous pas? Je le trouve plaisant. Il fallait lui dire que vous m'aimiez, pour le guérir de sa crainte. La Comtesse. - Mais, Chevalier, il faut le penser pour le dire. Le Chevalier. - Comment! ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que vous me ferez grùce? La Comtesse. - Je vous ai dit Peut-ÃÂȘtre. Le Chevalier. - Ne savais-je pas bien que le maudit peut-ÃÂȘtre me jouerait un mauvais tour? Hé que faites-vous donc de mieux, si vous ne m'aimez pas? Est-ce encore Lélio qui triomphe? La Comtesse. - Lélio commence bien à me déplaire. Le Chevalier. - Qu'il achÚve donc, et nous laisse en repos. La Comtesse. - C'est le caractÚre le plus singulier. Le Chevalier. - L'homme le plus ennuyant. La Comtesse. - Et brusque avec cela, toujours inquiet. Je ne sais quel parti prendre avec lui. Le Chevalier. - Le parti de la raison. La Comtesse. - La raison ne plaide plus pour lui, non plus que mon coeur. Le Chevalier. - Il faut qu'il perde son procÚs. La Comtesse. - Me le conseillez-vous? Je crois qu'effectivement il en faut venir là . Le Chevalier. - Oui; mais de votre coeur, qu'en ferez-vous aprÚs? La Comtesse. - De quoi vous mÃÂȘlez-vous? Le Chevalier. - Parbleu! de mes affaires. La Comtesse. - Vous le saurez trop tÎt. Le Chevalier. - Morbleu! La Comtesse. - Qu'avez-vous? Le Chevalier. - C'est que vous avez des longueurs qui me désespÚrent. La Comtesse. - Mais vous ÃÂȘtes bien impatient, Chevalier! Personne n'est comme vous. Le Chevalier. - Ma foi! Madame, on est ce que l'on peut quand on vous aime. La Comtesse. - Attendez; je veux vous connaÃtre mieux. Le Chevalier. - Je suis vif, et je vous adore, me voilà tout entier; mais trouvons un expédient qui vous mette à votre aise si je vous déplais, dites-moi de partir, et je pars, il n'en sera plus parlé; si je puis espérer quelque chose, ne me dites rien, je vous dispense de me répondre; votre silence fera ma joie, et il ne vous en coûtera pas une syllabe. Vous ne sauriez prononcer à moins de frais. La Comtesse. - Ah! Le Chevalier. - Je suis content. La Comtesse. - J'étais pourtant venue pour vous dire de nous quitter; Lélio m'en avait prié. Le Chevalier. - Laissons là Lélio; sa cause ne vaut rien. ScÚne IX Le Chevalier, La Comtesse, Lélio Lélio arrive en faisant au Chevalier des signes de joie. Lélio. - Tout beau, Monsieur Le Chevalier, tout beau; laissons là Lélio, dites-vous! Vous le méprisez bien! Ah! grùces au ciel et à la bonté de Madame, il n'en sera rien, s'il vous plaÃt. Lélio, qui vaut mieux que vous, restera, et vous vous en irez. Comment, morbleu! que dites-vous de lui, Madame? Ne suis-je pas entre les mains d'un ami bien scrupuleux? Son procédé n'est-il pas édifiant? Le Chevalier. - Eh! Que trouvez-vous de si étrange à mon procédé, Monsieur? Quand je suis devenu votre ami, ai-je fait voeu de rompre avec la beauté, les grùces et tout ce qu'il y a de plus aimable dans le monde? Non, parbleu! Votre amitié est belle et bonne, mais je m'en passerai mieux que d'amour pour Madame. Vous trouvez un rival; eh bien! prenez patience. En ÃÂȘtes-vous étonné, si Madame n'a pas la complaisance de s'enfermer pour vous; vos étonnements ont tout l'air d'ÃÂȘtre fréquents, et il faudra bien que vous vous y accoutumiez. Lélio. - Je n'ai rien à vous répondre; Madame aura soin de me venger de vos louables entreprises. A La Comtesse. Voulez-vous bien que je vous donne la main, Madame? car je ne vous crois pas extrÃÂȘmement amusée des discours de Monsieur. La Comtesse, sérieuse et se retirant. - OÃÂč voulez-vous que j'aille? Nous pouvons nous promener ensemble; je ne me plains pas du Chevalier s'il m'aime, je ne saurais me fùcher de la maniÚre dont il le dit, et je n'aurais tout au plus à lui reprocher que la médiocrité de son goût. Le Chevalier. - Ah! j'aurai plus de partisans de mon goût que vous n'en aurez de vos reproches, Madame. Lélio, en colÚre. - Cela va le mieux du monde, et je joue ici un fort aimable personnage! Je ne sais quelles sont vos vues, Madame; mais... La Comtesse. - Ah! je n'aime pas les emportés; je vous reverrai quand vous serez plus calme. Elle sort. ScÚne X Le Chevalier, Lélio Lélio regarde aller La Comtesse. Quand elle ne paraÃt plus, il se met à éclater de rire. - Ah! ah! ah! ah! voilà une femme bien dupe! Qu'en dis-tu? ai-je bonne grùce à faire le jaloux? La Comtesse reparaÃt seulement pour voir ce qui se passe. Lélio dit bas Elle revient pour nous observer. Haut. Nous verrons ce qu'il en sera, Chevalier; nous verrons. Le Chevalier, bas. - Ah! l'excellent fourbe! Haut. Adieu, Lélio! Vous le prendrez sur le ton qu'il vous plaira; je vous en donne ma parole. Adieu. Ils s'en vont chacun de leur coté. Acte III ScÚne premiÚre Lélio, Arlequin Arlequin entre pleurant. - Hi! hi! hi! hi! Lélio. - Dis-moi donc pourquoi tu pleures; je veux le savoir absolument. Arlequin, plus fort. - Hi! hi! hi! hi! Lélio. - Mais quel est le sujet de ton affliction? Arlequin. - Ah! Monsieur, voilà qui est fini; je ne serai plus gaillard. Lélio. - Pourquoi? Arlequin. - Faute d'avoir envie de rire. Lélio. - Et d'oÃÂč vient que tu n'as plus envie de rire, imbécile? Arlequin. - A cause de ma tristesse. Lélio. - Je te demande ce qui te rend triste. Arlequin. - C'est un grand chagrin, Monsieur. Lélio. - Il ne rira plus parce qu'il est triste, et il est triste à cause d'un grand chagrin. Te plaira-t-il de t'expliquer mieux? Sais-tu bien que je me fùcherai à la fin? Arlequin. - Hélas! je vous dis la vérité. Il soupire. Lélio. - Tu me la dis si sottement, que je n'y comprends rien; t'a-t-on fait du mal? Arlequin. - Beaucoup de mal. Lélio. - Est-ce qu'on t'a battu? Arlequin. - Pû! bien pis que tout, cela, ma foi. Lélio. - Bien pis que tout cela? Arlequin. - Oui; quand un pauvre homme perd de l'or, il faut qu'il meure; et je mourrai aussi, je n'y manquerai pas. Lélio. - Que veut dire de l'or? Arlequin. - De l'or du Pérou; voilà comme on dit qu'il s'appelle. Lélio. - Est-ce que tu en avais? Arlequin. - Eh! vraiment oui; voilà mon affaire. Je n'en ai plus, je pleure; quand j'en avais, j'étais bien aise. Lélio. - Qui est-ce qui te l'avait donné, cet or? Arlequin. - C'est Monsieur le Chevalier qui m'avait fait présent de cet échantillon-là . Lélio. - De quel échantillon? ArleqÃÂčin. - Eh! je vous le dis. Lélio. - Quelle patience il faut avoir avec ce nigaud-là ! Sachons pourtant ce que c'est. Arlequin, fais trÃÂȘve à tes larmes. Si tu te plains de quelqu'un, j'y mettrai ordre; mais éclaircis-moi la chose. Tu me parles d'un or du Pérou, aprÚs cela d'un échantillon je ne t'entends point; réponds-moi précisément; le Chevalier t'a-t-il donné de l'or? Arlequin. - Pas à moi; mais il l'avait donné devant moi à Trivelin pour me le rendre en main propre; mais cette main propre n'en a point tùté; le fripon a tout gardé dans la sienne, qui n'était pas plus propre que la mienne. Lélio. - Cet or était-il en quantité? Combien de louis y avait-il? Arlequin. - Peut-ÃÂȘtre quarante ou cinquante; je ne les ai pas comptés. Lélio. - Quarante ou cinquante! Et pourquoi le Chevalier te faisait-il ce présent-là ? Arlequin. - Parce que je lui avais demandé un échantillon. Lélio. - Encore ton échantillon! Arlequin. - Eh! vraiment oui; Monsieur le Chevalier en avait aussi donné à Trivelin. Lélio. - Je ne saurais débrouiller ce qu'il veut dire; il y a cependant quelque chose là -dedans qui peut me regarder. Réponds-moi avais-tu rendu au Chevalier quelque service qui l'engageùt à te récompenser. Arlequin. - Non; mais j'étais jaloux de ce qu'il aimait Trivelin, de ce qu'il avait charmé son coeur et mis de l'or dans sa bourse; et moi, je voulais aussi avoir le coeur charmé et la bourse pleine. Lélio. - Quel étrange galimatias me fais-tu là ? Arlequin. - Il n'y a pourtant rien de plus vrai que tout cela. Lélio. - Quel rapport y a-t-il entre le coeur de Trivelin et le Chevalier? Le Chevalier a-t-il de si grands charmes? Tu parles de lui comme d'une femme. Arlequin. - Tant y a qu'il est ravissant, et qu'il fera aussi rafle de votre coeur, quand vous le connaÃtrez. Allez, pour voir, lui dire Je vous connais et je garderai le secret. Vous verrez si ce n'est pas un échantillon qui vous viendra sur-le-champ, et vous me direz si je suis fou. Lélio. - Je n'y comprends rien. Mais qui est-il, le Chevalier? Arlequin. - Voilà justement le secret qui fait avoir un présent, quand on le garde. Lélio. - Je prétends que tu me le dises, moi. Arlequin. - Vous me ruineriez, Monsieur, il ne me donnerait plus rien, ce charmant petit semblant d'homme, et je l'aime trop pour le fùcher. Lélio. - Ce petit semblant d'homme! Que veut-il dire? et que signifie son transport? En quoi le trouves-tu donc plus charmant qu'un autre? Arlequin. - Ah! Monsieur, on ne voit point d'hommes comme lui; il n'y en a point dans le monde; c'est folie que d'en chercher; mais sa mascarade empÃÂȘche de voir cela. Lélio. - Sa mascarade! Ce qu'il me dit là me fait naÃtre une pensée que toutes mes réflexions fortifient; le Chevalier a de certains traits, un certain minois... Mais voici Trivelin; je veux le forcer à me dire la vérité, s'il la sait; j'en tirerai meilleure raison que de ce butor-là . A Arlequin. Va-t'en; je tùcherai de te faire ravoir ton argent. Arlequin part en lui baisant la main et se plaignant ScÚne II Lélio, Trivelin Trivelin entre en rÃÂȘvant, et, voyant Lélio, il dit. - Voici ma mauvaise paye; la physionomie de cet homme-là m'est devenue fùcheuse; promenons-nous d'un autre cÎté. Lélio l'appelle. - Trivelin, je voudrais bien te parler. Trivelin. - A moi, Monsieur? Ne pourriez-vous pas remettre cela? J'ai actuellement un mal de tÃÂȘte qui ne me permet de conversation avec personne. Lélio. - Bon, bon! c'est bien à toi à prendre garde à un petit mal de tÃÂȘte, approche. Trivelin. - Je n'ai, ma foi, rien de nouveau à vous apprendre, au moins. Lélio va à lui, et le prenant par le bras. - Viens donc. Trivelin. - Eh bien, de quoi s'agit-il? Vous reprocheriez-vous la récompense que vous m'avez donnée tantÎt? Je n'ai jamais vu de bienfait dans ce goût-là ; voulez-vous rayer ce petit trait-là de votre vie? tenez, ce n'est qu'une vétille, mais les vétilles gùtent tout. Lélio. - Ecoute, ton verbiage me déplaÃt. Trivelin. - Je vous disais bien que je n'étais pas en état de paraÃtre en compagnie. Lélio. - Et je veux que tu répondes positivement à ce que je te demanderai; je réglerai mon procédé sur le tien. Trivelin. - Le vÎtre sera donc court; car le mien sera bref. Je n'ai vaillant qu'une réplique, qui est que je ne sais rien; vous voyez bien que je ne vous ruinerai pas en interrogations. Lélio. - Si tu me dis la vérité, tu n'en seras pas fùché. Trivelin. - Sauriez-vous encore quelques coups de bùton à m'épargner? Lélio, fiÚrement. - Finissons. Trivelin, s'en allant. - J'obéis. Lélio. - OÃÂč vas-tu? Trivelin. - Pour finir une conversation, il n'y a rien de mieux que de la laisser là ; c'est le plus court, ce me semble. Lélio. - Tu m'impatientes, et je commence à me fùcher; tiens-toi là ; écoute, et me réponds. Trivelin, à part. - A qui en a ce diable d'homme-là ? Lélio. - Je crois que tu jures entre tes dents? Trivelin. - Cela m'arrive quelquefois par distraction. Lélio. - Crois-moi, traitons avec douceur ensemble, Trivelin, je t'en prie. Trivelin. - Oui-da, comme il convient à d'honnÃÂȘtes gens. Lélio. - Y a-t-il longtemps que tu connais le Chevalier? Trivelin. - Non, c'est une nouvelle connaissance; la vÎtre et la mienne sont de la mÃÂȘme date. Lélio. - Sais-tu qui il est? Trivelin. - Il se dit cadet d'un aÃné gentilhomme; mais les titres, de cet aÃné, je ne les ai point vus; si je les vois jamais, je vous en promets copie. Lélio. - Parle-moi à coeur ouvert. Trivelin. - Je vous la promets, vous dis-je, je vous en donne ma parole; il n'y a point de sûreté de cette force-là nulle part. Lélio. - Tu me caches la vérité; le nom de Chevalier qu'il porte n'est qu'un faux nom. Trivelin. - Serait-il l'aÃné de sa famille? Je l'ai cru réduit à une légitime; voyez ce que c'est! Lélio. - Tu bats la campagne; ce Chevalier mal nommé, avoue-moi que tu l'aimes. Trivelin. - Eh! je l'aime par la rÚgle générale qu'il faut aimer tout le monde; voilà ce qui le tire d'affaire auprÚs de moi. Lélio. - Tu t'y ranges avec plaisir, à cette rÚgle-là . Trivelin. - Ma foi, Monsieur, vous vous trompez, rien ne me coûte tant que mes devoirs; plein de courage pour les vertus inutiles, je suis d'une tiédeur pour les nécessaires qui passe l'imagination; qu'est-ce que c'est que nous! N'ÃÂȘtes-vous pas comme moi, Monsieur? Lélio, avec dépit. - Fourbe! tu as de l'amour pour ce faux Chevalier. Trivelin. - Doucement, Monsieur; diantre! ceci est sérieux. Lélio. - Tu sais quel est son sexe. Trivelin. - Expliquons-nous. De sexes, je n'en connais que deux l'un qui se dit raisonnable, l'autre qui nous prouve que cela n'est pas vrai; duquel des deux le Chevalier est-il? Lélio, le prenant par le bouton. - Puisque tu m'y forces, ne perds rien de ce que je vais te dire. Je te ferai périr sous le bùton si tu me joues davantage; m'entends-tu? Trivelin. - Vous ÃÂȘtes clair. Lé Ne m'irrite point; j'ai dans cette affaire-ci un intérÃÂȘt de la derniÚre conséquence; il y va de ma fortune; et tu parleras, ou je te tue. Trivelin. - Vous me tuerez si je ne parle? Hélas! Monsieur, si les babillards ne mouraient point, je serais éternel, ou personne ne le serait. Lélio. - Parle donc. Trivelin. - Donnez-moi un sujet; quelque petit qu'il soit, je m'en contente, et j'entre en matiÚre. Lélio, tirant son épée. - Ah! tu ne veux pas! Voici qui te rendra plus docile. Trivelin, faisant l'effrayé. - Fi donc! Savez-vous bien que vous me feriez peur, sans votre physionomie d'honnÃÂȘte homme? Lélio, le regardant. - Coquin que tu es! Trivelin. - C'est mon habit qui est un coquin; pour moi, je suis un brave homme, mais avec cet équipage-là , on a de la probité en pure perte; cela ne fait ni honneur ni profit. Lélio, remettant son épée. - Va, je tùcherai de me passer de l'aveu que je te demandais; mais je te retrouverai, et tu me répondras de ce qui m'arrivera de fùcheux. Trivelin. - En quelque endroit que nous nous rencontrions, Monsieur, je sais Îter mon chapeau de bonne grùce, je vous en garantis la preuve, et vous serez content de moi. Lélio, en colÚre. - Retire-toi. Trivelin, s'en allant. - Il y a une heure que je vous l'ai proposé. ScÚne III Le Chevalier, Lélio, rÃÂȘveur. Le Chevalier. - Eh bien! mon ami, la Comtesse écrit actuellement des lettres pour Paris; elle descendra bientÎt, et veut se promener avec moi, m'a-t-elle dit. Sur cela, je viens t'avertir de ne nous pas interrompre quand nous serons ensemble, et d'aller bouder d'un autre cÎté, comme il appartient à un jaloux. Dans cette conversation-ci, je vais mettre la derniÚre main à notre grand oeuvre, et achever de la résoudre. Mais je voudrais que toutes tes espérances fussent remplies, et j'ai songé à une chose le dédit que tu as d'elle est-il bon? Il y a des dédits mal conçus et qui ne servent de rien; montre-moi le tien, je m'y connais, en cas qu'il y manquùt quelque chose, on pourrait prendre des mesures. Lélio, à part. - Tùchons de le démasquer si mes soupçons sont justes. Le Chevalier. - Réponds-moi donc; à qui en as-tu? Lélio. - Je n'ai point le dédit sur moi; mais parlons d'autre chose. Le Chevalier. - Qu'y a-t-il de nouveau? Songes-tu encore à me faire épouser quelque autre femme avec la Comtesse? Lélio. - Non; je pense à quelque chose de plus sérieux; je veux me couper la gorge. Le Chevalier. - Diantre! quand tu te mÃÂȘles du sérieux, tu le traites à fond; et que t'a fait ta gorge pour la couper? Lélio. - Point de plaisanterie. Le Chevalier, à part. - Arlequin aurait-il parlé! A Lélio. Si ta résolution tient, tu me feras ton légataire, peut-ÃÂȘtre? Lélio. - Vous serez de la partie dont je parle. Le Chevalier. - Moi! je n'ai rien à reprocher à ma gorge, et sans vanité je suis content d'elle. Lélio. - Et moi, je ne suis point content de vous, et c'est avec vous que je veux m'égorger. Le Chevalier. - Avec moi? Lélio. - Vous mÃÂȘme. Le Chevalier, riant et le poussant de la main. - Ah! ah! ah! ah! Va te mettre au lit et te faire saigner, tu es malade. Lélio. - Suivez-moi. Le Chevalier, lui tùtant le pouls. - Voilà un pouls qui dénote un transport au cerveau; il faut que tu aies reçu un coup de soleil. Lélio. - Point tant de raisons; suivez-moi, vous dis-je. Le Chevalier. - Encore un coup, va te coucher, mon ami. Lélio. - Je vous regarde comme un lùche si vous ne marchez. Le Chevalier, avec pitié. - Pauvre homme! aprÚs ce que tu me dis là , tu es du moins heureux de n'avoir plus le bon sens. Lélio. - Oui, vous ÃÂȘtes aussi poltron qu'une femme. Le Chevalier, à part. - Tenons ferme. A Lélio. Lélio, je vous crois malade; tant pis pour vous si vous ne l'ÃÂȘtes pas. Lélio, avec dédain - Je vous dis que vous manquez de coeur, et qu'une quenouille siérait mieux à votre cÎté qu'une épée. Le Chevalier. - Avec une quenouille, mes pareils vous battraient encore. Lélio. - Oui, dans une ruelle. Le Chevalier. - Partout. Mais ma tÃÂȘte s'échauffe; vérifions un peu votre état. Regardez-moi entre deux yeux; je crains encore que ce ne soit un accÚs de fiÚvre, voyons. Lélio le regarde. Oui, vous avez quelque chose de fou dans le regard, et j'ai pu m'y tromper. Allons, allons; mais que je sache du moins en vertu de quoi je vais vous rendre sage. Lélio. - Nous passons dans ce petit bois, je vous le dirai là . Le Chevalier. - Hùtons-nous donc. A part. S'il me voit résolue, il sera peut-ÃÂȘtre poltron. Ils marchent tous deux, quand ils sont tout prÚs de sortir du théùtre Lélio se retourne, regarde le Chevalier, et dit. - Vous me suivez donc? Le Chevalier. - Qu'appelez-vous, je vous suis? qu'est-ce que cette réflexion-là . Est-ce qu'il vous plairait à présent de prendre le transport au cerveau pour excuse? Oh! il n'est-plus temps; raisonnable ou fou; malade ou sain, marchez; je veux filer ma quenouille. Je vous arracherais, morbleu, d'entre les mains des médecins, voyez-vous! Poursuivons. Lélio le regarde avec attention. - C'est donc tout de bon? Le Chevalier. - Ne nous amusons point, vous dis-je, vous devriez ÃÂȘtre expédié. Lélio, revenant au théùtre - Doucement, mon ami; expliquons-nous à présent. Le Chevalier, lui serrant la main. - Je vous regarde comme un lùche si vous hésitez davantage. Lélio, à part. - Je me suis, ma foi, trompé; c'est un cavalier, et des plus résolus. Le Chevalier, mutin. - Vous ÃÂȘtes plus poltron qu'une femme. Lélio. - Parbleu! Chevalier, je t'en ai cru une; voilà la vérité. De quoi t'avises-tu aussi d'avoir un visage à toilette? Il n'y a point de femme à qui ce visage-là n'allùt comme un charme; tu es masqué en coquette. Le Chevalier. - Masque vous-mÃÂȘme; vite au bois! Lélio. - Non; je ne voulais faire qu'une épreuve. Tu as chargé Trivelin de donner de l'argent à Arlequin, je ne sais pourquoi. Le Chevalier, sérieusement. - Parce qu'étant seul il m'avait entendu dire quelque chose de notre projet, qu'il pouvait rapporter à la Comtesse; voilà pourquoi, Monsieur. Lélio. - Je ne devinais pas. Arlequin m'a tenu aussi des discours qui signifiaient que tu étais fille; ta beauté me l'a fait d'abord soupçonner; mais je me rends. Tu es beau, et encore plus brave; embrassons-nous et reprenons notre intrigue. Le Chevalier. - Quand un homme comme moi est en train, il a de la peine à s'arrÃÂȘter. Lélio. - Tu as encore cela de commun avec la femme. Le Chevalier. - Quoi qu'il en soit, je ne suis curieux de tuer personne; je vous passe votre méprise; mais elle vaut bien une excuse. Lélio. - Je suis ton serviteur, Chevalier, et je te prie d'oublier mon incartade. Le Chevalier. - Je l'oublie, et suis ravi que notre réconciliation m'épargne une affaire épineuse, et sans doute un homicide. Notre duel était positif; et si j'en fais jamais un, il n'aura rien à démÃÂȘler avec les ordonnances. Lélio. - Ce ne sera pas avec moi, je t'en assure. Le Chevalier. - Non, je te le promets. Lélio, lui donnant la main. - Touche là ; je t'en garantis autant. Arlequin arrive et se trouve là . ScÚne IV Le Chevalier, Lélio, Arlequin Arlequin. - Je vous demande pardon si je vous suis importun, Monsieur le Chevalier; mais ce larron de Trivelin ne veut pas me rendre l'argent que vous lui avez donné pour moi. J'ai pourtant été bien discret. Vous m'avez ordonné de ne pas dire que vous étiez fille; demandez à Monsieur Lélio si je lui en ai dit un mot; il n'en sait rien, et je ne lui apprendrai jamais. Le Chevalier, étonné - Peste soit du faquin! je n'y saurais plus tenir Arlequin, tristement. - Comment, faquin! C'est donc comme cela que vous m'aimez? A Lélio. Tenez, Monsieur, écoutez mes raisons; je suis venu tantÎt, que Trivelin lui disait Que tu es charmante, ma poule! Baise-moi. Non. Donne-moi donc de l'argent. Ensuite il a avancé la main pour prendre cet argent; mais la mienne était là , et il est tombé dedans. Quand le Chevalier a vu que j'étais là Mon fils, m'a-t-il dit, n'apprends pas au monde que je suis une fillette. Non, mamour; mais donnez-moi votre coeur. Prends, a-t-elle repris. Ensuite elle a dit à Trivelin de me donner de l'or. Nous avons été boire ensemble, le cabaret en est témoin et je reviens exprÚs pour avoir l'or et le coeur; et voilà qu'on m'appelle un faquin! Le Chevalier rÃÂȘve. Lélio. - Va-t'en, laisse-nous, et ne dis mot à personne. Arlequin sorts. - Ayez donc soin de mon bien. Hé, hé, hé ScÚne V Le Chevalier, Lélio Lélio. - Eh bien, Monsieur le duelliste, qui se battra sans blesser les ordonnances, je vous crois, mais qu'avez-vous à répondre? Le Chevalier. - Rien; il ne ment pas d'un mot. Lélio. - Vous voilà bien déconcertée, ma mie. Le Chevalier. - Moi, déconcertée! pas un petit brin, grùces au ciel; je suis une femme, et je soutiendrai mon caractÚre. Lélio. - Ah, ha! il s'agit de savoir à qui vous en voulez ici. Le Chevalier. - Avouez que j'ai du guignon. J'avais bien conduit tout cela; rendez-moi justice; je vous ai fait peur avec mon minois de coquette; c'est le plus plaisant. Lélio. - Venons au fait; j'ai eu l'imprudence de vous ouvrir mon coeur. Le Chevalier. - Qu'importe? je n'ai rien vu dedans qui me fasse envie. Lélio. - Vous savez mes projets. Le Chevalier. - Qui n'avaient pas besoin d'un confident comme moi; n'est-il pas vrai? Lélio. - Je l'avoue. Le Chevalier. - Ils sont pourtant beaux! J'aime surtout cet ermitage et cette laideur immanquable dont vous gratifierez votre épouse quinze jours aprÚs votre mariage; il n'y a rien de tel. Lélio. - Votre mémoire est fidÚle; mais passons. Qui ÃÂȘtes-vous? Le Chevalier. - Je suis fille, assez jolie, comme vous voyez, et dont les agréments seront de quelque durée, si je trouve un mari qui me sauve le désert et le terme des quinze jours; voilà ce que je suis, et, par-dessus le marché, presque aussi méchante que vous. Lélio. - Oh! pour celui-là , je vous le cÚde. Le Chevalier. - Vous avez tort; vous méconnaissez vos forces. Lélio. - Qu'ÃÂȘtes-vous venue faire ici? Le Chevalier. - Tirer votre portrait, afin de le porter à certaine dame qui l'attend pour savoir ce qu'elle fera de l'original. Lélio. - Belle mission! Le Chevalier. - Pas trop laide. Par cette mission-là , c'est une tendre brebis qui échappe au loup, et douze mille livres de rente de sauvées, qui prendront parti ailleurs; petites, bagatelles qui valaient bien la peine d'un déguisement. Lélio, intrigué. - Qu'est-ce que c'est que tout cela signifie? Le Chevalier. - Je m'explique la brebis, c'est ma maÃtresse; les douze mille livres de rente, c'est son bien, qui produit ce calcul si raisonnable de tantÎt; et le loup qui eût dévoré tout cela, c'est vous, Monsieur. Lélio. - Ah! je suis perdu. Le Chevalier. - Non; vous manquez votre proie; voilà tout; il est vrai qu'elle était assez bonne; mais aussi pourquoi ÃÂȘtes-vous loup? Ce n'est pas ma faute. On a su que vous étiez à Paris incognito; on s'est défié de votre conduite. Là -dessus on vous suit, on sait que vous ÃÂȘtes au bal; j'ai de l'esprit et de la malice, on m'y envoie; on m'équipe comme vous me voyez, pour me mettre à portée de vous connaÃtre; j'arrive, je fais ma charge, je deviens votre ami, je vous connais, je trouve que vous ne valez rien; j'en rendrai compte; il n'y a pas un mot à redire. Lélio. - Vous ÃÂȘtes donc la femme de chambre de la demoiselle en question? Le Chevalier. - Et votre trÚs humble servante. Lélio. - Il faut avouer que je suis bien malheureux! Le Chevalier. - Et moi bien adroite! Mais, dites-moi, vous repentez-vous du mal que vous vouliez faire, ou de celui que vous n'avez pas fait? Lélio. - Laissons cela. Pourquoi votre malice m'a-t-elle encore Îté le coeur de la Comtesse? Pourquoi consentir à jouer auprÚs d'elle le personnage que vous y faites? Le Chevalier. - Pour d'excellentes raisons. Vous cherchiez à gagner dix mille écus avec elle, n'est-ce pas? Pour cet effet, vous réclamiez mon industrie; et quand j'aurais conduit l'affaire prÚs de sa fin, avant de terminer je comptais de vous rançonner un peu, et d'avoir ma part au pillage; ou bien de tirer finement le dédit d'entre vos mains, sous prétexte de le voir, pour vous le revendre une centaine de pistoles payées comptant, ou en billets payables au porteur, sans quoi j'aurais menacé de vous perdre auprÚs des douze mille livres de rente, et de réduire votre calcul à zéro. Oh mon projet était fort bien entendu; moi payée, crac, je décampais avec mon petit gain, et le portrait qui m'aurait encore valu quelque petit revenant-bon auprÚs de ma maÃtresse; tout cela joint à mes petites économies, tant sur mon voyage que sur mes gages, je devenais, avec mes agréments, un petit parti d'assez bonne défaite sauf le loup. J'ai manqué mon coup, j'en suis bien fùchée; cependant vous me faites pitié, vous. Lélio. - Ah! si tu voulais... Le Chevalier. - Vous vient-il quelque idée? Cherchez. Lélio. - Tu gagnerais encore plus que tu n'espérais. Le Chevalier. - Tenez, je ne fais point l'hypocrite ici; je ne suis pas, non plus que vous, à un tour de fourberie prÚs. Je vous ouvre aussi mon coeur; je ne crains pas de scandaliser le vÎtre, et nous ne nous soucierons pas de nous estimer; ce n'est pas la peine entre gens de notre caractÚre; pour conclusion, faites ma fortune, et je dirai que vous ÃÂȘtes un honnÃÂȘte homme; mais convenons de prix pour l'honneur que je vous fournirai; il vous en faut beaucoup. Lélio. - Eh! demande-moi ce qu'il te plaira, je te l'accorde. Le Chevalier. - Motus au moins! gardez-moi un secret éternel. Je veux deux mille écus, je n'en rabattrai pas un sou; moyennant quoi, je vous laisse ma maÃtresse, et j'achÚve avec la Comtesse. Si nous nous accommodons, dÚs ce soir j'écris une lettre à Paris, que vous dicterez vous-mÃÂȘme; vous vous y ferez tout aussi beau qu'il vous plaira, je vous mettrai à mÃÂȘme. Quand le mariage sera fait, devenez ce que vous pourrez, je serai nantie, et vous aussi; les autres prendront patience. Lélio. - Je te donne les deux mille écus, avec mon amitié. Le Chevalier. - Oh! pour cette nippe-là , je vous la troquerai contre cinquante pistoles, si vous voulez. Lélio. - Contre cent, ma chÚre fille. Le Chevalier. - C'est encore mieux; j'avoue mÃÂȘme qu'elle ne les vaut pas. Lélio. - Allons, ce soir nous écrirons. Le Chevalier. - Oui. Mais mon argent, quand me le donnerez-vous? Lélio, tirant une bague. - Voici une bague pour les cent pistoles du troc, d'abord. Le Chevalier. - Bon! Venons aux deux mille écus. Lélio. - Je te ferai mon billet tantÎt. Le Chevalier. - Oui, tantÎt! Madame la Comtesse va venir, et je ne veux point finir avec elle que je n'aie toutes mes sûretés. Mettez-moi le dédit en main; je vous le rendrai tantÎt pour votre billet. Lélio, le tirant. - Tiens, le voilà . Le Chevalier. - Ne me trahissez jamais. Lélio. - Tu es folle. Le Chevalier. - Voici la Comtesse. Quand j'aurai été quelque temps avec elle, revenez en colÚre la presser de décider hautement entre vous et moi; et allez-vous-en, de peur qu'elle ne nous voie ensemble. Lélio sort. ScÚne VI La Comtesse, Le Chevalier Le Chevalier. - J'allais vous trouver, Comtesse. La Comtesse. - Vous m'avez inquiétée, Chevalier. J'ai vu de loin, Lélio vous parler; c'est un homme emporté; n'ayez point d'affaire avec lui, je vous prie. Le Chevalier. - Ma foi, c'est un original. Savez-vous qu'il se vante de vous obliger à me donner mon congé? La Comtesse. - Lui? S'il se vantait d'avoir le sien, cela serait plus raisonnable. Le Chevalier. - Je lui ai promis qu'il l'aurait, et vous dégagerez ma parole. Il est encore de bonne heure; il peut gagner Paris, et y arriver au soleil couchant; expédions-le, ma chÚre ùme. La Comtesse. - Vous n'ÃÂȘtes qu'un étourdi, Chevalier; vous n'avez pas de raison. Le Chevalier. - De la raison! que voulez-vous que j'en fasse avec de l'amour? Il va trop son train pour elle. Est-ce qu'il vous en reste encore de la raison, Comtesse? Me feriez-vous ce chagrin-là ? Vous ne m'aimeriez guÚre. La Comtesse. - Vous voilà dans vos petites folies; Vous savez qu'elles sont aimables, et c'est ce qui vous rassure; il est vrai que vous m'amusez. Quelle différence de vous à Lélio, dans le fond! Le Chevalier. - Oh! vous ne voyez rien. Mais revenons à Lélio; je vous disais de le renvoyer aujourd'hui; l'amour vous y condamne; il parle, il faut obéir. La Comtesse. Eh bien je me révolte; qu'en arrivera-t-il? Le Chevalier. - Non; vous n'oseriez, La Comtesse - Je n'oserais! Mais voyez avec quelle hardiesse il me dit cela! Le Chevalier. - Non, vous dis-je; je suis sûr de mon fait; car vous m'aimez votre coeur est à moi. J'en ferai ce que je voudrai, comme vous ferez du mien ce qu'il vous plaira; c'est la rÚgle, et vous l'observerez, c'est moi qui vous le dis. La Comtesse. - Il faut avouer que voilà un fripon bien sûr de ce qu'il vaut. Je l'aime! mon coeur est à lui! il nous dit cela avec une aisance admirable; on ne peut pas ÃÂȘtre plus persuadé qu'il est. Le Chevalier. - Je n'ai pas le moindre petit doute; c'est une confiance que vous m'avez donnée; et j'en use sans façon, comme vous voyez, et je conclus toujours que Lélio partira. La Comtesse. - Et vous n'y. songez pas. Dire à un homme qu'il s'en aille! Le Chevalier. - Me refuser son congé à moi qui le demande, comme s'il ne m'était pas dû! La Comtesse. - Badin! Le Chevalier. - TiÚde amante! La Comtesse. - Petit tyran Le Chevalier. - Coeur révolté, vous rendrez-vous? La Comtesse. - Je ne saurais, mon cher Chevalier; j'ai quelques raisons pour en agir plus honnÃÂȘtement avec lui. Le Chevalier. - Des raisons, Madame, des raisons! et qu'est-ce que c'est que cela? La Comtesse. - Ne vous alarmez point; c'est que je lui ai prÃÂȘté de l'argent. Le Chevalier. - Eh bien! vous en aurait-il fait une reconnaissance qu'on n'ose produire en justice? La Comtesse. - Point du tout; j'en ai son billet. Le Chevalier. Joignez-y un sergent; vous voilà payée. La Comtesse. - Il est vrai; mais... Le Chevalier. - Hé, hé, voilà un mais qui a l'air honteux. La Comtesse. - Que voulez-vous donc que je vous dise? Pour m'assurer cet argent-là , j'ai consenti que nous fissions lui et moi un dédit de la somme. Le Chevalier. - Un dédit, Madame! Ha c'est un vrai transport d'amour que ce dédit-là , c'est une faveur. Il me pénÚtre, il me trouble, je ne suis pas le maÃtre. La Comtesse. - Ce misérable dédit! pourquoi faut-il que je l'aie fait? Voilà ce que c'est que ma facilité pour un homme haïssable, que j'ai toujours deviné que je haïrais; j'ai toujours eu certaine antipathie pour lui, et je n'ai jamais eu l'esprit d'y prendre garde. Le Chevalier. - Ah! Madame, il s'est bien accommodé de cette antipathie-là ; il en a fait un amour bien tendre! Tenez, Madame, il me semble que je le vois à vos genoux, que vous l'écoutez avec un plaisir, qu'il vous jure de vous adorer toujours, que vous le payez du mÃÂȘme serment, que sa bouche cherche la vÎtre, et que la vÎtre se laisse trouver; car voilà ce qui arrive; enfin je vous vois soupirer; je vois vos yeux s'arrÃÂȘter sur lui, tantÎt vifs, tantÎt languissants, toujours pénétrés d'amour, et d'un amour qui croÃt toujours. Et moi je me meurs; ces objets-là me tuent; comment ferai-je pour le perdre de vue? Cruel dédit, te verrai-je toujours? Qu'il va me coûter de chagrins! Et qu'il me fait dire de folies! La Comtesse. - Courage, Monsieur; rendez-nous tous deux la victime de vos chimÚres; que je suis malheureuse d'avoir parlé de ce maudit dédit! Pourquoi faut-il que je vous aie cru raisonnable? Pourquoi vous ai-je vu? Est-ce que je mérite tout ce que vous me dites? Pouvez-vous vous plaindre de moi? Ne vous aimé-je pas assez? Lélio doit-il vous chagriner? L'ai-je aimé autant que je vous aime? OÃÂč est l'homme plus chéri que vous l'ÃÂȘtes? plus sûr, plus digne de l'ÃÂȘtre toujours? Et rien ne vous persuade; et vous vous chagrinez; vous n'entendez rien; vous me désolez. Que voulez-vous que nous devenions? Comment vivre avec cela, dites-moi donc? Le Chevalier. - Le succÚs de mes impertinences me surprend. C'en est fait, Comtesse; votre douleur me rend mon repos et ma joie. Combien de choses tendres ne venez-vous pas de me dire! Cela est inconcevable; je suis charmé. Reprenons notre humeur gaie; allons, oublions tout ce qui s'est passé. La Comtesse. - Mais pourquoi est-ce que je vous aime tant? Qu'avez-vous fait pour cela? Le Chevalier. - Hélas! moins que rien; tout vient de votre bonté. La Comtesse. - C'est que vous ÃÂȘtes plus aimable qu'un autre, apparemment. Le Chevalier. - Pour tout ce qui n'est pas comme vous, je le serais peut ÃÂȘtre assez; mais je ne suis rien pour ce qui vous ressemble. Non, je ne pourrai jamais payer votre amour; en vérité, je n'en suis pas digne. La Comtesse. - Comment donc faut-il ÃÂȘtre fait pour le mériter? Le Chevalier. Oh! voilà ce que je ne vous dirai pas. La Comtesse. - Aimez-moi toujours, et je suis contente. Le Chevalier. - Pourrez-vous soutenir un goût si sobre? La Comtesse. - Ne m'affligez plus et tout ira bien. Le Chevalier. - Je vous le promets; mais, que Lélio s'en aille. La Comtesse. - J'aurais. souhaité qu'il prÃt son parti de lui-mÃÂȘme, à cause du dédit; ce serait dix mille écus que je vous sauverais, Chevalier; car enfin, c'est votre bien que je ménage. Le Chevalier. - Périssent tous les biens du monde, et qu'il parte; rompez avec lui la premiÚre, voilà mon bien. La Comtesse. - Faites-y réflexion. Le Chevalier. - Vous hésitez encore, vous avez peine à me le sacrifier! Est-ce là comme on aime? Oh! qu'il vous manque encore de choses pour ne laisser rien à souhaiter à un homme comme moi. La Comtesse. - Eh bien! il ne me manquera plus rien, consolez-vous. Le Chevalier. - Il vous manquera toujours pour moi. La Comtesse. - Non; je me rends; je renverrai Lélio, et vous dicterez son congé. Le Chevalier. - Lui direz-vous qu'il se retire sans cérémonie? La Comtesse. - Oui. Le Chevalier. - Non, ma chÚre Comtesse, vous ne le renverrez pas. Il me suffit que vous y consentiez; votre amour est à toute épreuve, et je dispense votre politesse d'aller plus loin; c'en serait trop; c'est à moi à avoir soin de vous, quand vous vous oubliez pour moi. La Comtesse. - Je vous aime; cela veut tout dire. Le Chevalier. - M'aimer, cela n'est pas assez, Comtesse; distinguez-moi un peu de Lélio; à qui vous l'avez dit peut-ÃÂȘtre aussi. La Comtesse. - Que voulez-vous donc que je vous dise? Le Chevalier. - Un je vous adore; aussi bien il vous échappera demain; avancez-le-moi d'un jour; contentez ma petite fantaisie, dites. La Comtesse. - Je veux mourir, s'il ne me donne envie de le dire. Vous devriez ÃÂȘtre honteux d'exiger cela, au moins. Le Chevalier. - Quand vous me l'aurez dit, je vous en demanderai pardon. La Comtesse. - Je crois qu'il me persuadera. Le Chevalier. - Allons, mon cher amour, régalez ma tendresse de ce petit trait-là ; vous ne risquez rien avec moi; laissez sortir ce mot-là de votre belle bouche; voulez-vous que je lui donne un baiser pour l'encourager? La Comtesse. - Ah çà ! laissez-moi; ne serez-vous jamais content? Je ne vous plaindrai rien quand il en sera temps. Le Chevalier. - Vous ÃÂȘtes attendrie, profitez de l'instant; je ne veux qu'un mot; voulez-vous que je vous aide? dites comme moi Chevalier, je vous adore. La Comtesse. - Chevalier, je vous adore. Il me fait faire tout ce qu'il veut. Le Chevalier à part. - Mon sexe n'est pas mal faible. Haut. Ah! que j'ai de plaisir, mon cher, amour! Encore une fois. La Comtesse. - Soit; mais ne me demandez plus rien aprÚs. Le Chevalier. - Hé que craignez-vous que je vous demande? La Comtesse. - Que sais-je, moi? Vous ne finissez point. Taisez-vous Le Chevalier. - J'obéis; je suis de bonne composition, et j'ai pour vous un respect que je ne saurais violer. La Comtesse. - Je vous épouse; en est-ce assez? Le Chevalier. - Bien plus qu'il ne me faut, si vous me rendez justice. La Comtesse. - Je suis prÃÂȘte à vous jurer une fidélité éternelle, et je perds les dix mille écus de bon coeur. Le Chevalier. - Non, vous ne les perdrez point, si vous faites ce que je vais vous dire. Lélio viendra certainement vous presser d'opter entre lui et moi; ne manquez pas de lui dire que vous consentez à l'épouser. Je veux que vous le connaissiez à fond; laissez-moi vous conduire, et sauvons le dédit; vous verrez ce que c'est que cet homme-là . Le voici, je n'ai pas le temps de m'expliquer davantage. La Comtesse. - J'agirai comme vous le souhaitez. ScÚne VII Lélio, La. Comtesse, Le Chevalier Lélio. - Permettez, Madame, que j'interrompe pour un moment votre entretien avec Monsieur. Je ne viens point me plaindre, et je n'ai qu'un mot à vous dire. J'aurais cependant un assez beau sujet de parler, et l'indifférence avec laquelle vous vivez avec moi, depuis que Monsieur, qui ne me vaut pas... Le Chevalier. - Il a raison. Lélio. - Finissons. Mes reproches sont raisonnables; mais je vous déplais; je me suis promis de me taire; et je me tais, quoi qu'il m'en coûte. Que ne pourrais-je pas vous dire? Pourquoi me trouvez-vous haïssable? Pourquoi me fuyez-vous? Que vous ai-je fait? Je suis au désespoir. Le Chevalier. - Ah, ah, ah, ah, ah. Lélio. - Vous riez, Monsieur le Chevalier; mais vous prenez mal votre temps, et je prendrai le mien pour vous répondre. Le Chevalier. - Ne te fùche point, Lélio. Tu n'avais qu'un mot à dire, qu'un petit mot; et en voilà plus de cent de bon compte et rien ne s'avance; cela me réjouit. La Comtesse. - Remettez-vous, Lélio, et dites-moi tranquillement ce que vous voulez. Lélio. - Vous prier de m'apprendre qui de nous deux il vous plaÃt de conserver, de Monsieur ou de moi. Prononcez, Madame; mon coeur ne peut plus souffrir d'incertitude. La Comtesse. - Vous ÃÂȘtes vif, Lélio; mais la cause de votre vivacité est pardonnable, et je vous veux plus de bien que vous ne pensez. Chevalier, nous avons jusqu'ici plaisanté ensemble, il est temps que cela finisse; vous m'avez parlé de votre amour, je serais fùchée qu'il fut sérieux; je dois ma main à Lélio, et je suis prÃÂȘte, à recevoir la sienne. Vous plaindrez-vous encore? Lélio. - Non, Madame, vos réflexions sont à mon avantage; et si j'osais... La Comtesse. - Je vous dispense de me remercier, Lélio; je suis sûre de la joie que je vous donne. A part.. Sa contenance est plaisante. Un valet. - Voilà une lettre qu'on vient d'apporter de la poste, Madame. La Comtesse. - Donnez. Voulez-vous bien que je me retire un moment pour la lire? C'est de mon frÚre. ScÚne VIII Lélio, Le Chevalier Lélio. - Que diantre signifie cela? elle me prend au mot; que dites-vous de ce qui se passe là ? Le Chevalier. - Ce que j'en dis? rien; je crois que je rÃÂȘve, et je tùche de me réveiller. Lélio. - Me voilà en belle posture, avec sa main qu'elle m'offre, que je lui demande avec fracas, et dont je ne me soucie point. Mais ne me trompez-vous point? Le Chevalier. - Ah, que dites-vous là ! je vous sers loyalement, ou je ne suis pas soubrette. Ce que nous voyons là peut venir d'une chose pendant que nous nous parlions, elle me soupçonnait d'avoir quelque inclination à Paris; je me suis contenté de lui répondre galamment là -dessus; elle a tout d'un coup pris son sérieux; vous ÃÂȘtes entré sur le champ; et ce qu'elle en fait n'est sans doute qu'un reste de dépit, qui va se passer; car elle m'aime. Lélio. - Me voilà fort embarrassé. Le Chevalier. - Si elle continue à vous offrir sa main, tout le remÚde que j'y trouve, c'est de lui dire que vous l'épouserez, quoique vous ne l'aimiez plus. Tournez-lui cette impertinence-là d'une maniÚre polie; ajoutez que, si elle ne veut pas le dédit sera son affaire. Lélio. - Il y a bien du bizarre dans ce que tu me proposes là . Le Chevalier. - Du bizarre! Depuis quand ÃÂȘtes-vous si délicat? Est-ce que vous reculez pour un mauvais procédé de plus qui vous sauve dix mille écus? Je ne vous aime plus, Madame, cependant je veux vous épouser; ne le voulez-vous pas? payer le dédit; donnez-moi votre main ou de l'argent. Voilà tout. ScÚne IX Lélio, la Comtesse, Le Chevalier La Comtesse. - Lélio, mon frÚre ne viendra pas si tÎt. Ainsi, il n'est plus question de l'attendre, et nous finirons quand vous voudrez. Le Chevalier, bas à Lélio. - Courage; encore une impertinence, et puis c'est tout. Lélio. - Ma foi, Madame, oserais-je vous parler franchement? Je ne trouve plus mon coeur dans sa situation ordinaire. La Comtesse. - Comment donc! expliquez-vous; ne m'aimez-vous plus? Lélio. - Je ne dis pas cela tout à fait; mais mes inquiétudes ont un peu rebuté mon coeur. La Comtesse. - Et que signifie donc ce grand étalage de transports que vous venez de me faire? Qu'est devenu votre désespoir? N'était-ce qu'une passion de théùtre? Il semblait que vous alliez mourir, si je n'y avais mis ordre. Expliquez-vous, Madame; je n'en puis plus, je souffre... Lélio. - Ma foi, Madame, c'est que je croyais que je ne risquerais rien, et que vous me refuseriez. La Comtesse. - Vous ÃÂȘtes un excellent comédien; et le dédit, qu'en ferons-nous, Monsieur? Lélio. - Nous le tiendrons, Madame; j'aurai l'honneur de vous épouser. La Comtesse. - Quoi donc! vous m'épouserez, et vous ne m'aimez plus! Lélio. - Cela n'y fait de rien, Madame; cela ne doit pas vous arrÃÂȘter. La Comtesse. - Allez, je vous méprise, et ne veux point de vous. Lélio. - Et le dédit, Madame, vous voulez donc bien l'acquitter? La Comtesse. - Qu'entends-je, Lélio? OÃÂč est la probité? Le Chevalier. - Monsieur ne pourra guÚre vous en dire des nouvelles; je ne crois pas qu'elle soit de sa connaissance. Mais il n'est pas juste qu'un misérable dédit vous brouille ensemble; tenez, ne vous gÃÂȘnez plus ni l'un ni l'autre; le voilà rompu. Ha, ha, ha. Lélio. - Ah, fourbe! Le Chevalier. - Ha, ha, ha, consolez-vous, Lélio; il vous reste une demoiselle de douze mille livres de rente; ha, ha! On vous a écrit qu'elle était belle; on vous a trompé, car la voilà ; mon visage est l'original du sien. La Comtesse. Ah juste ciel! Le Chevalier. - Ma métamorphose n'est pas du goût de vos tendres sentiments, ma chÚre Comtesse. Je vous aurais mené assez loin, si j'avais pu vous tenir compagnie; voilà bien de l'amour de perdu; mais, en revanche, voilà une bonne somme de sauvée; je vous conterai le joli petit tour qu'on voulait vous jouer. La Comtesse. - Je n'en connais point de plus triste que celui que vous me jouez vous-mÃÂȘme. Le Chevalier. - Consolez-vous vous perdez d'aimables espérances, je ne vous les avais données que pour votre bien. Regardez le chagrin qui vous arrive comme une petite punition de votre inconstance; vous avez quitté Lélio moins par raison que par légÚreté, et cela mérite un peu de correction. A votre égard, seigneur Lélio, voici votre bague. Vous me l'avez donnée de bon coeur, et j'en dispose en faveur de Trivelin et d'Arlequin. Tenez, mes enfants, vendez cela, et partagez-en l'argent. Trivelin et Arlequin. - Grand merci! Trivelin. - Voici les musiciens qui viennent vous donner la fÃÂȘte qu'ils ont promise. Le Chevalier. - Voyez-la, puisque vous ÃÂȘtes ici. Vous partirez aprÚs; ce sera toujours autant de pris. Divertissement Cet amour dont nos coeurs se laissent enflammer, Ce charme si touchant, ce doux plaisir d'aimer Est le plus grand des biens que le ciel nous dispense. Livrons-nous donc sans résistance A l'objet qui vient nous charmer. Au milieu des transports dont il remplit notre ùme, Jurons-lui mille fois une éternelle flamme. Mais n'inspire-t-il plus ces aimables transports? Trahissons aussitÎt nos serments sans remords. Ce n'est plus à l'objet qui cesse de nous plaire Que doivent s'adresser les serments qu'on a faits, C'est à l'Amour qu'on les fit faire, C'est lui qu'on a juré de ne quitter jamais. Premier couplet. Jurer d'aimer toute sa vie, N'est pas un rigoureux tourment. Savez-vous ce qu'il signifie? Ce n'est ni Philis, ni Silvie, Que l'on doit aimer constamment; C'est l'objet qui nous fait envie. DeuxiÚme couplet. Amants, si votre caractÚre, Tel qu'il est, se montrait à nous, Quel parti prendre, et comment faire? Le célibat est bien austÚre; Faudrait-il se passer d'époux? Mais il nous est trop nécessaire. TroisiÚme couplet. Mesdames, vous allez conclure Que tous les hommes sont maudits; Mais doucement et point d'injure; Quand nous ferons votre peinture, Elle est, je vous en avertis, Cent fois plus drÎle, je vous jure. Le Dénouement imprévu Acteurs Comédie en un acte, en prose, Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens français le 2 décembre 1724 Acteurs Monsieur Argante. Mademoiselle Argante, fille de Monsieur Argante. Dorante, amant de Mademoiselle Argante. Eraste, amant de Mademoiselle Argante. MaÃtre Pierre, fermier de Monsieur Argante. Lisette, suivante de Mademoiselle Argante. Crispin, valet d'Eraste. Un domestique de Monsieur Argante. ScÚne premiÚre Dorante, MaÃtre Pierre Dorante, d'un air désolé. - Je suis au désespoir, mon pauvre maÃtre Pierre je ne sais que devenir. MaÃtre Pierre. - Eh! marguenne, arrÃÂȘtez-vous donc! Voute lamentation me corrompt toute ma balle humeur. Dorante. - Que veux-tu? J'aime Mademoiselle Argante plus qu'on n'a jamais aimé je me vois à la veille de la perdre, et tu ne veux pas que je m'afflige? MaÃtre Pierre. - En sait bian qu'il faut parfois s'affliger; mais faut y aller pus bellement que ça; car moi, j'aime itou Lisette, voyez-vous! en-dit que stila qui veut épouser Mademoiselle Argante a un valet; si le maÃtre épouse notre demoiselle; il l'emmÚnera à son chùtiau; Lisette suivra la velà emballée pour le voyage, et c'est autant de pardu pour moi que ce ballot-là ; ce guiable de valet en fera son proufit. Je vois tout ça fixiblement clair stanpendant, je me tians l'esprit farme, je bataille contre le chagrin; je me dis que tout ça n'est rian, que ça n'arrivera pas; mais, morgué! quand je vous entends geindre, ça me gùte le courage. Je me dis Piarre, tu ne prends point de souci, mon ami, et c'est que tu t'enjÎles; si tu faisais bian, tu en prenrais j'en prends donc. Tenez; tout en parlant de chouse et d'autre, velà -t-il pas qu'il me prend envie de pleurer! et c'est vous qui en ÃÂȘtes cause. Dorante. - Hélas! mon enfant, rien n'est plus sûr que notre malheur l'époux qu'on destine à Mademoiselle Argante doit arriver aujourd'hui, et c'en est fait; Monsieur Argante, pour marier sa fille, ne voudra pas seulement attendre qu'il soit de retour à Paris. MaÃtre Pierre. - C'en est donc fait? queu piquié que, noute vie, Monsieur Dorante! Mais pourquoi est-ce que Monsieur Argante, noute maÃtre; ne veut pas vous bailler sa fille? Vous avez une bonne métairie ici; vous ÃÂȘtes un joli garçon, une bonne pùte d'homme, d'une belle et bonne profession; vous plaidez pour le monde. Il est bian vrai quou n'ÃÂȘtes pas chanceux, vous pardez vos causes; mais que faire à ça? Un autre les gagne; tant pis pour ceti-ci, tant mieux pour ceti-là ; tant pis et tant mieux font aller le monde à cause de ça faut-il refuser sa fille aux gens? Est-ce que le futur est plus riche que vous? Dorante. - Non mais il est gentilhomme, et je ne le suis pas. MaÃtre Pierre. - Pargué, je vous trouve pourtant fort gentil, moi. Dorante. - Tu, ne m'entends point je veux dire qu'il n'y a point de noblesse dans ma famille. MaÃtre Pierre. - Eh bien! boutez-y-en; ça est-il si char pour s'en faire faute? Dorante. - Ce n'est point cela; il faut ÃÂȘtre d'un sang noble. MaÃtre Pierre. - D'un sang noble? Queu guiable d'invention d'avoir fait comme ça du sang de deux façons, pendant qu'il viant du mÃÂȘme ruissiau! Dorante. - Laissons cet article-là ; j'ai besoin de toi. Je n'oserais voir Mademoiselle Argante aussi souvent que je le voudrais, et tu me feras plaisir de la prier, de ma part, de consentir à l'expédient que je lui ai donné. MaÃtre Pierre. - Oh! vartigué, laissez-moi faire; je parlerons au pÚre itou il n'a qu'à venir, avec son sang noble, comme je vous le rembarrerai! Je nous traitons tous deux sans çarimonie; je sis son farmier, et en cette qualité, j'ons le parvilÚge de l'assister de mes avis; je sis accoutumé à ça il me conte ses affaires, je le gouvarne, je le réprimande il est bavard et tÃÂȘtu; moi je suis roide et prudent; je li dis il faut que ça soit, le bon sens le veut; là -dessus il se démÚne, je hoche la tÃÂȘte, il se fùche, je m'emporte, il me repart, je li repars Tais-toi! Non, morgué! Morgué, si! Morgué, non! et pis il jure; et pis je li rends; ça li établit une bonne opinion de mon çarviau, qui l'empÃÂȘche d'aller à l'encontre de mes volontés et il a raison de m'obéir; car en vérité, je sis fort judicieux de mon naturel, sans que ça paraisse ainsi je varrons ce qu'il en sera. Dorante. - Si tu me rends service là dedans, maÃtre Pierre, et que Mademoiselle Argante n'épouse pas l'homme en question, je te promets d'honneur cinquante pistoles en te mariant avec Lisette. MaÃtre Pierre. - Monsieur Dorante, vous avez du sang noble, c'est moi qui vous le dis; ça se connaÃt aux pistoles que vous me pourmettez, et ça se prouvera tout à fait quand je les recevrons. Dorante. - La preuve t'en est sûre; mais n'oublie pas de presser Mademoiselle Argante sur ce que je t'ai dit. MaÃtre Pierre. - Tatiguienne! dormez en repos et n'en pardez pas un coup de dent si alle bronchait, je li revaudrais. Sa bonne femme de mÚre, alle est défunte, et cette fille-ci qu'alle a eu, alle est par conséquent la fille de Monsieur Argante, n'est-ce pas? Dorante. - Sans doute. MaÃtre Pierre. - Sans doute. Je le veux bian itou, je n'empÃÂȘche rian, je sis de tout bon accord; mais si je voulions souffler une petite bredouille dans l'oreille du papa, il varrait bien que Mademoiselle Argante est la fille de sa mÚre; Mais velà . tout. Dorante. - Cela n'aboutit à rien; songe seulement à ce que je te promets. MaÃtre Pierre, - Oui, le songerons toujours à cinquante pistoles; mais touchez-moi un petit mot de l'expédient quou dites. Dorante. - Il est bizarre, je l'avoue; mais c'est l'unique ressource qui nous reste. Je voudrais donc que, pour dégoûter le futur, elle affectùt une sorte de maladie, un dérangement, comme qui dirait des vapeurs. MaÃtre Pierre. - Dites à la franquette quou voudriais qu'alle fÃt la folle. Velà bien de quoi! Ca ne coûte rian aux femmes par bonheur alles ont un esprit d'un merveilleux acabit pour ça, et Mademoiselle Argante nous fournira de la folie tant que j'en voudrons; son çarviau la met à mÃÂȘme. Mais velà son pÚre Îtez-vous de par ici; tantÎt je vous rendrons réponse. ScÚne II Monsieur Argante, MaÃtre Pierre Monsieur Argante. - Avec qui étais-tu là ? MaÃtre Pierre. - Eh voire, j'étais avec queuqu'un. Monsieur Argante. - Eh! qui est-il ce quelqu'un? MaÃtre Pierre. - Aga donc! Il faut bian que ce soit une parsonne. Monsieur Argante. - Mais je veux savoir qui c'était, car je me doute que c'est Dorante. MaÃtre Pierre. - Oh bian! cette doutance-là , prenez que c'est une çartitude, vous n'y pardrez rian., Monsieur Argante. - Que vient-il faire ici? MaÃtre Pierre. - M'y voir. Monsieur Argante. - Je lui ai pourtant dit qu'il me ferait plaisir de ne plus venir chez moi. MaÃtre Pierre. - Et si ce n'est pas son envie de vous faire plaisir, est-ce que les volontés ne sont pas libres? Monsieur Argante. - Non, elles ne le sont pas; car je lui défendrai d'y venir davantage. MaÃtre Pierre. - Bon, je li défendrai! Il vous dira qu'il ne dépend de parsonne. Monsieur Argante. - Mais vous dépendez de moi, vous autres, et je vous défends de le voir et de lui parler. MaÃtre Pierre. - Quand je serons aveugles et muets, je ferons voute commission, Monsieur Argante. Monsieur Argante. - Il faut toujours que tu raisonnes. MaÃtre Pierre. - Que voulez-vous? J'ons une langue, et je m'en sars; tant que je l'aurai, je m'en sarvirai; vous me chicanez avec la voute, peut-ÃÂȘtre que je vous lantarne avec la mienne. Monsieur Argante. - Ah! je vous chicane! c'est-à -dire, maÃtre Pierre, que vous n'ÃÂȘtes pas content de ce que j'ai congédié Dorante? MaÃtre Pierre. - Je n'approuve rian que de bon, moi. Monsieur Argante. - Je vous dis! il faudra que je dispose de ma fille à sa fantaisie! MaÃtre Pierre. - Acoutez, peut-ÃÂȘtre que la raison le voudrait; mais voute avis est bian pus raisonnable que le sian. Monsieur Argante. - Comment donc! est-ce que je ne la marie pas à un honnÃÂȘte, homme? MaÃtre Pierre. - Bon! le velà bian avancé d'ÃÂȘtre honnÃÂȘte homme! Il n'y a que les couquins qui ne sont pas honnÃÂȘtes gens. Monsieur Argante. - Tais-toi, je ne suis pas raisonnable de t'écouter; laisse-moi en repos, et va-t'en dire aux musiciens que j'ai fait venir de Paris qu'ils se tiennent prÃÂȘts pour ce soir. MaÃtre Pierre. - Qu'est-ce quou en voulez faire, de leur musicle? Monsieur Argante. - Ce qu'il me plaÃt. MaÃtre Pierre. - Est-ce quou voulez danser la bourrée avec ces violoneux? Ca n'est pas parmis à un maÃtre de maison. Monsieur Argante. - Ah! tu m'impatientes. MaÃtre Pierre. - Parguenne, et vous itou tenez, j'use trop mon esprit aprÚs vous. Par la mardi! voute farme, et tous les animaux qui en dépendont, me baillont moins de peine à gouvarner que vous tout seul; par ainsi, prenez un autre farmier je varrons un peu ce qu'il en sera, quand vous ne serez pus à ma charge. Monsieur Argante. - Fort bien! me quitter tout d'un coup dans l'embarras oÃÂč je suis, et le jour mÃÂȘme que je marie ma fille; vous prenez bien votre temps, aprÚs toutes les bontés que j'ai eues pour vous! MaÃtre Pierre. - Voirement, des bontés! Si je comptions ensemble, vous m'en deveriez pus de deux douzaines mais gardez-les, et grand bian vous fasse. Monsieur Argante. - Mais enfin, pourquoi me quitter? MaÃtre Pierre. - C'est que mes bonnes qualités sont entarrées avec vous; c'est qu'ou voulez marier voute fille à voute tÃÂȘte, en lieu de la marier à la mienne; et drÚs qu'ou ne voulez pas me complaire en ça, drÚs que ma raison ne vous sart de rian, et qu'ou prétendez ÃÂȘtre le maÃtre par-dessus moi qui sis prudent, drÚs qu'ou allez toujours voute chemin maugré que je vous retienne par la bride, je pards mon temps cheux vous. Monsieur Argante. - Me retenir par la bride! belle façon de s'exprimer! MaÃtre Pierre. - C'est une petite simulitude qui viant fort à propos. Monsieur Argante. - C'est ma fille qui vous fait parler, je le vois bien; mais il n'en sera pourtant que ce que j'ai résolu; elle épousera aujourd'hui celui que j'attends. Je lui fais un grand tort, en vérité, de lui donner un homme pour le moins aussi riche que ce fainéant de Dorante, et qui avec cela est gentilhomme! MaÃtre Pierre. - Ah! nous y velà donc, à la gentilhommerie! Eh fi, noute Monsieur! ça est vilain à voute ùge de bailler comme ça dans la bagatelle; en vous amuse comme un enfant avec un joujou. Jamais je n'endurerai ça; voyez-vous, Monsieur Dorante est amoureux de voute fille, alle est amoureuse de li; il faut qu'ils voyont le bout de ça. Hier encore, sous le barciau de noute jardin je les entendais. A part. Sarvons-li d'une bourde. Haut. Ma mie, ce li disait-il, voute pÚre veut donc vous bailler un autre homme que moi? Eh! vraiment oui! ce faisait-elle. Eh! que dites-vous de ça? ce faisait-il. Eh! qu'en pourrais-je dire? ce faisait-elle. Mais si vous m'aimez bian, vous lui dirais quou ne le voulez pas. Hélas! mon grand ami, je lui ai tant dit! Mais bref, à la parfin que ferez-vous? Eh! je n'en sais rian. J'en mourrai, ce dit-il. Et moi itou, ce dit-elle... Quoi, je mourrons donc? Voute pÚre est bian tarrible... Que voulez-vous? comme on me l'a baillé, je l'ai prins... Monsieur Argante, en colÚre et s'en allant. - L'impertinente, avec son amant! et toi encore plus impertinent de me rapporter de pareils discours; mais mon gendre va venir, et nous verrons qui sera le maÃtre. ScÚne III Mademoiselle Argante, Lisette, MaÃtre Pierre Mademoiselle Argante. - Il me semble que mon pÚre sort fùché d'avec toi. De quoi parliez-vous? MaÃtre Pierre. - De voute noce avec le fils de ce gentilhomme. Lisette. - Eh bien? MaÃtre Pierre. - Eh bian! je ne sais qui l'a enhardi; mais il n'est pas si timide que de coutume avec moi il m'a bravement injurié et baillé le sobriquet d'impartinent, et m'a enchargé de dire à Mademoiselle Argante qu'alle est une sotte; et pisque la velà , je li fais ma commission. Lisette, à Mademoiselle Argante. - Là -dessus, à quoi vous déterminez-vous? Mademoiselle Argante. - Je ne sais; mais je suis au désespoir de me voir en danger d'épouser un homme que je n'ai jamais vu; et seulement parce qu'il est le fils de l'ami de mon pÚre. MaÃtre Pierre. - Tenez, tenez, il n'y a point de détarmination à ça. J'avons arrÃÂȘté, Monsieur Dorante et moi, ce qu'ou devez faire, et velà cen que c'est. Il faut qu'ou deveniais folle; ça est conclu entre nous; il n'y a pus à dire non faut parachever. Allons, avancez-nous, en attendant, queuque petit échantillon d'extravagance ont voir comment ça fait en dit que les vapeurs sont bonnes pour ça, montrez-m'en une. Mademoiselle Argante. - Oh! laisse-moi, je n'ai point envie de rire. Lisette. - Va, ne t'embarrasse pas; nous autres femmes, pour faire les folles avons-nous besoin d'étudier notre rÎle? MaÃtre Pierre. - Non; je savons bian vos facultés; mais n'amporte, il s'agit d'avoir l'esprit pus torné que de coutume. Lisette, sarmonne-la un peu là -dessus, et songe toujours à noute amiquié ça ne fait que croÃtre et embellir cheux moi, quand je te regarde. Lisette. - Je t'en fais mes compliments. MaÃtre Pierre. - Adieu; noute maÃtre est sourti, je pense. Je vas revenir, si je puis, avec Monsieur Dorante. ScÚne IV Mademoiselle Argante, Lisette Lisette. - Cà , faites vos réflexions. Consentez-vous à ce qu'on vous propose? Mademoiselle Argante. - Je ne saurais m'y résoudre. Jouer un rÎle de folle! Cela est bien laid. Lisette. - Eh, mort de ma vie! trouvez-moi quelqu'un qui ne joue pas ce rÎle-là dans le monde? Qu'est-ce que c'est que la société entre nous autres honnÃÂȘtes gens, s'il vous plaÃt? N'est-ce pas une assemblée de fous paisibles qui rient de se voir faire, et qui pourtant s'accordent? Eh bien! mettez-vous pour quelques instants de la coterie des fous revÃÂȘches, et nous dirons nous autres la tÃÂȘte lui a tourné. Mademoiselle Argante. - Tu as beau dire; cela me répugne. Lisette. - Je crois qu'effectivement vous avez raison. Il vaut mieux que vous épousiez ce jeune rustre que nous attendons. Que de repos vous allez avoir à la campagne! Plus de toilette, plus de miroir, plus de boÃte à mouches; cela ne rapporte rien. Ce n'est pas comme à Paris, oÃÂč il faut tous les matins recommencer son visage, et le travailler sur nouveaux frais. C'est un embarras que tout cela; et on ne l'a pas à la campagne il n'y a là que de bons gros coeurs, qui sont francs, sans façon, et de bon appétit. La maniÚre les prendre est trÚs aisée; une face large, massive, en fait l'affaire; et en moins d'un an vous aurez toutes ces mignardises convenables. Mademoiselle Argante. - Voilà de fort jolies mignardises! Lisette. - J'oubliais le meilleur. Vous aurez parfois des galants houbereaux qui viendront vous rendre hommage, qui boiront du vin pur à votre santé; mais avec des contorsions!... Vous irez vous promener avec eux, la petite canne à la main, le manteau troussé de peur des crottes ils vous aideront à sauter le fossé, vous diront que vous ÃÂȘtes adroite, remplie de charmes et d'esprit, avec tout plein d'équivoques spirituelles, qui brocheront sur le tout. Qu'en dites-vous? Prenez votre parti, sinon je recommence, et je vous nomme tous les animaux de votre ferme, jusqu'à votre mari. Mademoiselle Argante. - Ah! le vilain homme! Lisette. - Allons, vite, choisissez de quel genre de folie vous voulez le dégoûter; il va venir, comme vous savez, et vous aimez Dorante, sans doute? Mademoiselle Argante. - Mais oui, je l'aime; car je ne connais que lui depuis quatre ans. Lisette. - Mais oui, je l'aime! Qu'est-ce que c'est qu'un amour qui commence par mais, et qui finit par car? Mademoiselle Argante. - Je m'explique comme je sens. Il y a si longtemps que nous nous voyons; c'est toujours la mÃÂȘme personne, les mÃÂȘmes sentiments cela ne pique pas beaucoup; mais au bout du compte, c'est un bon garçon; je l'aime quelquefois plus, quelquefois moins, quelquefois point du tout; c'est suivant quand il y a longtemps que je ne l'ai vu, je le trouve bien aimable; quand je le vois tous les jours, il m'ennuie un peu, mais cela se passe, et je m'y accoutume s'il y avait un peu plus de mouvement dans mon coeur, cela ne gùterait rien pourtant. Lisette. - Mais n'y a-t-il pas un peu d'inconstance là -dedans? Mademoiselle Argante. - Peut-ÃÂȘtre bien; mais on ne met rien dans son coeur, on y prend ce qu'on y trouve. Lisette. - Chemin faisant je rencontre de certains visages qui me remuent, et celui de Pierrot ne me remue point; n'ÃÂȘtes-vous pas comme moi. Mademoiselle Argante. - Voilà oÃÂč j'en suis. Il y a des physionomies qui font que Dorante me devient si insipide! Et malheureusement, dans ce moment-là , il a la fureur de m'aimer plus qu'à l'ordinaire moi, je voudrais qu'il ne me dÃt rien; mais les hommes savent-ils se gouverner avec nous? Ils sont si maladroits! Ils viennent quelquefois vous accabler d'un tas de sentiments langoureux qui ne font que vous affadir le coeur; on n'oserait leur dire Allez-vous-en, laissez-moi en repos, vous vous perdez. Ce serait mÃÂȘme une charité de leur dire cela; mais point, il faut les écouter, n'en pouvoir plus, étouffer, mourir d'ennui et de satiété pour eux; le beau profit qu'ils font là ! Qu'est-ce que c'est qu'un homme toujours tendre, toujours disant Je vous adore; toujours vous regardant avec passion; toujours exigeant que vous le regardiez de mÃÂȘme? Le moyen de soutenir cela? Peut-on sans cesse dire Je vous aime? On en a quelquefois envie, et on le dit; aprÚs cela l'envie se passe, il faut attendre qu'elle revienne. Lisette. - Mais enfin, épouserez-vous le campagnard? Mademoiselle Argante. - Non, je ne saurais souffrir la campagne, et j'aime mieux Dorante, qui ne quittera jamais Paris. AprÚs tout, il ne m'ennuie pas toujours, et je serais fùchée de le perdre. Lisette. - Je vois Pierrot qui revient bien intrigué. ScÚne V Mademoiselle Argante, Lisette, MaÃtre Pierre Lisette. - OÃÂč est Dorante? MaÃtre Pierre. - Hélas! il est en chemin pour venir ici; et moi, Mademoiselle Argante, je vians pour vous dire que ce garçon-là n'a pas encore trois jours à vivre. Mademoiselle Argante. - Comment donc? MaÃtre Pierre. - Oui, et s'il m'en veut croire, il fera son testament drÚs ce soir; car s'il allait trapasser sans le dire au tabellion, j'aimerais autant qu'il ne mourÃt pas ce ne serait pas la peine, et ça me fùcherait trop; en lieu que, s'il me laissait queuque chouse, ça ferait que je me lamenterais plus agriablement sur li. Lisette. - Dis donc ce qui lui est arrivé. Mademoiselle Argante. - Est-il malade, empoisonné, blessé? Parle. MaÃtre Pierre. - Attendez que je reprenne vigueur; car moi qui veux hériter de li, je sis si découragé, si déconfit, que je sis d'avis itou de coucher mes darniÚres volontés sur de l'écriture, afin de laisser mes nippes à Lisette. Lisette. - Allons, allons, nigaud, avec ton testament et tes nippes il n'y a rien que je haïsse tant que des derniÚres volontés. Mademoiselle Argante. - Eh! ne l'interromps pas. J'attends qu'il nous dise l'état oÃÂč est Dorante. MaÃtre Pierre. - Ah! le pauvre homme! la diÚte le pardra. Lisette. - Eh! depuis quand fait-il diÚte? MaÃtre Pierre. - De ce matin. Lisette. - Peste du benÃÂȘt! MaÃtre Pierre. - Tenez, le velà . Voyez queu mine il a! Comme il est, blafard! ScÚne VI Mademoiselle Argante, Dorante, Lisette, MaÃtre Pierre Dorante, d'un air affligé. - Je suis au désespoir, Madame; votre fermier m'a fait un récit qui m'a fait trembler. Il dit que vous refusez de me conserver votre main, et que vous ne voulez pas en venir à la seule ressource qui nous reste. Mademoiselle Argante. - Eh bien! remettez-vous, j'extravaguerai; la comédie va commencer; ÃÂȘtes-vous content? MaÃtre Pierre. - Alle extravaguera, Monsieur Dorante, alle extravaguera. Queu plaisir! Je varrons la comédie; alle fera le Poulichinelle, queu contentement! Je rirons comme des fous. Il faut extravaguer tretous au moins. Dorante. - Vous me rendez la vie, Madame; mais de grùce l'amour seul a-t-il part à ce que vous allez faire? Mademoiselle Argante. - Eh! ne savez-vous pas bien que je vous aime, quoique j'oublie quelquefois de vous le dire? Dorante. - Eh! pourquoi l'oubliez-vous? Mademoiselle Argante. - C'est que cela est fini; je n'y songe plus. Lisette. - Eh! oui, cela va sans dire retirons-nous; je crois que votre pÚre est revenu, vous pouvez l'attendre mais il n'est pas à propos qu'il nous voie, nous autres. Dorante. - Adieu, Madame; songez que mon bonheur dépend de vous. Mademoiselle Argante. - J'y penserai, j'y penserai; allez-vous-en. Seule. Nous verrons un peu ce que dira mon pÚre, quand il me verra folle. Je crois qu'il va faire de belles exclamations! Heureusement, sur le sujet dont il s'agit, il m'a déjà vue dans quelques écarts, et je crois que la chose ira bien; car il s'agit d'une malice, et je suis femme c'est de quoi réussir. Le voilà , prenons une contenance qui prépare les voies. ScÚne VII Monsieur Argante, Mademoiselle Argante, battant la mesure de son pied Monsieur Argante. - Que faites-vous là , Mademoiselle? Mademoiselle Argante. - Rien. Monsieur Argante. - Rien? belle occupation! Mademoiselle Argante. - Je vous défie pourtant de critiquer rien. Monsieur Argante. - Quelle étourdie! comme vous voilà faite! Mademoiselle Argante. Faite au tour, à ce qu'on dit. Monsieur Argante. - Hé! je crois que vous plaisantez? Mademoiselle Argante. - Non, je suis de mauvaise humeur; car je n'ai pu jouer du clavecin ce matin. Monsieur Argante. - Laissez là votre clavecin; mon gendre arrive, et vous ne devez pas le recevoir dans un ajustement aussi négligé. Mademoiselle Argante. - Ah! laissez-moi faire; le négligé va au coeur... Si j'étais ajustée, on ne verrait que ma parure; dans mon négligé, on ne verra que moi, et on n'y perdra rien. Monsieur Argante. - Oh! oh! que signifie donc ce discours-là ? Mademoiselle Argante. - Vous haussez les épaules, vous ne me croyez pas je vous convaincrai, papa. Monsieur Argante. - Je n'y comprends rien. Ma fille? Mademoiselle Argante. - Me voilà , mon pÚre. Monsieur Argante. - Avez-vous dessein de me jouer? Mademoiselle Argante. - Qu'avez-vous donc? Vous m'appelez, je vous réponds; vous vous fùchez, je vous laisse faire. De quoi s'agit-il? expliquez-vous. Je suis là , vous me voyez, je vous entends, que vous plaÃt-il? Monsieur Argante. - En vérité, sais-tu bien que si on t'écoutait, on te prendrait pour une folle? Mademoiselle Argante. - Eh! eh! eh!... Monsieur Argante. - Eh! Eh! il n'est pas question, d'en rire, cela est vrai. Mademoiselle Argante. - J'en pleurerai, si vous le jugez à propos. Je croyais qu'il en fallait rire, je suis dans la bonne foi. Monsieur Argante. - Non il faut m'écouter. Mademoiselle Argante le salue. - C'est bien de l'honneur à moi, mon pÚre. Monsieur Argante. - Qu'on a de peine avec les enfants! Mademoiselle Argante. - Eh! vous ne vous vantez de rien; mais je crois que vous n'en avez pas mal donné à mon grand-pÚre vous étiez bien sémillant. Monsieur Argante. - Taisez-vous, petite fille. Mademoiselle Argante. - Les petites filles n'obéissent point, mon pÚre; et puisque j'en suis une, je ferai ma charge, et me gouvernerai, s'il vous plaÃt, suivant l'épithÚte que vous me donnez. Monsieur Argante. - La patience m'échappera... Mademoiselle Argante. - Calmez-vous, je me tais voilà l'agrément qu'il y a d'avoir affaire à une personne raisonnable! Monsieur Argante. - Je ne sais oÃÂč j'en suis, ni oÃÂč elle prend tant d'impertinences quoi qu'il en soit, finissons; je n'ai qu'un mot à vous dire préparez-vous à recevoir celui qui vient ici vous épouser. Mademoiselle Argante. - Ce discours-là me fait ressouvenir d'une chanson qui dit Préparons-nous, à la fÃÂȘte nouvelle. Monsieur Argante, étonné longtemps. - J'attends que vous ayez achevé votre chanson. Mademoiselle Argante. - Oh! voilà qui est fait; ce n'était qu'une citation que je voulais faire. Monsieur Argante - Vous sortez du respect que vous me devez, ma fille. Mademoiselle Argante. - Serait-il possible! moi, sortir du respect! il me semble qu'en effet je dis des choses extraordinaires; je crois que je viens de chanter. Remettez moi, mon pÚre; - oÃÂč en étions-nous? Je me retrouve vous m'avez proposé, il y a quelques jours, un mariage qui m'a bouleversé la tÃÂȘte à force d'y penser tout rompu qu'il est, je n'en saurais revenir, et il faut que j'en pleure. Monsieur Argante. - Oh! oh! cela serait-il de bonne foi, ma fille? D'oÃÂč vient tant de répugnance pour un mariage qui t'est avantageux? Mademoiselle Argante. - Eh! me le proposeriez-vous s'il n'était pas avantageux? Monsieur Argante. - Je fais le tout pour ton bien. Mademoiselle Argante, pleurant. - Et cependant je vous paie d'ingratitude. Monsieur Argante. - Va, je te le pardonne; c'est un petit travers qui t'a pris. Mademoiselle Argante. - Continuez, allez votre train, mon pÚre; continuez, n'écoutez pas mes dégoûts, tenez ferme, point de quartier, courage; dites je veux; grondez; menacez, punissez ne m'abandonnez pas dans l'état oÃÂč je suis je vous charge de tout ce qui m'arrivera. Monsieur Argante, attendri. - Va, mon enfant, je suis content de tes dispositions, et tu peux t'en fier à moi; je te donne à un homme avec qui tu seras heureuse; et la campagne, au bout du compte, a ses charmes aussi bien que la ville. Mademoiselle Argante. - Par ma foi, vous avez raison. Monsieur Argante. - Par ma foi? de quel terme te sers-tu là ? je ne te l'ai jamais entendu dire, et je serais fùché que tu t'en servisses devant mon gendre futur. Mademoiselle Argante. - Ma foi, je l'ai cru bon, parce que c'est votre mot favori. Monsieur Argante. - Il ne sied point dans la bouche d'une fille. Mademoiselle Argante. - Je ne le dirai plus; mais revenons; contez-moi un peu ce que c'est que votre gendre n'est-ce pas cet homme des champs? Monsieur Argante - Encore! Est-il question d'un autre? Mademoiselle Argante. - Je m'imagine qu'il accourt à nous comme un satyre. Monsieur Argante. - Oh! je n'y saurais tenir. Vous ÃÂȘtes une impertinente; il vous épousera, je le veux, et vous obéirez. Mademoiselle Argante. - Doucement, mon pÚre; discutons froidement les choses. Vous aimez la raison, j'en ai de la plus rare. Monsieur Argante. - Je vous montrerai que je suis votre pÚre. Mademoiselle Argante. - Je n'en ai jamais douté; je vous dispense de la preuve, tranquillisez-vous. Vous me direz peut-ÃÂȘtre que je n'ai que vingt ans, et que vous en avez soixante. Soit, vous ÃÂȘtes plus vieux que moi; je ne chicane point là -dessus; j'aurai votre ùge un jour; car nous vieillissons tous dans notre famille. Ecoutez-moi, je me sers d'une supposition. Je suis Monsieur Argante; et vous ÃÂȘtes ma fille. Vous ÃÂȘtes jeune, étourdie, vive, charmante, comme moi. Et moi, je suis grave, sérieux, triste et sombre comme vous. Monsieur Argante. - OÃÂč suis-je? et qu'est-ce que c'est que cela? Mademoiselle Argante. - Je vous ai donné des maÃtres de clavecin, vous avez un gosier de rossignol, vous dansez comme à l'Opéra, vous avez du goût, de la délicatesse; moi du souci et de l'avarice; vous lisez des romans, des historiettes et des contes de fées; moi des édits, des registres et des mémoires. Qu'arrive-t-il? Un vilain faune, un ours mal léché sort de sa taniÚre, se présente à moi, et vous demande en mariage. Vous croyez que je vais lui crier va-t'en. Point du tout. Je caresse la créature maussade. Je lui fais des compliments, et je lui accorde ma fille. L'accord fait, je viens vous trouver et nous avons là -dessus une conversation ensemble assez curieuse. La voici. Je vous dis Ma fille? Que vous plaÃt-il, mon pÚre? me répondez-vous car vous ÃÂȘtes civile et bien élevée. Je vous marie, ma fille. A qui donc, mon pÚre? A un honnÃÂȘte magot, un habitant des forÃÂȘts. Un magot, mon pÚre! Je n'en veux point. Me prenez-vous pour une guenuche? Je chante, j'ai des appas, et je n'aurais qu'un magot, qu'un sauvage! Eh! fi donc! Mais il est gentilhomme. Eh bien! qu'on lui coupe le cou. Ma fille, je veux que vous le preniez. Mon pÚre, je ne suis point de cet avis-là . Oh! oh! friponne! ne suis-je pas le maÃtre?.... A cette épithÚte de friponne, vous prenez votre sérieux; vous vous armez de fermeté, et vous me dites Vous ÃÂȘtes le maÃtre, distinguo pour les choses raisonnables, oui; pour celles qui ne le sont pas, non. On ne force point les coeurs. Loi établie. Vous voulez forcer le mien; vous transgressez la loi. J'ai de la vertu, je la veux garder. Si j'épousais votre magot, que deviendrait-elle? Je n'en sais rien. Monsieur Argante. - Vous mériteriez que je vous misse dans un couvent. Je pénÚtre vos desseins à présent, fille ingrate; et vous vous imaginez que je serai la dupe de vos artifices? Mais si tantÎt j'ai lieu de me plaindre de votre conduite, vous vous en repentirez toute votre vie. Voilà ma réponse retirez-vous. Mademoiselle Argante, le saluant. - Donnez-moi le temps de vous faire la révérence, comme vous me l'auriez faite, si vous aviez été à ma place. Monsieur Argante. - Marchez, vous dis-je. ScÚne VIII Monsieur Argante, Crispin, Un Domestique Le Domestique. - Monsieur, il y a là -bas un valet qui demande à parler aprÚs vous. Monsieur Argante. - Qu'il entre. Crispin paraÃt. - Monsieur, je viens de dix lieues d'ici, vous dire que je suis votre serviteur. Monsieur Argante. - Cela n'en valait pas la peine. Crispin. - Oh! je vous fais excuse! Vous d'un cÎté, et Mademoiselle votre fille d'un autre, vous méritez fort bien vos dix lieues; ce n'est que chacun cinq. Monsieur Argante. - Qu'appelez-vous ma fille? Quelle part a-t-elle à cela? Crispin. - Ventrebleu! quelle part, Monsieur! sa part est meilleure que la vÎtre, car nous venons pour l'épouser. Monsieur Argante. - Pour l'épouser! Crispin. - Oui. Le seigneur Eraste, mon maÃtre, l'épousera pour femme, et moi pour maÃtresse. Monsieur Argante. - Ah, ah! tu appartiens à Eraste? Tu es apparemment le garçon plaisant dont il m'a parlé? Crispin. - J'ai l'honneur d'ÃÂȘtre son associé. C'est lui qui ordonne, c'est moi qui exécute. Monsieur Argante. - Je t'entends. Eh! oÃÂč est-il donc? Est-ce qu'il n'est pas venu? Crispin. - Oh! que si, Monsieur; mais par galanterie il a jugé propos de se faire précéder par une espÚce d'ambassade il m'a donné mÃÂȘme quelques petits intérÃÂȘts à traiter avec vous. Monsieur Argante. - De quoi s'agit-il donc? Crispin. - N'y a-t-il personne qui nous écoute? Monsieur Argante. - Tu le vois bien. Crispin. - C'est que... N'y a-t-il point de femmes dans la chambre prochaine? Monsieur Argante - Quand il y en aurait, peuvent-elles nous entendre? Crispin. - Vertuchou, Monsieur! vous ne savez pas ce que c'est que l'oreille d'une femme. Cette oreille-là , voyez-vous, d'une demi-lieue entend ce qu'on dit, et d'un quart de lieue ce qu'on va dire. Monsieur Argante. - Oh bien! je n'ai ici que des femmes sourdes. Parle. Crispin. - Oh! la surdité lÚve tout scrupule; et cela étant, je vous dirai sans façon que Monsieur Eraste va venir; mais qu'il vous prie de ne point dire à sa future que c'est lui, parce qu'il se fait un petit ragoût de la voir sous le nom seulement d'un ami dudit Monsieur Eraste; ainsi ce n'est point lui qui va venir, et c'est pourtant lui; mais lui sous la figure d'un autre que lui ce que je dis là n'est-il pas obscur? Monsieur Argante. - Pas mal; mais je te comprends, et je veux bien lui donner cette satisfaction-là qu'il vienne. Crispin. - Je crois que le voilà ; c'est lui-mÃÂȘme. A présent je vais chercher mes ballots et les siens; mais de grùce, avant que de partir, souffrez, Monsieur, que je vous recommande mon coeur; il est sans condition, daignez lui en trouver une. Monsieur Argante. - Va, va, nous verrons. ScÚne IX Monsieur Argante, Eraste, MaÃtre Pierre, Lisette Monsieur Argante. - Je vous attendais ici avec impatience, mon cher enfant. Eraste. - Je m'y rends avec un grand plaisir, Monsieur. Crispin vous aura dit sans doute ce que je souhaite que vous m'accordiez? Monsieur Argante. - Oui, je le sais, et j'y consens; mais pourquoi cette façon? Eraste. - Monsieur, tout le monde me dit que Mademoiselle Argante est charmante et tout le monde apparemment ne se trompe pas; ainsi quand je demande à la voir sous cet habit-ci, ce n'est pas pour vérifier si ce que l'on m'a dit est vrai; mais peut-ÃÂȘtre, en m'épousant, ne fait-elle que vous obéir; cela m'inquiÚte; et je ne viens sous un autre nom l'assurer de mes respects, que pour tùcher d'entrevoir ce qu'elle pense de notre mariage. Monsieur Argante. - Hé bien! je vais la chercher. Eraste. - Eh! de grùce, n'y allez point; je ne pourrais m'empÃÂȘcher de soupçonner que vous l'auriez avertie. J'ai trouvé là -bà s des ouvriers qui demandent à vous parler; si vous vouliez bien vous y rendre pour quelque temps. Monsieur Argante. - Mais... Eraste. - Je vous en supplie. Monsieur Argante, à part. - Je ne saurais croire que ma fille ose m'offenser jusqu'à certain point. A Eraste. Je me rends. Eraste. - Il me suffira que vous disiez à un domestique qu'un de mes amis; qui m'a précédé, souhaiterait avoir l'honneur de lui parler. Monsieur Argante. - Holà ! Pierrot, Lisette! MaÃtre Pierre et Lisette paraissent tous deux. MaÃtre Pierre. - Qu'est-ce quou nous voulez donc? Monsieur Argante. - Que quelqu'un de vous deux aille dire à ma fille, que voici un des amis d'Eraste, et qu'elle descende. MaÃtre Pierre - Ca ne se peut pas, alle a mal à son estomac et à sa tÃÂȘte. Lisette. - Oui, Monsieur; elle repose. Eraste. - Je vous assure que je n'ai qu'un mot à lui dire. MaÃtre Pierre, à part. - Hélas! comme il est douçoureux. Monsieur Argante. - Je viens de la quitter, et je veux qu'elle descende. Allez-y, Lisette. A maÃtre Pierre. Et toi, va-t'en. A Eraste. Je vous laisse pour vous satisfaire. Il sort. Eraste. - Je vous ai une véritable obligation. Seul. Ce commencement me paraÃt triste. J'ai bien peur que Mademoiselle Argante ne se donne pas de bon coeur. ScÚne X Eraste, MaÃtre Pierre MaÃtre Pierre, revenant et regardant, à part. - Le sieur Argante n'y est plus. Haut. Avec votre parmission, Monsieur l'ami de Monsieur le futur, en attendant que noute Demoiselle se requinque, agriez ma convarsation pour vous aider à passer un petit bout de temps. Eraste. - Oui-da, tu me parais amusant. MaÃtre Pierre. - Je ne sons pas tout à fait bÃÂȘte; le monde prend parfois de mes petits avis, et s'en trouve bian. Eraste. - Je n'en doute pas! MaÃtre Pierre, riant. - Tenez, vous avez une philosomie de bonne apparence j'esteme qu'ou ÃÂȘtes un bon compÚre; velà ma pensée, parmettez la libarté. Eraste. - Tu me fais plaisir. MaÃtre Pierre. - De queu vacation ÃÂȘtes-vous avec cet habit noir? Est-ce praticien ou médecin? Tùtez-vous le pouls ou bian la bourse? DépÃÂȘchez-vous le corps ou les bians? Eraste. - Je guéris du mal qu'on n'a pas. MaÃtre Pierre. - Vous ÃÂȘtes donc médecin? Tant mieux pour vous, tant pis pour les autres; et moi je sis le farmier d'ici, et ce n'est tant pis pour parsonne. Eraste. - Comment! mais tu as de l'esprit. Tu dis qu'on te consulte. Parbleu, dans l'occasion je te consulterais volontiers aussi. MaÃtre Pierre. - Consultez-moi, pour voir, sur Monsieur Eraste. Eraste. - Que veux-tu que je dise? Il épouse la fille de Monsieur Argante. MaÃtre Pierre. - Acoutez ÃÂȘtes-vous bian son ami à cet épouseux de fille? Eraste. - Mais je ne suis pas toujours fort content de lui dans le fond, et souvent il m'ennuie. MaÃtre Pierre. - Fi! c'est de la malice à lui. Eraste. - J'ai idée qu'on ne l'épousera pas d'un trop bon coeur ici, et c'est bien fait. MaÃtre Pierre. - Tout franc, je ne voulons point de ce butor-là ; laissez venir le nigaud je li gardons des rats. Eraste. - Qu'appelles-tu des rats? MaÃtre Pierre. - C'est que la fille de cians a eu l'avisement de devenir ratiÚre alle a mis par exprÚs son esprit sens dessus dessous, sens devant darriÚre, à celle fin, quand il la varra, qu'il s'en retorne avec son sac et ses quilles. Eraste. - C'est-à -dire qu'elle feindra d'ÃÂȘtre folle? MaÃtre Pierre. - Velà cen que c'est et si, maugré la folie, il la prend pour femme, n'y aura pus de rats; mais ce qu'an mettra en lieu et place, les vaura bian. Eraste. - Sans difficulté. MaÃtre Pierre. - Stapendant la fille est sage; mais quand on a bouté son amiquié ailleurs, et qu'en a un mari en avarsion, sage tant qu'ou vourez, il faut que sagesse dégarpisse; et pis aprÚs, toute voute médecine ne garira pas Monsieur Eraste du mal qui li sera fait, le paure niais! Mais adieu; veci voute ratiÚre qui viant; ça va bian vous divartir. ScÚne XI Mademoiselle Argante, Eraste Eraste, à part. - Ah! l'aimable personne! pourquoi l'ai-je vue, puisque je la dois perdre? Mademoiselle Argante, à part, en entrant. - Voilà un joli homme! Si Eraste lui ressemblait, je ne ferais pas la folle. Eraste, à part. - Feignons d'ignorer ses dispositions. A Mademoiselle Argante. Mademoiselle, Eraste m'a chargé d'une commission dont je ne saurais que le louer. Vous savez qu'on vous a destinés l'un à l'autre mais il ne veut jouir du bonheur qu'on lui assure, qu'autant que votre coeur y souscrira c'est un respect que le sien vous doit, et que vous méritez plus que personne daignez donc, Madame, me confier ce que vous pensez là -dessus; afin qu'il se conforme à vos volontés. Mademoiselle Argante. - Ce que je pense, Monsieur, ce que je pense! Eraste. - Oui, Madame. Mademoiselle Argante. - Je n'en sais rien, je vous jure; et malheureusement j'ai résolu de n'y penser que dans deux ans, parce que je veux me reposer. Dites-lui qu'il ait la bonté d'attendre dans deux ans je lui rendrai réponse, s'il ne m'arrive pas d'accident. Eraste. - Vous lui donnez un terme bien long. Mademoiselle Argante. - Hélas! je me trompais, c'est dans quatre ans que je voulais dire. Qu'il ne s'impatiente pas, au moins; car je lui veux du bien, pourvu qu'il se tienne tranquille s'il était pressé, je lui en donnerais pour un siÚcle. Qu'il me ménage, et qu'il soit docile, entendez-vous, Monsieur? Ne manquez pas aussi de l'assurer de mon estime. Sait-il aimer? a-t-il des sentiments, de la figure? est-il grand, est-il petit? On dit qu'il est chasseur; mais sait-il l'histoire? Il verrait que la chasse est dangereuse. Actéon y périt pour avoir troublé le repos de Diane Hélas! si l'on troublait le mien, je ne saurais que mourir. Mais à propos d'Eraste, me ferez-vous son portrait? J'en suis curieuse. Eraste, triste et soupirant. - Ce n'est pas la peine, Madame, il me ressemble trait pour trait. Mademoiselle Argante, le regardant. - Il vous ressemble! Bon cela, Monsieur. Eraste. - Ma commission est faite, Madame; je sais vos sentiments, dispensez-vous du désordre d'esprit que vous affectez; un coeur comme le vÎtre doit ÃÂȘtre libre, et mon ami sera au désespoir de l'extrémité oÃÂč la crainte d'ÃÂȘtre à lui vous a réduite. On ne saurait désapprouver le parti que vous avez pris l'autorité d'un pÚre ne vous a laissé que cette ressource, et tout est permis pour se sauver du danger oÃÂč vous étiez mais c'en est fait; livrez-vous au penchant qui vous est cher, et pardonnez à mon ami les frayeurs qu'il vous a données; je vais l'en punir en lui disant ce qu'il perd. Il veut s'en aller. Mademoiselle Argante, à part. - Oh, oh! c'est assurément là Eraste. Elle le rappelle. Monsieur? Eraste. - Avez-vous quelque chose à m'ordonner, Madame? Mademoiselle Argante. - Vous m'embarrassez. N'avez-vous que cela à me dire? Voyez; je vous écouterai volontiers, je n'ai plus de peur, vous m'avez rassurée. Eraste. - Il me semble que je n'ai plus rien à dire aprÚs ce que je viens d'entendre. Mademoiselle Argante. - Je ne devais dire ce que je pense sur Eraste que dans un certain temps; et si vous voulez, j'abrégerai le terme. Eraste. - Vous le haïssez trop. Mademoiselle Argante. - Mais pourquoi en ÃÂȘtes-vous si fùché? Eraste. - C'est que je prends part à ce qui le regarde. Mademoiselle Argante. - Est-il vrai qu'il vous ressemble? Eraste. - Il n'est que trop vrai. Mademoiselle Argante. - Consolez-vous donc. Eraste. - Eh! d'oÃÂč vient me consolerais-je, Madame? Daignez m'expliquer ce discours. Mademoiselle Argante. - Comment vous l'expliquer?... Dites à Eraste que je l'attends, si vous n'avez pas besoin de sortir pour cela. Eraste. - Il n'est pas bien loin. Mademoiselle Argante. - Je le crois de mÃÂȘme. Eraste. - Que d'amour il aura pour vous, Madame, s'il ose se flatter d'ÃÂȘtre bien reçu! Mademoiselle Argante. - Ne tardez pas plus longtemps à voir ce qu'il en sera. Eraste. - Puis-je espérer que vous me ferez grùce? Mademoiselle Argante. - J'en ai peut-ÃÂȘtre trop dit mais vous serez mon époux. Que ne vous ai-je connu plus tÎt? Eraste. - Avec quel chagrin ne m'en retournais-je pas! Mademoiselle Argante. - Est-il possible que je vous aie haï? A quoi songiez-vous de ne pas vous montrer? Eraste. - Au milieu de mon bonheur il me reste une inquiétude. Mademoiselle Argante. - Dites ce que c'est, et vous ne l'aurez plus. Eraste. - Vous vous gardiez, dit-on, pour un autre que moi. Mademoiselle Argante. - Vous demeurez à la campagne, et je ne l'aimais pas avant que je vous eusse connu; il y a quatre ans que je connais Dorante; l'habitude de le voir me l'avait rendu plus supportable que les autres hommes; il me convenait, il aspirait à m'épouser, et dans tout ce que j'ai fait, je me gardais moins à lui, que je ne me sauvais du malheur imaginaire d'ÃÂȘtre à vous voilà tout, ÃÂȘtes-vous content? Eraste, à genoux. - Je vous adore; et puisque vous haïssez la campagne, je ne saurais plus la souffrir. ScÚne XII Monsieur Argante, Mademoiselle Argante, Eraste, MaÃtre Pierre Monsieur Argante, à maÃtre Pierre. - Oh, oh! ils sont, ce me semble, d'assez bonne intelligence. MaÃtre Pierre. - Qu'est-ce que c'est donc que tout ça? Ils se disont des douceurs. Monsieur Argante. - Eh bien! ma fille, connais-tu Monsieur? Mademoiselle Argante. - Oui, mon pÚre. Monsieur Argante. - Et tu es contente? Mademoiselle Argante. - Oui, mon pÚre. Monsieur Argante. - J'en suis charmé. Ne songeons donc plus qu'à nous réjouir; et que, pour marquer notre joie, nos musiciens viennent ici commencer la fÃÂȘte. MaÃtre Pierre. - Voilà qui va fort ben. Ou ÃÂȘtes contente. Voute pÚre, voute amant, tout ça est content; mais de tous ces biaux contentements-là , moi et Monsieur Dorante, je n'y avons ni part ni portion. Monsieur Argante. - Laisse là Dorante. Mademoiselle Argante. - Si vous vouliez bien lui parler, mon pÚre; on lui doit un peu d'égard, et cela me tirerait d'embarras avec lui. MaÃtre Pierre. - Il m'avait pourmis cinquante pistoles, si vous deveniez sa femme baillez-m'en tant seulement soixante, et je li ferai vos excuses. Je ne vous surfais pas. Eraste. - Je te les donne de bon coeur, moi. MaÃtre Pierre. - C'est marché fait chantez et dansez à votre aise, à cette heure, je n'y mets pus d'empÃÂȘchement. L'Ile des esclaves Acteurs Comédie en un acte et en prose Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens le 5 mars 1725 Acteurs Cléanthis. Des habitants de l'Ãle. La scÚne est dans l'Ãle des Esclaves. ScÚne premiÚre Le théùtre représente une mer et des rochers d'un cÎté, et de l'autre quelques arbres et des maisons. Iphicrate s'avance tristement sur le théùtre avec Arlequin Iphicrate, aprÚs avoir soupiré. - Arlequin! Arlequin, avec une bouteille de vin qu'il a à sa ceinture. - Mon patron! Iphicrate. - Que deviendrons-nous dans cette Ãle? Arlequin. - Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim; voilà mon sentiment et notre histoire. Iphicrate. - Nous sommes seuls échappés du naufrage; tous nos camarades ont péri, et j'envie maintenant leur sort. Arlequin. - Hélas! ils sont noyés dans la mer, et nous avons la mÃÂȘme commodité. Iphicrate. - Dis-moi quand notre vaisseau s'est brisé contre le rocher, quelques-uns des nÎtres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe; il est vrai que les vagues l'ont enveloppée je ne sais ce qu'elle est devenue; mais peut-ÃÂȘtre auront-ils eu le bonheur d'aborder en quelque endroit de l'Ãle, et je suis d'avis que nous les cherchions. Arlequin. - Cherchons, il n'y a pas de mal à cela; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d'eau-de-vie j'ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà ; j'en boirai les deux tiers, comme de raison, et puis je vous donnerai le reste. Iphicrate. - Eh! ne perdons point de temps; suis-moi ne négligeons rien pour nous tirer d'ici. Si je ne me sauve, je suis perdu; je ne reverrai jamais AthÚnes, car nous sommes dans l'Ãle des Esclaves. Arlequin. - Oh! oh! qu'est-ce que c'est que cette race-là ? Iphicrate. - Ce sont des esclaves de la GrÚce révoltés contre leurs maÃtres, et qui depuis cent ans sont venus s'établir dans une Ãle, et je crois que c'est ici tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maÃtres qu'ils rencontrent, ou de les jeter dans l'esclavage. Arlequin. - Eh! chaque pays a sa coutume; ils tuent les maÃtres, à la bonne heure; je l'ai entendu dire aussi, mais on dit qu'ils ne font rien aux esclaves comme moi. Iphicrate. - Cela est vrai. Arlequin. - Eh! encore vit-on. Iphicrate. - Mais je suis en danger de perdre la liberté, et peut-ÃÂȘtre la vie Arlequin, cela ne te suffit-il pas pour me plaindre? Arlequin, prenant sa bouteille pour boire. - Ah! je vous plains de tout mon coeur, cela est juste. Iphicrate. - Suis-moi donc. Arlequin siffle. - Hu, hu, hu. Iphicrate. - Comment donc! que veux-tu dire? Arlequin, distrait, chante. - Tala ta lara. Iphicrate. - Parle donc, as-tu perdu l'esprit? à quoi penses-tu? Arlequin, - riant. - Ah, ah, ah, Monsieur Iphicrate, la drÎle d'aventure! je vous plains, par ma foi, mais je ne saurais m'empÃÂȘcher d'en rire. Iphicrate, à part les premiers mots. - Le coquin abuse de ma situation; j'ai mal fait de lui dire oÃÂč nous sommes. Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos; marchons de ce cÎté. Arlequin. - J'ai les jambes si engourdies. Iphicrate. - Avançons, je t'en prie. Arlequin. - Je t'en prie, je t'en prie; comme vous ÃÂȘtes civil et poli; c'est l'air du pays qui fait cela. Iphicrate. - Allons, hùtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la cÎte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-ÃÂȘtre avec une partie de nos gens; et en ce cas-là , nous nous rembarquerons avec eux. Arlequin, en badinant. - Badin, comme vous tournez cela! Il chante L'embarquement est divin Quand on vogue, vogue, vogue, L'embarquement est divin, Quand on vogue avec Catin. Iphicrate, retenant sa colÚre. - Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin. Arlequin. - Mon cher patron, vos compliments me charment; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe. Iphicrate. - Eh! ne sais-tu pas que je t'aime? Arlequin. - Oui; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse! s'ils sont morts, en voilà pour longtemps; s'ils sont en vie, cela se passera, et je m'en goberge. Iphicrate, un peu ému. - Mais j'ai besoin d'eux, moi. Arlequin, indifféremment. - Oh! cela se peut bien, chacun a ses affaires que je ne vous dérange pas! Iphicrate. - Esclave insolent! Arlequin, riant. - Ah! ah! vous parlez la langue d'AthÚnes; mauvais jargon que je n'entends plus. Iphicrate. - Méconnais-tu ton maÃtre, et n'es-tu plus mon esclave? Arlequin, se reculant d'un air sérieux. Je l'ai été, je le confesse à ta honte; mais va, je te le pardonne; les hommes ne valent rien. Dans le pays d'AthÚnes j'étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi; on va te faire esclave à ton tour; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là ; tu m'en diras ton sentiment, je t'attends là . Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable; tu sauras mieux ce qu'il est de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la mÃÂȘme leçon que toi. Adieu, mon ami; je vais trouver mes camarades et tes maÃtres. Il s'éloigne. Iphicrate, au désespoir, courant aprÚs lui l'épée à la main. - Juste ciel! peut-on ÃÂȘtre plus malheureux et plus outragé que je le suis? Misérable! tu ne mérites pas de vivre. Arlequin. - Doucement, tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus, prends-y garde. ScÚne II Trivelin, avec cinq ou six insulaires, arrive conduisant une Dame et la suivante, et ils accourent à Iphicrate qu'ils voient l'épée à la main. Trivelin, faisant saisir et désarmer Iphicrate par ses gens. - ArrÃÂȘtez, que voulez-vous faire? Iphicrate. - Punir l'insolence de mon esclave. Trivelin. - Votre esclave? vous vous trompez, et l'on vous apprendra à corriger vos termes. Il prend l'épée d'Iphicrate et la donne à Arlequin. Prenez cette épée, mon camarade, elle est à vous. Arlequin. - Que le ciel vous tienne gaillard, brave camarade que vous ÃÂȘtes! Trivelin. - Comment vous appelez-vous? Arlequin. - Est-ce mon nom que vous demandez? Trivelin. - Oui vraiment. Arlequin. - Je n'en ai point, mon camarade. Trivelin. - Quoi donc, vous n'en avez pas? Arlequin. - Non, mon camarade; je n'ai que des sobriquets qu'il m'a donnés; il m'appelle quelquefois Arlequin, quelquefois Hé. Trivelin. - Hé! le terme est sans façon; je reconnais ces Messieurs à de pareilles licences. Et lui, comment s'appelle-t-il? Arlequin. - Oh, diantre! il s'appelle par un nom, lui; c'est le seigneur Iphicrate. Trivelin. - Eh bien! changez de nom à présent; soyez le seigneur Iphicrate à votre tour; et vous, Iphicrate, appelez-vous Arlequin, ou bien Hé. Arlequin, sautant de joie, à son maÃtre. - Oh! Oh! que nous allons rire, seigneur Hé! Trivelin, à Arlequin. - Souvenez-vous en prenant son nom, mon cher ami, qu'on vous le donne bien moins pour réjouir votre vanité, que pour le corriger de son orgueil. Arlequin. - Oui, oui, corrigeons, corrigeons! Iphicrate, regardant Arlequin. - Maraud! Arlequin. - Parlez donc, mon bon ami, voilà encore une licence qui lui prend; cela est-il du jeu? Trivelin, à Arlequin. - Dans ce moment-ci, il peut vous dire tout ce qu'il voudra. A Iphicrate. Arlequin, votre aventure vous afflige, et vous ÃÂȘtes outré contre Iphicrate et contre nous. Ne vous gÃÂȘnez point, soulagez-vous par l'emportement le plus vif; traitez-le de misérable, et nous aussi; tout vous est permis à présent; mais ce moment-ci passé, n'oubliez pas que vous ÃÂȘtes Arlequin, que voici Iphicrate, et que vous ÃÂȘtes auprÚs de lui ce qu'il était auprÚs de vous ce sont là nos lois, et ma charge dans la république est de les faire observer en ce canton-ci. Arlequin. - Ah! la belle charge! Iphicrate. - Moi, l'esclave de ce misérable! Trivelin. - Il a bien été le vÎtre. Arlequin. - Hélas! il n'a qu'à ÃÂȘtre bien obéissant, j'aurai mille bontés pour lui. Iphicrate. - Vous me donnez la liberté de lui dire ce qu'il me plaira; ce n'est pas assez qu'on m'accorde encore un bùton. Arlequin. - Camarade, il demande à parler à mon dos, et je le mets sous la protection de la république, au moins. Trivelin. - Ne craignez rien. Cléanthis, à Trivelin. - Monsieur, je suis esclave aussi, moi, et du mÃÂȘme vaisseau; ne m'oubliez pas, s'il vous plaÃt. Trivelin. - Non, ma belle enfant; j'ai bien connu votre condition à votre habit, et j'allais vous parler de ce qui vous regarde, quand je l'ai vu l'épée à la main. Laissez-moi achever ce que j'avais à dire. Arlequin! Arlequin, croyant qu'on l'appelle. - Eh!.... A propos, je m'appelle Iphicrate. Trivelin, continuant. - Tùchez de vous calmer; vous savez qui nous sommes, sans doute? Arlequin. - Oh! morbleu! d'aimables gens. Cléanthis. - Et raisonnables. Trivelin. - Ne m'interrompez point, mes enfants. Je pense donc que vous savez qui nous sommes. Quand nos pÚres, irrités de la cruauté de leurs maÃtres, quittÚrent la GrÚce et vinrent s'établir ici, dans le ressentiment des outrages qu'ils avaient reçus de leurs patrons, la premiÚre loi qu'ils y firent fut d'Îter la vie à tous les maÃtres que le hasard ou le naufrage conduirait dans leur Ãle, et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves la vengeance avait dicté cette loi; vingt ans aprÚs, la raison l'abolit, et en dicta une plus douce. Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons; ce n'est plus votre vie que nous poursuivons, c'est la barbarie de vos coeurs que nous voulons détruire; nous vous jetons dans l'esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu'on y éprouve; nous vous humilions, afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l'avoir été. Votre esclavage, ou plutÎt votre cours d'humanité, dure trois ans, au bout desquels on vous renvoie, si vos maÃtres sont contents de vos progrÚs; et si vous ne devenez pas meilleurs, nous vous retenons par charité pour les nouveaux malheureux que vous iriez faire encore ailleurs, et par bonté pour vous, nous vous marions avec une de nos citoyennes. Ce sont là nos lois à cet égard; mettez à profit leur rigueur salutaire, remerciez le sort qui vous conduit ici, il vous remet en nos mains, durs, injustes et superbes; vous voilà en mauvais état, nous entreprenons de vous guérir; vous ÃÂȘtes moins nos esclaves que nos malades, et nous ne prenons que trois ans pour vous rendre sains, c'est-à -dire humains, raisonnables et généreux pour toute votre vie. Arlequin. - Et le tout gratis, sans purgation ni saignée. Peut-on de la santé à meilleur compte? Trivelin. - Au reste, ne cherchez point à vous sauver de ces lieux, vous le tenteriez sans succÚs, et vous feriez votre fortune plus mauvaise commencez votre nouveau régime de vie par la patience. Arlequin. - DÚs que c'est pour son bien, qu'y a-t-il à dire? Trivelin, aux esclaves. - Quant à vous, mes enfants, qui devenez libres et citoyens, Iphicrate habitera cette case avec le nouvel Arlequin, et cette belle fille demeurera dans l'autre; vous aurez soin de changer d'habit ensemble, c'est l'ordre. A Arlequin. Passez maintenant dans une maison qui est à cÎté, oÃÂč l'on vous donnera à manger si vous en avez besoin. Je vous apprends, au reste, que vous avez huit jours à vous réjouir du changement de votre état; aprÚs quoi l'on vous donnera, comme à tout le monde, une occupation convenable. Allez, je vous attends ici. Aux insulaires. Qu'on les conduise. Aux femmes. Et vous autres, restez. Arlequin, en s'en allant, fait de grandes révérences à Cléanthis. ScÚne III Trivelin, Cléanthis; esclave, Euphrosine, sa maÃtresse. Trivelin. - Ah ça! ma compatriote, car je regarde désormais notre Ãle comme votre patrie, dites-moi aussi votre nom. Cléanthis, saluant. - Je m'appelle Cléanthis, et elle, Euphrosine. Trivelin. - Cléanthis? passe pour cela. Cléanthis. - J'ai aussi des surnoms; vous plaÃt-il de les savoir? Trivelin. - Oui-da. Et quels sont-ils? Cléanthis. - J'en ai une liste Sotte, Ridicule, BÃÂȘte, Butorde, Imbécile, et caetera. Euphrosine, en soupirant. - Impertinente que vous ÃÂȘtes! Cléanthis. - Tenez, tenez, en voilà encore un que j'oubliais. Trivelin. - Effectivement, elle vous prend sur le fait. Dans votre pays, Euphrosine, on a bientÎt dit des injures à ceux à qui l'on en peut dire impunément. Euphrosine. - Hélas! que voulez-vous que je lui réponde, dans l'étrange aventure oÃÂč je me trouve? Cléanthis. - Oh! dame, il n'est plus si aisé de me répondre. Autrefois il n'y avait rien de si commode; on n'avait affaire qu'à de pauvres gens fallait-il tant de cérémonies? Faites cela, je le veux; taisez-vous, sotte! Voilà qui était fini. Mais à présent il faut parler raison; c'est un langage étranger pour Madame; elle l'apprendra avec le temps; il faut se donner patience je ferai de mon mieux pour l'avancer. Trivelin, à Cléanthis. - Modérez-vous, Euphrosine. A Euphrosine. Et vous, Cléanthis, ne vous abandonnez point à votre douleur. Je ne puis changer nos lois, ni vous en affranchir je vous ai montré combien elles étaient louables et salutaires pour vous. Cléanthis. - Hum! Elle me trompera bien si elle amende. Trivelin. - Mais comme vous ÃÂȘtes d'un sexe naturellement assez faible, et que par là vous avez dû céder plus facilement qu'un homme aux exemples de hauteur, de mépris et de dureté qu'on vous a donnés chez vous contre leurs pareils, tout ce que je puis faire pour vous, c'est de prier Euphrosine de peser avec bonté les torts que vous avez avec elle, afin de les peser avec justice. Cléanthis. - Oh! tenez, tout cela est trop savant pour moi, je n'y comprends rien; j'irai le grand chemin, je pÚserai comme elle pesait; ce qui viendra; nous le prendrons. Trivelin. - Doucement, point de vengeance. Cléanthis. - Mais, notre bon ami, au bout du compte, vous parlez de son sexe; elle a le défaut d'ÃÂȘtre faible, je lui en offre autant; je n'ai pas la vertu d'ÃÂȘtre forte. S'il faut que j'excuse toutes ses mauvaises maniÚres à mon égard, il faudra donc qu'elle excuse aussi la rancune que j'en ai contre elle; car je suis femme autant qu'elle, moi. Voyons, qui est-ce qui décidera? Ne suis-je pas la maÃtresse une fois? Eh bien, qu'elle commence toujours par excuser ma rancune; et puis, moi, je lui pardonnerai, quand je pourrai, ce qu'elle m'a fait qu'elle attende! Euphrosine, à Trivelin. - Quels discours! Faut-il que vous m'exposiez à les entendre? Cléanthis. - Souffrez-les, Madame, c'est le fruit de vos oeuvres. Trivelin. - Allons, Euphrosine, modérez-vous. Cléanthis. - Que voulez-vous que je vous dise? quand on a de la colÚre, il n'y a rien de tel pour la passer, que de la contenter un peu, voyez-vous; quand je l'aurai querellée à mon aise une douzaine de fois seulement, elle en sera quitte; mais il me faut cela. Trivelin, à part, à Euphrosine. - Il faut que ceci ait son cours; mais consolez-vous, cela finira plus tÎt que vous ne pensez. A Cléanthis. J'espÚre, Euphrosine, que vous perdrez votre ressentiment, et je vous y exhorte en ami. Venons maintenant à l'examen de son caractÚre il est nécessaire que vous m'en donniez un portrait, qui se doit faire devant la personne qu'on peint, afin qu'elle se connaisse, qu'elle rougisse de ses ridicules, si elle en a, et qu'elle se corrige. Nous avons là de bonnes intentions, comme vous voyez. Allons, commençons. Cléanthis. - Oh que cela est bien inventé! Allons, me voilà prÃÂȘte; interrogez-moi, je suis dans mon fort. Euphrosine, doucement. - Je vous prie, Monsieur, que je me retire, et que je n'entende point ce qu'elle va dire. Trivelin. - Hélas! ma chÚre Dame, cela n'est fait que pour vous; il faut que vous soyez présente. Cléanthis. - Restez, restez; un peu de honte est bientÎt passée. Trivelin. - Vaine minaudiÚre et coquette, voilà d'abord à peu prÚs sur quoi je vais vous interroger au hasard. Cela la regarde-t-il? Cléanthis. - Vaine minaudiÚre et coquette, si cela la regarde? Eh voilà ma chÚre maÃtresse; cela lui ressemble comme son visage. Euphrosine. - N'en voilà -t-il pas assez, Monsieur? Trivelin. - Ah! je vous félicite du petit embarras que cela vous donne; vous sentez, c'est bon signe, et j'en augure bien pour l'avenir mais ce ne sont encore là que les grands traits; détaillons un peu cela. En quoi donc, par exemple, lui trouvez-vous les défauts dont nous parlons? Cléanthis. - En quoi? partout, à toute heure, en tous lieux; je vous ai dit de m'interroger; mais par oÃÂč commencer? je n'en sais rien, je m'y perds. Il y a tant de choses, j'en ai tant vu, tant remarqué de toutes les espÚces, que cela me brouille. Madame se tait, Madame parle; elle regarde, elle est triste, elle est gaie silence, discours, regards, tristesse et joie, c'est tout un, il n'y a que la couleur de différente; c'est vanité muette, contente ou fùchée; c'est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse; c'est Madame, toujours vaine ou coquette, l'un aprÚs l'autre, ou tous les deux à la fois voilà ce que c'est, voilà par oÃÂč je débute, rien que cela. Euphrosine. - Je n'y saurais tenir. Trivelin. - Attendez donc, ce n'est qu'un début. Cléanthis. - Madame se lÚve; a-t-elle bien dormi, le sommeil l'a-t-il rendu belle, se sent-elle du vif, du sémillant dans les yeux? vite sur les armes; la journée sera glorieuse. Qu'on m'habille! Madame verra du monde aujourd'hui; elle ira aux spectacles, aux promenades, aux assemblées; son visage peut se manifester, peut soutenir le grand jour, il fera plaisir à voir, il n'y a qu'à le promener hardiment, il est en état, il n'y a rien à craindre. Trivelin, à Euphrosine. - Elle développe assez bien cela. Cléanthis. - Madame, au contraire, a-t-elle mal reposé? Ah qu'on m'apporte un miroir; comme me voilà faite! que je suis mal bùtie! Cependant on se mire, on éprouve son visage de toutes les façons, rien ne réussit; des yeux battus, un teint fatigué; voilà qui est fini, il faut envelopper ce visage-là , nous n'aurons que du négligé, Madame ne verra personne aujourd'hui, pas mÃÂȘme le jour, si elle peut; du moins fera-t-il sombre dans la chambre. Cependant il vient compagnie, on entre que va-t-on penser du visage de Madame? on croira qu'elle enlaidit donnera-t-elle ce plaisir-là à ses bonnes amies? Non, il y a remÚde à tout vous allez voir. Comment vous portez-vous, Madame? TrÚs mal, Madame; j'ai perdu le sommeil; il y a huit jours que je n'ai fermé l'oeil; je n'ose pas me montrer, je fais peur. Et cela veut dire Messieurs, figurez-vous que ce n'est point moi, au moins; ne me regardez pas, remettez à me voir; ne me jugez pas aujourd'hui; attendez que j'aie dormi. J'entendais tout cela, moi, car nous autres esclaves, nous sommes doués contre nos maÃtres d'une pénétration!... Oh! ce sont de pauvres gens pour nous. Trivelin, à Euphrosine. - Courage, Madame; profitez de cette peinture-là , car elle me paraÃt fidÚle. Euphrosine. - Je ne sais oÃÂč j'en suis. Cléanthis. - Vous en ÃÂȘtes aux deux tiers; et j'achÚverai, pourvu que cela ne vous ennuie pas. Trivelin. - Achevez, achevez; Madame soutiendra bien le reste. Cléanthis. - Vous souvenez-vous d'un soir oÃÂč vous étiez avec ce cavalier si bien fait? j'étais dans la chambre; vous vous entreteniez bas; mais j'ai l'oreille fine vous vouliez lui plaire sans faire semblant de rien; vous parliez d'une femme qu'il voyait souvent. Cette femme-là est aimable, disiez-vous; elle a les yeux petits, mais trÚs doux; et là -dessus vous ouvriez les vÎtres, vous vous donniez des tons, des gestes de tÃÂȘte, de petites contorsions, des vivacités. Je riais. Vous réussÃtes pourtant, le cavalier s'y prit; il vous offrit son coeur. A moi? lui dÃtes-vous. Oui, Madame, à vous-mÃÂȘme, à tout ce qu'il y a de plus aimable au monde. Continuez, folùtre, continuez, dites-vous, en Îtant vos gants sous prétexte de m'en demander d'autres. Mais vous avez la main belle; il la vit; il la prit, il la baisa; cela anima sa déclaration; et c'était là les gants que vous demandiez. Eh bien! y suis-je? Trivelin, à Euphrosine. - En vérité, elle a raison. Cléanthis. - Ecoutez, écoutez, voici le plus plaisant. Un jour qu'elle pouvait m'entendre, et qu'elle croyait que je ne m'en doutais pas, je parlais d'elle, et je dis Oh! pour cela il faut l'avouer, Madame est une des plus belles femmes du monde. Que de bontés, pendant huit jours, ce petit mot-là ne me valut-il pas! J'essayai en pareille occasion de dire que Madame était une femme trÚs raisonnable oh! je n'eus rien, cela ne prit point; et c'était bien fait, car je la flattais. Euphrosine. - Monsieur, je ne resterai point, ou l'on me fera rester par force; je ne puis en souffrir davantage. Trivelin. - En voila donc assez pour à présent. Cléanthis. - J'allais parler des vapeurs de mignardise auxquelles Madame est sujette à la moindre odeur. Elle ne sait pas qu'un jour je mis à son insu des fleurs dans la ruelle de son lit pour voir ce qu'il en serait. J'attendais une vapeur, elle est encore à venir. Le lendemain, en compagnie, une rose parut; crac! la vapeur arrive. Trivelin. - Cela suffit, Euphrosine; promenez-vous un moment à quelques pas de nous, parce que j'ai quelque chose à lui dire; elle ira vous rejoindre ensuite. Cléanthis, s'en allant. - Recommandez-lui d'ÃÂȘtre docile au moins. Adieu, notre bon ami; je vous ai diverti, j'en suis bien aise. Une autre fois je vous dirai comme quoi Madame s'abstient souvent de mettre de beaux habits, pour en mettre un négligé qui lui marque tendrement la taille. C'est encore une finesse que cet habit-là ; on dirait qu'une femme qui le met ne se soucie pas de paraÃtre, mais à d'autre! on s'y ramasse dans un corset appétissant, on y montre sa bonne façon naturelle; on y dit aux gens Regardez mes grùces, elles sont à moi, celles-là ; et d'un autre cÎté on veut leur dire aussi Voyez comme je m'habille, quelle simplicité! il n'y a point de coquetterie dans mon fait. Trivelin. - Mais je vous ai prié de nous laisser. Cléanthis. - Je sors, et tantÎt nous reprendrons le discours, qui sera fort divertissant; car vous verrez aussi comme quoi Madame entre dans une loge au spectacle, avec quelle emphase, avec quel air imposant, quoique d'un air distrait et sans y penser; car c'est la belle éducation qui donne cet orgueil-là . Vous verrez comme dans la loge on y jette un regard indifférent et dédaigneux sur des femmes qui sont à cÎté, et qu'on ne connaÃt pas. Bonjour, notre bon ami, je vais à notre auberge. ScÚne IV Trivelin, Euphrosine Trivelin. - Cette scÚne-ci vous a un peu fatiguée; mais cela ne vous nuira pas. Euphrosine. - Vous ÃÂȘtes des barbares. Trivelin. - Nous sommes d'honnÃÂȘtes gens qui vous instruisons; voilà tout. Il vous reste encore à satisfaire à une petite formalité. Euphrosine. - Encore des formalités! Trivelin. - Celle-ci est moins que rien; je dois faire rapport de tout ce que je viens d'entendre, et de tout ce que vous m'allez répondre. Convenez-vous de tous les sentiments coquets, de toutes les singeries d'amour-propre qu'elle vient de vous attribuer? Euphrosine. - Moi, j'en conviendrais! Quoi! de pareilles faussetés sont-elles croyables? Trivelin. - Oh! trÚs croyables, prenez-y garde. Si vous en convenez, cela contribuera à rendre votre condition meilleure; je ne vous en dis pas davantage... On espérera que, vous étant reconnue, vous abjurerez un jour toutes ces folies qui font qu'on n'aime que soi, et qui ont distrait votre bon coeur d'une infinité d'attentions plus louables. Si au contraire vous ne convenez pas de ce qu'elle a dit, on vous regardera comme incorrigible, et cela reculera votre délivrance. Voyez, consultez-vous. Euphrosine. - Ma délivrance! Eh! puis-je l'espérer? Trivelin. - Oui, je vous la garantis aux conditions que je vous dis. Euphrosine. - BientÎt? Trivelin. - Sans doute. Euphrosine. - Monsieur, faites donc comme si j'étais convenue de tout. Trivelin. - Quoi! vous me conseillez de mentir! Euphrosine. - En vérité, voilà d'étranges conditions! cela révolte! Trivelin. - Elles humilient un peu, mais cela est fort bon. Déterminez-vous; une liberté trÚs prochaine est le prix de la vérité. Allons, ne ressemblez-vous pas au portrait qu'on a fait? Euphrosine. - Mais... Trivelin. - Quoi? Euphrosine. - Il y a du vrai, par-ci, par-là . Trivelin. - Par-ci, par-là , n'est point votre compte; avouez-vous tous les faits? En a-t-elle trop dit? n'a-t-elle dit que ce qu'il faut? Hùtez-vous, j'ai autre chose à faire. Euphrosine. - Vous faut-il une réponse si exacte? Trivelin. - Eh oui, Madame, et le tout pour votre bien. Euphrosine. - Eh bien... Trivelin. - AprÚs? Euphrosine. - Je suis jeune... Trivelin. - Je ne vous demande pas votre ùge. Euphrosine. - On est d'un certain rang, on aime à plaire. Trivelin. - Et c'est ce qui fait que le portrait vous ressemble. Euphrosine. - Je crois qu'oui. Trivelin. - Eh! voilà ce qu'il nous fallait. Vous trouvez aussi le portrait un peu risible, n'est-ce pas? Euphrosine. - Il faut bien l'avouer. Trivelin.. - A merveille! Je suis content, ma chÚre dame. Allez rejoindre Cléanthis; je lui rends déjà son véritable nom; pour vous donner encore des gages de ma parole. Ne vous impatientez point; montrez un peu de docilité, et le moment espéré arrivera. Euphrosine. - Je m'en fie à vous. ScÚne V Arlequin, Iphicrate, qui ont changé d'habits, Trivelin Arlequin. - Tirlan, tirlan, tirlantaine! tirlanton! Gai, camarade! le vin de la république est merveilleux. J'en ai bu bravement ma pinte, car je suis si altéré depuis que je suis maÃtre, que tantÎt j'aurai encore soif pour pinte. Que le ciel conserve la vigne, le vigneron, la vendange et les caves de notre admirable république! Trivelin. - Bon! réjouissez-vous, mon camarade. Etes-vous content d'Arlequin? Arlequin. - Oui, c'est un bon enfant; j'en ferai quelque chose. Il soupire parfois, et je lui ai défendu cela, sous peine de désobéissance, et je lui ordonne de la joie. Il prend son maÃtre par la main et danse. Tala rara la la... Trivelin. - Vous me réjouissez moi-mÃÂȘme. Arlequin. - Oh! quand je suis gai, je suis de bonne humeur. Trivelin. - Fort bien. Je suis charmé de vous voir satisfait d'Arlequin. Vous n'aviez pas beaucoup à vous plaindre de lui dans son pays apparemment? Arlequin. - Eh! là -bas? Je lui voulais souvent un mal de diable; car il était quelquefois insupportable; mais à cette heure que je suis heureux, tout est payé; je lui ai donné quittance. Trivelin. - Je vous aime de ce caractÚre, et vous me touchez. C'est-à -dire que vous jouirez modestement de votre bonne fortune, et que vous ne lui ferez point de peine? Arlequin. - De la peine! Ah! le pauvre homme! Peut-ÃÂȘtre que je serai un petit brin insolent, à cause que je suis le maÃtre voilà tout. Trivelin. - A cause que je suis le maÃtre; vous avez raison. Arlequin. - Oui, car quand on est le maÃtre, on y va tout rondement, sans façon, et si peu de façon mÚne quelquefois un honnÃÂȘte homme à des impertinences. Trivelin. - Oh! n'importe; je vois bien que vous n'ÃÂȘtes point méchant. Arlequin. - Hélas! je ne suis que mutin. Trivelin, à Iphicrate. - Ne vous épouvantez point de ce que je vais dire. A Arlequin. Instruisez-moi d'une chose. Comment se gouvernait-il là -bas, avait-il quelque défaut d'humeur, de caractÚre? Arlequin, riant. - Ah! mon camarade, vous avez de la malice; vous demandez la comédie. Trivelin. - Ce caractÚre-là est donc bien plaisant? Arlequin. - Ma foi, c'est une farce. Trivelin. - N'importe, nous en rirons. Arlequin, à Iphicrate. - Arlequin, me promets-tu d'en rire aussi? Iphicrate, bas. - Veux-tu achever de me désespérer? que vas-tu lui dire? Arlequin. - Laisse-moi faire; quand je t'aurai offensé, je te demanderai pardon aprÚs. Trivelin. - Il ne s'agit que d'une bagatelle; j'en ai demandé autant à la jeune fille que vous avez vue, sur le chapitre de sa maÃtresse. Arlequin. - Eh bien, tout ce qu'elle vous a dit, c'était des folies qui faisaient pitié, des misÚres, gageons? Trivelin. - Cela est encore vrai. Arlequin. - Eh bien, je vous en offre autant; ce pauvre jeune garçon en fournira pas davantage; extravagance et misÚre, voilà son paquet; n'est-ce pas là de belles guenilles pour les étaler? Etourdi par nature! étourdi par singerie, parce que les femmes les aiment comme cela, un dissipe-tout; vilain quand il faut ÃÂȘtre libéral, libéral quand il faut ÃÂȘtre vilain; bon emprunteur, mauvais payeur; honteux d'ÃÂȘtre sage, glorieux d'ÃÂȘtre fou; un petit brin moqueur des bonnes gens un petit brin hùbleur; avec tout plein de maÃtresses il ne connaÃt pas; voilà mon homme. Est-ce la peine d'en tirer le portrait? A Iphicrate. Non, je n'en ferai rien, mon ami, ne crains rien. Trivelin. - Cette ébauche me suffit. A Iphicrate. Vous n'avez plus maintenant qu'à certifier pour véritable ce qu'il vient de dire. Iphicrate. - Moi? Trivelin. - Vous-mÃÂȘme; la dame de tantÎt en a fait autant; elle vous dira ce qui l'y a déterminée. Croyez-moi, il y va du plus grand bien que vous puissiez souhaiter. Iphicrate. - Du plus grand bien? Si cela est, il y a là quelque chose qui pourrait assez me convenir d'une certaine façon. Arlequin. - Prends tout; c'est un habit fait sur ta taille. Trivelin. - Il me faut tout, ou rien. Iphicrate. - Voulez-vous que je m'avoue un ridicule? Qu'importe, quand on l'a été? Trivelin. - N'avez-vous que cela à me dire? Iphicrate. - Va donc pour la moitié, pour me tirer d'affaire. Trivelin. - Va du tout. Iphicrate. - Soit. Arlequin rit de toute sa force. Trivelin. - Vous avez fort bien fait, vous n'y perdrez rien. Adieu, vous saurez bientÎt de mes nouvelles. ScÚne VI Cléanthis, Iphicrate, Arlequin, Euphrosine. Cléanthis. - Seigneur Iphicrate, peut-on vous demander de quoi vous riez? Arlequin. - Je ris de mon Arlequin qui a confessé qu'il était un ridicule. Cléanthis. - Cela me surprend, car il a la mine d'un homme raisonnable. Si vous voulez voir une coquette de son propre aveu, regardez ma suivante. Arlequin, la regardant. - Malepeste! quand ce visage-là fait le fripon, c'est bien son métier. Mais parlons d'autres choses, ma belle damoiselle, qu'est-ce que nous ferons à cette heure que nous sommes gaillards? Cléanthis. - Eh! mais la belle conversation. Arlequin. - Je crains que cela ne vous fasse bùiller, j'en bùille déjà . Si je devenais amoureux de vous, cela amuserait davantage. Cléanthis. - Eh bien, faites. Soupirez pour moi; poursuivez mon coeur, prenez-le si vous pouvez, je ne vous en empÃÂȘche pas; c'est à vous à faire vos diligences; me voilà , je vous attends; mais traitons l'amour à la grande maniÚre, puisque nous sommes devenus maÃtres; allons-y poliment, et comme le grand monde. Arlequin. - Oui-da; nous n'en irons que meilleur train. Cléanthis. - Je suis d'avis d'une chose, que nous disions qu'on nous apporte des siÚges pour prendre l'air assis, et pour écouter les discours galants que vous m'allez tenir; il faut bien jouir de notre état, en goûter le plaisir. Arlequin. - Votre volonté vaut une ordonnance. A Iphicrate. Arlequin, vite des siÚges pour moi, et des fauteuils pour Madame. Iphicrate. - Peux-tu m'employer à cela? Arlequin. - La république le veut. Cléanthis. - Tenez, tenez, promenons-nous plutÎt de cette maniÚre-là , et tout en conversant vous ferez adroitement tomber l'entretien sur le penchant que mes yeux vous ont inspiré pour moi. Car encore une fois nous sommes d'honnÃÂȘtes gens à cette heure, il faut songer à cela; il n'est plus question de familiarité domestique. Allons, procédons noblement; n'épargnez ni compliments ni révérences. Arlequin. - Et vous, n'épargnez point les mines. Courage! quand ce ne serait que pour nous moquer de nos patrons. Garderons-nous nos gens? Cléanthis. - Sans difficulté; pouvons-nous ÃÂȘtre sans eux? c'est notre suite; qu'ils s'éloignent seulement. Arlequin, à Iphicrate. - Qu'on se retire à dix pas. Iphicrate et Euphrosine s'éloignent en faisant des gestes d'étonnement et de douleur. Cléanthis regarde aller Iphicrate, et Arlequin, Euphrosine. Arlequin, se promenant sur le théùtre avec Cléanthis. - Remarquez-vous, Madame, le clarté du jour? Cléanthis. - Il fait le plus beau temps du monde; on appelle cela un jour tendre. Arlequin. - Un jour tendre? Je ressemble donc au jour, Madame. Cléanthis. Comment, vous lui ressemblez? Arlequin. - Eh palsambleu! le moyen de n'ÃÂȘtre pas tendre, quand on se trouve tÃÂȘte à tÃÂȘte avec vos grùces? A ce mot il saute de joie. Oh! oh! oh! oh! Cléanthis. - Qu'avez-vous donc, vous défigurez notre conversation? Arlequin. - Oh! ce n'est rien; c'est que je m'applaudis. Cléanthis. - Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. Continuant. Je savais bien que mes grùces entreraient pour quelque chose ici. Monsieur, vous ÃÂȘtes galant, vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceurs; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments. Arlequin. - Et moi, je vous remercie de vos dispenses. Cléanthis. - Vous m'allez dire que vous m'aimez, je le vois bien; dites, Monsieur, dites; heureusement on n'en croira rien. Vous ÃÂȘtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas. Arlequin, l'arrÃÂȘtant par le bras, et se mettant à genoux. - Faut-il m'agenouiller, Madame, pour vous convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux? Cléanthis. - Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d'affaire; levez-vous. Quelle vivacité! Faut-il vous dire qu'on vous aime? Ne peut-on en ÃÂȘtre quitte à moins? Cela est étrange! Arlequin, riant à genoux. - Ah! ah! ah! que cela va bien! Nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommes plus sages. Cléanthis. - Oh! vous riez, vous gùtez tout. Arlequin. - Ah! ah! par ma foi, vous ÃÂȘtes bien aimable et moi aussi. Savez-vous bien ce que je pense? Cléanthis. - Quoi? Arlequin. - PremiÚrement, vous ne m'aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde. Cléanthis. - Pas encore, mais il ne s'en fallait plus que d'un mot, quand vous m'avez interrompue. Et vous, m'aimez-vous? Arlequin. - J'y allais aussi, quand il m'est venu une pensée. Comment trouvez-vous mon Arlequin? Cléanthis. - Fort à mon gré. Mais que dites-vous de ma suivante? Arlequin. - Qu'elle est friponne! Cléanthis. - J'entrevois votre pensée. Arlequin. - Voilà ce que c'est, tombez amoureuse d'Arlequin, et moi de votre suivante. Nous sommes assez forts pour soutenir cela. Cléanthis. - Cette imagination-là me rit assez. Ils ne sauraient mieux faire que de nous aimer, dans le fond. Arlequin. - Ils n'ont jamais rien aimé de si raisonnable, et nous sommes d'excellents partis pour eux. Cléanthis. - Soit. Inspirez à Arlequin de s'attacher à moi; faites-lui sentit l'avantage qu'il y trouvera dans la situation oÃÂč il est; qu'il m'épouse, il sortira tout d'un coup d'esclavage; cela est bien aisé, au bout du compte. Je n'étais ces jours passés qu'une esclave; mais enfin me voilà dame et maÃtresse d'aussi bon jeu qu'une autre; je la suis par hasard; n'est-ce pas le hasard qui fait tout? Qu'y a-t-il à dire à cela? J'ai mÃÂȘme un visage de condition; tout le monde me l'a dit. Arlequin. - Pardi! je vous prendrais bien, moi, si je n'aimais pas votre suivante un petit brin plus que vous. Conseillez-lui aussi de l'amour pour ma petite personne, qui, comme vous voyez, n'est pas désagréable. Cléanthis. - Vous allez ÃÂȘtre content; je vais appeler Cléanthis, je n'ai qu'un mot à lui dire éloignez-vous un instant et revenez. Vous parlerez ensuite à Arlequin pour moi; car il faut qu'il commence; mon sexe, la bienséance et ma dignité le veulent. Arlequin. - Oh! ils le veulent, si vous voulez; car dans le grand monde on n'est pas si façonnier; et sans faire semblant de rien, vous pourriez lui jeter quelque petit mot bien clair à l'aventure pour lui donner courage, à cause que vous ÃÂȘtes plus que lui; c'est l'ordre. Cléanthis. - C'est assez bien raisonner. Effectivement, dans le cas oÃÂč je suis, il pourrait y avoir de la petitesse à m'assujettir à de certaines formalités qui ne me regardent plus; je comprends cela à merveille; mais parlez-lui toujours, je vais dire un mot à Cléanthis; tirez-vous à quartier pour un moment. Arlequin. - Vantez mon mérite; prÃÂȘtez-m'en un peu, à charge de revanche... Çléanthis - Laissez-moi faire. Elle appelle Euphrosine. Cléanthis! ScÚne VII Cléanthis et Euphrosine, qui vient doucement. Cléanthis. - Approchez, et accoutumez-vous à aller plus vite, car je ne saurais attendre. Euphrosine. - De quoi s'agit-il? Cléanthis. - Venez-çà , écoutez-moi. Un honnÃÂȘte homme vient de me témoigner qu'il vous aime; c'est Iphicrate. Euphrosine. - Lequel? Cléanthis. - Lequel? Y en a-t-il deux ici? c'est celui qui vient de me quitter. Euphrosine. - Eh que veut-il que je fasse de son amour? Cléanthis. - Eh qu'avez-vous fait de l'amour de ceux qui vous aimaient? vous voilà bien étourdie! est-ce le mot d'amour qui vous effarouche? Vous le connaissez tant cet amour! vous n'avez jusqu'ici regardé les gens que pour leur en donner; vos beaux yeux n'ont fait que cela; dédaignent-ils la conquÃÂȘte du seigneur Iphicrate? Il ne vous fera pas de révérences penchées; vous ne lui trouverez point de contenance ridicule, d'airs évaporés ce n'est point une tÃÂȘte légÚre, un petit badin, un petit perfide, un joli volage, un aimable indiscret; ce n'est point tout cela; ces grùces-là lui manquent à la vérité; ce n'est qu'un homme franc, qu'un homme simple dans ses maniÚres, qui n'a pas l'esprit de se donner des airs; qui vous dira qu'il vous aime, seulement parce que cela sera vrai; enfin ce n'est qu'un bon coeur, voilà tout; et cela est fùcheux, cela ne pique point. Mais vous avez l'esprit raisonnable; je vous destine à lui, il fera votre fortune ici, et vous aurez la bonté d'estimer son amour, et vous y serez sensible, entendez-vous? Vous vous conformerez à mes intentions, je l'espÚre; imaginez-vous mÃÂȘme que je le veux. Euphrosine. - OÃÂč suis-je! et quand cela finira-t-il? Elle rÃÂȘve. ScÚne VIII Arlequin, Euphrosine Arlequin arrive en saluant Cléanthis qui sort. Il va tirer Euphrosine par la manche. Euphrosine. - Que me voulez-vous? Arlequin, riant. - Eh! eh! eh! ne vous a-t-on pas parlé de moi? Euphrosine. - Laissez-moi, je vous prie. Arlequin. - Eh! là , là , regardez-moi dans l'oeil pour deviner ma pensée. Euphrosine. - Eh! pensez ce qu'il vous plaira. Arlequin. - M'entendez-vous un peu? Euphrosine. - Non. Arlequin. - C'est que je n'ai encore rien dit. Euphrosine, impatiente. - Ahi! Arlequin. - Ne mentez point; on vous a communiqué les sentiments de mon ùme; rien n'est plus obligeant pour vous. Euphrosine. - Quel état! Arlequin. - Vous me trouvez un peu nigaud, n'est-il pas vrai? Mais cela se passera; c'est que je vous aime, et que je ne sais comment vous le dire. Euphrosine. - Vous? Arlequin. - Eh pardi! oui; qu'est-ce qu'on peut faire de mieux? Vous ÃÂȘtes si belle! il faut bien vous donner son coeur, aussi bien vous le prendriez de vous-mÃÂȘme. Euphrosine. - Voici le comble de mon infortune. Arlequin, lui regardant les mains. - Quelles mains ravissantes! les jolis petits doigts! que je serais heureux avec cela! mon petit coeur en ferait bien son profit. Reine, je suis bien tendre, mais vous ne voyez rien. Si vous aviez la charité d'ÃÂȘtre tendre aussi, oh! je deviendrais fou tout à fait. Euphrosine. - Tu ne l'es déjà que trop. Arlequin. - Je ne le serai jamais tant que vous en ÃÂȘtes digne. Euphrosine. - Je ne suis digne que de pitié, mon enfant. Arlequin. - Bon, bon! à qui est-ce que vous contez cela? vous ÃÂȘtes digne de toutes les dignités imaginables; un empereur ne vous vaut pas, ni moi non plus; mais me voilà , moi, et un empereur n'y est pas; et un rien qu'on voit vaut mieux que quelque chose qu'on ne voit pas. Qu'en dites-vous? Euphrosine. - Arlequin, il me semble que tu n'as point le coeur mauvais. Arlequin. - Oh! il ne s'en fait plus de cette pùte-là ; je suis un mouton. Euphrosine. - Respecte donc le malheur que j'éprouve. Arlequin. - Hélas! je me mettrais à genoux devant lui. Euphrosine. - Ne persécute point une infortunée, parce que tu peux la persécuter impunément. Vois l'extrémité oÃÂč je suis réduite; et si tu n'as point d'égard au rang que je tenais dans le monde, à ma naissance, à mon éducation, du moins que mes disgrùces, que mon esclavage, que ma douleur t'attendrissent. Tu peux ici m'outrager autant que tu le voudras; je suis sans asile et sans défense; je n'ai que mon désespoir pour tout secours, j'ai besoin de la compassion de tout le monde, de la tienne mÃÂȘme, Arlequin; voilà l'état oÃÂč je suis; ne le trouves-tu pas assez misérable? Tu es devenu libre et heureux, cela doit-il te rendre méchant? Je n'ai pas la force de t'en dire davantage je ne t'ai jamais fait de mal; n'ajoute rien à celui que je souffre. Arlequin, abattu et les bras abaissés, et comme immobile. - J'ai perdu la parole. ScÚne IX Iphicrate, Arlequin Iphicrate. - Cléanthis m'a dit que tu voulais t'entretenir avec moi; que me veux-tu? as-tu encore quelques nouvelles insultes à me faire? Arlequin. - Autre personnage qui va me demander encore ma compassion. Je n'ai rien à te dire, mon ami, sinon que je voulais te faire commandement d'aimer la nouvelle Euphrosine; voilà tout. A qui diantre en as-tu? Iphicrate. - Peux-tu me le demander, Arlequin? Arlequin. - Eh! pardi, oui, je le peux, puisque je le fais. Iphicrate. - On m'avait promis que mon esclavage finirait bientÎt, mais on me trompe, et c'en est fait, je succombe; je me meurs, Arlequin, et tu perdras bientÎt ce malheureux maÃtre qui ne te croyait pas capable des indignités qu'il a souffertes de toi. Arlequin. - Ah! il ne nous manquait plus que cela, et nos amours auront bonne mine. Ecoute, je te défends de mourir par malice; par maladie, passe, je te le permets. Iphicrate. - Les dieux te puniront, Arlequin. Arlequin. - Eh! de quoi veux-tu qu'ils me punissent? d'avoir eu du mal toute ma vie? Iphicrate. - De ton audace et de tes mépris envers ton maÃtre; rien ne m'a été si sensible, je l'avoue. Tu es né, tu as été élevé avec moi dans la maison de mon pÚre; le tien y est encore; il t'avait recommandé ton devoir en partant; moi-mÃÂȘme je t'avais choisi par un sentiment d'amitié pour m'accompagner dans mon voyage; je croyais que tu m'aimais, et cela m'attachait à toi. Arlequin, pleurant. - Eh! qui est-ce qui te dit que je ne t'aime plus? Iphicrate. - Tu m'aimes, et tu me fais mille injures? Arlequin. - Parce que je me moque un petit brin de toi, cela empÃÂȘche-t-il que je ne t'aime? Tu disais bien que tu m'aimais, toi, quand tu me faisais battre; est-ce que les étriviÚres sont plus honnÃÂȘtes que les moqueries? Iphicrate. - Je conviens que j'ai pu quelquefois te maltraiter sans trop de sujet. Arlequin. - C'est la vérité. Iphicrate. - Mais par combien de bontés n'ai-je pas réparé cela! Arlequin. - Cela n'est pas de ma connaissance. Iphicrate. - D'ailleurs, ne fallait-il-pas te corriger de tes défauts? Arlequin. - J'ai plus pùti des tiens que des miens; mes plus grands défauts, c'était ta mauvaise humeur, ton autorité, et le peu de cas que tu faisais de ton pauvre esclave. Iphicrate. - Va, tu n'es qu'un ingrat; au lieu de me secourir ici, de partager mon affliction, de montrer à tes camarades l'exemple d'un attachement qui les eût touchés, qui les eût engagés peut-ÃÂȘtre à renoncer à leur coutume ou à m'en affranchir, et qui m'eût pénétré moi-mÃÂȘme de la plus vive reconnaissance! Arlequin. - Tu as raison, mon ami; tu me remontres bien mon devoir ici pour toi; mais tu n'as jamais su le tien pour moi, quand nous étions dans AthÚnes. Tu veux que je partage ton affliction, et jamais tu n'as partagé la mienne. Eh bien va, je dois avoir le coeur meilleur que toi; car il y a plus longtemps que je souffre, et que je sais ce que c'est que de la peine. Tu m'as battu par amitié puisque tu le dis, je te le pardonne; je t'ai raillé par bonne humeur, prends-le en bonne part, et fais-en ton profit. Je parlerai en ta faveur à mes camarades; je les prierai de te renvoyer, et s'ils ne le veulent pas, je te garderai comme mon ami; car je ne te ressemble pas, moi; je n'aurais point le courage d'ÃÂȘtre heureux à tes dépens. Iphicrate, s'approchant d'Arlequin. - Mon cher Arlequin, fasse le ciel, aprÚs ce que je viens d'entendre, que j'aie la joie de te montrer un jour les sentiments que tu me donnes pour toi! Va, mon cher enfant, oublie que tu fus mon esclave, et je me ressouviendrai toujours que je ne méritais pas d'ÃÂȘtre ton maÃtre. Arlequin. - Ne dites donc point comme cela, mon cher patron si j'avais été votre pareil, je n'aurais peut-ÃÂȘtre pas mieux valu que vous. C'est à moi à vous demander pardon du mauvais service que je vous ai toujours rendu. Quand vous n'étiez pas raisonnable, c'était ma faute. Iphicrate, l'embrassant. - Ta générosité me couvre de confusion. Arlequin. - Mon pauvre patron, qu'il y a de plaisir à bien faire! AprÚs quoi, il déshabille son maÃtre. Iphicrate. - Que fais-tu, mon cher ami? Arlequin. - Rendez-moi mon habit, et reprenez le vÎtre; je ne suis pas digne de le porter. Iphicrate. - Je ne saurais retenir mes larmes. Fais ce que tu voudras. ScÚne X Cléanthis, Euphrosine, Iphicrate, Arlequin Cléanthis, en entrant avec Euphrosine qui pleure. - Laissez-moi, je n'ai que faire de vous entendre gémir. Et plus prÚs d'Arlequin. Qu'est-ce que cela signifie, seigneur Iphicrate? Pourquoi avez-vous repris votre habit? Arlequin, tendrement. - C'est qu'il est trop petit pour mon cher ami, et que le sien est trop grand pour moi. Il embrasse les genoux de son maÃtre. Cléanthis. - Expliquez-moi donc ce que je vois; il semble que vous lui demandiez pardon? Arlequin. - C'est pour me chùtier de mes insolences. Cléanthis. - Mais enfin, notre projet? Arlequin. - Mais enfin, je veux ÃÂȘtre un homme de bien; n'est-ce pas là un beau projet? Je me repens de mes sottises, lui des siennes; repentez-vous des vÎtres, Madame Euphrosine se repentira aussi; et vive l'honneur aprÚs! cela fera quatre beaux repentirs, qui nous feront pleurer tant que nous voudrons. Euphrosine. - Ah! ma chÚre Cléanthis, quel exemple pour vous! Iphicrate. - Dites plutÎt quel exemple pour nous, Madame, vous m'en voyez pénétré. Cléanthis. - Ah! vraiment, nous y voilà , avec vos beaux exemples. Voilà de nos gens qui nous méprisent dans le monde, qui font les fiers, qui nous maltraitent, qui nous regardent comme des vers de terre, et puis, qui sont trop heureux dans l'occasion de nous trouver cent fois plus honnÃÂȘtes gens qu'eux. Fi! que cela est vilain, de n'avoir eu pour tout mérite que de l'or, de l'argent et des dignités! C'était bien la peine de faire tant les glorieux! OÃÂč en seriez-vous aujourd'hui, si nous n'avions pas d'autre mérite que cela pour vous? Voyons, ne seriez-vous pas bien attrapés? Il s'agit de vous pardonner, et pour avoir cette bonté-là , que faut-il ÃÂȘtre, s'il vous plaÃt? Riche? non; noble? non; grand seigneur? point du tout. Vous étiez tout cela; en valiez-vous mieux? Et que faut-il donc? Ah! nous y voici. Il faut avoir le coeur bon, de la vertu et de la raison; voilà ce qu'il faut, voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu'un homme est plus qu'un autres. Entendez-vous, Messieurs les honnÃÂȘtes gens du monde? Voilà avec quoi l'on donne les beaux exemples que vous demandez, et qui vous passent Et à qui les demandez-vous? A de pauvres gens que vous avez toujours offensés, maltraités, accablés, tout riches que vous ÃÂȘtes, et qui ont aujourd'hui pitié de vous, tout pauvres qu'ils sont. Estimez-vous à cette heure, faites les superbes, vous aurez bonne grùce! Allez, vous devriez rougir de honte. Arlequin. - Allons, ma mie, soyons bonnes gens sans le reprocher, faisons du bien sans dire d'injures. Ils sont contrits d'avoir été méchants, cela fait qu'ils nous valent bien; car quand on se repent, on est bon; et quand on est bon, on est aussi avancé que nous. Approchez, Madame Euphrosine; elle vous pardonne; voici qu'elle pleure; la rancune s'en va, et votre affaire est faite. Cléanthis. - Il est vrai que je pleure, ce n'est pas le bon coeur qui me manque. Euphrosine, tristement. - Ma chÚre Cléanthis, j'ai abusé de l'autorité que j'avais sur toi, je l'avoue. Cléanthis. - Hélas! comment en aviez-vous le courage? Mais voilà qui est fait, je veux bien oublier tout; faites comme vous voudrez. Si vous m'avez fait souffrir, tant pis pour vous; je ne veux pas avoir à me reprocher la mÃÂȘme chose, je vous rends la liberté; et s'il y avait un vaisseau, je partirais tout à l'heure avec vous voilà tout le mal que je vous veux; si vous m'en faites encore, ce ne sera pas ma faute. Arlequin, pleurant. - Ah! la brave fille! ah! le charitable naturel! Iphicrate. - Etes-vous contente, Madame? Euphrosine, avec attendrissement. - Viens que je t'embrasse, ma chÚre Cléanthis. Arlequin, à Cléanthis. - Mettez-vous à genoux pour ÃÂȘtre encore meilleure qu'elle. Euphrosine. - La reconnaissance me laisse à peine la force de te répondre. Ne parle plus de ton esclavage, et ne songe plus désormais qu'à partager avec moi tous les biens que les dieux m'ont donné, si nous retournons à AthÚnes. ScÚne XI Trivelin et les acteurs précédents. Trivelin. - Que vois-je? vous pleurez, mes enfants, vous vous embrassez! Arlequin. - Ah! vous ne voyez rien, nous sommes admirables; nous sommes des rois et des reines. En fin finale, la paix est conclue, la vertu a arrangé tout cela; il ne nous faut plus qu'un bateau et un batelier pour nous en aller et si vous nous les donnez, vous serez presque aussi honnÃÂȘtes gens que nous. Trivelin. - Et vous, Cléanthis, ÃÂȘtes-vous du mÃÂȘme sentiment? Cléanthis, baisant la main de sa maÃtresse. - Je n'ai que faire de vous en dire davantage, vous voyez ce qu'il en est. Arlequin, prenant aussi la main de son maÃtre pour la baiser. - Voilà aussi mon dernier mot, qui vaut bien des paroles. Trivelin. - Vous me charmez. Embrassez-moi aussi, mes chers enfants; c'est là ce que j'attendais. Si cela n'était pas arrivé, nous aurions puni vos vengeances, comme nous avons puni leurs duretés. Et vous, Iphicrate, vous, Euphrosine, je vous vois attendris; je n'ai rien à ajouter aux leçons que vous donne cette aventure. Vous avez été leurs maÃtres, et vous en avez mal agi; ils sont devenus les vÎtres, et ils vous pardonnent; faites vos réflexions là -dessus. La différence des conditions n'est qu'une épreuve que les dieux font sur nous je ne vous en dis pas davantage. Vous partirez dans deux jours, et vous reverrez AthÚnes. Que la joie à présent, et que les plaisirs succÚdent aux chagrins que vous avez sentis, et célÚbrent le jour de votre vie le plus profitable. L'Héritier de village Acteurs de la comédie Comédie en un acte, en prose, Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens italiens le 19 août 1725 Acteurs de la comédie Madame Damis. Le Chevalier. Blaise, paysan. Claudine, femme de Blaise. Colin, fils de Blaise. Arlequin, valet de Blaise. Griffet, clerc de procureur. La scÚne est dans un village. ScÚne premiÚre Blaise, Claudine, Arlequin Blaise entre, suivi d'Arlequin en guÃÂȘtres et portant un paquet. Claudine entre d'un autre cÎté. Claudine. - Eh je pense que velà Blaise! Blaise. - Eh oui, note femme; c'est li-mÃÂȘme en parsonne. Claudine. - Voirement! noute homme, vous prenez bian de la peine de revenir; queu libertinage! ÃÂȘtre quatre jours à Paris, demandez-moi à quoi faire! Blaise. - Eh! à voir mourir mon frÚre, et je n'y allais que pour ça. Claudine. - Eh bian! que ne finit-il donc, sans nous coûter tant d'allées et de venues? Toujours il meurt, et jamais ça n'est fait voilà deux ou trois fois qu'il lantarne. Blaise. - Oh bian! il ne lantarnera plus. Il pleure. Le pauvre homme a pris sa secousse. Claudine. - Hélas! il est donc trépassé ce coup-ci? Blaise. - Oh il est encore pis que ça. Claudine. - Comment, pis? Blaise. - Il est entarré. Claudine. - Eh! il n'y a rian de nouveau à ça; ce sera queussi, queumi. Il faut considérer qu'il était bian vieux qu'il avait beaucoup travaillé, bian épargné, bian chipoté sa pauvre vie. Blaise. - T'as raison, femme; il aimait trop l'usure et l'avarice; il se plaignait trop le vivre, et j'ons opinion que cela l'a tué. Claudine. - Bref! enfin le velà défunt. Parlons des vivants. T'es son unique hériquier; qu'as-tu trouvé? Blaise, riant. - Eh, eh, eh! baille-moi cinq sols de monnaie, je n'ons que de grosses piÚces. Claudine, le contrefaisant. - Eh eh eh; dis donc, Nicaise, avec tes cinq sols de monnaie! qu'est-ce que t'en veux faire? Blaise. - Eh eh eh; baille-moi cinq sols de monnaie, te dis-je. Claudine. - Pourquoi donc, NicodÚme? Blaise. - Pour ce garçon qui apporte mon paquet depis la voiture jusqu'à cheux nous, pendant que je marchais tout bellement et à mon aise. Claudine. - T'es venu dans la voiture? Blaise. - Oui, parce que cela est plus commode. Claudine. - T'as baillé un écu? Blaise. - Oh! bian noblement. Combien faut-il? ai-je fait. Un écu, ce m'a-t-on fait. Tenez, le velà , prenez. Tout comme ça. Claudine. - Et tu dépenses cinq sols en porteux de paquets? Blaise. - Oui, par maniÚre de récréation. Arlequin. - Est-ce pour moi les cinq sols, Monsieur Blaise? Blaise. - Oui, mon ami. Arlequin. - Cinq sols! un héritier, cinq sols! un homme de votre étoffe! et oÃÂč est la grandeur d'ùme? Blaise. - Oh! qu'à ça ne tienne, il n'y a qu'à dire. Allons, femme, boute un sol de plus, comme s'il en pleuvait. Arlequin prend et fait la révérence. Claudine. - Ah! mon homme est devenu fou. Blaise, à part. - Morgué, queu plaisir! alle enrage, alle ne sait pas le tu autem. Haut. Femme, cent mille francs! Claudine. - Queu coq-à -l'ùne! velà cent mille francs avec cinq sols à cette heure! Arlequin. - C'est que Monsieur Blaise m'a dit, par les chemins, qu'il avait hérité d'autant de son frÚre le mercier. Claudine. - Eh que dites-vous? Le défunt a laissé cent mille francs, maÃtre Blaise? es-tu dans ton bon sens, ça est-il vrai? Blaise. - Oui, Madame, ça est çartain. Claudine, joyeuse. - Ca est çartain? mais ne rÃÂȘves-tu pas? n'as-tu pas le çarviau renvarsé? Blaise. - Doucement, soyons civils envers nos parsonnes. Claudine. - Mais les as-tu vus? Blaise. - Je leur ons quasiment parlé; j'ons été chez le maltÎtier qui les avait de mon frÚre, et qui les fait aller et venir pour notre profit, et je les ons laissés là car, par le moyen de son tricotage, ils rapportont encore d'autres écus; et ces autres écus, qui venont de la manigance, engendront d'autres petits magots d'argent qu'il boutra avec le grand magot, qui, par ce moyen, devianra ancore pus grand; et j'apportons le papier comme quoi ce monciau du petit et du grand m'appartiant, et comme quoi il me fera délivrance, à ma volonté, du principal et de la rente de tout ça, dont il a été parlé dans le papier qui en rend témoignage en la présence de mon procureur, qui m'assistait pour agencer l'affaire. Claudine. - Ah mon homme, tu me ravis l'ùme ça m'attendrit. Ce pauvre biau-frÚre! je le pleurons de bon coeur. Blaise. - Hélas! je l'ons tant pleuré d'abord, que j'en ons prins ma suffisance. Claudine. - Cent mille francs, sans compter le tricotage! mais oÃÂč boutrons-je tout ça? Arlequin, contrefaisant leur langage. - Voilà déjà six sols que vous boutez dans ma poche, et j'attends que vous les boutiez. Blaise. - Boute, boute donc, femme. Claudine. - Oh! cela est juste; tenez, mon bel ami, faites itou manigancer cela par un maltÎtier. Arlequin. - Aussi ferai-je; je le manigancerai au cabaret. Je vous rends grùces, Madame. Blaise. - Madame! vois-tu comme il te porte respect! Claudine. - Ca est bien agriable. Arlequin. - N'avez-vous plus rien à m'ordonner, Monsieur? Blaise. - Monsieur! ce garçon-là sait vivre avec les gens de notre sorte. J'aurons besoin de laquais, retenons d'abord ceti-là ; je bariolerons nos casaques de la couleur de son habit. Claudine. - Prenons, retenons, bariolons, c'est fort bian fait, mon poulet. Blaise. - Voulez-vous me sarvir, mon ami, et avez-vous sarvi de gros seigneurs? Arlequin. - Bon, il y a huit ans que je suis à la cour. Blaise. - A la cour! velà bian note affaire je li baillerons ma fille pour apprentie, il la fera courtisane. Arlequin, à part. - Ils sont encore plus bÃÂȘtes que moi, profitons-en. Tout haut. Oh! laissez-moi faire, Monsieur; je suis admirable pour élever une fille; je sais lire et écrire dans le latin, dans le français, je chante gros comme un orgue, je fais des compliments; d'ailleurs, je verse à boire comme un robinet de fontaine, j'ai des perfections charmantes. J'allais à mon village voir ma soeur; mais si vous me prenez, je lui ferai mes excuses par lettre. Blaise. - Je vous prends, velà qui est fait. Je sis votre maÃtre, et ous ÃÂȘtes mon sarviteur. Arlequin. - Serviteur trÚs humble, trÚs obéissant et trÚs gaillard Arlequin; c'est le nom du personnage. Claudine. - Le nom est drÎle. Parlons des gages à présent. Combian voulez-vous gagner? Arlequin. - Oh peu de choses, une bagatelle; cent écus pour avoir des épingles. Claudine. - Diantre! ous en voulez donc lever une boutique? Blaise. - Eh morgué! souvians-toi de la nichée des cent mille francs; n'avons-je pas des écus qui nous font des petits? c'est comme un colombier; çà , allons, mon ami, c'est marché fait; tenez, velà noute maison, allez-vous-en dire à nos enfants de venir. Si vous ne les trouvez pas, vous irez les charcher là oÃÂč ils sont, stapendant que je convarserons moi et noute femme. Arlequin. - Conversez, Monsieur; j'obéis, et j'y cours. ScÚne II Blaise, Claudine Blaise. - Ah çà , Claudine, j'ons passé dix ans à Paris, moi. Je connaissons le monde, je vais te l'apprendre. Nous velà riches, faut prendre garde à ça. Claudine. - C'est bian dit, mon homme, faut jouir. Blaise. - Ce n'est pas le tout que de jouir, femme faut avoir de belles maniÚres. Claudine. - Certainement, et il n'y a d'abord qu'à m'habiller de brocard, acheter des jouyaux et un collier de parles tu feras pour toi à l'avenant. Blaise. - Le brocard, les parles et les jouyaux ne font rian à mon dire, t'en auras à bauge, j'aurons itou du d'or sur mon habit. J'avons déjà acheté un castor avec un casaquin de friperie, que je boutrons en attendant que j'ayons tout mon équipage à forfait. Je dis tant seulement que c'est le marchand et le tailleur qui baillont tout cela; mais c'est l'honneur, la fiarté et l'esprit qui baillont le reste. Claudine. - De l'honneur! j'en avons à revendre d'abord. Blaise. - Ca se peut bian; stapendant de cette marchandise-là , il ne s'en vend point, mais il s'en pard biaucoup. Claudine. - Oh bian donc, je n'en vendrai ni n'en pardrai. Blaise. - Ca suffit; mais je ne parle point de cet honneur de conscience, et ceti-là , tu te contenteras de l'avoir en secret dans l'ùme; là , t'en auras biaucoup sans en montrer tant. Claudine. - Comment, sans en montrer tant! je ne montrerai pas mon honneur! Blaise. - Eh morgué, tu ne m'entends point c'est que je veux dire qu'il ne faut faire semblant de rian, qu'il faut se conduire à l'aise, avoir une vartu négligente, se parmettre un maintien commode, qui ne soit point malhonnÃÂȘte, qui ne soit point honnÃÂȘte non plus, de ça qui va comme il peut; entendre tout, repartir à tout, badiner de tout. Claudine. - Savoir queu badinage on me fera. Blaise. - Tians, par exemple, prends que je ne sois pas ton homme, et que t'es la femme d'un autre; je te connais, je vians à toi, et je batifole dans le discours; je te dis que t'es agriable, que je veux ÃÂȘtre ton amoureux, que je te conseille de m'aimer, que c'est le plaisir, que c'est la mode Madame par-ci, Madame par-là ; ou ÃÂȘtes trop belle; qu'est-ce qu'ou en voulez faire? prenez avis, vos yeux me tracassent, je vous le dis; qu'en sera-t-il? qu'en fera-t-on? Et pis des petits mots charmants, des pointes d'esprit, de la malice dans l'oeil, des singeries de visage, des transportements; et pis Madame, il n'y a, morgué, pas moyen de durer! boutez ordre à ça. Et pis je m'avance, et pis je plante mes yeux sur ta face, je te prends une main, queuquefois deux, je te sarre, je m'agenouille; que repars-tu à ça? Claudine. - Ce que je repars, Blaise? mais vraiment, je te repousse dans l'estomac, d'abord. Blaise. - Bon. Claudine. - Puis aprÚs, je vais à reculons. Blaise. - Courage. Claudine. - Ensuite je devians rouge, et je te dis pour qui tu me prends; je t'appelle un impartinant, un vaurian Ne m'attaque jamais, ce fais-je, en te montrant les poings, ne vians pas envars moi, car je ne sis pas aisiée, vois-tu bian; n'y a rien à faire ici pour toi, va-t'en, tu n'es qu'un bélÃtre. Blaise. - Nous velà tout juste; velà comme ça se pratique dans noute village; cet honneur-là qui est tout d'une piÚce, est fait pour les champs; mais à la ville, ça ne vaut pas le diable, tu passerais pour un je ne sais qui. Claudine. - Le drÎle de trafic! mais pourtant je sis mariée que dirai-je en réponse? Blaise. - Oh je vais te bailler le régime de tout ça. Quian, quand quelqu'un te dira Je vous aime bian, Madame, Il rit, ha ha ha! velà comme tu feras, ou bian, joliment Ca vous plaÃt à dire. Il te repartira Je ne raille point. Tu repartiras Eh bian! tope, aimez-moi. S'il te prenait les mains, tu l'appelleras badin; s'il te les baise eh bian! soit; il n'y a rian de gùté; ce n'est que des mains, au bout du compte! s'il t'attrape queuque baiser sur le chignon, voire sur la face, il n'y aura point de mal à ça; attrape qui peut, c'est autant de pris, ça ne te regarde point; ça viant jusqu'à toi, mais ça te passe; qu'il te lorgne tant qu'il voudra, ça aide à passer le temps; car, comme je te dis, la vartu du biau monde n'est point hargneuse; c'est une vartu douce que la politesse a bouté à se faire à tout; alle est folichonne, alle a le mot pour rire, sans façon, point considérante; alle ne donne rian, mais ce qu'on li vole, alle ne court pas aprÚs. Velà l'arrangement de tout ça, velà ton devoir de Madame, quand tu le seras. Claudine. - Et drÚs que c'est la mode pour ÃÂȘtre honnÃÂȘte, je varrons; cette vartu-là n'est pas plus difficile que la nÎtre. Mais mon homme, que dira-t-il? Blaise. - Moi? rian. Je te varrions un régiment de galants à l'entour de toi, que je sis obligé de passer mon chemin, c'est mon savoir-vivre que ça, li aura trop de froidure entre nous. Claudine. - Blaise, cette froidure me chiffonne; ça ne vaut rian en ménage; je sis d'avis que je nous aimions bian au contraire. Blaise. - Nous aimer, femme! morgué! il faut bian s'en garder; vraiment, ça jetterait un biau coton dans le monde! Claudine. - Hélas! Blaise, comme tu fais! et qui est-ce qui m'aimera donc moi? Blaise. - Pargué! ce ne sera pas moi, je ne sis pas si sot ni si ridicule. Claudine. - Mais quand je ne serons que tous deux, est-ce que tu me haïras? Blaise. - Oh! non; je pense qu'il n'y a pas d'obligation à ça; stapendant je nous en informerons pour ÃÂȘtre pus sûrs; mais il y a une autre bagatelle qui est encore pour le bon air; c'est que j'aurons une maÃtresse qui sera queuque chiffon de femme, qui sera bian laide et bian sotte, qui ne m'aimera point, que je n'aimerai point non pus; qui me fera des niches, mais qui me coûtera biaucoup, et qui ne vaura guÚre, et c'est là le plaisir. Claudine. - Et moi, combian me coûtera un galant? car c'est mon devoir d'honnÃÂȘte madame d'en avoir un itou, n'est-ce pas? Blaise. - T'en auras trente, et non pas un. Claudine. - Oui, trente à l'entour de moi, à cause de ma vartu commode; mais ne me faut-il pas un galant à demeure? Blaise. - T'as raison, femme; je pense itou que c'est de la belle maniÚre, ça se pratique; mais ce chapitre-là ne me reviant pas. Claudine. - Mon homme, si je n'ons pas un amoureux, ça nous fera tort, mon ami. Blaise. - Je le vois bian, mais, morgué! je n'avons pas l'esprit assez farme pour te parmettre ça, je ne sommes pas encore assez naturisé gros monsieur; tian, passe-toi de galant, je me passerai d'amoureuse. Claudine. - Faut espérer que le bon exemple t'enhardira. Blaise. - Ca se peut bian, mais tout le reste est bon, et je m'y tians; mais nos enfants ne venont point; c'est que noute laquais les charche, je m'en vais voir ça. Velà noute Dame et son cousin le Chevalier qui se promÚnent; je vais quitter la farme de sa cousine; s'ils t'accostent, tians ton rang, fais-toi rendre la révérence qui t'appartient, je vais revenir. Si le fiscal à qui je devais de l'argent arrive, dis-li qu'il me parle. ScÚne III Claudine, Le Chevalier, Madame Damis Claudine, à part. - Promenons-nous itou, pour voir ce qu'ils me diront. Le Chevalier. - Je suis de votre goût, Madame; j'aime Paris, c'est le salut du galant homme; mais il fait cher vivre à l'auberge. Madame Damis. - Feu Monsieur Damis ne m'a laissé qu'un bien assez en désordre; j'ai besoin de beaucoup d'économie, et le séjour de Paris me ruinerait; mais je ne le regrette pas beaucoup, car je ne le connais guÚre. Ah! vous voilà ; Claudine, votre mari est-il revenu, a-t-il fait nos commissions? Claudine. - Avec votre parmission, à qui parlez-vous donc, Madame? Madame Damis. - A qui je parle? à vous, ma mie. Claudine. - Oh bian! il n'y a ici ni maÃtre ni maÃtresse. Madame Damis. - Comment me répondez-vous? Que dites-vous de ce discours, Chevalier? Le Chevalier, riant. - Qu'il est rustique, et qu'il sent le terroir. Eh eh eh... Claudine, le contrefaisant. - Eh eh eh, comme il ricane! Le Chevalier. - Cousine, pensez-vous qu'elle me raille? Madame Damis. - Vous n'en pouvez pas douter. Le Chevalier. - Eh donc je conclus qu'elle est folle. Claudine. - Tenez, je vous parle à tous deux, car vous ne savez pas ce que vous dites, vous ne savez pas le tu autem. Boutez-vous à votre devoir, honorez ma parsonne, traitez-moi de Madame, demandez-moi comment se porte ma santé, mettez au bout queuque coup de chapiau, et pis vous varrais. Allons, commencez. Le Chevalier. - Ce genre de folie est divertissant. Voulez-vous que je la complimente? Madame Damis. - Vous n'y songez pas, Chevalier, c'est une impertinente qui perd le respect, et vous devriez la faire taire. Le Chevalier. - Moi, la faire taire? arrÃÂȘtez la langue d'une femme? un bataillon, encore passe! Claudine. - Ah ah ah par ma fiqué! ça est trop drÎle. Madame Son mari me fera raison de son insolence. Claudine. - Bon, mon mari! est-ce que je nous soucions l'un de l'autre? J'avons le bel air, nous, de ne nous voir quasiment pas. Vous qui n'avez jamais quitté votre chùtiau, cela vous passe, aussi bian que la vartu folichonne. Le Chevalier. - Cette vertu folichonne m'enchante, son extravagance pétille d'invention. Va, ma poule, va; sandis! je t'aime mieux folle que raisonnable. Claudine. - Oh! ceti là vaut trop; ils font envars moi ce que j'ons fait envers mon homme, ils me croyont le çarviau parclus; ne leur disons rian; velà Blaise qui viant. ScÚne IV Blaise, Colette, Colin, Arlequin, et les acteurs précédents. Madame Damis. - Voilà son mari. MaÃtre Blaise, expliquez-nous un peu le procédé de votre femme. A-t-elle perdu l'esprit? elle ne me répond que des impertinences. Blaise, aprÚs les avoir tous regardés. - Parsonne ne salue. A Claudine. Leur as-tu dit l'héritage du biau-frÚre? Claudine. - Non, mais j'ai bian tenu mon rang. Madame Damis. - Mais, Blaise, faites donc réflexion que je vous parle. Blaise. - Prenez un brin de patience, Madame, comportez-vous doucement. Le Chevalier, d'un air sérieux. - J'examine Blaise; sa femme est folle, je le crois à l'unisson. Blaise, à Arlequin. - Noute laquais, dites à ces enfants qu'ils se carrint. Arlequin. - Carrez-vous, enfants. Colin, riant. - Oh! oh! oh! Madame Damis. - En vérité, voilà l'aventure la plus singuliÚre que je connaisse. Blaise. - Ah çà , vous dites comme ça, Madame, que Madame vous a dit des impartinences. Pour réponse à ça, je vous dirai d'abord que ça se peut bian; mais je ne m'en embarrasse point; car je n'y prends ni n'y mets; je ne nous mÃÂȘlons point du tracas de Madame. C'est peut-ÃÂȘtre que le respect vous a manqué. En fin finale, accommodez-vous, Mesdames. Le Chevalier. - Eh bien! cousine, le vertigo n'est-il pas double? Voyons les enfants; je les crois uniformes. Qu'en dites-vous, petite folle? Arlequin. - Parlez ferme. Colette. - Allez-y voir; vous n'avez rien à me commander. Le Chevalier, à Colin. - A vous la balle, mon fils; ne dérogez-vous point? Arlequin. - Courage! Colin. - Laissez-moi en repos, malappris. Le Chevalier. - Partout le mÃÂȘme timbre! A Arlequin. Et toi, bélÃtre? Arlequin, contrefaisant le Gascon. - Je chante de mÃÂȘme; c'est moi qui suis le précepteur de la famille. Blaise, à part. - Les velà bian ébaubis; je m'en vais ranger tout ça. Madame Damis, acoutez-moi; tout ceci vous renvarse la çarvelle, c'est pis qu'une égnime pour vous et voute cousin. Oh bian! de cette égnime en veci la clef et la sarrure. J'avions un frÚre, n'est-ce pas? Le Chevalier. - Nouvelle vision. Eh bien ce frÚre? Blaise. - Il est parti. Le Chevalier. - Dans quelle voiture? Blaise. - Dans la voiture de l'autre monde. Le Chevalier. - Eh bien bon voyage; mais changez-nous de vertigo, celui-ci est triste. Blaise. - La fin en est plus drÎle. C'est que, ne vous en déplaise, j'en avons hérité de cent mille francs, sans compter les broutilles; et voilà la preuve de mon dire, signé Rapin. Colin, riant. - Oh oh oh je serons Chevalier itou, moi. Colette. - J'allons porter le taffetas. Claudine. - Et an nous portera la queue. Arlequin. - Pour moi, je ne veux que la clef de la cave. Le Chevalier, aprÚs avoir lu, à Madame Damis. - Sandis! le galant homme dit vrai, cousine; je connais ce Rapin et sa signature; voilà cent mille francs, c'est comme s'il en tenait le coffre; je les honore beaucoup, et cela change la thÚse. Madame Damis. - Cent mille francs! Le Chevalier. - Il ne s'en faut pas d'un sou. A Blaise. Monsieur, je suis votre serviteur, je vous fais réparation; vous ÃÂȘtes sage, judicieux et respectable. Quant à Messieurs vos enfants, je les aime; le joli cavalier! la charmante damoiselle! que d'éducation! que de grùces et de gentillesses! Claudine et Blaise. - Ah! vous nous flattez par trop. Blaise. - Cela vous plaÃt à dire, et à nous de l'entendre. Allons, enfants, tirez le pied, faites voute révérence avec un petit compliment de rencontre. Colette, faisant la révérence. - Monsieur, vos grùces l'emportont sur les nÎtres, et j'avons encore plus de reconnaissance que de mérite. Le Chevalier salue. Arlequin. - Et vous, Colin? Colin, saluant. - Monsieur, je sis de l'opinion de ma soeur; ce qu'elle a dit, je le dis. Arlequin. - Colin fait bis. Le Chevalier. - On ne peut de répétitions plus spirituelles, vous m'enchantez, je n'en ai point assez dit cent mille francs, capdebious! vous vous moquez, vous ÃÂȘtes trop modestes, et si vous me fùchez, je vous compare aux astres tous tant que vous ÃÂȘtes. Blaise. - Femme, entends-tu? les astres! Le Chevalier. - Quant à Madame, je la supplie seulement de me recevoir au nombre de ses amis, tout dangereux qu'il est d'obtenir cette grùce; car je n'en fais point le fin, elle possÚde un embonpoint, une majesté, un massif d'agréments, qu'il est difficile de voir innocemment. Mais baste, il m'arrivera ce qu'il pourra, je suis accoutumé au feu; mais je lui demande à son tour une grùce. Me l'accorderez-vous, belle personne? Il lui prend la main qu'il fait semblant de vouloir baiser. Claudine. - Allons, vous n'ÃÂȘtes qu'un badin. Le Chevalier. - Ne me refusez pas, je vous prie. Claudine. - Eh bian! baisez; ce n'est que des mains au bout du compte. Le Chevalier, la menant vers Madame Damis. - Raccommodez-vous avec la cousine. Allons, Madame Damis, avancez; j'ai mesuré le terrain à vous le reste. Tout bas ce qui suit. Ne résistez point, j'ai mon dessein; lùchez-lui le titre de Madame. Claudine, présentant la main à Madame Damis. - Boutez dedans, Madame, boutez; je ne sis point fùchée. Madame Damis. - Ni moi non plus, Madame Claudine; je suis ravie de votre fortune, et je vous accorde mon amitié. Claudine. - Je vous gratifions de la mÃÂȘme, et je vous désirons bonne chance. Le Chevalier. - Mettez une accolade brochant sur le tout, je vous prie. Bon! voilà qui est bien; halte là maintenant; je requiers la permission de dire un mot à l'oreille de la cousine. Blaise. - Je vous parmettons de le dire tout haut. Arlequin. - Et moi itou; mais, Monsieur le Chevalier, oÃÂč est mon compliment à moi, qui suis le docteur de la maison? Le Chevalier. - Le docteur a raison, je l'oubliais. Eh bien! va, je te trouve bouffon; vante-toi de ma bienveillance, je t'en honore, et ta fortune est faite. Arlequin. - Grand merci de la gasconnade. Le Chevalier tire à part Madame Damis pour lui dire ce qui suit. - Cousine, sentez-vous mon projet? Cette canaille a cent mille francs; vous ÃÂȘtes veuve, je suis garçon; voici un fils, voilà une fille; vous n'ÃÂȘtes pas riche, mes finances sont modestes les légitimes de la Garonne, vous les connaissez; proposons d'épouser. Ce sont des villageois mais qu'est-ce que cela fait? Regardons le tout comme une intrigue pastorale; le mariage sera la fin d'une églogue. Il est vrai que vous ÃÂȘtes noble; moi, je le suis depuis le premier homme; mais les premiers hommes étaient pasteurs; prenez donc le pastoureau, et moi la pastourelle. Ils ont cinquante mille francs chacun, cousine, cela fait de belles houlettes. En voulez-vous votre part? Eh donc! Colin est jeune, et sa jeunesse ne vous messiéra pas. Madame Damis. - Chevalier, l'idée me paraÃt assez sensée; mais la démarche est humiliante. Le Chevalier. - Cousine, savez-vous souvent de quoi vit l'orgueil de la noblesse? de ces petites hontes qui vous arrÃÂȘtent. La belle gloire, c'est la raison, cadédis; ainsi j'achÚve. A Blaise et à sa femme. Monsieur et Madame Blaise, si ces aimables enfants voulaient se promener un petit tour à l'écart, je vous ouvrirais une pensée qui me paraÃt piquante. Blaise. - Holà ! précepteur, boutez de la marge entre nous; convarsez à dix pas. Les enfants se retirent aprÚs avoir salué la compagnie qui les salue aussi. ScÚne V Le Chevalier, Madame Damis, Blaise, Claudine Le Chevalier. - Revenons à nos moutons; vous savez qui je suis, vous me connaissez depuis longtemps. Blaise. - Oh qu'oui! vous ne teniez pas trop de compte de nous dans ce temps-là . Le Chevalier. - Oh! des sottises, j'en ai fait dans ma vie tant et plus; oublions celle-là . Vous savez donc qui je suis le cousin Damis avait épousé la cousine. J'ai l'honneur d'ÃÂȘtre gentilhomme, estimé, personne n'en doute; je suis dans les troupes, je ferai mon chemin, sandis! et rapidement, cela s'ensuit. Je n'ai qu'un aÃné, le baron de Lydas, un seigneur languissant, un casanier incommodé du poumon; il faut qu'il meure, et point de lignée; j'aurai son bien, cela est net. D'un autre cÎté, voilà Madame Damis, veuve de qualité, jeune et charmante; ses facultés, vous les savez; bonne seigneurie, grand chùteau, ancien comme le temps, un peu délabré, mais on le maçonne. Or, elle vient de jeter sur Monsieur Colin un regard, que si le défunt en avait vu la friponnerie, je lui en donnais pour dix ans de tremblement de coeur; ce regard, vous l'entendez, camarade? Blaise. - Oh dame! noute fils, c'est une petite face aussi bien troussée qu'il y en ait. Le Chevalier. - Vous y ÃÂȘtes, et la cousine rougit. Madame Damis. - En vérité, Chevalier, vous ÃÂȘtes un indiscret. Blaise. - Oh! il n'y pas de mal à ça, Madame, ça est grandement naturel. Claudine. - Oh! pour ça, faut avouer que Colin est biau; n'en dit partout qu'il me ressemble. Madame Damis. - Beaucoup. Le Chevalier. - Je le garantis beau, je vous soutiens plus belle. Blaise. - Oui, oui, Madame est prou gentille, mais je ne voyons rian de ça, moi, car ce n'est que ma femme; poursuivez. Le Chevalier. - Je vous disais donc que Madame a regardé Monsieur Colin, qu'elle le parcourait en le regardant, et semblait dire Que n'ÃÂȘtes-vous à moi, le petit homme; que vous seriez bien mon fait! Là -dessus je me suis mis à regarder Mademoiselle Colette; la demoiselle en mÃÂȘme temps a tourné les yeux dessus moi; tourner les yeux dessus quelqu'un, rien n'est plus simple, ce semble; cependant du tournement d'yeux dont je parle, de la beauté dont ils étaient, de ses charmes et de sa douceur, de l'émotion que j'ai sentie, ne m'en demandez point de nouvelles, voyez-vous, l'expression me manque, je n'y comprends rien. Est-ce votre fille, est-ce l'Amour qui m'a regardé? je n'en sais rien; ce sera ce que l'on voudra; je parle d'un prodige, je l'ai vu, j'en ai fait l'épreuve, et n'en réchapperai point. Voilà toute la connaissance que j'en ai. Blaise. - Par la jarnigué! ça est merveilleux; mais voyez donc cette petite masque! Claudine. - Ah! Monsieur Blaise, elle a deux pruniaux bian malins. Blaise. - Que faire à ça? ce sont les mians tout brandis. Madame Damis. - De beaux yeux sont un grand avantage. Le Chevalier. - Oui, pour qui les porte, j'en conviens; mais qui les voit en paie la façon, et je me serais bien passé que Monsieur Blaise eût donné copie des siens à sa fille. Blaise. - Pardi tenez, j'avons quasi regret d'avoir comme ça baillé note mine à nos enfants, pisque ça vous tracasse. Le Chevalier. - Homme d'honneur, ce que vous dites est touchant; mais il est un moyen. Claudine. - Lequeul? Le Chevalier. - Le titre de votre gendre me sortirait d'embarras, par exemple; et moyennant le nom de bru, la cousine guérirait. Je vous ai dit le mal, je vous montre le remÚde. Blaise. - Madame, ÃÂȘtes-vous d'avis que nous les guarissions? Le Chevalier. - Belle-mÚre, ne bronchez pas; je me retiens pour votre fille. Ne rebutez pas les descendants que je vous offre, prenez place dans l'histoire. Claudine, à part. - Queu plaisir! Oh bian je nous accordons à tout, pourveu que Madame n'aille pas dire que ce mariage n'est pas de niviau avec elle. Blaise. - Oh, morguenne! tout va de plain-pied ici, il n'y a ni à monter ni à descendre, voyez-vous. Le Chevalier. - Cousine, répondez; faites voir la modestie de vos sentiments. Madame Damis. - Puisque vous avez découvert ce que je pensais, je n'en ferai plus de mystÚre; je souscris à tout ce que vous ferez, on sera content de mes maniÚres. Je suis née simple et sans fierté, et votre fils m'a plu; voilà la vérité. Le Chevalier. - Repartez, beau-pÚre. Blaise. - Touchez là , mon gendre; allons, ma bru, ça vaut fait; j'achÚterons de la noblesse, alle sera toute neuve, alle en durera pus longtemps, et soutianra la vÎtre qui est un peu usée. Pour ce qui est d'en cas d'à présent, allez prendre un doigt de collation. Madame Claudine, menez-les boire cheux nous, et dites à noute laquais qu'il arrive pour me parler; je l'attends ici. Faites itou avartir les violoneux, car je veux de la joie. Le Chevalier donne la main aux dames, aprÚs avoir salué Blaise. ScÚne VI Blaise se promÚne en se carrant Blaise. - Parlons un peu seul; car à cette heure que je sis du biau monde, faut avoir de grandes réflexions à cause de mes grandes affaires. Allons, rÃÂȘvons donc, tout en nous promenant. Il rÃÂȘve. Un pÚre de famille a bian du souci, et c'est une mauvaise graine que des enfants. DrÚs que ça est grand, ça veut tùter de la noce. Stapendant on a un rang qui brille, des équipages qui clochont toujours, des laquais qui grugeont tout, et sans ce tintamarre-là , on ne saurait vivre. Les petites gens sont bianheureux. Mais il y a une bonne coutume; an emprunte aux marchands et an ne les paie point; ça soutient un ménage. Stapendant il m'est avis que je faisons un métier de fous, nous autres honnÃÂȘtes gens... Mais velà noute fiscal qui viant; je li devons de l'argent; mais il n'y a rian à faire, je savons mon devoir. ScÚne VII Le Fiscal, Blaise Le Fiscal. - Bonjour, maÃtre Blaise. Blaise. - Serviteur, noute fiscal. Mais appelez-moi Monsieur Blaise; ça m'appartiant. Le Fiscal, riant. - Ah! ah! ah! j'entends; votre fortune a haussé vos qualités. Soit, Monsieur Blaise, je me réjouis de votre aventure; vos enfants viennent de me l'apprendre; je vous en fais compliment, et je vous prie en mÃÂȘme temps de me donner les cinquante francs que vous me devez depuis un mois. Blaise. - Ca est vrai, je reconnais la dette; mais je ne saurais la payer, ça me serait reproché. Le Fiscal. - Comment! vous ne sauriez me payer? Pourquoi? Blaise. - Parce que ça n'est pas daigne d'une parsonne de ma compétence; ça me tournerait à confusion. Le Fiscal. - Qu'appelez-vous confusion? Ne vous ai-je pas donné mon argent? Blaise. - Eh bian oui, je ne vais pas à l'encontre; vous me l'avez baillé, je l'ons reçu, je vous le dois; je vous ai baillé mon écrit, vous n'avez qu'à le garder; venez de jour à autre me demander votre dû, je ne l'empÃÂȘche point; je vous remettrons, et pis vous revianrez, et pis je vous remettrons, et par ainsi de remise en remise le temps se passera honnÃÂȘtement; velà comme ça se fait. Le Fiscal. - Mais est-ce que vous vous moquez de moi? Blaise. - Mais, morgué! boutez-vous à ma place. Voulez-vous que je me parde de réputation pour cinquante chétifs francs? ça vaut-il la peine de passer pour un je ne sais qui en payant? Pargué ancore faut-il acouter la raison. Si ça se pouvait sans tourner au préjudice de mon état, je le ferions de bon coeur; j'ons de l'argent, tenez, en velà . Il m'est bian parmis d'en bailler en emprunt, ça se pratique; mais en paiement, ça ne se peut pas. Le Fiscal, à part. - Oh oh, voici mon affaire. Il vous est permis d'en prÃÂȘter, dites-vous? Blaise. - Oh tout à fait parmis. Le Fiscal. - Effectivement le privilÚge est noble, et d'ailleurs il vous convient mieux qu'à un autre; car j'ai toujours remarqué que vous ÃÂȘtes naturellement généreux. Blaise, riant et se rengorgeant. - Eh eh, oui, pas mal, vous tornez bian ça. Faut nous cajoler, nous autres gros monsieurs; j'avons en effet de grands mérites, et des mérites bian commodes; car ça ne nous coûte rian; an nous les baille, et pis je les avons sans les montrer; velà toute la çarimonie. Le Fiscal. - Je prévois que vous aurez beaucoup de ces vertus-là , Monsieur Blaise. Blaise, lui donnant un petit coup sur l'épaule. - Ca est vrai, Monsieur le fiscal, ça est vrai. Mais, morgué! vous me plaisez. Le Fiscal. - Bien de l'honneur à moi. Blaise. - Je ne dis pas que non. Le Fiscal. - Je ne vous parlerai plus de ce que vous me devez. Blaise. - Si fait da, je voulons que vous nous en parliez; faut-il pas que je vous amusions? Le Fiscal. - Comme vous voudrez; je satisferai là -dessus à la dignité de votre nouvelle condition; et vous me paierez quand il vous plaira. Blaise. - Chiquet à chiquet, dans quelques dizaines d'années. Le Fiscal. - Bon bon, dans cent ans; laissons cela. Mais vous avez l'ùme belle, et j'ai une grùce à vous demander, laquelle est de vouloir bien me prÃÂȘter cinquante francs. Blaise. - Tenez, fiscal, je sis ravi de vous sarvir; prenez. Le Fiscal. - Je suis honnÃÂȘte homme; voici votre billet que je déchire, me voilà payé. Blaise. - Vous velà payé, fiscal? jarnigué! ça est bian malhonnÃÂȘte à vous. Morgué! ce n'est pas comme ça qu'on triche l'honneur des gens de ma sorte; c'est un affront. Le Fiscal, riant. - Ah, ah, ah, l'original homme, avec ses mérites qui ne lui coûteront rien! ScÚne VIII Blaise, Arlequin, et ses enfants Blaise. - Par la sanguienne! il m'a vilainement attrapé là ; mais je li revaudrai. Arlequin. - Monsieur, que vous plaÃt-il de moi? Blaise. - Il me plaÃt que vous bailliez une petite leçon de bonne maniÚre à nos enfants dressez-les un petit brin selon leur qualité, à celle fin qu'ils puissent tantÎt batifoler à la grandeur, suivant les balivarnes du biau monde; vous ferez bian ça? Arlequin. - Eh qu'oui! j'ai sifflé plus de vingt linottes en ma vie, et vos enfants auront bien autant de mémoire. Colin. - Papa, je n'irons donc pas trouver la compagnie? Arlequin. - Dites Monsieur, et non papa. Colin. - Monsieur! est-ce que ce n'est pas mon pÚre? Blaise. - N'importe, petit garçon, faites ce qu'on vous dit. Colette. - Et moi, papa... dis-je, Monsieur..., irons-je?... Blaise. - Ecoutez tous deux ce qu'il vous dira auparavant, et pis venez, quand vous saurez la politesse; car je vous marie tous deux, voyez-vous! Colin. - Oh oh velà qui est bon; j'aime le mariage, moi; et je serai l'homme de qui? Blaise. - De Madame Damis. Colin, en se frottant les mains. - Tatigué! que j'allons rire! Arlequin. - Ce transport est bon, je l'approuve; mais le geste n'en vaut rien, je le casse. Colette, à Arlequin. - Et moi, mon bon Monsieur, qui est-ce qui me prend? Blaise. - Monsieur le Chevalier. Colette. - Eh bian tant mieux, je serai ChevaliÚre. Blaise. - Je vais toujours devant. Commencez la leçon et faites vite. Arlequin. - Allons, étudions. ScÚne IX Arlequin, [Colin], Colette Arlequin. - Laissez-moi me recueillir un moment. A part. Qu'est-ce que je leur dirai? je n'en sais rien, car pour du beau monde, je n'en ai vu que dans les rues, en passant; voilà tout le monde que je sais. N'importe, je me souviens d'avoir vu faire l'amour, j'entendis quelques paroles, en voilà assez. Tout haut. Ah çà , approchez. Comme ainsi soit qu'il n'est rien de si beau que les similitudes, commençons doctement par là . Prenez, Monsieur Colin, que vous ÃÂȘtes l'amant de Mademoiselle Colette; parlez-lui d'amour, et elle vous répondra; voyons. Colin saute de joie. - Parlez-donc, Mademoiselle, vous velà donc? Colette. - Oui, Monsieur, me voilà ! De quoi s'agit-il? Colin. - Il s'agit, Mademoiselle, qu'il y a bian des nouvelles. Colette. - Et queulles, Monsieur? Colin. - C'est que la biauté de votre parsonne... car il ne faut pas tant de priambule; et c'est ce qui fait d'abord que je vous veux pour femme. Qu'est-ce qu'ou dites à ça? Colette. - Je dis qu'il en arrivera ce qu'il pourra; mais que voute discours me hausse la couleur, parce que je n'avons pas la coutume d'entendre prononcer les choses que vous mettez en avant. Arlequin. - Ah! cela va couci-couci. Colin. - Ca est vrai, Mademoiselle; mais vous serez pus accoutumée à la seconde fois qu'à la premiÚre, et de fois en fois vous vous y accoutumerez tout à fait. A Arlequin. Fais-je bien? Arlequin. - J'aperçois quelque chose de rustique dans les derniÚres lignes de votre compliment. Colette. - Mais oui; il m'est avis qu'il a d'abord galopé de l'amour au mariage. Colin. - C'est que je suis hùtif; mais j'irai le pas. Je ne dirai pas que vous serez ma femme; mais ça n'empÃÂȘchera pas que je ne sois votre homme. Colette. - Eh bian! le vlà encore embarbouillé dans les épousailles. Colin. - Morgué! c'est que cette noce est friande, et mon esprit va toujours trottant enver elle. Arlequin. - Vous avez le goût d'une épaisseur!... Colin. - Bon, bon! laissons tout cela; tenez je m'en vas, je n'aime pas à ÃÂȘtre à l'école; je parlerai à l'aventure; laissez venir Madame Damis; pisqu'alle est veuve, alle me fera mieux ma leçon que vous. Adieu, mijaurée; je vous salue, noute magister. ScÚne X Arlequin, Colette Arlequin, à part. - Velà une éducation qui m'a coûté bien de la peine; achevons la vÎtre, Mademoiselle. PremiÚrement, je crois qu'il a raison, quand il vous appelle une mijaurée. Colette. - Eh pardi! il n'y a qu'à dire, je serai pus hardie; car je me retians à cette heure-ci. Tenez, ce n'était que mon frÚre qui m'en contait, dame! ça n'affriole pas. Mais, Monsieur le Chevalier, c'est une autre histoire; sa mine me plaÃt; vous varrez, vous varrez comme ça me démÚne le coeur. Voulez-vous que je lui dise que je l'aime? ça me fera biaucoup de plaisir. Arlequin. - Prrrr... comme elle y va! tout le sang de la famille court la poste; patience, mon écoliÚre; je vous disais donc quelque chose..., oÃÂč en étions-nous? Colette. - A l'endroit oÃÂč j'étais une mijaurée. Arlequin. - Tout juste, et je concluais... mais je ne conclus plus rien; j'ajouterai seulement ce qui s'ensuit. Quand les révérences seront faites, vous aurez une certaine modestie, qui sera relevée d'une certaine coquetterie... Colette. - Je boutrai une pincée de chaque sorte, n'est-ce pas? Arlequin. - Fort bien. Vous serez... timide. Colette. - Hélas! pourquoi? Arlequin. - Timide et galante. Colette. - Ah! j'entends, je boutrai de ça qui ne dit rian et qui n'en pense pas moins. Arlequin, à part. - L'aimable enfant! elle entend ce que je lui dis; et moi, je n'y comprends rien. Tout haut. Le Chevalier continuera; d'abord il ne sera que poli; petit à petit il deviendra tendre. Colette. - Et moi qui le varrai venir, je m'avancerai à l'avenant. Arlequin. - Elle veut toujours avancer. Colette. - Je lui baillerai bonne espérance, et je pardrai mon coeur à proportion que j'aurai le sian. Arlequin. - Ma foi, vous y ÃÂȘtes. Colette. - Oh! laissez-moi faire; je saurai bien petit à petit manquer de courage, et pis en manquer encore davantage, et pis enfin n'en avoir pus. Arlequin. - Il n'y a plus d'enfants! Mademoiselle, vous dira-t-il en vous abordant, vous voyez le plus humble des vÎtres. Colette. - Et moi, je vous remarcie de votre humilité, ce li ferai-je. Arlequin. - Que vous ÃÂȘtes aimable! qu'on a de plaisir à vous contempler! ajoutera-t-il, en penchant la tÃÂȘte. Qu'il serait heureux de vous plaire, et qu'un coeur qui vous adore goûterait d'admirables félicités! Ah! ma chÚre Demoiselle, quel tas de charmes! que d'appas! que d'agréments! votre personne en fourmille, ils ne savent oÃÂč se mettre... Souriez mignardement là -dessus. Colette sourit. Ah, ma déesse! puis-je espérer que vous aurez pour agréable la tendresse de votre amant?... Regardez-moi honteusement, du coin de l'oeil, à présent. Colette, l'imitant. - Comme ça? Arlequin. - Bon! Ah! qu'est-ce que c'est que cela? vous me lorgnez d'une maniÚre qui me transporte. Est-ce que vous m'aimeriez? Répondez. Je ne veux qu'un pauvre peit mot. Soupirez à présent. Colette. - Bian fort? Arlequin. - Non, d'un soupir étouffé. Colette. - Ah! Arlequin. - Oh! aprÚs ce soupir-là il deviendra fou, il ne dira plus que des extravagances; quand vous verrez cela, vous vous rendrez, vous lui direz je vous aime. Colette. - Tenez, tenez, le velà qui viant; je parie qu'il va me faire repasser ma leçon. Dame! je sais oÃÂč il faut me rendre, à cette heure. Arlequin. - Adieu donc; je vous mets la bride sur le cou. A part. Ouf! je crois que mon coeur a cru que je parlais sérieusement. ScÚne XI Le Chevalier, Colette, Arlequin Le Chevalier, à Arlequin. - Mon ami, tu fais ici la pluie et le beau temps; fais durer le dernier, je t'en prie; je suis né reconnaissant. Arlequin. - Mettez-vous en chemin; je vous promets le plus beau temps du monde. Il se retire. ScÚne XII Le Chevalier, Colette Le Chevalier. - J'ai quitté la compagnie, je n'ai pu, Mademoiselle, résister à l'envie de vous voir. J'ai perdu mon coeur, une charmante personne me l'a pris, cela m'inquiÚte, et je viens lui demander ce qu'elle en veut faire. N'ÃÂȘtes-vous pas la recéleuse? Donnez-m'en des nouvelles, je vous prie. Colette, à part. - Oh pisqu'il a perdu son coeur, nous ne bataillerons pas longtemps. Haut. Monsieur, pour ce qui est de votre coeur, je ne l'avons pas vu; si vous me disiez la parsonne qui l'a prins, on varrait ça. Le Chevalier. - Vous ne la connaissez donc pas? Colette, faisant la révérence. - Non, Monsieur; je n'avons pas cet honneur-là . Le Chevalier. - Vous ne la connaissez pas? Eh! cadédis, je vous prends sur le fait; vous portez les yeux de celle qui m'a fait le vol. Colette, à part. - Je le vois venir le malicieux. Haut. Monsieur, c'est pourtant mes yeux que je porte, je n'empruntons ceux-là de parsonne. Le Chevalier. - Parlez, ne vous voyez-vous jamais dans le cristal de vos fontaines? Colette. - Oh! si fait, queuquefois en passant. Le Chevalier. - Patience, eh qu'y voyez-vous? Colette. - Eh mais, je m'y vois. Le Chevalier. - Eh donc, voilà ma friponne. Colette, à part. - Hélas! il sera bientÎt mon fripon itou. Le Chevalier. - Que répondez-vous à ce que je dis? Colette. - Dame! ce qui est fait est fait. Votre coeur est venu à moi, je ne li dirai pas de s'en aller; et on ne rend pas cela de la main à la main. Le Chevalier. - Me le rendre! quand vous avez tiré dessus, quand vous l'avez incendié, qu'il se portait bien, et que vous l'avez fait malade! Non, ma toute belle, je ne veux point d'un incurable. Colette. - Queu pitié que tout ça! comment ferai-je donc? Le Chevalier. - Ne vous effrayez point; sans crier au meurtre, je trouve un expédient; vous m'avez maltraité le coeur, faites les frais de sa guérison; j'attendrai, je suis accommodant, le vÎtre me servira de nantissement, je m'en contente. Colette. - Oui-da! vous ÃÂȘtes bian fin! si vous l'aviez une fois, vous le garderiez peut-ÃÂȘtre. Le Chevalier. - Je vous le garderais! vous sentez donc cela, mignonne? une légion de coeurs, si je vous les donnais, ne paierait pas cette expression affectueuse; mais achevez; vous ÃÂȘtes naive, développez-vous sans façon, dites le vrai; vous m'aimez? Colette. - Oh! ça se peut bian; mais il n'est pas encore temps de le dire. Le Chevalier. - Je me mettrais à genoux devant ces paroles, je les savoure, elles fondent comme le miel; mais donc quand sera-t-il temps de tout dire? Colette. - Allez, allez toujours; je vous garde ça, quand je vous verrai dans le transport. Le Chevalier. - Faites donc vite, car il me prend. Colette. - Oh! je ne le veux pas lors, retournons oÃÂč nous étions. Vous me demandez mon coeur; mais il est tout neuf; et le vÎtre a peut-ÃÂȘtre sarvi. Le Chevalier. - Le mien, pouponne, savez-vous ce qu'on en dit dans le monde, le nom qu'on lui donne? on l'appelle l'indomptable. Colette. - Il a donc pardu son nom maintenant? Le Chevalier. - Il ne lui en reste pas une syllabe, vos beaux yeux l'ont dépouillé de tout; je le renonce, et je plaide à présent pour en avoir un autre. Colette. - Et moi, qui ne sais pas plaider, vous varrez que je pardrai cette cause-là . Le Chevalier la regarde. - Gageons, ma poule, que l'affaire est faite. Colette, à part. - Je crois que voici l'endroit de le regarder tendrement. Elle le regarde. Le Chevalier. - Je vous entends, mon ùme, ce regard-là décide; je triomphe, je suis vainqueur; mais faites doucement, la victoire m'étourdit, je m'égare, la tÃÂȘte me tourne; ménagez-moi, je vous prie. Colette, à part. - Velà qui est fait, il est fou, ça doit me gagner, faut que je parle. Le Chevalier. - Le papa vous donne à moi; signez, paraphez la donation, dites que je vous plais. Colette. - Oh! pour ça, oui, vous me plaisez; n'y a que faire de patarafe à ça. Le Chevalier. - Vous me ravissez sans me surprendre; mais voici Madame Damis et le beau-frÚre; nos affaires sont faites; ils viennent convenir des leurs. Retirons-nous. Colette sort. ScÚne XIII Madame Damis, Colin, Le Chevalier Le Chevalier. - Jusqu'au revoir. Monsieur Colin, vous aime-t-on? Colin. - Je sommes ici pour voir ça. Le Chevalier. - Achevez donc. ScÚne XIV Madame Damis, Colin Colin, à part. - Tùchons de bian dire. Haut. Madame, il est vrai que l'honneur de voir voute biauté est une chose si admirable, que par rapport à noute mariage, dont ce que j'en dis n'est pas que j'en parle car mon amitié dont je ne dis mot; mais..., morgué tenez, je m'embarbouille dans mon compliment, parlons à la franquette; il n'y a que les mots qui faisont les paroles. J'allons ÃÂȘtre mariés ensemble, ça me réjouit; ça vous rend-il gaillarde? Madame Damis, riant. - Il parle un assez mauvais langage, mais il est amusant. Colin. - Il est vrai que je ne savons pas l'ostographe; mais morgué! je sommes tout à fait drÎle; quand je ris, c'est de bon coeur; quand je chante, c'est pis qu'un marle, et de chansons j'en savons plein un boissiau; c'est toujours moi qui mÚne le branle, et pis je saute comme un cabri; et boute et t'en auras, toujours le pied en l'air; n'y a que moi qui tiant, hors Mathuraine, da, qui est aussi une sauteuse, haute comme une parche. La connaissez-vous? c'est une bonne criature, et moi aussi; tenez, je prends le temps comme il viant, et l'argent pour ce qu'il vaut. Parlons de vous. Je sis riche, ous ÃÂȘtes belle, je vous aime bian, tout ça rime ensemble; comment me trouvez-vous? Madame Damis. - Il ne vous manque qu'un peu d'éducation, Colin. Colin. - Morgué! l'appétit ne me manque pas, toujours; c'est le principal; et pis cette éducation, à quoi ça sart-il? Est-ce qu'on en aime mieux? Je gage que non. Marions-nous; vous en varrez la preuve. Velà parler, ça. Madame Damis. - Je crois que vous m'aimerez; mais écoutez, Colin; il faudra vous conformer un peu à ce que je vous dirai; j'ai de l'éducation, moi, et je vous mettrai au fait de bien des choses. Colin. - Bian entendu; mais avec la parmission de votre éducation, dites-moi, suis-je pas aimable? Madame Damis. - Assez. Colin. - Assez! c'est comme qui dirait beaucoup; mais c'est que la confusion vous rend le coeur chiche; baillez-moi votre main que je la baise; ça vous mettra pus en train. Il lui baise la main. Madame Damis. - Doucement, Colin, vous passez les bornes de la bienséance. Colin. - Dame! je vas mon train, moi, sans prendre garde aux bornes; mais morgué! dites-moi de la douceur. Madame Damis. - Ca ne se doit pas. Colin. - Eh bian! ça se prÃÂȘte; et je sis bon pour vous rendre. Madame Damis. - En vérité, l'Amour est un grand maÃtre! il a déjà rendu ses simplicités agréables. Colin. - Bon! velà une belle bagatelle voirement vous en varrez bian d'autres. ScÚne XV Madame Damis, Colin, Claudine, Blaise, Arlequin, Le Chevalier, Colette, Griffet On entend les violons. Le Chevalier, aprÚs avoir donné la main à Claudine. - Eh bien mes amis, ÃÂȘtes-vous tous d'accord? Colin. - Alle me trouve gaillard, et alle dit qu'alle est bian contente; mais velà des violoneux. Blaise. - Oui, c'est une petite politesse que je faisons à ma bru, comme un reste de collation. Le Chevalier. - Et le contrat? Sandis! c'est le repos de l'amour honnÃÂȘte; oÃÂč se tient le notaire? Blaise. - Il va venir; divartissons-nous en l'attendant; allons, violons, courage. La fÃÂȘte se fait, et dans le milieu de la fÃÂȘte, on apporte une lettre à Blaise qui dit Eh velà le clerc de noute procureux! Qu'est-ce, Monsieur Griffet? qu'y a-t-il de nouviau? Griffet. - Lisez, Monsieur. Blaise. - Tenez, mon gendre, dites-moi l'écriture. Le Chevalier. - J'ai cru devoir vous avertir que Monsieur Rapin fit hier banqueroute, et que l'état dans lequel il laisse ses affaires fait juger qu'il passe en pays étranger; il doit à plusieurs personnes, et ne laisse pas un sol; j'ai pris toutes les mesures convenables en pareil cas, j'y suis intéressé moi-mÃÂȘme; mais je ne vois nulle espérance. Mandez-moi cependant ce que vous voulez que je fasse; j'attends votre réponse, et suis... Le Chevalier, pliant la lettre, dit à Blaise. - Blaise, mon ami, il ne me reste plus qu'à vous répéter ce que le procureur a mis au bas de sa missive en lui rendant la lettre et suis... Car les articles de notre contrat sont passés en pays étranger; actuellement ils courent la poste. Adieu, Colette, je vous quitte avec douleur. Colette. - Velà donc cet homme qui me voulait bailler tout un régiment de coeurs! Le Chevalier. - Le régiment, le banqueroutier le réforme, il emporte la caisse. Arlequin. - Ma foi! ce n'est pas grand dommage; mauvaise milice que tout cela, qui ne vaut pas le pain d'amunition. Le Chevalier. - Je t'entends, faquin. Madame Damis. - Allons, Monsieur le Chevalier, donnez-moi la main; retirons-nous, car il se fait tard. Arlequin. - Bonsoir, la cousine; adieu, le cousin; mes compliments à vos aïeux, à cause du bon sens qu'ils vous ont laissé. Colin. - Pardi! c'est une accordée de pardue; tu me quittes, je te quitte, et vive la joie! Dansons, papa. Arlequin. - Sieur Blaise, vous m'avez pris sur le pied de cent écus par an; il y a un jour que je suis ici; calculons, payez et je pars. Blaise. - Femme, à quoi penses-tu? Claudine. - Je pense que velà bian des équipages de chus, et des casaques de reste. Blaise. - Et moi, je pense qu'il y a encore du vin dans le pot et que j'allons le boire. Allons, enfants, marchez. A Arlequin. Venez boire itou, vous; bon voyage aprÚs, et pis, adieu le biau monde. L'Ile de la raison ou les petits hommes Préface Comédie en trois actes et en prose Représentée pour la premiÚre fois par les comédiens français le jeudi II septembre 1727 Préface J'ai eu tort de donner cette comédie-ci au théùtre. Elle n'était pas bonne à ÃÂȘtre représentée, et le public lui a fait justice en la condamnant. Point d'intrigue, peu d'action, peu d'intérÃÂȘt; ce sujet, tel que je l'avais conçu, n'était point susceptible de tout cela il était d'ailleurs trop singulier; et c'est sa singularité qui m'a trompé elle amusait mon imagination. J'allais vite en faisant la piÚce, parce que je la faisais aisément. Quand elle a été faite, ceux à qui je l'ai lue, ceux qui l'ont lue eux-mÃÂȘmes, tous gens d'esprit, ne finissaient point de la louer. Le beau, l'agréable, tout s'y trouvait, disaient-ils; jamais, peut-ÃÂȘtre, lecture de piÚce n'a tant fait rire. Je ne me fiais pourtant point à cela l'ouvrage m'avait trop peu coûté pour l'estimer tant; j'en connaissais tous les défauts que je viens de dire; et dans le détail, je voyais bien des choses qui auraient pu ÃÂȘtre mieux; mais telles qu'elles étaient, je les trouvais bien. Et, quand la représentation aurait rabattu la moitié du plaisir qu'elles faisaient dans la lecture, ç'aurait toujours été un grand succÚs. Mais tout cela a changé sur le théùtre. Ces Petits Hommes, qui devenaient fictivement grands, n'ont point pris. Les yeux ne se sont point plu à cela, et dÚs lors on a senti que cela se répétait toujours. Le dégoût est venu, et voilà la piÚce perdue. Si on n'avait fait que la lire, peut-ÃÂȘtre en aurait-on pensé autrement et par un simple motif de curiosité, je voudrais trouver quelqu'un qui n'en eût point entendu parler, et qui m'en dÃt son sentiment aprÚs l'avoir lue elle serait pourtant autrement qu'elle n'est, si je n'avais point songé à la faire jouer. Je l'ai fait imprimer le lendemain de la représentation, parce que mes amis, plus fùchés que moi de sa chute, me l'ont conseillé d'une maniÚre si pressante, que je crois qu'un refus les aurait choqués ç'aurait été mépriser leur avis que de le rejeter. Au reste, je n'en ai rien retranché, pas mÃÂȘme les endroits que l'on a blùmés dans le rÎle du paysan, parce que je ne les savais pas; et à présent que je les sais, j'avouerai franchement que je ne sens point ce qu'ils ont de mauvais en eux-mÃÂȘmes. Je comprends seulement que le dégoût qu'on a eu pour le reste les a gùtés, sans compter qu'ils étaient dans la bouche d'un acteur dont le jeu, naturellement fin et délié, ne s'ajustait peut-ÃÂȘtre point à ce qu'ils ont de rustique. Quelques personnes ont cru que, dans mon Prologue, j'attaquais la comédie du Français à Londres. Je me contente de dire que je n'y ai point pensé, et que cela n'est point de mon caractÚre. La maniÚre dont j'ai jusqu'ici traité les matiÚres du bel esprit est bien éloignée de ces petites bassesses-là ; ainsi ce n'est pas un reproche dont je me disculpe, c'est une injure dont je me plains. Acteurs du prologue Acteurs du prologue Le Marquis. Le Chevalier. La Comtesse. Le Conseiller. L'Acteur. La scÚne est dans les foyers de la Comédie-Française. Prologue ScÚne premiÚre Le Marquis, Le Chevalier Le Marquis, tenant le Chevalier par la main. - Parbleu, Chevalier, je suis charmé de te trouver ici, nous causerons ensemble, en attendant que la comédie commence. Le Chevalier. - De tout mon coeur, Marquis. Le Marquis. - La piÚce que nous allons voir est sans doute tirée de Gulliver? Le Chevalier. - Je l'ignore. Sur quoi le présumes-tu? Le Marquis. - Parbleu, cela s'appelle les Petits Hommes; et apparemment que ce sont les petits hommes du livre anglais. Le Chevalier. - Mais, il ne faut avoir vu qu'un nain pour avoir l'idée des petits hommes, sans le secours de son livre. Le Marquis, avec précipitation. - Quoi! sérieusement, tu crois qu'il n'y est pas question de Gulliver? Le Chevalier. - Eh! que nous importe? Le Marquis. - Ce qu'il m'importe? C'est que, s'il ne s'en agissait pas, je m'en irais tout à l'heure. Le Chevalier, riant. - Ecoute. Il est trÚs douteux qu'il s'en agisse; et franchement, à ta place, je ne voudrais point du tout m'exposer à ce doute-là je ne m'y fierais pas, car cela est trÚs désagréable, et je partirais sur-le-champ. Le Marquis. - Tu plaisantes. Tu le prends sur un ton de railleur. Mais en un mot, l'auteur, sur cette idée-là , m'a accoutumé à des choses pensées, instructives; et si on ne l'a pas suivi, nous n'aurons rien de tout cela. Le Chevalier, raillant. - Peut-ÃÂȘtre bien, d'autant plus qu'en général et toute comédie à part, nous autres Français, nous ne pensons pas; nous n'avons pas ce talent-là . Le Marquis. - Eh! mais nous pensons, si tu le veux. Le Chevalier. - Tu ne le veux donc pas trop, toi? Le Marquis. - Ma foi, crois-moi, ce n'est pas là notre fort pour de l'esprit, nous en avons à ne savoir qu'en faire; nous en mettons partout, mais de jugement, de réflexion, de flegme, de sagesse, en un mot, de cela montrant son front, n'en parlons pas, mon cher Chevalier; glissons là -dessus on ne nous en donne guÚre; et entre nous, on n'a pas tout le tort. Le Chevalier, riant. - Eh, eh, eh! je t'admire, mon cher Marquis, avec l'air mortifié dont tu parais finir ta période mais tu ne m'effrayes point; tu n'es qu'un hypocrite; et je sais bien que ce n'est que par vanité que tu soupires sur nous. Le Marquis. - Ah! par vanité celui-là est impayable. Le Chevalier. - Oui, vanité pure. Comment donc! Malpeste! il faut avoir bien du jugement pour sentir que nous n'en avons point. N'est-ce pas là la réflexion que tu veux qu'on fasse? Je le gage sur ta conscience. Le Marquis, riant. Ah, ah, ah! parbleu, Chevalier, ta pensée est pourtant plaisante. Sais-tu bien que j'ai envie de dire qu'elle est vraie? Le Chevalier. - TrÚs vraie; et par-dessus le marché, c'est qu'il n'y a rien de si raisonnable que l'aveu que tu en fais. Je t'accuse d'ÃÂȘtre vain, tu en conviens; tu badines de ta propre vanité il n'y a peut-ÃÂȘtre que le Français au monde capable de cela. Le Marquis. - Ma foi, cela ne me coûte rien, et tu as raison; un étranger se fùcherait et je vois bien que nous sommes naturellement philosophes. Le Chevalier. - Ainsi, si nous n'avons rien de sensé dans cette piÚce-ci, ce ne sera pas à l'esprit de la nation qu'il faudra s'en prendre. Le Marquis. - Ce sera au seul Français qui l'aura fait. Le Chevalier. - Ah! nous voilà d'accord; et pour achever de te prouver notre raison, va-t'en, par exemple; chez une autre nation lui exposer ses ridicules, et y donner hautement la préférence à la tienne elle ne sera pas assez forte pour soutenir cela, on te jettera par les fenÃÂȘtres. Ici tu verras tout un peuple rire, battre des mains, applaudir à un spectacle oÃÂč on se moque de lui, en le mettant bien au-dessous d'une autre nation qu'on lui compare. L'étranger qu'on y loue n'y rit pas de si bon coeur que lui, et cela est charmant. Le Marquis. - Effectivement cela nous fait honneur, c'est que notre orgueil entend raillerie. Le Chevalier. - Il est moins neuf que celui des autres. Dans de certains pays sont-ils savants? leur science les charge; ils ne s'y font jamais, ils en sont tout entrepris. Sont-ils sages? c'est avec une austérité qui rebute de leur sagesse. Sont-ils fous, ce qu'on appelle étourdis et badins? leur badinage n'est pas de commerce; il y a quelque chose de rude, de violent, d'étranger à la véritable joie; leur raison est sans complaisance, il lui manque cette douceur que nous avons, et qui invite ceux qui ne sont pas raisonnables à le devenir chez eux, tout est sérieux, tout y est grave, tout y est pris à la lettre on dirait qu'il n'y a pas encore assez longtemps qu'ils sont ensemble; les autres hommes ne sont pas encore leurs frÚres, ils les regardent comme d'autres créatures. Voient-ils d'autres moeurs que les leurs? cela les fùche. Et nous, tout cela nous amuse, tout est bien venu parmi nous; nous sommes les originaires de tous pays chez nous le fou y divertit le sage, le sage y corrige le fou sans le rebuter. Il n'y a rien ici d'important, rien de grave que ce qui mérite de l'ÃÂȘtre. Nous sommes les hommes du monde qui avons le plus compté avec l'humanité. L'étranger nous dit-il nos défauts? nous en convenons, nous l'aidons à les trouver, nous lui en apprenons qu'il ne sait pas; nous nous critiquons mÃÂȘme par galanterie pour lui, ou par égard à sa faiblesse. Parle-t-il des talents? son pays en a plus que le nÎtre; il rebute nos livres, et nous admirons les siens. Manque-t-il ici aux égards qu'il nous doit? nous l'en accablons, en l'excusant. Nous ne sommes plus chez nos quand il y est; il faut presque échapper à ses yeux, quand nous sommes chez lui. Toute notre indulgence, tous nos éloges, toutes nos admirations, toute notre justice, est pour l'étranger; enfin notre amour-propre n'en veut qu'à notre nation; celui de tous les étrangers n'en veut qu'à nous, et le nÎtre ne favorise qu'eux. Le Marquis. - Viens, bon citoyen, viens que je t'embrasse. Morbleu! le titre excepté, je serais fùché à cette heure que dans la comédie que nous allons voir, on eût pris l'idée de Gulliver; je partirais si cela était. Mais en voilà assez. Saluons la Comtesse, qui arrive avec tous ses agréments. ScÚne II Le Marquis, Le Chevalier, La Comtesse, Le Conseiller La Comtesse. - Ah! vous voilà , Marquis! Bonjour, Chevalier; ÃÂȘtes-vous venu avec des dames? Le Marquis. - Non, Madame, et nous n'avons fait que nous rencontrer tous deux. La Comtesse. - J'ai préféré la comédie à la promenade oÃÂč l'on voulait m'emmener et Monsieur a bien voulu me tenir compagnie. Je suis curieuse de toutes les nouveautés comment appelle-t-on celle qu'on va jouer? Le Chevalier. - Les Petits Hommes, Madame. La Comtesse. - Les Petits Hommes! Ah, le vilain titre! Qu'est-ce que c'est que des petits hommes? Que peut-on faire de cela? Le Marquis. - Toutes les dames disent que cela ne promet rien. La Comtesse. - Assurément, le titre est rebutant; qu'en dites-vous, Monsieur le Conseiller? Le Conseiller. - Les Petits Hommes, Madame! Eh! oui-da! Pourquoi non? Je trouve cela plaisant. Ce sera peut-ÃÂȘtre comme dans Gulliver; ils y sont si jolis! Il y a là un grand homme qui les met dans sa poche ou sur le bout du doigt, et qui en porte cinquante ou soixante sur lui; cela me réjouirait fort. Le Marquis, riant. - Il sera difficile de vous donner ce plaisir-là . Mais voilà un acteur qui passe; dem nFww.
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  • c est vers toi que je me tourne accords