CULTURE MISE À JOUR DU THEÂTRE Ah ! c'qu'on s'emmerde ici TSOUIN TSOUIN ! MAJ du Je me plaisais à surnommer ce théâtre "Ah ce qu'on s'emmerde ici". Il faut dire que l'ancien directeur - plutôt sympathique- était l'archétype du bobo trottinette crypto-marxiste, et la rombière de l'assoc des amis du théâtre veillait au grain côté orthodoxie bourge, et la programmation s'en ressentait. D'où une sélection de pièces plus chiantes les unes que les autres, mais de gôôôche. Là , ça défrise, du Labiche pour rigoler avec des histoires de cocus, et ce sont ceux qui y sont qui se marrent le plus, et entonnent en sortant "Si tous les cocus, avaient des clochettes, des clochettes au dessus d'la tête, ça f'rait tant de rafut, qu'on s'entendrait plus. MAJ On apprend que Eric LOUVIOT abandonne le Tanit Théâtre. De plus, il n'habite pas Lisieux mais Caen, on comprend mieux pourquoi faire rigoler les Lexoviens le samedi soir n'est pas vraiment sa priorité. Pfff... MAJ La programmation 2013/2014 a été dévoilée. C'est le choix du dirlo, Eric Louviot, qui se prend pour le roi Lear un looser, et qui précise qu'il a privilégié quatre axes, et même qu'il n'y aura pas de "variétés", entendre par là du Boulevard, de l'Opérette, des comiques, bref de la rigolade popu, avec son folklore de cocus, de soubrettes, de plaisanteries paillardes et j'en passe. Bon, le jazz est bien servi, on ne va pas trop taper sur l'homme, ouvert à la discussion. Il n'en reste pas moins que cette programme est soporifique, branchouille, bobo de gôôôche en général et de prof en particulier, mâtiné d'élitisme bourge. Déjà , la couverture du programme est suspecte, un paon, avec un guitoune sur la tête munie d'une fermeture éclair, ça a forcément une signification. S'il y a un psy dans la salle, à votre disposition pour publier l'analyse Freudienne des fantasmes que cette image peut suggérer, avec commentaire circonstancié sur la personnalité de son auteur. Et avis sur les précautions à prendre par l'entourage, voire une expédition sous camisole au BS le Bon Sauveur. Bref, on va encore s'emm.. à cent sous de l'heure cette saison. Rassurez-vous, si la liste de gauche passe, ça va être pire. Seul moyen pour rigoler au théâtre la saison prochaine, virer Aubril, car c'est lui le président de l'INTERCOM qui finance cette soupe à la grimace. Et d'entonner, sur l'air de "Dans un amphithéâtre" Dans notre pauvre théâtre bis Not' théâtre ter Tsouin Tsouin Y'avait un macchabée ter Macchabée ter Tsouin Tsouin Etc.. Ah s'qu'on s'emmerde ici / On se fait vraiment ch... / On s'ennuie à mourir / Raz le bol de la Kulture / On en fera du pâté / Qui nous fera dégueuler. LE JUGEMENT SACRÉ Cliquer sur les miniatures L'ECHO JOLI ne résiste pas au plaisir de publier le jugement du tribunal administratif de Caen qui condamne une nouvelle fois la CCLPA. Selon Maître GUIBERT, ils n'ont pas encore fait appel. Pas certain qu'AUBRIL, qui a le pouvoir d'ester en justice, le fasse. Le scandale du coût pour le contribuable de cette guéguerre qui sera systématiquement perdue enfle. Il y a un conseil communautaire lundi 28, et des questions écrites sont à l'ordre du jour. Comme certains "nains de jardin" sont échaudés par le coup du tracé du TGV, il est possible que Firmin doivent faire face à une fronde qui se termine par un votre négatif pour cet appel, comme pour le "pôle muséal" mort né. Problème comme le coup pourri de la "musique sacrée" a capoté, il va falloir imaginer autre chose et surtout pas laisser faire les pervers des services de com. Suggestions composer la danse des placards, une petite musique de jour, la marche funèbre pour la sortie de la mairie de la liste Firmin battue aux municipales, les danses Augeronnes, un Te deum à la gloire des biftons défunts des contribuables, une aubade en Sibm harmonique pour charmer la vipère à chignon... LA CULTURE VIRÉE MAJ Après avoir saqué l'adjointe à la culture comme une malpropre, Firmin nous avait annoncé, toujours lors la fameuse réunion avec les commerçants, qu'il allait verser la compétence culture à la CCLPA. C'est pas gagné, car lors d'un repas familial dans une commune rurale, très rurale, un membre de la docte assemblée de la CCLPA a émis quelques doutes et lâché le qualificatif "ingérable". Firmin, qui a déjà senti le vent du boulet lors du dernier vote sur le chiffon de papier du projet de territoire voir ci-dessous "les péquenots se rebiffent" pourrait bien se faire envoyer aux pelotes sur ce sujet. Déjà qu'avec le coup tordu de l'Ellipse les élus ruraux vont ruer dans les brancards. A cette occasion, un truc qui m'avait échappé la piscine est gérée par la commission culture de la CCLPA, de l'aqua-culture en quelque sorte. "Les péquenots se rebiffent" MAJ Bon, tout d'abord, pas de polémique autour du mot "péquenot", c'est pour faire un titre dans le style d'Audiard Le cave se rebiffe. Une des caractéristiques du camarade super-cumulard est qu'il a horreur de l'adversité, la preuve il avait lâchement démissionné alors qu'il était élu lors du deuxième mandat d'Yvette Roudy. Môssieur se dégonfle quand il s'agit de ferrailler dans l'opposition, et avec Yvette il fallait du Tolède. Môssieur préfère les grandes tapes dans le dos et les patins pour les filles, et faire passer ses coups dans le consensus. C'était le cas jusque maintenant à la CCLPA, où tout le monde la bouclait sévère, au moins en séance plénière. Car pour ce qui est des tractations en coulisses, à la mode Vaticane, l'Echo Joli n'a pas encore d'honorable correspondant dans cette instance. La place est libre. Il faut dire que les élus ruraux, les "péquenots", qui ne sont pas vraiment des tribuns habitués à la polémique pas besoin pour gérer un village, sont plus faciles à embobiner que la camarade Clotilde. La corde sensible de l'Augeron de base, c'est évidemment les picaillons. Et là ça commence à coincer. La ponte du projet de territoire a pris un an, rédigé par on se sait qui, et "porté à la connaissance du conseil". Du blabla de technocrasseux, pour couvrir et justifier les opérations financières et commerciales en cours aux "Hauts de Glos" sans doute. La pompe à fric capitaliste ne néglige jamais de faire raquer le contribuable, surtout que pour viabiliser les 100 hectares en général et les 12 hectares de l'Ellipse en particulier avec son parking de 900 places, sa voirie, ses "jeux d'eaux" Versaillais, sans oublier caméras et miradors, locaux pour la flicaille privée et j'en passe et des meilleures. Un coup de force a eu lieu autour de la fiscalité du foncier bâti, et il est dans l'air d'en mettre une petite couche sur la taxe d'habitation. Comme c'est un peu mystérieux, avant de vraiment savoir ce qui se passe il va falloir passer à la phase investigation, toutes les infos sont bienvenues. Ca ronchonne donc, si bien que lors du vote, mon Firmin a senti le vent du boulet. 57 votants à bulletin secret, 28 pour, 21 contre et 8 miraculeuses abstentions, sinon, c'était plié. Et ça, c'est un vrai crime de lèse-cumulard. On comprend maintenant pourquoi la bande des cinq qui manipule le conseil municipal aussi bien que le conseil communautaire, aux postes clés de la CCLPA, a refusé genre sectaire la présence de membres de l'opposition Lexovienne à la CCLPA il fallait que personne ne mette son nez dans cette instance qui échappe à tout contrôle démocratique. LA CULTURE DÉSHABILLÉE "Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver" J. Goebbels La misère culturelle à Lisieux, allégorie. MAJ Cette affaire a mis en évidence la véritable personnalité du valet des marquises, qu'elles soient de la côôôte ou Lexovienne à chignon. Cela créé des remous dans la majorité municipale, reste à savoir s'il y aura d'autres rébellions telle que celle de Michèle Gesnouin "qui défie son maître" alors qu'elle n'en avait pas. Ca balance pas mal à Lisieux et dans la presse est diffusé ce que l'Echo Joli savait déjà , que "la bande des cinq" qui décide de tout sans aucune concertation, est composée de Firmin Bernard Aubril, de notre chère Marquise du Chignon des Orangers de la Cour de la Mairie Mme De Faccio, du Grand Maître de l'Ordre des Panneaux Solaires des Chiottes du Carmel Gilbert Godereaux, du très immobilier Paul des Brosses des Rochettes Paul Mercier et du Phynancier à la baignoire fuyante, alias Jean Paul Soulbieu est-ce volontaire ou du fait de ses fonctions ?. Grand absent, un petit roquet. Le "bureau du maire" n'est qu'une chambre d'enregistrement, que dire des "réunions majoritaires". En ville, l'électorat bien vieux et bien sage commence à avoir des doutes. Certains habitants nous décrivent la dégradation de la propreté et de la sécurité en centre ville, la prise de conscience est en marche. Ce qui est sûr c'est que Firmin ne bougera pas, sa préoccupation principale c'est de se pavaner en ville, de courir les cocktails et de balancer de la poudre aux yeux dans son sillage. A la différence de 2008, où Firmin avait retiré leurs délégations à Ursula Oger et Marcel Blin juste avant les élections, là il va falloir se traîner quatre ans une adjointe sans délégation, qui doit rester à sa place protocolaire au conseil et être présente en bureau du maire. D'où évidemment la pression qu'ils ont exercé pour qu'elle démissionne. Ils vont de toute évidence s'acharner sur Michèle Gesnouin, comme sur M. Batrel et JP Seguin et bien d'autres exécutés la spécialiste de la gégène politique étant sans conteste l'amatrice d'orangers. Mine de rien, le troisième mandat vient de prendre l'eau. MAJ La culture déshabillée, pas l'adjointe. Michèle Gesnouin MG vient de se faire SACquer par la vieille garde UMPiste. Il y a eu des prémisses, avec la prise de parole à sa place par le maire lors du dernier conseil, puis la réunion avec les commerçants où Firmin a été furax de la question posée par Jean Luc Davy PROCOM au sujet de l'intérêt du transfert du Musée dans la Banque de France. Michèle Gesnouin avait apparemment bossé sur cette histoire, et avait fait visiter les lieux aux huiles administratives. Je lui avais personnellement dit dans un entretien informel qu'elle prenait des initiatives et qu'elle réussissait, ce qui avait le don de déplaire aux vieux incapables accrochés au pouvoir qui entourent et encadrent notre cher Firmin. On ne serait pas étonné d'apprendre que la décision de fusiller Michèle Gesnouin a été prise en présence, voire à l'initiative de l'antédiluvien gnome qui grenouille encore, car on le voit en ville, Dédé soi même André Fanton. La méthode y est réunion d'alcôve secrète en petit cénacle, confiscation de l'attribution culture par transfert des compétences à la communauté de commune, mise devant le fait accompli il y a 15 jours dans le bureau du maire, "sans débat", "à la hâte", par "un petit groupe d'élus". CQFD. Pour Lisieux, c'est une révolution médiathèque à Yvette, musée, toutes les associations culturelles dont la musique qui m'intéresse, dont évidemment celles intéressées par le transfert du musée à la BdF. Comme il y a de la place, il y avait possibilité de transformer le lieu en agora culturelle en lieu et place du poussiéreux musée actuel. "La culture n'a jamais été considérée comme une priorité par le maire et son équipe". Faut-il s'en étonner ? Rien que le graphisme de la signature de Firmin et ses discours de naze en disent long. Rappelons la hargne vengeresse avec laquelle sa garde rapprochée traite deux hommes de culture Michel Batrel et Jean Pierre Seguin, dans des procès que la mairie perd mais qui coûtent cher aux contribuables. MG, qui en a, du caractère, a donné une interview au Pays d'Auge lundi Julien Lagarde, publiée mardi "clash à Lisieux", "tacle". Avec des cruautés "sous-estime la culture", "manque d'ambition", "désert culturel", "je dérange", "tout dépend de l'image que le maire veut donner de sa ville"... On notera qu'au moment de l'interview MG disait "on ne quitte pas un navire qui tangue". A la parution mardi ou avant vu le fil rouge qui relie la mairie à la "rédaction unique", branle bas de combat. Aubril et sa bande décident mardi après midi, non seulement de retirer ses délégations à MG culture, enseignement et cuisines municipales !, mais la somment de démissionner. Retirer des délégations est légal, sommer de démissionner est infect. C'est donc la CCLPA et Christian AUZOUX qui vont récupérer le bébé. Ne connaissant pas l'individu et ses appétences politiques, pas de commentaires. Les associations culturelles vont toutes basculer à la CCLPA comme celles gravitant par exemple autour de la natation, on connaît le résultat avec Le Nautile, on ferme et démerdez-vous. C'est pour janvier 2011. Moralité Firmin n'est pas un démocrate, c'est un sectaire UMPiste, un autocrate bon teint, capable de tout en matière de violence politique. Rendez-vous au conseil municipal le mardi car il faut légalement entériner tout cela et trouver un remplaçant dans la bande pour cette délégation croupion. Que va faire Michèle Gesnouin ? Mystère, mais l'Echo Joli l'a contactée et lui ouvre ses colonnes. Ce matin, sa bobine figurait encore sur le site de la ville. Le Karcher est en route pour effacer toute trace de MG. Cette décision "hâtive" n'est pas sans faire des dégâts dans la majorité à qui le tour ? Car les autocrates pour rester soft ont tendance à rapidement passer au bouc émissaire suivant. Et puis après, pour la ramener sur "l'ouverture" c'était le cas, tu as bonne mine.
Etd'entonner, sur l'air de "Dans un amphithéâtre" : Dans notre pauvre théâtre (bis) Not' théâtre (ter) Y'avait un macchabée (ter) Macchabée (ter) Tsouin Tsouin Etc.. Ah s'qu'on s'emmerde ici / On se fait vraiment ch / On s'ennuie à mourir / Raz le bol de la Kulture / On en fera du pâté / Qui nous fera dégueuler. LE JUGEMENT SACRÉ . Cliquer sur les miniatures . L'ECHO JOLI
Victor Hugo est célèbre pour ses combats en faveur de la justice, ou plus exactement contre l'injustice celle des tribunaux comme celle de la société qui marginalise, voire criminalise les pauvres. Il est venu en aide aux condamnés, on sait à quel point il abhorrait la peine de mort cf. Claude Gueux ; Le Dernier jour d'un condamné. L'écrivain romantique a d'ailleurs préféré le chemin de l'exil après le coup d'Etat de Napoléon III, tant l'usurpation du pouvoir l'a révolté. Il n'a eu de cesse de dénoncer la tyrannie de cet usurpateur, depuis son île anglo-normande. Elu député à l'Assemblée, il a pris la défense des victimes de l'injustice ou de la misère ; selon lui, "ceux qui luttent contre l'injustice sont haïs", il affirmait ainsi "je suis haï, pourquoi ? parce que je défends les faibles, les vaincus, les petits, les enfants." Il ne mâchait pas ses mots pour parler du régime mis en place avec le 2nd Empire "ce gouvernement, je le caractérise d'un mot la police partout, la justice nulle part" et cette position idéologique transparaît dans ses romans, notamment Les Misérables. Victor Hugo n'hésite pas à évoquer ce monde injuste où certains mangent à leur faim et où d'autres doivent lutter pour obtenir une once de nourriture. Il souligne par exemple l'injustice qu'il y a à envoyer quelqu'un en prison parce qu'il avait besoin de nourrir sa famille. Jean Valjean incarne ce type d'homme, injustement condamné aux travaux forcés. La poésie dénonce aussi le sort des plus vulnérables que sont les enfants ou les femmes cf. "Mélancholia". Préface du Dernier jour d'un condamné extrait Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort nécessaire. D'abord, – parce qu'il importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. – S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. À quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'échapper d'une prison ? Faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ? Pas de bourreau où le geôlier suffit. Mais, reprend-on, – il faut que la société se venge, que la société punisse. – Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est de Dieu. La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d'elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons. Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l'exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! - Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l'effet qu'on en attend. Loin d'édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n'a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint- Pol, immédiatement après l'exécution d'un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l'échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez. Victor Hugo UNE INJUSTICEAlors qu'il revient d'un dîner chez Mme de Girardin, Victor Hugo est le témoin et l'acteur d'une scène qui lui inspirera l'altercation de Fantine et de M. Bamatabois dans les H. quitta d'assez bonne heure Mme de Girardin. C'était le 9 janvier. Il neigeait à flocons. Il avait des souliers minces, et, quand il fut dans la rue, il vit l'impossibilité de revenir à pied chez lui. Il descendit la rue Taitbout, sachant qu'il avait une place de cabriolets sur le boulevard au coin de cette rue. Il n'y en avait aucun. Il attendit qu'il en faisait ainsi le planton, quand il vit un jeune homme ficelé, et cossu dans sa mise, se baisser, ramasser une grosse poignée de neige et la planter dans le dos d'une fille qui stationnait au coin du boulevard et qui était en robe fille jeta un cri perçant, tomba sur le fashionable, et le battit. Le jeune homme rendit les coups, la fille riposta, la bataille alla crescendo, si fort et si loin que les sergents de ville empoignèrent la fille et ne touchèrent pas à l' voyant les sergents de ville mettre la main sur elle, la malheureuse se débattit. Mais, quand elle fut bien empoignée, elle témoigna la plus profonde que deux sergents de ville la faisaient marcher de force, la tenant chacun par le bras, elle s’écriait - Je n'ai rien fait de mal, je vous assure, c'est le monsieur qui m'en a fait. Je ne suis pas coupable ; je vous en supplie, laissez-moi. Je n'ai rien fait de mal, bien sûr, bien sûr !Les sergents de ville lui répliquaient sans l’écouter - Allons, marche ; tu en as pour tes six mois. - La pauvre fille à ces mots Tu en as pour tes six mois, recommençait à se justifier et redoublait ses suppliques et ses prières. Les sergents de ville, peu touchés de ses larmes, la traînèrent à un poste rue Chauchat, derrière l’ H., intéressé malgré lui à la malheureuse, les suivait, au milieu de cette cohue de monde qui ne manque jamais en pareille circonstance. Arrivé près du poste, V. H. eut la pensée d'entrer et de prendre parti pour la fille. Mais il se dit qu'il était bien connu, que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours 1 et que se mêler à une semblable affaire c'était prêter le flanc à toutes sortes de mauvaises plaisanteries. Bref, il n'entra salle où l'on avait déposé la fille était au rez-de-chaussée et donnait sur la rue. Il regarda ce qui se passait, à travers les vitres. Il vit la pauvre femme se traîner de désespoir par terre, s'arracher les cheveux ; la compassion le gagna, il se mit à réfléchir, et le résultat de ses réflexions fut qu'il se décida à il mit le pied dans la salle, un homme, qui était assis devant une table éclairée par une chandelle et qui écrivait, se retourna et lui dit d'une voix brève et péremptoire - Que voulez-vous, Monsieur ?- Monsieur, j'ai été témoin de ce qui vient de se passer ; je viens déposer de ce que j'ai vu et vous parler en faveur de cette ces mots, la femme regarda V. H., muette d’étonnement, et comme Monsieur, votre déposition, plus ou moins intéressée, ne sera d'aucune valeur. Cette fille est coupable de voies de fait sur la place publique, elle a battu un monsieur. Elle en a pour ses six mois de fille recommençait à sangloter, à crier, à se rouler. D'autres filles qui l’avaient rejointe lui disaient Nous irons te voir. Calme-toi. Nous te porterons du linge. Prends cela en attendant. » Et en même temps elles lui donnaient de l’argent et des Monsieur dit V. H., lorsque vous saurez qui je suis, vous changerez peut-être de ton et de langage et vous m' Qui êtes-vous donc, monsieur ?V. H. ne vit aucune raison pour ne pas se nommer. ll se nomma. Le commissaire de police, car c'était un commissaire de police, se répandit en excuses, devint aussi poli et aussi déférent qu'il avait été arrogant, lui offrit une chaise et le pria de vouloir bien prendre la peine de s' H. lui raconta qu'il avait vu, de ses yeux vu, un monsieur ramasser un paquet de neige et le jeter dans le dos de cette fille ; que celle-ci, qui ne voyait même pas ce monsieur, avait poussé un cri témoignant d'une vive souffrance ; qu'en effet elle s'était jetée sur le monsieur, mais qu'elle était dans son droit ; qu'outre la grossièreté du fait, le froid violent et subit causé par cette neige pouvait, en certain cas, lui faire le plus grand mal ; que, loin d'ôter à cette fille - qui avait peut-être une mère ou un enfant - le pain gagné si misérablement, ce serait plutôt l’homme coupable de cette tentative envers elle qu'il faudrait condamner à des dommages-intérêts enfin que ce n'était pas la fille qu'on aurait dû arrêter, mais l' ce plaidoyer, la fille, de plus en plus surprise, rayonnait de joie et d'attendrissement. - Que ce monsieur est bon ! disait-elle. Mon Dieu, qu’il est bon ! Mais c'est que je ne l'ai jamais vu, c'est que je ne le connais pas du tout !Le commissaire de police dit à V. H. - Je crois tout ce que vous avancez, Monsieur ; mais les sergents de ville ont déposé, il y a un procès-verbal commencé. Votre déposition entrera dans ce procès-verbal, soyez-en sûr. Mais il faut que la justice ait son cours et je ne puis mettre cette fille en liberté. - Comment ! Monsieur, après ce que je viens de vous dire et qui est la vérité - vérité dont vous ne pouvez pas douter, dont vous ne doutez pas, - vous allez retenir cette fille ? Mais cette justice est une horrible Il n'y a qu’un cas, Monsieur, où je pourrais arrêter la chose, ce serait celui où vous signeriez votre déposition ; le voulez-vous ?- Si la liberté de cette femme tient à ma signature, la V. H. femme ne cessait de dire Dieu ! que ce monsieur est bon ! Mon Dieu, qu'il est donc bon !Ces malheureuses femmes ne sont pas seulement étonnées et reconnaissantes quand on est compatissant envers elles ; elles ne le sont pas moins quand on est attribué à Adèle Hugo Melancholia extraitOù vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellementDans la même prison le même sous les dents d'une machine sombre,Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de on ne s'arrête et jamais on ne quelle pâleur ! la cendre est sur leur fait à peine jour, ils sont déjà bien ne comprennent rien à leur destin, hélas !Ils semblent dire à Dieu Petits comme nous sommes,Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »O servitude infâme imposée à l'enfant !Rachitisme ! travail dont le souffle étouffantDéfait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,Qui produit la richesse en créant la misère,Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !Progrès dont on demande Où va-t-il ? que veut-il ? »Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,Une âme à la machine et la retire à l'homme !Que ce travail, haï des mères, soit maudit !Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !O Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux ! Victor Hugo, Les Contemplations, Livre III Portrait de Cosette illustration des Misérables LES COMBATS DE VICTOR HUGO exemple des MisérablesCf. Lettre à LAMARTINE Témoignage de leur amitié et de leur admiration commune, cette lettre de Victor Hugo à Alphonse de Lamartine le 24 juin 1862 – parmi les cinq que le musée V. Hugo Paris conserve –, évoque les convictions et les ambitions profondes qui ont guidé la rédaction des Misérables. Mon illustre ami, Si le radical, c’est l’idéal, oui, je suis radical. Oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j’appelle le mieux ; le mieux, quoique dénoncé par un proverbe, n’est pas l’ennemi du bien, car cela reviendrait à dire le mieux est l’ami du mal. Oui, une société qui admet la misère, oui, une religion qui admet l’enfer, oui une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une religion et une humanité inférieures, et c’est vers la société d’en haut, vers l’humanité d’en haut, et vers la religion d’en haut que je tends ; société sans roi, humanité sans frontières, religion sans livre. Oui je combats le prêtre qui vend le mensonge et le juge qui rend l’injustice. Universaliser la propriété, ce qui est le contraire de l’abolir, en supprimant le parasitisme, c'est à dire arrêter à ce but tout homme propriétaire et aucun homme maître, voilà pour moi la véritable économie sociale et politique. J’abrège et je me résume. Oui, autant qu’il est permis à l’homme de vouloir je veux détruire la fatalité humaine ; je condamne l’esclavage, je chasse la misère, j’enseigne l’ignorance, je traite la maladie, j’éclaire la nuit, je hais la haine. Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j’ai fait les Misérables. Dans ma pensée, les Misérables ne sont autre chose qu’un livre ayant la fraternité pour base, et le progrès pour cime. Maintenant jugez-moi. Les contestations littéraires entre lettrés sont ridicules, mais le débat politique et social entre poëtes, c'est-à -dire entre philosophes, est grave et fécond. Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux ; seulement peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie. Quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j’avoue que, voyant tant de souffrances, j’opterais pour le plus court chemin. Cher Lamartine, il y a longtemps, en 1820, mon premier bégaiement de poëte adolescent fut un cri d’enthousiasme devant votre aube éblouissant se levant sur le monde. Cette page est dans mes œuvres, et je l’aime ; elle est là avec beaucoup d’autres qui glorifient votre splendeur et votre génie. Aujourd’hui vous pensez que votre tour est venu de parler de moi ; j’en suis fier. Nous nous aimons depuis quarante ans, et nous ne sommes pas morts ; vous ne voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j’en suis sûr. Faites de mon livre et de moi ce que vous voudrez. Il ne peut sortir de vos mains que de la Vieil ami Victor Hugo CHOSES VUES ouvrage posthume Hier, 22 février, j’allais à la Chambre des pairs. Il faisait beau et très froid, malgré le soleil et midi. Je vis venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet homme était blond, pâle, maigre, hagard ; trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile, les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles pour tenir lieu de bas ; une blouse courte et souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait qu’il couchait habituellement sur le pavé, la tête nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain. Le peuple disait autour de lui qu’il avait volé ce pain et que c’était à cause de cela qu’on l’emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie, un des soldats y entra et l’homme resta à la porte, gardé par l’autre soldat. Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C’était une berline armoriée portant aux lanternes une couronne ducale, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en guêtres derrière. Les glaces étaient levées mais on distinguait l’intérieur tapissé de damas bouton d’or. Le regard de l’homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les rubans, les dentelles et les fourrures. Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait. Je demeurai pensif. Cet homme n’était plus pour moi un homme, c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition brusque, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres mais qui vient. Autrefois le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment où cet homme s’aperçoit que cette femme existe tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là , la catastrophe est HUGO, Choses vues, 1888 Voici deux voleurs. Celui-ci est pauvre, et vole les riches. La nuit, il escalade un mur, laisse de sa chair et de son sang aux culs des bouteilles et au verre cassé qui hérissent le chevron, et vole un fruit, un pain. Si le propriétaire de ce fruit ou de ce pain l'aperçoit et prend son fusil et le tue, eh bien, tout est dit ; ce chien est tué, voilà tout. Si la loi saisit ce voleur, elle l'envoie aux galères pour dix ans. Autrefois, elle le pendait. Plus tard, elle le marquait au fer rouge. Maintenant les mœurs sont douces ; les lois sont bonnes personnes. La casaque, le bonnet vert et la chaîne aux pieds suffisent. Dix ans de bagne, donc, à ce voleur. Cet autre est riche et vole les pauvres. C'est un gros marchand. Il a maison en ville et maison de campagne. Il va le dimanche en cabriolet ou en tapissière, avec force amis roses, gras et joyeux, s'ébattre dans son jardin de Belleville ou des Batignolles. Il fait apprendre le latin à son fils. Lui-même est juré, électeur dans l'occasion prud'homme, et si le vent de la prospérité souffle obstinément de son côté, juge au tribunal de commerce. Sa boutique est vaste, ouverte sur un carrefour, garnie de grilles de fer sculptées aux pointes splendides, avec de grandes balances dorées au milieu. Un pauvre homme entre timidement chez le riche, un de ces pauvres diables qui ne mangent pas tous les jours. Aujourd'hui, le pauvre espère un dîner. Il a deux sous. Il demande pour deux sous d'une nourriture quelconque. Le marchand le considère avec quelque dédain, se tourne vers sa balance, jette dedans ou colle dessus on en sait quoi, donne au pauvre homme pour un sou de nourriture et empoche les deux sous. Qu'a fait ce riche ? Il a volé un sou à un pauvre. Il répète ce vol tant de fois, il affame tant de pauvres dans l'année, il filoute si souvent ce misérable sou que, de tant de sous filoutés, il bâtit sa maison, nourrit son cheval, arrondit son ventre, dote sa fille et dore sa balance. Il fait cela sans risques, sans remords, tranquillement, insolemment. Cela s'appelle vendre à faux poids. Et on ne le punit pas ? Si ! Il y a une justice dans le monde ! La loi prend parfois cet homme sur le fait. Alors elle frappe. Elle le condamne à dix jours de prison et à cent francs d'amende. Victor HUGO, Choses vues Victor Hugo Détruire la misère » 9 juillet 1849Le discours de Victor Hugo appuie la proposition d'Armand de Melun visant à constituer un comité destiné à préparer les lois relatives à la prévoyance et à l'assistance publique ». Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n'est pas fait, le devoir n'est pas rempli. La misère, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous savoir jusqu'où elle est, la misère ? Voulez-vous savoir jusqu'où elle peut aller, jusqu'où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au Moyen Âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nous vivons ? Voulez-vous des faits ? Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant pour couvertures, j'ai presque dit pour vêtement, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures s'enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l'hiver. Voilà un fait. En voulez-vous d'autres ? Ces jours-ci, un homme, mon Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n'épargne pas plus les professions libérales que les professions manuelles, un malheureux homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l'on a constaté, après sa mort, qu'il n'avait pas mangé depuis six jours. Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé une mère et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans les débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon ! Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société tout entière ; que je m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire, et que de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce sont des crimes envers Dieu ! Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre matériel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolidé !I C'est lui. — Ce n'est pas lui. — Je te dis que c'est lui ! — Je te dis que non… » Le concierge faisait une voix plus grosse que la concierge. Mais cette belle fille de Bourgogne vineuse avait son cri, qui valait l'autre, pour pénétrer portes, cloisons, murailles, d'un suraigu ce n'est pas lui ». Toutes les loges des rues de Poitiers, de Verneuil, de Lille, de l'Université avaient fini par déléguer quelque représentant dans le joli petit entresol où gisait le mince cadavre contesté. Près de la main raidie, sur les draps rosés de sang pâle, un revolver de nacre paraissait dire, un peu confus Voici que j'ai tué. » Mais la concierge s'expliquait. Elle articulait Ce n'est pas notre locataire. Ce n'est pas le monsieur du 20 de la rue de Poitiers. Je le connaissais bien ! Je faisais son ménage, je le raccommodais, je cirais ses petites bottines. — Eh ! non, qu'est-ce que tu veux ! Nous n'y pouvons rien ? C'est lui, répliquait l'obstiné. — Mais tu l'as bien vu comme moi, hier, quand il nous a payés. Il avait les yeux clairs, les paupières propres, les cheveux bien peignés, son air qui faisait jeune. Trente ans ? Trente-cinq ? Pas beaucoup plus. Ça, c'est un vieux, chauve, avec des yeux bordés de rouge. On l'aura déposé, ici, à la place de mon Monsieur… — Qui, on ? Personne n'est entré ni monté… Pour le déposer, qui ça ? — La cambriole… — Pas de porte forcée, dit-il. La serrure intacte… — C'est malin, quand on a la clef ! — Et Azor, tu l'oublies ? il ne peut sentir un étranger. — Les chiens dorment comme les gens. — Pas lui ! Il aurait jappé. — Il est comme les autres. Et puis, vois cette barbe… Il la portait en petite pointe très bien la barbichette de tout le monde, il y a quinze ans. Vois sa photo de cet hiver. Ça n'a pas de rapport avec les longs poils qui coulent sur la chemise, et ces frisons, comme aux bohémiens à la foire. En voilà une qui n'est pas poussée d'hier soir ! » Et les mains dans les poches de son tablier, elle n'arrêtait pas Sa barbe à lui n'avait pas deux travers de doigt… Et celle-ci… — Elle est peut-être fausse, dit l'homme. — Va donc la tirer, tu verras. » Il se met en marche. Un grand diable de sergent de ville se lève pour crier les paroles sacramentelles Ne touchez rien. On est allé chercher Monsieur Wladimir. » II Ce grand nom fit une espèce de paix du silence. Bien qu'il en fût aux modestes fonctions de chien de commissaire ou secrétaire du commissaire de police, Monsieur Wladimir n'était pas le premier venu au quartier Saint-Thomas d'Aquin. Son prestige s'étendait aux Invalides et au Gros-Caillou. Actif, allant, serviable, toujours prêt aux explications claires, aux renseignements précis, il ne se faisait pas prier pour donner un conseil. Les ménagères lui savaient gré de sa complaisance autoritaire, certains bourgeois huppés s'en étaient bien trouvés, et de belles dames aussi. Il soufflait dans sa voilure une popularité de bon goût, comme il convient dans ces quartiers. On avait perdu son nom de famille. Le prénom distingué faisait flotter sur son berceau d'agréables pans de mystère honnêtes bâtardises de grand-duc, d'archiduc, ou d'ambassadeur. De vieux Parisiens renseignés en souriaient avec réserve ; parler n'eût fait ni bien ni plaisir à personne. Mais enfin, il n'était pas tout à fait ignoré que le futur chien du commissaire avait été vu, faubourg Saint-Honoré, dans la maison d'une haute princesse de France, en la simple qualité de valet de pied. Autant que bonne et généreuse, Madame d'X… était un esprit de vaste culture et de très haut bon sens. Le hasard avait fait qu'elle employât particulièrement Wladimir à retenir et à garder ses places aux grandes conférences dont elle ne manquait pas une Sorbonne, Notre-Dame, Académies, Collège de France, institut d'Action Française, elle y trouvait satisfaction pour son goût des idées, de leurs rapports, de leurs conflits. Elle avait remarqué, à plusieurs reprises, que cette perle des valets s'arrangeait pour ne jamais quitter une salle, fût-elle comble ; le bras chargé de l'imperméable ou de la pelisse, il se tenait debout au fond sans perdre un mot du professeur ou du conférencier. Un jour, s'étant retournée par miracle, que vit-elle ? Son Wladimir ouvrant une bouche de four, l'œil plus grand que nature, et béant tout entier, avec une expression de félicité qui n'était point du tout d'un bêta. Quand on fut de retour, elle voulut en avoir le cœur net et se mit à le questionner. Wladimir récita de bout en bout le cours auquel il venait d'assister, sans faire grâce d'une acrobatie du maître. Avait-il aussi bien compris que retenu ? Ses réponses le classèrent à l'égal de ce qu'auraient donné les philosophes mondains et les agrégés de passage dans les dîners de la princesse. Elle sauta sur son stylo Mon cher Préfet, écrivit-elle à Jean Chiappe 1, savez-vous qui nous a ramenés, hier, vous et moi, de Bergson ? Un phénomène ? Non ! Un prodige ? Non ! Un phénix ! Me voyez-vous faire ouvrir mes portières par un phénix ? Je n'aime pas qu'on laboure avec un diamant. Donc, acceptez-en le cadeau. Tirez-le d'ici, vite ! Empêchons ce coulage ! Il faut que ce garçon fasse son chemin. Prenez-le donc dans vos bureaux ! Un tour de faveur au besoin, pour qu'il y ait un peu de justice en ce triste monde ! Wladimir dut porter le poulet à Jean Chiappe, qui aimait aussi le talent et la justice. Il avait la princesse en vénération. Un interrogatoire délicat et bienveillant fit apparaître que Wladimir, ayant amorcé de bonnes études, les avait interrompues trop tôt par un gros revers de fortune. De place en place, il avait dû accepter celle qui l'obligeait à mettre ses mollets à l'air. Après un stage favorable au cabinet personnel du préfet, les chances et les risques de la vie parisienne surent organiser pour Monsieur Wladimir de petites missions suburbaines ; ses enquêtes fort bien menées firent valoir ce qu'il avait dans l'esprit de rigoureusement déductif et logique. La veine ! » disaient les uns. Et les autres le flair ! » Que ce fût par logique, sens critique ou bonne fortune, il réussissait à passer des concours et à décrocher des grades qui permirent de le nommer dans le centre de Paris, où l'attendaient d'autres succès. Le mérite de l'homme releva des fonctions restées secondaires. Entre temps, par la protection de son officier de paix, le poète Ernest Reynaud 2, de l'École romane, Monsieur Wladimir publia deux plaquettes de vers. D'un sentiment un peu froid, elles valaient par l'élégance et trahissaient l'amour des disciplines philosophiques. La bonne princesse exultait. Elle était ravie de le rencontrer quelquefois au pied de chaires fameuses, de lui sourire et de l'accueillir. Lui n'avait garde de chercher à reparaître dans la maison où il avait servi ; cette discrétion ajoutait à sa gloire en fleur. Signe de tact, disait la princesse. — De tact et d'amour-propre bien compris, disait aussi Jean Chiappe, qui tenait Monsieur Wladimir pour l'une des espérances de son personnel. » Il ajoutait Je lui vois un point faible. Homme d'une seule idée. Il n'en a qu'une à la fois. Alors, c'est la cloche pneumatique. Par le vide, l'idée solitaire gonfle, et gonfle à crever. Faute de trouver des complémentaires qui l'équilibrent, cette idée fixe peut conduire à des formes de fanatisme… — Oh ! fanatisme ! De la politique, alors ? demandait la princesse. — Heureusement pour Wladimir, il ne fait pas de politique. Je vois un fanatisme de sentiment, d'école, de chapelle… » Et la princesse faisait taire M. Chiappe, et M. Chiappe ne demandait pas mieux, car il aimait Wladimir pour ses talents et pour ce que son ascension sociale avait d'ancien et de nouveau, encore que de plus en plus rare dans la vie moderne. Il se félicitait de la part qu'il y avait prise, et Monsieur Wladimir n'en faisait que mieux son chemin. Ivre de belle confiance, il ne laissait rien démêler de sot. III Dès que le chien du commissaire eut pénétré dans l'appartement, le bataillon des concierges lui rendit les honneurs ; hommes de ci, femmes de là , il fut conduit processionnellement, entre deux haies, jusqu'au pied du gisant. Ni grand, ni petit, jambé, râblé, musclé, sachant jouer de l'œil, du coude, du genou, c'était un assez beau garçon que Monsieur Wladimir, avec ce soupçon d'importance qui ne prélude pas mal à l'autorité. Les deux chansons recommencèrent C'est lui ! — Ce n'est pas lui ! » Mais le concierge mâle fit son rapport en règle. Un écrivain connu, Denys Talon, locataire de l'entresol, s'était donné la mort, cette nuit, ou ce matin. S'il n'est pas mort tout de suite, l'agonie, le mal, la souffrance avaient pu altérer quelque peu ses traits. Mais, foi de gérant de l'immeuble, dont il avait la garde depuis dix ans, il ne pouvait y avoir de doute sur l'identité… Ce n'est pas mon avis, monsieur Wladimir, dit la femme. Eh ! regardez-moi cette barbe ! » L'homme répondit posément J'ai déjà dit que la barbe pouvait être fausse. — Voyons », dit M. Wladimir, qui approcha, tira. La barbe tint. Madame triompha Tu vois bien que ce n'est pas lui ! » L'homme allait répliquer on ne sait quoi. Mais voici du nouveau monsieur Wladimir ayant légèrement soulevé le haut du corps mort, l'on entendit un bruit clair, comme des billes roulant sur le parquet. Il se baissa et put ramasser, une à une, dix-neuf dents, à la vérité vieilles, jaunâtres, presque noires !… Nouveau, triomphe de Madame Les dents de M. Talon, ça, ces chicots de vieux ? Il riait comme un petit loup. Je le sais bien ! Je le lavais, le brossais, le voyais tous les jours… » M. Wladimir demanda s'il n'y avait pas d'autres témoins. Personne ne répondit. La dispute aurait repris quand l'attention du magistrat fut détournée des contestations subalternes. Sur la table de nuit, contre l'étui de l'arme et la grande montre-réveil, se découvrait un assez fort manuscrit dont la chemise brune portait ces mots Récit, confession, testament écrits à main courante. Par-dessous, au milieu du premier feuillet, on lisait en grosse ronde calligraphique le titre suivant LE MONT DE SATURNE suivi de trois sous-titres Le rêve, la vie, la mort et d'épigraphes variées. M. Wladimir se dit que la clé de l'affaire était là , le moyen de la trouver, ou celui de la fabriquer. Il congédia l'assistance en ajoutant qu'il allait voir cela tout seul, mais non sans prescrire au planton d'aviser le commissariat que l'enquête le retiendrait tout le jour, on n'avait pas à compter sur lui jusqu'au soir. M. Wladimir s'assit. Il lut. IV M. Wladimir, secrétaire du commissaire de Saint-Thomas d'Aquin achevait la lecture qui allait faire éclater son génie. Aux derniers mots, il avait cru entendre la détonation et voir l'écrivain Denys Talon tomber à la renverse sur l'oreiller. Mais, dit-il à mi-voix, s'est-il tué raide ? C'est ce que le concierge semblait penser… » On frappa Au diable l'intempestif ! » C'était le médecin des morts. Heureusement, il était fort pressé. Ses premiers mots prirent la suite du soliloque de M. Wladimir Le concierge semble estimer que M. Talon ne serait pas mort tout de suite… Alors, il se serait un peu manqué ? » L'homme de l'art, ayant tâté sommairement, reprit Un peu. » Il repalpa. De peu. Le sang perdu. Le cœur… — Mais, demanda le policier, à quelle heure peut bien remonter le décès ? » Nouveaux tâtons rapides Les dernières heures de la matinée, peut-être. Midi au plus tard. Pour l'identité, savez-vous ? La femme criait, contestait… » M. Wladimir donna au manuscrit une petite tape du dos de la main et dit, d'un ton capable La question ne se pose plus. » Monsieur Wladimir avait tout vu la promptitude de son intuition, la rigueur de sa déduction l'avaient fixé. Il murmura La mort n'a pas été instantanée ? Il a agonisé dix heures ? Donc tout s'explique. » Le médecin partit au trot. Il avait apporté les lumières de la science. M. Wladimir en recueillait pieusement le dernier rayon, mais il l'ordonnait et l'organisait Un peu manqué, longue agonie. Oui, se disait-il à voix haute, tout colle, tout s'enchaîne, tout s'articule et se lie. » … Où d'autres, à sa place, n'auraient vu que trente-six mille chandelles, il regarde s'étendre devant lui une nappe de clartés qui montent, en s'égalisant vers les paradis de la certitude. Il boit et reboit ces flots purs, il s'en pénètre à fond. Sa conviction qui s'est formée a ce caractère particulier qu'elle est corroborée par ce qui pourrait l'ébranler désaccord des concierges, silence d'Azor, serrures intactes, les dix-neuf dents jaunâtres détachées d'elles-mêmes, le poil allongé et vieilli. Ce qui ferait difficulté facilite l'explication ou la vérifie. Que la barbe de Denys Talon se soit permis de croître d'une façon démesurée par rapport aux quelques dix pas de l'aiguille sur le cadran, ou bien que les dents aient jailli de l'alvéole au premier mouvement du corps mort, attestant une singulière vitesse de la carie, cela n'importe plus que pour s'interpréter en bonne méthode les faits sont patents, et leur ombre de résistance s'évanouit au clair d'une saine philosophie. V Car M. Wladimir sait une bonne chose qu'il a apprise à bonne école, que le Temps vulgaire n'existe pas ou que ce Temps n'est pas le vrai ! Un grand écrivain du XVIIe siècle a donc été bien fat quand il a prétendu pouvoir fournir aux hommes la bonne heure en disant Je tire ma montre ». Ô illusion du vain prestige pascalien ! Le temps des montres » est un faux temps, tel que l'esprit le projette sur leur cadran Un temps tout mécanique, donc ir-ré-el ! » se répétait, en épelant, M. Wladimir, selon le b-a ba d'un grand maître ; il lui revenait d'en faire aujourd'hui la toute première application administrative et légale. Ir-ré-el. » Quand l'écrivain Denys Talon a mis le point final à sa phrase suprême Ça va y être, ça y sera », deux heures venaient de sonner. Il a tiré. Il était certainement mort à midi. Entre ces deux termes, l'heure de l'horloge » avait pu marquer ou sonner leur chiffre artificiel ; mais combien plus de coups, combien plus de pas, lui aurait chantés l'Heure vraie ?… L'heure du temps réel, ré-el, épela M. Wladimir. Pour ce temps, combien d'heures ont pu tenir dans la vie du cadran ? Cinquante ? cent heures vraies ? Mille ? Dix mille ? La marge est élastique, extensible à l'infini, on l'agrandira autant qu'il en sera besoin… » La parole qu'extériorisait le jeune policier s'arrêtait là , pour le moment. Il s'ouvrit une longue méditation silencieuse. Voyons ! voyons ! se disait-il, avec une espèce de chant qui retentissait dans les catacombes de son esprit. Ce Denys Talon était doué d'une vitalité exceptionnelle. Presque toute-puissante. Insatiable. Sans parler du nombre, de la diversité et de la violence de ses peines d'amour, l'énergie de sa conduite une fois résolue, le tableau sans bavure de sa journée d'hier portent le même caractère ; courses, commandes, legs, hammam, assaut d'armes, ronde de nuit, et le soin donné aux dernières pages, à cet exposé final, dramatique et lucide, où les abstractions sont produites en symboles clairs, en voilà un que ses déboires sentimentaux n'avaient pas épuisé ! Les pessimistes allemands interdisaient le suicide comme le coup d'éclat d'une vitalité qui ne s'est pas renoncée, ils y voyaient comme le triomphe du Vouloir-vivre. Ils avaient raison pour le cas que voilà ; notre homme était en pleine forme, ivre de ses chaleurs vitales et des clairvoyances de sa raison. Une seule faille apparaît dans cette personne si forte ! Sa pitoyable philosophie. La philosophie classique française des idées claires. Cartésienne ou thomiste, cette idolâtrie de ce qui se fabrique et se définit au grand jour. Ah ! le pauvre garçon ! Et il a cru pouvoir se battre, lui, tout seul, contre ce vrai Moi subliminal que remonte et recouvre, sans le dominer, notre menu Moi conscient ! Il ignorait que ce qui surgit, comme un seuil, de la masse des choses vers leur obscur sommet, ne peut qu'émerger un instant des gouffres de l'Inscruté et de l'Ignoré ! Le pauvre Denys a cru vaincre son grand Moi latent, secret, insondable, avec les débiles élans et la chétive industrie de l'intelligence explicite. De quel triomphe inane s'est-il abusé ? L'insensé a cuydé avoir également raison de la nature universelle ainsi que de son propre naturel souterrain. La nature invaincue, la nature invincible ! Elle l'a brisé en un temps et deux mouvements, lui et les armes dangereuses qui devaient éclater dans sa main. Abréger sa Durée ! Il prétendait donc à cela ! Raccourcir, mutiler sa réalité essentielle ! Le plus inégal des duels ! Le résultat s'en voit, se touche. Non seulement la mère-nature, autrement forte que lui, a été plus maligne. Elle ne s'est pas laissé battre. Pour parler comme lui, c'est elle qui l'a fait quinaud. Ce qui s'est passé est ce qui devait se passer, selon toutes les normes. Denys Talon a commencé par se manquer un, peu. Bien fait ! lui aura sifflé la mère-nature. Je t'avais solidement charpenté. Tu étais, comme on dit, bâti à chaux et à sable. Même ton insensée main droite ne pouvait pas t'obéir, l'index droit devait te trahir, cette volonté d'épiderme et d'écorce devait jouer contre ton futile dessein temporel pour te plier et te ployer à la loi de l'éternité… Monsieur Wladimir, après avoir fait parler la Nature, reprenait pour son compte Denys Talon devant mourir octogénaire, le programme normal de son agonie à quarante ans devait faire tenir dans l'arc d'un demi-tour de soleil ou de lune cette vie forcenée qui lui bourrait la moelle, et les nerfs, les muscles et les os. En ce tout petit espace du temps sidéral et, comme l'a bien dit Monsieur Bergson, du temps mécanique, devait se condenser, se concentrer, se contracter la quintessence des quarante ans qui restaient à brûler de l'élixir vital, des fluides qui l'animaient. Traduisons ce que cela veut dire. Un monde intérieur aux vibrantes images lui a fait sentir et souffrir ce que lui avaient préparé son âme et sa chair. Pour une certaine mesure, et dans cette mesure, il lui a fallu savourer toute la dose de désirs et de déceptions que lui avaient valu ses anciennes amours, ce que devaient lui revaloir d'autres amours futures aux nouvelles saisons d'autres Marie-Thérèse, d'autres Ismène, d'autres Hydres blondes et d'autres Gaëtane, avec ce mandat exprès de courir aux suivantes sans en être jamais content, selon la haute chanson de Menoune, mais en outre, en application de toutes les légalités de sa longue ligne de vie, symbole efflorescent de l'infra-physique fatal. Son corps en a reçu les secousses, et donc enregistré les marques. Comment en eût-il été autrement ? Idées, émotions, rêves, actions, déchirures subites ou érosions lentes, ce qui lui ébranlait l'âme dut aussi retentir ailleurs, tout le temps réel qu'il a souffert sur ce petit lit. Et je ne parle pas d'un seul genre de fatigues. Dans son agonie, sans bouger de place, Denys Talon aura voyagé, il aura éprouvé les trépidations des rapides du monde, il a monté et descendu, et aussi redescendu les houles des navires de tous les océans. Partout les peines et les plaisirs inéprouvés le fouettèrent à l'épuiser. Des femmes de toutes couleurs, des drogues de toutes saveurs ! Il a bien fallu que sa fibre vieillisse à proportion de sa prodigieuse capacité de durée, ce pur synonyme de l'âme, Monsieur Bergson nous l'a bien dit. La peau de chagrin était large, Denys Talon l'a ratatinée en vitesse, mais vitesse apparente qui n'était pas le train réel de l'écoulement de sa vie. Dans le même demi-tour du cadran, ne l'oublions pas, il a dû faire aussi son métier d'écrivain, sécréter, suer et saigner des livres inédits que nous ne lirons pas ; il les a rédigés en rêve et, comme tout le monde, il enfantait dans la douleur ce qu'il avait conçu dans la joie. Toute cette œuvre prolongée a dû être reprise, corrigée, remaniée, puis défendue devant la critique. Que n'a-t-il pas écrit, et fait ? Sans crever la souple membrane physique, élargie ou rétrécie suivant les besoins, et dont il faisait tous les frais, il exploitait son temps réel, tout en vidant son élastique fourre-tout du Grand Tout… Le sourire des derniers mots montre que M. Wladimir, comme tout sacristain, savait un peu jouer des vases de l'autel. Mais il se remit à prier Ô temps réel, que n'aura dû et pu instiller et loger dans tes alvéoles mobiles un homme du ressort de Denys Talon ! Outre ses travaux, n'y eut-il pas ses maladies ? Dans ces dix heures qui auront valu quarante ans, les fièvres l'auront agité qui l'aidèrent à se dégrader corporellement, et voilà les faits rejoints, nous pouvons les affirmer ; comment ces maladies ne lui auraient-elles pas séché, blanchi, allongé le poil, creusé, ébranlé et jauni la mâchoire avec cette apparence de rapidité illusoire qui peut paraître insensée, alors que, très précisément, le contraire l'aurait été ! Souvenons-nous de ce que peut le rêve sur nos sommeils. Le poète y fait des vers, le savant résout des problèmes, le négociant achète, vend, emprunte, paie, encaisse et ristourne. Si, pour eux, l'usure nerveuse est insignifiante, elle existe, elle ne peut ne pas retentir sur leur organisation. Même à l'état de veille, les bouleversements moraux ont des effets matériels tenant de la magie, la mauvaise aventure blanchit en une nuit une jeune tête de femme, une brusque douleur laboure de rides profondes la lisse paroi d'un beau front. Assurément, par rapport à ces cas extrêmes, celui de Denys Talon peut paraître encore effarant. Soit. Et nouveau ! Soit ! Et, jusqu'à présent, inconnu. Soit encore ! Le vaste sein de la Nature naturante… Car M. Wladimir se mettait au beau style. … le vaste sein de la Nature naturante réserve à nos explorations bien d'autres surprises que l'allongement instantané d'une petite barbe ou la prompte carie de dix-neuf dents. Rien ne peut limiter ce champ mystérieux. À quoi bon déflorer ce qu'lsis voile encore ? Tenons-nous fermement à l'aveu tangible d'un étrange potentiel de cet élan vital, le Nisus, l'Impetus 3, tout ce qui peut souffler sur le bûcher humain. Étant ce qu'il était, soumis aux courants qui le régissaient, le système pileux de Denys Talon devait subir l'implacable impératif interne de gagner un certain nombre de centimètres en dix heures ; son système dentaire ne pouvait se dispenser de se gâter et de se décoller aux deux tiers, non dans un vain espace de temps mathématique fixe, mais conformément à la mesure de sa vie et de ses esprits. Ainsi des rides, ainsi du teint ! L'invisible chef d'orchestre accélérait la mesure de son bâton ; les esprits animaux centuplaient la rapidité de leur bal, et le quadragénaire cédait ainsi la place au vieillard, comme la concierge l'a fort bien vu quand elle a refusé de le reconnaître. Mais ça a été sans nulle intervention de cambriole, tout simplement parce qu'une certaine lampe qui avait de quoi brûler et flamber quarante ans devait se consumer en une demi-nuit. Cela peut changer les idées reçues, non les idées de M. Bergson, mon maître, que voilà ainsi remarquablement fortifiées et corroborées. » VI Telle fut, dans ses grandes lignes, la méditation de M. Wladimir. Il ne s'en tint point là . Esprit consciencieux, il tira de son imperméable un petit livre 4 paru la veille et dont il avait dévoré déjà plus des trois quarts. Un signet, page 219, marquait ces lignes concluantes, qui cochaient en rouge et de bleu une précieuse interviouve de M. Bergson 5 La considération de la durée pure me fut inspirée par mes études mathématiques, alors que je ne songeais nullement à me poser en métaphysicien. Elle se borna d'abord à une sorte d'étonnement devant la valeur assignée à la lettre t dans les équations de mécanique. Mais le temps mécanique, c'est celui de l'horloge. C'est celui de tous les jours… Donc, pas le temps d'un type aussi particulier que Denys Talon, remarqua M. Wladimir. » Il revint à son maître … Et si je réussis à démontrer qu'il n'est ce temps d'horloge qu'une dimension de l'espace, il nous faudra bien conclure que nous étalons sur un espace imaginaire notre temps intérieur, ou durée réelle, qui, lui, est indivisible et se situe absolument hors de l'espace… C'est bien cela. Hors de l'espace, répéta M. Wladimir. Hors du tour ou du demi-tour d'un cadran. Hors d'aucun espace visible. Ab-so-lu-ment intérieur. Le seul qui soit vrai ! L'espace bassement approximatif des horloges peut, cahin-caha, mesurer la lente mue habituelle de notre pauvre corps, son changement insensible “de tous les jours” d'après le cours observé des corps spatiaux qu'il est juste d'appeler irréels comme le soleil ou imaginaires comme la lune, mais cet espace-là ne mesure en rien les mues de l'humain, à plus forte raison d'un humain privilégié comme le client d'aujourd'hui. Pour dévorer cette jeune vie et la conduire à son degré de consomption ascétique et squelettique, le feu intérieur ne s'est pas contenté de prendre un bon galop, il a couvert avec des bottes de sept lieues ce que la vie coutumière aurait mis d'infinies années spatiales à parcourir. Tous les organismes ne sont pas aussi magnifiquement doués pour participer à l'incendie universel. Quelques-uns peuvent approcher celui-ci. Mais d'autres peuvent le passer. Après tout, pourquoi une simple demi-heure du même impetus du nisus bien accéléré ne ferait-il tomber en une pincée de cendres un Denys Talon mieux flambé. » Ainsi allait, allait le monologue du jeune policier, philosophe antimathématicien. Tout à l'enthousiasme de la contribution sans pareille qu'un fait-divers de son ressort et de son quartier apportait à la doctrine des doctrines, au maître des maîtres, il se reprochait encore la modestie et la prudence de son langage. Simple contribution, cela ? Non, une preuve par neuf ! Quelle douche pour les impertinents qu'il avait entendus, à la table de la Princesse, se permettre, jadis, objection ou contradiction ! Ce que le Maître avait pensé et démontré, l'humble disciple en apportait la confirmation par l'expérience, événement non négligeable en matière scientifique, ce bon et brave corps mort qui, par son poil et sa denture, est devenu tel que l'a dû méconnaître l'œil de sa propre femme de ménage et concierge très dévouée. Le regard de M, Wladimir flottant sur la couche funèbre, baignait aussi dans une douce mer de lait, comme il s'en manifeste dans les aurores de l'Esprit. VII Il n'y tint plus. Il expédia les menues formalités de son rite et, d'un pied léger, le manuscrit au bras, petit traité bergsonien en poche, il courut à perdre haleine jusqu'à la haute maison dont il s'était interdit l'accès, par un honorable mélange de tact et de respect humain. La Princesse était chez elle, et seule, de loisir, elle le reçut sur-le-champ. Il put tout raconter et recueillir les signes d'un sensible intérêt. Elle voulut connaître le texte de Denys Talon. Wladimir en fit l'entière lecture. La sage et spirituelle Française écoutait avec ce sourire des yeux qui n'eut pas son pareil. Quand il eut achevé par le cantique enthousiaste de sa bergsonite indurée, elle dit de sa voix jeune, où tintait un rire léger Vous êtes sûr de tout cela, mon bon ami ? » Il répondit, un peu gourmé C'est, Madame, que je ne vois pas où mettre la place d'un doute. — Moi, dit-elle, je douterais de Monsieur le concierge. Ces fonctionnaires sont un peu formalistes. Et quelle sainte frousse des responsabilités ! Dans l'immeuble, où tout doit être bien, alors tout l'est tout va bien ! Azor doit aboyer, il aboie, aboiera toujours… Ah ! je connais mon vieux Paname, ses concierges mâles compris ! J'aime mieux leurs femmes. Des reines ! Eux, de simples princes consorts. Le vôtre a eu le tort de ne pas écouter la sienne. Pour le chien, elle avait raison depuis quand ne sait-on plus faire taire le chien dans une mystification bien montée ? — Une mystification ! Madame ! — Disons supercherie… ou encore, comment dit-on ? une fumisterie. Un peu macabre, oui. Pendant que vous disiez de si belles choses, je pensais, comme la concierge, à une part possible des moyens de la cambriole !… — Quelle cambriole ? Où ? De qui ? Pour qui ? » Les beaux yeux semblaient répondre comme dans Gyp 6 Ben ! Bédame ! C'est votre affaire, à vous, messieurs de la Tour-Pointue ! » Lui, sans rien voir, poussait l'argument Et puis, le manuscrit ! Il est bien clair ! » Mais elle Il est trop clair, je m'en méfie aussi. Et puis, votre monsieur Talon, je l'ai un peu connu, je l'ai même reçu. Il était fort gentil. Nous nous entendions. Peut-être m'aura-t-il comprise, en tout bien tout honneur, dans la distribution de ses souvenirs. Mais personne n'aura aimé comme lui à jeter de la poudre aux yeux. Il se fût fait hacher pour un paradoxe de quatre sous. Ah ! le beau mythomane ! On ne lui ferait pas une grande injustice en supposant qu'il disparait pour reparaître. À moins qu'on ne le retrouve comme le pauvre Jean Orth 7, l'archiduc, dans quelque Patagonie, sur l'Orénoque ou l'Amazone ou bien chez des Papous, qui auront oublié de le manger, comme son pistolet de le tuer… Je suis tranquille. Il reviendra, ne sera-ce que pour respirer le succès du livre posthume. Car ce livre peut en avoir. Vous allez le porter tout de suite chez l'éditeur, n'est-ce pas, mon bon Wladimir ! — Mais, madame… — Ah ! à moins que Talon lui-même n'en ait chargé le concierge qui, sûrement, en a copie. Car il en sait long ! — Le concierge ? — Bien sûr, mon ami. C'est quelque nouveau truc de lancement en librairie. Nos gens de lettres sont capables de tout. » Wladimir, montrant ses connaissances, évoqua du Laurent Tailhade 8 Venez ici, Gens de lettre et de corde ! — Je retrouve mon Wladimir, s'écria la Princesse, heureuse. — Cependant, madame, vous avez bien ouï ce que Talon a écrit en toutes lettres, ses je me tue, ses ça y est. — Ce qui s'écrit ne peut pas toujours arriver. — Mais alors ! ce cadavre de remplacement ! Talon l'aurait introduit dans son appartement, mis dans son lit ? Où l'aurait-il trouvé ? — Mon bon Wladimir, un écrivain fréquente les amphithéâtres, les hôpitaux, la Morgue, les terrains vagues… Là ou ailleurs, si l'on y met le prix, croyez-vous difficile de trouver… comment dit mon neveu le carabin ?… de trouver un macchabée aussi frais que le vôtre ?… On aurait pu l'avoir plus frais ! Pesons les difficultés… avoir ce macchabée doit être plus facile que de faire dépenser dans une seule nuit, au même agonisant, quarante ans de combustible et des carburants vitaux. Quarante ans, Wladimir, combien cela fait-il de nuits ? — Près de quinze mille, madame la Pri
TXFKZPu.